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TOME NEUVIÈME
PARIS
CHEZ LES ÉDITEURS, 6, RUE DE BEÂUNE
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1863
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fCTile h. Totrc retour d'Allemagne, parceque je
De sais plus à SaÎDl-Decis où tous me l'avct
*<lreaée. Tai quitté la maison royale, il y a six
Mfflaiiiei environ , et c'est d'un des plus beaux
<*ileaui de la Nomfandie que je vous réponds,
■ n ; a deux mois à peu près, que madame
la Suriotendante me fit appeler ud malin pour
ne communiquer une lettre qui me concernait,
f^^ lettre était de la baronne de Granval, veu-
ve du brave général à côté duquel mon pauvre
P^ a perdu un bras h. la bataille de Champau-
Ikh. le savais que mon père en mourant, quel-
<|iKt uoées après , m'avait recommandée au
Séoéial , et que c'était aux démarches de ce
^mier que j'avais dû autrefois mon admission
°*usb maison impériale d'Itcooen; je ne fus
me chercher, et nous partîmes ensemble pour
son ch&teau du Haut-Honl, magnifique habita-
tion située aux bords de la Seine, entre Houen
et Caudcbcc. Pendant le voy^, la baronne fut
parfaite pour moi, et je n'eus qu'à m'applaudir
du parti que j'avais pris. Ainsi que je vous l'ai
dit, ma chère Gaire , il y aura demain six se-
maines que je suis chei elle>
• Madame Granval a un (Ils unique de vingt-
cinq ans , qu'elle adore et dont elle est séparée
depuis longtemps, car il voyage avec un gou-
verneur. Léonce Granval , à la suite d'une lon-
gue et (Quelle maladie qui a mis longtemps ses
jours en danger pendant son enfance, est resté
presque oomplétcment privé d'intelligence, e( ca
SUZANNE D'ESTOUYILLE.
n*est qu*ca laissant dans un repos absolu le peu
de facultés qu'il a conservées , qu'on a pu Tarra-
cher à une mort certaine. Sa constitution, une
fois raffermie, les médecins ont conseillé d'agir
sur son imagination parles voyages; mais de-
puis quatre ans que ce moyen est employé, il ne
parait pas qu'il ait produit de grands résultats.
Les lettres du gouverner r sont peu rassurantes,
et les quelques mots que Léonce y ajoute de
temps en temps, le sont encore moins.
« Jusqu'à présent, nous avons vécu dans une
solitude presque complète , car je ne saurais
compter quelques apparitions de voisins qui
sont venus faire leur visite annuelle , à leur re-
tour de la ville. La semaine prochaine , il n'en
sera plus ainsi. Madame Granval a un frère qui
possède un château à une demi-lieue d'ici, et ce
frère lui écrit qu'il va quitter Paris avec sa fille
dont l'éducation est terminée. La baronne dit
que sa nièce est charmante.
« Adieu, ma bonne Claire ; je ne vous ai parlé
que de moi, pour vous prouver que c'est à vous
que je pense.
« Suzanne d'Estouville.
«ChAteau du Haut-Mont, ce 15mail82.. »
* • * • • «
CLiURB DE BQIQlîr ^ ^DZiMB if^Tpinf^ir»
«Votre lettre, maplièce Su{»pjiê^ ATi^ritore
trouvée à Paris, d'oùjc^spiis j}Lr(9b,à!<{ a quinze
jours, pour venir m'éfevtiliîCdaitS iWe jolie petite
maison que j'ai lêuîé^j5}i^^les:6ôras fort peu
champêtres du lac a'Ën^ientfé'esl un^crifice
que je fais à la raison qui veut que je ne m'éloi-
gne pas trop du lieu qu'habite mon notaire, car
sans cela j'aurais cherché à me rapprocher de
vous. Je ne sache rien de plus ridicule qu'une
jeune fille de vingt ans qui a des afiaires. A
chaque instant on m'écrit que ma présence est
indispensable, j'accours , et quand je suis dans
le cabinet de mon conseil, je ne comprends rien
à ce qu'on me dit, et on ne tient aucun compte
de ce que je réponds. Une seule chose me paraît
claire, c'est que j'ai deux millions de fortune, ce
qui me semble fort raisonnable pour une orphe-
line élevée au frais de l'Etat.
« Je regrette que madame Granval m'ait
prévenue en vous attirant chez elle , mais je
reconnais cepeiulant que son intérêt peut vous
être plus utile que mon amitié. L'hiver pro-
chain vous la suivrez à Paris, elle vous conduira
dans le monde, et vous aurez bientôt assez d'ad«-
mirateurs pour n'avoir plus que l'embarras d»
choix qui vous donnera un mari. Une seule
chose m'effraie pour vous. Si madame Granval
avait l'idée de vous faire épouser son fils ! ce
serait horrible, savez-vous bien? Ce qui me
rassure, c'est que vous êtes pauvre et que mon-
sieur Léonce aime l'argent. Il cherchera de la
fortune, et comme il en a beaucoup il lui sera
facile d'en trouver encore.
« Comme vous, je vis dans la réclusion; mais
quelle différence de ma solitude avec la vôtre ,
Enghienestle rendez-vous de tous les oisifs de
Paris, et l'on n'y saurait faire un pas sans ren-
contrer de ces physionomies qui répandent au-
tour d'elles l'ennui qu'elles expriment au milieu
de la distraction qu'elles cherchent. Il y a ici
des sentiers, mais ils sont sablés et ratisses;
des bois, mais ils sont peuplés de promeneuses
en robe de bal; un lac, mais les barques qui
le sillonnent sont peintes comme des guinguet-
tes. Vous marchez pendant deux heures dans
l'espoir de rencontrer un endroit désert , et
quand vous croyez l'avoir trouvé , une explo-
sion vous arrête, et vous tombez au milieu d'un
déjeuner champêtre envoyé par Chevet. L^ex-
plosioa était causée par une bouteille de vin de
Champagne. Le soir, vous vous mettez à votre
fenêtre pour écouter le rossignol, et vous enten-
dez une prima dona enrouée qui glapit un re-
frain trop connu d'Auber.
« Vous voyez, ma chère amie, que vos lettres
me sont plus nécessaires que jamais, car ma
brillante destinée , comme dit M. Decourtivc,
mon notaire , ne me garantit pas, pour le mo-
ment, d'une existence fort ennuyeuse.
a Adieu, ma bonne et aimable Suzanne. La
première fois que je vous écrirai , je choisirai
mieux mon jour.
«Claire DE RoTAN.
« Enghien, ce 30 mai 182. . «
II.
SOZARRE d'eSTOUVUE A CLAIRE DE ROTAH.
« Ma chère Claire, depuis ma dernière lettre,
notre solitude s'est un peu animée. M. Loubcrt,
ce frère de madame de Granval dont je vous ai
dit quelques mots, esi arrivé avec sa fille, et nous
les voyons presque tous les jours, soit ici, soit
chez eux. Pour ce qui me regarde, j'aurais an-
SUZANNE D'eSTOUVILLE.
tant aimé que les cbeses restassent comme el-
les étaient; mais la baronne parait si heureuse
de leur changement, qu^il me semble quelque-
fois que je Tavais désiré. M. Loubert est fort
aimable à sa manière pour moi; sa fille Eléo-
nore me témoigne une amitié que je ne partage
pas encore, mais qui me touche déjà.
« Hier nous avons passé toute la journée chez
eux, et le soir ils nous ont ramenés ici. Eléo-
nore m*a parlé beaucoup de son malheureux
cousin, pour lequel elle me paraît éprouver plus
de pitié que dWection. Elle ne m*a point dit,
comme tous, qu'il fut avare, mais elle m'a fait
d'autres c<Hifidences plus tristes encore que la
vôtre. A Ten croire, la nuit est dans son cœur
coflune dans son intelligence. Pauvre jeune
hoinmel ne rien aimer et ne rien comprendre!
ce n'est pas même vivre à moitié.
« Ce matin , madame Granval m*a demandé
comment je trouvais sa nièce, et il y avait tant
d'inquiétude dans son regard pendant qu'elle
me kisait cette question , que j'ai été un peu
embarrassée dans le premier moment pour lui
répondre. Toutefois, comme Eléonore a des qua-
iités incontestables, je me suis promptement
remise, et j^ai pu dire sans déguiser ma pen-
sée, que mademoiselle Loubert était une femme
fort distinguée. — Vais la croyez-vous sensible,
reprit vivement la baronne? — Je n'ai aucune
raison pour penser le contraire, ai-je répliqué
avec moins d'assurance que la première fois :
eQe est si jeune et si heureuse ! Madame Gran-
val sourit tristement , et elle me dit : « Vous
avez raison , Suzanne; le cœur n'est complet
que lorsqu'il a souffert. « Puis elle me quitta
après m*avoir donné un baiser sur le front.
Ck>mme eUe se penchait vers moi , il me sem-
bla qu'elle avait des larmes dans les yeux.
« Ma lettre a été interrompue par l'arrivée
d'Eléonore qui est venue me surprendre de
la manière la plus aimable. Elle a passé une
partie de l'après-midi avec moi , pendant que
scm père était evconférence avec madame Gran^
val. Je sais maintenant pourquoi cette dernière
a voolo connaître mon opinion sur sa nièce.
Eléonore Tient de me dire qu'elle était fiancée à
leo cousin, qu'elle épousera quelques mois
après son retour de ses voyages. Me rappelant
tost ce qu'elle m'avait dit sur le compte de
Léonce, j^eus quelque peine à cacher ma sur-
prise en voyant l'indifférence avec laquelle elle
m'annonçait ce grand événement. — • Je serai
très heureuse avec lui, ajouta-t-eUe de l'air le
plus naturel du monde : c'est le plus beau parti
de la province.
« Entendez-vous, Claire, le plus beau parti de
la province? J'espère que madame Granval ne
me demandera plus ce que je pense de sa nièce.
« Cette visite de mademoiselle de Loubert m'a
causé une profonde tristesse, que je ne veux pas
vous faire partager; aussi, ma chère amie, je
vais terminer cette lettre, quoique j'aie encore
mille choses à vous dire : comme elles ont pres-
que toutes rapport à ma tendresse pour vous ,
j'espère que vous les devinerez. Adieu.
r> Suzanne.
«5 juin 482. .
« P. S. Madame Granval vient de m'annon-
cer le mariage de son fils avec sa nièce. Elle est
si heureuse qu'il m'a semblé que j'avais tort
d'être triste. Au fait, dans la situation de Léon-
ce, il ne saurait faire mieux que d'épouser sa
cousine. Sa mère lui a écrit de hâter son retour,
sans lui dire pourquoi , elle pense qu'il pourra
être ici vers le milieu de la semaine prochaine :
sa dernière lettre était datée de Londres. »
SUZANNE d'estoc VILLE A CLAIHE DE BOVAN.
« J'avais bien raison^ma bonne Glaire, de ne
pas prendre votre mélancolie au sérieux , car
votre dernière lettre me prouve que vous êtes
promptement rentrée dans la vérité de votre ai-
mable caractère ; chez vous la tristesse vague
est bien moins une disposition naturelle qu'un
accident, et si jamais vous souffrez , à coup sûr
vous saurez pour quelle raison.
a Malgré les assurances que vous m'aviez
données de ne jamais quitter la France, je suis
ravie d'apprendre par vous la vente définitive
de vos propriétés d'Allemagne; et pour vous
rendre le plaisir que vous m'avez ûiit en me
mandant cette bonne nouvelle. Je viens vous
promettre d'aller me réunira vous aussitôt que
je pourrai convenablement me séparer de ma-
dame Granval. Je n'ai pas besoin, j'espère , ma
bonne amie, de vous dire que je serai heureu-
se d'abriter sous votre affection ma triste des-
tinée.
« Le courrier de M. Granval vient d'arriver,
me fait dire la baronne : son maître le suit de
9
SUZANNE D*ËSTCHJV1LLE.
près. Je ne fermerai ma lettre que dcmaio pour !
TOUS parler de cet événement qui mMntéresse » I
puisqu'il doit me rendre la liberté. Bonsoir mon
aimable Claire.
« SuzAimB.
« Ce lundi soir. »
Mardi matin. — « Tai passé une partie de la
soirée d'hier avec M. Granval. Sa mère est en-
core plus malheureuse que je ne croyais.
« Je m'étais promise de n'être pas présente à
la première entrevue de cette mère et de ce fils,
depuis cinq ans séparés l'un de l'autre; mais le
hasard en a décidé autrement. Léonce est en-
tré dans le salon sans que nous ayons été aver-
ties de son arrivée par le bruit de sa voiture.
« Madame Granval s'est précipitée dans les
bras de son fils , qui entrait aussi tranquille-
ment que s'il l'eût quittée la veille. — Bonjour,
ma mère, lui a-t-Udit, sans témoigner la plus
petite émotion : j'ai eu bien mauvais temps pour
traverser la Manche. — Madame Graov«d, heu-
reusement pour elle, n'a pas entendu ces paro-
les. Ivre de joie , elle croyait inspirer tout ce
qu'elle éprouvait. Tai voulu me retirer. — Res-
tez, Suzanne, m'a-t-elle dit, en ôie présentant
son fils : je veux que vous soyiez témoin de mon
bonheur.
« Léonce m'A saluée sans m^adresser une pa-
role, ce qui ne m'a pas causé le moindre éton-
nement d'après ce qui venait de se passer. Bien-
tôt on a annoncé que le dîner était servi , et
nous nous sommes rendus dans la salle à man-
ger.
« Là« les déceptions de la pauvre baronne ont
commencé à être évidentes, même pour elle.
Elle a fait à son fils, sur ses voyages, quelques-
unes de ces questions si ûmples, qu'un enfant
n'en eût pas été embairassé; le malheureux
jeune homme n'a pas même essayé d'y répon-
dre. Toute son attention semblait absorbée par
un gros chien qu'il a ramené d'Angleterre , et
par le soin qu'il mettait à chercher à se rappe-
ler si rien n'était changé dans la salle à man-
ger depuis son départ. Sa mère lui a nommé
son oncle Loubert et sa cousine Eléonore. —
« Ah ! oui , s'est-il écrié , comment va-t-il , le
père aux écus? » c'est tout ce qu'on a pu en
tirer sur ce sujet : madauM Granval était au
supplice.
« Tout ceci dépassait de beaucoup l'opinion
que je m'étais formée de l'état de ce pa«Tre
jeune homme ; mais ce qui ne m'a pas moins
étonnée, c'est le contraste qui existe entre son
physique et son moral, contraire dont ^ons ne
m'aviez pas parlé. La taille de Léonce est M-
gante ; sa figure est noble et distinguée; ilade
beaux cheveux, un son de voix mélodieux, des
manières assez dignes. Pourquoi faat-il que Tin-
telligence manque à son regard et l'aménité à
son sourire? L'un est vagv 2, l'autre est presque
sinistre. Je pkindrais Eionore si je pouTais
songer à autre chose qu'au malheur de mada-
me Granval.
V Adieu , ma chère Glaire; j'espère qoe ma
première lettre vous dira l'époque précise de
notre réunion, car je compte parler prochame-
ment de mon départ à la baronne. PauTre
femme !
«SuzAmiB.
« Ce mardi 15 jmn 182... 1
m.
Pendant que Suzanne d'KstouviUe terminait
la lettre qu'on vient de lire, madame Granval
attendait avec anxiété son fils , auquel elle avait
fait dire de se rendre dans son appartement. La
pauvre femme, quelque iaibles qu'aient été ses
espérances au sujet du changement de Léonce,
était encore obligée de reconnaître qu'elle s'était
flattée, et cette nécessité brisait son cœur. Ces
cinq années de voyages avaient fortifié, il esi
vrai, la santé du jeune baron ; mais son intelli-
genoe , bien loin de s'être agrandie , semblait
avoir souffert du développement inespéré de sa
constitution physique. Madame Granval était
donc fort triste , désespérée enattendantson fiis,
lorsqu'elle entendit le bruit de ses pas dans la
pièce qui précédait sa chambre à coucher.
Presqu'aussitôt elle se trouva en tète à tète avec
lui.
D était vêtu avec une recherche vulgaire qui
attestait tout à la fois qu'il avait beaucoup de
vanité, mais qu'il manquait complètemeni de
goût.
— Ma mère, puis-je faire entrer Snap, dit-il
sans quitter le bouton de la serrure?
— Gertainement mon cher fils; n'ètes^vovs
pas le maître danscette maison? répondit la ba-
ronne d'une voix affectueuse et triste.
Léonce rouvrit la porte , et un énorme lé-
SUZANNE D*BSTOUYILLB.
9
vrier Uanc tacheté de gris, se gUssa en tenor- |
blant dans rappartemeat.Madam6 Granvai Tap*
pela, lui lit quelques caresses , et la pauvre ani-
mal, rassuré par cestémoigaages inaccoutumés
de bienveillance,, sauta légèrement sur un so-
pha de damas jonquille.
Léonce devint pâle de colère , et s*approchant
da lévrier , il le saisit par la peau du cou et le
jeta rudement par terre. Snap s'était mis à gé-
mir dès qu'il avait vu son maître se diriger de
son côté.
~ Grâce pour lui, Léonce! il vous appar-
tient, tout lui est permis. D'ailleurs, lia Tair si
propre.
—Oui, mais moi je ne veux pas qu'il courre
qL qu'il saute. Je l'ai acheté pour l'avoir tou-
jours sous la main.
Snap, comme s'il eût compris ces paroles,
s'étendit aux pieds de son maître, et fixa sur lui
deux grands yeux hébétés à force d'être crain-
tifs.
—Ma mère, vous avez fait changer l'ameu-
blement de votre chambre à coucher , continua
l^nce.
— J'ai voulu tout embellir pour votre arrivée,
mon ami.
— Je serais bien venu sans ceUi, ma mère.
Taimais mieux la tenture rouge.
La parole expira sur les lèvres de madame
Granval. Léonce se plongea dans un fauteuil ,
étendit les jambes , et posa ses deux pieds sur le
flanc de Snap qui s'applatit comme s'il eût voulu
rentrer sous terre.
Après quelques instants de silence, la ba-
ronne fit un effort sur elle-même et elle engagea
de nouveau la conversation.
— Mon fils , dit-elle avec plus de tristesse et
un peu moins d'affection, je vous ai fait appe-
ler pour causer avec vous de deux choses fort
sérieuses. La première exige une détermination
immédiate ; quant à l'autre , vous pourrez y ré-
fléchir autant que cela vous conviendra.
Léonce prit un livre et se mit à le feuilleter.
—M. Verne, votre gouverneur, m'ademandé
la permission de retourner dans sa famille au-
jourd'hui. Que pensez-vous que nous devions
Taire pour lui témoigner notre reconnaissance
des soins qu'il vous a donnés.
— n faut le laisser partir.
—H est si désintéressé que cela Ini suffirait
probablement pour sa satisfaction , puisqu'il va
rejoindre sa famille , répliqua la baronne avec
amertume ; mais pour vous , mon fils ; pour moi
aussi , ne pensez-vous pas %(ae nous devrions
assurer un sort à M. Verne qui vous a sacrifié
cinq années de sa vie? Il n'est pas homme à se
plaindre si nous ne le faisions pas ; mais cela
pourrait se savoir dans le monde , et vous pou-
vez être sûr qu'on nous blâmerait , ce qui se-
rait de toute justice.
— Nos affaires ne regardent pas le monde :
au surplus , ma mère , faites ce que vous vou-
drez ; tout me conviendra pourvu que je ne me
mêle de rien.
— n est impossible, Léonce, que vous ne
fassiez pas connaître vous-même à M. Verne
ce que nous déciderons à cet égard. Ce sera,
d'ailleurs , une bonne occasion pour le remer-
cier et lui dire que vous êtes fâché de vous sé-
parer de lui.
— Pourquoi luidirais-jecela?je n'en pense
pas un mot. M. Verne était payé pour voyager
avec moi ; je ne voyage plus ; il s'en va ; le reste
ne me regarde pas.
— Il suffit, Léonce. Je dirai ce que vous ne
voulez pas dire : et je tâcherai de faire oublier
à M. Verne que ses soins constants et dévoués
ont été inutiles.
A peine madame Granval eût-elle prononcé
ces paroles, qu'elle s'en repentit. Quant à son
fils , comme il ne les comprit pas , il resta aussi
impassible qu'avant de les avoir entendues. La
baronne reprit :
— L'autre affaire est plus sérieuse, mon ami ;
et je désire que vous me prêtiez toute votre at-
tention. Je voudrais vous marier; y consenti-
rez-vous?
— Pourquoi pas? vous m'avez dit de voya-
ger, je suis parti ; vous m'avez écrit de revenir,
je suis revenu ; maintenant vous désirez que je
me marie, je me marierai.
— Je vous remercie de cette confiance, Léon-
ce, répartit madame Granval en se faisant vio-
lence pour ne pas éclater en sanglots. Mais dans
cette circonstance ce n'est pas de la soumission
à mes volontés qu'il vous faut , c'est un désir
personnel de votre cœur, une conviction de vo-
tre raison ; sans cela vous ne vous croirez pas
obligé de rendre heureuse la femme qui vous
confiera sa destinée, et vous serez malheureux
10
SUZANNE D*EST0UV1LLB.
▼out-mème, ce qui me mettra au désespoir.
En ce moment Snap Toulut changer de posi-
tion, mais Léonce comprima yiolemment ses
flancs, et le pauvre animal s*applatit une seconde
fois en poussant un cri plaintif et étouffé.
— Pourquoi rendrais-jc ma femme malheu-
reuse, ma mère ? Je ne suis pas méchant.
Il y eut encore quelques minutes de silence :
madame Granval pensait à la fille de son frère
en contemplant douloureusement le lévrier de
son fils.
— Ma sollicitude pour le bonheur de votre
femme ne vous étonnera pas, Léonce, quand
vous saurez que c'est ma nièce que je vous des-
tine.
— Ah 1 c*est Éléonore que vous voulez me
faire épouser! Ten suis bien aise, dit Léonce en
sortant de son apathie ; car je n'aurai pas besoin
de me gêner avec elle. Aime-t-elle toujours les
oiseaux? Elle avait une bien jolie volière autre*
fois. Je me souviens qu'un jour j'y ai enfermé
un chat : c'était bien amusant.
— Ce sont des tours d'écolier qu'il faut ou-
blier. Votre cousine n'est plus une enfant; c'est
une personne sérieuse , instruite , qui désirera
que son mari ait des habitudes graves comme
les siennes. Si elle s'aperçoit que vous n'êtes
pas change, elle ne voudra peut-être pas vous
épouser.
— Eh bien ! je resterai garçon : j'aime autant
cela; ou bien vous me chercherez une autre
femme.
— J'ai envoyé ce matin un exprès à votre on-
cle pour lui annoncer votre arrivée et lui dire
que nous irions dîner aujourd'hui à Courville.
— Très bien, ma mère. Maintenant, si vous
n'avez plus rien à me dire, je vais faire un tour
dans le parc. Savez-vous s'il y a beaucoup d'é-
lèves à la faisanderie?
— * J'ai pensé à tous vos plaisirs, mon fils; et
j'espère que vous serez satisfait. Mais ne vous
éloignez pas trop ; l'heure du déjeuner appro-
che.
Léonce était déjà debout. Il sortit suivi de
Snap dont le corps paraissait endolori.
A peine eut-il refermé la porte, que madame
Granval , libre de laisser éclater sa douleur, se
mit à fondre en larmes. La réalité surpassait
toutes ses craintes.
« Ce n'est plus un enfant, s'écria-t-elle avec
amertume, et ce ne sera jamais un homme! 11
est ingrat, égoïste, oppresseur et faible à la
fois! Sa soumission n*est que de l'indifférence,
sa douceur que de l'apathie! il ne hait rien,
n'aime rien, ne désire rien ! Nous Irons à Cour-
ville , puisque j'ai annoncé notre visite à mon
frère ; mais ce sera pour lui dire que ce ma-
riage est impossible , qu'il serait criminel ! S'il
s'agissait d'une étrangère, j'hésiterais à y con*
sentir ; il s'agit de ma nièce , je dois , je veux
l'empêcher.
Madame Granval resta plongée dans ces dou-
loureuses pensées , jusqu'au moment où l'on
vint lui dire que le déjeuner était servi. Alors,
elle essaya de rendre un peu de sérénité à son
regard, un peu de calme à sa physionomie, dont
l'altération aurait accusé son fils ; puis elle des-
cendit lentement à la salle à manger.
Elle y trouva Suzanne et M. Verne qui cau-
saient, debout dans l'embrasure d'une fenêtre ;
Léonce n'était pas encore rentré.
Madame Granval avait le sourire sur les lè-
vres, et cependant mademoiselle d'Estouville»
au lieu de lui baiser respectueusement la main,
comme elle avait l'habitude de le faire, matin
e| soir, se jeta à son cou, après l'avoir rapide-
ment interrogée du regard.
La baronne ne se méprit pas sur la significa-
tion de ce témoignage inusité de tendresse, et
elle y vit une nouvelle preuve de l'irréparable
étendue de son malheur, qui était si complet,
qu'elle ne fut pas humiliée de le savoir com-'
pris.
Elle reçut donc avec une tendre émotion les
caresses de Suzanne ; puis elle s'approcha de
M. Verne, et elle lui dit affectueusement :
— Vous allez nous quitter aujourd'hui, Mon-
sieur, et je crains bien de ne pouvoir vous dire
à quel point je suis reconnaissante du dévoue-
ment que vous avez montré à mon fils. Je viens
de passer quelques instants avec lui, et ce n'est
que depuis lors que j'ai bien apprécié le service
immense que vous m'avez rendu. Tespère, con-
tinua-t-elle d'une voix défaillante , que Léonce
le comprend comme moi ; mais vous savez qu'il
est peu démonstratif, quoiqu'il soit bon. Sa re-
connaissance s'en est remis à celle de sa tnère^
sans doute pour qu'elle fût plus complète , et
qu'il vous fût moins facile d'en refuser les té-
moignages. Ils vous parviendront dans votre
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
if
fomOle , HoBsieur; mais Je tous demande en
grâce de ne les considérer que comme une bien
faible preuve de TaiTection que je vous dois et
que je vous porte.
M. Verne répondit comme un homme profon-
dément touché et parfaitement délicat, c*est-à-
dire qu'il ne se crut pas plus obligé de dissi-
muler sa gratitude que de dévoiler Finsuffisance
de ses soins. Il parla de Léonce comme d'un
ami qu'il aurait obligé avec bonheur et dont il
se séparait avec regret. En ce moment Léonce
entra; Snap n'était pas avec lui.
— Ah! vous voilà encore, Verne! je vous
croyais parti. Si je vous avais su ici , je vous
aurais mené voir ma faisanderie.
11 n'y avait rien à répondre à dételles paro-
les, et tout le monde garda le silence pendant
qu'on se mettait à table.
— Qu'avez-vous fait de votre beau chien, mon
fils? demanda madame Granval , qui voulait à
tout prix empêcher Léonce de laisser voir son
indifférence pour l'homme qui s'était dévoué à
lui pendant cinq ans.
— Mon chien? il se sèche au soleil sur la
grande pelouse , car je lui ai fait prendre un
bain dans le réservoir du potager. Les lévriers
courent bien et nagent mal : eh bien ! je ne veux
pas que Snap galoppe, mais cela m'amuse qu'U
barbotte; il a eu bien peur.
— Que lui fercz-vous faire quand il saura
nager, reprit madame GranvaH
— Oh! je ne sais pas! je le donnerai peut-
être, car si je n'ai plus rien à lui apprendre, il
m'ennuiera à la mort; mais, j'y pense, je fe-
rai comme pour Verne, je le renverrai dans sa
famille.
A cette comparaison brutale, madame Gran-
val ne put se contenir plus longtemps. Ses yeux
se remplirent de larmes, et ce fut d'une voix
étouffée par la douleur et l'indignation qu'elle
dH à son fils, qui riait de sa plaisanterie :
— Léonce , vous n'avez pas d'âme , et vous
me ferez mourir de honte et de désespoir.
— Qu'ai-jedonc fait de si mal, murmura le
pauvre jeune homme avec une expression va-
gue, qui prouvait qu'il n'avait pas la moindre
idée de son inconvenance. Verne, si' je vous ai
Qcfaé, il Caut me pardonner : vous savez bien que
je ne suis pas méchant.
Vous savez inen que ;e ne suis pas tnécharU, |
était l'excuse ordinaire de Léonce lorsqu'on lui *
faisait toucher du doigt un de ses torts.
— Je le sais , je le sais , mon ami , répondit
M. Verne avec la plus touchante indulgence. Je
sais même que vous êtes bon, car j'en ai eu la
preuve plus d'une fois.
Après cet incident, le déjeuner s*écoula d'une
manière assez paisible, grâce à Suzanne qui sou-
tint à elle seule la conversation.
Au moment où l'on se levait de table, made-
moiselle d'Estouville s'approcha de la baronne
et lui dit à voix basse :
— J'espère que l'arrivée de Monsieur votre
fils ne vous rendra pas ma présence moins né-
cessaire, et vous seriez bien bonne. Madame, de
me permettre de passer encore quelques semai-
nes avec vous.
— Vous êtes un ange de bonté, Suzanne ,
reprit madame Granval attendrie : vous me de-
mandez ce que j'allais vous supplier de faire*
Mais vous voyez ce qui se passe ici, mon enfant :
mon intérieur peut devenir bien triste, et il y a
peut-être de l'égoïsme à moi à vous demander
d'y rester encore. Laissez-moi donc vous dire,
dès à présent, que je ne vous en voudrai pas do
me quitter.
— Cette liberté me rend bien heureuse, Ma-
dame ; car elle m'aidera, j'espère, à vous prou-
ver une tendresse que je ne savais comment
vous témoigner.
Cette conversation avait lieu pendant le tra-
jet de la salle à manger au salon; l'arrivée de
M. Verne et de Léonce, qui suivaient à quelque
distance, l'interrompit. Bientôt on se sépara
pour se disposer à partir pour Courville. Su-
zanne ne devait pas être du voyage ; quant à
M. Verne, il avait été convenu qu'on le laisse-
rait en passant dans une auberge où la diligence
qu'il comptait prendre pour retourner à Paris,
changeait de chevaux.
Léonce fut le premier prêt à partir pour Cour-
ville, et quand il arriva dans le salon, sa mère
n'y était pas encore ; mais il y trouva mademoi-
selle d'Estouville qui s'y était établie pour des-
siner une vue du parc qu'on n'avait que de cette
pièce. Il s'approcha tout doucement de la jeune
personne, et celle-ci, sans quitter son ouvrage,
l'accueillit par une gracieuse inclination de tête.
Léonce la regarda travailler, debout derrière sa
i%
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
chaise, mais pendant quelques instants il ne lui
adressa pas la parole.
^ C'est bien joli ce que tous faites là, Made-
moiselle, lui dit-il enfin ; toutefois, si vous met-
tiez Snap sur ce gazon , ce serait plus joli en-
core. Voulez-vous que j'aille le chercher? il ne
doit plus être mouillé maintenant.
— Gardez-vous en bien , Monsieur, repartit
vivement Suzanne; ce pauvre Snap est déjà as-
sez malheureux, sans lui donner encore le tour-
ment de poser devant moi. Si vous désirez qu'il
(Igure dans mon croquis, je Tesquisserai de mé-
moire, et tout le monde sera content.
— Pourquoi dites-vous que mon chien est
malheureux ? Je viens de lui porter une excel-
lente pâtée.
— Oui , mais vous Tempêchez de courir, lui
dont c'est la vie, et vous l'obligez à se baigner
quand il déteste l'eau. Savez-vous que cela n'an-
nonce pas un bon cœur.
<— Tant pis pour lui; pourquoi est-il chien?
Je veux qu'il me craigne pour qu'il m'obéisse.
— Vous y parviendriez peut-être plus facile-
ment en vous en faisant aimer.
— C'est trop long ; et puis je ne sais pas com-
ment cela se fait.
— Demandez-le à madame votre mère. Mais
à propos de votre mère , voulez-vous lui faire
un grand plaisir?
•— Certainement que je le veux, si cela n'est
(OLS trop difficile.
— - Mon Dieu, il s'agit tout simplement, quand
voiis vous séparerez de M. Verne , de lui dire
que vous êtes bien reconnaissant de tout ce
qu^il a fait pour vous, et que vous êtes très fâ-
ché de son départ.
^^ Mais c'est que je ne suis ni reconnaissant
ni fâché, et je ne veux pas mentir.
— Au fond, vous ne mentiriez pas, j'en suis
sûre : cherchez bien ; vous verrez que M. Verne
vous a rendu des services, et vous découvrirez
que son absence vous laissera du vide.
— Je ne puis savoir cela que quand il sera
parti : mais puisque vous croyez que je ferai
plaisir à ma mère, je répéterai ce que vous m'a-
vez dit : voyons, rcdiics-le moi encore une fois.
Suzanne arrangea une petite phrase affec-
tueuse et simple , et elle la prononça deux ou
trois fois, sans affectation.
— Je crois que je pourrai m'en tirer, dit
Léonce. Êtes-voua depuis longtemps ici, Ifado-
moiselle?
— Depuis un mois environ. Je devais en par-
tir aussitôt après votre arrivée; mais j'ai de-
mandé à madame votre mère de rester encore
quelques semaines avec elle, si toutefois cela ne
vous contrarie pas*
— Me contrarier, moi? cela m'est bien égal.
Suzanne sourit. En ce moment, madame
Granval entrait dans le salon.
— Léonce , dit-elle , la voiture est là; il ne
faut pas faire attendre votre oncle. Adieu, ma
petite Suzanne. A ce soir.
Suzanne conduisit madame Granval jusqu'à
sa voiture , puis elle revint reprendre ses cr»-
yons,
IV.
Lorsque la baronne et son fils furent arrivés
à l'endroit où ils devaient se séparer de M.Veme,
celui-ci prit la main de Léonce et la pressa affec-
tueusement dans les siennes. Il paraissait pro-
fondément ému.
— Adieu, mon ami, lui dit Léonce; vous
avez été bien bon pour moi, je ne l'oublierai
jamais.
Malgré le constraste qu'il y avait entre ces
paroles et le ton avec lequel elles étaient pro-
noncées, M.Verne en parut aussi heureux que
surpris. Quanta madame Granval , elle était ra-
dieuse ; mais sa joie fut de courte durée, car à
peine la voiture eut-elle été remise en mouve-
ment, que Léonce, au lieu d'adresser un de^
nier regard à son ami, debout sur le chemin,
n'eut l'air occupé que de sa satisfaction de pas-
ser du devant dans le fond de la calèche ; néan-
moins , sa mère se hasarda à le remercier de ce
qu'il avait fait.
— Je ne suis pas fâché d'en être quitte, ré-
pondit-il avec son indifférence ordinaire; si
nous avions eu un quart de lieue de plus à faire
j'aurais tout oublié.
— Oublié quoi , mon fils , demanda madame
Granval, en reprenant subitement toutes ses
angoisses?
^ Eh ! parbleu , la leçon de mademoiselle
Suzanne. C'est elle qui m'avait dit de parler à
Verne comme je l'ai fait. Vous devriez bien l'en-
gager , ma mère , à ne se mêler que de ce qui
la regarde.
SUZANNE D'ESTOUVILLB.
13
Madame Granva) se courrit les yeux atec
son mouchoir , et Léonce se mit à sifQer. Ce fut
ainsi qu'ils arrivèrent à Counrille. M. Loubert et
Ùéonore les attendaient au haut du perron du
diAteau.
— Bonjour, mon onde; i^njour Éléonore,
s*écria Léonce d'aussi loin qu'il les tit. J'ai eu
an temps affreux pour passer la Manche.
Madame Granval se hâta de descendre de
Toiture ; la douleur la suffoquait , mais elle vou-
lait Cure bonne contenance jusqu'au dernier
moment.
M. Loubert paraissait ravi de revoir son ne-
veu, et, personnel dans sa joie comme dans
tontes ses impressions, il ne remarqua pas la
soufi&ance de sa sœur. Quant à Ëléonore , sa
physionomie était d'une impassibilité gracieuse
qui ne laissait deviner aucune des pensées de
son cœur.
— Tu es bien content de nous voir , Léonce?
dit M. Loubert en secouant avec cordialité la
main de son neveu.
—J'aurais autant aimé ne venir que demain,
répondit celui-ci, car je commence à en avoir
assez des voyages; mais ma mère a voulu que
nous vinssions aujourd'hui , et vous savez que
je ne lui fais jamais de chagrin.
—11 est toujours le même , reprit avec bon-
homie M. Loubert, an peu étonné de cette
franchise. Tu dois trouver ta cousine bien gran-
die?
—Oui, mais ses cheveux ont beaucoup bruni
et j'en suis fâché , car j^aime les blondes. Ëléo-
nore , avez-vous toujours une volière ?
— Certainement, mon cousin; je n'ai eu
garde de perdre un goût que vous partagiez.
—Alors, la première fois que je reviendrai
ici, j'apporterai un chat. Vous vous souvenez ,
comme il y a six ans?
Et Léonce se mit à rire aux éclats.
—Mon frère, je voudrais vous parler sans
témoins : allons dans votre chambre à coucher ,
dit madame Granval.
— le comprends; je comprends, ma sœur.
Vous voulez les laisser seuls; c'est assez bien
imaginé.
Ds sortirent» et les deux jeunes gêna festè-
rent dans le salon.
— n parait, ma eouihie, qu^on va nous ma-
te» dit bmaquemenl Léonce à Ëléonore. Ceat
une assez bonne idée que nos parents ont ett«
là. Avec ma fortune , j'aurais pu faire un ma-
riage plus riche ; mais je vous connais depuis
mon enfance , et je considère cela comme un
avantage , car je déteste les nouvelles figurés.
Une vive expression de fierté blessée passa
sur le visage de mademoiselle Loubert , mats ce
fut un éclair, et sans hésiter, elle répondit en
souriant :
— Mon père m'a parlé de ce projet, mon
cousin , et je n'y mettrai pas plus d'obstacle que
vous.
— Que ferons-nous quand nous serons ma-
riés ? D'abord je vous préviens que je ne veux
pas aller à Paris.
— Eh bien ! nous resterons à la campagne.
— 11 n'y aura pas d'obligation pour vous ;
pourvu que j'aie ma liberté , je vous laisserai la
vôtre. C'est comme cela que j'en ai agi avec
Verne pendant mes voyages , et nous nous en
sommes trouvés très bien tous les deux.
— Mais comment dépenserons-nous nôtre
grande fortune , si nous ne quittons pas la cam-
pagne, dit Ëléonore, qui voulait profiter de
celte première entrevue pour jugera fond son
cousin.
— Et où est la nécessité de dépenser notre
grande fortune? Ce ne serait pas la peine d'être
riche , si on ne songeait qu'à manger son bien.
Tai peur , ma chère Ëléonore , que mon oncle
ne vous ait bien mal élevée sous le rapport de
l'économie. Comment passez-vous vos journées
ICI?
^ Je lis , j'écris , je peins , je fais de la mu-
sique ; et quand j'aurai un galant chevalier pour
m'escorter , je monterai de temps en temps à
cheval.
— Ce galant chevalier ne sera pas moi , sur
mon honneur. J'aime beaucoup l'exercice du
cheval, mais je veux être seul quand je le
prends.
— Je donnerai un autre emploi à mes jour-
nées, dit Ëléonore, en faisant un effort pour
sourire; ensuite nous recevrons nos voi^s,
nous aurons des amis.
— Des voisins! des amis, voilà encore une
singulière idée , s^écria Léonce ! donner des dî-
ners et en recevoir, c'est-à-dire dépenser de
l'argent et mettre des cravattes blanches; en-
tendre bavatder des hommes et voir minauder
-k.i
u
SUZANNE D*EST0UV1LLE.
des femmes ; être à Theure comme fiacre et se
tenir droit comme un soldat en faction; céder
le meilleur fauteuil et offrir les ailes de poulet !
eela ne me va pas du tout .
— Je vois que nous aurons de la peine à nous
entendre, dit M"* Loubert avec sécheresse.
— C'est que tous ne le voudrez pas , car après
tout , je ne suis pas méchant, La contrainte m^est
pénible, parce que j'ai peu de goûts; et si on
m'empêche de m'y livrer , que voulez-vous que
je devienne? Le monde m'ennuie; est-ce ma
faute à moi si je ne comprends pas son langa-
ge? J'aime mieux vous dire tout cela d'avance,
ma cousine, afin que vous ne puissiez pas me
reprocher un jour de vous avoir volontairement
trompée.
Il y avait dans ces paroles une franchise qui
plut à Éléonore , et une mélancolie qui la frappa,
parce qu'elle crut y voir l'espérance que l'état
de son cousin n'était pas tout-à-(ait désespéré,
aussi reprit-elle :
— Je vous remercie , Léonce , d*ètre sincère
avec moi ; car cette sincérité est une preuve de
votre affection.
— Oh ! mon Dieu 1 non , ma cousine ; je dis
ce que je pense , parce que ] • ne pense jamais
deux choses à la fois, et quand je ne parle pas,
c'est que je ne trouve rien à dire» et cela m'ar-
rive bien souvent.
Après cette première tentative peu heureuse
de mademoiselle Loubert, il y eut un moment
de silence , pendant lequel Léonce, ayant tout à
fait oublié ce qui venait de se passer, se mit à
examiner l'arrangement du salon, qui avait subi
une véritable transformation depuis qu'Ëléonore
s'était élevée , par son âge et l'empire qu'elle
avait pris sur son père, à la dignité de maî-
tresse de maison : les anciens meubles avaient
été remplacés par d'autres d'une forme élégante
et nouvelle; de riches tentures de soie recou-
vraient les vieux papiers à grands ramages qui
tapissaient jadis les murs ; le changement était
complet.
— - Est-ce que mon oncle a gagné beaucoup
d'ai^ent depuis que je suis parti, demanda
Léonce avec une sorte d'inquiétude?
— Je le crois, car il est toujours fort occupé
d'affitires , et vous savez qu'il a la main heu-
reuse. Mais parlez-mm un peu de vos voyages:
vous avez dû voir des choses fort intéressantes.
— Oh ! mon Dieu, non. Tous les pays se
semblent, et je me suis ennuyé partout.
— Même en Italie?
— En Italie moins qu'ailleurs , parce qae je
n'y suis pas resté aussi longtemps qu'en Alle-
magne et en Angleterre.
— Avez-vous rapporté quelques objets d'art?
— J'ai ramené un chien magnifique qui s^ap-
pelle Snap. La première fois que je viendrai ici
à cheval , je me ferai suivre par lui. Cest un
lévrier, quand il se dresse et qu'il met ses pattes
de devant sur mes épaules , il est plus grand
que vous.
La même expression de fierté, qui avait déjà
altéré la sérénité de la physionomie d'Ëléonore,
reparut une seconde fois, et ce fut avec une lé-
gère nuance de dépit que la jeune fille dit à son
cousin :
— Voulez-vous que nous allions faire un toar
dans le parc, Léonce? Je vous montrerai ma
volière, qui est fort intéressante en ce moment:
presque toutes les femelles ont des œufs ou des
petits.
Léonce, qui détestait par-dessus tout la con-
versation, et qui, entre tontes les choses, préfé-
rait les plus insignifiantes , accepta avec em-
pressement la proposition de sa cousine. Ils
sortirent donc tous les deux, et bientôt ils dis-
parurent sous les beaux ombrages du parc de
Courville.
Au même moment, nladame Granval ache-
vait de faire connaître ses honorables scrupules
à son frère, qui avait de la peine à les compren-
dre.
— Vous le voyez, mon frère , disait-elle , i)
est impossible que je consente à ce mariage. II
ferait le malheur de votre fille , et je ne m'en
consolerais de ma vie.
— Vous ne connaissez pas Eléonore, ma sœur,
reprenait l'honnête industriel , un peu confus
d'avoir moins de sollicitude que madame Gran-
val pour le bonheur de son enfant : elle n'est
pas romanesque, et pourvu que son mari soit
honnête homme, elle s'arrangera parfaitement
de tout le reste.
— Mais je vous répète qu'il n'a pas plus d'in-
telligence que lors de son d^pàii 9 il y a cinq
ans.
— Je répondrai à cela que, pendant ces cinq
années de liberté, il n'a pas fiât une seule sd-
SUZANNE DESTOUVILLE.
16
tise. Quel est le jeune homme de son ftge dont
on en paisse dire autant.
— n ne saura pas gérer sa fortune.
^ Ma fîUe Paidera. C'est elle qui administre
toutes mes propriétés rurales.
— n la blessera par ses propos ; il Thumiliera
par ses sentiments vulgaires.
— Parce qu'il dit et fait ce que les autres
pensent et cachent ! Ma fille est trop raisonnable
pour cela.
— n n*a pas de suite dans les idées.
— n n'en sera que plus facile à conduire.
— Eh bien ! il est sans cœur, s'écria madame
GranTalavcc désespoir.
— 11 n'en fera que moins de sottises.
— Mon frère , tous calomniez votre fille. Je
suis sûre qu'à l'heure qu'il est, elle songe déjà
aa moyen de rompre cette union, à laquelle eUe
n'avait consenti que sur l'espérance d'un chan-
gement qui ne s'est pas réalisé. Eléonore a le
sentiment de sa valeur; elle sait qu'elle pour-
ra épouser à peu près qui elle voudra avec ses
avantages personnels et ses cent mille francs de
rentes.
— Dites plus de deux cents , ma sœur , re-
partit vivement M. Loubert, qui avait tenu en
réserve ce dernier argument, comme Napoléon
ménageait sa garde pour décider le gain des
grandes batailles.
— Raison de plus, mon frère , pour que je
retire ma parole. Si Eléonore était pauvre, j'au-
rais hésité peut-être ; mais en vérité , mainte-
nant j^aurais l'air de sacrifier à un vil intérêt
<es devoirs les plus sacrés.
— On n'est jamais assez riche pour n'avoir pas
envie de s'enrichir encore.
— Ah ! mon frère !
En même temps, M. Loubert tira le cordon
de la sonnette ; un domestique se présenta aus-
sitôt.
— Constant, aUez au salon prévenir made-
moiselle Eléonore que sa tante et moi nous l'at-
tendons dans mon cabinet.
— Mademoiselle est dans le parc, avec M. le
karon ^ répondit le domestique. Je leur ai en-
tendu dire en passant qu'ils allaient du côté de
la volière.
— Eh bien 1 cherchez ma fille , et qu'elle
rjenne à l'instant même.
Quelques minutes après, Eléonore arriva. Le
grand air, le soleil, la marche avaient donné de
l'animation à sa physionomie habituellement
froide; elle était ravissante.
— Eléonore, mon enfant, c'est moi qui vous
ai fait appeler, lui dit tendrement madame Gran-*
val en lui faisant signe de s'asseoir auprès
d'elle, réprouve le besoin de vous rassurer sur
mon affection pour vous.
— Comment cela , ma tante ? demanda ma-
demoiselle Loubert avec une certaine inqué-
tude.
— Vous avez déjà dû vous apercevoir, reprit
la baronne, que Léonce n'a pas tiré de ses
voyages le fruit que nous en espérions ; eh bien!
je ne voudrais pas que vous pussiez croire que,
dans l'état où il est, je suis venue ici uniquement
pour parler à votre père de nos projets d'aï*
liance.
Eléonore garda le silence; après quelques
instants d'attente, madame Granval continua :
— Je serais heureuse et fière de vous nom»
mer ma fille, chère nièce; mais ma conscience
m'ordonne de vous dire que vous êtes entière-
ment libre d'accepter ou de refuser ce titre.
Eléonore était trop ambitieuse pour n'être
pas habile. Elle voulait épouser son cousin par-
ce qu'il avait une grande fortune, mais elle sen-
tait que si elle laissait deviner ce motif à une
personne aussi noblement délicate que sa tante,
celle-ci ne voudrait plus consentir au mariage.
Cette position était difficile, car la véritable rai-
son ne pouvant être avouée , il fallait en créer
une autre et cela demandait du temps. Toutes
ces idées se présentèrent à la fois à l'intelli-
gence calme et lucide d'Ëléonore , qui répon*
dit:
— Votre procédé me touche, mais ne m'éton*
ne pas , ma chère tante. En revoyant Léonce ,
j'avais prévu vos scrupules et je m'attendais à
votre démarche. Vous avez raison, cette situa^
tion demande qu'on y réfléchisse avec maturi-
té, et je vous remercie de me mettre à même de
le faire. Ma tendresse pour vous est profonde;
mon amitié pour mon cousin est sincèpe ; avec
ces deux guides, il est bien diflicile que ie me
trompe sur le choix du parti que j'ai à prendre.
En attendant aimez-moi toujours comme votre
AUe, et quoiqu'il arrive, conservez-moi la même
affection.
Le noble cœur de madame Granvai ne ni
16
SUZANNE D^TOUVILLB.
dans ces paroles qu'un refus délicatenent ex-
primé, et si eUe fut touchée , die n'en regretta
que plus amèrement la nécessité dans laquelle
elle s'était trouvée de le prouTcr. EUe embrassa
tendrement sa nièce, pendant que M. Loubert,
qui n'était pas dans le secret des arrières pen-
sées 4e celle-ci, grommelait entre ses dents :
— Je crois , ma parole d'honneur , que ces
deux femmes sont foUes. Eléonore est mainte-
nant aussi romanesque que ma sœur. Nous y
mettrons bon ordre. ^ _
Le reste de la journée n'offrît aucun mcident
remarquable , grâce à M. Loubcrt qui , cédant
ma consetts de sa Me , emmena Léoûce sous
le prétexte de lui faire visiter un étabUssement
créé pendant son absence, sur lequel l'honnête
industriel fondait disait-il, de grandes espéran-
ces. Ils ne revinrent qu'à l'heure du dîner ; com-
me Léonce était fatigué, il ne parla pas, et tout
se passa à merveille. En sortant de table mada-
me Granval et son fils reprirent la route du Haut-
Mont. Pendant tout le trajet, la baronne pleu-
rait dans un des coins de la voiture ; Léonce
dormait profondément dans l'autre,
V.
Madame Granval rentrée chex elle, Suzanne
)*embras8a tendrement.
— Eh bien! Madame, ôtcs-vous contente de
votre Journée ? lui dcmanda-trelle.
— J'ai eu un moment de joie, mon enfont;
et j'ai su ensuite que c'est à vous que je l'avais
dû.
— Comment celai
— Léonce a été très bien pour M. Verne au
moment de leur séparation, et il m'a avoué en-
suite que c'était vous qui lui aviez conseillé ce
qu'il devait faire et même dicté ce qu'il devait
dire. . .,
— M. Léonce est un indiscret, repnt Suzanne
en rougissant. ,
— Il est sincère, mon enfant; ne lui repro-
chons pas cette qualité, puisque c'est la seute
qu'il possède.
— Je suis ravie que M. Léonce se soit souve-
nu de mon petit avertissement, car cela vous
prouvera, Madame, qu'il est susceptible de rece-
wir toutes les bonnes impressions qu'on lui
donnera; et quand il sera le mari de sa cousi-
ne, entre eUe et vous, vous en ferez un homme
excellent.
— 11 faudra dors que je remplisse cette tâ-
che à moi seule, dit douloureusement madame
Granval, car ce mariage ne se fera pas.
Bt pourquoi t demanda mademoiscHe d'Es-
touville avec le plus tendre intérêt t
— Parce que j'ai dit à ma nièce que je la
laissais entièrement libre d'épouser son cousin
ou de le refuser, et qu'elle m'a répondu de ma-
nière à me faire supposer un refus. EUe m'a
demandé le temps de réfléchir.
— J'aurais fait comme elle , reprit vivement
Suzanne, au grand étonnement de la baronne.
— Vous vous calomniez, Suzanne, répondit
madame Granval avec amertume.
— Oui, Madame, j'anrais demandé le temps
de réfléchir, et je comprends que mademoiselle
Loubert l'ait fait. 11 ne faut pas que le monde
l'accuse d'épouser votre fils pour sa fortune, ni
que vous puissiez avoir vous-même cette cruelle
pensée; et convenez que vous l'auriez eue si
votre nièce vous eût dit sans hésiter qu'eDc
était ravie d'épouser son cousin.
— Vous avez raison, Suzanne, et vous êtes un
ange de bonté, dit la baronne attendrie. Plaise
à Dieu qu'Éléonore ait eu effectivement cette
noble cause d'hésitation ! En attendant que j'en
aie la certitude, je vous remercie toujours de
m'en donner l'espérance.
Suzanne alWt répondre , lorsque la voix de
Léonce retentit avec violence dans la pièce qui
précédait le salon.
— Snapî Snap! cria-t-U de toute la force
d'une colère concentrée.
Le malheureux lévrier quitU la Uble sousla-
queUe il s'était blotti , et il vint enrouler son
corps souple autour des jambes de Suzanne,
debout à côté de madame Granval.
La porte du salon s'ouvrit brusquement, t\
Léonce, l'œil en feu, la bouche écumante, entra
en demandant son chien d'une voix étouffée.
Dès qu'il l'eut aperçu il se jeta sur lui le biw
levé et armé d'un jonc formidable.
«- C'est moi qui suis la coupable, lui dilSo-
zanne avec douceur; je ne lui ai pas ouvert!»
porte.
— De quel droit retcne»-vous cette bètc qu»
m'appartiemî ^
— Je l'ai gardée près de moi , parce qn «»«
était triste de votre absenee.
— Qoct\c bëlise me dites-vous lâT triste de
•ion absence! je le bals toujours.
— Alors c'était pour le consoler de votre
procbaia retour, reprit Suiarne, en mêlant à sa
ilouccur une fine et aiïcclucusc teinte d'ironie.
— Que ce soit une chose ou l'autre, votre
Cxutc ou la sienne, il sera battu.
Et Léonce releva sa canne qu'il avait rin mo-
Bcnt baissée.
— Frappcz-lcdonc, ditia jeune lîlle, cncten-
daot son bras sur le dos voiité par la frayeur,
da pauyre Snap.
— Ma mère, continua Uoncc en se tournant
àa câté de madame Granval , je ne suis donc
pas le maître ici, comme vous me l'avez dit ce
— On ne tous empêche pas de faire ce que
vous voulez, mon (ils; seulement on cherche à
vous Eaire comprendre ce qui est juste.
— Ccst bien ennuyeux.
Et il sortit sans emmener Snap.
— VoycE si l'on peut en attendre le moindre
cbangremcnt! dit madame Granval déscspcrëc.
— n ne m'a pas battue, reprit Suzanne avec
oo doui Eourire.
T. ».
VI.
Le résultat des événements quo nous atons
rapportés dans le chapitre précédent, fut que
pendant quelques jours on ne parla pas des pro-
jets qui avaient hâté le retour de Léonce et dé-
cidé sa première visite à Courvillc. Les deui ùr
milles continuèrent & se voir très fréquemment,
mus leur intimité ne fut que ce qu'elle aurait
été en toute autre circonstance. Ëléonore était
aflêctueuse pour sa tante, aimable et nalureUa
avec son cousin, prévenante pour Suzanne, qui
commentait i. s'attacher à elle parce qu'ello
trouvait sa conduite honorable. De temps en
temps seulement H . Loubcrt disait b. son neveo '.
— Que diable a donc ta mèret
— Ma mère! répondait Léonce avec étonne-
menl, est-ce qu'elle a quelque choscl
— Je crois, ajoutait l'oncle, qu'elle a peur qoc
tu ne veuilles pas épouser ma fille.
— EttiM lort; je suis très décidé à devenir
votre gendre, à moins cependant qu'il ne se pr^
sente pour moi un plus riche parti , cor don
TOUS comprenez...
— Oui, oui, je comprends, rcprcnaitM.Lo»
18
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
bert, qui comprenait en effet mieux que ne l'eût [ surpris de la voir , quoiqu'il ne l'attendît pas.
fait tout autre à sa place.
Quclqu'attention qu'apportât mademoiselle
d'Estouville à ne jamais entraver les implaca-
bles habitudes de Léonce, il ne se passait cepen-
dant pas de jour qu'elle n'eût à supporter quel-
ques-unes de ses rudesses. La jeune fille y ré-
pondait avec calme et dignité, madame Granval
les reprochait à son fils avec une douloureuse
indignation, Léonce s'excusait par sa phrase or-
dinaire : « Je ne suis pas méchant , » et à la
première , à la plus frivole occasion , c'était de
part et d'autre à recommencer sans le moindre
changement.
Snap, le pauvre lévrier , avait seul cessé de
souffrir du caractère de son maUro qui s^pi-
blait l'avoir tout k fait oublié ; et ,)a bon anigial
avec une admirable sûreté d'instlnet, ayant com-
pris que cette trêve dans son esclavage était*le'
résultat de la généreuse intcrvontiop de Suzan-
ne, s'était attaché à sa bienfaitrice qu'il ne
quittait presque jamais. Il avait repris toute sa
vigueur, toute sa gaîté, et c'était un charmant
spectacle que de le voir sur la grande pelouse
du parc tracer de grands cercles autour de ma-
demoiselle d'Estouville, et venir ensuite s'éten-
dre à ses pieds avec la gracieuse nonchalan-
ce de cette race si élégamment aristocratique.
Un malm, avant le déjeuner, Suzanne était
assise près d'une des fenêtres du salon , dans
Tembràsure de laquelle elle avait dressé com-
me de coutume son chevalet, lorsqu'elle aper-
çut Léonce qui traversait la pelouse conduisant
Snap en laisse. Le malheureux lévrier, trem-
blant de tous ses membres, suivait avec une ré-
pugnance évidente , et tournait de temps en
temps la tôte du côté du château comme pour
réclamer du secours. Suzanne , inquiète , atta-
cha SCS regards sur son protégé, et vit avec une
indicible terreur que le lien qui le retenait était
une espèce de nœud coulant qui se serrait à
chaque tentative du chien pour rester en arriè-
re. La langue pendante et violacée , les yeux
hors de leur orbite et sanglants, le pauvre Snap
avait l'air d'un condamné qui marche à un sup-
plice dcjîi commencé. Jeter ses pinceaux, tra-
verser en courant les salons, le vestibule, la pe-
louse, tout cela fut pour Suzanne l'affaire d'un
moment, et avec la rapidité de la pensée, elle
— Où conduisez-vous donc votre chien, mon-
sieur Léonce, lui demanda-t-elle d'une voix
entrecoupée par son émotion et la vélocité de
sa course.
H. Granval au lieu de répondre , montra du
doigt un magnifique peuplier qui se balançait
mollement au souflle de la brise, puis il se dis-
posa à continuer sa route.
— Je ne vous comprends pas, reprit la jeune
fille en se plaçant devant lui , comme si elic
voulait lui barrer le chemin ; est-ce que vous
voudriez apprendre à Snap à grimper sur les ar-
bres , comme vous lui avez am>ris à uager, ce
serait moins laçile. Et Suzanne s'afibr^^a de ^u-
rire.
— Je vQii^ ce que je voux : laîiseaHDoi pis-
^r; roKi^ «^vez giie je n'aime pas qu'on me
Snap, encouragé par l'intervention de sa pro-
tectrice, s'était résolument étendu sur le gazon,
pendant ce colloque, de sorte que lorsque Lé-
once voulut se remettre «^n marche il éprouva
une résistance à laquelle il ne s'attendait pas.
n hésita un moment, mais bientôt avec la té-
nacité des êtres bornés il ne tint aucun compte
de l'obstacle, et il s'élança en avant en traînant
Snap derrière lui.
^ Vous allez l'étrangler ! s'écria Saianne
avec anxiété.
— Eh bien! je voulais le pendre , ce sera à
peu près la même chose pour moi.
— Vous vouliez le pendre! dit Suzanne stu-
péfaite et indignée. C'est pour plaisanter que
vous dites cela. Monsieur, eontinua-t-clie d'un
ton plus doux : Vous n'êtes pas méchant , je le
sais bien.
— Je ne suis pas méchant, mais je suis juste*
car je punis les déserteurs. «^
— Que voulez-vous dire?
— Que j'avais acheté ce chien pour moi, qu'il
s'est donné à vous, et que je ne veux pas nour-
rir une hôte qui ne m'appartient plus.
— Ainsi, c'est moi qui suis la cause de cette
exécution barbare? dit Suzanne en pleurant. Je
ne la souffrirai pas, je vous le déclare
— Et comment ferez-vous pour l'empôcher.
— Je m'adresserai à votre cœur qui estmeil*
ae présenta devant Léonce qui 'ne parut pas ^ leur plus que vous ne croyez.
5UZAiifl£ irrsvouyjiir
SUZANNE D*E$TOUVILLB.
— )lon cœur ii*a rien de commun avec ce
cbicn.
— Alors je tous demanderai grâce en invo-
aasiA Iti ncati An*
santle chien (t); et tout craintif qu*il est, sa.
connaissance le rend inaccessible à la crai
••
SUZANNE D*E$TOIIVDJJL
f9
— Mon cœur n'a rien de commun avec ce
chien.
— Alors je tous demanderai grâce en invo-
quant le nom de votre mère.
—Ma mère m^ennuie , elle pleure toujours.
Je veui pendre Snap , cela me fera passer un
bon moment.
Et Léonce par un geste impérieux et brutal ,
fitencore une fois comprendre à Suzanne qu'elle
n'avait rien à attendre de lui et qu'elle devait
se retirer. Puis il s'élança de nouveau , entraî-
Dant le pauvre Snap qui faisait entendre le râle
qui précède la mort.
Mais mademoiselle d'Estouville , avec une
énergie qui n'avait d'égal que sa présence d'es-
prit, passa derrière Léonce, saisit la corde qui
étranglait le chien , la tourna autour de son bras,
et se substitua ainsi à la victime qui put respirer
plus librement.
—Je vous traînerai tous les deux , dit Léonce,
et joignant l'exécution à la menace , il se mit à
tirer la corde de toutes ses forces.
Suzanne resta immobile. Snap s'était relevé
et il lécbait afrcclueusement celle des deux mains
de la jeune fille qui était restée libre.
— Vous me faites bien mal, monsieur Léonce,
dit-elle d'une voix brisée par la douleur ; mais
comme il s'agit de vous empêcher de commettre
une mauvaise action qui jeterait le désespoir au
cœur de votre mère, je ne vous céderai pas.
— Je vous préviens que votre bras est en
sang, répondit Léonce sans lâcher la corde.
— Coci vous regarde plus que moi, répliqua
la jeune fille en essayant de sourire.
— Je ne comprends rien à tout cela , mur-
mura Léonce, comme s'il se parlait à lui-même.
Souffrir pour un chien... Vouloir m'empôcher
de faire une chose qui paraît mauvaise... C'est
Lien singiilier...
Et la main de Léonce laissa échapper le cor-
deau.
Suzanne dégagea son bras, et de l'autre main
elle desserra le nœud coulant et rendit Snap à
la liberté.
Le chien, au Heu de s'enfuir, appuya sa tête
sur le bras meurtri de mademoiselle d'Estou-
— Il ne so sauve pasl s'écria Léonce, c^cst
lien drôle. S»avez-vous pourquoi ?
^ n est reconnaissant, dit Suzanne en cares-
sant le cbieii ( t ) ; et tout craintif qu'il est, sa rc-
connaissance le rend inaccessible à la crainte.
— Reconnaissant! n'est-ce pas ce que vous
vouliez que je fusse pour Verne î
— Justement.
— Cela fait-il plaisir?
— Essayez-en, vous le verrez.
— Pour cela il faudrait que je fusse satisfait
de n'avoir pas pendu Snap... Eh bien ! il me
semble que je le suis : c'est singulier, Maderooi*
selle Suzanne, je vous remercie, et je tâcherai
de ne pas oublier ce que vous venez de faire
pour moi. Voulez-vous me permettre d'emme-
ncrSnap?
— Je n'aurais le droit de l'empêcher, que si
vous pouviez encore lui faire du mal ; mais je
ne dois plus avoir cette crainte, n'est-ce pas?
— Gardez-le donc avec vous, dit Léonce tris-
tement , car si je sais ce que je veux mainte-
nant, je ne saurais répondre de ce que je vou-
drai tout à l'heure,
— Pauvre jeune homme! &'écna Suzanne
pendant que Léonce s'éloignait. 11 n'est peut-
être pas incorrigible, et, si elle l'ose tenter, Éléo-
nore peut avoir une bien douce tâche à remplir.
Ayant prononcé ces mots avec l'accent de la
plus profonde pitié, Suzanne rentra au château.
— Mon Dieu ! mon enfant, qu'avez-voua au
bras? lui dit madame Granval , lorsqu'ils se
trouvèrent réunis tous les trois à la table du d«**
jeûner.
— Ce n'est rien , reprit Suzanne en rougis-
sant, je me suis blessée par mégarde ; mais je
ne souffre pas.
— Elle ment ! dit Léonce avec brusquerie :
c'est moi qui lui ai fait cela.
— Vous, mon fils ! j'espère que c'est sans le
vouloir, demanda la baronne en tremblant.
— Je le voulais très bien, mais après j'en ai
été fâché, et je crois que je le suis encore.
Alors Léonce se mit à raconter sans le moin-
dre ménagement tout ce qui s'était passé. On
eût dit à son calme que c'était d'un autre qu'il
parlait. Madame Granval était au désespoir et
elle ne le cachait pas.
— Maintenant, ma mère, continua-i-il lors-
qu'il eut fmi son récit, dites-moi si j'ai eu rai-
son de ne pas pendre Snap?
— Pouvcz-vous le demander, Léonce? ré-
(I) Voyei la grarara inr acier.
20
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
pliqua la baronne en cherchant h retenir ses
larmes.
— C'est que je voudrais bien que ces contra-
riétés ne se renouvelassent pas tous les jours :
je ne suis pas le maître ici , reprit Léonce, qui
ne songeait plus qu'au dépit qu'il avait éprouvé
d'être interrompu dans l'exécution de son pro-
jet stupidement barbare.
— Si c'est moi qui vous gène , Monsieur, je
suis prête à partir, dit doucement Suzanne , et
cependant je serai très malheureuse de quitter
madame votre mère.
— Je ne veux pas que vous vous sépariez de
nous , répliqua vivement Léonce , du ton dont
il aurait dit à son chien : Snap ! ici ! Cette mai-
son est déjà assez ennuyeuse quand vous y êtes ;
que serait-ce donc si vous Fabandonniez?
— Il faut cependant qu'elle l'abandonne, s'é-
cria madame Granval avec indignation. Suzan-
ne, mon enfant , je vous en supplie , épargnez-
moi la souffrance de vous voir partager les hu-
miliations que me causent ses brutalités, conti-
nua-t-elle en étendant sa main frémissante dans
la direction de la place où Léonce se tenait im-
passible. Seule, dans cette maison avec lui, je
n^aurai du moins à supporter que le poids de
ma propre douleur, et la honte ne s'y joindra
pas pour ajouter les tortures de mon orgueil à
celles de mon cœur, désormais sans consolation.
Mon fils , résignez-vous d'avance à vivre dans
la solitude avec moi, et si vous trouviez un jour
que c'est trop, après avoir trouvé que ce n'était
pas assez, eh bien! vous n'aurez qu'un seul mot
à dire, et je vous laisserai maître absolu dans
cette maison où je ne puis plus être heureuse,
puisqu'il ne me reste plus d'espérance.
Un morne silence succéda à cet élan de dé-
sespoir. Léonce ne trouvait pas une parole à
dire à sa malheureuse mère, Suzanne ne savait
par où commencer pour exprimer tous les sen-
timents nobles et tendres qui remplissaient son
âme.
— Si vous Texigez, Madame, dit^elle enfin, je
me séparerai de vous, mais avant de me faire
connaître votre volonté , laissez-moi vous dire
que je vous aime trop pour ne pas préférer les
petites épreuves que ma fierté souffre ici , à la
tristesse que j'éprouverais s'il me fallait vivre
loin de vous, maintenant que je conna's vos cha-
grins.
Au moment où Suzanne avait commencé à
parler, le visage de Léonce s'était animé d'une
expression vague d'abord, mais bientôt signiû-
cative ; de la curiosité il était passe à rattcntion,
et de celle-ci à quelque chose de grave cl de
doux qui ressemblait à la reconnaissance.
— Vous êtes bien bonne, mademoiselle , de
parler ainsi , dit-il en hésitant. Il paraît que je
fais du mal à ma mère et que vous lui foiitcs du
bien. Restez donc avec nous, je vous le demande
en grâce et je vous promets de ne plus tour-
menter Snap.
Sa pénétration ne put aller au-delà, et il re-
tomba dans son impassibilité.
— Vous l'entendez, madame, reprit Suzanne
en attachant sur la baronne un regard radieux :
il n'y a plus que vous maintenant qui souhai-
tiez mon départ. Persistez-vous encore à Tcxi-
gcr?
— Non, mon enfant; mais je persiste à dire
que vous êtes le plus parfait de tous les êtres.
Faites donc ce que vous voudrez, et que le ciel
vous récompense : je le lui demanderai tous les
jours de ma vie.
— Je suis déjà récompensée , madame , par
le bonheur que j'éprouve à vous faire un peu
de bien. Vous qui en faites tant à ceux que vous
aimez, vous devez savoir combien cela est
doux.
— Ma mère, interrompit brusquement Léon-
ce , pourquoi Eléonore ne dit-elle jamais des
choses comme celles que vient de prononcer
mademoiselle Suzanne ? Je voudrais beaucoup
qu'elle essayât et je le lui demanderai.
— Gardez-vous en bien, Léonce I vous ofTen-
seriez gravement votre cousine.
L'arriyée inattendue de M. Loubert et d*E-
léonore interrompit cette conversation.
VIL
Il nous revient à l'esprit que nous n^avons
point obéi jusqu'à présent à l'usage qui prescrit
aux romanciers de donner un corps aux per-
sonnages dont ils essaient de peindre les ca-
ractères.
Suzanne d'Estouville avait vingt-deux ans
lorsqu'elle était venue s'établir chez madame
Granval. C'était une grande et frêle jeune fille,
dont toute la personne avait une grâce naturcUe
et touchante qui captivait jusqu'à ceux qui dq
SUZANNE D'ESTOUVILLB.
21
possédaient pas Thcureux don de s'en expli-
quer le charme mystérieux et pudique. Sa taille
mince et souple gardait, dans sa moelleuse élé-
gance, une fermeté qui ajoutait l'attrait de la
noblesse à la séduction d'un chaste abandon.
Ses manières étaient dignes et simples; une
certaine lenteur dans ses mouvements qui ne
ressemblait pas à la nonchalance , lui donnait
une distinction inimitable que ses nombreuses
compagnes de Saint-Denis prenaient vainement
pour modèle. Son visage était dans une par-
faite harmonie avec tout le reste de sa personne :
des cheveux chàtain-clair , fins et soyeux , en-
cadraient, entre deux touffes négligemment
bouclées, un front lumineux calme et réfléchi ;
son grand œil bleu , ombragé de longues pau-
pières noires , était vif sans ardeur , affectueux
sans coquetterie , et mélancolique sans être ja-
mais rêveur; son nez, d'une irréprochable ré-
gularité, ajoutait cependant à l'expression de
sa physionomie , et son sourire , doux et triste,
révélait cette souffrance intérieure dont les âmes
délicates ont le pressentiment longtemps avant
d'en avoir la connaissance. Son teint, toujours
charmant , n'était pas égal dans son éclat , parce
que Suzanne sentait vivement et réprimait beau-
coup. Ses mains blanches et longues , ses doigts
effiles avaient des mouvements gracieux , aux-
quels ne nuisait pas un imperceptible tremble-
ment , signe certain d'une organisation impres-
sionnable et cependant maîtresse d'elle-même.
La voix de Suzanne était harmonieuse et variée
dans ses tons , de sorte que ses paroles laissaient
deviner sa pensée, alors même qu'elles ne l'ex-
primaient pas tout entière.
— Ma sœur, dit M. Loubert en entrant dans
la salle à manger avec cette aisance bruyante
qui trahissait son laisser-aller d'égoïste et sa
vanité de parvenu, je viens vous prier de don-
ner l'hospitalité à Éléonore pendant une se-
maine , car je suis obligé d'aller passer ce temps
à Paris pour une affaire de la plus haute im-
portance.
—le serai charm<5c, mon frère, de vous ren-
dre ce petit service. Ainsi , pendant huit jours,
j'aurai deux filles, ajouta-t-elle affectueuse-
ment en arrêtant un tendre regard sur Su-
zanne.
— Deux filles! ^'écria M. Loubert! ah! oui,
mademoiselle d'Estouvillc fera l'autre Bon-
jour mam'selle Suzanne, {a va bien?
— Très bien , Monsieur , reprit gracieuse-
ment la jeune fille. C'est bien aimable à vous
de nous amener mademoiselle Loubert. Per-
mettez-moi , pour ce qui me regarde , de vous
en remercier.
Quelques heures après, monsieur Loubert
était sur la route de Paris. Les derniers mots
qu'il adressa à sa fille, avant de monter en
voiture , avaient été ceux-ci :
— Je t'ai mis en bonne position pour arran-
ger tes affaires ; sache en profiter. Mais veux-
tu que je te donne un conseil? Prends garde à
cette petite fille qui est ici ; elle est pauvre , in-
téressante , il pourrait lui convenir et il ne lui
serait pas difficile de te couper l'herbe sous le
pied.
Un sourire dédaigneux fut toute la réponse
d'Éléonore.
La présence de mademoiselle Loubert donna
une sorte de mouvement à la vie monotone
qu'on menait au château du Haut-Mont. Mada-
me Granval , qui avait repris un peu d'espé-
rance , en voyant l'empire de Suzanne sur son
fils , était moins triste , et Léonce , lui-même ,
montrait une espèce de sociabilité qu'on n'au<*
rait pas remarquée chez tout autre, mais qui ,
de sa part , était un véritable progrès.
Un jour les deux jeunes filles témoignèrent le
désir d'aller visiter les ruines de l'Abbaye de
Jumièges , et elles demandèrent à Léonce s'il
ne voudrait pas y venir avec elles. Ce fut Éléo-
nore qui s'était chargée de porter la parole.
— Cela n'est pas très curieux de voir ces
vieilles pierres, lui répondit son cousin; d'ail-
leurs la chaleur est accablante ce matin : déci-
dément j'aime mieux rester au chAteau.
— Eh bien! nous remettrons l'exécution de
ce projet à un autre jour , car il ne serait ni
convenable , ni prudent que nous fissions cette
longue course sans un homme pour nous es-
corter , dit doucement Suzanne.
Léonce parut réfléchir un moment, puis, au
grand étonnement de madame Granval qui était
présente , il répliqua :
— Je persiste à dire qu'il n'y a rien de cu-
rieux dans les ruines ; mais si je vous suis in-
dispensable , je vous suivrai bien volontiers ,
pourvu que vous me promettiez de me laisser
22
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
dormir sur Thcrbc pendant que vous serez là-
bas.
L'arrangement élail du goût de tout le monde,
et il fut accepte à l'instant môme.
Peu de moments après , une élégante barque
à voile transportait les trois jeunes gens sur la
rive opposée du fleuve ; de là , ils devaient se
rendre à pied jusqu'au lieu qui était le but de
leur excursion.
Quand on fut arrivé au milieu des ruines ,
les deux jeunes filles firent choix d'un empla-
cement convenable et elles se mirent à dessiner.
Léonce, ainsi qu'il l'avait annoncé, s^étendlt
sur l'herbe à quelque distance.
— Je crains que vous n'ayez fait de la peine
à votre cousin , ma chère Ëléonore , dit Suzanne
à mademoiselle Loubert.
— Ce serait sans intention , je vous jure ;
mais rassurez-vous, il n'a pas assez d'esprit
pour avoir de l'amour-propre.
— Il deviendrait bien malheureux s'il acqué-
rait juste assez d'intelligence pour comprendre
tout ce qui lui manquerait encore.
— C'est à ceux qui l'entourent à tâcher que
tela n'arrive jamais, répondit négligemment
Ëléonore.
— Ce serait une grande cruauté , ce me sem-
ble ; car enfin une chose pourrait en amener
une autre, et, du sentiment de sa nullité, il
passerait peut-être au désir d'éclairer sa raison
et son cœur.
— Moi , que cela regarde plus directement que
qui.que ce soit, dit sèchement mademoiselle
Loubert , je ne lui demande pas autre chose que
de perdre sa franchisse brutale , et, alors , il ne
sera pas beaucoup plus mal que beaucoup
d'hommes de ma connaissance et sans doute de
Ja votre.
Suzanne poussa une exclamation qui expri-
mait son ctonncment ; mais ensuite elle garda
le silence et elle songea à madame Granval.
Élconore reprit :
— Il est probable , ma chère , que nous n'a-
vons pas la môme manière d'envisager le ma-
riage. Pour moi , c'est une chose sérieuse dans
laquelle on ne doit consulter que la raison. Eh
bien ! la mienne me dit que si on peut amener
Léonce au point de ne pas faire rougir sa femme
de lui , ce sera un excellent mari.
— Il me semble qu*on pourrait faire plus
pour son bonheur , répondit Suzanne d*un ton
si simple qu'il était impossible de voir dans ses
paroles l'intention d'une leçon. Au surplus,
ma chère Éléonore , ajouta-t-elle , c'est un su-
jet sur lequel je n'ai pas jugé à propos de réflé-
chir jusqu'à présent ; car il est probable que je
ne me marierai jamais.
— Qui sait, dit gracieusement Élconore î vous
pouvez faire une sucession.
— Vous avez raison, répliqua Suzanne avec
le plus aimable sourire ; je n'avais pas songé a
cette chance-là. Tai cependant un frère de mon
père qui est depuis vingtHîinq ans aux Indes, et
il est fort possible qu'il y ait fait fortune.
— Les oncles d'Amérique ne se trouvent
plus guère que dans les vaudevilles, dit Élco-
nore qui avait l'esprit trop positif pour adopter
même les illusions qui ne lui étaient pas per-
sonnelles. Néanmoins, voyons, si vous étiez
riche épouseriez-vous mon cousin ?
— Jamais dans l'état où il est , car il me se-
rait impossible de l'aimer , quoiqu'il m*inspire
une profonde pitié.
— n est certain que vous ne devriez pas vous
croire obligée , comme moi , à vous dévouer à
lui par affection de famille.
Cette dernière parole , quelque sèche qu'elle
fût dans sa forme , fit du bien à Suzanne ; et
elle se promit de la répéter à madame Granval ,
dont elle avait deviné et compris les nombreu-
ses inquiétudes.
Elles furent en ce moment interrompues par
Tarrivce de Léonce qui leur dit qu'il avait assez
dormi , et qu'il se sentait un appétit qui lui fai-
sait supposer que Theure du dîner ne devait pas
être fort éloignée.
Les deux jeunes filles se levèrent , et l'on re-
prit le sentier qui conduisait à- l'endroit où la
barque était restée. Cette fois, Léonce mar-
chait le premier : il avait hâte d'être de retour
au château , car sa complaisance était peu ro-
buste encore.
Il fut cependant obligé de s'arrêter, pour
écouter les plaintes d'une mendiante qui lui
barrait le chemin.
C'était une femme jeune encore, mais dé-
truite par les souffrances morales et physiques
de la misère. Un .petit enfant chétif et dolent
était suspendu à son cou amaigri ; deux autres
un peu plus grands étaient cramponnes à son
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
23
iapoo déguenillé. Tous les quatre portaient sur
kurs physionomies cette empreinte de Vindi-
gence honnête et imméritée qui remue les cœurs
les moins sensibles.
— De quel pays ètes-vous? leur demanda
brusquement Léonce, évidemment contrarié
d'être retardé dans sa marche.
— Je suis du Bourg-Hachard , mon bon Mon-
sieur, répondit la mère.
— Alors, je ne suis pas obligé à vous faire
la charité , comme si yous étiez de Courville ou
du Haut-Mont.
— Mes enfants n'ont encore rien mangé
d aujourd'hui , mon bon Monsieur. Donnez-
nous quelque chose , pour lamour de Dieu.
Léonce allait passer outre, malgré cette
prière, quand il fut rejoint par Ëléonore et Su-
zanne. Cette dernière avait hâté le pas en aper-
cevant la mendiante.
Machinalement Léonce mit la main dans sa
poche , mais il ne la retira pas immédiatement.
— Quelle heureuse inspiration nous avons
eue de prendre ce sentier , s*écria Suzanne !
Et elle se mit à questionner la pauvre femme
de la manière la plus délicate et la plus affec-
tueuse.
Les réponses qu'elle en obtint formaient une
histoire simple et touchante. La mendiante était
ia veuve d'un journalier laborieux , dont la
mort avait laissé sa famille dans la plus affreuse
misère.
Mademoiselle d'Estouville comprit, avec ce
tact qui ne l'abandonnait jamais , qu'il ne lui
appartenait pas de prendre linitiative d'un
bienfait dans sa position , et elle se borna à prou
voquer par son interrogatoire un exemple
qu'elle se disposait à suivre avec bonheur.
Léonce ramena enfm une poignée d'argent
du fond de son gousset , et ayant écarté ses
doigts avec précaution , il laissa tomber une pe-
tite pièce de monnaie dans la main tremblante
et souffreteuse de la pauvre femme qui s* incli-
na avec la plus respectueuse gratitude.
Ëléonore tira sa bourse et elle y prit une pièce
d'or.
— Quelle prodigalité, ma cousine 1 s'écria
Léonce. Je ne vous avais pas connu jusqu'à
présent ce défaut là. Fort heureusement que
vous n'êtes pas encore ma femme.
— Je vous remercie de m'avoir montré mon
erreur, mon cousin. Je croyais donner une
pièce de vingt sous. En voilà justement une.
— Je ne fais pas souvent d'aussi bonnes jour-
nées, dit la mendiante : Que le bon Dieu vous
bénisse , ma chère demoiselle.
Ëléonore et Léonce se remirent en marche ;
Suzanne ne les suivit qu^après avoir glissé A
la dérobée sa bourse dans la poche de la pauvre
veuve.
Elle avait à peine rejoint ses compagnons
qu'elle entendit qu^on l'a rappelait. D'abord,eIle
fit semblant de ne pas comprendre que c'était
à elle qu'on s'adressait ; mais enfin elle s'arrêta
quand elle s'aperçut que la mendiante la poui^
suivait , chargée de son triste et touchant far-
deau.
— Cette femme est insatiable , dit Léonce
avec humeur , et je vais vous en débarrasser en
lui disant , mademoiselle Suzanne , que vous
êtes trop pauvre pour lui faire la charité.
— Mademoiselle ! mademoiselle ! s'écria la
mendiante d'une voix halletante , vous vous
êtes sûrement trompée en me donnant cette
bourse : reprenez-la , je vous en prie.
— Gardez-la , ma bonne amie , dit Suzanne
en rougissant. Que je me sois trompée ou non,
elle vous appartient , et je no veux pas la re-
prendre.
— Mais il y a de Tor dedans! Voyez, Mon-
sieur, reprit la pauvre femme en montrant la
bourse à Léonce stupéfait.
— Je crois que vous avez eu des nouvelles
de votre oncle d'Amérique , dit Ëléonore avec
un dépit railleur.
— C'est au contraire parce que je n^en ai pas
eu que j'ai agi ainsi , répondit Suzanne en sou-
riant. J'ai été généreuse parce que je suis trop
pauvre pour que l'économie puisse jamais m'en-
richir.
La force des choses fit que ces paroles con-
tenaient une leçon sévère , et cependant Su-
zanne ne les avait prononcées que pour cher-
cher à amoindrir le mérite de son action sans
manquer à la vérité.
La mendiante s'éloigna en épuisant toutes les
formules de bénédictions qu'elle put trouver
dans son cœur. Léonce , Ëléonore et Suzanne
regagnèrent leur petite barque qui les déposa
au bas du parc du Haut-Mont.
Pendant la traversée, Léonce laissa errer ses
24
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
regards de sa cousine à Suzanne et de celle-ci à
sa cousine. Une pensée dynt il ne pouvait se
rendre un compta exact , paraissait le préoccu-
per.
CVst singulier, dit-il enfin , comme s'il se
parlait à lui-môme, Éléonore est riche , elle n'a
dépensé que vingt sous, et elle semble triste ;
Suzanne est pauvre, elle a donné tout son ar-
gent , et sa figure est d'une gaité que je n'ai
jamais remarquée. La première fois que je ren-
contrerai un pauvre , je lui ferai une grosse au-
mône pour savoir si cela m'amusera.
Mademoiselle Loubcrt seule entendit cette
observation , qui ne contribua pas à ramener la
sérénité sur son front.
VllI.
Dans la soirée, madame Granval, son fils,
Eléonore et Suzanne étaient réunis dans le sa-
lon , à cette heure mélancolique et douce qui
n'est déjà plus le jour et qui n'est pas encore
la nuit. La conversation languissait, comme cela
arrive toujours lorsque la parole ne peut pas
exprimer tout ce que le cœur sent. Léonce, qui
n'était pas dans ce cas, et qui s'irritait des ré-
ponses laconiques qu'on faisait à ses insignifian-
ces questions, avait déjà manifesté plusieurs fois
le désir d'avoir de la lumière : le pauvre jeune
homme vivait par les sens et non par la pensée.
— Léonce, lui dit sa mère, vous devriez prier
Totre cousine de chanter ; cela vous fera prendre
fïatience jusqu'au moment où Ton apportera les
lampes.
— Je déteste la musique habituellement; mais
comme en ce moment je n'ai rien de mieux à
(aire, je crois bien que je ne serai pas fâché
<l'cn entendre. Voyons, Eléonore, montrez-nous
■votre savoir-faire.
— On ne peut résister à une demande faite
en termes si galants, répondit mademoiselle
Loubert, en se levant pour se mettre au piano.
Eléonore exécuta un brillant prélude, puis
elle commença un grand air de la Vestale,
Sa voix était magnifique, sa méthode parfaite,
son assurance imperturbable. Son chant éton-
nait par sa flexibilité, sa pureté, son éclat; il
charmait l'oreille ; mais il n'allait pas jusqu'à
l'âme qu'il laissait sans émotion : c'était l'art
dans toute sa beauté irréprochable, ce n'était
rien de plus. -
Néanmoins madame Granval et Suzanne fu-
rent charmées. Cette dernière surtout exprima
son admiration en termes flatteurs et délicats
dont Eléonore fut touchée autant qu'elle était
susceptible de l'être.
Quant à moi, dit Léonce, je trouve cette mu-
sique parfaitement ennuyeuse. Ma cousine,
quand nous serons mariés, j'espère que vous
ne chanterez plus de ces grands airs auxquels
on ne comprend rien, et si vous tenez à me faire
plaisir, vous ne chanterez pas du tout.
— Mon cousin, répondit Eléonore avec un
dépit dont, contre son habitude, elle ne fut pas
maîtresse. Dieu merci, je ne suis pas encore vo-
tre femme, et il ne m'est pas parfaitement dé-
montré que je la serai un jour.
Et Eléonore quitta le piano.
— Il ne faut pas vous fâcher si je vous dis ce
que je pense, reprit Léonce avec une légère ex-
pression de regret qui causa de Tétonnement à
madame Granval. Je n'aime pas la musique en
général, et l'air que vous avez choisi m'a parti-
culièreprient déplu. Chantez-en un autre, il me
fera peut-être plaisir.
— Je ne sais plus rien de mémoire. Si vous
voulez qu'on chante encore, adressez-vous à
mademoiselle d'Estouville; je sais qu'elle a une
très belle voix.
— Non, non, interrompît vivement madame
Granval, c'est assez pour une fois. Vous recom*
mencerez un autre jour. Pardonnez-lui, ma
chère Eléonore, continua-t-clle à voix basse, en
se penchant vers l'oreille de sa nièce.
— Oh ! je lui pardonne de tout mon cœur, ré-
pondit-elle dédaigneusement. Seulement il m'est
pénible de voir que j'ai été choisie par vous pour
être humiliée par lui.
— Puisque monsieur Léonce veut encore de
la musique, je vais aussi chanter, dit Suzanne,
qui avait tout entendu, et elle rx)urut au piano,
convaincue que son chant aurait moins de suc-
cès que celui d'Eléonore.
Dans cette pensée, elle fit choix d'une mélo-
die bien simple ; c'était la Petite Mendiante de
Romagnési. *^
Elle la chanta avec une négligence naïve qui
aurait nui à toute autre composition, mais qui
donna à celle-là un charme tout nouveau de
grâce et de réalité. On eût cru entendre les vé-
ritables accentsde la misère, distraits et doulou*
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
»
reux toulàla fois. Suzanne, en modérant réclat
de sa Toix, et en laissant de côté les ressources
acquises de son talent, avait atteint, sans s*cn
douter, au sublime de limitation .
Au moment uù elle Anissait de chanter, on
apporta des lumières dans le salon.
— Qu'avez-Yous, mon fils? s'écria vivement
madame Granval.
Suzanne et mademoiselle Loubcrt se tournè-
rent en même temps du côté de Léonce, et elles
virent qu'il avait le visage inondé de larmes.
— Je n'ai rien, ma mcre, répondit-il d'une
voix sombre et presque irritée.
— Vous n'avez rien ! mon fils, mais vous
pleurez !
—Qu'importe que je pleure, si je ne puispas
dire pourquoi?
Léonce, en prononçant ces mots, se leva brus-
quement et se mit à marcher à grands pas dans
le salon. Ses traits, ordinairement si apathiques,
portaient l'empreinte d'une violente agitation
intérieure.
— Encore nne fois, Léonce, qu'avez-vous,
demanda de nouveau la baronne avec la plus
visible anxiété? Vous paraissez souffrir, mon
cher en(ant.
— Eh bien! oui! s'écria-t-il avec emporte-
ment : je souffre ! je souffre cruellement... Mais,
pour Dieu! continua-t-il avec un redoublement
de violence, ne m'interrogez pas sur les causes
de mon mal, car il me serait impossible de vous
les faire connaître. Un monde de pensées confu-
ses s'agite en moi, et quand je veux en expri-
mer une seule, les paroles me manquent, et
aussiUH une horrible souffrance me déchire le
cœur. Laissez-moi partir, je vous en supplie I
quand je serai libre, c'est-à-dire seul, je ne
sentirai rien peut-être, et alors le calme ren-
trera dans mon Ame. Ma mère! ma mère? lais-
sez-moi partir !
— Mais où irez-vous, mon fils, dit madame
Granval dans un trouble impossible à décrire ?
Vous ne pouvez voyager seul, et votre ami Verne
ne voudra vraisemblablement plusvous accom-
pagner.
— Qui sait, interrompit Léonce avec une
sorte de sensibilité, il est si bon! Au surplus je
n'ai besoin de personne; je ne suis plus un en-
fimt.
— Faites ce que vous voudrez, mon fils. Il
y a bien longtemps que je désire que vous puis-
siez vous conduire par vous-même. Où irez-
vous?
— Où j'irai? dit Léonce avec consternation,,
je n'en sais en vérité rien : je monterai dans la
première diligence qui passera, et je resterai où
elle s'arrêtera.
— Un projet aussi vague est impraticable ,
mon fils, et si vous l'exécutez, ce sera contre ma
volonté, je vous en avertis.
Léonce, qui avait toujours marché à grands
pas dans le salon pendant toute cette conversa-
tion, s'arrêta en face de la baronne, et il attacha
sur elle un regard qui eût fait trembler toute
autre personne qu'une mère.
— Ainsi, lui dit-il, après quelques secondes
d'un silence terrible, il ne vous suffît pas que-
ma pensée soit condamnée à l'immobilité, vous
voulez encore obliger mon corps au repos ! Mais
c'est la folie que vous me préparez, ma mère f
la folie demain, aujourd'hui peut-être !
— Mon fils! calmez-vous, je vous en supplie?
s'écria madame Granval en entourant de ses
deux bras tremblants le corps de son fils.
— Laissez-moi, vous dis-je, murmura Léonce
d'une voix étouflPbe par la colère, en repoussant
la malheureuse baronne qui retomba anéantie
dans son fauteuil.
— Mon cousin, dit à son tour Eléonore, son-
gez que nous ne sommes pas seules ici, ma
tante et moi.
— Je ne crains personne, et je souffre de la
présence de tout le monde, car il n'y a pour moi
sur terre que des étrangers, à commencer ou à
finir par vous, comme vous voudrez, mademoi-
selle Loubert. Me croiriez-vous aussi votre es-
clave? Eh bien! perdez cette illusion si vous
tenez à être un jour madame Granval.
— Oh ! monsieur Léonce, pouvez-vous par-
ler ainsi à celle qui est votre mère et à celle qui
doit être votre compagne ?
Ces mots prononcés par Suzanne avec l'accent
. d'une profonde tristesse firent tressaillir Léonce,
mais ils n'eurent pas le pouvoir de le calmer, tf
se remit à parcourir le salon, et tout en mar»
chant il se parlait à lui-même.
— C'est peut-être bien mal ce que je fais là,
mais est-ce ma faute à moi si cette ciusique
m'a rappelé la pauvre femme que j'ai si mal-
traitée ce matin, et si je ne puis comprendre
20
SUZANNE D'ESTOUYILLE.
comment il se fait que je sois avare avec ma
richesse, tandis que mademoiselle Suzanne qui
n'a rien est si généreuse. Ma mère, s'écria-t-il
d'une voix tout à la fois suppliante et irritée,
s'il est vrai que vous m'aimiez, expliquez-moi
les mystères qui m'environnent et ceux plus
terribles encore qui me torturent intérieure-
ment. Je ne vous dirai plus que je ne suis pas
méchant, parce que je n'ai pas la certitude de
Dc pas Tttre, mais je vous jure que je suis bien
malheureux !
Et le pauvre Léonce se laissa tomber sur
une chaise et se couvrit le visage de ses deux
mains.
— Restez avec moi, mon fils, dit la baronne :
nous souiTrirons ensemble, si je ne puis mieux
foire pour vous.
Eléonore et Suzanne comprirent qu'elles de-
vaient se retirer, afin de laisser Léonce seul
avec sa mè/e. Elles passèrent donc dans la bi-
bliothèque, qui était séparée du salon par une
salle de billard.
— Que pensez-vous de tout ceci , ma chère,
demanda mademoiselle Loubert à Suzanne ?
— Je pense qu'un grand bonheur vous est
réservé. Votre cousin a le sentiment de sa si-
tuation et le besoin vague d'en sortir; il dépen-
dra de vous de l'en arracher, en vous consa-
crant entièrement à lui.
— Pauvre jeune homme! dit Suzanne.
— Epousez-le, ma chère amie, puisqu'il vous
inspire tant de pitié, reprit Eléonore.
— Si c'était un devoir pour moi, je n'hésite-
rais pas, répondit avec une douce fierté made-
moiselle d'Estouville; mais, dans mon humble
position, je ne puis faire qu'une alliance qui ne
donnera à personne le droit de suspecter ma
délicatesse.
En ce moment, Léonce traversa la bibliothè-
que pour se retirer dans son appartement. Ayant
aperçu les deux jeunes filles, il s'approcha
d'elles en souriant comme s'il eût voulu leur
adresser la parole, mais après être resté un mo-
ment immobile devant le sopha sur lequel elles
étaient assises, il se frappa le front en poussant
une exclamation de douleur, et il se hâta de
s'éloigner : l'expression de sa physionomie était
devenue subitement sinistre.
— Persistez-vous à avoir encore de l'espé-
rance, demanda Eléonore à Suzanne?
— Plus que jamais! Aujourd'hui il veut, de-
main il pourra peut-être.
— Moi, je suis convaincue que tout ceci fi-
nira par la folie, et ce sera alTrcux pour ma tante,
et aussi pour mon père qui, en sa qualité d'an-
cien tuteur et de chef du conseil de lainiUe,
aura des devoirs bien tristes à remplir.
— Quels devoirs?
— Mais l'interdiction d'abord, puislaséque^
tration dans une maison de santé.
— Madame Granval n'y consentira jamais,
j'en suis sure.
— A sa place, je m'y opposerais aussi sans
doute ; mais l'intérêt de la société passe avant
l'afTection des mères.
Eléonore allait continuer cette pénible con-
versation, lorsqu'elle en fut empêchée par l'ar-
rivée de madame Granval.
— Eh bien ! madame, que s'cst-il passé, lui
demanda Suzanne avec la plus tendre sollici-
tude.
— Il a beaucoup pleuré; il a reçu mes ca^
resscs avec douceur; mais il n'a pas proféré
une seule phrase intelligible. Je suis d'une in-
quiétude mortelle , quoiqu'il m'ait à peu près
promis qu'il ne me quitterait pas, si je m'oppo-
sais à son départ.
Eléonore répondit par quelques mots affec-
tueux, quoique vagues ; quant à Suzanne, elle
se jeta silencieusement au cou de madame
Granval.
IX.
L'appartement que Suzanne occupait au châ-
teau du Haut-Mont était situé au-dessous de ce-
lui de sa bienfaitrice et s'ouvrait sur la terrasse
au bas de laquelle commençait le parc qui des-
cendait jusqu'à la Seine.
Ce jour-là la chaleur avait été accablante, et
Suzanne rentrée chez elle, venait d'ouvrir ses
fenêtres pour chercher à faire pénétrer un peu
de fraîcheur dans sa chambre à coucher. Tout
était calme et silencieux dans le château et au
dehors, de sorte qu'on aumit entendu à une
grande distance le bruit du pas le plus léger.
l^Iademoiselle d'Estouville promena ses regards
sur la façade du château, aucune lumière n'y
brillait ; elle les ramena sur la tet-rasse et les
laissa errer jusqu'à la pelouse, partout la soli-
tude et le repos. Encouragée et attirée, elle Gt
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
27
d*abord quelques pas en avant, puis clic s*cn-
hardit on s^oublia si complètement, qu*clle se
trouva bientôt, et sans s'en douter peut-être,
dans la partie la plus retirée du parc.
C'était une allée de marronniers si hauts et si
touffus qut même au milieu du jour, les rayons
du soleil n'y pouvaient pénétrer.
L'obscurité rappela Suzanne à elle-même, et
cBe ne put se défendre d'un certain effroi en se
trouvant seule au milieu d'une nuit si profonde.
Ne s'cntendant pas marcher, pouvant à peine
distinguer la blancheur de ses vêtements, elle
se sentit bientôt prise d'un tremblement nerveux,
signe certain d'un grand malaise intérieur.
Néanmoins, comme l'allée était courte et qu'elle
conduisait à la faisanderie, où demeurait un
vieux garde et sa famille, Suzanne aima mieux
poursuivre son chemin que retourner en arrière.
Seulement elle marcha plus vile, et ce fut avec
«ne satisfaction extrême qu'elle aperçut à quel-
ques pas d'elle les bâtiments de la faisanderie,
tt au milieu de l'enceinte qu'ils formaient, la
maisonnette du vieux garde, dont les murs ré-
cemment blanchis à la chaux, étincelaient à la
clarté de la lune. En ce moment, l'horloge du
château sonnait onze heures.
Suzanne, remise de son malaise, souriait au
souvenir de la frayeur qui l'avait causé, quand
un bruit confus de voix arriva à son oreille.
EUc reconnut que ce bruit partait de la maison
du garde dont on venait d'ouvrir la porte comme
si quelqu'un allait en sortir. Suzanne regarda
attentivement, et elle fut toute joyeuse en voyant
autour d'une table dont le milieu était occupé
par une lampe, la pauvre famille à laquelle elle
avait fait l'aumône le matin même en revenant
des ruines de Jumiéges. La mendiante, tenant
son plus jeune enfant sur ses genoux, contem-
plait en souriant les deux atnés qui mangeaient,
assis en face d'elle. Debout, auprès de la table,
une des filles du vieux garde semblait veiller aux
besoins de leurs hôtes passagers.
Mademoiselle d'Estouville contempla ce ta-
bleau avec attendrissement, et pour le mieux
voir, elle se rapprocha petit à petit de la mai-
sonnette, en prenant des précautions pour n'être
ni apercac ni entendue : elle voulait, avant d'en-
trer, s'assurer qu'il n'y aurait pas d'autres té-
moins de sa présence que les personnes qu'elle
voyait, et elle n'était pas bien certaine d'avoir
reconnu parfaitement toutes les voix dont le 3on
était venu jusqu'à elle.
Quelle ne fut pas sa surprise, lorsque s'étant
assez avancée pour voir tout ce qui se passait
dans la chambre du vieux garde, elle regarda
Léonce debout à quelque distance de la table.
La physionomie du jeune baron, vivement
éclairée par la clarté de la lampe, avait une
expression de mélancolie douce et do satisfaction
recueillie qui la changeait complètement. Son
regard, triste encore, ne gardait cependant plus
ce vague sinistre qui lui était habituel, et son
front portait Tempreinte visible du travail inté-
rieur de sa pensée. Il était évident qu'il prenait
un intérêt puissant à la scène qu'il avait sous les
yeux, et on pouvait deviner qu'il n'avait pas été
étranger à la satisfaction dont il était témoin.
a Ah! si sa mère pouvait le voir, murmura
Suzanne à voix basse! comme elle serait heu-
reuse! »
Ce fut sa première et presque son unique
pensée; il lui fallut même un certain effort de
son imagination pour en donner une autre à la
pauvre famille qui oubliait pour un moment ses
misères.
Ravie de Tidée qu'elle pourrait mettre la joie
au cœur de sa bienfaitrice, elle comprit en môme
temps qu'elle devait s'assurer de ce qui s'4tait
passé avant d'en faire la confidence, car elle
comprenait aussi qu'une déception serait bien
cruelle après l'instant de bonheur qui suivrait
ses révélations. Elle songeait déjà à revenir le
lendemain matin pour questionner le vieux
garde, lorsqu'elle vit Léonce se diriger du côté
de la porte, après avoir adressé à la mendiante
quelques paroles qui n'arrivèrent pas jusqu'à
son oreille.
Elle n'eut que le temps de se jeter derrière
une des volières de la faisanderie, et elle y resta
immobile jusqu'à ce qu'elle eut acquis la certi-
tude que Léonce s'était éloigné. Alors elle quitta
sa retraite, et elle se présenta sur le seuil de la
maison du garde : ce fut la mendiante qui l'a-
perçut la première et qui s'éria :
— Mais tous les anges du paradis sont donc
en voyage ce soir? Voilà encore une des deux
belles demoiselles qui m'ont fait l'aumône ce
matin. C'est celle qui m'a laissé sa bourse ; vous
savez bien, comme je vous contais, père Racine?
Vous pouvez bien dire, ma chère dame, que
2S
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
TOUS m^avcz porté bonheur peut-être pour long-
temps ; car comme nous passions au long des
cages du père Racine, qui est un peu cousin à
mon pauvre défunt mari, il nous a reconnues et
il a absolument voulu nous faire entrer pour
souper et pour coucher cbezlui. EnsuiteM. Gran?-
val, son maître, est arrivé : il a commencé par
me faire bien peur, parce qu'il avait toujours
son air sombre de ce matin ; mais quand il nous
a eu vues, sa figure est devenue toute douce et
toute contente, et i) nous a parlé avec bien de
rhumanité ; puis, quand il est parti il m'a glissé
un petit paquet dans la main. Mais à propos, il
faut que je regarde ce que le monsieur du Huut-
Mont m'a donné dans ce papier qu'il a chiflbnné
longtemps au fond de sa poche. Ça doit être de
l'argent.
Et en prononçant ces mots, elle tira de la
sienne rolTrandc de Léonce. Le papier ayant été
déplié, deux pièces d'or roulèrent sur la table.
— Oh ! les jolis sous ! s'écria l'aîné des en-
fants.
« C'est bien, pensa Suzanne, car c'est la cha-
rité, c'est la générosité, et ce n'est pas la pro-
digalité. Rien ne manquera au bonheur de sa
mère, puisqu'il y a, en môme temps, de la bonté
et de la raison dans son action. Il faudra que
j'avertisse aussi Eléonorc. »
Suzanne n'avait pas d'argent sur elle à don-
ner ; mais en eût-elle eu encore, elle n'aurait
pas voulu détourner à son profit, par un nou-
veau bienfait, la reconnaissance de la mendiante.
Elle se borna donc à lui recommander de venir
au château souvent; puis, elle quitta la maison
du garde, chargée du poids toujours facile à
porter d'une bonne nouvelle.
Au moment où elle rentrait dans son appar-
tement, elle vit qu'il y avait de la lumière dans
celui de Léonce ; elle crut voir aussi une forme
humaine passer et repasser derrière les rideaux.
Peu de moments après, elle se coucha et elle ne
tarda pas à s'endormir profondérment. Elle avait
hâte d'être au matin pour pouvoir monter chez
madame Granval^ et ensuite se rendre auprès
d'Eléonore qu'elle voulait aussi rassurer.
Le lendemain, de bonne heure, elle était à sa
fenêtre, attendant avec impatience le moment
du réveil de la baronne. Pour que le temps lui
parût moins long, Suzanne se mit à écrire à
Claire pour lui annoncer sa prochaine arrivée.
«Je suis bien heureuse, ma chère amie, car
je peux vous dire que j'irai bientôt vous rejoin-
dre. Faites-Aioi donc préparer une petite cham-
bre dans votre brillant ermitage d'Enghien :
j'espère, dans peu de jours, pouvoir aller l'oc-
cuper.
» Tout va bien ici, et j'ai lieu de croire que
le mariage se fera bientôt. Je reviendrai pour
cette époque, qui sera si heureuse pour madame
Granval ; mais ce dernier séjour sera court, et
ensuite je me réunirai à vous pour ne plus vous
quitter : je me dispense de vous demander si
cela vous sera agréable.
» Adieu, j'entends marcher dans l'apparte-
ment de madame Granval, et comme il faut que
je lui parle ce matin, je suis forcée de vous quit-
ter. Ma première et vraisemblablement ma der-
nière lettre vous annoncera le jour de mon ar-
rivée. Si vous pouvez déterminer madame Rci-
nach à venir me chercher, cela me fera plaisir,
car je n'aurai pas besoin de déranger personne
ici. Au revoir, ma bonne Claire.
» Suzanne. »
Quelques minutes après que mademoiselle
d'Estouville eut fermé cette lettre, elle s'as-
seyait joyeuse et émue au pied du lit de madame
Granval. L'aimable jeune fille éprouvait cette
préoccupation bien douce pour les nobles cœurs
de chercher à ménager les effets d'une joie, de
manière à la faire pénétrer insensiblement dans
l'dmc destinée à en jouir. Suzanne, comme tous
les êtres vraiment sensibles, avait deviné, par
l'instinct de la souffrance, tous les mystères de
la délicatesse. Ce n'était pas une science chez
elle, mais une révélation.
— Que Dieu vous récompense, mon enfant!
dit la baronne en pressant Suzanne sur son
cœur, ce qu'elle avait fait souvent depuis le
commencement du récit de sa jeune amie. Que
Dieu vous récompense! rcpéta-t-clle en pleu-
rant de joie ; car moi, quoique je fasse, je se-
rai toujours ingrate !
— Ainsi vous l'avez vu, continua-t-elle avec
une ivresse qui approchait du délire ; son vi-
sage exprimait Tattendrissement, son regard
peignait la compassion ! on vous a dit aussi que
l'aumône était tombée de sa main et la conso-
lation de sa bouche! Ah! je suis une bien heu-
reuse mère ! Qu'importe maintenant que son in-
telligence soit pauvre, si son cœur est riche !
SUZANNE D'ESTOUVILLE,
Dieu m^est téttioin qnc ce n*cst pas sa nullité
qaim^a tant fait souffrir ! Qu'il soit bon^ noble,
«lélicat, et je bénirai la Providence chaque jour
(le ma Tîe. On ne Fadmirera pas, mais on Tai-
iDcra! Le monde le délaissera peut-être, mais
il aura le fidèle cortège des pauvres, et raficc-
tion inébranlable et pure des cœurs simples !
Rien ne manque à mon bonheur, Suzanne,
puisque c^est vous qui me Tannonccz. Ob ! di-
tes-moi comment je pourrai vous témoigner ma
reconnaissance ?
— En m'écrivant quelquefois que vous êtes
heureuse, reprit aiTcctueusemcnt mademoiselle
dlstouville, et même en ne me récrivant pas,
continua-t-clle, car le souvenir de cet instant
Sttllira an bonheur de toute ma vie !
— Vous écrire! est-ce que vous songez déjà
à nous quitter?
—Il le &udra bientôt, Madame. Tai une amie
qui est une sœur pour moi; nous avons été en-
semble orphelines et pauvres; elle est riche au-
jotird^bQÎ; si je la négligeais dans son bonheur,
elle aurait le droit de me croire ingrate.
— Mais vous m^abandonnez dans le mien.
— Il est si complet!
— Je suis superstitieuse , Suzanne. Ce bon-
heur, c^est vous qni me Tavez annoncé; si vous
me quittez, il s^évanouira peut-être.
— Je n*en crois rien , Madame ; mais si cela
était, je reviendrais bien vite près de vous.
— Serez-vous toujours libre? J*espère bien
que non, dit la baronne en souriant.
— Les pauvres filles comme moi sont tou-
jours indépendantes, répondit Suzanne en sou-
riant à son tour. Cest le beau côté de leur
situation.
— Vous savez, ma fille, que j'ai des devoirs
â remplir envers vous? ces devoirs sont encore
plus impérieux après le dévoûmcnt que vous
m^avcz montré. Laissez-moi faire quelque chose
pour vous , et en même temps pour quelqu'un
à qui je dois beaucoup aussi...
Suzanne garda le silence , et madame Gran-
val reprit avec un léger tremblement dans la
voii :
— Vous avez vu ici M. Verne c'est un
bommc d'un rare mérite et d'une parfaite bonté.
Il est jeune, agréable de sa personne; sa posi-
tion est bonne , et je compte l'améliorer en-
core Pourquoi ne Tépouseriez-vous pas ?
ajouta la baronne après un moment d'hési*
(ation.
Une vive rougeur colora subitement le vi-
sage de mademoiselle d'Estouvillc.
— Je n'ai point songe jusqu'à présent à me
marier, répondit-elle avec une gravité qui lais-
sait entrevoir de la tristesse ou du méconten-
tement, je n'y songerai pas davantage plus
tard , car j'ai toujours compris que ma nais-
sance m'imposait le devoir de choisir, tandis
que ma pauvreté ne m'en donnait pas le droit
Le résultat de ces deux situations si différentes
Tune de l'autre, est que je dois rester fille.
Madame Granval, née et élevée dans les
rangs de la bourgeoisie, n'avait pas cru blesser
Suzanne en lui proposant une mésalliance :
mais , comme elle avait autant de bonté dans
le cœur que d'élévation dans l'esprit , elle ne
vit pas plutôt sa faute qu'elle la répara de la
manière la plus gracieuse et la plus délicate.
— Pardonnez-moi, mon enfant, dit-elle,
l'erreur dans laquelle j'ai été entraînée par mon
désir de payer d'un prix immense le service que
M. Verne m'a rendu ; d'un autre côté , la ten-
dresse que vous m'inspire» m'a fait croire un
instant que vous étiez ma fille , et que je pou-
vais disposer de vous : voilà mes deux excuses,
j'espère que vous les accueillerez également
bien.
— Âh ! Bladame ! s'écria Suzanne attendrie
de tant d'indulgence , c'est à vous de me par-
donner mon orgueil. Hélas! continua-t-elle plus
tristement, cet orgueil est une des nécessités de
ma position ! je suis non-seulement condamnée
à le sentir, mais encore à le montrer.
— Laissons ce sujet, ma chère amie, et par-
lons encore de Léonce : que pensez vous que
je doive faire?
— Rien absolument : il faudrait qu'il pût
croire qu'il a toujours été ce qu'il deviendra ,
et pour cela ne s'étonner de rien , et encore
moms chercher à hâter le changement qui pa-
rait s'accomplir.
— J'admire votre sagesse , et J'adore votre
bonté , dit la baronne, en attirant Suzanne à
elle pour la baiser au front. Oh ! que je serais
heureuse si Éléonore vous ressemblait!
— Puisque vous avez prononcé ce nom.
Madame , je vous demanderai si vous ne pen-
seriez pas qu'il fût à propos d'instruire made-
30
SUZANNE D*EST0UV1LLE.
moiscUc Loubcrt de tout ce qui se passe. La
soirée d^hicr a dà lui laisser des souvenirs pé*
nibles , et par conséquent des craintes qu*il
faudrait peut-être dissiper.
— Chargez-vous de ce soin , ma fille , dit la
baronne avec le plus visible attendrissement;
j*ai rendu à Ëléonore sa parole , ce n*est point
à moi à la lui redemander.
Quelques minutes après cette conversation ,
mademoiselle d'Estouville entrait dans la cham-
bre de mademoiselle Loubert.
— Je vous apporte une bonne nouvelle , ma
chère ï)Iconorc, dit Suzanne en tendant la main
à la riche héritière.
— Que vous est-il donc arrivé d^heureux î
répondit celle-ci froidement, car je présume
que c'est de vous dont il s^agit.
— Oh! un grand bonheur I continua Su-
zanne sans réfléchir à tout ce que la question
d Eiéonore renfermait de sécheresse et d'é-
goïsme : J'ai pu apprendre à madame votre
tante, et je puis vous dire, à vous, que
M. Léonce n'est plus du tout ce qu'il était.
— Je ne l'ai que trop vu hier soir. Que s^esl-
il encore passé depuis ? Vous savez que je ne
part<i^ pas vos folles espérances.
— Vous allez voir qu'elles sont devenues des
certitudes. Sans cela , je ne vous en parlerais
pas.
Alors, Suzanne, avec cette éloquence du
cœur qui lui était si naturelle, raconta toute la
scène dont elle avait été témoin , depuis l'ins-
tant où elle avait quitté sa chambre jusqu'à celui
où elle y était rentrée , heureuse de tout ce
qu'elle avait vu et entendu ; elle termina son
récit par la nouvelle de la réconciliation de Snap
avec son maître , qui était pour elle un fait
concluant.
Élconore l'écouta d'un air attentif, mais sans
montrer la plus légère émotion ; puis , quand
Suzanne eut fini, elle lui dit avec le plus grand
calme :
-^ Ces circonstances me paraissent moins
significatives qu'à vous , ma chère belle. Les
personnes comme mon cousin peuvent avoir
quelquefois de bons mouvements, sans que
cela prouve rien en faveur de leur raison. Il se-
rait, d'ailleurs, très fâcheux que Léonce , avec
la faiblesse de son esprit, devint généreux, car
au lieu d^avoir ua déCuit de moins « il aurait
une manie de plus. *:r
— Mais ce chien qui a cessé de le craindK,
dit Suzanne toute désappointée du peu d'effet
qu'avait produit ce qu'elle appelait dans l'inoo-
cence de son cœur, une bonne nouvelle : aV
vez-vous pas conûance en la sûreté de son ins*
tinct?
— Il n'a pas été battu hier, mais qui me dit
qu'il ne le sera pas demain ? Au surplus, nous
verrons : si tout ce qui s'est passé est un chan-
gement et non un hasard , nous ne tarderons
pas à le savoir d'une manière plus positive.
Néanmoins, je vous remercie toi^joura de votre
aimable attention, ma chère amie ; car elle me
prouve une afTection à laquelle j'attache le phis
grand prix.
Malgré la gracieuseté de cette conclusioa ,
Suzanne , qui ne s'arrêtait jamais à ce qui lui
était personnel , sortit de chez mademoiselle
Loubert le cœur profondément triste : sans
s'expliquer pourquoi, eUe ne pouvait plus
croire à la fin des chagrins de madame GcanvaL
Pendant toute la matinée, madame Gronval,
sa nièce et Suzanne restèrent seules dans le
salon^ occupées à causer, à lire et à travailler.
Léonce, qui n'y venait jamais que le soir, resta
fidèle à cette habitude, et ce ne fut qu'au mo-
ment du diner qu'on le revit.
Comme on se rendait dans la salle à manger,
il arriva le premier à la porte qui conduisait
à cette pièce. Là, il s'arrêta brusquement , une
vive rougeur colora son visage, puis il se recula
pour laisser passer les trois femmes qui le sui-
vaient. Suzanne serra le bras de madame Gcan-
val qui s'appuyait sur elle.
— Que comptez-vous faire ce soir? mes en-
fants, demanda la baronne , lorsqu'on fut près
de quitter la table. Voulez-vous sortir en voiture
ou vous promener à pied ?
En pareille circonstance, c'était toujours
Léonce qui exprimait sa volonté, ce jour-là, il
se tût.
— Nous pourrions faire les deux choses , dit
Ëléonore , c'est-à-dire aller en voiture jusque
dans les bois, et là nous promener à pied pen-
dant quelques instants. La soirée est magni-
fique , vous viendrez avec nous , n'est-ce pas ,
matante?
— Certainement, ma chère; et vous, Léonce?
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
3f
— Je comptais monter à chcYal , ma mère ;
mais puisque tous sortez , je tous accompa-
gnerai.
— Ne TOUS gênez pas , mon ami. Comme je
serai aTec ces demoiselles et que nous aurons
un domestique , nous pourrons nous passer de
TOUS, quant à notre sûreté du moins.
Léonce regarda sa mère aTec affection cl tris-
tesse , comme s'il éprouTait un sentiment ten-
dre qu'il n'osait ou ne pouvait exprimer. Après
quelques instants de silence, il se borna à dire :
— Je préfère aller avec vous.
Puis il se IcTa avec précipitation; mais quel-
que promptitude qu'il mît à quitter la salle , il
ne put cacher qu'il avait des larmes dans les
yeux.
Peu de moments après , une grande calèche
découTerte, plus commode qu'élégante, comme
tout ce qui appartient aux Tcuves, sortait de la
cour du château, du côté opposé au parc. C'é-
tait le chemin des bois.
Madame Granval et Suzanne occupaient le
fond de la voiture. Au moment du départ,
l'orpheline avait voulu se mettre sur le devant,
mais mademoiselle Loubert s'était révoltée con-
tre ce chciix. Suzanne résista d'abord avec
douceur et convenance, et elle aurait peut-être
persévéré dans sa résolution si Ëléonore ne lui
eut pas dit :
— Je ne saurais soulTnr cet arrangement ,
ma chère; de votre part ce serait une Téritablc
usurpation. Vous auriez l'air de l'enfant de la
maison.
Si cette phrase eftt été prononcée aTcc un
accent aimable , on eût pu la prendre pour un
ingénieux prétexte ; dans la bouche d'Éléonore,
ce n'ctait plus qu'une leçon , mademoiselle
d'EstouTÎUe céda.
— Excusez mon erreur , dit-elîe gracieuse-
ment en prei^ant place à côté de la baronne.
Tout le monde me traite si bien ici que je me
surprends quelquefois à me croire de la fa-
mille.
— Vous ôtes des amis, Mademoiselle, dit
brusquement Léonce, cela vaut tout autant
pour tout le monde.
— Merci, mon cousin, interrompit Éléonore
en regardant Suzanne d'un air défiant et mo-
queur; on m'avait dit que vous étiez changé ,
mais je Tois avec plaisir que cela ne va pas
jusqu'à aToir perdu Totre franchise. Permet-
tez-moi de TOUS en féliciter.
— Ai-je dit quelque chose de mal? demanda
en rougissant le pauvre Léonce qui n'avait plus
la confiance que lui donnait sa nullité , et qui
n'en avait pas encore une autre.
— Non , mon fils , répondit madame Gran-
val; vous avez exprimé une pensée qui est vraie
en général , et comme vous n'avez sans doute
pas voulu en faire l'application à aucune de»
personnes qui sont ici , vous n'ètos pas cou-
pable.
Léonce allait répondre, et l'expression de sa
physionomie n'était pas rassurante ; Suzanne
qui l'observait le regarda fixement avec une
sorte d'inquiétude , et le jeune baron resta si-
lencieux.
Bientôt la voiture s'arrêta : on était arrivé
dans les bois que Ton voulait parcourir à pied.
Léonce descendit le premier , et au lieu de don^
ner la main à sa mère , il reprit en courant le
chemin qu'on venait de parcourir.
C'était une côte rapide et caillouteuse. Le»
deux juments cauchoises de madame Granval
avaient eu besoin de toute leur vigueur pour
atteindre le sommet.
— 11 parait que mon cousin ne se plait pas
infiniment dans notre compagnie , dit Éléonore
en regardant Suzanne d'un air triomphant.
— Vous lui aurez fait de la peine sans le tou-
loir , répondit la baronne avec découragement.
Je crains qu'il ne soit devenu susceptible.
— 11 aura vu quelque chose qu'il veut re-
voir , ajouta Suzanne qui commençait aussi à
être inquiète. Attendons-le quelques instants :
je ne puis croire qu'il soit retourné au château
sans avoir prévenu madame Granval.
Madame Granval s'assit sur l'herbe ; Éléonore
et mademoiselle d'Estouville se mirent à dé-
pouiller un buisson de chèvrefeuille couvert de
fleurs magnifiques.
— Eh bien ! ma chère Suzanne , où en étes-
vous de vos certitudes ? dit mademoiselle Lou-
bert.
— Elles sont redevenues des espérances:
quand une maladie a été longue on n'en guérit
qu'après de nombreuses rechutes.
— Pendant que nous sommes seules , reprit
Éléonore , j'ai bien envie de vous demander
32
SUZAiNiNE D'ESTOirVILLE.
comment il se fait que tous preniez un intcrcl
si vif.... si direct à tout ceci ?
A cette question , la surprise de Suzanne
fut si grande qu'elle laissa échapper les deux
ou trois grappes de chèvrefeuille qu'elle avait
déjà cueillies.
— Vous me demandez d'où vient mon inté-
rêt, Êlconore ; mais ne suis-je pas la pupille de
madame Granval, et vous-même n'ôtes-vous
pas mon amie ? Ah ! vous êtes bien dure pour
moi.
Et la pauvre enfant , après avoir prononcé
«es paroles d'une voix tremblante , se détourna
pour qu'Êléonore ne lût pas dans ses yeux
f)leins de larmes tout le chagrin qu'elle lui avait
fait.
— Mon Dieu ! je n'ai pas voulu vous offcn-
«cr, interrompit mademoiselle Loubert en
rougissant. Je trouverais tout naturel que
fronce vous intéressât personnellement.
Cette condescendance qui était une nouvelle
accusation , fut un trait de lumière pour Su-
canne. Gomme toutes les âmes pures, elle
▼oyait difficilement le mal , mais comme tous
les esprits justes , une fois que la vérité lui a|>-
paraissait, elle avait le courage de la com-
prendre.
— Je crois vous entendre , Éléonore, dit-elle
en reprenant subitement le calme de sa physio-
•nomie,et je me bornerai à vous dire que vous
me connaissez bien mal et que j'en suis plus
fâchée pour vous que pour moi : quand les
soupçons sont injustes ils n'offensent que ceux
•qui les conçoivent.
Malgré son embarras , Éléonore allait peut-
>étre répondre, lorsque la voix de madame
Granval se fit entendre. La baronne appelait
sa nièce et sa jeune amie. Toutes deux furent
^bientôt auprès d'elle.
Madame Granval était debout ; une vive et
touchante expression de bonheur animait son
visage ; son bras étendu dans la direction de la
montée caillouteuse semblait indiquer aux deux
jeunes filles qu'elles devaient tourner leurs re-
gards de ce côté.
Elles obéirent à ce signe , et elles ne tar-
<ièrent pas à comprendre l'émotion de la ba-
ronne.
A peu près vers les trois quarts de lamentée,
une petite charettc chargée de foin et traînée par
un âne s^avançait lentement. Un vieillard tirait
le baudet par la bride, et Léonce, placé der-
rière la voiture , la poussait vigoureusement de
ses deux mains , quand elle marchait , et la re-
tenait avec son épaule pour l'cmpèchcr de re-
culer , chaque fois que la fatigue obligeait l'anu
mal à s'arrêter. Suzanne se souvint aussitôt
qu'elle avait aperçu , il y avait peu d'instants,
la voiture au bas de la colline , et qu'elle avait
laissé échapper une expression de pitié à l'aspect
du pauvre vieillard qui occupait alors la place
que Léonce s'était empressé de prendre dès
qu'il avait été libre de le faire.
— Il n'aurait pas fait cela hier , s'écria la ba-
ronne avec ravissement : oh! mon Dieu? que je
vous remercie!
— Vous voyez, Éléonore, que je ne vous
avais pas trompée ce matin, quand je vous
annonçais une bonne nouvelle , dit Suzanne ,
joyeuse et attendrie. Tespère que vous croirez
maintenant à votre bonheur.... Madame , ajoti-
ta-t-elle, en se tournant du côté de la baronne,
ne le remerciez pas ; cachez-lui même votre
joie , si vous vous en sentez la force, il ne faut
pas lui rappeler qu'il n'aurait pas (ait hier ce
qu'il fait aujourd'hui.
— Mon fils, nous vous attendions pour com-
mencer notre promenade , dit madame Gran-
val en employant à dissimuler son bonheur tout
ce qui lui restait de la force qu'elle avait usée à
cacher ses peines. Comme tu as chaud , moa
pauvre enfant, continua-t-elle !
Ces dernières paroles n'étaient qu*un pré-
texte pour pouvoir passer à plusieurs reprises
sa main sur le front ruisselant de Léonce.
X.
Suzanne n'était pas susceptible de l'empor-
tement passager des personnes vaniteuses qui
se croient offensées , mais elle avait au suprême
degré la fermeté digne et la résolution inébran-
lable des âmes Gères et délicates qui se sentent
méconnues.Blcssée dans ce qu'elle avait de plus
cher, c'est-à-dire dans la noblesse de ses sen-
timents, elle n'aurait voulu pour rien au mondi
changer de manière d'être avec Éléonore , et
encore moins se plaindre à madame Granval ;
mais elle sentit qu'elle se manquerait à elle-
même si elle prolongeait son séjour au Haut-
Mont , ou si elle y revenait avant la c^)nelusioi)
■ie ce mtiiage qu*on l'accnsait de vouloir eut-
pMur , M du noins d'cRTisager avec peine,
^■uidelle se fut retirée cbei elle , elle écrÎTÎt h
mftdemoiKlle de Royan pour lui dire que, toute
njOetioa faile,eUela priait de la venir chercher
le |)u tAt possible. Son biUet, qui n'était qu'un
foil-tortptuM ajouté k celui du matin , ne tai~
iâl aucune aUniion à la circonstance qui venait
■i^ duager tes projeta.
Touteroîs , comme elle était loyale avant
<fitre fière , elle voulut avertir la baronne , et
pc-or ne pas donner à son avertissement l'im-
porUnce d'un mystère , elle parla de son dé-
put le lendemain matin , pendant le déjeAner.
— Pourquoi ce bnu(|ue changement t dit
Hadune Granval, avec aflbction et tri:iesse.
^oaa m'aviei promis que vonsneme quitteriei
paseacore.
— Je Bc voodraia pas qoe l'amie chez la-
^tMfe )e me rends pat croire qne je n'ai pas
■ne pBOde impatience de me rapprocher
felle, répondit Suzanne avec une h^italion
[^i indiqiMit qu'alla ne disait pas toute sa
— Ceci m'a tout Tair d'une déTaite.mon en-
fant. Qu'en pensei-vous , Êli'onoreT
— Moi.matante, je tranve cela tout simple.
Suzanne doit passer de longues années ches
mademoiselle de Ra;an; c'est presqu'un de-
voir pour elle de lui montrer de l'empresse-
ment. A sa place, j'agirais de même; etvons,
Léonce, ne nous direz-vous pas aussi votre
opinion T
Le regard que Léonce adressa & sa cousine ,
avant de lui répondre, fut si pénétrant, qu'Ëléo-
nore , ne pouvant le soutenir, baissa les yeux
avec un embarras qui n'écbappa à personne.
— Ha cousine, dit le jeune baron, je vous
répondrai peutrËtre quand vous m'aurez dit
pourquoi vous m'interrogez aujourd'hui, mm
que vous ne questionnez presque jamais.
— n est tout naturel qu'on se consulte en
lamine , répliqua Êléonore en rougissant.
— Mon avis est bien peu de chose , dit
Léonce tristement; cependant si vous tenei
absolument k le connaître , le voici : Je crois
que mademoiselle Suzanne est libre de faire
tout ce qu'elle voudra, et si elle pense devoir
partir , elle a raison de nous quitter.
S
34
SUZANNE DISTOUVILLB.
— Mon fils , TOUS me soutenez bien mal , in-
terrompit la baronne d'un ton d'afTcctueux re-
proche. Je comptais cependant sur Totre ap-
pui.
— Ne m'avez-vous pas dit souTent, ma
mère, qu'il ne fallait pas être égoïste t
— C*est vrai , Léonce ; mais je ne rois pas
quel rapport....
— C'est qu'il me semble que je le serais , si
j^engageais mademoiselle d'Estouville à rester
aycc nous.
A CCS mots, qui exprimaient un sentiment si
délicat, le visage de madame Granval devint
rayonnant de bonheur; celui d'Ëléonore prit
une expression ironique et triomphante ; Su-
zanne seule resta ce qu'elle était toujours, c'est-
à-dire douce et sereine.
^Ge que vous me ditcs-là est bien aimable.
Monsieur , repril-clle aifectueusement ; on croi-
rait que c'est madame votre mère qui a parlé
par votre bouche , et vous avez désormais des
droits à une part de l'afTection que je lui porte.
— Puisque vous nous quittez , Mademoiselle ,
dit Léonce , voudrez-vous me faire un plaisir
avant de partir ?
— Certainement : de quoi s'agit-il?
— D'accepter Snap , mon lévrier. 11 serait si
malheureux ici sans vous.
•» n ne l'est plus , et je suis sûre qu'il ne le
sera pas plus tard ; vous le traitez si bien!
— N'importe, emmenez-le, dit Léonce d'une
voix sombre , sa présence me rappellerait de
tristes souvenirs.
— Je l'emmènerai , puisque cela vous est
agréable, rep^crtit Suzanne après avoir consulté
madame Granval du regard , et je trouverai de
bons souvenirs là où vous en redoutez de pé-
nibles.
Le reste de la journée s'écoula sans amener
aucun incident qui mérite la peine d'être rap-
porté. Après le diner , Léonce monta à cheval
sans demander à sa mère si elle n 'avait pas
hesoïn de lui pour l'accompagner à la prome-
nade. Cet oubli qui fut une nouvelle cause de
chagrin , détermina la baronne à renoncer à
sa sortie de tous les soirs , et à engager sa nièce
et Suzanne à venir avec elle s'asseoir dans le
parc pour achever une lecture commencée dans
la matinée.
Quant à Léonce» il abandonna à son cheval
le choix du chemin qui lui semblerait le plos
commode. L'intelligent et noble animal ac-
coutumé aux volontés absolues et capricieuses
de son maître , se mit d'abord à errer machi-
nalement dans le parc , attendant toujours <^'on
lui donnât une direction. Ne la recevant pas, il
se dirigea de lui-même vers une des grilles, et
s'engagea dans le premier sentier qui se pré-
senta.
— Au bout de ce sentier , derrière cette fu-
taie, se dit-il à lui-même , il y a des collines,
des plaines, un fleuye, des villages. Courons
de ce côté.
Au lieu de provoquer son cheval par une at-
taque brutale , il le sollicita par une parole ca-
ressante , et le sentier est parcouru avec ud
enivrante rapidité ; Léonce est sur la lisière de
la grande forêt : son premier regard a rencon-
tré les derniers rayons du soleil couchant.
Tout-à-coup, son regard qui errait de tous
cAtés rencontra le toit aigu et scintillant do
HautrMont. Léonce songea à sa mère qu'il avait
laissée triste.
« Que ne puis-je , pensa-t-il , lui dire tout
ce que j'éprouve depuis une heure? Mais h^
las! je sens que quand je serai près d'elle
il me sera impossible de trouver des parole»
pour exprimer mes désirs, pour peindre le
changement qui s'est fait en moi. Ôibienij'ar
girai d'après les conseils de cette voix inté-
rieure que je commence à entendre , et si ma
mère est contente je le verrai bien.
Cette résolution le détermina à reprendre le
chemin du château , et il se remit en marche
à l'instant même. Partout sur son passage des
voix amicales lui adressaient les souhaits du
soir, et il lui semblait les entendre pour la pre-
mière fois. En traversant un hameau , des bé-
nédictions frappèrent son oreille; il se retourna
et il aperçut la pauvre femme à laquelle il avait
fait l'aumône dans la maison du garde. Elle
énumérait les bienfaits qu'elle avait reçus, et
un vieillard à cheveux blancs qui l'écoutait,
appuyé sur une fourche , lui disait :«11 re^
semblera au bon général ; les prières de sa mère
n'ont pas été perdues; tout le monde l'aimera,
le brave jeune homme! »
Une demi-heure après , Léonce entrait dao»
le salon où sa mère, Éléonore et Suzanne
étaient déjà. Il alla baiser la main de nuadame
SUZANNE D^ESTOUVILLE.
35
Granvalf aaressa al sourire affectueux à sa
cousine et salua respectueusement mademoi-
selle d*EstouviIle.
—Vous nous atez bien manqué, mon fils,
hii dit la baronne en le regardant attentive-
ment. Sans vous , notre soirée a été toute triste.
— Je vous ai bien regretté aussi , ma mère ;
car j*ai revu toute cette contrée que j'avais un
peu oubliée , et il me semble que si vous aviez
été avec moi , elle m'aurait paru bien plus belle
encore que je ne l'ai trouvée.
Éléonore tressaillit involontairement, mais
eDe se remit presque aussitôt. La baronne et
Suzanne posèrent leur ouvrage comme pour
mieux écouter Léonce.
— Dites-nous ce qui vous a charmé , mon
61s. Nous serons ravies de le savoir.
— D'abord , mon cheval que je n'ai jamais
trouvé aussi . docile qu'aujourd'hui , puis la
grande futaie qui était magnifique, enfin la vue
qu'on a du haut de la bruyère des Fées. Que
vous dlrai-je encore ? je ne sais , mais c'était
superbe. 11 faudra que vous fassiez un soir cette
promenade avec moi.
— Vous avez dû voir des choses bien plus
remarquables dans vos voyages , mon cousin ,
dit Éléonore.
— Je n'en ai point vu qui m*aient fait autant
de plaisir. Ce n'était pas mon pays.
Ces dernières paroles furent prononcées avec
un accent de sensibilité si profonde, que ma-
dame Granval, se levant précipitamment,
courut se jeter au cou de son fils en fondant en
larmes; puis toute sa prudence l'abandonnant,
eUe s'écria :
— Ah ! Léonce , que tu viens de me rendre
heareose!
— Je le suis aussi , ma mère; et cependant je
ne puis pas vous dire encore tout ce que j'é-
prouTe. Je ne sais bien qu'une chose, c'est que
je vous aime beaucoup.
— Suzanne , vous aviez raison , dit à voix
basse Eléonore , mon cousin n'est plus le même
honiinc.
— Quand vous serez heureuse par lui, ré-
pondit doucement mademoiselle d'Estou ville,
soovenez-vous, ma chère Eléonore, que j'ai été
la première à vous faire pressentir votre bon-
heur.
tfademeiseUe Loubert baissa les yeux ; la gé-
nérosité et la noblesse de Suzanne lui rappe-
laient bien cruellement le soupçon qu'elle n'a-
vait pas craint de lui laisser voir.
—Nous quitterez-vous toujours, mon enfant,
dit madame Granval en se rapprochant de Su-
zanne ? c'est bien mal à vous de troubler ainsi
notre joie.
— Ne parlons pas de départ. Madame. Son-
geons plutôt que nous nous retrouverons tous
cet hiver à Paris et que je puis revenir d'ici là.
Eléonore se souvint que Léonce lui avait dit
qu'il ne voulait jamais quitter la campagne, et
elle le regarda avec inquiétude pour tâcher de
découvrir sur sa physionomie ce qui se passait
dans son âme.
Léonce resta impassible , et depuis quelques
instants son visage s'était visiblement assombri.
En ce moment, on entendit des claquements
de fouet, et bientôt un grand bruit dans la
maison. Peu de minutes après, M. Loubert
entra dans le salon.
— Tout va-t-il bien ici, dit-il en embrassant
sa fille avec une familiarité bourgeoise qui ne
parut que médiocrement du goût d'Eléonore ?
— A merveille, mon frère, reprit vivement
madame Granval. n ne manquait plus que
vous.
— Bon jour, Léonce. Mademoiselle d'Estou-
ville, serviteur, reprit le député. Ma sœui*, je
voudrais bien souper, car je n'ai rien pris de-
puis Paris.
H.
Lorsqu'on eut annoncé à M. Loubert que son
souper était servi, il se rendit dans la salle à
manger, après avoir (ait signe à sa fille de l'ac-
compagner. Eléonore suivit son père avec une
lenteur qui prouvait du mécontentement; ma-
dame Granval, Suzanne et Léonce restèrent
dans le salon.
— Je suis ravie que mon frère soit revenu,
dit la baronne ; mais je ne l'espérais pas encore.
Mon fils, soyez bien aimable pour votre oncle,
en attendant que de nouveaux liens lui don-
nent encore d'autres droits plus sacrés à votre
affection que ceux qu'il a déjà. ^
C'était la première fois, depuis bien des jours,
que madame Granval faisait allusion au mariage
de son fils avec la fille de son frère.
— Je ne sais pas ce que vous entendez par
a6
SUZANNE D'ESTOUVILLB.
ces mots : Etre aimable, ma mère. Je tâcherai
de lui en donner des preuves dans Poccasion.
— Ce sera encore mieux, mon ami. Je tou-
dcais aussi, continua la baronne, que vous
prissiez la même résolution à Fégard de votre
cousine : j'ai peut-être tort, mais il me sem-
ble que vous n'êtes pas pour elle comme pour
nous.
— Ce n'est pas faute de bonne volonté; cela
vient, je crois, de ce que je ne trouve jamais
rien à lui dire. Je ne suis pas à mon aise avec
elle comme avec vous. Tai toujours intérieure-
ment ridée qu*elle se moquera de moi si je lui
parle.
— Cela vient de ce que vous avez été élevés
ensemble, dit Suzanne. Vous êtes comme un
frère et une sœur qui s'aiment trop pour crain-
dre de se contrarier quelquefois. Votre cousine,
monsieur Léonce, est une persoMie vraiment
supérieure.
— Vous pouvez en jug;er mieux que moi,
mademoiselle; et puisque vons> le dites, je le
crois.
Léonce prononçât ces mots avec une tristesse
qui annonçait plus de condescendance que de
eonviction. Cette volonté absolue était devenue
incertaine.
Sa mère et Suzanne ayant cessé de parler,
leur silence le rappela à lui-même. Il fit un
mouvement comme un homme qui s'éveille,
puis il se leva avec précipitation, s'approcha de
mademoiselle d'Estouville et lui dit :
«- Pendant qu'Eléonore n'y est pas, vous se-
riez bien aimable de chanter : Votre musique
m*à fait tant de bien Tautre jour I
— Pourquoi fiiiles-vous cette demande en
l'absence de votre cousine, mon ataii ? interrom-
pit la baronne,
«* Parce qu'elle serait peut-être fâchée que
je ne la lui fisse pas à elle-même. Et... vous le
diraî-je? son ehant ne* me plaît pas.
—Chantez donc, ma chère Suzanne, continua
madame Granval. J'aurai ma part du plaisir
que vous ferez à mon ûls.
Suzanne aurait voulu refuser; mais, d*une
part, elle craignait de laisser deviner le motif
de son refus, et de l'autre, elle ne voulait pas
courir la chance de causer à Léonce une irrita-
tkm qui retomberait peut-être sur Eléonore.
CUe fcttilleta donc plusieurs cahiers de mu-
sique, et elle se détermina pour le grand air de
Netdermayer sur le Lae^ de Lamartine.
Le jeune baron devint subitement attentif, et
bîeniêt son attention se changea en attendrisse-
ment et en enthousiasme. Cette poésie, simple
et majestueuse comme la nature,, lui rappela k
magnifique spectacle qu'il avait eu sous les yeux
peu d'heures auparavant. Attendri, transporté,
retenant son souflle dans la crainte de perdre
un mot ou un son, son âme chantait Intérîea-
rement à l'unisson de oea deux poèmes si di-
gnes l'un de l'autre.
— Ohl mon Dieu! quec*est beaul s'écrht-
t-Q en levant les mains vers le ciel, et en tes
posant ensuite sur son visage, comme s*il voa-
lait cacher tout ce qui se passait dans son âme.
^ Merci, Suzanne, dit madame Granval a
pressant tendrement les mains de mademoiselle
d'Estouville, encore errantes sur le clavier fré-
missant. Mais pourquoi nous quittes-vous ? mon
enfBint»
— Je ne vous quitterai pas autant q«e vious
le croyez, madame : ma pensée restera au mi-
lieu de vous.
Suzanne avait à peine prononcé ces mots, que
Léonce, découvrant son visage, reprit : '
— Vous allez partir, mademoiselle,, et vous i
penserez à nous!..* Eh bien! dites-vous qu'a-
près ma mère, à qui Xe dois la vie, persome
n^a plus de droits que vousàmareconoaissance
et à mon affection.
Puis, il se leva, et il quitta le salon avec usa
précipitation qui trahissait un grand trouble in-
térieur.
— Il a raison, Suzanne, dit madame Gran-
val, dès. que son fils fut sorti ; c'est votre bonté
si discrète et si ingénieuse; c'est votre calme
céleste, c'est votre âme qui se révèle dans vos
actions comme dans vos talents, ce sont, en uo i
mot, vosdouces et noblesvertus qui lui ontou- ,
vert les yeux de l'intelligence, qui ont initié son j
cœur à l'existence et au besoin des saintes af- 1
fections ; et s'il vous doit tout, ma fille, que ne
vous dois-je pas, moi, qui suis sa mère ! Mais
dites-moi donc ce que je puis flaire à mon tour
pour votre bonheur.
— Plus rien, madame, après les paroles que
vous venez de prononcer, dit Suzanne en foD*
dant en larmes. Vous m'attribuez votre boiH
heur; mais c'est assurer le mien! Un'estdonné
SUZANNE D'ESTOUVILLB.
37
à personne de faire plus pour la pauvre orphe-
line, jusqu^à ce jour inutile sur cette terre.
Quand vous remerciez Dieu, je dois le bénir :
quand vous le bénissez, je dois me prosterner et
me taire, car alors la parole humaine est bien
impuissante l
H. Loubert et Eléonore, qui entraient en ce
moment, empêchèrent madame Granval de re-
mercier Suzanne de son désintéressement,
comme elleravait déjà remerciée du bien qu'elle
avait fait à son fils. Mademoiselle dlSstouville
pensa qu^eHe serait de trop dans cette réunion
de famille, et après avoir embrassé tendrement
la baronne, serré la main à Eléonore et salué
M. Loubert, eUe quitta le salon et se retira dans
sa chambre à coucher. Son cœur était inondé
d'une joie qu*elle ne se souvenait pas d'avoir
jamais éprouvée.
— Eh bien! ma sœur, à quand la noce, dit
H. Loubert à madame Granval?
•^Vous le savez mieux que moi, mon ami,
puisque vous venez probablement d'en causer
avec Eléonore.
— Oh! les filles ne disent jamais ce qu'elles
pensent quand il s'agit de mariage ; c'est donc
aux parents à avoir une volonté pour elles.
— Tai rendu à Eléonore sa parole, et...
— Bah ! vous étiez folles toutes les deux ce
jour-là ; ainsi, l'arrangement que vous avez fait
ne compte point. Gela étant, il faut^xer une
époque et la choisir très rapprochée.
— Puisque ma chère Eléonore ne vous con*
tredit pas, mon ami, je n*ai plus d,'objection à
faire pour ce qui la regarde. Il ne me reste donc
qu'à consulter Léonce, qui a peut-être quelques
arrangements à prendre.
— Consulter Léonce! Léonce prendre des
arrangements! s'écria M. Loubert en bondis-
sant hors de son fauteuil. Mais, en vérité, ma
sœur, vous n'y pensez pas ! c'est à vous de tout
décider pour votre fils, autrement rien ne se
fera.
— Mon fils, cher f^re, n'est plus ce qu'il
était quand vous» êtes parti , répondit avec une
douce fierté madame Granval ; et Eléonore au-
rait pu vous dire que son caractère est bien
changé depuis quelques jours, continua-t-elle
d^un ton de reproche.
— Mon père ne m'a pas laissé le temps de
lui apprendre cette bonne nouveUe, répliqua
mademoiselle Loubert en rougissant. D'ailleurs,
quoiqu'il arrivât, j'étais décidée à épouser mon
cousin, et son changement n'est pour rien dans
ma resolution : j'aurais même trouvé peu délicat
de le dire si cela eût été vrai.
— Merci, ma chère fille, dit madame Gran-
val attendrie. Vous trouvez le secret d*augmen-
ser un bonheur qui était déjà complet. Merci
encore.
— Et les affaires d*intérèt? demanda M. Lou*
bert.
— Elles seront faciles à régler, dit madame
Granval : la moitié de notre fortune est à Léonce ;
je lui donne le reste, à l'exception de trente
mille livres de rente viagère que je me réserve
pour n'être à charge à personne.
— Et moi je constituerai à Eléonore, une
pension de cent mille francs, ou j'abandonnerai
à Léonce, sM se sent capable de les conduire,
mes usines de CourviUe-le-Bas qui rapportent
le double.
— Je croyais, interrompit Eléonore, qu'à ma
majorité il me revenait deux millions de la for-
tune de ma mère, dont vous n'avez à présent
que l'usufruit. Ces deux millions ne feront peut-
être pas cent mille livres de rente.
— Diable ! je ne te croyais pas aussi bien au
fait de ta situation, répliqua M. Loubert avec un
jeu de physionomie qu'on pouvait interpréter
de deux manières. Il est certain que je te devrai
deux millions; mais j'avais pensé qu'en raison
de votre jeunesse à tous deux et de de
l'inexpérience de Léonce, vous aimeriez mieux
avoir un revenu assuré que de prendre la peine
d'administrer un capital ; et eu vous cédant mes
forges de Courville-le-Bas, j'atteins ce résultai
à votre grand profit, car elles mpportent beau*
coup plus que ne le feraient deux millions pla-
cés n'importe de quelle manière.
— Je n'entends rien à ces sortes d'affaires,
répondit Eléonore d'un ton sec ; mais cela n'a
d'inconvénient pour personne, puisque mes
droits sont réglés d'avance. Je m'en rapporte
d'ailleurs tout à fait à vous, mon cher père.
— Nous serons toujours à temps de régler
ces détails, répondit madame Granval qui était
facile comme toutes les personnes auxquellas
un grand bonheur vient d'arriver.
Le lendemain malin de bonne heure, Léonce
entrait chez sa mère qui l'avait fait appeler. H
38
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
était grave et paraissait calme; mais le regard
de madame Granval alla au-delà de cette appa-
rence.
— Vous semblés fatigué, mon fils , lui dit-
cUe en Tembrassant, seriez-Yous soul&ant t
— Je n'ai pas dormi, et pour U première fois
de ma vie, j'ai découvert ce que pouvait être
une souffrance.
— Je vous ai fait appeler, cher enfant, pour
vous rendre compte de la conversation que j'ai
eue hier soir avec votre oncle, car c'est de vous
que nous nous sommes occupés.
— J'ai aussi pensé à vous et à lui à vous
surtout.
* Mon frère, qui vous aime tendrement, est
bien impatient de pouvoir vous nommer son
fiïs, et nous avons décidé, sauf votre approba-
tion que je me suis chargée de vous demander,
que votre mariage avec Eléonore se ferait dans
six semaines ou deux mois.
— C'est bien prompt, ma mère Cepen-
dant, si telle est votre volonté, je m'y soumet-
trai.
^ C'est un désir, mon ami, ce n'est pas uns
volonté. Vous êtes trop sensé pour qu'on ne vous
laisse pas l'arbitre d'une décision aussi impor-
tante que celle dont il s'agit.
— Si vous voulez que ce mariage se fasse
promptcment il ne faut pas me consulter, car
ce n'est pas mon avis; mais j'ai peut-être tort;
ainsi, décidez.
— Pourquoi voudriez -vous attendre! de-
manda la baronne avec inquiétude.
— Parce qu'il me semble qu'il y a pour moi
des choses plus pressantes que de me marier.
— Et lesquelles, mon fils?
•— Je ne sais pas au juste... Ma tète est à la
fois si pleine et si vide Je voudrais pouvoir
me rendre compte de tout ce qui s'y passe de-
puis quelques jours. Tenez, ma mère, ayez un
peu pitié de moi, j'en ai bien besoin.
— Je devine ce que vous éprouvez, moucher
enfant, répondit la baronne attendrie ; vons ne
vous croyez pas digne de votre cousine et vous
voudriez travailler à le devenir.
— Cest peut-être cela ; peut-être aussi est-
ce autre chose. J'aime bien Eléonore comme ma
cousine ; je ne suis pas aussi sûr de pouvoir
l'aimer comme ma femme; elle est trop supé-
rieure à moi.
— 11 ne tient qu'à vous de l'égaler, et elle
vous y aidera mieux que qui que ce soit quand
elle sera votre femme. C'est un des moti(& qui
me font désirer la prompte conclusion de v itre
mariage.
— Qu'il se fasse donc, chère mère, murmura
Léonce avec une résignation pleine de tristesse.
Je vous ai causé tant de chagrins depuis que je
suis au monde, que j'ai hâte de vous donner un
peu de joie; et si c'est un moyen, je n'ai plus
d'objections à faire.
— Je n'aime pas à vous voir dans ces disposi-
tions, mon ami; car, encore une fois, ce n'est
pas de la condescendance que nous exigeons de
vous : si ce mariage ne vous convient pas, re-
noncez y franchement ; mais s'il vous convient,
comprenez qu'il ne doit pas tarder à se faire;
de plus, des retards venant de vous seraient
très offensants pour Eléonore.
— Je vais essayer, ma mère, de vous dire
toute ma pensée, quoique ce sott bien difficile.
En première ligne, je trouve dtms mon cœur
un profond sentimeut de respect pour vos vo-
lontés et les engagements que vous avez pris en
mon nom. Ce respect domine tout, et me ren-
dra, je crois, tout facile : ce qui me manque,
c'est la certitude que je ferai le bonheur d'une
femme comme Eléonore, c^est celle aussi que je
serai heureux avec elle. Je n'ai pas la certitude
contrairei mais je voudrais avoir le temps de
m'éclairer. Je ne suis pas un homme comme
un autre, poursuivit-il en passant la main sur
son front, comme s'il voulait détourner un voile
qui l'obscurcissait , et je voudrais devenir ce
que je ne suis pas , si toutefois c'est possible
encore. Conseillez-moi, ma mère, je vous en
supplie I réprouve aussi le besoin de consulter
Verne, et de le remercier de tout ce qu'il a fait
pour moi, car maintenant je retrouve dans ma
mémoire une foule de choses qu'il m'a dites,
saas pouvoir me souvenir quand je les ai en-
tendues, et ces choses sont bien belles et bien
bonnes. Que vous dirai-je encore? /e ne sais,
et cependant il me semble que ce n'est pas tout
J'ai tant de désirs, qu'il ne me reste pas la force
d'avoir une volonté. Eh bien ! vous savez mieux
que moi, ma mère, si, dans cette situation, on
peut, on doit prendre un grand parti. Ceia
changera, je le crois, je le sens, mais jusque-
là... pitié ! pitié ! ma bonne mère !
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
9»
— Eh bien! mon cher enfant, que Toulez-
vous que je fasse? que voudriez -vous (kire
vous-même?
-* Je voudrais parler à ma cousine, et en-
suite à mon oncle, parce que je serais désolé
qtt*ils crussent que j'agis dans tout ceci par
caprice, ou qu'il y a de votre faute si je ne par-
tage pas leur empressement.
— Ne vous occupez pas de moi, mon ami :
puis, ne parlez pas de Tempressement d'E-
léonore, cela n'est pas convenable, et pourrait
Toffenser plus peut-être que la demande d'un
retard.
Léonce garda le silence, afin de se recueillir
pour chercher l'explication des paroles de sa
mère ; mais il ne la trouva pas : les sentiments
très délicats étaient encore au-dessus de la por-
tée de son intelligence : il pouvait les éprouver
sans s'en rendre compte ; il ne savait pas les
comprendre.
— Allez m'attendre au salon, mon ami, dans
peu d'instants j'irai vous rejoindre , et nous
conviendrons de ce qu'il faudra faire. L'essen-
tiel est de se décider promptement, afin de ne
pas laisser trop longtemps à mon frère ses es-
pérances d'une prompte conclusion.
Léonce passa dans le salon. Suzanne y était
établie devant son chevalet. Aussitôt qu'elle
Taperçut, elle se leva, posa sa palette et vint
à lui avec une grâce rayonnante. Sa physiono-
mie exprimait une de ces affections sereines,
qui répandent au dehors le calme délicieux qui
est en elles.
— Vons venez de chez madame votre mère,
toi dit-elle. Alors je ne vous demande pas si
vous êtes heureux.
— Comme vous êtes bonne , mademoiselle
Suzanne ! répondit-il, vous me devinez toujours,
et c'est le plus grand service qu'on puisse me
cendre. (Test vrai, je suis heureux, continua-
t-il; et cependant je crains de n'avoir pas com-
plètement satisfait ma mère.
— rai bien envie de vous demander pourquoi,
car cette foisje ne vous devine pas.
— Je trouve l'époque de mon mariage trop
rapprochée : six semaines ! Autrefois cela m'eût
pam un siècle, maintenant il me semble que
c^eat à peine un jour.
— Vous avez raison , madame votre mère
doit être peinée, et cela n'est pas aimable pour
\ votre cousine, sans compter que M. Loubcrt
sera furieux. Mais quels sont vos motifs pour
désirer un retard? ajouta-t-elle d'un ton aÎTec-
tueux, qui appelait la confiance. Bien entendu
qu'en vous faisant cette question, je vous laisse
tout-à-fait libre de n'y pas répondre.
— Mes motifs?... j'en ai beaucoup.
— Il vaudrait mieux n'en avoir qu'un et
qu'il fût excellent.
— Eléonore est trop supérieure à moi , et
cela m'effraie.
— C'est de l'orgueil.
— Vous croyez? Eh bien ! je voudrais es-
sayer d'acquérir tout ce qui me manque, ou do
moins une partie de ce qui me manque.
— C'est une noble détermination à laquelle
vous pouvez obéir dès à présent , et plus tard
Eléonore vous aidera à la suivre.
— J'aimerais encore mieux être son mari qœ
son élève, dit Léonce avec embarras.
— Ceci n'est pas même de l'orgueil, repartît
Suzanne en riant, c'est tout bonnement de Ta-
mour-propre. Que dit votre mère ?
— Je croîs qu'elle pense maintenant comme
moi; seulement, nous ne savons ni l'un ni
l'autre queUe excuse nous donnerons à mon
oncle.
— n fkut donner la véritable; d'abord parce
qu'elle est sincère , ensuite parce qu'elle est
bonne. Voyons , monsieur Léonce, avez-vous
de l'amitié pour la meilleure amie de votre
mère?
— Si j'ai de l'amitié pour vous , mademoi-
selle ? Ah ! j'espère que vous ne me faites pas
l'injure d'en douter.
— Eh bien 1 si réellement vous voulez qu'on
recule l'époque de votre mariage, pour avoir le
\ temps de vous recueiUir, de travailler, adressez-
vous à Eléonore elle-même ; dites-lui que vous
voulez vous rendre digne de son affection, et
capable de répandre du charme dans son in-
térieur. Montrez-vous affectueux , franc ; ren-
dez-la l'arbitre de votre destinée, et soyez cer-
tain que loin de vous en vouloir elle vous ap-
prouvera.
— Je ferai tout ce que vous me dites -là,
mademoiselle ; en me souvenant que c'est déjà
à vous que je dois d'avoir adressé une parole
d'affection à ce pauvre Verne lorsqu'il m'a
quitté ; et cependant je ne suis pas bien sûr
40
SUZANNE D*EST0UV1LL£.
de pain* tout oe vous Toules que j^exprime.
Ce qui est vrai , c>st que je veux devenir un
homme ; ee qui l*cst moins, c'est que ce soit
pour Eléonore que Je souhaite ce changement.
— Dites-vous que cela est, et vous finirei
par le croire. Songez à votre mère aussi : ce
mariage a été le souci de toute sa vie ; s'il man-
quait, elle serait au désespoir, et vous, vous
seriez bien malheureux de sa douleur.
-*le vous obéirai, mademoiselle, s*écria
Léonce avec chaleur ; je vous obéirai ; et si je
n*ai que cette joie, elle sera grande. Ce matin
nième je parlerai à ma cousine , comme vous
meTavez dit, et je me soumettrai à sa décision
quelle qu'elle soit, je vous le jure.
— Vous auriez pu vous dispenser de ce ser-
ment, dit Suzanne avec une douce émotion : je
n'ai pas oublié avec quelle religieuse fidélité
vous avez été bon pour Snap, à dater du jour
où vous m'avez prorais de ne plus le maltraiter.
Gh ! j'emporterai d'ici de bien bons souvenirs,
et les motifs ne me manqueront pas pour y re-
venir un jour.
Comme Suzanne finissait de prononcer les
paroles que nous venons de rapporter, la porte
de communication du salon à la bibliothèque
s^ouvrit, et Eléonore parut. Elle souriait, mais
il y avait de l'altération sur son visage.
Léonce se rapprocha vivement de sa cousine,
lui prit la main cl la porta respectueusement à
ses lèvres.
Mademoiselle Loubcrt regarda Suzanne avec
attention, et elle eut l'air étonnée du céleste sou-
rire qui accueillit son regard qui était plus cu-
rieux que bienveillant.
— Je vous laisse, dit Mademoiselle d'Estou-
ville du ton le plus aimable, car si je vous gê-
nais, vous ne me regretteriez pas assez quand
je ne serai plus près de vous.
Nous ne rapporterons jMs'la contersation
des deux fiances, pour ne pas revenir une troi-
sième fois sur le désir qu'avait Léonce de voir
reculer l'époque de son mariage; nous dirons
seulement que le jeune baron parla à sa cousine
avec affection, respect et même convenance,
et qu'il en obtint, sans la moindre difficulté,
tout ce qu'il voulut. Eléonore ne lui dit pas
qu'elle était heureuse et fière de le voir dans
des dispositions si conformes à son rang dans
le monde, mais elle ne lui cacha pas qu'elle
l'approuvait, et elle l'encouragea même dans
ses résolutions. La seul<^ chose quIeHe lui de-
manda fut qu'il la laissât complètement maî-
tresse de tout arranger avec son père, comme
si le désir de ce retard venait d'elle. « Par ce
moyen, dit-elle, mon père ne vous en voudra
pas. « Nous laissons l'appréciation de ce senti-
ment à ceux de nos lecteurs qui ont fkit me
étude particulière de la vanité féminine.
Le plan d'Ëléonore fut aussitôt arrêté, et i
peine arrêté elle le mit à exécution, en se ren-
dant d'abord auprès de sa tante.
— Chère tante, j'ai vu Léonce, lui dit-«lle.
— Eh bieni demanda madame Granval avec
une vive anxiété.
— Eh bien! je trouve qu'il a raison de vou
loir différer notre mariage de quelques mois
Le changement qui s'est opéré en lui est iTon
très heureux augure, et nen ne le prouve
mieux que son désir de le mettre à profit par
4'étude. Ainsi, non seulement je l'ai approuvé,
mais encore je l'ai encouragé, et je le soutien
drai dans cette résolution de tout le pouvoir de
mon affection pour lui.
— Mais que dira votre père, chère fille, le
pliqua la baronne en embrassant tendrement
sa nièce? Il était si impatient hier.
— Je me charge de tout, si vous me le per
mettez. Ne trouvez-vous pas d'ailleurs plus
convenable que la chose ait l'air de venir de
moi?
— C'est tout à fait mon avis, mon enfant.
Agissez donc promptement, et si vous obtenez
quelque chose, ne me laissez pas dans l'ineer-
titude.
L'instant d'après, Eléonore était dans la
chambre de son père. Elle le trouva écrivant à
son notaire au sujet du contrat. Le hasard la
servait merveilleusement.
— Je m'occupais de toi, lui dit-il. Cette lettre
est pour M. Decourtive ; tout y est parfaitement
eipliqué, à l'exception d'un point que je ne
puis décider seul. Mon intention est, si tu y
consens toutefois, de te donner cent mille franes
de pension ou la jouissance de mes usines ée
Courville-le-Bas, qui rapportent beaucoup plus
que cette somme, mats dont l'administration
me fatigue. Ah! si je savais que Léonce fut en
SUZANNE D^eSTOUYlLLB.
¥
état âe ê*en charger t cela vaudrait bien mieui
pour tout le monde.
*- Ceia Aurait pu se (aire si Tamélioration
survenue dans Tétat de Léonce s'était manifes-
tée six mOift plus tM; car elle serait vraisem-
blablement assez avancée aujourd'hui pour lui
ptnfietfrc de conduire une grande entreprise
coBoie «elle de yos usines de GourviUe-le-Bas.
— Tu le crois?
*— Je n*icn doute pas, et vous feriez comme
moi â vous aviez pu suivre ses progrès depuis
deux ou trois jours.
— Alors rien n'empôche que les usines
soient portées au contrat au lieu de la pension,
dM M. Loubert Cdi reprenant s& plume, comme
s*â voolait coatinoer sa lettre au notaire.
ix- Rien absolument, car je suis sûre que
moB cousin sera très capable dans quelques
OMib; seulement, comme le premier résultat
de S0B changement est de lui faire comprendre
toaice ^i lui manque enoore, û est possible
q«*il ne ce sente pas de force à accepter la ges-
tion q«e vous lui proposez et qu*il la refuse
pov ee «otif .
«^Diable, tu as raison Ck)mment faire
alors?
«^ SVn tenir à la pension, et, pour vous don-
ner un peu de repos, mettre un gérant payé à
la tète de vos usines.
— Cest an moyen, marmotta M. Loubert
avec préoccupation. Pourquoi ma sœur est-^lle
anan pressée, continua-t-il d'un ton d'hu-
neorf
Éléonore se garda bien de rappeler à son père
que c^était lui qui Tayait été.
'w Q est certain, dit-elle, qu'elle aurait dû
un peu nous consulter.
** Moi , reprit son père, je déteste qu'on me
pousse répée dans les reins; la lenteur, c'est la
moitié de la sagesse. Tu devrais arranger tout
cela, Éléonore. Après tout, l'affaire te regarde
pins que qui que ce soit.
«- D'autant plus que Léonce me disait tout-à-
neare qu'il regrettait beaucoup de n'avoir pas
m mois devant lui pour refaire un peu son
éducation , et que j'étais tout à fait de son avis.
<«- Eh bien! qu'il les prenne ces six mois,
•léeria M. Loubert, comme frappé d'une sou-
daine inspiration. 11 ira à Paris; il y verra le
monde, 1m théâtres, les gens d'affoires ; chaque
jour il ira passer deux ou trois heures dans les
bureaux de ma maison de commerce pour y
acquérir les connaissances qui lui manquent «
et quand le mariage se fera, mon neveu pourra
me remplacer. C'est parDoiit!
— Vraiment, mon père, dit Éléonore gracieu-
sement, vous ayez un merveilleux talent pour
tout arranger»
— Maintenant, yas ï ton aflaire, lui dit-il. II
me tarde qu'elle soit décidée.
Ainsi qu'on peut le supposer, Éléonore n'eut
pas de peine à mettre d'accord des personnes
qui toutes voulaient la même chose. Les projets
de la yeille furent donc mis au néant, et l'on
convint que le mariage se ferait à Paris au mois
de janvier; mademoiselle Loubert dit à tout le
monde que c'était son désir personnel, et Su-
zanne fit remarquer à madame Granval et à
Léonce la délicatesse de ce procédé. La journée
s'écoula fort gaîment, et, le soir, le châtelain
de Courville et sa fille retournèrent chez eux
après ayoir fait promettre aux habitants du
Haut-Mont de venir bientôt les voir. Suzanne ,
en prenant cet engagement, y mit pour condi-
tion que la personne qu'on devait lui envoyer
ne serait pas arrivée, car autrement elle devait
partir immédiatement pour rejoindre mademoi-
selle de Royan dans son ermitage d'Enghien.
Lorsque Léonce rentra dans le salon , après
avoir conduit sa cousine et son oncle jusqu'à
leur voiture, il avait un air satisfait qui ne lui
était pas habituel, et qui ne ressemblait pas
plus à son ancienne gaité qu'à sa récente mé-
lancolie.
— Enfin nous sommes seuls! dit-tl, en allant
s'asseoir sur une petite chaise aux pieds de sa
mère.
»Vous me regardez donc comme partie
aussi , lui demanda Suzanne qui travaillait au-
près de la baronne?
— Non, répondit-il ; mais il me semble que
vous êtes de la famille.
— Elle en est bien véritablement, reprit à
son tour madame Granyal ; et elle nous l'a bien
prouvé ces jours derniers. Mais voyons, Léonce,
puisque nous sommes seuls^ à votre avis, parka*
nous maintenant de vos projets.
— De quels projets, ma mère? 11 me semble
que je n'en ai pas d'autres que de rester comme
nous sommes.
42
SUZANNE D*EST0UV1LLS.
— (Test impossible, mon ami, 8*écria viTe-
ment la baronne ; vous oflenseriez mortellement
votre cousine qui vient de vous donner une
grande prevye dWection.
— Toujours ma cousme, murmura Léonce
d'un air smnbre qui rappela ses plus mauvais
jours. Je ne saurais donc désormais rien faire
sans penser à elle? mais c'est un horrible es-
clavage.
— Ahl mon ûls! pouvez-vous oublier ainsi
tous vos engagements? Vous me faites bien
mal.
— Pardon, ma mère! pardon! mais en me
voyant tout-à-Pheure si heureux près de vous,
je ne me suis plus souvenu de rien. Ne pleurez
pas, je vous en supplie! Tout ce que j'ai dit, je
le ferai, en attendant que je fasse tout ce que
vous voudrez.
— Je veux votre bonheur, mon ami, répondit
la baronne en essuyant les larmes que le retour
passager de son fils à ses anciennes habitudes
avait fait couler, et je suis sûre que vous voulez
aussi le mien.
— (Test si vrai, ce que vous dites là, ma mère,
que ce matin j'ai écrit à Verne dans l'espoir
que cela vous ferait plaisir. Voici ma lettre,
continua-t-il, en tirant un papier de la poche
de son habit, et en le présentant à madame
Granval, lisez, et dites-moi si yous êtes con-
tente.
— Oh! mon fils, tu es bien bon, dit la lia-
ronne après avoir lu. Jugez-en vous-même,
Suzanne, si Léonce le permet.
Mademoiselle d'Estouville prit le papier et
lut à son tour la lettre du jeune baron. Voici
ce qu'elle contenait :
« Vous serez étonné, mon cher Verne, d'a-
voir une lettre de moi, car vous savez mieux
qu'un autre que je n'aime pas à écrire; mais
ma répugnance cède au besoin que j'éprouve
de vous dire que je vous aime beaucoup, et
que je sens chaque jour davantage le prix de
tout ce que vous avez fait pour moi.
< Je voudrais vous revoir; je crois même
que le plus grand bonheur qui put m'arriver
serait de passer quelques mois près de vous.
Quand nous étions ensemble, vous me disiez de
belles et bonnes choses que je voudrais enten-
dre encore , parce qu'il me semble que je les
comprendrais mienx aujourd*bai qu'à Tépoque
où vous me les avez dites.
« Adieu, mon cher Verne; si j'avais le pou-
voir de vous exprimer tout ce que je sens pour
vous, cette lettre serait bien longue. Je vous
serre fraternellement U main. »
— Etcs-vous satisfaite, mademoiselle, d»>
manda timidement Léonce en recevant la let-
tre que Suzanne lui rendait?
— Je voudrais être votre sœur pour avoir
le droit de vous dire tout ce que je pense de
ces expressions si vraies. M. Verne sera bien
heureux.
-— Mon fils, dit la baronne, je vais vous fin-
re une proposition qui est un grand sacrifice
de ma part : ces six mois que vous avez deman-
dés, allez les passer à Paris auprès de cet ami
qui a tant de droits à ma confiance et à Totre
affection. Travaillez, causez surU>ut avec luL
Vos anciennes relations, dont vous rctrouverei
aujourd'hui le souvenir vivant dans votre
cœur, vous rendront tout fleu^iie. Qui pouira
mieux vous comprendre, et vous deviner au
besoin, que l'homme qui vous a consacré cinq
années de sa vie. Avec lui voyez le monde^ vi-
sitez nos monuments, instruisez-vous de nos
mœurs, de nos lois, de nos usages, et vous élè-
verez votre esprit au niveau des sentiments de
votre cœur, qui ne me laisse rien, pltu rien,
entendez-vous? à désirer. Que pensez-vous de
ce projet, Suzanne? Puisque vous êtes de la fa-
mille, je veux, je dois presque vous consulter.
— Je crois, madame, que Dieu vous a ins-
pirée comme il inspire toujours les mères, ré-
pondit mademoiselle d'Estouville.
— Je partirai demain, dit Léonce, et j'arri-
verai en même temps que ma lettre.
— Je vous demanderai un retard de vingt-
quatre heures, mon ami, reprit à son tour ma-
dame Granval. Demain vous irez dire adieu à
votre cousine et prendre les ordres de votre
oncle, il est possible que vous puissiez lui être
utile à Paris ; de plus, je trouve <»nvenable
que vous lui donbiez la preuve de confiance de
le consulter. Je vous accompagnerai si vous le
désirez.
— Ce sera comme vous voudrez, ma mère;
mais que vous veniez ou non, vos conseils se-
ront suivis.
Peu d'instants après cette conversation , qui
SUZANNE D*EST0UV1LLB.
43
inonda le cœur de madame Granval, Léonce se
retira. Dès qu*il fut parti , la baronne se jeta
au cou de Suzanne, en s'écriant :
— Ah! je suis la plus heureuse de toutes les
mères! |
— Le lendemain, le temps qui arait été ora-
geux toute la nuit, détint épouvantable sur le
matin, et Léonce partit seul pour Gounrille,
après aToir été prendre congé de sa mère, qni
le trouva dans des dispositions encore meilleures
qae la Teille.
— Madame Granval et Suzanne, déjeûnèrent
tète-à-lète. Elles ne purent parler que de Léon-
ce; la baronne était ivre de bonheur.
Au milieu de ces épanchementis, un domes-
tique entra et annonça qu*une dame qui venait
d'arriver en poste, était au salon et demandait
mademoiselle d'Estouville. 11 remit de sa part
un billet à Suzanne.
Cette voyageuse était madame Reinach, la
dame de compagnie de mademoiselle de Royan.
Celle-ci écrivait à son amie, qu'elle la priait
de partir immédiatement, attendu qu*il n'était
pas convenable qu'elle restât seule à Enghein.
— C'est donc fini dit la baronne tristement.
Vous m'abandonnez.
— Je vous laisse avec votre bonheur, répon-
dit Suzanne, et moi, j'en emporte le doux son-
Tenir, et j'ai la certitude de sa durée.
— Peu d'heures après, la voiture qui emme-
nait mademoiselle d'Estouville, rencontrait à
un quart de lieue du Haut-Mont Léonce qui y
revenait. 11 ne reconnut pas Suzanne, qui était
enfoncée dans un coin et qui tenait un mou-
choir sur ses yeux.
Quand le jeune baron entra dans le salon,
il trouva sa mère en larmes.
— Mademoiselle d'Estouville est partie! s'é-
eria-t-il.
— C'est vrai, mon fils; mais elle m'a chargée
de vous dire qu'elle comptait sur votre amitié,
comme vous pouviez compter sur la sienne.
— N'a-t-elle pas oublié Snap?
— n était couché à ses pieds dans la voiture.
«— Ma mère, mon oncle approuve mon dé-
part. Je quitterai le HautrMont demain.
Xlll.
Environ trois mois après les événements qui
forment la première période de cette histoire ,
e'est-à-dire vers le milieu de septembre, deux
sociétés bien différentes l'une de l'autre occu-
paient deux tables presque contiguês, dans l'une
des salles du café de Paris. La conversation était
fort animée. Voici ce qui se racontait :
— On ne change pas aussi complètement en
si peu de temps, disait le vicomte de Breuil,
charmant sous-lieutenant aux lanciers de la
garde : j'ai vu Granval à Londres, ce prin-
temps ; c'était presque un idiot.
—Je vous accorde tout ce que vous voudrez
pour le passé; mais quant au présent, vous
me permettrez de ne pas consulter d'autres per-
sonnes que moi. J'ai quitté Granval ce matin
chez la duchesse d'Etoges; il y avait huit jours
que nous y étions ensemble ; vous savez ce que
c'est qu'une semaine à la campagne, c'est
comme dix hivers à Paris. Eh bien ! je vous
déclare que Granval m'a paru un homme , je ne
dirai pas remarquable, mais cependant fort
au-dessus du commun des martyrs. U a de la
gravité , de la réserve , une franchise qui n'ex-
dut pas cette politesse digne et naturelle du
cœur, bien préférable, selon moi, à celle de
l'éducation ; il ne parait pas instruit , ce qui
ne veut pas dire qu'il soit ignorant ; il s'exprime
habituellement avec difficulté , mais quelque-
fois avec éloquence : il est noble , généreux ,
délicat. En vérité, mes très chers, si c'est là
ce que notre ami de Breuil appelle de l'idiotis-
me , c'est bien Càcheux pour nous, dont on n'en
peut dire autant.
' Cette équitable et brillante apologie de Léonce
sortait de la bouche du marquis de Versoix ,
capitaine d'état-major , attaché à la place de
Paris. Mais , tenez, voilà Saint-lbal qui est ve-
nu dtner un jour chez madame d'Etoges , il a
beaucoup causé avec Granval : qu'il nous dise
ce qu'il en pense.
Le comte de Saint-lbal était un homme de
vingt-huit ans , aide-major d'une des compa-
gnies des gardes. Il avait une grande réputation
d'élégance, et ses jugements passaient pour
des oracles aux yeux des jeunes gens qui cher-
chaient à imiter sa distinction.
— Vous savez , dit-il , que je dénigre rare-
ment et que je ne loue jamais, parce qu'il est
rare qu'on fasse l'un et l'autre avec équité et
désintéressement ; mais quan(^ on m'interpelle
d'une manière directe , je dis ce que je pense:
eh bien ! le baron Granval est encore un homme
44
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
fort ordinaire ; seulement , qnand on compare
ce qu*il est à ce qu'il a été , on ne peut s*em-
pècher de croire qu^il sera un jour parfaitement
distingué. Cvsi son oncle qui lui a fait cette
réputation d*idiotisme; mais il faut examiner
sUl n*a pas quelques raisons pour le dire. Moi,
je crois en avoir trouvé une : Il est question de
faire une promotion de pairs et d'y comprendre
Granval, qui est Théritier d'une des gloires les
plus pures de l'Empire. Eh bien! son oncle!
M. Loubert , aimerait tout autant que cette pai-
rie lui fût donnée à lui , avec la promesse , car
c*est un excellent père et un très bon oncle ,
d'assurer l'hérédité aux enfants de sa tille, qui
doit épouser Granval.
— Ce serait un calcul diabolique, s'écria
Vcrsoix.
— Vous êtes tous charmants, poursuivit
Saint-Ibal avec un imperturbable sang-froid.
Vous ne savez donc pas que M. Loubert est
député , et que son amour pour le pays s'in-
quiète de l'idée qu'un caprice de ses électeurs
peut le faire rentrer dans la yie privée .Une fois
pair , son patriotisme sera tranquille ; car, tant
qu'il vivra , il pourra servir la France et la dy-
nastie, qu'il confond dans son inépuisable dé-
yoûment.
— Mais en causant ainsi, ditYersoix, nous
oublions l'heure du spectacle , et si nous vou-
lons aToir quatre stales il faut nous hâter ;
nous reprendrons plus tard , si vous le voulez ,
notre conversation. Les jeunes gens sortirent
A peine eurent-ils quitté leur table , qu'un
des grands seigneurs de l'industrie qui étaient
à la table voisine, interrompit la description
qu'il faisait d'une nouyelle machine qu'on ve-
nait de lui envoyer d'Angletere , pour dire :
— Avez-vous entendu la conversation de ces
messieurs?
— As pariaient de Loubert , n'est-ce pas? re-
prit un autre.
— Et ce qu'ils en disaient est fort important ;
il parait que le ministère ya lui donner la pairie
2t que sa filn: épouse son cousin , le baron
Granval, ajouta un troisième.
— Un crédit de cinq ou six cent mille francs
dans une maison de banque lui serait plus
utile, ajouta un autre convive.
— Qui vous a mis. au fait de la situation fi-
nancière de Loubert?
— n 8>st adressé à moi pour avoir un cré-
dit ; mais les garanties qu'il m*a proposées ne
m'ont pas paru suffisantes.
— n a cependant des immeubles considéra-
bles et magnifiques en Normandie. *
— Sur lesquels sa fille a des reprises impor-
tantes à exercer, reprises qui sont protégées
par une hypothèque l^e , c'est ce qui Dut
que Loubert ne peut pas emprunter.
La conversation fut ensuite portée sur wê
autre terrain; mais nous n'en rapporterons {»as
la suite par respect pour les oreilles de nos kc*
teurs. Les industriels de œ temps-là ayaient
au cM le même langage que les graads sei-
gneurs d'aujourd'hui dans leurs salons^
De ce qui précède, on doit conclure que les
afiaires de M. Loubert étaient embarrassées ; et
que l'intègre député poursuivait toujours ses
projets ambitieux au sojel de la pairie, en nè-
me temps que l'eieellent onde n'nbinilni— il
pas celui de faire accepter à Léonce ses uséms
pour la dot d'Êléonore. Oo a yu aussi qm le
jeune baron était à Paris, qu'il y fréqoenlallia
bonne compagnie, et que si l'on en croyait le
marquis de Versoix et le comte de SainIrIkaU
son changement devait avoir fait encore 4cs
progrès. Quant à Suzanne, etts était toujours h
Enghien, chez mademoisette de Royan, et l'exb-
tence de ces deux jeunes fiUes était la plus
douce qui se puisse iasaglner. Madame Gian-
yal n'ayait pas encore ^té son chAtean du
Haut-Mont pour revenir à Paris, nais elle px*
nait patience, grâce aux lettres de Léonce «i à
celles de son ami Verne , ayec lequel il nméi
dans la plus tendre et la plus étroite intimilé.
La yie que menait Léonce depuis son ai^ée
à Paris, était à hi fois sérieuse et brillante, oc-
cupée et frivole. Le matin, dès que le jour fia-
raissait, il était près de son ami Verne, et là il
travaillait comme Félève le plus docile et k
plus intelligent, à côté du mahrele plus éclaâré.
A midi, on déjeànait, et ensuite Léonce allait
passer deux ou trots heures dans les bureaux
de son onde. Le reste de la matinée et toute lu
soirée appartenaient au monde et au plaisir.
XIV.
L'habitation de la duchesse d'Eloges, ehet
laquelle fronce avait été passer quelques jours.
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
45
située dans la paortie la plus riante de la
Tallée de Montmorency. .
Ia duchesse d*Ëtogev était Tente depuis dix-
huit mois, et nous aous hAterons d*ajouter
qu*ëAe Tenait d*aToir Tîngt-cinq ans. Au phy-
sique, elle représentait dans toute sa^cieuse
Térilé* le type élégant et noble des grandes
dames d^autrefois, en même temps qu'elleoffrait
an moral la personniflcation complète des
ftmnesd'aagourd*hui. Elle était grande, srelte,
awec un port de tète admirable, des mains de
fée et des pieds de déesse.
Pendant le règne de Napoléon ,. une sœur du
féflÉml baron de rempireGranvid, atait épousé
on oncle de la jeune duchesse , ce qui consti-
ttait vue sortie dMiance entre les deux fa-
K Toutefois,, pour être vrai, il faut dire
cette aHiance n^arait amené dea relations
depuis répoque où le monde, dont les
fenriiaarrratent juaqu'àmadame d'Etoges, avait
mmm nr é à s'occuper duehangement iflespéré
sonrenu dans Tétai morat du» jeune baron.
La noblesse de sentiments de Léonce , la
^isltactîo* nainrelle de ses manières, sa ré-
eenti iaitiation à hi Tîe de Hutelligenoe, et,
paortaut dire^ sa grande: fbrtaae et son élé-
^a$iam probable à la première dignité de la
■MwehieooaBtiUitioDneUeraTaient rendu plus
important dans le monde qu'il ne croyait Tètre, .
eft il était deveau, sans s'en douter, le person-
ne le plus recherché da cercle de madame
4ffilbge».
Fendant la même aoiréa qui avait réuni au
calé de Paris les personnes dont nous avons
parié, Léonce, qui d^ait quitter le château le
lendemain, se promenait à cheval avec ma^
dame d'Etoges, dans le bois de Montmorency.
Peaiant lea jours précédents, la duchesse s'é-
taH livrée au même exercice, en compagnie des
hétes nombreux qu'elle avait chez elle, et ce
jflttp4à, restée seule aveo son jeune parent,,
etts n'avait pa» cru devoir se refuser au désir
qu'il lui avait témoigné de Dure une dernière
proaaenade en tèle44ète avee eMe. Gomme il
wtj airait pas eu d'embarraa dans la demande,
1 0^7 airait pa» eu d'hésitation dans le consen-
tement; et d'ailleurs madame d'Etoges était
lua'de ces femme» qui ne se nmntrent jamais
grades sans nécessité : eUes sont sûres d'elles,
eela U»r suffit.
Léonce venait de mettre pied à terre pour
ramasser sa cravache, qu'il avait laissée échap-
per, lorsqu'il se sentit saisir par les deux
épaules. 11 se retourna brusquement, et il se
trouva face à face avec un énorme ié rier qui
se mita lui lécher familièrement le visage.
Une vive rougeur colora les joues du jeune
baron, pendant que la duchesse, attribuant
son émotion à la surprise, lui dit en riant :
— Mon cousin, je ne savais pas que vous
eussiez un ami aussi intime dans ce pays.
— Ce chien m'a appartenu , Madame , répon-
dit Léonce en abandonnant complaisamment
sa tète aux caresses du lévrier , et je suis vrai-
ment heureux de le revoir.
— Je m'étonne que vous ayicz fait le sacri-
fice d'un si bel animal, et si on ne vous l'a pas
volé , je suis bien tenté de croire...
Avant que la duchesse ait eu le temps dV
chcver sa phrase, deux jeunes personnes mon-
tées sur des ânes, accompagnées d'une dame
âgée, et suivies d'un domestique, sortirent
d'un petit sentier qui aboutissait au chemin
dans lequel se trouvaient Léonce et madam*"
d'Eloges.
Dès que le lévrier eut aperçu la champêtre
cavalcade, il s'élança à sa rencontre, comme
s'il lui portait une nouvelle, puis il revînt au-
près de Léonce qui ^mblait oublier qu'il était
convenable qu'il remontât à cheval.
Les deux jeunes filles traversèrent le chemin
pour reprendre le sentier qui continuait de
l'autre côté. L'une déciles accorda une gra-
cieuse inclination de tète à Léonce , qui y ré-
pondit par un salut respectueux, mais visible-
ment embarrassé. Puis il accompagna du regard
la petite cavalcade, qui disparut bientôt dans
le feuillage. Le lévrier resta encore quelques
instants couché aux pieds du jeune baron, qu'il
ne quitta que lorsqu'il l'eut vu mettre le pied à
rétrier; alors il s'engagea aussi dans le sentier,
en retournant de temps en temps la tête, comme
pour savoir s'il n'était pas suivi. Prcsqu^aussi-
tôt Léonce rejoignit la duchesse, qui avait mis
son cheval au galop, par dépit, par fierté et par
délicatesse*
— Je sais maintenant que ce chien ne vous a
pas été volé, lui ditrcUe après quelques minutes
de silence. Mon coiisin , vous avez des secrets
pour vos amis. Gela n'est pas bien.
4a
SUZANNE D*EST0UV1LLB.
— Je n*ai pas de secrets, Madame, répartit
Léonce. J'ai donné ce chien à une personne
que ma mère aime beaucoup, et qui a été très
bonne pour moi pendant un séjour qu*elle a
fait chez nous, en Normandie, ce printemps.
— Et comment se nomme cette personne ?
» C'est mademoiselle Suzanne d'EstouTiUe.
— Suzanne d'Estouville , dit madame d*E-
toges en paraissant réfléchir : ce nom ne m*est
pas inconnu. Ah ! je me rappelle maintenant...
c'est celui d'une jeune personne qui est aux
eaux d'Enghien, chez une de ses amies, ma-
demoiselle Glaire de Royan , une pauvre or-
phehne qui a fait, il y a quelques mois, une
succession de deux millions.
— (Test effectivement chez mademoiselle de
Royan que doit être mademoiselle d'Estouville,
reprit Léonce avec une préoccupation visible.
— Mon cousin , si j'avais su cela plus tôt, je
me serais fait un véritable plaisir d'engager
cette amie de madame votre mère à venir chez
moi ; j'aurais été charmée de vous réunir, con-
tinua-t-elle en regardant attentivement Léonce.
— Et moi , répondit celui-ci sans hésitation,
j'aurais été bien heureux de la revoir.
Madame d'Etoges, ayant satisfait à tout ce
que la politesse la plus affectueuse et la plus
recherchée exigeait d'elle, ne jugea pas à propos
de continuer cette conversation. On approchait
d'ailleurs du château, où se trouvaient déjà
réunies quelques personnes venues de Paris ou
des habitations environnantes.
Le ministre influent du cabinet de cette
époque était du nombre des premières. Ancien
ami du duc d'Etoges, il venait quelquefois vi-
siter la duchesse, dont il appréciait l'esprit et
dont il ménageait l'influence sans la redouter.
— Monsieur le comte, lui dit la duchesse
après avoir adressé un gracieux sourire à ses
autres visiteurs, je vous demanderai la per-
mission de vous quitter quelques instants pour
me débasras^r de mon habit de cheval : mon
cousin, continua-t-elle en se retournant du côté
de Léonce, veuillez, je vous prie, me rempla-
cer pendant mon absence qui ne sera pas
longue.
Léonce s'inclina respectueusement.
— Monsieur le comte, lui dit la duchesse
eu s'adrcssant de nouveau an ministre , per-
mettezHnoi aussi de voos préientee le ÏMnm
Granval, mou parent.
Le ministre et Léonce se rapprochèrent l'un
de l'autre et ils se mirent à causer. '
Une demi-heure après, quand madame d'E-
toges rentra dans le salon, ils causaient encore.
Léonce, à l'arrivée de sa cousine, se retàra à
l'écart.
— Madame la duchesse, dit le ministre en
s'avançant dans la direction d'une porte ouverte
sur le jardin, pour indiquer qu'il désirait un
moment d'entretien conGdentiel, je viens d'é-
prouver une grande et agréable surprise : votre
jeune parent est à merveille, et ce n'est pas do
tout ce qu'on m'avait dit de lui.
— Je suis charmée qu'il vous plaise, et^
entre nous, j'y comptais un peu : c'est un
homme vraiment distingué; et si jamais, con-
tinua la duchesse avec une négligence pleine
de finesse, les faveurs du gouvernement vien-
nent le chercher, elles tomberont, comme de
coutume, fnr un sujet bien digne.
— Ce tébioignage me confirme dans l'opi-
nion que je me suis faite tout-M'hcore, répon-
dit galamment le ministre ; mais je ne m'ex-
plique pas alors l'insistance que met un de nos
députés, oncle du baron Granval, à nous per-
suader que son neveu est un homme tout-à-foil
incapable.
— Il l'a vu si longtemps comme cela, dit
la duchesse en souriant... et il y a des gens
pour lesquels il est si difficile de passer, d'une
idée à une autre : M. Loubert est peut-être de
ce nombre.
Le ministre parut réfléchir un moment, puis
il suivit madame d'Etoges qui rentrait dans le
salon.
Dans la soirée, après le départ du ministre^
la duchesse dit à Léonce, dans un de ces mo-
ments de conversation particulière :
— Mon cousin, je sais que vous avez fisit
une conquête, et j'espère que vous en profi-
terez.
— Je tAcherai, madame, quoique je ne
comprenne pas encore où tout cela peut me
conduire. Je suis fort timide, et je n'ai pas le
droit d'être ambitieux.
— Eh bien ! ayez-en le courage en attendant
que vous en ayez le droit, ce qui arrivera on
jour, j'en suis certaine. Pour le moment, îi ne
SUZANNE DESTOUVILLE*
47
s*agit que de vous Caire présenter au roi. Si vous
▼oalez, je tous donnerai demain une lettre
pour mon oncle , le duc de *^*, premier gentil-
homme de la chambre ; vous .'ui exprimerez
Totre Toeu, et il tous applanira toutes les dif-
ficultés, qui se réduisent d*ailleurs à peu de
chose.
Le lendemain, Léonce était de retour à Paris,
muni de la lettre de madame d'Etoges. D avait
fait le trajet à cheval, et il s'était promené
longtemps dans les bois de Montmorency et
d*Enghien avant de reprendre franchement la
grande route de Saint-Denis.
Léonce, de retour à Paris, avait repris sa vie
accoutumée, pour tout ce qui avait rapport à
ses occupations de la matinée ; mais dès que
le soir venait, au lieu d'aller dans le monde ou
au spectacle, il se réunissait à son oncle et à
Eléonore, qui avaient déjà fait leur établisse-
ment d'hiver. Ces soirées étaient habituellement
tristes. H. Loubert y paraissait préoccupé;
Léonce y apportait une mélancolie dont il igno-
rait la cause, et Eléonore semblait inquiète de
ces dispositions de son père et de son cousin.
— Léonce a quelque chose , dit un matin
M. Loubert à Eléonore. Si tu veux, après notre
diner,jeme retirerai un instant dans mon ca-
binet, et vous pourrez avoir une longue expli-
cation ensemble.
— Mais, mon père, je n'ai pas le droit de de-
mander à mon cousin pourquoi il est triste^ Je
ne suis pas encore sa femme et je ne le serai
peut-être jamais ; néanmoins, ajouta Eléonore,
si mon cousin vient ce soir j'aurai une explica-
tion avec lui, je vous le promets : le désir de
TOUS complaire me donnera la force de vaincre
ma répugnance pour une démarche de cette
nature.
Cette promesse rassura M . Loubert, et il quitta
sa fiUe, fort satisfait de sa soumission, et alla
faire un tour dans ses bureaux. H y trouva
Léonce.
— Descendras -tu diner aujourd'hui avec
Dous Y lui dcmanda-t-il.
— Certainect^nt, mon oncle.
— Ten suis charmé. Mais que diable fais-tu
là? Ce registre n'a rieu de commun avec les
aflaires courantes. C'est fort indiscret à toi d'a-
Toir été le déterrer dans Tendroit où Je l'avais
mis. Ce sont de vieux comptes qui ne signifient
plus rien depuis longtemps.
Léonce ferma le registre et il alla le remettre
à la place où il l'avait pris. Il semblait profon-
dément triste, et cette tristesse inquiéta M. Lou-
bert, qui eut peur d'en connaître la cause. Pour
s'en assurer, il lui dit :
— Eh bien ! prends-tu goût aux affaires î
— Non, mon oncle ; mais je m'y attache par
mon vif désir de vous être utile.
— Ainsi tu ne feras aucune difficulté de te
charger de nos usines de Courville-le-Bas aus-
sitôt que nos intérêts seront tout-à-fait com-
muns.
— Aucune, mon oncle, si cela peut tous être
agréable.
« Il ne sait rien ! pensa M. Loubert aTCC un
inexprimable soulagement : ma foi, je l'ai
échappé belle !
— Nous reviendrons une autre fois sur ce
sujet, mon ami, dit M. Loubert. Je vais faire
un tour à la Bourse. Nous nous retrouverons
à l'heure du diner.
Le dîner fut silencieux, comme il arrive ton-
jours quand personne ne peut dire tout haut ce
qu'il pense tout bas. A la fm du dessert, M. Lou-
bert demanda à sa fille si elle avait besoin de
lui pour sortir, et sur sa réponse négative, il
lui dit qu'il n'était pas fâché d'avoir une soirée
complètement libre pour pouvoir faire, aux en-
virons de Paris , une course qu'il remettait
depuis une semaine. En même temps il donna
l'ordre de faire avancer sa voiture immédiate-
ment.
— Puisque vous ne sortez pas, ma cousine,
dit Léonce, voulez-vous être assez bonne pour
m'accorder un moment d'entretien?
— Si mon père le permet, je ne demande
pas mieux, mon cousin.
— Vos affaires ne me regardent pas, répon-
dit M. Loubert, avec sa jovialité d'autrefois ;
ainsi faites ce que vous voudrez.
M. Loubert ayant prononcé ces mots, se di-
rigea vers le Testibule, à la sortie duquel sa
voiture l'attendait déjà. Léonce offrit le bras à
sa cousine , et ils passèrent tous deux dans le
salon.
L^attitude du jeune baron était digne, tnste,
résolue; on voyait qu'il agissait sous l'influence
d'un parti pris , mais qu'il y aTait en lui plus
4^
SUZANNE D^ESTOUVILLE.
de résignation qne d*entra!nemcnt. Eléonore»
instinctivement inquiète, Toulut étudier sa
t)hysionomie ; son regard dut se baisser deyant
la fermeté mélancolique et douce de celui de
I^ace. Cette nature à peine développée domi-
nait déjà la sienne.
— Eléonorc, lui dit-il d^une voix affectueuse
et grave, et en hii prenant la main, j^avais ob-
tenu, grâce à vous , je ne Tai pas oublié , que
notre mariage fût différé de six mois. Ce délai
n*est qu'à moitié écoulé, et cependant je viens
vous demander de vous épouser dès à pré-
sent.
— Mon cousin, c^est à mon père et à votre
mère qu*il faut vous adresser, répondit Eléo>
nore d^une voix tremblante.
Léonce s'arrêta un momcn'^ : il paraissait en
proie à une émotion vraiment douloureuse.
— Parlez, mon cousin, murmura Eléonore.
-^ Si je n'écoutais que mon inclination, re-
prit Léonce avec effort , je ne vous épouserais
pas. Je ne saurais dire pourquoi, mais il y a en
vous quelque chose qui froisse mon cœur, et
qui préoccupe tristement mon esprit, le vous
aime comme Tenfant du frère de ma mère,
Eléonore ; mais je sens que je ne vous aimerai
jamais autrement : c^est à vous de voir si cette
affection restreinte par sa nature vous suffira.
— Je n*aî pas le droit d^en exiger une au-
tre, repartit fièrement mademoiselle Loubert :
c*est même de tous les sentiments que j'aurais
pu vous inspirer celui auquel il me sera le plus
facile de répondre... Maintenant, continua-t-elle
avec une légère altération dans la voix, aurez-
vous la bonté de me dire pourquoi vous vou-
lez m'épouser , si c^est un si grand sacrifice
pour vous.
Et mademoiselle Loubert se détourna pour
cacher une larme de dépit qui avait de la peine
à se détacher de sa paupière.
—Mes raisons sont graves, croyez-moi; elles
vous touchent de près, je vous le jure. Redites-
mol donc encore une fois que voua voulez ab-
solument les connaître, et que votre main est
à ce prix. Je ne parlerai qu'à cette condition.
— Parlez alors, repartit Eléonore; car j.e ne
serai jamais la femme d'un homme qui veut
m'épousor comme on aecompllt les conditions
d'une gageure, et qui ne daigne pas même dire
à combien se montent la perte à laqadle il
s'expose, s*il ne gagne pas.
— Eh bien ! ma cousine, apprenez 4e«e...
En ce moment, la porte du adod ir*0Qvnf
brusquement, et un domestique aniMNif» ba-
demoiselle d'EstouviUe , qu'aocompagniieaf
madame Reinach et mademoiselle CUiiv de
Royan.
Le salon de Thôtel Loubert était plongé éam
la demi-obscurité d'un crépuscule d'automne,
lorsque madame Reinach, Claire et Suzanne y
entrèrent : gràee à cette circonstance, eUes ne
s'aperçurent pas de l'émotiondes deux fiancés;
elle empêcha aussi Eléonore de remarquer le
trouble de Léonce à l'arrivée de mademoiselle
d'Eslouville.
Suzanne présenta Claire et madame Reinach
à Eléonore, et, après avoir reproché à ccUe-ci
de ne s'être pas chargée elle-même de lui an-
noncer son retour à Paris, qu'elle avait appris
par une lettre de madame Granval, elle exprima
de la manière la plus naturelle et la plus gra-
cieuse à Léonce le plaisir qu^cUe éprouvait à le
revoir.
Quelques minutes après, lorsqu*on Apporta
des lumières , mademoiselle Loubert avait re-
pris son calme habituel ; un regard furtif qu'elle
jeta sur son cousin lui prouva qu'il était moins
avancé qu'elle dans la science de la dissimula-
tion, et cette découverte doubla son assurance.
Un sentiment plus facile à comprcndi^ qu'à
analyser lui fit prendre la résolulionf d*ôtre
charmante , et elle y réussit presque sans ef-
fort. Avec une grâce qui ressemblait presque à
de l'aflcction , elle témoigna à Suzanne là Joie
que lui causait sa visite, et elle la rcmcrtla dé-
licatement d'avoir eu la bonne pensée d'enga-
ger mademoiselle de Royan à raccompagner.
Celait, disait-elle, un cxcefient moyen d*éxpli-
quer sa résistance à toutes les instances qa*on
lui avait faites pour l'engager à prolonger son
séjour en Normandie.
Cet accueil toucha vivement Suzanne', et-,
dans sa droiture, elle en conclut qn'âéonore
était heureux et aimée. H lu sea^Ua^aeeelle
pensée lui faisait du bien.
— A vez-vous des nouvelles récente» db ma-
dame votre mère? demanda-t-eUe à Léoaee,
qui restait sombre et sileneteux an mâîen
d'une conversation généraieel
— fcn ai reçu ce matin, répondit-il, et i'cs-
pcrc qiic je la reverrai bientôt , car je lui ai
«^rit avant-hier pour la prier de hAtur son re-
— Vous scriei bien aimable, mademoiselle,
bil Claire à Éléon_prc, de prier en mon nom
rnoiisicur totrc père de tous amener un de ces
jours à Enghien. S'il y consent, j'espère que
H. Granval Toudra bien tous accompagner.
Léonce s'inclina respectueusement, mais il
garda le silence.
~- Vous allez au devant de mm tœux, répli-
qua vivement Ëlconore, car je voulais vous
demander ce que vous avez la bonté de m'or-
Trir. Mon cousin, vous viendrez avec nous.
D'est ce pas? continua-t-clle en se retournant
du côte de Léonce.
Cette inlcrpcllation directe produisit i'elTet
<|uc mademoiselle Loubert en attendait. Léonce
comprit que sa tacilurnilé était un tort et un
ruliculc, et, malgré la surprise pénible que lui
élisait le calme de sa cousine , il put assez
prendre sur lui pour répondre convenablement
m prévenances dont il était Tobjet; il alla
même jusqu'à rappeler à mademoiselle de
Royan qu'il avait eu l'honneur de la rencon-
trer en Allemagne.
— Je ne l'ai pas oublié non plus, dit-elle
gracieusement; ainsi c'est une ancienne con-
naissance que nous renouvellerons, l'aurai un
grand plaisir à parler de Tœplitz avec vous.
Une vive rougeur colora subitcmentle visage
de Léonce; il venait de retrouver dans sa mé-
moire le souvenir d'une parcimonieuse aumône
qu'il avait laissé tomber un jour dans la bourse
de mademoiselle de Hojan. Suzanne, qui l'ob-
servait, devina la cause de son trouble, et elle
se disposait à donner un autre cours à la con-
versation, lorsqu'à sa grande surprise L^oce
l'en empêcha.
— Si jamais mademoiselle de Royan quête
pour les pauvres, dit-il, j'espère qu'elle voudra
bien s'adresser à moi ; j'ai à réparer vis à vit
d'eux et vis à vis d'elle.
— Que voulez-vous dire, mon cousin? de-
manda Ëlconore, qui n'était pas dans le secret
du noble regret de Léonce.
— Je veux dire , ma cousine , que lorsque
j'ai vu mademoiselle de Royan pour la pn-
miëre fois, je ne connaissais pas encore le boa-
00
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
heur qu^on éprouve à faire du bien à ses sem- |
blables, car la générosité sans bornes d'un ange
ne ni'a\ait pas enseigné les mystérieuses joies
de la charité. Tout ce que je sais aujourd'hui ,
tout ce que je acns, je le dots à cette précieuse
initiation; je ne roublierai jamais!
Et le visage assombri de Léonce devint ra-
dieui pendant qu'il prononçait ces paroles.
Suzanne, pour la première fois de sa vie, fut
obligée de dissimuler ce qu'elle éprou\'ait, car
toute sa modestie ne lui permettait pas de se
cacher à cUe-mèmc que c'rlail à clic que Léonce
venait de faire allusion. Elle avait vu, d'ailleurs,
pâlir Êléonore.
Suzanne rompit la première un silence qui
commençait à devenir embarrassant pour tout
le monde.
— Ainsi, voua viendrex nous voir à Enghien?
dit-elle affectueusement à Eléonore.
— Je vous le promets.
— Et M. Léonce vous accompagnera?
— J'ai des raisons de croire qu'il le fera si
vous le lui demandez.
— Chargez-vous-en , pour que ce soit plus
sûr.
•^Gomment voulez-vous qu'il m'écoute? il
me regarde déjà comme sa femme.
^- Ma chère Suzanne, dit Claire, je serais
disposée, comme vous , à m'oublier ici ; mais
madame Rcinach me fait des signes que je crois
comprendre : il est tard, et nous avons un trajet
de trois lieues pour retourner chez nous. Vous
le parcourrez bientôt, je l'espère, continua-
t*elle en se retournant du côté de mademoiselle
Loubcrt et en adressant un gracieux regard à
Léonce.
*— J'ai à cet égard toutes les promesses que
nous pouvons désirer, s'écria Suzanne; aussi je
pars le cœur bien content de tout ce que j'ai
vu et entendu.
Eléonore accompagna les trois habitants
d'finghicn jusqu'à leur voiture, puis elle re-
monta en toute hâte au salon où Léonce l'atten-
dait, le front caché et comprimé dans ses deux
mains.
— Mon cousin , vous venez d'être hie» heu-
reux, n'est-il pas vrai? lui dit madinmisrlle
Loubcrt avec une ironie qu'il n'eut pas Tair de
remarquer.
«-Pourquoi n'en eonviendrai»»jc pas, Eléo-*
norc ? si , comme je le pense, tous faites allu-
sion à la visite de mademoiselle d'Estouvillc, je
dois avouer qu'elle m'a causé un véritable
bonheur.
— Voilà qui est peu flatteur pour moi, à
qui vous ne dites jamais de semblables choses.
— C'est tout simple , je vous vois tous l s
jours... Ensuite, reprit Léonce après unmo-
ment d'hésitation, j'ai pour la personne dont
nous venons de parler une affection que je d
puis éprouver pour qui que ce soit au monde.
^ Que ne l'épousez-vous, puisqu'il en est
ainsi? répartit ironiquement Eléonore. Vous
êtes bien sûr qu^elle ne vous fera pas de cood>- |
tions comme moi. I
— D'abord, je ne suis paalibre, nia cousine; '
vous le savez mieux qu'un autre.
^ S'il ne tient qu'à cela, je vous rends votre
parole.
— Ce n'est pas seulement à vous que je l'ai
donnée... D'ailleurs, mademoiselle d'Estouville
est trop pauvre.
— Ainsi , c'est uniquement pour ma fortune
que vous m'épousez ?
— Non , Eléonore, reprit tristement Léonce.
Plût à Dieu que je n'eusse qu'un semblable
motif.
— Vous ne parlez que par énigmes aujour-
d'hui ; il me semble cependant qu'il serait
temps de vous expliquer clairement... Tai le
droit de l'exiger.
— Je l'avais oublié, pardon! Eh bien! quand
je vous ai dit que mademoiselle Suzanne était
trop pauvre pour que je songeasse à demander
j Fa main , j'ai voulu dire qu'elle était trop noble
et trop fière pour consentir à épouser un homme
qui n'aurait que la fortune à lui offrir. Mais
quand vous dites, Eléonore, que c'est pour
votre argent que je veux m'unir à vous, etqun
je vous réponds : plût à Dieu que je n'eusse
qu'un semblable motif; je veux vous faire en-
tendre que j'en ai un bien plus impérieux;
seulement j'aurais voulu ne vous le faire con-
naître qu'après notre mariage.
— Je ne subirai jamais une semblable humi«
liation.
— Vous me l'avez déjà dit , et je l'ai com-
pris. Apprenez donc , ma cousine , que votre
pau V re pè rc est ru i né .
— C'est impossible, répondit Eléonore c\\
SUZANNE D'BBTOUVlLLe.
il
pâlissant, malgré son doute qui était sincère.
— JM^ore si c^est impossible , mais je sais
que cela est.
->Eh bien! quand mon père serait ruiné,
moi je ne le suis pas? Ma mère m'a laissé deux
mlllrons; il n*y a pas de puissance humaine
qui aille droit de m'cnlever cette fortune.
— Je le sais , Eléonore ; mais il y a un sen-
timent diTin qui doit vous inspirer le besoin
d'en faire le sacrifice , c'est le désir de sauter
l'honneur de votre père.
— Expliquons-nous, mon cousin, dit froide-
ment Elénore.
— Votre père, dans l'espoir d'augmenter
Totre fortune en même temps que la sienne, a
engagé tout à la foisTos capitaux et les siens...
Eh bien! en réunissant tout, il ne parviendrait
encore que bien difiicilcment à Oaire honneur
à ses aiîaires , si je n'étais pas là, ma cousine,
pour l'aider à sortir sans tache de l'épreuve
terrible à laquelle la Providence le soumet,
ainsi que vous. Eléonore , ajouta Léonce, d'un
ton de reproche , tout à la fois triste et doux ,
eompreneZ'Vous pourquoi je ne me regarderais
pas comme libre , alors même que vous me
rendriez ma parole, et eroye^^vous encore que
c'est pour votre fortuno que je veux vous
épouser ?
•- Je vois, mon cousin, que vous pousses la
générosité jusqu'il ses dernières limites, et j'en
luis bien reconnaissante, l'accepte donc votre
sacrifice, continua-t-clle en lui tendant la main
avec plus de grâce que d'abandon ; seulement
jo tâcherai qu'il soit moins grand que vous ne
voulez le faire.
Léonce allait demander l'explication de cette
parole, lorsque le bruit d'une voiture annonça
le retour de H. Loubert ; il n'eut donc que le
temps de supplier sa cousine de garder un pro-
fond silence sur tout ce qu'il lui avait révélé.
Eléonore lui promit la plus grande prudence.
En ce moment son père entrait dans le salon.
— Est-ce que vous avez eu du monde ce
toirt dcmaiida-t«il d'un air contrarié , en dési-
gnant de la main des fauteuils qui n'étaient pas
fangi's dans leur ordre accoutumé.
Eléonore répondit alTirmalivcment ; puis elle
raconta dans les plus grands détails la visite
i|n elle avait reçue et l'invitation toute aimable
ée mademoiselle de Royan* Sa présence d'esprit,
son calme, confondaient Léonce. M. Loubert
paraissait furieux.
— Ma cousine ne vous dit pas tout, mon bon
oncle, reprit à son tour Granval : avant l'arrivéci
de ces dames et après leur départ , nous avons
eu une longue conversation ensemble , et nous
avons formé des projets auxquels il ne manque
plus que votre sanction et celle de ma mère.
-^ Et de quoi s'agit-il ) demanda M. Loubert
dont la physionomie s'illumina subitement.
— Il s'agit pour moi , que j'ai pour voua
l'aiTcction d'un fils , et que je voudrais avoir le
droit de vous nommer mon père.
— Enfin 1 s'écriaM. Loubert du tond^un hooH
me auquel on enlève un poids immense qui
étouffait son cœur. Vous vous êtes donc enten-
dus ? c'est bien heureux ! Léonce, il ftiut mainte*
nant que tu écrives à ta mère de hàler sog
arrivée.
— C'est inutile , cher oncle. Ma mère a été
avertie de mon désir depuis deux jours, et je ne
serais pas étonné qu'elle eût déjà quitté le Hauft»
Mont.
— Diable ! comme tu mènes les afiaires main-
tenant. Quand tu seras à la tète de nos usines
de Courville-le-Bas tu gagneras des millioae.
Qu'en dis-tu, Eléonore?
*- Je dis, mon père, que nous parlerons de
cela quand nous réglerons mes comptes de tu-
telle, mais que rien ne presse pour le moment»
A ces mots de comptes de tutelle , le visago
épanoui de M. Loubert se couvrit d'une mor-
telle pâleur ; on eût dit que le pauvre homme
allait s'évanouir. Eléonore ne douta plus de os
que son cousin lui avait appris.
-* Tout s'arrangera , interrompit vivement
Léonce en serrant la main de son oncle avec
unie chaleureuse cordialité. Ce n'est pas la for*
tune d'Eléonore que j'épouse : c'est le repos ^
c'est le bonheur du frère de ma bonne mère, si
longtemps malheureuse par moi , que je veux
assurer. Dormez en paix , monsieur Loubert ,
continua-t-il en s'avançant vers la porte pour
se retirer ; et vous, Eléonore, songez à la priëFC
que je vous ai faite. »
Le père et la fille courbèrent la tète : l'un se
souvenait d'avoir dit un jour • « Ce n'est pas
ton mari que tu épouses, ce sont ses terres, ses
herbages, ses rentes sur l'Etat, son titre do bar
ron.v L'autre venait, il tt'y avait qu'un momcQl,
!»
SUZANNE D^BSTOUVILLE.
d^accuser son cousin de ne la prérérer qu'à cause
de sa fortune.
Tous deux se retirèrent sans proférer une
parole.
XV.
Quand Léonce était arrivé à Paris, Verne
s'était empressé de se rendre au désir qu'il lui
avait témoigné de le voir s'établir près de lui ^
de sorte que les deux amis commençaient et fi-
nissaient toutes leurs journées ensemble , sans
compter qu'ils se réunissaient souvent dans la
matinée. Verne ne se couchait jamais que Lé-
once ne fût rentré : ce n'était plus un devoir
qu'il remplissait, c'était un bonheurdont il jouis-
sait, même en l'attendant.
Ce soir là , il fut surpris de voir entrer Léonce
beaucoup plus tôt que d'ordinaire dans sa cham-
bre à coucher ; il crut aussi remarquer quelque
altération dans sa figure ordinairement calme,
même quand elle était triste.
— Je ne vous attendais pas encore, mon ami*
lui dit-il; j'espère qu'il ne vous est rien arrivé
de fâcheux.
— Je l'espère aussi, Verne; cependant je viens
de prendre une grande résolution... J'épouse
Eléonore très prochainement... Que pensez-vous
de ce parti?
— Je n'ai rien à en dire puisqu'il est pris et
qu'il réalise un vœu de votre excellente mère ;
mais vous savez que votre cousine n'est pas la
compagne que j'avais rêvée pour vous.
— Ni moi non plus, mon ami ; il me semble
même que je viens d'accomplir, ou du moins
d'assurer le malheur de ma vie, et cependant je
ne m'en repens pas.
— Vous me faites frémir, Léonce ! Mais pour-
quoi avez-vous pris cette résolution sans atten-
dre votre mère ou sans la consulter par une let-
tre? J^aime à croire que vous étiez parfaitement
libre de le faire.
— J'étais libre et je ne l'étais pas, Verne; car
j'aurais fait une mauvaise action en renonçant à
épouser ma cousine. Maintenant , si vous me
demandiez pourquoi, mon ami, je serais obligé
de ne pas vous le dire, parce qu'il y a dans toute
cette affairo un secrotquine m'appartient pas.
— Je respecte vos nobles scrupules , mon
ami, répondit M. Verne ; et celui qui voit le fond
ih votre cœur devient bien indifTérent sur tout
h reste. Néanmoins, tout ce que vous m'appre-
nez m'afflige profondément , car je redoute la
générosité de votre caractère autant que je l'ad-
mire, et je souhaite bien vivement l'arrivée de
madame votre mère. Mais, j'y pense! votre va*
let de chambre a déposé ce soir sur mon bureau
quelques lettres à votre adresse ; ne voulez-vous
pas en prendre connaissance?
Léonce reçut ces lettres qui étaient au nom-
bre de trois, et après en avoir examiné les adres-
ses, il les ouvrit et se mit à les parcourir négli-
gemment.
La première était la réponse du duc de **\
premier gentilhomme de la chambre du roi :
elle annonçait que Sa Majesté recevrait mon-
sieur le baron Granval, le dimanche suivant,
après la messe.
La seconde contenait , pour le même jour ,
une invitation à diner du ministre que Léonce
avait rencontré chez madame d'Etoges.
La troisième était un billet de cette dernière;
nous allons le transcrire en entier :
a J'envoie chez vous, mon cher cousin , pour
vous dire que j'ai le projet d'aller demain à Pans
prier monsieur et mademoiselle Loubert de ve-
nir diner chez moi lundi prochain ; j'espère, si
vous avez fait ce que vous vouliez faire, que ma-
dame votre mère sera arrivée à cette époque, et
je compte sur vous pour la déterminer à accom-
pagner monsieur son frère et sa charmante nièce.
Quant à vous, je ne vous fais pas l'injure de vous
inviter , car ce serait douter de votre désir de
m'ètrc agréable de votre propre mouvement;
j'aime mieux vous laisser à vos bonnes inspira-
tions.
« Mille amitiés.
« Duchesse d'Etoges.
« P. S. J'oubliais de vous dire que notre
rencontre de l'autre jour dans le bois d'Engfaien
m'a déterminée à aller voir mademoiselle de
Royan. J'ai rencontré chez elle mademoiselle
Suzanne d'Estouville, et toutes deux m'ont paru
charmantes. Je leur demanderai d'être dos nô-
tres lundi. »
— Toutes ces letlrQs me sont plus ou moins
désagréables, dit Léonce en les remettant à son
ami, avec un geste qui indiquait qu'il le priait
de les lire.
— Je ne vois pas pourquoi? répondit M. Verne
après avoir lu : La première vous accorde une
chose que vous aviez demandée ; les deux au-
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
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très sont d'aimables avances qui prouvent le
cas qu'on fait de vous.
— Il y a du vrai dansée que vous dites là,
mon ami ; mais depuis quelques instants, je suis
sans énergie, sans confiance en moi-même. On
dirait que j'ai usé toute la lorce de mon âme
dans une seule résolution et qu'il ne m'en reste
plus pour les autres.
Ensuite Léonce garda le silence et tomba dans
ane rêverie sombre dont rien ne pût l'arracher.
Sa physionomie avait repris l'expression vague
et farouche qu'elle avait dans ses plus mauvais
jours.
— Je suis aveugle, pensa Verne, après avoir
réfléchi pendant quelques instants, il aime ma-
dame d'Eioges, et il aura compris qu'une per-
sonne de ce rang ne l'épouserait pas. C'est de-
puis son retour de Bois-Bouton qu'il est si triste.
Je m'explique maintenant pourquoi cette invi-
tation à dkier lui est pénible.
— Léonce, continua-t-il à haute voix , irez-
vous lundi chez madame d'Etoges?
— n le faudra bien , puisque mon oncle et
ma cousine y vont, et que ma mère ira proba-
blement aussi si elle est arrivée.
— Cest bien aimable à madame d'Etoges
d'avoir pensé à réunir toutes les personnes que
vous connaissez. Je suis siïr que c'est une femme
charmante.
— Elle est dans le genre d'Eléonore , répon-
dit brusquement Léonce; avec cette différence
peu importante qu'elle semble être par nature
ce que ma cousine est devenue par l'éducation ;
je suis sûr qu'elles se conviendront parfaite-
ment.
— Vous ne m'aviez pas parlé , reprit-il tout
haut , de votre rencontre dans les bois d'En-
gbien avec mademoiselle d'Estouvillc.
— Comment ne l'ai-je pas fait? dit Léonce
en s'animant àce nom ; comment ne vous ai-je
pas dit aussi que je l'ai revue aujourd'hui mê-
me au moment où je venais de dire à Eléonore
que je voulais, que )e devais l'épouser. Verne,
il faut qu'il y ait des moments où je crois par-
ier, tandis que je pense. Pardonnez-moi, mon
ami!
H. Verne allait répondre, lorsqu'une voiture
roula sous la porte cochèrc de l'hôtel; prcs-
qu'aussitot on entendit résonner des grelots
de chevaux de poste.
— C'est ma mère! s'écria Léonce.
Et il se précipita avec M. Verne à la rencon-
tre de madame Granval, car c'était bien elle qui
arrivait.
Peu d'instants après ils étaient de nouveau
réunis tous les trois dans la chambre de la ba-
ronne.
— Oh ! mon fils , que je suis heureuse de
vous revoir et de vous retrouver tel que mon
cœur vous avait souhaité, disait madame Gran-
val, en passant ses mains dans la chevelure de
Léonce agenouillé devant elle.
— Chère mère , votre bonheur me fait du
bien! puisse-t-il durer toujours, répondit-il
avec émotion.
— Et qui pourrait m'en empêcher, maintenant
que Dieu a permis que vous puissiez porter di-
gnement le noble fardeau du nom que votre
père vous a laissé? Savez-vous, Léonce, qu'on
m'a écrit que vous étiez tout à la fois aimé
comme un enfant simple et bon , et respecté
comme un homme juste et loyal ?
— C'est Verne qui vous a écrit cela, ma mère,
il ne faut pas le croire, il m'aime tant!
— Ce n'est pas lui seulement qui a réjoui mon
cœur, en me parlant de vous.
— Alors c'est madame d'Etoges, reprit Léonce
en attachant sur sa mère un regard qui semblait
dire : N'est-ce qu'elle?
— Cest une autre personne encore , mon
ami... une personne que vous n'avez pas voulu
mettre à même de vous juger par ses propres
impressions, mais qui me rapportait fidèlement
tout ce qu'elle entendait dire. Devinez-vous de
qui je veux parler?
— Je l'ai vue aujourd'hui même... ce soir,
répondit Léonce, dont la figure acheva de per-
dre ce qui lui restait do la tristesse qu'elle ex-
primait peu d'instants auparavant. Elle sera bien
heureuse de vous revoir.
— Maintenant mon fils, dites-moi ce que vous
avez fait depuis le jour où vous m'écriviez de
venir, c'est-à-dire depuis avant-hier?
— J'ai demandé à Eléonore de hâter la célé-
bration de notre mariage, et elle y a consenti.
Quant à mon oncle, vous savez que son désir à
cet égard n'a jamais varié. Quand je l'ai quitté
ce soir 11 paraissait bien heureux.
— Ce bon frère ! Depuis quelques semaines je
n'étais pas satisfaite de lui; ses lettres étaient
•4
SUZAimS DTSTOUVILUS.
contraintes, et, lors de son dernier toyage en
Normandie , je Tai trouTé triste et préoccupé.
Mon fils, vous êtes destiné à faire le bonheur de
tous ceux qui me sont chers. Ah! qu'il me
larde d^ètre à demain !
Le lendemain de TarriTée de la baronne, la
sécurité semblait parfaite à ThôtelGranval com-
me à Thotel Loubert. Léonce s'était rendu de
bonne heure ches son oncle pour lui annonc<^r
le retour de sa mère, et pendant la visite qu^il
lai avait Aûte, ils'éuit montré disposé à accep-
ter les usines de Ck>urviUe«-le-Das pour la dot
d'EléoMre. M. Loubert^ qui aimait les afiaires
conduet, avait immédiatement fait prier sa Aile
de venir le trouver pour lui donner connaissan-
ce d^ Fadhésion do son cousin; mais le domes-
tique chargé du message était venu répondre
que mademoiselle était sortie de grand matin,
avec sa gouvemante,en disant seulement qu'elle
aérait de retour pour le déjeuner. Cette circon-
stance n*étonna ni Loubert, ni son neveu , et
Léonce retourna alors près de sa mère, chez
laquelle son oncle et sa cousine devaient se re-
trouver un peu plus tard.
Le réveil de madame Granval fut délicieux.
Son fils, assis au pied de son lit, semblait épier
son premier regard, et celui qu'il tenait fixé sur
«He^ exprimait une tendresse si vive et si pro-
fonde, qu'on pouvait bellement deviner la ri-
chesse du cœur qui la contenait. Léonce res-
sentait toujours les mêmes tourments qu'il avait
confiés , en partie , la veille à son ami Verne ;
mais il était sous l'influence de cette surexcita-
tion généreuse qui répand une force passagère
dans les âmes qui se dévouent, et son visage ex-
primait tout ce quHl croyait réellement sentir :
progrès immense dans un être naguère si dé-
pourvu de délicatesse! exaltation sainte qui éle-
vait la dissimulation jusqu'à la hauteur d'une
vertu.
— Oh 1 nsa mère, que vous êtes bonne I s'écria
Léonce, et que je serais ingrat si je ne me trou-
vais pas heureux !
— Vous dites, mon ami, que ma chère filéo-
nore viendra aujourd'hui? qu'il me tarde de
pouvoir la nommer ma fille t U iSsudra aussi que
nous allions tjQ soir à Enghien. J'ai besoin de
revoir tous ceux qui me sont chers et qui ont
souffert atec moi; je leur dois le spectacle de
mon bonlicvr. Sum^e aeva fitvîe,
Léonce garda le silence et madame Gniml
reprit :
^ Il faut maintenant, mon ami, que je toqs
entretienne de vos intérêts. Votre père vous anit
laissé une fortune de trois cent mille livres de
rente; depuis quatorse ans que j*en ai la con-
duite, je vous ai économisé deux millions cinq
cent mille francs , et toutes vos propriétés lont
dans l'état le plus satisfaisant.
— Deux millions cinq cent mille francs! s'é-
cria Léonce ; ma mère, puis^je disposer de cette
somme, sans dire, même à vous, remploi qae je
désire en faire?
-- Certainement, mon fils, répondit la baron-
ne, avec un mouvement marqué de surprise, et
je respecterai religieusement votre secret.
-^ C'est un devoir sacré que j'ai à remplir,
ma bonne mère.
•^ Je l'ai compris , mon cher enfant, et c'est
pour cela que je vous ai parlé comme je viens
de le faire. Sans vous demander de vous expli-
quer à ce sujet, il m'est permis de supposer qne
vous destinez cette somme, qui est une fortane,
à votre ami Verne, et, certes, ce n*est pas encore
assez payer ce qu*il a fait pour vous.
— J'estime trop Verne pour lui faire un don
semblable , ma mère ; et je l'aime assez pour
pouvoir vous dire que je me crois quitte envers
lui.
•— S'il s'agissait d'une autre personne dont
le nom me vient à l'esprit parce qu'il est dans
mon cœur, il serait de mon devoir de vous dire,
mon ami, que vous ne pouvez, que vous ne de-
vez rien faire pour elle. D'abord vous l'offenseriez
mortellement par votre offre , et si cette offre
était soupçonnée dans le monde , ce serait un
affreux malheur pour elle.
— De qui voulez-vous parler, ma mère? de-
manda Léonce en rougissant. Je ne vous com-
prends pas.
*— Je voulais parler de Suzanne, repartit ma-
dame Granval avee embarras; mais je vois que
je me suis trompée. Pardonncz-le-moi.
— Je ne puis rien offrir à mademoiselle d'Es-
touvillc, murmura Léonce , parce que tous les
trésors de la terre ne paieraient pas ce que je
lui dois.
— Il suffit, mon ami ; les deux millions cinq
cent mille firancs seront à votre disposition,
quand vous voudrez. Je donnerai aii\|oiird'hiii
SU2ANNB D'ÉSTOUVlLLï:.
«5
ndroe à «non notaire l'ordre de les réaliser.
— Ma mère, pourquoi ètes-vous moins joyeuse
que font à l'heure? demanda Léonce. Est-ce
qne tous teniez h cet argent? continua-t-il en
hésitant à chaque mot.
— Ten abandonnerais le double , Léonce ,
si je rayais , pour posséder toute votre con-
fiance.
— Mais, s'il s'agissait de vous épargner un
chagrin?
— Vous le remplaceriez par un autre plus
cruel encore, quel que soit celui que vous roulez
m'éviler.
Rien n'était plus noble que le motif de Tin*
ftistance de madame Granval ; elle s'imaginait
qu*il s*agissait pour son fils de quelque grande
réparation, et elle voulait savoir si elle était de
nature à être complètement faite à l'aide d'une
tomme d'argent.
Les femmes dévouées sont curieuses , parce
qu'elles veulent que ceux qu'elles aiment soient
irréprochables.
Léonce ne comprit peut*être pas ce sentiment
dans tonte l'étendae de sa délicatesse ; mais il
vit des larmes dans les yeux de sa mère.
— Vous allez tout savoir, lui dit-il vivement.
Alors il déroula en termes lucides et chaleu-
reux la situation fmancière de son oncle, telle
qu'il 1 avait jugée par l'examen de ce livre que
M. Loubert avait surpris un jour entre ses mains.
U démontra clairement que les usines de Cour-
villc-le-Bas , avaient coûté plus de deux mil-
lions, et que la vente de leurs produits couvrait
à peine les dépenses qu'elles occasionnaient, ce
)ul constituait une perte de cent mille francs
chaque année. H dit qu'il savait que le crédit
commercial de l'industriel était anéanti, et qu'on
ne se procurait plus d'argent qu'au moyen d'o-
pérations usuraires qui devaient amener une
catastrophe prochaine. Tous ces calculs et tous
les raisonnements sur lesquels il les appuyait,
étaient d'une admirable jtistesse, et frappaient
par leur naïve sagacité jusqu'à l'expérience de
madame Granval. Elle aurait voulu douter du
malheur qu'elle apprenait, que cela lui eût été
impossible, et clic avait, en outre, le souvenir
'!•: la prcoccnp<itton d'esprit , qu'elle avait, de-
puis quelques semaines, remarquée chez son
frcfc.
«- Ah i mon cbcr fils, que m'apprenez*vous là !
— Une triste chose , ma mère , répondit te
noble jeune homme , car , du jour où je ftii
connue, j'ai compris que je n'étais pas le maî-
tre de ma destinée. Eléonoredoit devenir pauvre
pour que son père reste honoré; eh bien! je
serais infâme si, dans cette situation, je tenoh-
çais à l'épouser. Mais , ma mère , continua-t-il
en naissant la voix, il ne faut pas que mon onde
se doute que nous savons tout. H doit deux mil-
lions à sa fille t je prendrai ses forges qui re-
présentent cette Somme, quoiqu'elles ne rappor-
tent rien ; il a d*autres dettes, sinon plus sacrées,
du moins plus périlleuses : je lui proposerai de
placer mes capitaux chez lui, et il s'acquittera
avec eux. Seul je puis faire tout cela, ma mère.
Vous voyez bien que si je n'épousais pas ma
cousine , votre frère serait certainement ruiné,
et déshonoré, peut-être !
— Mon fils! mon enfant! assez! dssez! vous
m'apprenez un malheur, et cependant je me sens
prête à mourir de joie.
— Vous souvenez-vous , ma mère , comme
j'aimais l'argent autrefois , s'écria Léonce avec
une exaltation qui approchait du délire ; eh
bien ! je Taime encore! je l'aime plus que ja-
mais ! car je vois à quoi il peut servir.
Madame Granval ne répondit rien : elle priait.
Léonce continua :
— Si vous voulez, je vous accompagnerai au-
jourd'hui chez votre notaire.
— Allons-y ce matin même, mon cher ami.
Retournez dans votre chambre, quand je serai
prête à sortir, je vous ferai prévenir. Oh! mon
Léonce, que je suis heureuse!
Le jeune baron s'agenouilla auprès du lit ée
sa mère, et appuya respectueusement ses lèvres
sur la main qu'elle lui tendait. L'autre main de
madame Granval , levée vers le ciol , semblait
appeler toutes les bénédictions de Dieu sur la
tête de son enfant.
Une heure après, la baronne et son fils en-
traient dans l'étude de M. Dumont, vieux et res-
pectable notaire , chargé depuis longtemps des
intérêts de la famille Granval.
La situation de M. Loubert était connue dn
notaire. Elle était grave, car le père d'Eléonore
avait engagé dans ses spéculations la fortune
dont il devait compte à sa fille. Le concours de
celle-ci était donc indispensable.
— Au surplus , c(»ntînua M« Dumont, en ré*
Sl]ZANNB D'ESTOUVILIJB.
fumant tout ce qu*U Tenait d^expliquer long^ue-
ment, je rais examiner sérieusement ce qu'il y
a à faire, et lorsque mon opinion sera bien éta-
blie , je TOUS la soumettrai. Au premier coup
d'œil une impérieuse nécessité me frappe, c'est
que mademoiselle Loubert abandonne tous ses
droits aux créanciers *de son père. Mais voudra-
trcUe consentir à sa ruine totale avant d'être
assurée que ce mariage, qui doit lui rendre une
fortune, se fera? En affaires, il n'y a de certain
que ce qui est accompli. D'un autre côté, mon-
sieur le baron, je n'oserais pas vous conseiller
de confondre vos intérêts avec ceux de votre
cousine sans être parfaitement au fait de la po-
sition de son père. Vous voulez accepter ses
forges de Courvillc pour la dot de votre future ;
mais si elles entraînent votre ruine, après avoir
consommé celle de M. Loubert , votre but ne
sera pas atteint. J'admire votre générosité, je
l'approuve même, seulement je voudrais qu'elle
eût des résultats utiles pour tout le monde.
Quant aux deux millions et demi , dont vous
pensez avoir besoin , ils seront à votre disposi-
tion quand vous voudrez : la difficulté n'est
pas là.
— Pour ce qui est de mon but, monsieur, il
sera toujours atteint, si je parviens à tirer mon
oncle d'embarras, dit Léonce avec fermeté.
— Cependant, mon ami, se hâta d'interrom-
pre madame Granval , si les affaires de mon
pauvre frère étaient dans un état tel qu'elles
dussent compromettre la fortune de celui qui
voudrait y faire honneur à sa place, je serais la
première à vous conseiller de réfléchir mure*
ment avant de prendre ce parti.
— Vous vous servez de l'expression de faire
honneur, ma mère, et vous me dites de réflé-
chir 1 11 me semble que ces deux choses ne s'ac-
cordent pas entre elles. Si mon oncle a des
dettes, il faut qu'il les paie; et s'il ne le peut
pas, c'est à nous de le faire : toutes les réflexions
du monde ne sauraient aboutir à une autre
détermination.
L'amour maternel avait fait hésiter un mo-
ment madame Granval, l'inculte droiture de
son fils la rendit facilement inflexible et noble
comme lui.
— 11 a raison , dit-elle , avec la plus rayon-
nante fierté, car c'est là ce que ferait son père
s'il vivait. Ainsi, mon cher monsieur Dumont,
vous êtes bien averti que c'est dans ce sens qM
nous voulons agir.
— - Maintenant que je vous ai prévenue, nuh
dame la baronne, répondit le notaire avec une
émotion qui lui faisait honneur, il ne me reste
plus qu'à vous obéir et à vous admirer. 11 est pos-
sible, d'ailleurs, que la situation de M. Loubert
ne soitpas tellement désespérée, qu'il ne puisse
en sortir en bornant ses sacrifices à l'abandon
de ses biens, et si cela ne suffisait pas, vous lai
prêteriez tout ou partie de vos deux millions et
demi.
Les choses étant provisoirement arrêtées sur
ces bases, madame Granval et Léonce revinrent
chez eux ? ils trouvèrent M. Loubert qui les at-
tendait.
— Ma foi, leur dit-il, j'ai perdu patience!
Eléonore ne rentrait pas; je lui ai laissié un mot
pour la prévenir que je me rendais chez vous,
et lui enjoindre de venir me trouver. Bonjour,
ma sœur, embrassons-nous.
L'émotion de madame Granval fut vive , en
revoyant son frère, dont elle connaissait main-
tenant la situation critique. Ses yeux étaient
pleins de larmes, et cependant elle souriait, car
les consolations qu'elle avait reçues étaient au-
dessus des malheurs qu'elle venait d'apprendre.
— Ah ! mon frère, je suis bien heureuse! lui
dit-elle.
— Et moi aussi je suis heureux , ma sœur!
votre fils est un bon et loyal jeune homme , et
je lui donnerais ma fille quand bien même il
ne serait ni riche ni baron. Mais d'où venez-vous
si matin?
— De chez mon notaire, mon ami.
— Ah ! et que vous a-t-il dit? demanda Lou-
bert avec une certaine inquiétude.
— Rien que nous ne sussions parfaitement
déjà, interrompit Léonce ; mais, moi, je l'ai prié
de tenir à ma disposition une somme de deux
millions et demi dont mon excellente mère
vient de me révéler l'existence : ce sont ses éco.
nomies.
— Comment tu as autant d'argent que cela?
et que comptes-tu en faire?
— Je compte le placer chez vous , mon bon
oncle... Cela vous conviendra-t-il?
M. Loubert fit un mouvement de surprise si
violent qu'on eût dit qu'il allait tomber à la
renverse. Une idée comme il n'en avait janviis
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
57
eu de sa Tie venait de traverser son cerveau :
cette idée était que sa sœur et son neveu con-
naissaient sa situation, et que leur offre n'était
qu'une manière délicate de lui venir en aide.
« (Test absurde , pensa-t-il bientôt; s'ils me
savaient ruiné , ils ne m'offriraient pas de me
prêter de l'argent... C'est qu'ils ne se doutent
de rien. Je puis être tranquille à présent. »
— Si cela peut te rendre service, continua-t-il
à haute voix , je ne demande pas mieux, mon
ami. Je prendrai cet aident à un intérêt raison-
nable toutefois.
— Vous le fixerez vous-même, mon oncle, dit
Léonce un peu surpris. Mais puisque nous par-
lons d'affaires , continua-t-il , je suis bien aise
de TOUS apprendre que j'ai consulté ma mère
sur votre proposition de donner à Eléonore vos
usines de Gourville-le-Bas pour la remplir de
ses droits , et qu'elle est tout-à-fait d'avis que
je l'accepte. 11 ne manque plus que l'acquiesce-
ment de ma cousine.
— Quand vous serez mariés , tu le lui feras
donner, répondit H. Loubert, aussi négligem-
ment que si on lui eut appris la chose la plus
natoreUe du monde; et maintenant que nous
sommes d'accord sur ce point, n'en parlons plus.
Les discussions d'intérêt me sont odieuses,
et...
L'arrivée d'Eléonore interrompit M. Loubert.
Madame Granval courut au devant de sa nièce
et la serra dans ses bras avec la plus vive ef-
fusion.
— Chère Eléonore, s'écria-t-elle, je puis donc
enfin vous nommer ma fille ?
— Oui , ma bonne tante ; et j'en suis bien
heureuse, croyez-le. Bonjour mon père; bon-
jour Léonce.
— Où diable as-tu été courir si matin? de-
manda M. Loubert.
^J'avais quelques affaires indispensables,
répondit Eléonore, et j'ai voulu m'en débarras-
ser de bonne heure pour être ensuite tout à
TOUS.
Deux heures s'écoulèrent à parler du mariage,
de ses préliminaires, et quand on se sépara tout
le monde était satisfait.
— Mon fils est k plus noble des hommes,
pensait madame Granval.
— Tal fait mon devoir, pensait Léonce.
-* J'ai bien mené ma barque, pensait M. Lou-
bert.
— Je suis tranquille maintenant, car je ne
peux rien perdre, pensait Eléonore.
Dans la soirée de ce même jour , madame
Granval, qui aurait voulu montrer son bonheur
à la terre entière, avait témoigné le désir d'al-
ler surprendre Suzanne à Enghien. Elle pensait
aussi qu'il était de son devoir de prévenir ma-
dame d'Ëtogcs, et quand elle eut acquis la cer-
titude que ces deux visites pouvaient se faire
dans l'espace de quelques heures, elle n'hésita
plus à suivre son inspiration. Léonce aurait
préféré ne pas accompagner sa mère , mais il
avait appris à s'oublier, et quand elle lui pro-
posa de venir avec elle , il ne manifesta pas
même le plus léger mécontentement : si la ba-
ronne avait pu lire dans son cœur, elle eût été
bien touchée.
Lorsqu'ils furent arrivés aux premières mai-
sons d'Enghien, ils laissèrent leur voiture pour
s'acheminer à pied jusqu'à l'habitation de ma»
demoiselle de Royan. Madame Granval tenait à
paraître à l'improviste en présence de sa jeune
amie.
Comme dans tout ce qui lui arrivait depuis
le commencement de cette heureuse journée, le
succès dépassa son attente : madame Reinach
et Claire n'étaient pas encore revenues de la
promenade, et le domestique qui apprenait cette
circonstance, ajoutait que mademoiselle d'Estou-
ville devait être au salon.
La baronne se fit indiquer cette pièce, et de-
manda au domestique de ne pas l'annoncer.
Celui-ci poussa une porte en étoffe qui roula
sans bruit sur ses gonds , et madame Granval
aperçut à quelques pas d'elle Suzanne , assise
devant une table , et occupée à dessiner. Elle
était tournée de manière à ne pas voir la per-
sonne qui arrivait : le parquet du salon était
recouvert d'un tapis.
Madame Granval fit signe à Léonce de rester
immobile, et elle s'avança seule vers Suzanne,
qui était tellement absorbée par son travail
qu'elle ne se douta de rien , jusqu'au moment
où deux mains se posèrent sur ses yeux.
— Des mains tremblantes, s'écria-t-elle? c'est
madame Granval.
Les mains lâchèrent prise, et un visage
58
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
rayonnant de la plus douce expression les rem-
plaça.
— Vous m'attendiez donc , mon enfant, de-
manda la baronne en serrant Suzanne dans ses
bras?
— Non , madame , mais je pensais à tous,
et je me disais que tous ne pouviez pas tarder
à arriver à Paris.
En ce moment, Suzanne aperçut Léonce,
toujours debout et immobile auprès de la porte,
et un léger embarras se peignit sur sa physio-
nomie, sans altérer toutefois le bonheur qu'elle
exprimait.
-* Vous pouvez TOUS approcher maintenant'
mon ami , dit la baronne en souriant , je suis
reconnue.
Léonce 8*aTança, et Suzanne lui tendit la
main avec la plus alTectueuse dignité. L'embar-
ras passager qu'elle avait éprouvé n'existait
plus.
Madame Granval attira Suzanne vers une cau-
seuse qui se trouvait à quelque distance , et
quand elles y furent assises toutes deux , elle
se mit à lui parler à voix basse de son bon-
heur.
— Si vous saviez , disait-elle , comme il est
noble, généreux, délicat, vous vous étonneriez
que je ne sois pas folle de joie de l'avoir retrou-
vé ainsi! Mais Dieu, qui m'avait donné la force
de supporter mes douleurs , ne m'a pas refusé
celle de supporter le changement le plus inouï
qui ait jamais ravi le cœur ambitieux d'une
mère. Et pour que rien ne manque à mon bon-
heur, Suzanne, la Providence qui Ta accompli,
a permis que vous en fussiez l'instrument.
— Moi, madame, dit Suzanne en rougissant.
— Oui, vous, adorable enfant! vous , qui la
première avez remué son àme par Texcmple de
vos douces et communicalives vertus I
— Si cette croyance vous rend plus heureuse
que vous ne le seriez sans elle, madame, gar-
dez-là, mais, en vérité, je ne saurais la parta-
ger. Le hasard m'a quelquefois servie; c'est du
bonheur et non du mérite.
Madame Granval allait combattre cette con-
viction, si touchante par sa modestie , lorsque
toute son attention fut subitement captivée par
Léonce.
11 était assis devant la table sur laquelle Su-
zanne dessinait peu Ciaêtan^ auparavant *, son
regard , à la fois ardent et voilé, semblait ab-
sorbé dans la contemplation d'un seul objet;
ses lèvres frémissantes annonçaient qu'il allait
parler.
— Ce ne peut être une erreur de mon ima-
gination, une illusion de mon regard, dit-il ef-
fectivement à demi-voix. Voilà bien le parc
éclairé par la lune ; les volières de la faisande-
rie ; la petite maisonnette du garde, dont la porte
ouverte laisse voir cette table sur laquelle brûle
une lampe, et qu*entourent la pauvre veuve et
les trois orphelins que j'ai trouvés un soir à la
même place et dans la même situation. Cette
femme montre à ses enfants deux pièces d'or,
et si ma mémoire ne me trompe pas, ce fut là
mon aumône, doux souvenir qui me rappelle la
première joie véritable de mon cœur. Mais com-
ment a-t-e//e pu connaître tous ces détails de
manière à les rendre avec une si prodigis use
vérité? Elle n'était pas là , j'en suis bien sûr...
Un récit, quelque fidèle qu'il eût été , n'aurait
pu donner une idée aussi exacte de cette scène...
Ah 1 si j'osais l'interroger !
— Osez, monsieur Léonce, dit Suzanne, et je
vous répondrai sans trouble, mais non sans joie,
que j'étais là, que j'ai tout vu, et que le lende-
main j'ai pu prédire à votre mère un bonheur
que vous avez réalisé depuis. Ce petit tableau
lui est destiné, et je le finissais quand vous êtes
arrivés. Je suis bien heureuse que vous le trou-
viez exact.
— Si vous étiez présente, mademoiselle , ily
manque quelque chose, répondit Léonce d'une
voix tremblante... Il est vrai, ajouta-t-il, que
les bons génies sont toujours invisibles... mais
qu'importe? puisqu'on n'a pas besoin de les
voir pour les suivre, et de les entendre pour leur
obéir.
Quand Léonce avait recommencé à parler, sa
mère s'était rapprochée de lui, et la vue du ta-
bleau lui avait tout expliqué. Elle était plus con-
vaincue que jamais qu'elle devait tout k sa chère
Suzanne.
Elle allait la remercier encore , mais elle en
fut empêchée par l'arrivée de mademoisolle de
Royan et de madame Reinach. La conversation
devint alors générale, et elle continua ainsi jus-
qu'au moment où la baronne quitta les deux
jeunes amies pour se rendre à Rois^BoulMi ,
chez madame d'C^oges« Avant 4c «Q séparer di
1 1 M '-- -j \- -v yORK
lU.HARY
5
AisTOH LINOX AND
I
1
>ii/Anr\r. ii£3'foyyi.i,.Li;.
SUZANNE D'ESTOUVILLB.
Suianne , ette hii avait fait promettre qu'elle
Tiendrait bientôt la voir.
homme qui soit son égal par la naissance , et
j'ai dû abandonner ce projet.
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
Suzanne , elle hii atait fait promettre qu'elle
Tiendrait bientôt la voir.
Remontés dans leur Toiture, madame Gran-
val et son fib gardèrent le silence. Us avaient
tous les deux la même pensée, mais ils étaient
si loin de s*en douter qu'ils n'osèrent pas se la
communiquer ; ils ne l'eussent pas osé davan-
tage s'ils s'étaient compris , car leur confiance
n'allait pas jusqu'à vouloir s'aiïïtgcr inutile-
ment.
Ils trouvèrent la duchesse d'Etoges seule, et
la réception gracieuse qu'elle leur fit les arracha
à leur préoccupation, en les jetant dans un au-
tre ordre d'idée.
— Mon cousin, dit la duchesse , après avoir
manifesté de mille manières, toutes plus ingé-
nieuses les unes que les autres , là satisfaction
que lui causait la présence de madame Gran-
Tal, je sais que vous allez dimanche chez le roi,
et j'en suis ravie.
— Cette présentation me fait un peu peur ,
dit la baronne, en contemplant son fils avec un
orgueil qui démentait ses paroles.
— Peur ! ma cousine ! vous êtes bien mo-
deste. A votre place je serais flère , rassurée ,
confiante même. Du reste, il nous dira tout cela
lundi, car j'espère qu'il vous a fait part de mon
désir de vous avoir tous'à dîner ce jour-là; mais
à propos, mon cher cousin, savez-vous si l'in-
vitation que je compte adresser à M. Loubert et
à sa fille, pour lundi prochain, sera bien reçue ?
— Sans aucun doute , ma cousine; je les ai
prévenus de votre bienveillance , et ils m'ont
paru bien touchés.
« rai aussi prié mesdemoiselles de Royan
et d*EstouviUe : toutes deux sont charmantes,
mais la seconde m'a tourné la tète.
— Nous venons de les quitter, dit Léonce en
rougissant de bonheur... 11 me semble qu'elles
ont dit que leur projet était de venir Ici lundi.
— Je me fais une fête de vous réunir à tous
ceux que vous atmcz : c'est bien généreux à moi,
mats je m'en console en songeant à votre plai-
sir. Qu^il est fâcheux que mademoiselle d'Es-
touvillc n'ait pas de fortune! elle ferait une fem-
me délicieuse. Ma cousine, vous devriez la ma-
rier : ce serait un excellent parti pour un homme
u«s riche.
^- Tavais eu une idée à ce sujet, répondit la
fcafywMie ; «wit Smanne 9t veut épouser qu'un
homme qui soit son égal par la naissance , et
j'ai dû abandonner ce projet.
La duchesse jeta un regard sur Léonce , et
fut frappée de l'altération subite de sa physio-
nomie.
« Je devine tout, pensa-t-elle ; il épouse ma-
demoiselle Loubert par dépit de ne pouvoir
épouser mademoiselle d'Estouville. Ce mariage
ne sera pas difficile à rompre. »
Cette demi découverte faite, madame d*Etoges
changea de conversation avec une facilité mer-
veilleuse. Elle parla de mille choses sérieuses
ou frivoles, et sut donner à tout de l'intérêt.
— On dira tout ce qu'on voudra, dit madame
Granval quand elle se retrouva en voiture avec
son fils : il n'y a de véritable politesse que dans
ce monde là.
XVI.
Le dimanche matin, vers onze heures, Léon-
ce descendit chez sa mère qui poussa une ex-
clamation de surprise en le voyant. Son orgueil
était aussi satisfait que son cœur l'avait été de-
puis quelques jours.
Le baron Granval était prêt pour sa présen-
tation au roi , qui devait avoir lieu dans peu
d'instants.
— Mon fils , vous êtes bien beau , lui dit la
baronne, après l'avoir contemplé pendant quel-
ques moments dans un radieux silence.
— Faites-en tous vos remerclments à Verne,
chère mère ; c'est lui qui a présidé à la confec-
tion de mon habillement.
— Maintenant , voyons , Léonce , que dlrez-
vous au roi , demanda madame Granval , qui
n'était pas sans inquiétude sur la manière dont
son fils se conduirait dans une circonstance so-
lennelle pour tout le monde, et à plus forte rai-
son pour un homme aussi récemment initié que
le jeune baron aux convenances sociales d'un
ordre élevé.
•«- Je n'ai point à m'occuper de ce que je di-
rai au roi, chère mère, puisque je n'aurai que
des réponses à lui faire , et que je ne saurais
prévoir les questions qu'il daignera m*adres8er.
^ Comment! vous n'avez rien préparé!
— Rien absolument, ma mère.... afin d'être
prêt à tout. Telle a été ma décision, après avoir
beaucoup réfléchi sur ce que j'avais à faire.
' L'étonnement de madame Granval ftit ex-
trême ; et elle eut besoin de quelques iostaolf
60
SUZANNE D'ESTOUYILLE.
de méditation pour comprendre que la tranquil-
lité de son fils tenait à Tadorablc simplicité de
son cœur qui se fiait à ses inspirations, et à sa
grande modestie qui ne lui permettait pas de
supposer qu'il pût produire de refTet , ces cau-
ses reconnues, la baronne se sentit subitement
rassurée.
— Partez, mon fils, lui dit-elle avec un sou-
rire étincelant de tout le saint orgueil de sa ma-
ternité. J'attendrai votre retour avec confiance :
il me semble maintenant que si je doutais de
vous, ce serait douter de Dieu.
Un quart d'heure après cette conversation,
le baron Granval entrait dans la galerie qui pré-
cédait le salon de réception du roi.
La foule y était nombreuse, bruyante et pres-
sée : elle s'agitait sans respect pour elle-même,
et sans égard pour Thôte illustre qui la rece-
vait.
Il se tint modestement à l'écart, laissant, sans
affectation, passer tout le monde; puis, lorsque
son tour fut venu, il s'avança sans avoir besoin
de composer son maintien, car son visage pou-
vait montrer tous les sentiments qui étaient
dans son cœur.
Lorsqu'il fut presque vis-à-vis du roi, le pre-
mier gentilhomme de la chambre le nomma :
Léonce s'inclina respectueusement.
— Monsieur Granval, dit Sa Majesté avec un
sourire à la fois bienveillant et royal , je suis
charmé de vous voir, et j'aurais voulu vous en
assurer plus tôt.
— Sire, j'ai voyagé pendant cinq ans.
— Je le sais , aussi ce n'est pas un reproche
que je vous adresse. J'espère que maintenant
vous ne ferez plus d'aussi longues absences. Les
hommes comme vous se doivent à leur pays.
-* Je n'ai rien fait encore. Sire, qui me ren-
de digne des paroles que le roi a la bonté de
m'adresser.
— Mais vous donnez des espérances , Mon-
sieur, reprit le roi avec une vivacité pleine de
grâce , et vous êtes le fils d'un homme qui a
rendu à la France des services dont ma famille
doit garder le souvenir. Les dettes de la patrie
sont sacrées pour nous.
Au souvenir de son père si gracieusement
rappelé , les yeux de Léonce se remplirent de
)aruie$ , et ce fut avec une profonde émotion
qu'il répondit :
— Ah ! Sire , comment reconnaître tant de
grâce, tant de générosité?
— Dites tant de justice , monsieur Granval.
Continuez à rester ce que vous êtes , et vous
ajouterez de nouveaux droits à ceux que vous
avez déjà à ma protection. Bonjour monsieur
Granval. J'aurai toujours du plaisir à vous voir:
dites-le de ma part à madame votre mère.
Une gracieuse inclination de tête qui accom-
pagnait ces paroles , indiqua à Léonce que sa
présentation était terminée. Il se retira à pas
lents : toute son attitude exprimait une grati-
tude que sa voix n'eut pas mieux manifestée.
Monseigneur le Dauphin , Madame la Dau-
phine, et Madame, duchesse de Berry, chez les-
quels il se rendit ensuite, lui firent un accueil
aussi flatteur que celui du roi, et partout la con-
duite de Léonce fut celle de l'homme du monde
le plus accompli.
— Eh bien ! mon fils, dit la baronne? aussi-
tôt qu'il fut de retour à l'hôtel.
Léonce , qui allait parler, resta immobile et
muet : il avait aperçu Suzanne auprès de sa
mère.
— Mademoiselle d'Estouville , dit-il enfin,
c'est bien du bonheur en un jour!
— Ainsi, vous êtes content, mon ami, reprit
la baronne ?
— Ah I ma mère , mille fois plus que je ne
saurais vous le dire ! On n'a ni plus de grâce
ni plus de bonté !
Et Léonce, avec une chaleur toujours crois*
santé , raconta tous les détails de sa présenta-
tion, rapporta chaque parole qu'on lui avait
dite , et chercha à en rehausser la valeur en
peignant la royale affabilité avec laquelle il avait
été accueilli.
— Oh ! mon fils, que tu me rends fière, s'é-
cria la baronne, en posant ses lèvres frémis-
santes de bonheur sur la main de Léonce,
qu'elle avait saisie pendant qu'il parlait.
r- Ne soyez pas fière, ma mère, mais soyei
heureuse. Vous en avez le droit , car c'est la
gloife de mon père qui illumine la route que je
veux suivre.
11 fallut encore quelques instants à madame
Granval pour rentrer dans son calme habituel.
Elle n'y parvint qu'en s'occupaut de Suzaune.
— - Et moi qui oubliais de vous dire , mou
cher enfant, que tous les bonheurs m'arriveat
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
61
à la fois. Ma petite amie , Suzanne , vient de
m'apprendre une nouvelle probablement heu-
reuse pour elle. Son oncle, le chevalier d'Estou-
ville, qui était depuis trente ans aux Indes, lui
écrit qu'il a débarqué au Havre , et que dans
peu de jours il sera à Paris. 11 a sûrement fait
fortune, quoiqu'il n'en dise rien ; et comme sa
nièce, mande-t-il, est la seule parente qui lui
reste, elle sera son héritière. En vérité, c'est à
en devenir folle de joie.
— Il est certain que ce retour me rend bien
heureuse, dit Suzanne : mon oncle est vieux ,
infirme ; je pourrai lui être bonne à quelque
chose. Quant à son héritage, je n'y crois pas ;
c'est sûrement pour cela que je n'y ai pas son-
gé, continua-t-€lle en souriant.
— L'essentiel pour vos amis, reprit Léonce,
c'est que ce retour vous rende heureuse , et
ceux qui connaissent votre cœur, mademoiselle,
n'en doivent pas douter.
Léonce prononça ces mots avec une vive ex-
pression de joie; puis sa figure s'assombrit
tout-à-coup ; régoïsme venait de se réveiller
dans son cœur sous la forme de la jalousie. Su-
zanne riche ! il n'osa pas scruter tout ce qu'il
y avait au fond de cette pensée, dont l'examen
superficiel le faisait frémir de crainte et rougir
de honte.
Pour se soustraire à son trouble ou du moins
pour le dissimuler, Léonce ne trouva pas d'au-
tre moyen que de se retirer, et il le fit sans pro-
noncer une parole, parce qu'il ne pouvait pas
donner ses raisons et qu'il ne voulait pas ima-
giner un prétexte.
XVU.
Le lendemain de la présentation de Léonce
an roi , l'élégance habituelle de la charmante
maison de madame d'Etoges était rehaussée par
des embellissements passagers d'un goût par-
fait et d'une recherche extrême.
Vers cinq heures et demie, une première voi-
ture sillonna rapidement les allées fraîchement
ratissées du parc de Bois-Bouton : elle amenait
M. Loubert et sa fille. Bientôt après arrivèrent
madame Granval et Léonce ; puis mesdemoi-
selles de Royàu et d'Estouville , accompagnées
par madame fteinach ; ensuite MM. de Saint-
Ibal , de Vcrsoix , de Breuil , de Landry ; enfin,
à six heures , le dernier convive attendu , qui
était k ministre président du conseil.
Le dîner fut excellent , court et crai. Madame
d'Etoges, en personne bien apprise, ne se tour-
menta pas pour en faire ce qu'on appelle les hon-
neurs , et sans la place qu'elle occupait à sa
table , on l'aurait crue invitée comme les autres
convives.
Quoiqu'on fut en plein automne , la soirée
était magnifique , de sorte qu'après le dîner la
compagnie put à son choix rester dans les sa*
Ions ou se promener dans le parc qui était il-
luminé. Les femmes , le ministre et M. Loubert
prirent le premier parti , les hommes se déci-
dèrent pour le second , Léonce adopta les deux.
A neuf heures tout le monde était de nouveau
réuni.
Alors la conversation devint générale, ce
qui ne l'empêcha pas d'être spirituelle et ani-
mée.
Pendant toute la soirée on s'occupa beau-
coup d'Eléonorc. Tous les regards, toutes les
paroles , toutes les attentions étaient pour elle;
sa vanité avait trouvé des échos dans toutes les
tètes.
Madame Granval, en prenant congé de la
duchesse , la remercia avec effusion de tout ce
qu'elle avait fait pour elle et les siens. Elle ne
s'était jamais sentie aussi heureuse depuis bien
des années, disait-elle.
Léonce avait joui du succès d'Eléonore, mais
il aurait souhaité qu'elle en jouit moins elle-
même. Toutefois, il remercia madame d'Eto-
ges, qui fut charmante pour tout le monde.
Au moment où M. Loubert rentra chez lui,
à Paris , son domestique lui remit une carte sur
laquelle il y avait: «M. Richard , avoué à la
cour royale de Paris.
Eléonore vit la carte et eUe se hâta de pren-
dre congé de son père.
xvm.
Pendant que Suzanne retournait à Enghien
avec mademoiselle de Royan , la diligence du
Havre déposait ses voyageurs dans la cour des
messageries à Paris.
» Les personnes qui redoivent quelque chose
sur leur place sont priées de passer immédiate-
ment au bureau , dit le conducteur en ouvrant
les portières de la voiture.
Tout le monde se hâta de descendre et de se
I conformer à cette invitation, hormis un indi-
SUZANNE D*BSTOUVILLB.
▼îdu qui resta daiit la rotonde où il oGcnpait la
«ixiëme place.
C'était un homme d'une soixantaine d'an-
nées , qui oonsenrait un certain air de distinc-
tion sous les vêtements misérables dont il était
couvert. Son front paraissait élevé parce qu'il
était chauve, son regard semblait fier, mais
quand on Fétudiait , on le trouvait seulement
sombre et sinistre ; il avait le teint fortement ba-
sané, les lèvres minces et serrées, le nez
aquilin et le menton proéminent ; sa maigreur
était extrême sans être maladive, et quoiqu'il
fût assis et voûté, on pouvait cependant juger
qu'il était de haute taiUe.
— Un de vos voyageurs ne s'est pas présenté
au bureau , dit un des employés au conduc-
teur , en consultant la feuille dépliée devant
lui. Il est inscrit sous le nom de Robinet n'a
payé que cinq francs d'arrhes. Voyez où il est.
Le conducteur retourna vers la voiture et il
y trouva le voyageur dont nous avons esquissé
le portrait.
— Monsieur , on vous attend au bureau , lui
dit^il avec une politesse un peu brusque.Vous
me devez dix*sept francs cinquante centimes
sur votre place ; de plus, j'ai payé votre dlnor
à Rouen , ce qui £ait trois francs en sus,
— En tout, vingt francs cinquante centimes,
dit le voyageur avec assurance : eh bien ! mon
cher , je n'ai pas seulement vingt sous pour vous
payer, mais ne craignez rien , on viendra pro-
bablement me réclamer bientôt ; c'est pour cela
que je n'ai pas voulu quitter la voiture.
En effet, un instant après une voiture de
maître , traînée par deux chevaux , blancs d'é-
cume malgré la fraîcheur de la nuit , entra
dans la cour de l'administration , et s'arrêta de-
vant le bureau du Havre,
Trois femmes étaient dans cette voiture : l'une
d'elles se pencha à la portière et demanda avec
vivacité si la diligence du Havre n'avait pas
amené un voyageur du nom de Robin ?
En ce moment M. Robin, c'est-à-dire le che-
valier d'Estouville , parut dans la cour et se é^
rigea lentement da côté de la calèche.
A l'aspect de œ visage sec , dur , plus insou-
ciant qu'énergique , et en quelque sorte basse-
ment hautain , Suzanne avait senti comme un
frisson de mort courir dans tous ses membres.
Néanmoins, elle s'élaoça de la calèche, et Mk
courut au devant du voyageur, en s'éerianl :
^Ëtes-vous bien le frère de mon père?
— Aussi bien que vous êtes sa fille , et vous
vous ressemblez comme deux gouttes d'eau.
C'était vrai et Suzanne le savait : elle se pré-
cipita donc dans les bras de son oncle sans hé-
siter davantage.
M. d'Estouville fut enchanté de cet accueil ,
et il ne dissimuU pas la joie qu'il lui causait.
Suzanne s'était remise de son émotion pénible,
car la voix de son oncle venait de lui rappeler
celle de son père , dont elle avait religieuse-
ment gardé le souvenir dans son cœur.
Elle présenta le chevalier à Claire ; celle-ci
raccueillit avec une politesse aflcctueuse , et la
voiture reprit le chemin d'Enghicn.
Quand on fut arrivé, Claire pria Suzanne de
conduire son oncle dans l'appartement qui lui
était destiné , et de veiller à ce qu'il ne lui oian*
quàtricn.. Le lendemain matin Suzanne alla
frapper à la porte du chevalier.
Elle le trouva encore couché , comme elle s'y
attendait. Ses fenêtres laissaient pénétrer dans
sa chambre les premiers rayons du soleil le-
vant. On eût dit que M. d'Estouville voulait il-
luminer sa misère pour se dispenser de la ra-
conter.
Le visage de M. d'Estouville, surpris ea
quelque sorte an repos, portait l'empreinte de
toutes les passions haineuses et violentes tom-
bées à l'état de ruines. La férocité, le dédain,
le mépris des lois divines et humaines , Tor-
gueil sans dignité , rintelligence sans élévation,
étaient comme incrustés sur cette h.ct qui mon-
trait en outre les traces profondes d'une lulle
opiniâtre contre une destinée terrible et méri-
tée. Il fallut à Suzanne la conviction instantanée
que son oncle n*avait pas d'autre ressource
qu'elle , pour ne pas fuir eette apparition qui
lui révélait tout un avenir de malheurs et d'hu-
miliations.
Elle eut besoin de toute la force de son âme
pour demander à son oncle comment il avak
passé la nuit.
—A merveille! lui dit-il , c'est si oon un lit!
— Je vous ai dérangé de bonne heure , con-
tinua-t-clle d'une voix presque aussi faible que
les dernières paroles d'un mourant , parce que
je voulais savoir quels sont vos projets.
^ Mes pre^ts l mais je n'en ai pas d'auM
SUZANNE D'BSTOUVILLB,
aa
qoe de rester ici le plus longtemps possible. Je
suis sans asile et sans ressource .Voilà mon his-
toire en deux mots.
II y avait dans le cynisme de cet aveu une
franchise qui donna du courage à Suzanne, sa
voix se raffermit soudainement, et ce fut sans
hésiter qu'elle répondit :
— Cette maison , mon oncle , ne peut être un
asile pour vous que pendant très peu de jours...
Je crois même qu'il serait convenable de la quit-
ter immédiatement.
Et la pauvre enfant jeta un regard désolé sur
les vêtements dégueniUés de son oncle.
—Eh bien! dit-il avec insouciance, j'irai frap-
per à la porte d'un hospice , je dirai que la fiÛe
de mon frère a eu honte de moi , et on me don-
nera peut-être un asile et du pain.
—Vous ne ferez rien de cela, reprit la mal-
heureuse Suzanne, en éclatant en sanglots.
Quand je vous ai dit qu'il fallait quitter cette
maison, je pensais qu'il était inutile d'ajouter
que je la quitterais avec vous,
— Si ce que vous m'avez écrit de votre situa-
tion est vrai , ma chère nièce, nous ferons une
sottise tous les deux. Que voulez-vous que nous
devenions avec cent louis de rente?
— J'ai des talents dont je pourrai tirer parti ;
je donnerai des leçons de peinture et de mu-
sique.
Monsieur d'^Estouville arrêta sur sa niëee un
regard fauve qui la fit frissonner de la tète aux
pieds ; puis , avec un sourire plus sinistre en-
core que son regard, il lui dit :
— Au fait , vous avez raison , avec de la con-
duite, nous pouvons nous tirer d'affaire. Nous
partirons quand vous voudrez.
— Â Tinstant même, dit Suzanne arec un
sombre désespoir , mais aussi avec une fermeté
qu'on pouvait juger inébranlable. Mademoiselle
de Royan se lèvera tard aujourd'hui ; je défen-
drai qu*on l'avertisse de mes projets; mes pa-
quets seront faits en moins d'une heure ; nous
serons à Paris, qu'on nous supposera encore
endormis à Enghien.
— Soit , dit Je chevalier.
Suzanne se hâta de sortir ; elle suffoquait.
Comme elle suivait le corridor qui ramenait
dans sa chambre , elle fut distraite de ses
douloureuses pensées par le hruitd'un pas dis-
cret qu'elle entendit derrièra elle. Elle se re-
tourna, et elle aperçut son fidèle 6nap qui la
suivait. Lui , ordinairement si joyeux , il por-
tait la tête basse , et des gémissements plaintifs
sortaient de sa poitrine.
Suzanne lui tendit une de ses mains sans s^ar-
rêter, et le bon lévrier , tout en marchant, la
dévora de caresses.
Ne voulant pas qu'on sût où elle descendrait
à Paris, elle refusa une des voitures dclamai-
son , et elle en fit chercher une de louage dans
le village. Ainsi qu'elle Tavait annoncé , au bout
d'une heure tout fut prêt, elle fit alors appe-
ler le chevalier.
11 vint , insouciant comme il l'était la veille
au soir dans la diligence , comme il l'était peu
de moments auparavant dans son lit. Suzanne
lui montra de la main la voiture qui station-
nait dans la rue. La pauvre enfant n'avait pas
la force de parler.
M. d'Estouville monta le premier ; Suzanne
le suivit ; elle n'était pas encore assise que Snap
posait ses pattes de devant sur le marchepied.
— Est-ce que vous emmenez cette grande
vilaine bête avec vous? demanda le chevalier.
Suzanpe ne répondit pas ; mais elle prit la
tête du lévrier dans ses deux mains, et elle la
pressa contre ses genoux tremblants pour indi-
quer qu'elle ne voulait pas se séparer de lui.
— Â la bonne heure , dit M. d'Estouville en
faisant claquer ses doigts.
Le cocher demanda où l'on descendait è
Paris.
— A la première place de fiacres, répondit
Suzanne.'
La voiture se mit en nuircbe. AumoQient ou
elle s'ébranla, la pauvre orpheline porta vive-
ment la main à son cœur ; il lui semblait qu'4
allait se briser.
XIX.
Le même Jour, vers les dix heures du naatin,
M. Loubert était dans son cabinet de travaiUet
il contemplait, en se frottant les mains, des pa-
piers épars sur un bureau devant lequel il était
assis. Sa figure, habituellement joviale,était en
ce moment d'un épanouissement extraordinaire.
«C'est bien s'en tirer, disait-il, et, après
tout, s'en tirer honnêtement, ie dois quatre
miUions : deux à ma fille et deux à mescréanciers.
Je désintéresserai Ëléonore avec mes usines,
ainsi qu'il est dit daaa le contrat de mariage
64
SUZANNE D*ESTOUVILLE.
dont j^ai là le modèle; sur les deux millions et
demi que Léonce place chez moi, je donnerai
deux millions à mes créanciers, qui s'attendaient
sûrement à un concordat, et qui seront par ce
moyen payés intégralement. Mon crédit va se
trouver plus affermi que jamais, et avec les
cinq cent mille francs qui me resteront du prêt
de mon neveu , et mes immeubles, je pourrai
rentrer dans les affaires et redevenir plus riche
que je ne Tai été dans ma plus grande prospé-
rité.
En ce moment la porte s'ouvrit, et un do-
mestique annonça un visiteur.
— Faites entrer dit M. Loubert.
Le domestique introduisit un personnage
vêtu de noir avec une certaine recherche ; il
portait des besicles d'or,avait le cou serré dans
une cravate blanche, et tenait sous son bras
gauche un grand portefeuille en maroquin
violet.
M. Loubert lui indiqua un siège de la main,
et lui demanda ce qui lui procurait Thonneur
de sa visite.
— Monsieur, dit le visiteur, vous avez dû re-
cevoir ma carte hier, je me nomme Richard,
et je suis Tavoué de mademoiselle votre fille.
M. Loubert devint aussi blanc que la cravate
de l'avoué.
— Vous devinez ce qui m'amène, reprit celui-
ci; mademoiselle Eléonore Loubert est majeure
depuis deux jours, et elle m'a confié le soin de
régler ses comptes de tutelle avec vous.
La pâleur presque cadavéreuse qui couvrait
la face de M. Loubert se changea en une rou-
geur violacée plus efi'rayante encore.
— Mais, Monsieur, balbutia-t-il, toutes ces
affaires sont arrangées; mon futur gendre con-
sent à accepter les usines de Courville pour les
droite de ma fille. Voici le modèle du contrat
de mariage: cette disposition y est formellement
exprimée.
— Mademoiselle votre fille. Monsieur, ne
veut se marier que lorsque ses affaires seront
réglées, et elle n'entend donner à personne le
droit d'accepter ou de refuser quoi que ce soit
pour elle. J'ai là sa procuration.
— Mais, Monsîcur, c'est infâme!
— C'est légal. L'inventaire fait après le décès
de madame votre épouse constate qu'une som-
me de deux millions reviendra à sa fille le jour
de sa majorité ; cette majorité est expirée ; nom
demandons que les deux millions soient versés
à la caisse des dépôts et consignations.
— Mais, Monsieur, je n'ai pas cette somme,
dit Loubert d'une voix sourde, en broyant dans
sa main crispée un couteau à papier en ébène.
— Vous pouvez l'emprunter; mademoiselle
Loubert, pour vous en faciliter les moyens, con-
sentira à substituer le prêteur dans son hypo-
thèque légale.
— Mes immeubles sont trop grevés, murmura
le malheureux Loubert, pour que je puisse
trouver une somme aussi considérable.
L'avoué le savait ; mais il voulait avoir l'air
-de faire une proposition conciliante.
— Le cas est grave, dit-il, fort grave. . . car
vous comprenez que de la part d'une pupille,
une poursuite en expropriation entraînera né-
cessairement une plainte en stellionat.
M. Loubert se leva avec violence, se posa
en face de l'avoué et lui dit :
— Vous êtes un imposteur ! ma fille n'a pu
vous donner de semblables ordres.
L'avoué, au lieu de répondre, étala froide-
ment son portefeuille sur ses genoux, et, après
une courte recherche , il en tira une feuille de
papier timbré dont il fit la lecture.
C'était la procuration d'Ëléonore. Elle don-
nait, dans les termes les plus clairs , les pouvoirs
les plus étendus de poursuivre, par toutes les
voies de droit , le règlement de ses comptes et
le paiement de ce qui lui reviendrait en vertu
de ce règlement.
Quand cette lecture fut faite , l'avoué tendit
le papier à M. Loubert, pour lui montrer qu'il
était revêtu de la signature de sa fille.
Le malheureux père retomba sur son fauteuil,
et cacha sa tète dans ses deux mains.
M. Loubert agita violemment le cordon d'un:^
sonnette, et il ordonna au domestique qui ré •
pondit à cet appel d'aller chercher sa fille.
Le domestique revint annoncer que made**
moiselle était partie avec sa gouvernante, pour
aller passer toute sa journée à Enghien chez
une de ses amies.
— Ce départ ne dit rien de bon , reprit M.
Richard ; évidemment mademoiselle votre fille
s'est éloignée pour éviter une lutte dans la-
quelle elle ne veut pas céder. Au surplus, mon-
sieur, comme elle ne sera pas nartie sans me
iomcr des instructions, je vais, en passant
dieimol, pri^nilrc des informations à cet Égard,
tt i|ucl qu'en soit le résultat j'aurai l'honneur
de lûus le fvrc connaître.
U. Richard sortît après aroir salué M. Lon-
kn, qui l'accompagua jusqu'à la porte cochërc,
Uns se rendre compte de ce qu'il Taisait, et
tu h seule impulsion Ac rhorrible inquiétude
fe !on esprit.
Ri^ntré chez lui et de nonveau assis dam
M grand laulcuil de bureau, qui Tenait d'être
^r lai comme la seUette d'un condamné , il
tffiOifa vidcmment tous ces papiers dans les-
prcls ri aTait puisé tant d'espérances peu de
Domcats auparavant, et il s'écria avec l'accent
Toac profonde douleur:
-- Je la connais... elle ne cédera pas ! hélasl
'■ n'ai que ce que je mérite. J'ai touIu qu'elle
siigoisic, intéressée, vaniteuse Elle est
1^1 cela, et je n'ai pas même le droit de m'en
Jindrc,
''.pris cet aveu, qui était un cri inrolontaire
" SI conscience, M. Loubcrt cherchaà prendre
0 vf-a (le calme pour tdcticr d'eiamincr froi-
dément sa situation, qui était encore pour lui
comme une espèce de cauchemar.
a J'irai voir mou neveu ce matin, pensa
M. Loubert, mais je me bornerai-^ Uiidireque
s'il est toujours dans l'intention de placer ses
fonds chez moi, il faut qu'il se hâte de les ver-
ser dans ma caisse, parce qu'on me fait d'au-
tres ofTrcs anolt^es à la sienne. Je puis me
permettre cet innocent mensonge avec mon fu-
tur gendre... Ha foi I je suis bien obligé de
convenir que le hasard m'a bien serri.a
Quelques instants après on remît une lettre
à H. Loubcrt. Elle était de l'avoué Richard, et
elle contenait un billet d'Ëléouore.
Voici ce que mandait l'avoué :
« Vous verrez. Monsieur, par le billet ci-
joint que mes prévisions , au sujet de l'absence
de mademoiselle votre fille, étaient fondées,
elle voulait éviter une ezplication avec vous dans
les premiers instants : cela se conçoit.
• Des renseignements qui sont parvenus à
mon étude pendant que j'étais chez vous, ne
me permettent pas de différer bien longtemps
les poursuites que je dois eicrccr. Je vais, en
conséquence, bire préparer tous les actes qui
fi
«6
SUZANNE D*EST0UV1LLE.
me sont nécessaires pour les commencer, et si
je ne reçois pas une réponse satisfaisante de
TOUS, aiyouni^hui même avant quatre tieurcs,
ces actes tous seront signifiés dans la soirée.
a Je r^rette vivement, etc.
« Tai rhonneor, ete.
M. Loubcrt laissa tomber eette lettre, après
avoir pris, entre le premier et le second feuillet,
le billet de sa fille. Ses yeux étaient hagards,
ses mains tremblantes ; cqicndant il cnt le cou-
rage de lire à haute voix ce qui suit:
« Je pars pour La campagne. Monsieur, et je
n*en reviendrai que ce soir. Vous comprendrez
qn^ii me serait péniblede me trouver chei mon
père au moment où vous vous y présenteriez
en mon nom. Une explication envenimerait les
choses au lieu de les calmer, et je suis décidée
à réviter le plus longtemps possible.
« Veuillez donc vous en tenir anx termes de
ma lettre d^hier. Je me bornerai à vous recom-
mander de nouveau d'avoir pour mon père tous
les égards imaginables dans Texercice de vos
fonctions. Ne prenez que les précautions indis-
pensables à la conservation de mes intérêts.
Une mesure de rigueur inutile vous ferait per-
dre ma confiance, tout aussi bienqu*une n^li-
gence ou une faiblesse. Je veux la justice et
rien de plus.
«Recevez, Monsieur, Tassurance de mes sen-
timents distingués.
« ËL6oi«oafi LouBEaT . »
«P. S. Si par hasard mon père vous décou-
vrait des ressourcesque nous ne prévoyions pas,
donnez-lui alors tout le temps nécessaire pour
les réaliser. Vingt-quatre heures, quarante-
huit heures, quelques jours même ne seront
rien dans ce cas; mais examinez bien toutes
choses. »
— La misérable! s'écria M. Loubert. Eh
bien ! nous verrons si elle osera pousser les
choses jusqu'au bout. Je me croiserai les bras,
et j'attendrai de pied ferme ses avoués et ses
huissiers. Ah ! elle veut me déshonorer ! Que
mon déshonneur retombe sur sa tête, en atten-
dant que j'achève de la flétrir par ma malé-
diction !
Comme M. Loubert finissait de prononcer
ces terribles paroles, la porte de son cabinet
s'ouvrit, et mademoiselle d'Estouvillc parut
sur le seuil.
M. Loubert et Suzanne furent mutucUemeot
frappés de l'altération de leurs visages. Le ^
mier éprouva en ootre une grande surprise de
recevoir une visite aussi inattendue.
Mais une réflexion soudaine lui en domia
rexf^ication : il crut que mademoiselle d'Ertoo-
vîlle , qu'il savait la veille à Engfaien et qBH
supposait en venir à l'instant même, était char-
gée de la part dTléonore, de lui appnter des
paroles conciliantes.
— Vous êtes le frère de ma meiHenre amie,
monsieur, dit Suzanne, on assure que vous èles
un homme d'cxeeUent conseil, je sais que vous
êtes bon , je crois que vous êtes discret; loos
CCS motife réunis m*ODt déterminée à venir i
vous.
H. Loubert fit nn geste qui indiquait qn^ie
sentait dignedelaconfiance qu'on lui témoignùt.
— Vous me garderez le secret le plus absobi
sur tout ce que je vais vous dire , reprit Suzaime
toujours plus émue.
— Je vous en donne ma parole d'honneur,
répondit M. Loubert.
— Une simple promesse m'eût semblé bien
sufQsante , repartit doucement Suzanne : écou-
tez-moi donc.
Alors la malheureuse enfant révéla Texistenee
de son oncle et raconta son retour , sa misère
affreuse, et l'obligation dans laquelle elle s*était
trouvée de fuir l'asile qui lui avait été offert par
mademoiselle de Royan pour se consacrer uni-
quement à l'existence du seul parent qu'elle e&i
dans ce monde. Elle était décidée, d^sait-dk,
à vivre dans une retraite ignorée même de ses
amis, et là d'augmenter à Taide de son travail
son modique revenu.
Elle fit avec une intraduisible simplicité ce
récit dont chaque parole enfonçait un poignard
dans le cœur de M. Loubert. 11 avait d'abord
trouvé la conduite de sa fille bien coupable;
depuis qu'il écoutait Suzanne, elle lui semblait
monstrueuse.
•^ Tout cela est bien triste , ma cbère de-
moiselle , lui dit-il avec un intérêt qui pre-
nait sa source dans ses souffrances personnel-
les ; mais il me semble que le parti que vous
avez adopte est bien violent , et à votre pbce...
— Je n'avais pas le choix , monsieur , inter-
rompit vivement Suzanne. Il fallait d'abord ca-
cher l'affreuse misère de mon oncle , il fout
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
67
m&mtcnant pourvoir à son existence : j^aidonc
été obligée de commencer par la fuite , et je
dois continuer par la retraite.
— Mais ne craign<^-vous pas les soupçons que
cette résolution, dans laquelle tout est mystè-
re, peat iàire naître?
— Cette considération n^intéresse que mon
orgaeW , elle ne devait pas m'arrêter ; d'ailleurs,
continua-t-elle avec une fierté modeste» ceux
qui m*ain)ent ne me soupçonneront pas.
— Maintenant , Mademoiselle , voulez-vous
me dire en quoi je puis vous être utile dans
cette circonstance ?
— Le voici , Monsieur : il m'a semblé hier,
chez madame d'Etoges, que vous étiez dans de
bonnes relations avec notre premier ministre :
96 poarriez-vous alors solliciter près de lui un
petit emploi pour mon oncle î
— Je me suis fait la loi de ne rien deman-
der an gouvernement actuel : je suis dans Top-
posîUon ; mais que ne vous confiez-vous à ma
^ur et à mon neveu? L'une pourrait vous ai-
der, Pautre serait en position de vous servir.
Uonce va être nommé pair, ce qui lui donnera
nécessairement une mfluence que je n'ai jar
nais eue , et que j'espère ne pas acquérir.
Une vive rougeur colora subitement le visage
pâle de Suzanne , et ce fut avec une inflexion de
'oix douloureuse qu'elle répondit à M.Loubert :
— Je ne ni*adrcsse pas à madame Granval
parce qu'elle me ferait des offres généreuses
^axqnelles je répondrais par des refus qui l'af-
ft'geraient, j*en suis sûre. Quant à monsieur
^otre neveu » il est d'un âge qui ne me permet
pas de réclamer sa protection. Je pense que ces
lisons TOQS paraîtront suffisantes.
*- Qui veut la fin veut lei moyenSf reprit M.
^hert qui croyait à la sagesse de tons les
proverbes en rapport avec ses idées. Au sur-
phis, mademoiselle , continua-t-il , je me cou-
ronnerai à TOft scrupules comme à vos désirs ,
^fe^^ère que votts serez contente de moi.
— Eooore un mot , monsieur. Taurais be-
^in de quelque» milliers de ft'ancs pour fkire
B^ étabUasement dans' un petit appartement
|Be je viens de louer , et j'ai pensé que vous
ftum'ex encore m'aiderdans eette af&ire.
** Moi , je ne prête pas d'argent , madcmoi-
4e; Je ne sais pas banquier. Croyez ecpeii*
dant qu'il m'en coôw de vous refuser.
— Il ne s'agit pas d'un prêt, Monsieur, ré-
pondit Suzanne, sans se décourager ; j'ai là une
inscription de rente de cinquante mille francs «
j'ai pensé que vous voudriez bien consentir à
me la faire vendre ; je prélèverais sur le pro-
duit de cette vente la somme qui m'est occes»
saire , et vous me guideriez pour le placement
du surplus. On dit qu'il existe des entreprises
dans lesquelles on peut obtenir de meilleurs in-
térêts que ceux qui sont donnés par Tétat.
— Voulez- vous me montrer cette inscription?
mademoiselle.
^ La voici , Monsieur.
— C'est à merveille ; je la porterai moi-même
à mon agent de change ce matin, et elle sera
vendue à la Bourse aujourd'hui. Je puis, si cela
vous est agréable , vous remettre dès à présent
la somme dont vous avez besoin. Combien vous
faut-il pour ces premières dépenses dont vous
parliez tout à l'heure?
— rai calculé que cinq ou six mille francs
devraient me suffire.
— Les voici , mademoiselle , dit M. Loubert
en prenant dans un des tiroirs de son bureau
six billets de banque. Maintenant, si vous vou-
lez me donner votre adresse , j'aurai l'honneur
d'aller vous voir aussitôt que votre coupon sera
vendu, et nous causerons alors du placement
de votre argent. La rente est à 110, de sorte
que je calcule qu'il vous restera environ qua-
rante-six-mille francs lorsque je me serai rem-
boursé de mes avances.
*- Oh! comme vous êtes bon! s^éeria Su-
zanne, qui, de même que tous les nobles cœurs,
s'exagérait toujours ce qu'on faisait pour elle;
quant à mon adresse , monsieur , permettez que
je ne vous la donne pas ; Je reviendrai vous
voir dans quelques jours.
Suzanne se leva ; mais elle resta immobile
comme si elle avait encore quelque chose à
dire.
— M. Loubert, qui s^était levé aussi. Bai
adressa un regard qui semblait signifier : «Est-
ce tout ce que vous vouliez me demander?»
— Je vais vous quitter, Monsieur, lui dit-
elle , et maintenant que j'ai épuisé tout mon
courage à vous foire mes tristes confidences, il
me semble que je ne suis plus aussi rassurée
sur la manicrw dont on interprétera ma cou-
08
SUZANNE D*SST(HJV1LLE.
duite. Eh bien ! si tous Tentendiez blâner , se-
rait-ce trop présumer de Totre bonté que de
TOUS supplier de me défendre) Ne le faites pas
pour des indififéren's ; mais si mademoiselle to-
tre ûUe , si madame votre sœur... .si M. Léonce
m*accusaient dHngratitudc , de bizarrerie , de
quoi que ce soit enfin... sans dire ce que je vous
ai confié y répondez de moi comme vous répon-
driez de votre propre enfknt, et vous ferez là
une action qui vous portera bonheur.
— Je le ferai ! je le ferai 1 s'écria M. Loubert
avec une chaleur qu'il n'avait ni sentie , ni jouée
depuis que Suzanne était près de lui. Je ne ré-
pondrai pas de vous comme si vous étiez ma
fille, mais je dirai à tout le monde que je se-
rais fier d*ètre votre père, et plût au ciel que je
le fusse.
Elle sortit, après avoir reçu de nouveau , de
M. Loubert, la promesse qu'il serait discret et
qu'il ferait tout ce qui dépendrait de lui pour
la servir.
Il écrivit quelques lignes à son agent de
change pour lui recommander Taffaire de Suzan-
ne, etaprès avoir remis cette lettre àson homme
de confiance pour la porter immédiatement à
son adresse , il se dirigea vers la demeure de
madame Granval; il pouvait être alors une
heure après midi.
Il trouva sur l'escalier sa sœur et Léonce qui
sortaient.
<— Nous allions chez vous, lui dirent-ils;
mais puisque vous voilà, nous rentrerons pour
causer ici.
M. Loubert les suivit. U leur trouvait quel-
que chose de solennel qui l'inquiéta , car il crut
qu'ils étaient au fait de sa situation , et que
•Léonce allait lui apprendre qu'il rétractait l'of-
fre qu'il lui avait ùiite.
— Mon oncle , dit celui-ci , nous avons reçu
ce matin une lettre de notre notaire, qui nous
annonce que les fonds que je vous ai prié de
prendre sont déposés à la Banque : vous pour-
rez donc en disposer aujourd'hui même. Je
vais, à cet effet, vous remettre un bon pour les
toucher.
--Tu pourrais peut-être faire un meilleur
emploi de ton argent , dit M. Loubert, encore
sous l'impression des nobles pensées que la con-
duite de Suzanne lui avait suggérées. Je suis
dans les affaires, mon ami ; mes immeubles
sont grèves dliypothèques considérables , il te
serait donc facile de trouver un placement plus
avantageux que celui que tu as bien voulu choi-
sir. Je n'en serai pas moins reconnaissant de tes
bons procédés.
Sans se consulter, même du regard , Léonce
et sa mère comprirent le scrupule de M. Lou-
bert : ce fut la première récompense de leur gé-
néreux dévoûment.
— Ce qui est dit est dit, mon onde, reprit
vivement Léonce. Vous me désobligeriez main-
tenant si vous refusiez cet argent. J'ai compte
sur cet emploi pour mes économies. Monsieur
Dumont dit que le numéraire est commun , et
par conséquent les placements difficiles.
— Tu pourrais acheter des fonds publics , c'est
encore ce qu'il y a de plus sûr.
— Mon frère , ne nous refusez pas ce que
nous vous demandons, je vous en supplie! De
deux choses Tune , où vos affaires sont en bon
état , où elles sont embarrassées ; dans le pre-
mier cas, nous faisons une excellente opérar
tion , dans le second , nous remplissons un de-
voir sacré et bien doux pour nos cœurs ; ainsi, i
de toute façon votre refus serait une perte ou
un malheur pour nous : réfléchissez à cela.
Monsieur Loubert ne répondit pas à ces no-
bles et touchantes paroles, mais ses yeux se
remplirent de humes, et il se jeta dans les bras
de Léonce.
» Vous saviez tout? leur dit-il en sanglotant!
— Calmez-vous, mon bon oncle, reprit af-
fectueusement Léonce, et prenez votre part
de notre bonheur.... je n'en ai jamais éprouvé
un plus grand. Oh! que je vous remercie I
— Il me remercie encore ! mais qui ètes-vous
donc tous les deux , et qui suis-je moi-même?
Léonce, mon ami , tu ne sais pas tout ce que tu
fais en ce moment. Tu es mon véritable enfant,
mon unique enfant, entends-tu bien? Quelle
journée ! mon Dieu !
— Pas un mot de plus, mon oncle , s^écrîa
Léonce avec autorité. Nous ne voulons savoir i
de vous qu'une chose , c'est que nous vous avons !
été utiles et que vous êtes content. i
«Le malheureux! il aime ma fille! pensa;
M. Loubert. Ah ! cachons-lui tout!» |
— Tu as raison, mon ami , continua-t-il à!
haute voix : la joie et la reconnaissance m'éga-l
rent; au fait, que me manque-t-il? j^ai unn
SUZANNE D*EST0UV1LLE.
iœor. j^ai un enrantl mon bonheur est com-
plet!
~ Vous oubliez votre neveu , dit doucement
madame Granval : cela n*est pas bien.
— Je n'ai rien oublié, ma sœur; mais il faut
que Je vous quitte pour aller recevoir cet argent
qui est à moi , k'en à moi , entendez-vous? je
TOUS connais à présent ! je vous connais si bien,
que je ne vous remercie plus! Etes-yous con-
tents?
Et H. Lottbert sortit en serrant convulsive-
ment dans sa main le bon de deux millions et
demi que Léonce lui avait donné.
Arrivé dans la rue , il se jeta dans la première
voiture de place qu'il vit passer, et il sefitcon*
dnire à la Banque , de là à la Caisse des consi-
gnations où il fit son dépôt ; puis à la demeure
de Favoué : trois heures et demie sonnaient
comme il entrait dans Tétudc.
— Les deux millions sont versés, dit-il en
entrant ; en voilà le reçu.
M. Richard prit le titre , Texamina ; ensuite
il se tourna vers son maitre-clerc qui écrivait
sur un bureau voisin du sien et il lui dit :
— Ces pièces deviennent inutiles ; mettez-les
de côté. Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à
Monsieur Loubert, je me félicite beaucoup de
ce dénouement, j'attendrai vos ordres pour ré-
gulariser les comptes ; jusque-là les fonds res-
teront à la caisse. Voulez-vous vous charger
d'apprendre ce résultat à mademoiselle votre
fille, ou souhaitez-vous que je lui en donne
avis moi-même ?
— Tentcnds ne me mêler de rien, monsieur,
j*anrai déjà assez de peine à oublier ce qui est
passé. Dites-le, s*il vous plait, à ma fille, et il
s'en retourna chez lui le cœur navré.
En rentrant, son premier soin fut de renfer-
mer dans sa caisse les cinq cent mille francs
restant du prêt de son neveu, qu'il avait reçus
en billets de banque; quelques moments après
il y ajouta, mais dans une case séparée,
46,oOO fr. envoyés par son agent de change.
Sur la première somme il posa une note de sa
main pour indiquer qu'elle avait pour origine
un dépôt de son neveu , Léonce Granval ; sur
la seconde il mit une note semblable, avec celte
seule différence qu'elle portait le nom de ma-
<feaM>isc']lc Suzanne d'E»U)uvillc. Le bordereau
de l'agent de change était joint à cette note,
comme pour en attester la sincérité.
Ces précautions prises, le malheureux Lou-
bert tomba dans une sorte d'anéantissement
physique et moral, dont il ne fut tiré qu'au
bout d'une heure , par la présence inattendue
de son caissier.
— Monsieur , lui dit celui-ci, pendant votre
absence, les maisons Berle et Duchanard, Rey-
bier et compagnie , Cellier et fils , ont envoyé
leurs comptes. Je les ai examinés : ils sont
exacts. Ces maisons en demandent le paiement.
— Je prendrai demain des arrangements
avec elles, répondit brusquement M. Loubert.
— Elles ne veulent que du comptant, ou des
valeurs garanties par trois signatures connues
à la Banque.
— On verra à les satisfiedre... Laissez-moi.
— Monsieur, reprit le caissier , vous savez
que je suis intéressé dans votre maison pour
une somme de cent miUe francs.
— Eh bien ! après?
— Je trouve un placement avantageux pour
cet argent... et je voudrais le recevoir immé-
diatement.
M. Loubert jeta un regard profondément
méprisant sur cet homme qui s'était enrichi
chez lui ; il allait même le mettre à la porte de
son cabinet, quand une réflexion soudaine le
retint, il courut à sa caisse particulière, en tira
froidement le paquet de billets provenant de
Léonce, en compta cent dont il fit cinq paquets
de vingt chacun, et les lança au visage de son
caissier en lui disant :
— Misérable ! faites-moi votre reçu sur
l'heure, et demain, quand vous m'aurez rendu
vos comptes, sortez de cette maison, et n*y re-
paraissez jamais, ou je vous fais sauter par les
fenêtres.
Le caissier se hâta d'obéir, puis il courut en
toute hâte dans les trois maisons désignées plus
haut, dire que M. Loubert avait des sommes
considérables dans une caisse particulière , ce
qui pouvait faire supposer qu'il avait l'inten-
tion de faire une banqueroute frauduleuse.
Cette insinuation fut accueillie comme un ren-
seignement utile, et des ordres furent donnés
en conséquence.
Le maître d'hôtel de M. Loubert vint iuian<*
nonccr que le diner était servi.
70
SUZANNE D^BSrOimLLB.
•^ Je n*ài pas ftdm, fut toote la réponse du
malheureux négociant.
Le maître d^hôtel resta dans le cabinet.
(Tétait le frère de lait de M. Loubert , et il
V^arait jamais quitté sa maison ; successiTement
palfrcnier, valet de chambre, garçon de caisse,
il venait d'être récemment élevé à la dignité de
maître-d'hôtcl en récompense de ses longs ser-
vices ; il était fidèle, économe , mais prodigieu-
sement intéressé.
— Je vous ai dît que je n'avais pas faim,
Hubart, répéta une seconde fois M. Loubert
d'une voix brisée.
— J'ai entendu , monsieur; mais f ai pensé
que puisque monsieur ne voulait pas dîner, il
consentirait peut-être à m'écouter un moment:
je désirerais lui parler de l'argent que j'ai dans
la maison. J'ai fait régler mon livret aujour-
d'hui par le premier commis , il me revient,
tant en capital qu'en intérêts, 29,600 francs ;
comme j'ai Tintcntion de me marier prochai-
nement, je voudrais toucher cette somme, qui
est , comme monsieur le sait, remboursable à
ma volonté.
Ce dernier coup fut si terrible pour M. Lou-
bert qu'il n'eut pas la force de s'indigner. Il
retourna une seconde fois à sa caisse , y prit
29,000 francs en billets et 600 francs en argent,
remit le tout à Hubart sans proférer une seule
parole , lui fit apposer son reçu au bas de son
livret qu'il garda, et lui montra, mais sans co-
lère, la porte de la main.
^ Monsieur a-t-il des ordres à me donner,
demanda le maître d'hôtel?
— Non, Hubart; mais j'ai une prière à vous
faire : ne paraissez jamais devant moi.
—Monsieur me donnera au moins un certificat.
»- Vous le demanderez à ma fille, elle vous
le donnera meilleur que je ne le ferais; mais
racontez-lui franchement ce qui s'est passé.
Le maître d'hôtel sortit.
<}uant à M. Loubert, il était dans un état de
découragement qui approchait de la stupeur.
Seul dans son cabinet, plongé dans l'obscurité ,
car la nui; <^tait venue ajouter sa tristesse à
niorreur de toutes ces perplexités.
Le bruit d'une yoiture rappela M. Loubert à
lui-même : il lui semblait impossible que sa
fille ne vint pas près de lui, et il devait se pré-
parer à la recevoir.
Effectivement un pas léger, accompagne do
frôlement d'une robe de soie , se fit entendre
dans la pièce qui précédait le cabinet de M. Lou-
bert. Presqu'au même instant la porte s'ouvrit
et Eléonore parut en présence de son père.
Elle était vêtue avec une élégance parfaite,
et jamais les charmes de sa personne n'avaient
été plus à leur avantage. Nous ajouterons qu'a-
vant de rentrer, elle s'était arrêtée chez M. Ri-
chard, et qu'elle savait tout.
Elle posa sa lampe sur le bureau de son père,
et elle se pencha vers lui pour l'embrasser.
— Puisque vous deviez revenir ce soir, loi
dit celui-ci en la repoussant doucement, vous
pouviez vous dispenser de partir ce matin.
— J'espérais que ce soir vous seriez plus
calme, répondit-elle , un peu effrayée par ce
calme même sur lequel elle comptait.
— Je le suis, en effet, ma fille.... J'ai appris
tant de choses aujourd'hui, grâce à vous.
— 11 vous reste encore à connaître mes rai-
sons, mon père.
— Je préfère les ignorer, Eléonore. Les faits
me suffisent.
— Mais si elles pouvaient les excuser.
— Je dirais que vous avez fait l'impossible,
mais vous me permettrez d'en douter. Voyons
cependant , continua-t-il par un dernier effort
de son orgueil paternel.
— J*aimc mon cousin ; vous désirez que je
l'épouse; vous savez qu'il est intéressé; j'ai
craint que s'il me savait ruinée , il De voulût
plus de moi.
— Vous avez craint cela, Eléonore, dit
M. Loubert en regardant sa fille avec horreur!
Mais si vous n'êtes pas une idiote, vous êtes
un monstre , car vous ajoutez la calomnie la
plus atroce aux procédés les plus infâmes.
Votrecousin estintércssé, dites-vous î Eh t«cn!
apprenez que c'est lui qui m'a sauvé ! lui qoi
connaissait ma position avant vous, et qui est
venu à mon aide de la manière la phis noble et
la plus délicate, sans attendre que j'*allasse lui
tendre la main. Il savait que je le trompais, et
cependant il n'a pas hésité ! Vous l'aimez, mal-
heureuse ! mais vous ne savez donc pas que je
n'aurais qu'un mot à lui dire pour qu'il se dé-
tournât de vous comme d'un reptile venimeux.
Ce matin même, quand il m'a si généreuse-
ment sauvé , j'ai failli tout lui avouer» et si je
SUZANNE D^ESTOUVILLB.
14
ne Vai pas fait, c^est que f al craint de briser
son oœur^ rempli d*iUusions sar tous, comme
le mien l^était hier encore.
Et H. Loubert, après cette explosion des sen-
timents qui torturaient son âme depuis quel-
qoes heures, se cacha le Tisage pour indiquer
à sa fille que sa présence lui faisait horreur.
— Si je me suis trompée, mon père , il faut
me pardonner, dit-elle d*une yoix plus effrayée
que troublée. A mon âge on manque d^expé-
rience, on suit quelquefois de mauvais conseils
et quand on est éclaiiésnr sa faute on se corrige.
— TrèYC de paroles, mademoiselle. De Tex-
périence, tous n*en avez que trop, et vous Ta-
Tei cruellement prouvé.
An lieu de répondre, elle posa ses lèvres sur
ie front brûlant de Loubert , qui tressaillit in-
▼olontairenient; il avait senti, dans ce baiser
glacé qa^il n*y avait nulle chaleur dans cette
âme desséchée par la vanité. Alors il tomba à
genoux, et il se mita prier, ce qu*il n'avait pas
fait depuis longtemps.
XX.
On comprend ce que dut être le réveil de ma-
demoiselle de Royan , quand madame de Rei-
nach, avertie la première, vint lui apprendre
tontes les circonstances du départ de Suzanne,
circonstances qui laissaient si peu d'espoir de la
revoir. Glaire, désespérée pour la première fois
de sa vie, parcourut cette petite maison où elle
avait passé de si heureux jours, appelant avec
angoisse, demandant de nouveaux détails à
chaque domestique qu'elle rencontrait sur son
chemin , et trouvant , dans toutes les réponses
de nouvelles certitudes de son malheur. Elle
roalut d*abord partir pour Paris, mais, sur Tob-
aervation que lui fit madame Reinach que Su-
zanne pourrait revenir et qu'il y aurait dès lors
des incoQTénients à divulguer nn événement
aossi bizarre, elle se résigna à attendre , jus-
qv'aa lendemam matin , mais avec la ferme
résolution de n'écouter aucun conseil qui au-
iiit pour cooséquence de différer encore, si elle
n'était pas éclairée d'ici là.
la journée , la soirée « la nuit s'écoulèrent,
Sozanne ne reparut pas. Au point du jour,
Claire demanda ses chevaux : au moment où
eUe montait en voiture pour se rendre à Paris,
■B cHomissionnaire à moitié ivre lui remit une
lettre qui aurait dû arriver la veille à Engheia»
Cette lettre était de Suzanne : elle fut pour
Claire une consolation, quoiqu'elle lui apportât
la confirmation de son malheur.
Voici ce qu'elle contenait :
« Claire, je devrais vous écrire à genoux, car
je suis bien coupable envers vous qui avez été
si bonne pour moi. Le plus inouï de tous les-
malheurs vient de me frapper ; le plus cruel et
le plus impérieux de tous les devoirs m^cst im-
posé. Je n'ai pas hésité à le remplir, parce que
je me défiais de ma faiblesse si j'eusse attendu.
Ce que vous avez vu de la misère de mQn oncle
n*est rien encore auprès de la réalité. Depuis
trente années, il erre en fugitif sur la terre,
vivant de lacharité publique, sans affection pour
le consoler, pour l'éclairer, pour le relever! l !
Je ne pouvais dans l'état où il est tombé , ni
vous imposer la charge de le garder, ni l'aban-
donner de nouveau à lui-même. Il a donc fallu
fuir comme une criminelle de cette maison où
j'avais été reçue comme une sœur ! Claire , le
sacrifice a été immense ! un moment j'ai cm
qu'il serait impossible ! mais l'ombre de mon
père s'est dressée devant moi ! elle a marché, et
je l'ai suivie! Voilà mon excuse.
« Au nom de notre amitié, ne cherchez pas
à me revoir en ce moment. Plus tard peut-être
nous pourrons nous retrouver, et alors je serai
la première à faire des démarches pour voo»
rejoindre. Jusque là, respectez ma volonté,
dùtrclle vous paraître bizarre. Uestdescircon—
stances impérieuses dans lesquelles on est seul
bon juge de ce qu'on doit faire. Celle où je me
trouve est de ce nombre.
« Matériellement parlant, rien ne me man-
que pour le moment. Ai-je besoin de vous dire
que si j'avais des secours à demander, de
quelque nature qu'ils fussent, je m'adresserais
àvoussans hésiter. Ce serait même un bonheur
pour moi.
« Je vous donnerai quelquefois de mes nou-
velles, et je trouverai le moyen de savoir ce qui
vous concernera.
« Adieu, ma meilleure amie ! ma sœur! Ai-
mez-moi toiiyours pour me prouver que vous
me pardonnez.
« SuzAimE. »
Cette lettre fit d'abord du bien à Claire ; mais
elle n'y vit bientôt que la preuve d'une ferneté
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
de résolution qui ne lui permettait plus de
compter sur un prompt retour : alors elle s'a-
bandonna à toute Tamertume de cette première
douleur, et madame Reinach après avoir épuisé
tous les moyens de consolation, ne parvint à
lui rendre un peu de calme qu'en la détermi-
nant à reprendre son projet de voyagea Paris.
Dès qu'elle la vit ébranlée , elle la fit monter
immédiatement en voiture, et elle donna l'ordre
au cocher de les conduire chez madame Gran-
val, où elles trouveraient peut-être des rensei-
gnements et à coup sûr des sympathies.
Pendant le trajet, Glaire ne parla que de sa
douleur, mais elle cessa de se plaindre de Tin-
gratitude de Suzanne, comme elle l'avait fait
d'abord. Elle commençait à comprendre que
son amie n'avait rien à se reprocher , et elle
trouvait dans sa conduite de nouvelles raisons
pour l'aimer.
Madame Granval était à déjeûner avec son
fils : tous deux parlaient avec bonheur de ce
qu'ils avaient (iBLit la veille, et surtout de la
loyu té et de la reconnaissance de M. Loubert.
LTntrée de mademoiselle deRoyan, pâle et
les yeux baignés de larmes , fut un coup de
foudre pour eux. Ils cherchèrent d*abord du
rt*gard si Suzanne ne suivait pas son amie.Ne l'a-
percevant pas derrière elle, ils comprirent qu'un
grand malheur était arrivé , et ils attendirent
dans un morne silence que Claire eût la force
de parler.
La malheureuse jeune fille se laissa tomber
dans les bras de madame de Granval , et elle
s^écria avec l'accent le plus déchirant :
— Nous ne la verrons plus! (!)
— Morte! s'écrièrent à leur tour et ensemble
la baronne et son fils.
-~ Partie ! murmura Claire.
— Partiel Pour où? Comment?
— Pour où? je ne sais... Comment? je vous
le dirai tout-à-l'heure.
Un de ces instincts de mère qui ne sommeil-
lent jamais, fit que madame Granval jeta les
yeux sur son fils. Une terrible découverte sui-
vit ce regard.
— Sortez, dit-elle aux domestiques qui en-
touraient la table; et allez en toute hâte prier
M. Verne de se rendre ici sur-le-champ.
(1) Voyei la gravir* aar adrr.
— Maintenant, mademoiscDe, continQa-t-clle
en s'adrcssant à Claire, parlez, je vous en sup-
plie! parlez vite, ou mon malheureux enlant
va perdre la raison.
Effectivement , la physionomie dt Léonce
était effrayante. Ce n'était pas seulement du
désespoir qu'elle exprimait, c'était du déUre, de
la frénésie.
— Mon fils! au nom de Dieu! calmez-vous,
reprit encore la baronne. Songez que Suzanne
peut avoir besoin de nous ! C'est notre secours,
notre appui que mademoiselle de Royan vient
chercher.
— Partie ! dit Léonce d'une voix sombre.
— Vous ne l'aimez pas, mon fils! s'écria la
baronne avec énergie : autrement vous aoriet
plus décourage!
Ces paroles étaient une inspiration du ciel,
car elles rendirent assez de calme à Léonce
pour lui permettre de comprendre le récit que
mademoiselle de Royan commença aussitôt,
sur une nouvelle prière de madame Granval.
A mesure qu'elle avançait dans la doulou-
reuse relation qu'elle avait à faire, le front de
Léonce s'éclaircissait, son regard devenait fier
et presque serein ; un sourire vague et doux
errait sur ses lèvres.
Claire termina par la lecture de la lettre de
Suzanne.
— Elle a bien fait , dit Léonce avec exalta-
tion. Si elle eût agi autrement , je Taimerais
encore, mais je serais malheureux de l'aimer.
Ma mère! consolez-vous! je suis sûr qu'elle est
heureuse au milieu de ses souffrances.
— Mais que faire? s'écria Claire qui n'avait
pas la force de s'associer à cette sublime abné-
gation.
— Respecter ses volontés et attendre, répon-
dit Léonce d*une voix ferme. Chercher à la dé-
couvrir serait une profanation ; essayer de la
détourner de son devoir, serait un crime !
— Mais, je suis seule au monde , répondit
Claire.
— Vous la reverrez, dit madame Granval en
sanglotant, comme si elle ne partageait pas
l'espérance qu'elle voulait donner.
— Je ne retournerai pas dans cette maisoi
où j'ai été si heureuse, reprit Claire : j'y mour<
rais de douleur.
— Restez avec nous , interrompit madanM
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
73
CranTal. Ici, du moins, vous trouverez des
cœurs qui sympathiseront avec le vôtre. Nous
pleurerons avec vous, et peut-être nousréjoui-
vons-nous un jour ensemble.
— Mais vous allez avoir un mariage, des
fiMes, dit Glaire.
— Un mariage! oui, répondit tristement
Léonce ; des fêtes , non, mademoiselle. Je suis
obligé d^épouser ma cousine, je ne le suis pas
de me réjouir quand ceux que j'aime sont dans
la douleur.... demeurez donc avec nous. Vos
larmes ne recevront jamais Finsulte d*un sou-
rire. 11 n'est pas donné à toutle monde comme
à elle de trouver le bonheur dans le devoir.
Si madame Granval avait eu encore quelque
chose à apprendre, ces dernières paroles de son
fils Vauraient éclairée complètement; mais
elles ne servirent qu'à la confirmer dans un
malheur dont elle ne doutait plus.
— Je vois que je puis accepter votre hospi-
talité , dit Glaire. Quand elle saura que nous
sommes tous réunis, elle éprouvera peut-être
latei^tation de venir un jour nous consoler.
Madame Granval souriait tristement à cette
espérance , lorsque M. Verne entra. Sa figure
était renversée.
— Vous savez donc déjà notre malheur lui
dit la baronne.
— Ten sais un, répondit M. Verne... Dieu
veuille que ce soit le même !
— Mademoiselle d'EstouviUe est partie , dit
Léonce.
— M. Loubert vient d^être frappé d'apoplexie,
rqiartit Verne!
Léonce se précipita vert sa mère qui tomba
évanouie dans ses bras.
Les soins de Glaire, de son fils et de M. Verne
la rendirent à la vie, c'est-à-dire au sentiment
de ses nombreux malheurs.
Quand elle fut complètement revenue à elle,
M. Verne raconta qu'un des commis deM.Lou-
bert était venu en toute hâte chez lui pour le
prier d'avertir la famille que son patron , à la
suite d'une discussion très vive avec trois de
ses principaux créanciers oui le menaçaient de
le foire déclarer ea faillite, avait été frappé d'a-
poplexie, et qu'il était fort mal.
— Ifalheureux que je suis, s'écria Léonce,
mon argent sera arrivé trop tard? Gourons
vite, ma mère. Ah ! si nous pouvions encore
le sauver !
M. Verne avait pris la précaution d'amener
un fiacre. Madame Granval, Léonce et lui j
montèrent; mademoiselle de Royan pria la ba-
ronne de la faire chercher si elle pouvait leur
être de quelque secours.
Ils trouvèrent la maison de M. Loubert dans
toute la confusion inséparable du malheur
qu'ils venaient d'apprendre. Les commis con-
sternés se tenaient immobiles et silencieux dans
le vestibule de l'hôtel ; les domestiques cou-
raient de tous les côtés pour exécuter les or-
dres qu'on leur donnait; Eléonore, pâle et
tremblante, était dans la pièce qui précédait la
chambre à coucher de son père.
— Ma fille t s'écria la baronne en la pressant
snr son cœur !
Puis elle se précipita avec Léonce dans la
chambre de M. Loubert. Eléonore ne les suivit
pas.
Le malade était étendu sur son lit, les yeux
fermés , la face violacée. Deux médecins étaient
à ses côtés et cherchaient à pratiquer une sai-
gnée ; mais quoiqu'ils eussent fait déjà plusieurs
tentatives le sang ne voulait pas jaillir : il cou-
lait goutte à goutte, épais et noiràtre.
Léonce appela un domestique.
— Descendez dans les bureaux , lui dit-il
d'une voix forte; et ordonnez au commis prin-
cipal d'écrire à tous les créanciers de M. Lou-
bert que je me porte sa caution.
A peine Léonce eut-il prononcé ces paroles,
qu'un des médecins qui tenait le bras de
M. Loubert se recula vivement. Un jet de sang
venait d'inonder son visage. La baronne poussa
un cri de joie.
Peu à peu les membres de M. Loubert s'as-
souplirent, la coloration de sa face devint moins
ardente , sa respiration parut plus libre ; enfin
il ouvrit les yeux, et il laissa errer ses regards
autour de lui.
Léonce et madame Granval s^approchèrent
de son lit; il les reconnut, leur sourit; et fit
signe qu'il ne pouvait pas parler.
Léonce tira à part un des médecins, pendant
que l'autre bandait le bras de M. Loubert, et il
lui demanda à voix basse ce qu'il pensait de
l'état de son oncle.
— La congestion a été yiolente, le malade
74
SUZANNE D*EST0UV1LLE.
est très sanguin ; nous serons très heureux si
nous en sommes quitte pour une paralysie.
— Peut-on lui parler î
— U n*ya pas dUnconTénient, surtout si cet
accident a une cause morale, et que yous puis-
siez le rassurer.
— C'est justement ce que je voulais savoir.
Et Léonce retourna près du malade.
» Mon oncle , lui dit-il , après Tayoir averti
de sa présence en lui serrant doucement la
main. Je suis là avec ma mère : nous vous soi-
gnerons bien. Quant à vos affaires, n'y pensez
pas; j'en ai pris la conduite, et je vous Icsreur
drai en bon état dès que yous serez guéri.
M. Loubert voulut parler, mais il ne put que
sourire doucement, puis deux ruisseaux de
larmes descendirent le long de ses joues.
— Voulez-vous voir Eléonore, mon bon ami,
dit la baronne qui s'était aussi approchée du lit.
La pauvre petite est bien malheureuse.
M. Loubert ferma les yeux et sa face s'em-
pourpra de nouveau.
— Laissez-le en repos maintenant, dirent les
médecins. Vos premières paroles ont semblé le
calmer, il ne faut pas troubler cette bonne im-
pression. Dans quelques instants nous répéte-
rons la saignée.
Madame Granval s'établit au chevet de son
frère, Léonce descendit dans les bureaux, et en
passant, il adressa quelques paroles consolantes
et affectueuses à Eléonore.
Les circulaires aux créanciers étaient prêtes ,
Léonce les signa et les fit porter immédiatement
à leur adresse : puis il s'enferma avec le pre-
mier commis , et il le questionna sur ce qui
s'était passé.
Cet homme raconta que le cabinet de M. Lou-
bert avait été assailli de bonne heure par des
créanciers qui avaient fiait entendre des paroles
menaçantes ; que son patron les avait calmés
en leur promettant qu^il leur donnerait satis-
faction dans l'après-midi ; qu'après le départ
de ceux-ci M. Loubert avait fait appeler made-
moiselle Eléonore ; qu'une scène yiolente avait
eu lieu entre le père et la fille ; que celle-ci
était sortie en disant : oc Je n'y consentirai ja-
mais ; » qu'on ayait alors entendu un grand
bruit dans le cabinet de M. Loubert; qu'on
était entré, et qu'on l'ayait trouyé renycrsé
sans connaissance»
— Sayez-vous, demanda Léonce, si mon
oncle a été hier recevoir de l'argent à la
banquet
— Je ne l'affirmerais pas, mais je le suppose,
car il a payé dans la soirée 100,000 francs ao
caissier qui a demandé le remboursement de
son apport dans la maison , et 30,000 francs à
M. Hubart, le maître d'hôtel. Ces deux sommes
ont été prises par M. Loubert dans sa caisse
particulière, où il n'y a jamais autant d'argent,
à ma connaissance du moins.
•» Savez-vous encore où mon oncle met or-
dinairement la clé de cette caisse?
— Dans la poche droite de son gilet.
Léonce courut au cabinet de son oncle ; c*&-
tait là qu'on l'avait déshabillé après sa chute :
le gilet s'y trouvait encore ; la clé de la caisse
était dans la poche.
La caisse fut ouverte.
Elle contenait quelques sacs de mille francs;
puis une liasse considérable de billets de banque
avec cette note : « Dépôt de mon neveu le baron
Granval. » Léonce compta les billets, il y en
avait trois cent soixante-onze.
En cherchant encore , il trouva une antre
liasse bien moins considérable de billets; puis
cette note datée de la veille : « Dépôt de mode-
moisdle Suzanne d^EstouviUe. «
Léonce eut besoin de toutes ses vertus pour
ne pas s*attacher uniquement à cette dernière
circonstance. Il y réfléchit pendant quelques
instants avec la plus douloureuse perplexité;
mais le souvenir du sublime dévouement de
Suzanne le rappela à ses devoirs , et il redes-
cendit courageusement près de sa mère, pour
s'entendre avec' elle sur tout ce qu'il y avait à
faire, et lui communiquer une partie de ses
déoouyertes.
XXI.
Le récit du commis avait été exact à peu de
chose près. M. Loubert, pressé par ses créan-
ciers , avait demandé à sa fille de consentir à
l'abandon des deux millions déposés par lui à
la caisse des consignations , et Eléonore, sans
refuser positivement , avait alors prié son père
de lui laisser le temps de réfléchir, de consul-
ter. M. Loubert avait répondu qu*îl n'y avait
pas une minute à perdre ; que le moindre re*
tard pouvait compromettre son hoaneur et
SUZANNE D'ESTOUVILLB.
75
consommer sa ruine. Alors la discussion s^était
animée, et Eléonore avait fini par déclarer que
si elle se décidait à un sacrifice, elle voulait
qa*il se fit régulièrement, lentement, et que de
tonte autre manière elle n*y consentirait pas.
Ces précautions , qui avaient pour M. Loubert
tous les inconvénients d*un refus, puisquMl avait
pris rengagement de payer le jour même,
rexaspcrèrent. Il chassa sa fille de son cabinet,
et il avait le bras levé pour lamaudire, lorsquMl
sMtait senti frappé d^apoplexie.
Les faits établis ainsi dans toute leur yérité ,
nous allons suivre Léonce auprès de sa mère,
toujours au chevet du malheureux Loubert.
n lui transmit à voix basse une partie du
récit du commis, en ayant soin de supprimer
tout ce qui avait rapport à la scène de violence
qui avait eu lieu entre le père et la fille ; il dit
quelques mots de Targent quMl avait trouvé, en
remarquant que cette découverte pouvait faire
supposer que M. Loubert avait disposé du sur-
plus du prêt, ou qu^il Tavait mis en dépôt ail-
kurs. A cet égard , Léonce manifesta l*inten-
tion d^aller interroger sa cousine ; sur tout le
reste , la mère et le fils tombèrent d^accord
qo^ils feraient honneur aux affaires de M. Lou-
bert, quelle que fût Pissue de sa maladie.
Madame Granval eut encore plusieurs fois
foocasion, pendant cet entretien, d'admirer la
grandeur d'âme de son fils, et d'entrevoir une
délicatesse qui étonnait même le cœur d'une
femme et d'une mère.
Léonce fit prier sa cousine de vouloir bien
se rendre au salon , oîk il allait la précéder.
Peu de minutes après, ils étaient réunis.
— Eléonore, dit Léonce d'une yoix grave
qui cherchait à n'être pas sévère, pourriez-yous
me dire si vous avez connaissance de l'emploi
d'une somme de deux millions que votre pau-
vre père a reçue hier, et qui devait servir à dé-
aîniéresser les plus pressants de ses créanciers.
<— Je crois que cette destination a été rem-
plie , mon cousin , repondit Eléonore , du ton
d'an criminel qui est en présence de son juge.
— Et pourrie^TOUS me dire qui a reçu cette
somme?
— Personne encore.... Elle est à la caisse
des eoDsignations , où eBe sert de garantie à
ma dot.
Léonee a^avatt îblïX que soupçonner la vé-
rité : il la vît dans toute son horreur, et il se
couvrît le visage de ses deux mains.
— Votre pauvre père, reprit-il après quel-
ques instants de silence, a été égaré par sa ten-
dresse pour vous, il n'a songé qu'à mettre vos
intérêts à couvert... Cette erreur, cette fai-
blesse, sont la cause de tous ses malheurs.
Eléonore n'eut pas la force de répondre*
elle était trop orgueilleuse pour mentir ou pour
s'excuser.
— Cet argent venait de ma mère et de moi,
continua Léonce , et nous espérions qu'il sau-
verait votre père. Un mauvais génie Ta perdu.
— n peut être sauvé encore puisque vous
êtes là, Léonce, murmura Eléonore.
^ Son honneur le sera, ma cousine... Mais
sa vie! Les médecins n*osent pas en répondre;
ils me paraissent même bien inquiets.
— C'est horrible à penser, Léonce... Mais si
vous vouliez disposer de cet argent , je crois
qu'une simple autorisation de moi suffira pour
vous le faire délivrer , et je suis toute prête à
vous la donner.
— Je vous la demanderai , s'il n'y a pas
moyen de faire autrement.
— Ah! mon cousin! quelle injure !
— Ce n'est point une injure , Eléonore ; car
je n'ai pas la pensée de vous offenser. La si-
tuation de mon oncle ne m*est pas encore con-
nue, et dans le doute où je suis , je ne veux
pas disposer légèrement de ce qui vous appaiv
tient. Seulement si ma fortune ne suffît pas,
j'aurai recours àla vôtre... Fiez-vous en à moi.
— Mais vous n'avez pas le droit d'être plus
jaloux que moi-même de l'honneur de mon
père, s'écria Eléonore, qui sentait la nécessité
de se releyer aux yeux de son cousin , parce
qu'elle avait vu à travers sa délicatesse qu'il
était instruit de tout.
— J'ai du moins celui de tenir mes ser-
ments , répondit Léonce; et j'ai appelé tout-à-
l'heure le sourire sur les lèvres de votre mal-
heureux père, en lui jurant que je répondais
de tout.
— Vous voulez m*humilier, parce que vous
ne m*aimez pas, parce que vous en aimei
une autre! Je vous ai deviné depuis longtemps,
Léonce !
— Je Tondrais n'avoir pas à tous dire que
f en ai fait autant pour vous, Eléonore.... Mme
76
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
la mérité in*y Gondamne. Au surplus , laissons
de côté pour le moment nos sentiments person-
nels. Nous en reparlerons plus tard, si vous le
voulez, car je n*ai rien à cacher.
— > Vous espérei que la mort de mon père
vous délivrera de vos engagements envers moi.
A cette accusation injuste éternelle, Léonce
resta muet. Toutes les bassesses du cœur hu-
main lui apparurent dans leur odieuse nudité;
son cœur et sa raison, qui comprenaient tout
ce qui était noble et délicat, furent au moment
de se briser et de s'égarer sous le retentisse-
ment de ces horribles paroles. Dieu lui envoya
un secours, c'était le souvenir de Suzanne avec
son cortège de vertus simples et sublimes.
— Assez, Eléonore ! assez! dit-il, avec une
émotion qui n'était que douloureuse. Toutes
mes espérances sont des craintes; mais, Dien
merci! elles n'ont rien de coupable! vous le
aaurez un jour.
Et il sortit du salon pour éviter d'ajouter
quelque chose de blessant à ces mots que sa
bonté trouvait cruels.
Après son départ, Eléonore, que ses remords
n'avaient pu abattre, tomba dans le découra-
gement le plus profond. Connue de son* père ,
qui pouvait mourir en la maudissant, ou vivre
pour la mépriser; devinée par son cousin qu'elle
croyait aimer et qui devait la haïr; démasquée
bientôt peut-être aux yeux de sa tante, elle se
voyait dans l'avenir abandonnée de tous, et,
quoique riche, dans une position de fortune
bien inférieure à celle qu'elle avait rêvée; ainsi
elle était blessée à la fois dans son cœur et dans
sa vanité.
Un journal était ouvert sur une table devant
elle : elle y jeta machinalement les yeux, et
elle crut y lire le nom de Granval.
Alors elle le prit, et lut ce qui suit avec des
sentiments faciles à comprendre :
« Le roi, par une ordonnance insérée hier au
Moniteur^ a élevé M. le baron Granval à la di-
gnité de pair de France. Toutes les opinions
applaudiront à ce choix, qui récompense, dans
la personne de son fils , les services d'un des
plus braves et des plus loyaux officiers de l'an-
cienne armée. »
Eléonore jeta le journal loin d'elle, et elle
courut s enfermer dans son appartement.
Léonce trouva sa mère au désespoir. La se*
I conde saignée n'avait pas eu les bons résul-
tats qu'on en attendait, et M. Loubcrt était tom-
bé dans un assoupissement que les médecins
considéraient comme un symptôme du plus
mauvais augure.
Vers la fin de la matinée on apportaàLéooce
plusieurs lettres : c'étaient les réponses des
créanciers de son oncle : elles disaient qu'ils
prendraient tous les arrangements quiponr^
raient convenir à M. le baron Granval; elles
exprimaient aussi le vœu que Vh/morabU
M. Loubert fût promptement en état de se re-
mettre à la tète de ses afiaires.
Léonce descendit dans les bureaux pour an-
noncer ces bonnes nouvelles. Examen fait de
la situation de son onde , il se trouva qu'il ne
devait que deux millions : ses immeubles, dé-
grevés de l'hypothèque d'Eléonore, et en ne
portant les usines de Courville4e-Bas que pour
mémoire, en valaient le double.
Dans la soirée M. Loubert sortit de son as-
soupissement. Son premier regard rencontra
les visages tendres et désolés de sa sœur et de
son neveu. Il n'indiqua pas qu'il voulût voir
autre chose.
— Gomment vous trouvez-vous , mon ami?
demanda la baronne.
M. Loubert leva les yeux vers le cieL
— Toutes vos affiiires sont arrangées, mon
bon oncle, reprit Léonce. Ne voulez-vous pas
voir ma cousine? je l'ai laissée bien triste de
vos souffrances.
M. Loubert détourna la tète.
— Ma mère, allez chercher Eléonore, dit
Léonce à voix basse.
Madame Granval sortit.
— Mon oncle, m'aimez-vous? demanda le
jeune baron avec anxiété.
Un regard plein d'affection et de reconnais-
sance répondit à cette parole.
— Eh bien ! consentez à voir votre fille, et
pardonnez-lui dans le fond de votre cœur. Je
vous jure qu'elle est à plaindre.
M. Loubert fit un signe d'assentiment, mais
il était facile de voir qu'il faisait un violent ef-
fort sur lui-même.
Madame Granval rentra, donnant le bras à
Ëlénore, qui pouvait à peine se soutenir. Quand
elle fut près du lit elle s'agenouilla.
Léonce tenait la main da son onde; il la
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
77
souleTa non sans éprouver une résistance dont
fl eut seul le secret, et il la posa sur le front
de sa cousine. Madame Granval sanglottait,
debout, à quelque distance.
— Mon père, me pardonnez-Tous ? dit Éléo-
nore, d'une voix mourante.
— n fait plus , Éléonore, répondit Léonce ; il
TOUS bénit. Silence! ma mère ne sait rien.
La main de M. Loubert retomba sur le lit,
ses yeux se fermèrent. Léonce crut qu'il allait
mourir; il se bâta d'emmener sa cousine.
— ^Ha sœur, murmura M. Loubert dès qu'ils
furent sortis.
La baronne accourut auprès de s6n frère.
Elle le crut sauvé en l'entendant parler.
— Je vais mourir, continua M. Loubert. Ma
sœur, si vous aimez votre fils autant que je
l'aime moi-même, ne permettez jamais qu'il
épouse ma fille, et dites à Éléonore que c'est
la dernière volonté de son père.
—Elle est bien cruelle, mon ami... rétrac-
tez-la, je vous en supplie !
— Je veux finir en honnête homme ; c'est
pour cela que je m'oppose à ce mariage. Main-
tenant, ma sœur, un prêtre, et priez pour moi !
Madame Granval adressa encore quelques
(piestions à son frère, mais elle ne put en ob-
tenir aucune réponse. Elle fit alors appeler
M. Verne, et le pria d'aller chercher le curé
de la paroisse. Léonce rentra ; il avait confié sa
cousine aux soins de mademoiselle de Royan,
que son bon cœur avait amenée au milieu de
ces scènes de deuil.
I^ prêtre arriva. M. Loubert retrouva encore
la parole pour déclarer qu'il mourait en chré-
tien et pour demander à bénir sa fille une se-
conde fois.
On alla la chercher. Les portes de l'apparte-
ment furent ouvertes ; les commis , les domes-
tiques se rassemblèrent ; tous s'étonnèrent du
calme céleste qui rayonnait sur le front du ma-
lade, à travers les ombres de la mort dont il
était déjà enveloppé.
Léonce prit la main de sa cousine pour aller
recevoir avec elle la dernière bénédiction du
mourant. M. Loubart fit comprendre par des
signes, qub sa sœur se chargea d'interpréter,
qu'il voulait que sa fille vint seule auprès de
ion lit.
Éléonore comprit que Fisolcmcnt commençait
pour elle : elle dévora cette souffrance dans la
pensée que personne n'en comprendrait le se-
cret.
M. Loubert sourit doucement à sa fiBe; mais
il y avait dans son sourire un détachement de
la vie que toute la résignation d'un père heu-
reux par son enfant n'aurait pu montrer.
La mansuétude de cette punition n'échappa
pas à Léonce ; elle fut à la fois pour lui un sujet
d'admiration et de douleur.
M. Loubert indiqua alors par un geste qu'il
fallait éloigner sa fÛle. Claire se chargea de ce
triste soin. Eléonore eut la loyauté de se laisser
emmener sans résistance : son père lui en sut
gré. Toute autre conduite ne l'aurait pas con-
vaincu.
Madame Granval et son fils remplacèrent
Eléonore au chevet du lit de son père. M. Lou-
bert en les reconnaissant s'attendrit, et on put
voir qu'il regrettait quelque chose dans ce
monde. 11 essaya à plusieurs reprises d^exprimer
ses sentiments ; mais toutes ses tentatives furent
infructueuses. Une vive anxiété , qui prenait sa
source dans le besoin de taire connaître une
dernière volonté, semblait le torturer. A toutes
les questions qu'on lui adressait sur les sujets
qui pouvaient le préoccuper, il répondait tou-
jours par des signes de tête négatifs. On lui
nomma successivement toutes ses connais-
sances, tous ses créanciers,, toutes ses entre-
prises, rien ne paraissait le satisfaire, quand
tout-à-coup Léonce, se souvenant de la décou-
verte qu'il avait faite dans la caisse de son oncle,
eut l'idée de nommermademoiselled'Estouville.
La satisfaction de M. Loubert prouva qu'il
était enfin compris.
— Je sais de quoi il 8*agit, mon bon oncle :
soyez en repos sur cette aiikire comme sur
toutes les autres.
M. Loubert retomba dans son inquiétude,
mais cette fois on ne put l'aider à en sortir, et
l'agonie vint bientôt détruire ce qui lui restait
de facultés.
Toutefois, jusqu'à son dernier soupir, il re-
connut sa sœur et son neveu ; et avant de fer-
mer les yeux pour ne plus les rouvrir, il adressa
à madame Granval un regard qui semblait lui
rappeler une promesse qu'il aurait reçue d'elle
ou une prière qu'il lui eut faite. La baronne
dominée par ce regard qui plongeait peut-être
78
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
dans les profondeurs de Tavenir^ ne sut pas lui
résister, et elle y répondit par un mot qui était
un engagement. M. Loubert expira alors, en
retenant la main de son neveu par une étreinte
qui survécut à sa vie, comme s'il eut voulu ex-
primer le regret de n'avoir pas eu le temps de
témoigner toute sa reconnaissance à celui qui
avait tant fait pour lui.
— Allons auprès d'Eléonore, s^écria Léonce
avec une douloureuse fermeté, en entraînant sa
mère loin de ce lit de mort.
Leur présence et leurs larmes apprirent à
mademoiselle Loubert qu'elle était orpheline.
Le désespoir d'Eléonore fut grand et sincère:
sa tante, en se jetant dans ses bras, ne l'avait
pas nommée sa fille. Cet oubli tombant dans
une conscience troublée , y resta comme une
punition , et y grandit comme un remords.
Quelque précaution que prit Léonce pour
dérober certains faits à la connaissance du pu-
blic, il ne put empêcher à la vérité de se faire
jour. L'admiration fut générale et démonstra-
tive. Tout Paris vint se fiiire inscrire chez le
jeune pair. Le roi lui-même daigna charger le
président du conseil de lui témoigner la satis-
faction qu'il éprouvait de sa conduite.
Quant à ia pauvre Suzanne, le monde n'y
songeait plus. Mademoiselle de Royan, d'accord
avec madame Granval et Léonce, avait laissé
courir le bruit que son amie était partie pour
rejoindre son oncle, malade au Havre, et comme
elle avait eu soin d'ajouter que le chevalier était
revenu pauvre, mademoiselle d'EstouviUe fut
bientôt aussi complètement oubliée que si elle
o^eût januds existé.
xxn.
H. Loubert mort, Léonce n'en poursuivit pas
moins l'accomplissement de l'œuvre qu'il avait
commencée , c*est-à-dire le règlement des af-
faires de son oncle. Le pauvre négociant ne re-
posait pas encore dans sa dernière demeure,
que Léonce avait déjà vu les principaux créan-
ciers de la succession, et qu'il en avait obtenu
des désistements et des quittances, au moyen
d'engagements personnels pour lesquels on lui
avait donné toutes les facilités imaginables. Les
autres dettes moins importantes furent soldées
sur les 370,000 fr. restant de la somme de
600,000 que M. Loubert avait mis dans sa
caisse particulière, comme on doit s'en scave-
nir,ctce5 dettes n'en absorbèrent pas le quart.
Enfin, trente-six heures après la mort du fjpère
de madame Granval, il n'existait pas un être
qui eût le droit de mépriser sa mémoire, et les
hommes qui avaient empoisonné ses demie»
jours par des menaces de poursuites , étaient
les plus empressés à vanter partout sa haute
intelligence en ailaires et son incorruptible
probité : les éloges comme les regrets étaient
unanimes.
Les obsèques de M. Loubert furent magni-
fiqucs.Tous les amisde sa prospérité y vinrent, et
il s'y joignit une foule nombreuse et brillante,
composée de l'élite de la société dans laquelle
Léonce avait été introduit par madame d'Eto-
ges.
Lorsque Léonce fut revenu de la cérémonie
funèbre, il fit demander à Eléonore si elleyoa-
lait le recevoir.
Elle repondit par un signe d'assentiment, et
elle attendit dans une morne stupeur celui qm
s^annonçait comme un ami et qu'elle redoutait
comme un juge.
Il entra le visage couvert de tristesse , mais
le regard rempli de pitié et presque d'aflcctioo.
Il savait tout, à peu de choses près, et cepen-
dant le mépris n'était pas dans son cœur , k
reproche n'errait pas sur ses lèvres. A le voir
si différent de ce qu'elle redoutait, Eléonore crut
un moment qu'il l'excusait en se disant qu'elle
avait agi sans discernement. Son cousin était
ce qu'elle aimait et estimait le plus au monde»
et cependant elle préférait au bonheur de le
trouver généreux, la satisfaction de le supposer
crédule. Elle voyait là un moyen de se relever.
Léonce prit place à ses côtés et lui serra U
main tendrement.
— Ma mère a bien besoin de vous presser
sur son cœur et de vous dire que vous lui êtes
plus chère que jamais... Je lui ai caché tout
ce qui pouvait lyouter à sa douleur , déjà à
grande.
— Léonce, je suis moins coupable que vous
ne croyez, se hasarda de dire Eléonore.
— Je vous plains, ma cousine, je ne vous ac-
cuse pas; et si votre conscience vous absout, ce
que vous seule pouvez savoir , vous avez k
droit de ne pas chercher à vous justifier. Au
surplus, je ne venais ici que pour pleurer avec
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
79
TOUS. (Test mon aoique pensée pour le mo-
ment.
— Mon pauTre père 1 s^écria déonore qui
voulait cacher sous cette exclamation de dou-
leur la satisfaction secrète que lui causaient les
dernières paroles de son cousin!
— fespère que sa fln a été douce, répondit
Léonce avec plus d*afTection qu'il n^en avait en-
core montré; il a pu vous bénir, et Dieu Ta
visité à ses derniers moments. H a su aussi par
moi que sa mémoire serait respectée par ceux
mêmes qui s^étaient cru le droit de calomnier
sa vie.
— N'a-t-il pas prononcé quelques paroles
avant de mourir?
— Ha mère m'a parlé vaguement d'une pro-
messe qu'il avait exigé d'elle, mais comme le
moment de raccomplir n'est pas encore venu ,
ma mère n'est entrée dans aucun détail à ce
sujet : elle s'est bornée à me promettre de tout
nous confier plus tard.
— Léonce, vous savez, cet argent qu^on m'a-
vait conseillé de mettre à couvert... vous pou-
vez en disposer.
— Je vous Saurais déjà demandé s'il eût été
nécessaire, mais, Dieu merci! nous avons pu
nous en passer. Tai répondu de tout... Ce sera
m compte à régler entre nous plus tard. Je
pense qu'il ne donnera lieu à aucune difficulté,
dit Léonce en souriant tristement,
— Ah! mon cousin , comment reconnaître
tant de nobles et généreux procédés?
^ En croyant que j'ai été heureux de les
avoir, Eléonore. Maintenant, ma cousine, con-
tinua Léonce, il faut que je vous interroge sur
nn fait qui ne vous concerne pas, et sur lequel
je n'ai pu recueillir aucune lumière jusqu'à
présent.
— De quoi s'agit-il, Léonce? je serais bien
beoreuse si Je pouvds vous être bonne à quel-
que chose.
— Votre père avaît-il quelques relations d'af-
bires avec mademoiselle d'Estouville!*
^ Aucune, que je sache du moins. Il pour-
rait se foire cependant qu'elle lui eût emprunté
quelque argent; il la trouvait fort à son gré.
— Il ne s'agit cas d'un prêt , répondît brus-
Qocroent Léonce , mais au contraire d'un dé-
[^L Tai trouvé dans la caiâse de mon oncle une
Somme assez considérable, et aux billets qui la
composent est jointe une note qui indique que
cette somme q>partient à mademoiselle d'Es-
tou ville.
— Cest bien singulier , dit Eléonore... et je
n'ose hasarder une supposition.
— Vous le pouvez, ma cousine, car înade*
molselle d'Estouville est une personne sur le
compte de laquelle on ne saurait avoir que de
bonnes pensées.
— Oh ! mon Dieu, je présume que mon père,
la sachant peu favorisée du côté de la fortune,
aura voulu faire quelque chose pour elle , et
qu'il en aura été empêché par les embarras qui
lui sont survenus.
Une pâleur mortelle couvrit subitement le
visage de Léonce, et cependant il ne pouvait se
rendre compte de ce qui se passait en lui.
— Ma cousine, dit-il enfin d'une voix sévère
et presque irritée , je crains que vous ne ca-
lomniiez deux personnes qui ont droit à tous vos
respects.
— Ce n'est pas calomnier mon père que de
le croire capable d'une action généreuse , ré-
pondit Eléonore avec embarras.
— Si c'est ainsi que vous l'entendez, ce n'est
plus qu'une invraisemblance-., car vous savez
aussi bien que moi que mon oncle n'était pas
naturellement prodigue, et que, dans ces der-
niers temps, il n'était pas en position de le de-
venir, malheureusement pour lui.
— Alors, c'est inexplicable, dit Eléonore.
— Ce ne l'est pas du tout pour moi, ma cou-
sine, et quand je vous ai questionée, j'espérais
seulement apprendre de vous que vous saviez
dans quelles circonstances et à quelles condi-
tions ce dépôt a été fait. Vous l'ignorez , n'en
parlons plus , et attendons les renseignements
que mademoiselle d'Estouville ne manquera
pas de nous transmettre quand elle saura la
perte que nous avons faite.
— Qui sait si nous la reverrons jamais, cette
pauvre Suzanne , dit Eléonore. Cette aventure
lui fera probablement un tort qui l'empêchera
de chercher à nous revoir.
— Vous appelez un dévoûment une aventu-
re! s'écria Léonce d'une voix tonnante. Ne lo
comprenez pas, si cela vous est impossible, mais
au nom du ciel ! gardez-vous de le calomnier !
— Je n'ai pas parlé de mes impressions per-
sonnelles, mon cousin, mais des suppositions
80
SUZANNE D'ESTOUVILLE,
que fera le monde : tous savez qu^il n^esl pas
indulgent.
— Je sais aussi qu'il est quelquefois terri-
blement juste, Eléonore : Dieu veuille que tous
ne rappreniez jamais par votre propre expé-
rience. Mais laissons ce sujets ma cousine, con-
tinua Léonce d'une voix plus douce , en con-
templant les vêtements de deuil de mademoi-
selle Loubert,jenesuis pas venu ici pour vous
affliger , et si je Tai fait sans le vouloir, par-
donnez-moi, je vous le demande en grâce! vous
savez que la dissimulation est au-dessus de
mes forces.
— Ces paroles me rendent bien heureuse, dit
Eléonore avec une émotion qui parut étonner
Léonce, et qui le rendit silencieux pendant quel-
ques instants.
— Elles doivent vous prouver, répondit-il en
hésitant, que je respecte mes engagements en
dépit de ce qui me les aurait certainement fait
rompre il y a quelques mois. Tai promis, Eléo-
nore... j'ai promis à votre père, qui est mort
peut-être avec la crainte que je manquerais à
mes engagements. Mais pourquoi mes paroles,
qui paraissaient vous faire plaisir tout-à-llieu-
re, semblent-elles vous blesser maintenant!
N*est-ce donc rien que d'être sûr de la loyauté
d'un être avec lequel on doit passer sa vie?
Après cette explication, Léonce donna à Eléo-
nore quelques éclaircissements sur les affaires
de M. Loubert , puis il annonça que sa mère
avait l'intention de ne pas retourner chez elle
de quelques jours, et il l'engagea à reconnaî-
tre cette marque d'affection en la voyant le plus
tôt possible. Eléonore promit qu'elle descen-
drait à l'heure du diner.
xxni.
Le surlendemain des obsèques de M.Loubert,
madame d'Étoges était venue de bonne heure à
Paris, dans l'intention de faire dans la journée
sa visite de condoléance à Eléonore et à ma-
dame Granval. La duchesse se souvint que
c'était le jour du marché aux fleurs, et comme
elle n'avait aucun projet jusqu'à l'heure où elle
pourrait commencer ses visites, elle prit la ré-
solution soudaine d'aller faire quelques em-
plettes pour son parc dans le bazar embaumé
du quai de l'Horloge.
Arrivée sous ces allées d'accacias , si connues
des Parisiennes de toutes les classes, elle passa
d*abord une revue générale pour arrêter son
choix , puis elle acheta à droite et à gauche une
vingtaine de plantes rares en pots.
Madame d'Étoges ayant donné des ordres
pour qu'on transportât chez elle tout^ce qu'elle
avait acheté, allait reprendre le chemin de son
hôtel, quand elle crut reconnaître, dans un chien
qui passait à quelques pas d'elle, le beau lévrier
Snap, qu'elle avait rencontré une première fois
dans les bois d'Enghien, et qu'elle avait reTu
ensuite chez mademoiselle de Royan. Convain-
cue que Claire et Suzanne étaient vennes,
comme elle, au marché, elle regarda d'abord
autour de Snap pour voir si elle les apercevrait;
puis elle les chercha des yeux plus au loin,
mais le tout sans succès. Cependant Snap n'a-
vait pas l'inquiétude des chiens égarés; fl pa-
raissait au contraire attendre. A coup sûr, à dé-
faut de sa maîtresse, quelqu'un de la maison
de mademoiselle de Royan était là, et, en ob-
servant les manœuvres de Snap, il ne serait pas
difficile de le découvrir.
Enfin Snap, qui était assis, fit un petit bond,
et il se mit en marche du côté, du Pont-an-
Change. Tout en cheminant, il regardait de
temps en temps derrière lui.
Madame d^Ëtoges suivit la direction de ses
regards, et quand elle vit quMls s'adressaient à
une jeune fille très modestement vêtue, elle fat
confirmée dans sa seconde supposition, c'est-
à-dire que le lévrier avait été amené par une
personne au service de Claire ou de Suzanne.
Néanmoins, en examinant la jeune fille avee
plus d'attention , elle fut frappée de la noblesse
de sa démarche et de la modestie élégante de
son maintien. Cette première découverte exci-
tant vivement sa curiosité, elle pressa le pas de
manière à rejoindre la belle inconnue, et au
moment où elle la dépassa, elle reconnut dis-
tinctement mademoiselle d'Estouville.
Où va-t-elle ? que signifie ce costume dont
la simplicité peut passer pour un déguisement!
où porte-elle ces deux pots de marguerites aux
fleurs jaspées de blanc et de lilas pâle? Pour-
quoi ses yeux baissés vers la terre paraissent-
ils gonflés de larmes ?
« Il y a dans tout ceci quelque triste mystère?
pensa madame d'Etoges, et je ferais peut-^tre
une bonne action en cherchant à le pénétra.
Si ce myslËreestunc faute consommée, je le
renrermerai dans mon cceur; s'il n'est encore
qu'un danger, j'offrirai mon secours; s'il cache
quelque déroâment obscur, je me retirerai sans
me faire connaître, si cela est possible. Pauvre
eobntl eQe parait briséel je tremble pour elle t
jeTeux , je dois la suivre. »
Sa résolution prise, elle ralentit sa marche de
numière à ne pas perdre Suzanne de vue sans
i'eiposer à être reconnue par elle. Toutes deux
l'avancëreot ainà à traTcrs les rues sombres,
mais Tirantes du quartier Saint-Hartin.
An moment où Suzanne passait devant le
portail de Saint-Héry, elle fut accostée par un
bomme âgé, proprement vêtu et dont l'exté-
rieur ne numquait pas d'une certaine distinc-
tion native. Us échangèrent quelques mots que
la duchesse n'entendit pas , puis ils se sépa-
rèrent. Suzanne entra dans l'église, elle dit une
morte prière devant l'autel de lavierge, et elle
ressortit par une porte latérale donnant sur la
rae du Cloître. Madame d'Ëtoges la suivit jus-
qu'à Is maison qui portait le numéro S.
Là, Suzanne St encore une pause, et la du-
'htate remarqoNque la vue de cette maison lui
T. n.
causait une impression douloureuse. Sa tite
s'était penchée sur sa poitrine, ses épaules
avaient des mouvements saccadés qui annon-
çaient qu'elle sanglottait ; elle paraissait ne pas
avoir la force de faire un pas de plus. Cepen-
dant elle se remit assez promptement, rejeta
avec noblesse sa tête en arrière, et ftvnchit ré-
solument le seuil de cette maison , devant la-
quelle elle avait hésité comme si elle allait y
commettre une mauvaise action. Uadamed'É-
toges hésita aussi : elle crut en savoir assez pour
se dire qu'en allant plus loin elle ne serait plus
qu'indiscrète.
Hais le souvenir récent de la prière de Su-
zanne lui revint à l'esprit, et elle se décida
aussi k entrer.
— Où va Madame t demanda la portière,
grosse femme à Rgure honnête et réjouie, qu]
balayait devant sa loge.
— Près de la personne qui vient d'entrer.
— Elle ne reçoit pas de visites. Madame.
— Mais je la connais, ma chère, dit lada-
chcsse d'une voix caressanle ; d'ailleurs, je sais
qu'elle ne demeure pas ici et qu'elle n'y vient
qu'en passant.
62
SUZANNE D'ESTOUYILLE.
— Alors, vous Yoas êtes trompée, madame,
car c'est aoe iooataire qai n emménagé voilà
trois jours, même ()ae tout son mobilier n'est
pas encore arrivé.
» Pouve^TOus me iff^ son %(Mnt
— Mais puisque vous la co«9ètHi»% P^ f^
pas çiéce^re^ fepfH 1% (iMèt^ ^^^ UP gfos
rir^ foi ne «myait pai 4e ftç^esae,
p«M4^ wm^ ^«^v^ w»iNw^ ^ Iq^4«-
à acAta bamûuba. el îa vaua asauia mia ma
prtesae^ «la hU swa pas pénible.
— Je crois tout ce que vous dites , Madame,
et si je n'avais pas des ordres, je vous laisserais
monter; mais...
La portière fut interrompue par l'arrivée du
personnage qui avait accosté Suzanne dans la
rue. En apercevant Madame d'Ëtogcs, il la salua
poliment, piûs il demanda sa clé.
-!- ]||adaflae est HKWtée , dil la portièfe.
<nr C'est diîfiS^reiits je la cioyaia eneore àFé-
gli^, dil risMttntt; et il passa.
la ducheiii^ n'insista plus ponr èlve adnîse
aiAprèa de Siwhum|i/9, e\ eUesa borna à dire, non
sans quclqii^ embajpras : qu'elle écrirait, qu'elle
rcvieip^ml; puis elle se liàta de s'éloigner : elle
cherchait à avoic encore quelque espérance ,
et ^t ce W^Uo pottvail Ûm avee beaucoup
de peine, c'était d^ se créer dea doutes.
Le secrel de Sn»annp> était donc connu , et
malheureusement il ne l'était pas en entier^
Pour* la HMMpent , nous ne suivrons pas ma-
davae d'fitoges ohea& etb, et puisque noua
sommes dans le cloître Saint-Merry, nouabrave^
ron&la oopsigi^ de la portière du numévo &,
e^ Qoua pé9étr9«ons dans le cinquième étage de
cette maison, au moment où le chevaliet d'Ëa-
touvilte vient d'y entrer.
Dans une petite salle à mai^ger, modestement
incijyblée par une table, un buffet et deux chaises
en bois de noyer, une femme de ménage d'un
o^técieur avenant et respectable dispose un
couvert pour le déjeûner de deux personnes.
Près de l'unique fenêtre de cette pièce, un
homme se tient debout et lit un journal. Cet
homme est le chevalier d'Estouville.
Une^ |iarte ouverte laisse voir dans une se-
conde i^iè^, qui a l'air d'un salon, une jeune
|tçrfkQyfM^ assise devant un chevalet. EUe peint
aveç^rdeui\ ^\ cependant elle s'arrête de temps
en te«i^ pW passer sur ses yew( le revers de
celle 4%sc&lMns qui tient un pinceau, car
e)la fulliire en travaÛlant. Un dMen ^ couché
à %^ |ii^'* «ous pottirions n9#s ^^f^^&m^ ^^
papmei^ Stti^nne et S«a|^
fie|Miil i»B séjour a^iec son oncle» ianone
i^ «QW|ffiA toute rhonenr da at^ sftuatioa:
Wm% \it m^tin même, dans wd mom^l de dé»
eaws^i^^mM % ^^ a^ fowé ta létohAtioa
dVUifty. eanfter ses danleuia à madamf GnuF
^; eM^ ««MmI faainlepual <|uil n^avait phis
que Dieu à qui elle pût parler de ses tourments
et de ses espérances : peut-être se cachait-cUe
une partie des uns et s'exagérait-elle lesautres;
mais, dans sa position, chercher à se tromper
était encore une preuve de force.
Ce qu'il fallait faire, avant toutes choses, et
pour être prête à tout événement, c'était de
s'assurer la libre disposition de la somme que
M. Loubert avait dû réaliser. Entamer une co^
respondance à ce sujet entraînerait nécessaire-
ment des longueurs; entrer dans l'hôtel qu'ha-
bitait Eléonore et où venaient, souvent Léonce
et sa mère, présentait d'autres inconvénients^
Néanmoins, comme ce dernier parti devait
avoir des résultats plus prompts» et que M. Lou-
bert avait donné à Suzanne le moyen d'arriver
à lui sans s'adresser ^ personi^^ et pax uol che-
min peu fréquenté,^ elle se décida pouic une dc-
marche verbale , et elle se disposa ijwnédiatc*
ment à sortir.
Elle conserva Iis cosljume nn^esV» qu'elle
avait pris quelques heures aupai^vc^^ pcniir se
rendre au MarcbMux-Fleu^ ^ Qlle je^ un
grand voile noir sur son chapeau ^ dont les
bords avancés tenaient déjà son visage dans
l'ombre. Snap voulut la suivre, nws elle lui
adressa quelques paroles caressantes ponr lui
faire comprendre qu'elle devait se séparer de
lui, puis elle traversa la sajio à manger où son
oncle était encore.
— N'avez-vous besoin de rien, lui/lit-cUe
StZANNE D*EST0UV1LLE.
8â
affectueusement 9 mais sans paraître vouloir
s'arrêter.
— De rien absolument , répondit M. d'Es-
touviMe. Cependant, ajouta-t-il après un mo-
ment dliésitation, si vous pouviez me rapporter
qaelques livres, je crois que cela me ferait
plaisir; mais je n*en suis pas assez sûr pour
que vous preniez la moindre peine à ce sujet.
— Quel est le genre d^ouvrages que vous
préférez? demanda Suzanne avec un sourire
qui témoignait de la joie de procurer une sa-
tisfaction à son oncle.
— Pourvu que ce ne soient ni des voyages
ni del*histoire, tout me sera indifférent.
—Mais encore?
— Eh bien î apportez-moi les romans de Cré-
billon fils; je me souviens qu*ils m^amusaient
beaucoup autrefois.
— Vous les aurez, mon oncle, dit Suzarae
en se hâtant de gagner la porte.
EQese présenta d'abord successivement dans
plusieurs cabinets de lecture sans pouvoir se
procurer tes ouvrages que son oncle lui avait
demandés. Enfin , auprès du passage des Pa-
noramas , elle remarqua un de ces étabHsse-
ments, et efie y entra.
Cinq ou stx hommes, assis autour d^une
grande table ovale , couverte d*Un tapis vert»
lisaient tes journaux. Suzanne ne songea pas à
les regarder et elle alla tout droit à la dame qui
était au comptoir.
— Je demande les romans de Crébilton fils ,
lui dit-eBe sans la moindre hésitation.
— le ne tes ai pas sous la main , madame ,
car on les demande peu, repondit la maîtresse
de rétablissement ; mais je vais vous les faire
donner. Cyprien, continua-t-elle en s'adressant
à une espèce de commis qui était là, cherchez
les romans de Crébillon fils pour madame. Us
doivent être là-haut avec le Voltaire ou le Jean-
Jacques.
Le commis gnmpa sur une échelle, et peu-
dani qu'il se livrait à sa recherche, les hommes
qai lisaient les journaux examinèrent curieu-
s ment la femme qui ^mandait les romans de
Crébillon fils.
Parmi ces hommes se trouvait M. de Samt-
ILal. U avait, comme on s*cn souvient, passé
une soirée avec mademoiselle d^Estouville chez
madame d*Etogcs.
—Voici tous les romans de Crébillon fils, dit
le commis en déposant sur le comptoir une
demi-douzaine de hideux bouquins qui avaient
fait les délices des pages de Louis XVI.
— Madame veut-elle Caire son choix? reprit
la dame de comptoir.
Suzanne leva soa voile pour lire les titres à
demi-efiEsu^ des livres étalés devant elle , et
M. de Saint-lbal reconnut distinctement la ra-
vissante jeune personne qu'il avait vue à Bois-
Bouton.
Cependant il doutait encore; mais Suzanne
ayant adressé quelques questions à la dame du
comptoir, M. de Saint-lbal reconnut sa voix
comme il avait reconnu sa personne, et cette
double identité le frappa de stupéfaction.
Mademoiselle d^touville choisit deux vo-
lumes un peu au hasard, puis elle déposa une
pièce de cinq francs sur le comptoir, abaissa
son voile sur son visage et reprit sa course vers
Thôtel Loubert.
Arrivée à Thôtel Loubert, Suzanne passa de*
vaut la loge du portier sans qu^on fit la moin-
dre attention à elle : la cour était déserte^ elle
put donc gagner le petit escalier sans avoir été
aperçue ou du moins reconnue.
Quand elle voulut ouvrir la porte du cabinet
de M. Loubert , eUe la trouva fennée ; alors die
frappa discrètement.
La porte s'ouvrit, et Suzanne se trouva en
présence de Léonce.
— Mademoiselle d'Estouviïle! s'écria Léonce,
en reconnaissant Suzanne dans la jeune fille
pâle et tremblante qui se tenait immobile sur le
seuil du cabinet de M. Loubert.
— Elle-même , monsieur Granval^murmura-
t-elle sans avoir la force ni d'avancer , ni de re-
culer.... Mais pourquoi M. Loubert n*est-il pas
ici, continua-t-eile en regardant avec anxiété
les vêtements de deuil de Léonce?
— Mon oncle est mort » répondit le^eune ba-
ron ; et je suis dans son cabioc^t parce quie j'ai
pris la direction de ses afiaires,
— Mort! dit Suzanne. Q n'y a donc que des
malheurs dans ce monde!
— n y en a beaucoup , Mademoiselle. Mais
ne restez pas sur cet escalier , je vous en sup-
plie ! Je crois savoir ce qui vous amène , et je
suis en mesure de vous rassurer sur le dépôt
que vous ayez confié à M. Loubert.
84
SUZANNE D'ESTOUVlttB.
—Mort! répéta Suzanne, en suivant machi-
nalement Léonce et en se laissant tomber sur
un siège près de la porte du cabinet. Ah! par*
lez-moi vite de madame votre mère! elle doit
être bien malheureuse.
— Elle a beaucoup de courage , comme vous
savez ; et jamais elle n*en eût plus besoin que
depuis quelques jours.
— Ces paroles ne contiennent-elles pas un
reproche pour moi, demanda Suzanne d'une
faible voix.
— Non, non, Mademoiselle, repartit vive-
ment Léonce ; car nous savons que vous n'en
méritez aucun. J'ignore ce que le monde pense
de votre noble conduite ; mais ce que je puis
affirmer, c'est qu'elle vous a donné de nou-
veaux droits à l'estime et à la tendresse de ma
mère.
— 0 mon Dieu! soyez mille fois béni, s'é-
cria Suzanne, en levant ses mains jointes vers
kciel?
— Tespère que vous n'avei pas plus douté
de notre approbation que de notre douleur de
vous avoir perdue , mademoiselle. Quant à moi,
je n'ai jamais été plus fier de vous connaî-
tre que depuis que je n^avais plus l'espérance
de yous retrouver.
— Avez-vous revu Glaire? pouvez-vous me
parler d'elle? Est-elle aussi généreuse que
vous?
— Je sais qu'elle est établie chez ma mère
avec madame Reinach ; mais il y a quelques
jours que je ne l'ai vue. Son désespoir ne l'a
pas empêché de vous rendre justice. Ne la ver-
rbz-vous pas?
— Je ne verrai plus personne , monsieur
Léonce... , parce que j'ai besoin de tout mon
courage. Une fois que j'aurai repassé la porte de
ce cabinet, je serai condamnée à former le vœu
cruel d'être oubliée de tous ceux qui m'aiment
encore.
— Mais si vous aviez besoin d'enx....
^ Je saurais alors les retrouver, pour leur
donner la consolation de venir à son secours.
Jusque-là ne dites pas que vous m'avez vue, je
vous le demanda comme une grâce.... comme
une preuve d'aflection. Je n'excepte de cette
prière qu'Eléonore , à laquelle vous ne devez
rien cacher, continua Suzanne avec une subite
altération dans la voix.
— Ma cousine a moins ma confiance que ma
mère ; eue a moins besoin aussi d'être rassurée
sur votre compte. Néanmoins, je ferai tout ce
que yous exigez de moi, puisque je n'ai que ce
moyen de vous témoigner ma reconnaissance.
— Votre reconnaissance, monsieur, mais je
n'ai jamais rien fait pour vous.
— Yous n'avez jamais rien fait pour moi,Ma-
demoiselle! s'écria Léonce. Vous avez donc ou-
blié ce que j'étais quand je vous ai vue pour la
première fois! vous ne savez donc pas que c'est
la douce et rayonnante clarté de vos vertus qui
a illuminé mon âme, plongée dans la nuit de-
puis que j*existais ! Vous dites que vous nVez
rien fait pour moi! et ma mère dont j'étais le
tourment depuis ma naissance , assure qu elle
est heureuse! et mon ami Verne qui osait à
peine me parler autrefois de son dévouement,
ne peut se lasser de me parler aujourd'hui de
sa tendresse? Mais je vous dois tout, Suzanoe!
tout! depuis le mystérieux besoin de faire du
bien à mes semblables dans la souflrance, jus-
qu'à l'ambitieux désir d'imiter la pure et noble
vie de mon père! Mon cœur était froid, vous
l'avez réchauffé! mon intelligence était dans
l'engourdissement , vous l'avez tirée du som-
meil! Si demain je tombais dans le malheur,
ce serait votre souvenir qui me donnerait de
l'énergie! Vous dites que vous n'avez rien fait
pour moi ! d'où vient alors que s'il m'arrive
d'hésiter devant l'accomplissement d'un devoir
pénible , c'est votre nom prononcé dans le si-
lence de mon cœur qui me comjnunique la
force dont j'ai besoin , et que je n'aurais ja-
mais sans vous. Avec ce talisman , je puis me
donner jusqu'au courage d'applaudir à la réso-
lution qui nous sépare pour toujours peut-être!
sans vous voir , sans vous entendre, sans rien
espérer de vous; c'est cependant par vous que
j'agis, que je pense, que je trouve du bonheur
à consoler et de la volupté à souffrir. Vous illu-
minez devant moi le bien qu'il faut faire, le
mal qu'il faut éviter, car vous êtes comme le
soleil qui éclaire à la fois les cimes les plus
hautes et les abîmes les plus profonds.
^ Si j'ai été, si je suis encore tout cela pour
vous, monsieur Léonce, remerciez-en Dieu avec
moi , et ne me le dites jamais , répondit Su-
zanne en se détournant pour cacher ses larmes.
La providence se sert de tout pour manifester
SUZANNE D*EST0UV1LLE.
98
sa puissance et sa Tolonté, mais ce n^est pas
à ses humbles instruments à s'enorgueillir,
car elle peut les humilier en les employant à
des desseins contraires.
— Soyez humble si vous le voulez , made-
moiselle, reprit vivement Léonce, mais permet*
tez-moi d'être fier un moment , puisque je le
remercie tous les jours et que je vous parle
pour la première fois.
— Ahl qu'il vous protège toujours! s^écria
Suzanne, plus touchée par la retenue de Léonce
qu'elle ne l'avait été par son exaltation. Qu'il
TOUS protège , vous et tous ceux qui vous sont
chers déjà, ou qiii vous le seront un jour ! Mais
que je suis coupable ! continua4-elle d'une voix
plus faible; je ne vous ai rien dit encore de
Totre cousine... elle doit être bien malheu-
reuse... Parlez-moi d'elle, je vous en prie!
— La perte qu'elle a faite est irréparable, et
je crois qu'elle la sentira plus vivement encore
dans l'avenir que dans le présent. Personne ne
l'aimera jamais comme l'aimait son pauvre
père!
— Si vous saviez comme M. Loubert a été
bon pour moi la dernière fois que je l'ai vu,
reprit Suzanne après quelques instants de si-
lence! je tremblais en venant m'adresser à lui,
car je le croyais insensible; eh bien! il s'est
chargé d'une afiaire que je n'aurais pas su ar-
ranger moi-même, et il a poussé la bonté jus-
qu'à m'avancer quelqu'argent dont j'avais be-
soin.
— Je lui envierais bien le bonheur qu'il a
dû avoir à vous obliger, si je ne savais pas que
c'est le dernier qu'il ait goûté dans ce monde.
Sa mort a été presque subite.
— C'est horrible à penser! dit Suzanne; je
l'ai laissé plein de vie à cette place oii vous êtes,
et je vous retrouve portant son deuil! Ah!
monsieur Léonce, l'absence est le commence-
ment de la mort! je ne l'ai jamais plus cruelle-
ment senti qu'en ce moment !
— Et cependant vous me défendez de rassu-
rer vos amis, si malheureux par votre départ!
et quand vous aurez refermé cette porte, il me
sera interdit de cherchera connaître votre des-
tinée ! vous pourrez mourir sans que je le sache,
on courir des dangers sans que je puisse voler
à votre secours ! Ah ! ne voudriez-vous pas du
mxÂhB consentir à me révéler le lieu de votre
retraite? Je renfermerais ce secret dans monoœur
avec mes plus mystérieuses pensées ! Je ne cher-
cherais pas à vous revoir ! je ne succomberais
pas à la tentation de vous écrire i mais si un
pressentiment me disait que vous avez besoin
de moi , je saurais du moins où mes consola-
tions devraient aller vous trouver !
— Ne me demandez pas cela. Monsieur, car
il m'est cruel de vous refuser, et si je ne vous
refusais pas, je manquerais à tous mes devoirs.
Ma vie va être bien pénible, nul ne le sait mieux
que moi, mai^ cet isolement qui vous effraie et
qui m'afflige, est peut-être ce qui pouvait m'ar-
river de moins triste dans ma position. Songez
donc que ma place n'est marquée dans aucune
famille ; que cette amie, qui m'avait priée de
vivre auprès d'elle, aura tôt ou tard des affec-
tions qui rendraient ma présence importune, ou
des liens qui l'obligeraient à briser ceux qui
nous unissaient il y a peu de jours. Je ne veux
me plaindre de personne ici, mais je dois me
consacrer au seul parent qui me reste, parce
que je suis tout pour lui. Je ne manquerai à
aucun de mes amis, comme je lui manquerais
si j'avais la lâcheté de l'abandonner, et j'en ar-
riverais là peut-être, si je ne rompais pas sans
retour avec tout le monde. Oh ! dites^moi que
j'ai raison ! s'il est vrai, comme vous l'affirmiez
tout à l'heure, que je vous aie fait un peu de
bien par mes exemples, faites-m'en à votre tour
par vos conseils! Donnez du courage à celle
que votre mère nommait sa fille, mais à qui
Dieu a refusé la joie de naître votre sœur ! ne
m'accusez pas d'être ingrate, je vous en con-
jure ! ne me répétez pas surtout que ma réso-
lution brisera d'autres cœurs que le mien ! Ne
me faites pas croire, en me demandant ce que
je ne puis accorder, que Dieu qui m'avait sou-
tenue jusqu'à ce jour, m'a abandonnée au mo-
ment où son appui m'était le plus nécessaire !
Encore un mot. Monsieur, dites à l'amie de
votre mère ce que vous feriez à sa place.
— Tout ce que vous faites, mademoiselle !
s'écria Léonce avec un enthousiasme rempli de
tendresse, et si le courage me manquait, je
m'adresserais à vous comme vous vous adressez
à moi. Suivez vos nobles inspirations et puisez
du courage danà la pensée consolante que vous
serez approuvée dans cette conduite, même par
ceux qu'elle affligera le plus. Vous m'avez pro-
SDZANIIB D'eSTOUVILLE.
fflff de ^nt eottfler à mol si JamaHi mon d^
▼oâment toufi deTeoait néeesaaire. Je ne ^rous
en demende pas davantage, et je vous remercie
d'avoir compris que Je «aurais me contenter de
eetle preuve d'affeetlon... Maintenant, contl-
nua4rU avee plus de ealrae, dites^moi ee que
vous désirez de M. Loubert. Je tâcherai de faire
tout ee qQll aurait (kit ^il était encore à cette
place.
-» Je l'avais prié de feire vendre une ins-
cription de cinquante mille francs sur le grand
livre, et de retenir snr le produitde cette vente
six mine francs qu*U avait euia bonté de mV
vancer.
■^ Tout eela a été exécuté ponctuellement,
mademoiselle, car j*ai trouvé dans la caisse
particulière de mon onde une somme de qua-
rante six mille cinq cents (htncs, avec une note
qui indiquait que cette somme provient d'un
dépdt dût par vous.
'^ le lui avais demandé aussi de m*aider à
trouver nn placement avantageux pour cet ar-
gent, mais j*ai renoncé à cette idée, car je puis
être obligée d*en disposer d*un moment à Tau-
tre. le vous prie donc de me le remettre.
«- Penses-vous que ce soit bien sage !
— le pense que cela est indispensable....
Toutes mes résolutions ont pour origine des
nécessités.
-^ Cela me suffit. Au surplus, si vous chan-
giez d*avis, vous n'auriez qu'à me le faire sa-
voir, et Je trouverais sans doute le moyen de
vous procurer un bon emploi de votre petite
fortune, en la plaçant dans une industrie sûre
et lucrative.
Suzanne leva les yeux au eiel comme pour
dire: «Plût à Dieu que j'en fusse là ! «> Et
Léonce ayant ouvert la caisse de son oncle, y
prit le dépût de mademoiselle d'Estouville, le
compta lentement devant elle, et le remit dans
ses mains que Témotion rendait tremblantes.
Suzanne resta immobile, pressant convulsi-
vement le paquet de billets de banque, et ne
paraissant pas songer à le faire entrer dans le
grand sac qu'elle avait apporté.
Son immobilité, son silence, la suspension
apparente de toutes ses fkcultés, étaient les ré-
sultats de la plus terrible lutte intérieure qu'elle
eut jamais subie. Une vobc secrète qu'elle cher,
chait à ne pas^ entendre, lui jetait ces énervantes
paroles d'espérance qui couvrent le brait pli»
faible des résolutions oouregeuses. Cette voix
lui disait que Léonce n'aimait pas sa cousine,
et lui rappelait qu'il l'avait assurée un joïït^
qu'après sa mère, elle était ce qu'il avait de
plus cher au monde, Cette conviction etce sou-
venir, au moment d'un étemel adieu, étaient
deux puissances formidables qu'il fallait vain»
cre pour avoir la force de s'éloigner.
«— Adieu, Monsieur, dit-elle aussitôt à Léonce
d'une voix à la fois émue et ferme. Tai hésité
avant de prononcer cette parole, continna4-elle
courageusement ; mais c'est que vous repré-
sentez en ce moment toutes lès personnes dont
je me suis éloignée pour toujours peut-être.
En vous quittant, c'est aussi votre mère que je
quitte ! Ce sont mes amis que je perds une se-
conde fois! C'est mon pa^ si paisible et si
doux qui s'anéantit sans retour* Adieu! Adieu.
Et Suzanne, ouvrant brusquement son sac, y
introduit avec précipitation sa petite fortnne.
Pendant qu'elle preiid ce soin, sa tète est natu-
rellement baissée, et Léonce ne peut lire la
douloureuse émotion qui se peint sur son visage.
Après avoir enfoui avec précipitation ses bfl-
lets dans son sac, la pauvre Suzanne en serre
maintenant les cordons avec lenteur; elle multi-
plie les tours, cBe entasse les nœuds ; elle vent
en faire encore quand cela n'est plus possible.
Enfin, elle rassemble toutes ses forces ; elle
appelle à son secours le souvenir des soupçons
qui lui ont donné du courage ; elle ouvre la
porte, et elle s'élance dans l'escalier ! Un cri de
désespoir à demi-étoufTé arrive au cœur de
Léonce.
XXIV.
De même que Suzanne n'avait pas été pré-
parée à trouver Léonce dans le cabinet de
M. Loubert, Léonce ne s'était pas attendu à re-
voir Suzanne ; et sa conversation avec elle, son
départ, le cri de douleur qu'elle avait laissé
échapper, l'avaient Jeté dans un désespoir dont
il comprenait toute l'étendue depuis qu'il n'é-
tait plus obligé de le combattre pour le dissi-
muler.
•— Noble et courageuse fille! s'écria Léonce,
après quelques instants de silence, comme si
cette exclamation résumait toutes les pensées
de son cerveau , toutes les émotions de son
SUZANNE D*ËST0UV1LLB»
f7
oœur. Elle ^paraît bien iDalb«Breufle de sa siittar
tkm, et cependant elle Teut se mettre en garde
contre tout ce qui pourrait Taider à en sortiri
Et quand je péûse qu'elle est peut*^tre perdue
pour nous sans retour ! Que non seulement
BOUS ne la reveitôns plui^ mais qu'il éoUb fau-
dra encore tin« dans rignorence de aa desti-
née!
Pendant que LéônCe contemplait deuloureu*
sèment la situation de Suzanne^ madame Gran^-
\al n'était pas sans inquiétude sur U sienne»
Quoiqu'elle ne eonnût pas tous les torts d'Eléo*
nore, elle éproUTait une satisfaction secrète à la
pensée que aon fils n'était plus dans robliga<>-
tion de l'épouser» mais cette satisfaction était
troublée par l'idée qu'il lui llaudrait prendre
elle-même^ elle ieule^ l'imtiâtiire de la rupture
de ce mariage*
Elle était donc absorbée dans sa réflexion
lorsque la porte de l'apptftement qu'elle occu-
pait dans là maison de son frère a'otiTrit aTec
Tiolence, et montra^ déboutant le aeuiU ElétH-
nore pâle et tremblante
— Puis-]e entrer, dit mademoiMUe Loubert
d'une Toix à peine intelligible, tant elle était
étouffée par eon émotion ?
^ Je suis toigours Tisible pour yous^ mob
cnianti répondit madame Granval; maiE^ au
nom dacieli ditea-moi Tite ce qui tous est ar*
riTé. ÂTez-YOUS quelque nouveau malheur à
na'apprendre? où est Léonce?
-*rai à vous dire» ma tante^ qu'il ae passe
d^étranges choses dans cette muson. €eux qui
l'habitent devraient au moins se souvenir
qu'elle est à moi^ et ee retirer ohea eux a'ils
veulent m'otttrager.
^ Je ne vous comprends pas» Eléonore, re^
prit madame Granval i à la fois eifrajée et
bkssée du ton impérieux de sa nièoe< Gomme
je n'ai rien à me reprocher» je suis obligée de
vous prier de vous exprimer plus clairement :
ma conscience ne m'avertit pas.
— Adressei^ous à cdle de Léonce, ma tante;
Elle parlera peut-être.
— J'aime mieux savoir de vou^^même ce qui
vous trouble, mon enfanté D'ailleurs Léonce va
probablement se rendre ici» car je viens de le
faire appeler, il vous la donnera sans détour;
voua ooanaiseea sa loyauiéé
«*Ohl oui, je laoonnaifl» répliqua mademoi*
selle Loubert, avec la plus âmère ironie. Je aais
que mon cousin est le plus sincère des hommes
quand il a des choses désieigréables à dire» Auds
je tuerais tnoins sûre de sa franchise s'il avait de
knauvs^B actions à cai^erk
— Mon fils est le plus honnête homme de la
terre» reprit vîTsment madaihe Granval. AI votre
pauvre père vivait encore^ il pourrait vxHis le
dire.
^ On peut ètreà la fois généreux et déloyal ;
servir les gens et cependant les tiwnper^ et c'est
là..,
Eià te moment hi porté de Tappartement
s'ouvrit de nouveau, mais éettfe (bis avec len^*-
teur » et Léonce entra. Sa physionomie était
triste, calme et fière» sAns la moindre nuance
d'embarrasi
. ^ Mon fils, s'écria vivement la baronne, on
vous accuse de déloyauté i venei vous dé«-
fendre.
^ Et qui m'accuse ainsi» demanda Léonce
en regardant alteknativement sa nlère et sa
cousine»
-« Moi» Léonce» répondit Bléenere dam la
moindre hésitation , quoique sa voik fût tou'-
jours tremblante^ Ce que j'allais dire eA votre
absence , je le dirai devant vous : vous me
trahissez de la manière la plus indignei QiÉ
est sorti tout4,-rheure du cabinet de mon
(idre, d'oik vous venes maintenant?
— Je ne suis pas obligé dA rendre compte
dé tontes mes actions, filéohoreb
•^ Allons au fait» reprit mademoiselle LoU^
bert d'une voix plus fentie. Mademoiselle d'fi»-
touville est venue clandestinement voUs voir ce
matin.
Léonce hésita un moment entre le malheur
de manquer à la promesse qu'il avait faite à
Suzanne et celui de trahir la vérité; mais sa
droiture l'éelaira bientôti
•— n est vrai» répondit^il» que j^ai vit la per^
sonne dont vous parlez ( mais il est failt
qu'elle soit venue pour me voir; elle ignorait
la mort de votre pauvre père» et elle croyait le
trouver.
— A qui persuAderez-vous cela ?
•^ A ceux qui savent que je ne mens jamais,
et je n'en demande pas davantage.
— Quelle preuve me donneres-tous!
— Aucune, Eléonore» si ma parole ne vous
SUZANNE D*EST0UV1LLE.
suffît pas, car je n^entrerai dans aucun détail.
Vous m^avez interrogé sur un fait que j^aurais
préféré tenir secret; je Tavoue, parce que je ne
yeux pas mentir, le reste serait de Tindis-
crétion et non de la franchise, je ne le dirai
pas.
-- Vous Tentendez , ma tante. Votre proté-
gée Suzanne est Tenue ici ce matin, et si votre
filsTavoue, c*est qu*ilne saurait nier une chose
que j'ai vue. Pour tout le reste, il se renferme
dans un superbe mystère. Groyez-Yous encore
à sa sincérité?
Madame Granval garda le silence. Elle ne
doutait pas de la droiture de son fils, mais elle
avait peut-être des craintes sur la faiblesse de
son propre cœur, et elle sentait que si elle pro-
nonçait une seule parole, elle montrerait mal-
gré elle la joie qu'elle éprouvait d'apprendre
que Suzanne était enfin retrouvée.
— Me soupçonnez-vous aussi, lui demanda
Léonce d'un ton de tendre reproche ) Ce serait
bien cruel pour moi, ma mère.
— Non, mon ami, répondit vivement la ba-
ronne! Je pourrais me défier de mes yeux, de
mes oreilles; jamais de vos paroles.
— Vous me traitez ainsi , dit Eléonore avec
amertume, parce que je n'ai personne pour me
protéger. Maintenant, je m'attends à tout,
même à être abandonnée par vous, sous je ne
sais quel prétexte que vous imaginerez. Ah !
je suis bien malheureuse !
Madame Granval courba la tète : toutes les
difficultés qu'eUe avait prévues se représentè-
rent à son esprit. Elle vit clairement qu'elle
n'éviterait pas les soupçons de sa nièce, et cette
certitude Faccabla. Elle avait déjà l'air cou-
pable.
Léonce la contempla pendant quelques ins-
tants dans un douloureux étonnement , puis ,
croyant comprendre que son silence était causé
par le désespoir que lui faisait éprouver l'injus-
tice d'Eléonore, il prit la parole :
— > Ma cousine, dit-il d'une voix émue, notre
conduite avec vous devrait vous inspirer d'au-
tres pensées que celles que vous venez de nous
laisser voir. Je ne ferai pas à ma mère l'injure
de la justifier de l'accusation que vous faites
peser sur son noble cœur; mais comme je n'ai
pas le droit d'être aussi fier pour moi que pour
elle, je vous demanderai de descendre en vous-
même , d'interroger vos souvenirs les pins ré-
cents, et si vous avez encore, après cette épreu-
ve, le courage de me dire que je vous trahis, je
courberai la tète, car je serai bien près de me
croire coupable.
— Oh ! je ne nie pas ce qu*il y a de généreux
dans votre conduite, Léonce ; et c'est là juste-
ment ce qui cause ma douleur, quand j*acquiers
la certitude que votre générosité n'est qu'un
moyen de vous libérer de tous vos engagements
envers mon père et moi.
Un domestique, qui vint en ce moment aver-
tir madame Granval, que la duchesse d'Etoges
l'attendait au salon, arrêta la réponse que
Léonce allait faire à sa cousine ; mais, dès que
la baronne fut sortie , il se leva brusquement,
se posa en fkce d'Eléonore , arrêta sur elle un
regard où se peignait la plus profonde indigna-
tion, et lui dit :
— C'en est trop, mademoiselle Loubert : et
puisque Vous ne voulez pas voir la vérité, il
faut bien vous la dire , quelque cruelle qu^elle
soit. Sachez donc que, si j'avais voulu rompre
mes engagements envers vous et votre mal-
heureux père, j'aurais eu suffisamment de rai-
sons pour le faire, sans m'abaisser à chercher
des prétextes indignes de moi. Je sais tout,
continua-t-il en baissant la voix, mais avec
une expression terrible. Vous ayez tué votre
père, et sans moi vous l'auriez déshono-
ré ! Eh bien ! pensez-vous que si javais confié
ces hideux secrets à ma mère , elle n'eut pas
pris immédiatement sur elle la responsabilité
d'une rupture qui obtiendrait le pardon de
Dieu et même celui des hommes t An lieu de
cela, qu'ai-je fait? Tai détourné l'attention de
ma mère de vos torts ; je me suis placé entre
eUe et votre père mourant pour qu'elle ne vft
pas ses regards irrités, pour qu'elle ne comprit
pas que sa dernière bénédiction n'était que le
pardon d*un chrétien ! Quand tout a été con-
sommé, c'est moi qui l'ai conduite près de vous
pour vous faire entendre que vous ne restiez
pas seule au monde , comme votre conscience
vous le criait peut-être ! Je ne lui ai pas dit
que je serais heureux d'unir ma destinée à la
vôtre, parce que je ne sais pas mentir ; mais je
lui ai caché que cotte union n'était pour moi
qu*une chose de devoir. Et vous Tenez m'accu-
ser de trahison, de duplicité! Et quand je
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
89
cherche à me donner des forces pour TaTenir ,
en essayant d*oublier le passé, vous me le rap-
pelez mal^ moi par des procédés qui troublent
ma raisoiu tant ils semblent incompréhensibles
à mon cœur ! Tenez , Eléonore , si je tous voyais
souvent telle que vous venez de m^apparaltre,
je redeviendrais stupide et méchant comme au-
trefois , car je finirais par croire que tout ce
qui m'a changé n*est qu*un rêve.
— Mais vous aimez Suzanne, murmura
Eléonore, attérée par ces foudroyantes vérités.
— Osez dire que ce n'est pas un devoir pour
moi d'aimer une personne à qui je dois tout!
Tout, Eléonore ! car je lui dois aussi Tamère sa-
tisfaction de n'avoir manqué à aucun de mes
devoirs envers vous*
— Mais vous l'aimez d*amour, Léonce ; com-
ment voulez-vous dès lors que je croie que vous
longez encore à unir votre sort au mien?
— Je l'aime d'amour ! 8*écria Léonce en pâ-
lissant! de quel droit donne&^vous un nom au
sentiment que j'ai pour elle? Vous êtes bien
cruelle, Eléonore, de jeter ainsi du trouble
dans ma conscience! Vous êtes bien impru*
dente de m'apprendre ce que j'ignorais, et que
je oe voulais pas savoir. Je l'aime d'amour!
qui vous l'a dit? Et si cela était, qui m'empê-
cherait de mettre ma fortune à ses pieds, et de
la supplier de me consoler de tout le mal que
voQs me faites. Par pitié, Eléonore, ne répétez
jamais ces terribles paroles, et demandez à
Dieu que je les oublie, si vous ne voulez pas
que je justifie tous vos soupçons de déloyauté.
La violence de Léonce avait d'abord terrifié
mademoiselle Loubert, et maintenant sa dou-
ceur, sa générosité la désespéraient. Elle com-
prenait qu'elle devait à l'influence du pieux
souvenir qu'elle gardait des vertus de Suzanne,
la fidélité avec laquelle il voulait tenir ses en-
gagements envers elle, et cette conviction, qui
la frappait dans son orgueil était un horrible
supplice, une punition à nulle autre pareille.
Eléonor» releva lentement ses yeux fixés vers
la terre, et, en adoucissant leurs regards, elle
put faire supposer que les larmes de dépit qui
ks voilaient avaient une cause plus touchante
qu'un froissement d'orgueil. Pendant quelques
instants elle les laissa couler en silence, pour
se donner le temps de peser toutes les exprès^
sions dont elle vonlait se servir; puis elle rè*
pondit à Léonce :
— J'ai eu tort, mon cousin ; et j*en convien-
drai franchement pour vous prouver que j'en
suis malheureuse. Je pourrais aussi trouver,
peut-être, une excuse à ma conduite; mais si
vous la devinez, comme je l'espère, vous serez
assez généreux pour comprendre qu'il vaut
mieux que je la renferme dans mon cœur. Ou-
bliez tout, si votre bonté peut aller jusque-là.
Faites, je vous en supplie, que matante ignore
toujours ce que vous savez, ce que vous alliez
peut-être lui dire si on ne fut venu l'appeler!
elle serait moins indulgente que vous, et quelle
que soit l'afibction que je lui porte, je ne suis
pas certaine de l'aimer assez pour consentir à
rougir devant elle comme je rougis devant vous.
Je vous montre toutes mes faiblesses, continuâ-
t-elle avec une sensibilité plus prononcée : c'est
afin que vous me corrigiez des unes et que vous
me pardonniez les autres.
— Alors même que je serais capable de vous
faire de la peine sans nécessité, ma chère
Eléonore , j'aime trop ma mère pour vouloir
l'affliger en cherchant à vous nuire dans son
esprit. Ne parlez pas d'explication , de justifi-
cation, continua Léonce, et bornez-vous à me
prouver que vous regrettez le passé; ce sera
ma meilleure garantie pour l'avenir.
^ Ne me permettez*vous pas d'exprimer un
désir? dit Eléonore.
~ Parlez, ma cousine, et si ce que vous sou-
haitez dépend de moi, vous pouvez compter que
cela se fera. *
— Cette maison m'est odieuse ! j'y ai tant
souffert depuis quelques semaines! je voudrais
la quitter et n'y pas rentrer de longtemps.
— Mais rien n'est plus facile : nous retour-
nerons tous chez ma mère. Elle était venue s'é-
tablir ici avec moi, au lieu de vous attirera
elle, parce qu'elle pensait que les affaires de
votre père exigeraient ma présence tous les jonrs
et du matin au soir ; maintenant que cette né-
cessité est moins impérieuse, et que je puis suf-
fire à tout avec deux ou trois heures de bureau
dans l'après-midi , rien ne s'oppose à ce que
nous rentrions dans notre hêtel , je vous pré-
viens seulement que mademoiselle de Royan et
mademoiselle Reinach y sont encore pour quel*
ques jours.
«0
SUSAIWB D^CSTOUVILLE.
-*• Oh t je nVinrai auéune répugna&ee à les
yoir; mais ce que je préférerais à tout, ce sentit
ée quitter Paris pour retoumeireki Normandie,
chez votre mère au chei iiioi% Vous « mon
cousin, vous pomriei Rsiér voi tant f^iM tous
jugeriez qiM croire présenoe y est nécessaire.
Vous ftTn M 4m amis, des relations, des de-
voirs, pest-èMftM
^ IHNir oe f|ul «il de nés devoirs^ Béonore,
les plus impéHeitt «ont ceux ^e j'ai à remplir
▼is*à'>Yii de vous ; «t Je toadmis que tout ftie-
aies bien coonôBcue qie j« suis incapable de
Toublier Un lenl finatant»
*^ Ainsi vous pariirei sans la moindre réptt^
gnance , sans le plus petit vegttx t
«^ Où en TMiles-voufl Tenir, Eléonore, répon^
idit Léonce aven impatiencOi
•«» Hélas I à savoir si vous m'aimes asse« pour
n'être pas malheoreut de es que vous fHltes
pour moi?
Il y avait dans Taceenl avee lequel Bléobore
prononça ces paroles une sensibilité vraie , dont
Léonce Ait éma malpifi lui. Il comprit qo'U y
aurait de la dureté à A'en pas être toaché, et,
pour la première Ibfs de aa triOi 11 (Ut embar^
rassé de sa franchise.
— Bcontei^moii ma «hèra BMenôre, répon^
dit-il avec une tristesse afiîectueuse : vous doutes
toujours de mon attachement pour vous, et je
suis obligé de convenir que je vous eu at donné
le droit; mais quand vous ne meeroyet pas
heureux des marques de détournent que je
TOUS ai données et que je vous donnerai en^
core, il me semble que vous né me rendes pas
justice. Vous êtes, après mol« la personne du
monde que ma mère aime le mieux ; vous êtes
destinée à devenir ma compagne ; ma tie doit
s'écouler avec la vôtre : il nous arrivera plus
d'une fois de pleurer ensemble. N'estK^e pas ce
que les hommes « dans leurs voeux à la foisim^
menses et bornai, appellent du nom vague et
doux de bonheur? Ne m'en demandes pas da-
vantage^ je vous en supplie. Un jour viendra
pGut-ètre où je pourrai vous en dire plus sans
qu'il soit besoin que vous m'interrogiez.
•^ J'attendrai donc, Léonce; mais je trem-^
blerai tonjours^ parce que je me sens pas digne
devons.
Elénéore se leva pour se retirer : ette était à
moitié satisfaite, car elle était parvenue à trou-
bler le noWe coeur de son cousin en hii faisant
entendre qu'il était ingrat.
XXV»
Madame Crantai, après le départ de ta do-
chesse d'Btoges, vint surprendre son fils. Elle
ne le croyait pins dans son appartement , et
eUe regretta de l'y trouver, car elle avait be-
soin d'être seule. Madame d'Etoges lui atait
mis la mort dans l'Ame.
'— Ahl TOUS voilà, ma'mère^dit LéotMr;
j'en suis bien aise, car j'ai justement à tous
parler»
^ A quel sujet ^ todu ami , demanda la ba-
ronne avec une inquiétude visible.
— Au sujet d'Eléonore. rai été dur pour elle,
et eUe a été bien bonne pour moi ; il fout que
vous m'aidiei à réparer mes torts.
— Si je le peux, mon cher enfant^ vous de*
vez être bien sûr que je le ferai avec plaisir.
—Que ne peat-on pés avec un oœor comme
le vétre T Parle^ui beaucoup de notre prochain
mariage; cela sera peut^-ètre plus oonvenable
que si je le faisais moinnème, et je crois qu'elle
a besoin d'être rassurée à cet égard.
-** Son grand deuil ne fait que commencer,
mon ami « et jusqu'à ce qu'il soit fini, noes ne
devons pas la détourner de sa douleur, reprit
madame Granval aveo embarras.
•^11 nous est permis de cherchera l'adoucif.
Je vous assure qu'eUe eh Bouline cruellement.
^ Ce mariage peut encore manquer, Léonce ;
et, dans cette supposition, il vaut mieux n'en
pas parler 4 tout en agiasaot toujours comme
s'il devait se Caire.
•^ le ne comprends pàS comment U man*
querait « si Eléonore persiste à désirer qu'il w
(iBUBseT
^ Cependant f si i^us ue deviez pés être
heureux avec elle, mun flts? dit timidement la
baronne.
^ Ma tnère , il faut que vous me cachiet
quelque chose, interrompit vivement Léonce;
car jamais vous ne m'aves ténu un pareil lan-
gage. ^
>^ Avez«VoUs confiance eu moi, demanda la
baronne d'un ton qui annonçait qu'elle venait
de prendre une résolution soudaine t
*- Pouves-vous en douter? répondit tendre*
SUZANNE D«TOI}\iLU.
M
nent Léonce . Ne fous tH« V^ tmijonrs éix loat
ce que je pensais!
— Et je TOUS ai toujours crut fdon ami. Mais
ferec-toua de même pour moit
<-*Je tous lejare,ina inèT«,psr latendrene
que j'ai {muttoosI
-« Bh bienl mon Ali, totrè onclê, avant de
mourir, m>i suppliée d*empèeher votre maHage
avec sa filtef et Je lui «I promis qu*U ne se lé^
fikpas.
-^ VottS toosètes assodie, aans le suvoifi à
une pensée de vengeance, manière, et cVst un
affreux malheur pour ¥Otts et pour moi. M. Lou^
bert avait de justes sujets de plainte contre sa
Gile, et s*il lui a pardonné en nous chargeant
de la punir, nous ne devons pas accepter ce
triste legs. Pour ma part^ je le repousse ; et
d*ailleuit, je n*ai peraonneOement rien promis.
•^ Mon fils, je vous plains et Je vous admire,
dit la baronne avec une sorte d*amertume qui
ne lui était plus habituelle ayec son fils , car
TOUS serez obligé deme désobéir pour ûdreune
action qui doit ^ns rendre malheureux.
-- fespère, ma mère, que vousoomprendret
que tous a*aTie2 pas le droit de tous engager
lans moi, et que, dès4ors, votre promesse était
subordonnée à mon acquiescement , lequel Je
prends la liberté de vous reftiser, après atoir
interrogé scrupuleusement ma conscience.
— Consultez M. Verne, mon ami, avant de
vous laisser entraîner à votre générosité.
— 11 n'y a pas de générosité dans mon foit,
ma mère, je vous le jure ; c'est une afiEkire de
délicatesse, d'honneur : nul ne peut la décider
que moi; et moins Verne qu'un autre, car,
ainsi que vous , il m'aime trop.
—Songez donc, Léonce, que vous avez sauvé
h fortune de votre cousine , l'honneur de son
père, et que, quoi que vous fassiez désormais,
elle n'aura pas le droit de se plaindre ni de vous
ni de moi.
— Elle aura le plus terrible de tous , ma
mère : celui de dire que nous avons acheté par
des bienfaits la possibilité de lai ftiire subir un
oQtrage : elle nous l'a déjà donné à entendre
tont-à-l'heure. Tenez, ne parlez pas ainsi , ma
■1ère, Je vous en conjure ! Autrement, je croi-
fais que vous ne me comprenez pas, et alors
quemere8tera-t41!
— ' Tu as raison , mon pauvre Léonce, dit la
baronne (brt jmue, «t }ele prierai à mon tour
de me pardonner. A pn&sent que nous sommes
d*accord, comme tu le disais tout-à^l'heure,
parie -moi de Suzanne... Tu le peux, puisque
Je sa&i que tu l'as vue.
^ Bh bien ! elle est venue, ignorant la mort
de M. Loubert, retirer une somme d'argent
qu'elle lui avait confiée. Il y avait peu de jours.
Elle m'a paru bien malheureuse, quoique
bien résignée à son sort. Je erotique nous ne
la ruverrons plus.
— Est-elle entrée dans quelques détails sur
sa position ?
-^ Elle m'a dit seulement que son oncle n*a-
vait qu'elle au monde, et qu'elle n'était sûre
de persévérer dans le parti qu'elle a pris qu'à
la condition de cacher sa retraite k ses amis :
c'est pour cela qu'elle m*avait démandé de tenir
notre entrevue secrète.
— Hélas! sa présence à Paris est Connue.
Madame d'Etoges , à qui nous avions assuré
qu*elle était allée rejoindre son oncle au Havre,
m'a dit l'avoir rencontrée, et prétend savoir où
elle demeure. Il m'a semblé qu'elle n'en parlait
pas d'une manière bienveillante , et cela m'a
bien fait mal. Je n'ai pas osé la questionner.
-- Enfin, qu'a-t-elle dit? demanda Léonce
avec la plus vive anxiété.
— Rien de positif. Mais elle a exprimé des
doutes sur l'existence de cet oncle; elle prétend
que Suzanne a au moins agi fort légèrement ;
qu'elle est romanesque, bizarre; qu'on ne
saurait prévoir comment tout cela finira. Que
vous dirai^je encore? mon ami. Sa visite a
achevé de me désespérer et dem'anéantir.
-^ Il ne s'agit que de suppositions, ma mëre,
reprit Léonce avec un soulagement visible;
alors rassure^vous. Moi je ne sais rien; mais
je suis sûr que mademoiselle d'Estouville est
et sera irréprochable?
— Je le crois aussi , mon ami , parce que je la
connais ; mais convenez qu'aux yeux du monde ,
qui ignore Ui pureté de son âme, sa conduite
doit sembler au moins extraordinaire.
— Laissons ce sujets ma mère, interrompit
brusquement Léonce. Cette discussion seule est
déjà une offense pour celle qui en est l'objet.
Si elle nous entendait, elle serait au désespoir.
Madame Granval se tut ; malgré la droiture
et la pureté de son cœur , la confiance de son
SUZANNE ITESTOUVILLE.
fils lui semblait aussi incompréhensible que la
fidélité avec laquelle il s^ol^tinait à tenir des
engagements qui la désespéraient.
— Ma mère, reprit Léonce après quelques
instants de silence, yous devriez faire appeler
Eléonore pour lui adresser quelques paroles
affectueuses. Je tiens à ce qu*elle sache que
j'ai fait ce qu'elle désirait.
Pour toute réponse, la baronne tira le cordon
d'une sonnette, et elle ordonna au domestique
qui répondit à cet appel, de prier sa nièce de
se rendre auprès d'elle.
Eléonore ne se fit pas attendre : en entrant,
elle jeta sur Léonce un regard inquiet et inter-
rogateur.
— Mon enfant, lui dit madame Granval,
votre cousin m'a appris que vous désiriez quit-
ter cette maison et retourner en Normandie le
plus tôt possible. Le premier de ces désirs peut
être satisfait à l'instant même si vous voulez
m'accompagner dans ma maison où je vais re-
tourner; quant à l'autre, il ne pourra se réali-
ser que dans quelques jours, parce que Léonce
ne pourrait nous accompagner en ce moment,
et que nous tenons tous , je crois, à ne pas nous
séparer. Une fois réunis à la campagne, nous
fixerons l'époque de votre mariage suivant les
convenances réciproques. Yous êtes tous deux
d*un &ge et d'une raison à n'avoir pas besoin
d'être dirigés dans cette affaire , à laquelle je
ne puis m'associer que par des vœux ardents
pour votre bonheur. Elle a été pendant de lon-
gues années le plus doux de mes rêves; vous
me prouverez, j'espère, que votre cœur ne
m'avait pas trompée. Aimez bien votre cousin,
ma fille ; je ne crois pas qu'il existe une Ame
plus noble et plus dévouée que la sienne.
La gravité de ces paroles fit comprendre à
Eléonore tout ce que la conduite de Léonce
avait de généreux et de délicat. Elle lui tendit
la main, et, encouragée par cet appui , elle se
précipita aux genoux de madame Granval, qui
la pressa sur son cœur en regardant doulou-
reusement son fils.
XXVI.
Dans la soirée qui suivit l'entrevue de Léonce
et de Suzanne et sa double explication avec sa
mère et Eléonore, on alla s'établir à l'hôtel
Granval, où mademoiselle de Royan et madame
Reinach étaient encore, en attendant quels
jeune héritière put prendre possession d'un hô-
tel qu'elle avait loué pour remplacer sa maison
d'Enghien, dans laquelle elle ne voulait plus,
disait-elle , remettre le pied. La baronne s'était
autorisée de la tendresse qu'elle portait à Su-
zanne pour offrir l'hospitalité à son amie, et
celle-ci , grâce à cet ingénieux prétexte, avait
accepté sans scrupule. 11 n'y a pas de personnes
plus faciles pour ces sortes de choses que celles
qui sont vraiment dignes, parce qu'elles savent
qu'elles feraient tout ce qu'on lait poor elle : U
vanité seule est susceptible et inquiète.
Il iiit décidé d'un commun accord qu'on res-
terait ensemble, vivant comme une seule et
même famille, et que la porte serait fermée à
tout le monde, à l'exception de M. Verne, qu'on
regardait comme l'ami de la maison, et de
madame d'Etoges, dont la sympathie dans tous
les événements qui s'étaient passés à Paris et à
Enghien s'était montrée avec une chaleur qui
ne permettait pas qu'on songeât à l'exclure.
Cette situation établie et expliquée, nous
transporterons nos lecteurs dans la petite mai-
son de la rue du Cloltre-Saint-Merry.
Suzanne y était rentrée après son entrevue
avec Léonce, le corps brisé de fatigue, le cœur
abîmé de douleur. L'épreuve qu'elle avait vic-
torieusement soutenue n'avait pas été au-dessus
de ses forces, mais elle les avait épuisées, et il
lui fallait de toute nécessité un peu de calme
pour se remettre. Fort heureusement pour elle,
son oncle était sorti; il lui fut aussi possible,
grâce à cette absence, de se préparer à revoir
l'homme pour lequel elle s'imposait tant et de
si douloureux sacrifices.
Son premier soin fut de placer dans son se-
crétaire l'argent qu'elle avait apporté. Une fois
dégagée de ce souci, elle se laissa tomber sur
une chaise , et, le visage plongé dans ses deux
mains, elle se mit à examiner sa position.
Elle lui sembla d'abord horrible dans le pré-
sent, plus horrible encore dans l'avenir, et
toujours sans aucune espèce de compensation.
En repassant tous les événements de sa vie,
et en particulier les plus récents, elle remarqua
qu'elle n'avait p&s trouvé Snap en rentrant chez
elle. Ce fut une inquiétude de plus, car le bon
et fidèle animal ne suivait jamai» qu'elle depuis
qu'il était en sa possession.
SUZANNE D^ESTOUVILLE.
93
Elle se lera avec précipitation, fit rapidement
le tour de son petit logement , et termina son
inspection par la cuisine , où Snap n'était pas
non plus.
— Madame Mitau, avez-Yous vu mon chien ?
demanda-t-elfe à sa femme de ménage.
— Je le croyais auprès de Mademoiselle ,
comme d'habitude , dit madame Mitau. D ne
Tient jamais ici.
— Hélas! il n'est pas chez moi! Ma chère
madame Mitau, faites-moi le plaisir d'aller de-
mander à la portière si elle ne Taurait pas tu.
Madame Mitau descendit, et peu de moments
après, elle vint annoncer que Snap était sorti
arec Monsieur, quoique Monsieur eut fait tout
ce qui dépendait de lui pour l'empêcher de le
suivre.
— G^est singulier, dit tristement Suzanne.
Puis elle pensa intérieurement que son chien
était déjà ingrat , et que c^était un avertis-
sement de Toubli de tous ceux qui l'avaient
si tendrement aimé. Aussitôt des larmes jailli-
rent de ses yeux : elle n^avait pas compté Tin-
différence de ses amis au nombre de ses mal-
heurs les plus prochains.
Mais en ce moment M. d^EstouviUe rentra,
précédé de Snap, qui paraissait tout joyeux.
Le beau lévrier traversa d'un seul bond la
petite salle à manger qui servait d'antichambre,
et il posa ses deux pattes de devant sur les ge-
noux de Suzanne , qui le repoussa doucement.
Alors Snap retourna près du chevalier, s'é-
tendit à ses pieds d'un air suppliant, et il re-
porta ensuite ses regards sur Suzanne.
— En vérité, ma nièce , je crois que vous
avez chargé cette bête de veiller sur moi , dit
M. d'Estouville ; je n'ai d'abord jamais pu l'em-
pêcher de me suivre quand j'ai quitté la mai-
son, et une fois dans la rue , elle ne m'a pas
plus quitté que mon ombre; mais ne soyez pas
jalouse, car malgré cette surveillance, elle ne
m'a pas ùât une seule caresse.
A peine ces paroles furent- elles prononcées,
qae Snap, comme s'il eût compris qu'elles con-
tenaient l'explication et la justification de sa
conduite, revint poser ses pattes sur les genoux
de Suzanne, ainsi qu'il avait déjà fait; seule-
ment il paraissait encore plus sûr d'être reçu.
— Je te comprends, mon bon chien, lui dit-
eUe à voix basse : tu veux me faire entendre
que je puis compter sur toi comme sur moi-
même. Je t'accusais d'être ingrat, et c'est moi
qui étais ingrate. J'aime mieux cela, continua*
t-elle en pressant tendrement dans ses deux
mains la belle et intelligente tête du lévrier.
— Qui vous a donné ce chien, Suzanne? de-
manda le chevalier avec sa brusquerie ordi-
naire, qui était un mélange de rudesse et de
bonhomie.
— C'est le fils de mon amie, madame Granval*
cette excellente personne dont je vous ai parlé,
et chez laquelle j'ai passé quelques semaines en
Normandie, répondit Suzanne en rougissant.
— Oh! oh! reprit le chevalier d'un ton go-
guenard , m'est avis que j'ai fait une question
indiscrète.
— En aucune façon, mon oncle : vous m'avez
rappelé des personnes qui me sont chères, et je
n'ai pas été maîtresse de l'émotion que ce sou-
venir a réveillé dans mon cœur.
— Je ne trouve rien de mal à cela, dit le
chevalier : j'ai été jeune aussi, et quoiqu'il y
ait bien longtemps , je ne l'ai pas tout-à-fait
oublié.
— Le sentiment dont le souvenir m'a émue,
mon oncle, interrompit vivement Suzanne, est
celui de la reconnaissance ; je ne crois pas qu'il
soit indispensable d*^re jeune pour l'éprouver.
— C'est ce qui vous trompe , puisqu'il faut
être crédule.
— Vous voulez dire confiant.
— Je dirai niais, pour rendre ma pensée
plus claire.
— Comme vous voudrez, mon oncle, dit Su-
zanne avec un doux sourire, et en promenant
sa main sur le dos à la fois souple et nerveux
de Snap : seulement je vous ferai remarquer
que voilà un chien qui a beaucoup d'esprit, et
qui cependant s'est attaché à moi par recon-
naissance : s'il pouvait parler, il vous dirait que
je lui ai sauvé la vie.
— Et vous, pourriez-vous me dire que vous
n'aviez pas une raison pour lui rendre ce triste
service.
— Certainement, je le pourrais, répondit
Suzanne avec embarras.
— Vous n'êtes pas sûre de votre fait , et je
m'en doutais. J'ai aussi sauvé la vie à une créa-
ture du bon Dieu pendant ma triste existence;
eh bien ! je suis certain qu'elle est ingrate, et
04
SUZANNE D'ESTOmrttXB.
pour ce qui me regarde» ^ oe voudrais pas ré-
pondre que ce fut par humanité que je Tai se-
courue.
^ Vous TOUS laites plus mauTaiï que tous
n*étes, mon oncle.
— Dieu merci, non, s^écria le cbeTalîer, car
après les hypocrites il n*est rien que je haïsse
autant que les iknfarons : |e ne suis ni l^m ni
Tautre.
» Vous arez été bon sans tous en douter ,
repartit affectueusement Suzanne ; c*est le su-
blime de la Tertn.
— Vous allez en juger : dit le cheTaKer d*un
air plus farouche, sans perdre son insouciance
habituelle.
Suzanne pâlit comme cela arrivait chaque
fois que le chevalier racontait quelque chose.
— (Tétait le 2 ou le 3 septembre 1792, eon-
tinua-t-il; je ne sais pas au juste le jour, mais
je me souviens que citait dans la soirée, parce
qu^il y avait des flambeaux. On tuait dans les
prisons^ et moi je me trouvais là avec une trou-
pe de misérables qui étaient obligés de se gri-
ser pour se donner du courage. On avait déjà
égorgé des femmes, des vieillards, des adoles-
cents, dont plusieurs s*étaient jetés à mes piedS
pour me supplier d'intercéder pour eux ; mais
comme il n'y avait plus de France, f aurais vou-
lu qu'il n'y eut plus de Français, et j*étais im-
pitoyable, comme si l'ange exterminateur qui
punit les nations crîmineUes se fht emparé de
mon âme.
Ici le chevalier s'arrêta pour passer sa main
sur son fh)nt couvert d^me sueur froide, puis
il reprit :
— le venais de dégager le guichet &e la pr^
son, obstrué par un offîeier suisse resté debout
quoiqu'il f(it mort, lorsque je vis paraître, ve-
nant de nntéricur, une jeune fille de la phis
idéale beauté. Elte s'avançait vers cette terribte
issue appuyée sur le bras d^in homme un peu
plus âgé qu^Ue, et tous deux semblaient heu-
reux de l'idée qu'ils allaient mourir ensemble.
La jeune personne pouvait avoir quatorze ou
quinze ans, son compagnon dix-huit ou vitagt.
Etaient-ils frère et sœur ? Tai toujours pensé
que non , parce que je crois quils nieturaîent
pas été aussi fiers, aussi résignés. A leur as-
pect, tes bandits qui m'entouraient poussèrent
descris féroces, hormis un quisepeneha à mon
oreille, et qui me dit :— Robin, si nous his-
sions vivre ces dettx-4à. J*y consens, répondis-
je , mais à la condition qu'ib ne seront pas
nobles. Pendant cet échange de paroles, ik ap-
prochaient toujours, et déjà des sabres étaient
levés sur eux, lorsque j*iacqui» la certitude, en
les interrogeant , qu'ihi n'appartenaient pas à
cette caste que j'avais prise en horreur. Aussitôt
je me retournai vers les égorgeurs , et je ieor
signifiai que je prenais cette jeune fille sous
ma protection. L'individu qui m'avait donné
l'idée de cette résolution, en fit autant pour le
jeune homme, et les plaçant entre nous deux,
nous nous frayâmes un chemin le sabre à la
main, car les autres ne voulaient pas les laisser
passer. Quand nous les eûmes conduits en lieu
de sûreté, ils se jetèrent à nos pieds pour nous
remercier, et ils nous jurèrent qu'as n'oublie-
raient jamais ce que nous avions fiiit ponreui...
Eh bien! je suis sûr que s'ihr vivent encore,
îh ne s'en souviennent plus.
— Qét& n'empêche pas, mon oncte, répondit
Suzanne en cherchant à surmonter l'impression
douloureuse que ce récit hti avait caifôé , que
vous n'ayez obéi à un bon sentiknent en vous
exposant pour sauver cette jeune fiHe.
« J'ai cherché quelquefois à me De persua-
der; mais comme je ne crois pas qui! soit &-
eile de se tromper soi-même, j'y ai renoncé, et
j^en suis resté à la suppositâon que |e n'ai été
ému par cette jeune fiîle que parce qn'elle était
belle et courageuse. Feut^tre aussi aî-je pensé
qu^eHie échapperait seule à ht mort, et que son
compagnon dont elle paraissait si fière , péri-
rait ; ou qu'ils se sauveraient tons les deux, et
qu'il viendrait un jour où ils seraient si mal-
heureux Tun par Pïiutre qu'ils regretteraient de
n'être pas morts alors qu'ils avaient cmcore des
illusions.
Ces paroles ne détruisirent patte mal quels
terrible aventure du chevalier- avait ftût à Su-
zanne ; il lui sembla même qu^sUes dévelop-
paient dtms son cœur le germe d*une douleur
dont elle ne soupçonnait pas l*lexistenoe : cette
douleur était la découverte du néant desafl^c-
tions humaines.
— Si nous nous entretenions de choses moins
tristes, mon oncle, dit-elle en faisant uoTiolent
effort pour prononcer ces paroles. Votre his-
toire m'a terrifiée, et maintenant voas y ajou-
SUZANNE D^SBfOUVlLLE.
tes des réâeiiens qui ne déadent. Vous devriei
avoir un peu phié (}\iBe pauvre flUe eomme
moi, et quand tous aveila bonté de me racon-
ter quelque chose , cboiair de préférence un
épisode de vos nombreux voyagea à traversées
pays que les Européens visitent si pen^ et que
nous ne connaissons que par des gens qui n*y
sont pas allés.
Suzanne essaya de sourire; mais cette tenta-
tive n^aboutit qu^ détacber deux grosses larmes
qui tremblaient au bord de ses Icaigs cils.
— Quand je vous parlerais de mes voyages ,
Suzanne, nos conversations n*en seraient pas
plus gaies pour cela, car partout f ai rencontré
des hommes. C*eet une horrible chose, savez-
tous, que d'avoir de la haine pour ses sembla-^
blés, et de se sentir en même temps si mal avec
sol-même qu*on n*a pas le courage de rester
dans la solitude. Voilà cependant quel est mon
sort, continua le chevalier dMqe voix sombre ;
et quelque misârable qu^il soit, je suia obligé
de reeonaattre que je n^ai pas le droft de ré-
elamer la ]^tié de personne.
— Avez-vous imploré celle de Dieu , von
oadet demanda Swanne avee «m timidité
pleine d'allectioa.
«- Je Tai essayé vielqueMa, mais je n'ai j8H
mais été écouté. A prâBent je n^essave plua^
«^ Vous n'atez pa» été éeottlé » ditesrvous,
BMMt bon oiicli»^.. Cependant voua n'étest ptos
enanA mt la Ime ; xo^a %xe« rev« volxe pa-
llie, tos concîtoyew».^^
«- Ma patrie l laes co9ci4oye|is ! interroiffpÂt
k chevalier d'une voit feodroywte ^ mo4$ vides,
de sena qui réspon^ixt 4 moi» oreille comme le9
cris d'un être privé de raiso». Ia France^ m%
patrie I les Fiançais, mes concitoyens ! Ah l oui,
c'est vrai, comm,e \fi cimetière est la patrie du
toâsoyeuf, fomm^ les «uppliciéa. sont les co»r
^ye«a dfi VhMl^^ w'm appelle 1^ bow«r
reau !
•m Bk Uen ! «son pauvre m^l»^ s'éevia Su-
zanneen preaant 4mu» ses dew; «Mi«i, ks m»im
de M. d'EstottviUe» ii xotts réside b fiUe de vor
trc frère ! une orpheline qui n'a plua quis lolMl
èuis oe «NMidel votre eafasA eato , qui vous
eosaaerera lou4es ses. aQectioos, tous ses soins,
toutes ses prises I qui vous suivra partout où
tous vendre» vous retiter ! avec laquelle vous «e
Kfez ni seul ni giné. Oh ! dil4» maintenant que
nous a entendv, «p ri ¥o«s tronivii que
ce soit trop , ne dites phis quil ne vous a pas
éeoutél
Le chevalier parut un moment ébranlé par
cet élan de tendresse, mais il reprit presqu'aus-
sitôt l'expression farouche de son regard et l'as-
pect sinistre de toute sa physionomie. Toute-
fois il ne chercha pas à soustraire ses mains à
l'étreinte de celles de Suzanne qui se hâta d'a-
jouter :
— Je devine votre pensée et la cause de vo-
tre tristesse. Vous craignez que je ne sois pas
heureuse près de vous ; vous vous imaginez
que le parti que j'ai pris est un sacrifice au-des-
sus de mes forces; vous croyez que je regrette
tout ce que j'ai laissé derrière moi pour venir
à vous... détrompez-vous , frère de mon père,
s'écria-t-elle avec une sorte d*enthousiasmel
La dernière de votre race a des sentiments plus
nobles dans le cœur, et il n'y a plus qu'un de-
voir pour elle dans ce monde, c*cst de vous ré-
concilier avec Dieu et avec les hommes. Elle n'J
faittira pas !
— Tu n'as donc pas horreur de moi , ma
fille t murmura le chevalier en perdant subite-
ment la dureté de sa voix et la rigidité de sa
physionomie.
— Non, mon oncle^ répondît énergîquement
Suzanne. Je n'aurai pas pour vous le ménage-
ment misérable de vous dire que vous êtes
moHis ceupaUe que vous ne croyez, mais je ne
craindrai pas d'Mefiser le ciel en affirmant que
quamdon est sineère eomme vous, on est bien
près d'elfe repentant, et que quand on a au-
tant souffert , il n'est plus permis de douter du
pardon.
— Vous aver peut-être nûson, Suzanne, dit
le chevalier en retirant ses mains pour se lais-
ser retomber en arrière sur le dossier du fau-
teuil qu'à oeeupMl. Je vais réfiéchilp à ce que
vous venez de me dire , et i^ me semble que je
pourrai cette fois-réftéchir sans souffrance. Ne
me quittez pus cependant.
Itfadenibiselle d^EsK>uvil^e posa légèrement
l'extrémité de ses doigtssur le front hàlé, chauve
et ravagé de son oncle, comme si elle voulait le
bénir, puis elle prit un morceau de tapisserie
et elle se mit à travailler. De temps en temps
elle levait les yeux et elle regardait le chevalier
avec attendrissement.
SUZANNE DTSTOUVILLE.
Toat4hCOQp ette s^aperçat qnHl souriait don-
eement. Elle rappela à voix basse, il ne répon-
dit pas. Alors elle s*approcha de lui , et elle ac-
quit la certitude qu'il était endormi.
Suzanne tomba à genoux auprès de son fou-
tcuil.
nvi.
— Êtes-Tous bien sûr de ce que tous dites-
là? En vérité, malgré mes soupçons, la cbose
me parait incroyable.
— Parfaitement sûr, madame la duchesse.
D*abord j'avais cru reconnaître sa voix, puis,
le moment d'après, j'ai vu distinctement son
visage : ces deux circonstances ne me per-
mettent pas de croire au hasard d'une ressem-
blance.
— Et vous assurez qu'elle demandait de mau-
vais livres?
— Les romans de Crébillon fils.
— Je ne les connais pas, dit la duchesse de
l'air le plus naturel du monde; mais je m'en
rapporte parfaitement à votre dire. Enfin, que
supposez-vous?
— Que l'oncle est une fable de mademoiselle
d'Estouville; le voyage au Havre une invention
de ses amis pour la justifier. Bref, pour appeler
les choses par leur nom, je dirai que c'est un
enlèvement comme tous les autres, depuis et
y compris celui d'Hélène.
Cette réflexion fit sourire madame d'Etoges,
d'un de ces sourires imperceptibles qui trahis-
sent chez les femmes l'existence d'une pensée
qu'elles ne voudraient pour rien au monde
laisser deviner.
— Au fait, pourquoi supposons-nous que ce
n'est pas son oncle ? dit-elle, comme si elle était
au regret d'avoir cru autre chose.
-* Parce que si c'était son oncle, il n'y aurait
pas eu nécessité de dire qu'elle allait au Havre,
tandis qu'elle restait à Paris; parce que cet
oncle se montrerait, ou du moins ne se cache-
rait pas; parce qu'enfin un parent d'un ftge
respectable n'enverrait pas une jeune fille cher-
cher de mauvais livres; il la respecterait en
l'aimant.
— Ces raisonnements sont accablants, dit la
duchesse, et tous les amis de mademoiselle
d'Estouville sont bien malheureux.
— Je me suis présenté chez Granval plusieurs
fois sans pouvoir le teneoiitrer. D aimait cette
jeune fille, quoiqu'il dût épouser mademoiselle
Lottbert ; et comme il a un noble cœur, jesoii
sûr que tout cela le lait cruellement souffrir.
—Moi j'ai vu sa mère, etson embarrasaété
visible quand je lui ai dit qu'il m'avait semblé
reconnaître sa protégée dans une jeune per-
sonne que j'ai rencontrée au Marché^aux-Fleurs.
Elle ne m'a pas répondu d'une manière bien
positive non plus, lorsque je lui ai demandé si
le mariage de son fils et de sa nièce se ferait à
la campafrne prochainement, ou à Paris, à la
liu de leur deuil.
La conversation que nous venons de rapport
ter avait lieu entre madame d'Etoges et le comte
, de Saint-Ibaly deux ou trois jours après les évé-
nements qui i-empUssent les trois ou qnalre
derniers chapitres de cette histoire.
— Vous aviez donc la bonté de me dire, re-
prit Saint-lbal, que la baronne Granval ne tous
a pas répondu nettement au si^et du mariage
de son fils? Cette remarque, madame la du-
chesse, fait naître un singulier soupçon dans
mon esprit.
La duchesse allait répondre, lorsqu'un talet
de pied souleva sans bruit la draperie de velours
qui servait de porte au salon de l'hôtel d'Etoges,
et annonça M. le baron Granval.
— Ah! mon cousin, je suis bien heureuse de
vous voir, dit la duchesse en tendant la mata
à Léonce, et j'ai bien pensé à vous pendant les
tristes jours que vous venez de passer. Comment
va ma tante? Parlez-moi aussi de ma future
cousine : elle doit être bien malheureuse. Oa
dit que son pauvre père avait une véritable
adoration pour elle.
Léonce répondit avec gratitude aux questions
qui lui étaient adressées; puis il salua froide-
ment, mais poliment, M. Saint-lbal : il était fa-
cile de voir que sa froideur tenait à la gravité
de sa situation.
^ Et quels sont vos projets après ce mal-
heur? reprit madame d'Etoges, de ce ton d'in-
térêt que les femmes du monde ont toujours i
leurs ordres.
— Nous partirons dans peu de jours pour la
Normandie, oii ces dames ont le projet de passer
l'hiver. Quant à moi, je reviendrai à Paris, an
mois de janvier, pour l'ouverture des chambres.
1 — Vous me rappelez que je ne vous ai ptf
Ut non compliment sur votre nomînatimi ;
Buis je me le suii idressé à moi-même, ce qui
mis ma conscience parfaitement en repos.
Uooce >*iacliiia fespectuenseroent.
-- fe Tondrais bien voir mademoiselle Lou-
bcrtmation départ.
— Elle m'a justement chargé,- ma cousine,
de TOUS demander quand tous Tondriei bien la
— Hais j'irai b cbercber, répondit la dn-
— tlle est maintenant chei ma mère. Nous
uaa décidé que nous ne nous séparerions
plu.
— Maintenant, parlei-ntoi de mademoiselle
i( RopD ; elle a été anssi bien rudement at-
*«»«, et j'ai été bien occupée d'elle.
—Oh ! elle est encore plus malheureuse que
[•«I nepouTci le croire. Mademoiselle d'Es-
tunille était son seul lien, son unique bonheur
^ ce monde,
A-t<Ile écrit du Hifrel demanda la da-
—Clic n'est point au Havre, répondit Léonce,
son oncle est venu à Paris , o& nons c
qu'il est encore.
— Les aTei-TOQS tusT
~ Tai TU mademoiKlle d'EstouriUe, répli-
qua Léonce , qui connaissait par sa mère les
soupçons de madame d'Etoges , et qui pensait
que le meilleur moyen de les détruire était de
montrer la plot grande franchise ; je l'ai Tue
parce qu'elle ignorait la mort de H . Loubert, et
qu'elle est Tenue dans son cabinet réclamer une
somme d'argent qu'elle lui avait confiée. Je me
suis trouTé là, et c'est moi qui l'ai reçue. Elle
m'aTait prié de tenir ta visite secrète, mais je
prends sur moi de lui désobéir, parce que Je
sais que sa conduite a été sévèrement jugée.
Ifadame d'Eloges ne fat pas le moins du
monde embarrassée do cette précaution, qui la
regardait cependant , et elle eut même la pré-
sence d'esprii d'en louer Léonce.
— Hais pourquoi, sjouta-t-elle, entourer de
mystère une chose si naturelle T
— Parce que mademoiselle d'EstouTiUe a
crfdnt que ses amis ne la détournassent d'un
sacrifice aussi grand que celui qu'elle fait, si
elle continuait i. ks voir. Cisi du moins U
7
98
SUZANNE D'ESTOLVILLE.
raison qu*cUe m*a donnée, et je la trouve aussi
bonne qu^ je la crois sincère.
lladame d'Etogcs regarda M. de Saint-Ibal.
** Si tout cela est yrai, dite«ttti-ci, qui n'avait
pas encore prononcé une parolt depuis Tarrivée
de Léonce, c'est bien b*au.
•— Qui pourrait en douter serait bien à
plaindre , répondit le jeune baron avec calme
et fermeté.
^-Let hommes ne croient guère que le bien
dont ils sont eux-mtoes capables, et vomma
v|^drez avttc moi, mon cker baron,. que peu
de personpea eussent iulctqu'a Ml.midA*
mobelle dÏ8t«iiville.
— Je ne prétends riipi, BiMBsieur 1# comte,
j'affirme, et veus feriez comité moi, j'en suis
certain, si comme moi vous connaissiez la per-
sonne dont nous parlons.
— Il est certain qu'elle est charmante, dit la
duchesse, qui sentait la nécessité de ne pas
laisser ce débat se prolonger entre deux hommes
qui comprendraient qu'ils ne seraient pas du
même avis s'ils mettaient une fois de côté les
ménagements du savoir-vivre.
— Que sait-on de cet oncle? demanda M. de
Saint-lbal , auquel l'intention de madame d'E-
toges n'échappa pas.
— Qu'il est fort pauvre et fort abandonné :
oela suffit pour justifier le dévoûment de sa
nièce, dit Léonce.
-"Mais enfin , auront-ils de quoi vivre? re-
prit à son tour la duchesse.
— liadcmoiselle d'Estouviile ne m'a rien
affirmé à cet égard ; seulement elle m'a promis
de s'adresser à ma mère si cela était néces-
saire.
— Noble et courageuse fille, s'écria madame
d'Etoges convaincue et attendrie. Mon cousin,
vous devez être bien fier d'avoir été son ami.
Qu'en dites-vous, monsieur de Saint-lbal ?
•^ Je pense, madame la duchesse, qu'il n'y
a rien de plus habile que la franchise. Tavais
des doutes et maintenant, grâce 2^ M. Granval,
je n'en ai plus.
Léonce et M. de Saint-lbal se serrèrent la
main avec une afibctueuse cordialité , puis le
dernier prit congé de madame dIEtoges , qui
resta seule avec son cousin, ce qu^elle désirait
Tivement.
— Je suis ravie de tout ce que je viens d'en-
tendre, lui dit-elle, car j'avais moi-même qucK
ques inquiétudes. Maintenant parlez-moi àt
vous. Où en est votre mariage? Ten ai causé
avec madame votre wère, il y a quelques jours,
et je n'ai pas trouvé qu'elle eilt l'air de le ooii-
sidérer cannne une ckose prochaine , ni même
sûre.
— n y a eu , ea dM, un moment dlno^*
titude ; mais tout s'est expliqué, et, <pok|t*il
n'y aitp^s eacero d^éj^qve fixée pour la céffé*
monie, te niariage est aussi arrêté qu'uitt ctais^
de cette naUre peut TèlrB (pHmd tottle»fes pl^
ties intéressées aint d'accord.
— Savet-voiiB maintenante que anis de>
vrions faire^ven eeusta?
— Ho», en vMié, ma nfrtin^ sj|ondlt
Léonce , qui ne demandait pas mieux q^ de
parler d'autre chose que de son mariage ^ec
Eléonore.
— Vous devriez disposer mademoiselle de
Royan à épouser M. de Saint-lbal. Il n'a pas
une grande fortune, mais c'est un homme fort
distingué sous tous les rapports, et qui rendra
sa femme parfaitement heureuse.
— Je n'ai pas la moindre influence sur ma-
demoiseUe de Royan, dit Léonce, assez surpris
de la mission dont on voulait le charger.
-* Vous lui direz que M. de Saint-lbal ad-
mire beaucoup la conduite de son amie.
— • Elle me répondra qu'elle en est bien aise
pour lui, et elle ne supposera pas qu'il en puisse
être autrement.
— Quel dommage que mademoiselle d'Esleo*
ville ne soit pas là ! elle nous eût bien certainr-
meut aidé 1
Léonce ne s'indigna pas de l'élégant égoisme
de ce regret; le pauvre jeune homme commen-
çait à connaître l'intérêt comme les gens do
monde l'entendent et le pratiquent.
— Ecoutez, continua la duchesse d'uaairde
mystère, si vous voulez me prêter votre seoonrs
dans l'afiaire dont je viens de vous parler, je
vous dirai un secret que vous devez désirer
connaître: je sais oii demeure mademoiseilc^
d'Estouviile.
— Eh bien ! moi je ne veux pas le savoir,
madame la duchesse, parce qu'elle a refusé de
me le dire quand je le lui ai demandé. Si je
l'apprenais de vous, je ne serais plusqu*un in*
I discret,' indigne de sa confiance et de son ami*
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
39
tié. Ainsi, je vous en conjure, ne me dites pas
un mot de plus sur ce sujet, autrement j,e croi-
rais que vous n^avez pas la moindre estime
pour mon caractère.
— Savez-Yous que vous êtes un homme fort
eitraordinaire, mon cousin, dit la duchesse,
intérieurement piquée de la supériorité morale
que Léonce avait sur elle.
— Moi ! ma cousine, vous voulez plaisanter,
je pense ! Ma seule bizarrerie est de dire ton*
jours franchement tout ce que j'ai sur le cœur,
et ce n'est pas une personne comme vous qui
devrait s'en étonner.
— Non, non ce n'est pas votre firanchise qui
m'étonne, c'est votre force d'âme, c'est l'em-
pire que vous avez sur tous vos penchants. Oh !
je vous en dirais beaucoup sur ce sujet si je ne
craignais pas de vous paraître indiscrète.
Un instinct secret avertit Léonce que mada-
me d'Etoges voulait faire we brusque invasion
liana scs Sentiments les plus intimes, et comme
il se défiait de sa candeur, quoiqu'il ne voulût
pas s^en corriger, il jugea plus prudent de sortir,
ce qu'il ne fit qu'après avoir encore remercié la
duchesse de toutes ses bontés pour lui.
— Tout l'esprit des femmes serait bien inu-
tile,dit-elle après son départ, si tous les hom-
mes étaient comme lui. Avec sa droiture et sa
simplicité, il a fait tout ce qu'il a voulu de M.
de Saint-Ibal et de moi. Ces grands enfants ne
sont pas faciles à conduire: je plains bien ma-
demoiselle Loubert.
' XXVII.
Léonce n'avait pas cherché l'occasion de jus-
tifier Suzanne, et si madame d'Etoges n'eût
pas parlé d'elle, il ne Faurait certainement pas
nommée ; mais il considéra comme un bonheur
le hasard qui l'avait en quelque sorte obligé à
prendre la parole, et il rentra chez lui, vérita-
blement heureux d'avoir éclairci des faits que
le monde avsût dénaturés sans autre raison
pour le faire, que sa disposition naturelle à
tout interpréter dans le sens le moins bienveil-
liais madame d'Etoges et H. de Saint-Ibal
étaient-ils aussi convaincus que le baron se le
figurait et qu'ils avaient voulu le paraître?
Ce serait mal connaître le cœur humain que
de le supposer, et nous nous empressons, quoi-
que à regret, de déclarer que la duchesse fût
à peine seule, qu'elle reprit tous ses doutes, et
que M. de Saint-lbal, qui n'avait iWt le sacrifi-
ce des siens que par politesse, se hâta de
se dédommager de cette concession en allant
raconter, dans deux ou trois maisons, la dis-
parition de mademoiselle d'Estouville, et sa
rencontre avec elle dans un cabinet de lecture,
où elle venait demander un roman licencieux.
Dans un des salons oii M. de Saint-lbal ra-
contait son anecdote, se trouvait un certain vi-
comte de Lorry qu'on rencontrait dans toutes
les bonnes maisons de Paris. C'était nn homme
d'une soixantaine d'années, ti^s actif, très poli,
fort soigneux à remplir tous les devoirs de so-
ciété, et qu'on aimait parce qu'on l'avait tou-
jours vu. Quoiqu'il fût riche et qu'il appartînt
à peu près à la noblesse, il n Vait point émigré,
même pendant les plus mauvais jours de la ré-
volution, et on l'avait retrouvé ferme à son poste
dans le premier salon qui s'était ouvert après la
terreur. Personne n'était donc plus au fkit que
lui de ce qui s'était passé pendant cette désas-
treuse époque, et quand quelque chose le lui
rappelait, il était rare qu'il n'eût rien d'inté-
ressant et de nouveau à en dire.
Il écouta attentivement l'histoire de la dispa-
rition de mademoiselle d'Estouville, et quand
M. de Saint-lbal eut fini de la raconter, il se
plaça devant la cheminée en homme qui a l'ha-
bitude de ce champ de bataille des colporteurs
d'anecdotes, et dit :
— Moi, j'ai de bonnes ndsons pour croire à
l'oncle, et j'y crois.
— Contez-nous cela, vicomte, dit la vieil]',
marquise de Garches ; cela doit être fort cu-
rieux.
« <— Au mois de septembre 1792, commenru
le vicomte, j'avais consenti, sur les pressantes
sollicitations de Gingnené qui était fort de mes
amis, à faire partie d'une commission toute pa-
triotique et inoffensive qui recevait les enrôle-
ments volontaires à raôtel-de-ViUe. Beaucoup
de braves gens avalent adopté ce parti dans
l'espoir d'être utiles aux personnes compro»
mises.»
« rétais à mon poste depuis le matin, lors-
qu'on vint à une heure assez avancée de la soi-
rée, m'annoncer qu'on me demandait dans un
petit café borgne situé au coin de la rue Sainte*
100
SUZANNE D*EST0UV1LLE.
ÀToie: c*était, disait-on, pour rendre unsenrice.
TaToue que je fus un peu ému de cette requête ;
toutefois je n'hésitai pas, et ayant prié un tam-
bour qui nous serrait de secrétaire de m^ac-
compagner avec une lanterne, je me rendis à
Tendnnt indiqué,
«Ty trouvai à ma grande terreur, deux
des bandits qui, depuis la yeille, traTàillaient
(j*emploie le style du temps) dans les prisons.
Derrière eux se tenaient, immobiles et appuyés
Tun sur Tautre, un jeune homme et une
jeune fiUe, ou plutôt deux enfants, carie jeune
homme qui était le plus âgé nVait pas dix-
huit ans,
«— Monsieur de Lorry, me dit un des bri-
gands avec une exquise politesse, j^ai su que
TOUS étiez à THôtel-de-Ville, et j'ai pris la li-
berté de vous £aire appeler pour mettre en sû-
reté dans vos mains ce jeune couple qui n*est
pas dangereux pour la république ; conduisez-
le où TOUS voudrez quant à nous, nous retour-
nons à notre affaire.
«Je regardai le singulier personnage qui me
parlait, conyaincu que j'allais reconnaître quel-
qu'ancien domestique d^une des maisons où
j'allais habituellement , lorsqu'à ma grande
surprise je distinguai, entre une barbe épaisse
et un hideux bonnet rouge, les traits d'un cer-
tain chevalier d'Estouville que j'avais rencontré
quelquefois dans le monde avant 1789, et dont
le frère avait épousé une de mes parentes éloi-
gnées.»
Une exclamation générale de surprise prouva
au vicomte de Lorry que son récit intéres-
sait au p\us haut degré son auditoire, et il
continua :
«Le moment eût été mal choisi pour une
explication . Je fus d'ailleurs convaincu que le
chevalier, que j'avais connu ardent royidiste,
ne s'était mêlé aux égorgeurs que dans l'espoir
de leur arracher des victimes, remmenai donc
chez moi celles qu'il me confiait, et je me sé-
parai de lui avec un certain plaisir . L'idée que
je mutais faite de ses bonnes intentions était
un peu troublée par l'aspect sinistre de son vi-
sage et la terrible exactitude de son costume.
«Je ne l'ai pas vcvu depuis ce jour-la. Mais
en i8iO, dînant chez rarchi-chancclier, le ha-
sard me plaja à table aupnès du comte d'Estou-
ville, f^re du chevalier. L'émigration et les
guerres de Tempire nous avaient séparés de-
puis de longues années. Je lui contai mon aven-
ture de 1792, et il m'apprit qne son fKre vivait
encore. maisqu^Q avait été déporté pendant le
Directoire, et qn^il le croyait à Calcutta, d*oà il
reviendrait sans doute, disait-il, si jamais la
paix ayec l'Angleterre rendait les mers libres.
Je fis alors quelques questions au comte, mais
voyant que ce sujet lui était pénible, je n*insistai
pas. Dans la soirée, M. de Barbé-Marbois, qui
était présent à cette réunion, me dit: «Vous
«voyez bien ce brave colonel d'Estouville ? eh
« bien ! il a eu un frère septembriseur. (Tétait
« un monstre qui a été déporté en 1795, après
«le meurtre de Férraud.» De tout cela, reprit
le vicomte de Lorry, je crois qu'il est permis
de conclure que cet oncle' de mademoiselle
d'Estouville est ce fameux chevalier; et en vé-
rité, si cela est, elle a bien raison de se retirer
du monde avec lui, puisqu'elle ne veut pas Ta-
bandonner à son malheureux sort. »
— Vicomte, je trouva, votre histoire fort in-
téressante et votre raisonnement parfaitement
juste, dit madame de Garches ; Monsieur de
Saint-Ibal, continua-t-elle, je vous engage k
préférer cette version à celle de l'enlèvement :
elle est moins romanesque, mais elle est plus
vraisemblable.
— Je suis tout à fait de cet avis, madame la
marquise, répondit M. de Saint-Ibal , et je trouve
maintenant que la conduite de mademoiselle
d'Estouville est admirable. Pauvre jeune fille !
son existence va être affreuse.
— Je suis sûre reprit madame de Garches ,
que si Madame la Dauphine connaissait son
dévouement, elle ferait quelque chose pour
elle. Il faudra que j'en parle à la duchesse de
Sérent.
— Cette inspiration fut généralement ap-
prouvée. A l'époque dont nous parlons, il n\
avait qu'un moyen d'être bon courtisan, c'était
d'indiquer aux princes des infortunes à soula-
ger ou des pardons à répandre.
Comme M. de Saint-Ibal, en dépit de sa lé-
gèreté, était parfaitement loyal , il se promît,
à son retour d'une partie de chasse qu'il de-
vait faire le lendemain , d'aller raconter à ma-
dame d'Etogcs ce qu'il avait appris, afin qu'elle
puisse à son tour en instruire madame Granva),
Léonce et mademoiselle de Jlovan. H étai^ sûr
r
i
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
101
|a*el]e le ferait ayec le plus grand empresse-
ment. Plus il Téfléchissait au récit du vicomte de
Lorry, et plus il était convaincu que ses sup-
positions devaient être des certitudes.
Léonce, en quittant le salon de la duchesse,
était retourné près de sa mère, qu'il avait
trouvée seule avec mademoiselle de Royan.
Cette circonstance le détermina à leur raconter
ce qu'il avait fait, et elles approuvèrent sa dé-
termination de convenir que Suzanne était à
Paris , puisqu'on soupçonnait qu'elle n'avait pas
été au Havre. Claire s'affligea de l'idée que la
conduite de son amie pouvait être interprétée
d'one manière fâcheuse pour sa réputation , et
elle reprocha à Léonce , qui lui avait avoué son
entrevue avec mademoiselle d'Estouville , de
n*aToir pas cherché à connaître le lieu de sa
retraite.
—Je l'ai priée de mêle confier, répondit-il,
mais elle m^a refusé^ en me disant qu'elle n'é-
tait sûre de persévérer dans sa résolution
qu'autant qu'on ne chercherait pas à l'en dé-
tourner; et j'avoue que je ne me suis pas senti
le courage d'insister. Ensuite, voulant écarter
ce sujet de conversation, Léonce fit part à made-
moiselle de Royan de la proposition de mariage
dont l'avait chargé madame d'Etoges.
Mais presque au même moment Eléonore entra
dans le salon ; elle venait de faire une promenade
en voiture avec madame Reinach. Son visage
portait comme toujours l'empreinte d'une pré-
occupation visible.
—Puis-je savoir de quoi vous parliez, de-
manda-t-elle après avoir serré toutes les mains
qui se tendaient ds son côté?
Madame Granval et mademoiselle de Royan
gardèrent le silence.
— Quand vous êtes arrivée , ma chère Eléo-
Qore , dit Léonce , je fiiisais une chose bien ri-
dicule pour un homme de mon âge, je proposais
à mademoiselle de Royan un mari de la part de
madame d'Etoges.
— Et que répondiez-vous, ma chère Claire?
— Que ie ne me marierai que lorsque Su-
zanne m'aura choisi un mari , et par conséquent
quand je serai de nouveau réunie à elle.
— Si j'avais su cela j'aurais pu arranger
celte afl^re; car je viens de rencontrer Su-
lanne totttrà-l'heure.
— Vous avez rencontré Suzanne! s^écrièrent
à la fois madame Granval, mademoiselle de
Royan et Léonce. Dites-nous comment, dans
quel endroit ; vous a-t-elle vue?
— Elle a dû me voir, quoique nous allassions
très vite dans ce moment là. Tai voulu la mon-
trer à madame Reinach, mais elle avait dispa-
ru avant que le cocher ait pu arrêter ses che-
vaux. Elle sortait avec son oncle de l'église de
Sainte-Elisabeth.
— Il n'y a donc que moi qui ne la rencontre-
rai pas, dit Claire tristement. De grâce, dites-
moi comment vous l'avez trouvée, ma chère
Eléonore.
— Elle m'a paru bien portante et satisfaite
de son sort, car son visage était frais et souriant.
— Si elle venait de prier et qu*el1e soutint son
vieil oncle, cela n'a rien d'étonnant, dit Léonce.
« Elle est heureuse loin de moi, pensa Glaire
avec amertume ; que c^est mal à elle !
On paria encore de Suzanne pendant quel-
ques instants, puis Eléonore demanda à dairc
le nom du mari qu'on lui avait proposé.
— Adressez-vous à M. Léonce pour le savoir,
ma chère amie, car il ne me l'a pas dit encore ;
il est vrai que je n'avais pas songé à le lui de-
mander.
— Vous a-t-on recommandé le secret, Léon-
ce, reprit mademoiselle Loubert en se tournant
du côté de son cousin? Dans ce cas, nous pour-
rions renoncer à savoir de quoi il s^agit, n^estr-il
pas vrai?
— Je le crois, ma chère Eléonore , mais ras-
surez-vous, j'ai toute liberté de parler. Le pré-
tendant est M. le comte de Saint-Ibal !
— Je ne le connais pa^, s'écria madcmoiseUe
de Royan !
— Comment ^vous ne le connaissez pas, ma
chère , reprit Eléonore I Nous avons passé une
soirée avec lui à Bois-Bouton chez madame d'E-
toges. C'était à coup sûr le plus remarquable de
tous les hommes qui se trouvaient là.
— C'est possible, mab je ne l'avais pas re-
marqué : autant que je puis m'en souvenir, car
bien des choses se sont passées depuis ce temps-
là, ils m'avaient tous paru bien.
— C'est un homme d'une très grande nais-
sance, continua mademoiselle Loubert.
— Et d'un mérite fort solide , aasure-i-on ,
sgouta Léonce qui lui savait bon gré de la ma-
nière franche avec laquelle il avait semblé re-
102
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
Tenir de ses présentions sur mademoiselle d'Es-
touviUe.
— Eh bien! ma chère, pourquoi n'écoute-
riez*vous pas les propositions de madame d^E-
toges, dit à son tour madame Granval qui nV
vait pas encore parlé?
— Parce que Je ne ▼eux pas enchaîner ma
liberté tant que je ne serai pas sûre que Suzanne
ne peut plus avoir besoin de moi. Que devien-
drais-je si elle venait un jour me demander un
asile, et que j*eusse chez moi un maître qui ne
voulût pas la recevoir? mais j'en mourrais de
douleur !
« Gomme elle est aimée! pensa Eléonore
pendant que madame Granval embrassait Glaire
avec attendrissement, et que Léonce s'appro-
chait d'une fenêtre pour cacher son émotion.
En ce moment un domestique entra et remit
une lettre à mademoiselle de Royan.
— C'est de Suzanne ! dit-elle en poussant un
cri de joie, et elle se hâta de rompre le cachet.
XXVlll.
Lorsque mademoiselle Loubert avait rencon-
tré Suzanne et son oncle, ils sortaient efTecti-
vement de l'église de Sainto-Elisabeth ; mais
ce n'était pas là qu'ils s'étaient rendus d'abord
en quittant leur modeste appartement de la
rue du Cloître-Saint-Merry.
L'heureuse influence de la conversation du
chevalier avec sa nièce, conversation que nous
avons rapportée dans un de nos précédents cha-
/)itres, et qui avait eu lieu très peu de jours
auparavant, ne s'était pas prolongée au-delà des
quelques instants de ^ommeil que d'Estouville
avait goûtés pendant que sa nièce priait, age-
nouillée auprès de son fauteuil. Le chevalier s'é-
tait réveillé sombre, abattu, et lorsque Suzanne
Tavait engagé à se distraire par la lecture des
livres qu*elle lui avait apportés, il s'était écrié
avec emportement qu'il n'avait besoin de rien,
et qu'il ne savait pas pourquoi il avait eu la
«otte fantaisie de faire quelque chose,
La fln de cette journée et les journées sui-
vantes avaient donc été mortellement tristes
pour la pauvre Suzanne, Quoi qu^elle fit ou dit,
son oncle entrait dans des accès de fureur qui
n'avaient de terme que celui des forces phy-
siques du vieillard. Quelque fols même, sans
y être provoqué par une parole de sa nièce, il
prononçait des phrases incohérentes, mais ter-
ribles, qu'il semblait adresser à des êtres ima-
ginaires ou seulement visibles pour lui. La nuit,
il sortait brusquement de son soimmeil en pous-
sant des cris déchirants et furieux ; et quand
Suzanne accourait près de lui, il lui disait qu'il
était assailli par des fantômes , et qu'il voulait
mourir pour s'en délivrer.
— Essayez de prier, mon oncle, lui disait
Suzanne avec tendresse.
— Et que voulez-vous que je demandé à
Dieu, lui répondait-il avec rage ! 11 a permis que
je fusse criminel et il ne permet pas que je
sois repentant : Vous voyez bien qu*il est sans
pitié pour moi.
— Vous ne parleriez pas ainsi, si vous saviez
à quel point vous m'êtes cher.
— Il ne nous a réunis que pour me condam-
ner à faire une victime de plus.
— Mon oncle , je ne mérite pas cette injure,
car il n'y a pas de jour, d*heure, de moment
que je ne le bénisse de cette réunion.
— Ma nièce, je suis un misérable! laissez*
moi!
Et la pauvre Suzanne retournait dans sa
chambre, brisée de douleur en songeant avec
effroi que les mômes scènes se renouvelleraient
le lendemain.
Elle n'osait plus sortir, même pour aller à
Téglisé, qui était de l'autre côté de la rue, car
M. d'Estouville, dans ses accès de rage, avait
quelquefois parlé de suicide, et elle craignait
qu'il ne profitât de son absence pour attenter
à ses jours. Gette crainte horrible pour une
âme aussi pieuse, était devenue sa préoccupa-
tion de tous les instants.
— Ma nièce est bien pâle, madame Mitau,
avait dit un matin le chevalier à la femme de
ménage qui venait lui annoncer que le déjeu-
ner était servi, savez-vous si elle est malade?
— Mademoiselle ne se plaint jamais, avait
répondu madame Mitau; mais je crois que sa
pâleur Tient de ce qu'elle ne sort presque plus.
A son âge, il faut de Fexercice pour la santé. Je
l'ai déjà dit à Mademoiselle, qui ne m'a ré-
pondu que par un sourire à feiidre le cœur.
Le chevalier garda le silence, puis d se ren-
dit à la salle à manger, où Suzanne Tattendait.
—Ma nièce, lui dit-il, quand vous êtes vemc
ce matin dans ma chambre, j*ai oublié de vont
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
103
«lire que j*avais envie de me promener aujour-
d'hui, et de TOUS prier de m'accompagner.
Nous emmènerons aussi ce pauvre Snap, qui
finira par être paralytique si tous le tenez tou-
jours renfermé. Voyez, il a Tair de ne pouvoir
plus remuer les pattes.
Cette proposition, tout & fait inattendue,
causa à Suzanne la joie la plus TiTe, mais elle
ne montra à son oncle qu*une satisfaction
douce, pour quMl ne devinât pas tout ce qu*elle
aTait souffert, en découvrant à quel point elle
était contente.
— Et où irons-nous, mon bon oncle, deman-
da-t-elle? Je vous avertis que je suis bonne
marcheuse, ainsi une promenade un peu lon-
gue ne me fatiguera pas du tout.
— Je voudrais monter sur la butte Montmar-
tre pour revoir Paris dans son ensemble, ré-
pondit le chevalier.
— A merveille! déjeunons donc bien vite,
afin de profiter des plus belles heures de la
matinée.
Le repas fut silencieux, comme cela arrivait
toujours lorsque M. d*Estouville était sombre
au lieu d*ètre furieux. En sortant de table, Su-
zanne se hâta d'aller prendre son châle et son
chapeau pour être prête à sortir au moindre
désir de son oncle, et elle revint se placer de-
vant lui, le sourire sur les lèvres. Snap était à
son côté, témoignant sa satisfaction par des
aboiements discrets et une agitation fébrile
dans tout son corps, bien quMI ne bougeât pas
de place.
— Eh bien! partons, dit le chevalier, en en-
fonçant son chapeau sur ses yeux de manière à
cacher le haut de son visage, dont le bas était
pkmgé dans les plis d*une immense craTatc de
soie noire.
Quand lis furent arriTés dans la rue, Suzanne
Toiûut prendre le bras de son oncle, qui se re-
cula aTeo un efliroi timide qui n^était pas dans
ses habitudes.
— Ce n'est pas pour tous soutenir, mon on-
de, dit en souriant Suzanne, qui se méprit sur
rintention du cheTalier; c*est pour être plus
près de vous.
— Mais TOUS n*y pensez pas, ma nièce ! je
ne puis donner le bras à une honnête fille
eomme tous. Je n'aurais qu'à être reconnu...
~- On saurait que tous n^aTez pas touIu pri-
ver la fille de Toire frère du bonheur de con-
soler Totre Tieillesse.
— Pensez-Tous réellement ce que tous dites
là, Suzanne? répondit le cheTalier en cédant à
la douce Tiolence de Suzanne, qui n'aTait pas
quitté son bras.
— Oui, je le pense, mon oncle, répliquar-t-
elle aTec fermeté, autrement je ne tous l'eusse
pas dit. Mon cœur regrette bien des choses, je
ne le nie pas, mais il est joyeux quand je puis
espérer, comme en ce moment, que ma pré-
sence TOUS fait un peu de bien.
M. d'Estouville pressa, sans s'en douter peut-
être, le bras de Suzanne passé sous le sien;
puis ils parcoururent d'un pas rapide la rue
Saint-Martin et la partie la plus populeuse du
faubourg.
Quand ils eurent atteint la barrière, ils pri-
rent à leur gauche un chemin presque désert;
alors le chevalier ralentit insensiblement le
mouvement de sa marche, et il releva un peu
son chapeau et essaya de sourire; mais sa ten-
tative ne produisit, comme de coutume, qu'une
espèce de contraction nerveuse. En ce moment^
ils commençaient à gravir un des sentiers qui
conduisent au sommet de la butte Montmartre.
Le chevalier marchait péniblement, bien que
Suzanne employât toute sa force à le soutenir.
— Nous sommes arrivés 1 dit-elle. Mon oncle,
asseyez-vous un instant sur ce petit tertre de
gazon. Vous paraissez bien fatigué.
— Mes membres ne le sont pas, ma nièce ^
répondit le chevalier; mais mon cœur a perdu
toute son énergie. Tai peur de mourir, moi qui
ai pendant tant d'années appelé la mort. Il ne
me manquait plus que la souffrance de décou-
vrir que je suis un lâche, et je la sens.
— C'est une erreur de votre imagination,
mon oncle ; songez donc avec quelle force d'âme
vous avez supporté les terribles épreuve» de
votre destinée.
— Je n'avais alors rien à perdre...
Suzanne se précipita sur la main de son on*
de, et, quelques efforts qu'il fit pour la retirer,
elle la couvrit de baisers.
— Mais cette main a versé le sang innocent!
s'écria-t-il aTcc désespoir.
— Mais elle a demandé pendant trente ans
Taumône, reprenait Suzanne : elle est purifiée
par les souffrances de l'expiation la plus terrible
i04
SUZANNE D^ESTOUVILLE.
que le ciel puisse infliger à un homme de votre
rang et de votre caractère.
— Dieu me refuse tout! continua le cheva-
lier avec un peu de calme. Tétais venu ici
dans Tespoir que la vue de cette ville , d*où
sont sorties les folies qui ont enfanté mes cri-
mes, m'exciterait enfin au repentir que j'ap-
pelle vainement; eh bien! elle reste voilée pour
moi, comme si elle voulait me dire que je ne dois
rien espérer ni dans cette vie ni dans Tautre!
Gomme le chevalier finissait de prononcer ces
paroles, le vent s'éleva, la brume devint plus
transparente, et Suzanne aperçut, comme der-
rière un voile lumineux , le dôme d'une église
surmonté d'une croix, et le pavillon du centre
des Tuileries, en haut duquel flottait le drapeau
blanc.
-* Voyez, mon oncle, s*écria-t-elle comme
inspirée , en étendant le bras dans la direction
des objets qui venaient de frapper ses regards.
— Que me montrez-vous, mon enfant? de-
manda le chevalier en regardant autour de lui.
— La croix et l'étendart pour lesquels ont
combattu vos ancêtres! Ils vous annoncent le
pardon du Dieu que vous avez offensé, et celui
du roi dont vous avez trahi la cause, dans une
heure de découragement et de folie.
Le chevalier se leva, tendit les bras , comme
Suzanne le lui avait dit : puis il retomba à ge-
noux, le front prosterné dans la pou^ière, en
s*ccriant : « Mon Dieu ! soyez béni ! s
Suznnne s*agenouîlla près de lui. Ce n'était
plus le calme douloureux qui suit l'accomplis-
sement des devoirs pénibles qu*elle éprouvait ,
c^était l'ivresse du plus pur bonheur qu'il soit
donné à une âme généreuse et fière de ressen-
tir pour la récompenser de ses sacrifices.
Quand le chevalier se remit debout, ce n'était
pds seulement le temple du Dieu de ses pères et
la demeure des rois qu'ils avaient noblement et
glorieusement servis, qui étaient visibles à ses
regards, c'était aussi la ville entière que le so-
leil inondait de ses rayons les plus purs et les
plus doux. Elle était là resplendissante, animée,
joyeuse^ comme si le crime ne l'eût jamais dé-
solée, comme si elle n'avait que du bonheur à
ofiVir à tous ses enfants!
Suzanne regarda son oncle, dont le visage
était inondé de larmes; puis elle se jeta dans
ses bras en poussant un cri de joie. Il lui sem-
blait qu'elle n'avait plus rien à demander à
Dieu.
— Mon enfant , conduisez-moi dans une
église, lui dit le chevalier. Partons, ma fille!
voilà mon bras. Je crois qu'il est bien plus fort
que tout-à-rheure.
Ils redescendirent d'un pas léger ce tentier
qu'ils avaient péniblement gravi ; trois quarts
d*heure après ils entraient dans l'égUse de
Sainte-Elisabeth : Suzanne l'avait choisie, parce
qu'elle était placée sous l'invocation de son
aïeule , mère du chevalier.
Elle était silencieuse et déserte quand ils en
firanchirent le seuil. M. d'Estouville, conduit par
sa nièce , alla s'agenouiller devant le maître-
autel, et cet homme, qui n'avait songé qa*avec
terreur à Dieu depuis trente-cinq ans, retrouva
dans son cœur toutes les prières qu'il balbutiait
dans son enfance.
Le jour commençait à baisser quand fl se re-
leva, et ce fut en sortant que mademoisdle
Iioubert les aperçut. Elle n'avait donc pas altéré
la vérité en disant que Suzanne était souriante;
seulement il ne lui avait pas été donné, comme
à Léonce, de deviner la cause de sa joie.
Dès qu'ils furent de retour dans leur petite
maison, Suzanne écrivit à Claire le billet dont
nous ayons parlé à la fin du chapitre précédent.
Voici ce que contenait ce billet, tracé d^une
main tremblante de la plus douce émotioa :
« Claire, je suis heureuse! plus heureuse
que je ne pourrais vous l'exprimer, car j'é-
prouve autant de joie que j'ai senti de douleur
quand je me suis séparée de vous 1
» Je ne puis dire encore quand je yous re-
verrai , mais enfin j'ai l'espoir que nous nous
retrouverons un jour, et la certitude que vous
approuverez ma conduite que vous avez bkmée
peutrètre dans le fond de votre cœur, si géné-
reux cependant.
» Bénissez Dieu de tout ce qu'il a fait pour
moi ; et si vous voyez quelques-unes des per-
sonnes que mon départ a dû affliger, qu'elles
sachent par yous que mon cœur est rempli de
joie et d'espérance.
SUZARRB.
Mademoiselle d'Estouville sortit pour confier
elle-même cette lettre à un commissionnaire
auquel elle voulait faire les recommandations
I les plus pressantes de célérité et d'exactitude.
SUZANNE O'ESTOUVILLE.
10*
On sait que cette fois elle avait été ponctuelle-
ment obéie, puisque mademoiselle de Royan
ayait reçu son message peu de moments après
qa*Eléonore lui eut appris la rencontre qu'elle
avait faite.
Comme elle reyenait en toute hâte chez elle,
ses regards furent attirés par une grande affiche
jaone sur laqaefle elle lut son nom imprimé en
lettres d*une grandeur démesurée.
Elks'arréta, surprise, inquiète même^etcefut
avec des émotions bien diverses qu'elle lut ce
qui sait:
« A vendre à Tamiable, et avec toute facilité
pour le paiement , la tour d'Estouville et les
(erres environnantes.
Cette propriété, située dans un pays fertile
et pittoresque, est susceptible de grandes amé-
liorations. La tour, inhtd>itée depuis la révolu-
tion, pourrait être facilement réparée. S'adres-
ser à M. Léger, notaire, dépositaire du cahier
des charges. »
Suzanne comprit vaguement qu'il n'était pas
impossible que le bonheur quelle éprouvait pût
augmenter encore. Elle revint chez elle en toute
hâte. Elle était rêveuse, malgré la joie qui
inondait son cœur.
XXIX.
La soirée qui suivit la promenade de Suzanne
et de son oncle sur la butte Montmartre, 5*é-
coola pour eux, graye et paisible, dans les mé-
lancoliques douceurs d'un entretien, pendant
lequel mademoiselle d'EstouyiUe eut souvent
besoin de tout son cœur si riche, et de tout son
esprit si délicat. Le retour du chevalier était
sincère, car son âme, forte et bizarre, n'aurait
pas fléchi sous une émotion passagère; mais
pins son repentir était yrai , plus sa conduite
lai semblait coupable, et U ne cessait de répéter
qne s'il pouvait espérer le pardon de Dieu , il
ne devait pas prétendre à celui des hommes.
— Votre tâche est remplie, mon enfant, di-
sait41 à Suzanne, puisque vous m'avez conduit
à la source des seules consolations qu'il me soit
permis de goûter. Restez encore quelques jours
avec moi pourm'aider à prendre un parti; puis
souffrez que je me retire dans un de ces asiles
toujours ouverts à ceux qui souffrent, quelle
que soit la cause de leurs souffrances. Ayec
vous , Suzanne, ic serais tropheureux; Dieu ne
ne pardonnerait pas*
— Pensez un peu u moi , interrompit vive-
ment Suzanne : votre retour est connu ; on sait
que je suis venue près de vous ; si je reparais-
sais seule maintenant, on dirait que je yous ai
abandonné parce que vous êtes malheureux, et
tous les gens de bien s'éloigneraient de moi^
avec horreur et mépris.
— Vous avez peut^tre raison, ma nièce, dit
le chevalier avec douleur. Cependant je ne vous
promets rien. Je réfléchirai, je consulterai mes
forces, je prierai Dieu de m'éclairer, et puisque
vous affirmez que c'est lui qui nous a réunis,
je resterai près de vous s'il ne m'envoie pas
trop souyent l'inspiration de vous quitter. En-
core un mot, Suzanne : je ne vous ai jamais
interrogée sur yos ressources; les avez-vous
bien consultées en vous chargeant de moi , ou
n'avez-vous écouté, comme je le crois, que votre
bon et noble cœur?
— Je n'ai pas encore beaucoup réfléchi sur
ce sujet, mon oncle, répondit Suzanne avec un
sourire angélique qui attestait la sincérité de ses
paroles; mais puisque vous m'y faites penser,
je vous dirai que nous devons ayoir de quoi
vivre comme nous yivons depuis que nous
sommes ensemble. Néanmoins^ je crois que si
nous nous retirions à la campagne, nons y au-
rions une existence plus douce , en dépensant
moins qu'à Paris. Cest une idée que je vous
soumets ,*et à laquelle je ne tiendrai que si elle
yous sourit.
— Je la crois bonne, mon enfant.
— Que penseriez-vous , par exemple , d'une
petite maisonnette avec un jardin , que nous
cultiverions noufr-mèmes? Vous êtes vigoureux
encore ; votre santé est bonne ; je suis sûre que
les travaux des champs ne yous fatigueraient
pas, et qu'ils seraient une utile diversion à vos
tristes pensées.
— Cela n'est pas impossible ; mais comme
ce serait sévère pour vous, ma pauvre Suzanne!
— Sévère pour moi, mon oncle ! mais c'est
le rêve de ma vie qu'une existence semblable!
Maintenant passons à un autre sujet, puisque
nous sommes d'accord sur celui-ci, poursuivit
Suzanne : commentemploirons-nousnotrejour-
née de demain?
— Je voudrais la commencera l'église, mon
enfant. Nons irons ensemble, puis je vous de-
manderai de m'y laisser.
106
SUZANNE D^ESTOUVILLE.
— Cela se trouvera d'autant mieux, que j*ai
une courfie à faire dans la matinée : au moyen
de cet arrangement tous ne resterez pas seul,
et nous nous retrouverons h onze heures pour
déjeûner. Voulez-vous retourner à Sainte-Elisa-
beth, ou aller à la paroisse qui est à notre
porte?
— Nous irons à la paroisse , Suzanne, ré-
pondit mélancoliquement le chevalier. Ce matin
je cherchais à me cachçr par orgueil , ce soir
je comprends que je dois me montrer par hu-
milité.
Mademoiselle d'Estouvifle, attendrie, saisit la
main de son oncle et la porta respectueusement
à ses lèvres.
— A demain , lui dit-elle avec tendresse ,
après quelques instants de silence. Je vous
quitte sans inquiétude; pensez à moi sans re-
gret : je suis heureuse !
Pendant ce temps là, la Joie régnait aussi à
rhôtel Granval, où la lettre de Suzanne était ar-
rivée, comme on sait, au commencement de la
soirée. Claire Tavait lue à haute voix en san-
glotant de bonheur, et la baronne ne s'était pas
sentie aussi heureuse depuis le jour où son
cher Léonce s'était montré à elle tel que son
cœur de mère avait toujours souhaité qu'il fôt.
La lettre passa de main en main; chaque
mot fut relu et commenté cent fois , et tout le
monde fut d'accord qu'il n'était plus permis de
douter du retour de mademoiselle d'Estouville:
mais quel était ce bonheur dont cUe parlait?
Voilà surquoi on ne pouvait se mettre d'ac-
cord.
— Son oncle n'a probablement plus besoin
d'elle, dit la baronne ; il lui aura appris qu^il
devait retourner dans le lien d'où 11 est venu ,
et qu'il y a laissé une fkmille.
— Il est encore plus probable, reprit Gaire,
qu'il juge inutile d'éprouver plus longtemps le
dévouement de sa nièce, et qu'il lui a annoncé
qu'il est riche. Elle en est heureuse, parce
qu^'elle comprend que c'est un moyen de se
t^procher de nous.
— Son oncle est peut-être malade et sans es-
poir de guérison, ditEléonore, le plus naturel-
lement du monde.
Claire poussa involontairement une exclama-
tion de reproche; madame Granval se voila le
visage de ses deux mains ; celui de Léonce se
couvrit subitement delà rougeur de la honte et
de l'indignation.
•— C'est un grand malheur, dil-il, d'avoir de
semblables pensées , maiscVn est unafireax
que de ne pas comprendre qu'il faudrait les ca*
cher quand on les a. Eléonore, il existe. Dieu
merci, des êtres qui ne se jouent pas de la vie
des personnes qui leur sont ehères , et made-
moiselle d'Estouville est à coup sûr de ce nom-
bre. Votre outrageante supposition ne l'atteint
pas , mais elle est une terrible injure coatre
vous-même. Ce n'est pas là ce que vous m'a-
viez promis.
— Qu'ai-je donc dit de si mal? Suzanne ne
doit pas aimer cet oncle qu'elle connaît à peine,
répondit mademoiselle Loubcrtf^us irritée que
confuse.
*- Et qui vous dit qu'elle ne l'aime pas, ré-
pliqua Léonce avec force? Estrce vous, Eléo-
nore, qui êtes capable de juger le oceur de ma-
demoiselle d'Estouville? Eh bien! moi qui ne
sais rien, je suis convaincu que si elleest heu-
reuse, c*est par la cause la plus noble, la plus
pure. Je ne voulais pas le dire, mais vous m'y
avez contraint.
^ Ma tante, je vous prends à témoin de tout
ceci. Il ne vous sera pas difficile maintenant
de deviner le sort qui m'attend , dit EléoDore
en se levant pour quitter )e salon.
— Il ne tient qu'à vous de l'éviter, reprit vi-
vement madame Granval. Je vous ai rendu vo-
tre liberté une fois; vous pouvez aujourd'hui la
reprendre de vous même. Personne ici ne vous
fait violence, ma chère nièce ; sachez-le bien.
— Oh je sais beaucoup de choses, répliqua
Eléonore avec hauteur. J'en sais tant, continua-
t-elle ironiquement, qu'il ne m*en reste guère
à apprendre.
— Vous le voyez , mon fils, reprît madame
Granval, lorsque mademoiselle Loubert fut sor-
tie. Votre oncle avait bien raison, et vous auriez
bien dû me croire.
— Ne revenons pas sur ce triste sujet, ma
mère, dit Léonce avec abattement. Parlons plu-
tôt des bonnes nouvelles que nous venons de
recevoir , car vous savez qu'elles s'adressent
aussi à nous.
— Eh bien ! quelle est votre opinion, moo-
sieur Léonce, demanda Claire ?
— n est téméraire de la donner après la
SUZANNE D'ESTOUYILLE.
107
Yôtre, mademois^le; néanmoins, puisque vous
ayez la bonté de la vouloir connaître, jç vous
dirai avec une profonde conviction que je crois
mademoiselle d'Estouville aussi pauvre qu'au-
trefois, mais que je ne doute pas qu'elle n'ait
découvert dans son oncle des vertus qui la con-
solent de tout. Laissez-moi vous relire cette
phrase :
«Je suis heureuse! plus heureuse que je
ne pourrais vous l'exprimer, car j'éprouve au-
tant de joie que j'ai senti de douleur quand je
me suis séparée de vous I 9
^ Dételles expressions, continua Léonce,
oe peuvent signifier la satisfaction vulgaire d'un
bien-être matériel. Mademoiselle d'EstouviUe ,
d'ailleurs, l'eût dit en quelques mots. Si elle ne
Ta pas fait, c'est qu'il s'agissait sans doute pour
elle de peindre une de ces joies intimes, im-
menses qui exigent qu'on se recueille longtemps
ayant de les mettre au grand jour. Qui sait en-
soite si elle a le droit de coo&er ce qui la rend
heureuse? Croyons qu'elle l'est par des moti£s
dignes d'elle ; jouissons de son bonheur, et con-
fions*nous surtout à son cœur qui l'a toujours
si bien inspirée.
— On dirait vraiment qu'il vous inspire
aossi, répondit avec attendrissement mademoi-
selle de Rojan. Oui, vous seul avcE deviné le
sens de cette lettre. Ah ! monsieur, vous êtes
bien digne de TafSectioo qu'elle avait pour
tous!
Comme Claire prononçait ces paroles, mon-
sieur Verne entra. On lui montra la lettre de
Suzanne , et on lui demanda aussi ce qu'il en
pensait.
Son opinion fut entièrement conforme à celle
de Léonce, et il l'exprima avec une chaleur qui
toucha profondément le cœur de mademoiselle
deRoyan.
— Comme vous êtes bon aussi, lui dît-elle,
m lui tendant la main avec la plus affectueuse
dignité. Puisqu'elle n'est pas là, il faut bien que
je me charge de sa reconnaissance; mais cela
m'est bien doux, croyez-le, continua-t-elle, en
se détournant pour cacher l'émotion qui se pei-
gnait sur sa physionomie.
M. Verne pressa avec respect la main de ma-
iemoisclle de Royan. En ce moment, madame
Granval et Léonce remarquèrent qu'il était très-
pâle, mais ils ne firent aucune réflexîoaà ce
sujet.
— Croyez-vous que nous la reverrons? reprit
Claire, sans s'adresser directement à aucone
des trois personnes qui se trouvaient là.
— Sans aucun doute, répondirent-elles toit**
tes trois ensemble.
r- Sa lettre n'en fait pas la promesse, mais
elle en contient l'espérance, et les espérances
de mademoiselle d'EstouviUe sont des pressen-
timents,, continua M. Verne seul.
— Quand l'heureux jour de votre réunion ar-
rivera, vous penserez à nous, mademoiselle, dit
à son tour Léonce, car nous serons probable^
ment absents.
— Mais nous nous reverrons tous plus tard,
répondit Claire. Peut-être même pourrons-nous
aller vous voir en Normandie. Je ne prévois
plus que du bonheur, depuis que M. Verne m'a
dit que toutes les espérances de ma chère Su-
zanne étaient des pressentiments.
La conversation continua sur ce ton pendant
tout le reste de la soirée. Au momeit où l'on, se
retirait, Eléonore fit demander à sa tante laper-,
mission de venir lui parler.
XXX.
Eléonore, comme on a pu le remarquer, sup-
portait difficilement les blessures faites à son
oi*gueil, mais eUe possédait cependant l'art de
cacher qu'elle les avait senties quand il était de
son intérêt de le dissimuler. Ce soir-là, au con-
traire, elle avait jugé à propos de paraître plus
offensée qu'elle ne l'était réeUement. Nous ap-
prendrons, peut-être plus tard, quel était le but
de cet excès de susceptibilité.
On a vu , à la fin du chapitre précédent ,
qu'elle avait fait prier sa tante de lui accorder
un moment d'entretien, lorsque tout le monde
aurait quitté le salon. La baronne aurait bien
voulu pouvoir se dispenser de cette explication^
mais comme cela était impossible sans risqugr
de blesser mortellement mademoiselle Loubert^
elle se résigna à lui faire savoir qu'elle était
seule et qu'elle l'attendait.
l^éonore arriva avec un visage irrité que la
baronne ne lui avait jamais vu, et qui lui fit
supposer que sa nièce avait d'autres motifs de
plainte que ceux qu*ellc connaissait.
— Mon Dieu , ma nièce , qu'avez-vou5 ? lui
lOA
SUZANNE D^ESTOUYILLB.
demanda-t-eUe avec inquiétude et affection.
^ Tai, ma tante, que je suis lasse d*ètre le
jouet de tout le monde! N^importe qui vous
avez dans votre salon, c^est toujours moi qu*on
pourrait prendre pour la personne la plus
étrangère à votre famille !
— L'injustice de ce reproche me rassure,
Ëléonore, répondit madame Granval avec sa
douceur ordinaire; et j'ai bien envie de vous
rappeler moi-même tous les (kits que je pour-
rais citer à Tappui de mes paroles.
— Eh! mon Dieu ! je n*ai rien oublié , ma
tante... Il est vrai qu'on ne perd pas une occa-
sion de me jeter à la face ce qu'on a fait pour
moi.
^ On ne le ferait jamais, ma nièce, si vous
vous en souveniez un peu plus souvent. Au
surplus, de quoi s'agit-ii? D'une remarque sé-
vère, j'en conviens, de mon fils sur une accusa-
tion iigurieuse que vous avez portée contre une
personne qui a au moins autant de droits à
notre estime qu'à notre affection.
— Je ne l'ai pas offensée, ma tante, puisque
Léonce prétend qu'elle est au-dessus de mes
attaques. Eh bien ! je vais vous dire toute ma
pensée à ce siyet : je hais mademoiselle d'Es-
touville, parce que je suis toujours sacrifiée à
elle.
— Sacrifiée à elle parce que nous ne la lais-
sons pas calomnier par vous! ma nièce, la co-
lère vous égare : je veux le croire pour vous et
pour moi.
— Il faut, interrompit Éléonore, qu^on prenne
avec moi l'engagement de ne jamais la revoir.
— Je ne sais si mon fils aura cette faiblesse
quand vous la lui demanderez, mais ce dont je
puis vous répondre, ma nièce, c'est que je ne la
lui conseillerai pas , et que je ne la partagerai
point s'il l'accepte de vous directement. Je dois
à Suzanne mon seul bonheur dans ce monde;
je ne serai pas ingrate pour satisfaire ce qu'il
vous plaît d'appeler pompeusement une haine,
et que moi je nommerai tout bonnement un ca-
price d'enfant. Vous voyez que je suis moins
sévère pour vous que vous-même.
— Ainsi vous souffrirez que votre fils aime
une autre femme que celle qui portera son nom
et qui a été choisie par vous, ma tante î
*- Léonce a suffisamment prouvé que son af-
ection pour mademoiselle d'Estouville était de
celles qu'une mère même peut permettre.
— Parce qu'il ne Va pas épousée, n'est-il pis
vrai? répondit ironiquement Éléonore.
— Parce qu'il n*en a jamais eu même la pen-
sée; parce qu'A n*a pas cherché à la revoir;
parce qu'enfin il est le premier qui ait approoré
la résolution qu'elle a prise de se séparer de
tous ses amis, quand le devoir lui a prescrit ce
sacrifice, favais eu comme vous, Éléonore, des
soupçons, des inquiétudes ; mais cette condttite
si droite, si noble, m'a montré que j'avais tort,
et aujourd'hui j'ai la ferme confiance que moo
fils ne manquera jamais à ce qu'il vous doit
comme votre fiancé, et à ce qu'il vous éem
plus tard comme votre époux.
^ Oui, je crois bien qu'il me fera l'aumône
de sa fidélité; mais il me le fera sentir sans
cesse, et je penserai toujours qu'O ne m'aime
pas.
— Mais vouMnême , Éléonore , l'aîmez-Toas
véritablement? L'auriez-vous épousé , 0 y a
quelques mois, alors qu'il avait tant besoio d'as
cœur qui se dévouât à lui Y et, aujounThui, loi
donneriez-vous encore votre main avec joie; s'û
se présentait pour vous un parti plus briUaot
que luit
Madame Granval, en prononçant ces paroles,
attacha sur sa nièce un regard si profond qu'il
lui fit baisser les yeux, comme s'il eût pénétré
dans les replis les plus secrets de son cœur.
Prise ainsi au dépourvu, Éléonore oublia sa
prudence habituelle et dépassa les calculs de sa
feinte indignation, de sorte qu'elle répondit :
— En supposant que je ne l'aimasse pas, je
serais encore obligée de l'épouser pour sauver
une partie de ma fortune. Mon cousin est moo
créancier.
— Je l'avais oublié, ma nièce ; et je suis sûre
que lui-même ne s'en souvient pas, reprit la
baronne, en cherchant à contenir rindigoation
que la bassesse naïve de ce sentiment faisait
naître dans son noble cœur. Mais soyez tran-
quille, continua-t-elle en étudiant toujours
Eléonore du regard , mon fils ne serait pas on
créancier plus rigoureux pour sa cousine que
pour sa femme.
Cette assurance réjouit intérieurement ma-
demoiselle Loubert, mais elle ne la détermina
pas à lui faire relever ses yeux, qui contiouèreot
à errer sur le tapis du salon.
SUZANNE D^ISTOUYILLE.
IM
~ Ecoutez, mon enfant, reprit, après quel-
qaes instants de silence , la baronne avec une
froideur qui n^avait rien de sévère, car je vais
TOUS donner une grande preuve de ma droiture
et de mon affection : si tous tenez à épouser
ffloo fils, ne lui montrez jamais le fond de votre
pensée comme vous venez de le faire. Tout son
désir d'être fidèle à ses engagements enyers
TODS ne résisterait peut-être pas à une sem-
blable épreuve. Léonce a besoin d'estimer tous
ceux qu'il doit aimer.
— Et moi, ma tante, répondit Eléonore en
reprenant un peu d'assurance, j'ai besoin que
lliomme qui m^épousera ne me place pas dans
ooe situation que ma fierté n^accepterait pas.
— S'il en est ainsi, ma nièce, ouvrez-vous
franchement de vos craintes à mon fib, dit la
baronne en comprimant sa joie, comme elle
atait, peu d'instanfs auparavant, dissimulé son
indignation. Vous savez, ou du moins vous de-
vriez savoir que Léonce est sincère, et, si vous
rétes de votre côté, il est impossible que vous
oe finissiez pas par vous entendre.
Madame Granval fut interrompue en ce mo-
ment par le bruit d'une voiture qui roula sous
h porte cochère de son hôtel ; et pendant qu'elle
se deoaandait qui pouvait venir lui faire une
visite à une heure aussi avancée de la soirée,
la porte s*ouvrit, et un domestique annonça que
madame la duchesse d^toges envoyait savoir
si elle pouvait monter.
— Sans aucun doute, répondit vivement la
baronne, qui n'était pas fâchée de l'interruption
de son tête-à-tête avec sa nièce. Dites au valet
de pied de madame la duchesse que je serai
charmée de la recevoir.
Eléonore jeta un coup-d'œil rapide sur la
glace qui était en face d'elle, puis elle alla baiser
U main de sa tante, en lui donnant à entendre
qu'elle se retirait pai* discrétion, parce que
madame d'Etoges désirait peut-être l'entretenir
sans témom.
— Je n'en crois rien, ma chère, répartit ma-
dame Granval ; mais Caites ce que vous voudrez :
vous savez que vous êtes aussi libre pour les
petites choses que pour les grandes.
Ces paroles de madame Granval avaient pour
but de rappeler à Eléonore les points les plus
importants de la conversation qu'elle venait
d'avoir avec cUe.
Eléonore sortit, et elle se croisa dans l'anti-
chambre avec madame d'Etoges, qui lui adressa
quelques-unes de ces phrases gracieuses qu'elle
disait mieux que personne quand elle voukit
plaire, et il était bien rare qu'elle ne le voulût
pas.
—Bonsoir, ma chère tante, dit-elle en em-
brassant affectueusement la baronne. Je viens
un peu tard ; mais vous me pardonnerez, j'es-
père, quand vous saurez que je n'ai agi ainsi
que parce que j'avais le désir de vous trouver
seule. J'ai à vous demander votre appui en fa-
veur d'un de mes amis...
Ah ! je devine maintenant. Léonce nous a
dit quelques mots de cette affaire. Hélas ! je
dois vous en prévenir.
— Comment, elle refuse? elle ne sait donc
pas que c'est l'un des hommes les plus distin-
gués de Paris. Je ne parle pas de sa naissance,
continua négligemment la duchesse , parce que
c'est une chose qui n'a pas la même importance
qu*autrefois.
— Elle n'a pas refusé précisément; mais elle
a dit d'abord qu'elle ne connaissait pas M. de
Saint-lbal, qu'elle n'a pas remarqué chez vous,
quoique ma nièce Eléonore prétende qu'il était
à Bois-Bouton le jour où nous y avons diné;
Néanmoins je ferai encore une démarche, et je
serai bien heureuse si elle réussit, puisque vous
mettez tant de prix au succès de cette affaire.
— Tavais bien fait un autre rêve, reprit la
duchesse, mais je ne veux pas vous en parler,
parce qu'il ne peut se réaliser, et c'est vraiment
dommage.
Madame Granval garda le silence par discré-
tion : elle n'avait pas assez l'habitude des fi-
nesses du monde pour comprendre que la du-
chesse désirait être interrogée : celle-ci marcha
à son but par un autre chemin.
— J'ai vu hier, dit-elle, mon ami le président
du conseil; vous ne sauriez croire, ma tante,
quel intérêt il porte à mon cousin Léonce, et
quelle estime il porte à son caractère. D m*a
fait une multitude de questions sur lui, sur
vous, sur mademoiselle Loubert, sur vos for-
tunes. Je suis convaincue que lui aussi avait
son rêve, tout ministre qu'il est.
—Vraiment on est d'une grande bonté pour
nous, répondit madame Granval attendrie; ci
HO
SUZANNE D'EBTOOVILLE.
j*en suis bien heureuse et fière, car tout cela
vient de mon (ils.
-—Et de son lopl et noble père^ interrompit
vivement madame d^Etoges; et à ce propos, le
ministre regrettait que Léonce dût épouser sa
cousine, car, disait-il, voilà un de ces beaux
noms de TEmpire qu*il aurait fallu allier àFune
des vieilles races de la monardiie.
-i- En toute autre circonstance, répondit ma-
dame Granval avec une mélancolie qui n'é-
chappa pas à la duchesse, j'aurais été aussi de
cet avis; mais il y avait des arrangements de
famille convenus depuis longtemps, et il n*eùt
pas été loyal de les rompre dans un moment
où ma nièce perdait son père, et où mon fils
était élevé à la pairie.
— C'est ce que j'ai répondu au ministre, et
ce que je m'étais dit à moi-même plus d'une
fois déjà. Sans cela, ma bonne tante, j^aurais
cherché à gagner votre cœur pour vous déter-
miner à marier Léonce avec une nièce de
M. d'Etoges, qui est une des plus ravissantes
personnes que je connaisse, et nous aurions
ensuite proposé M. de Saint-lbal à votre char-
mante nièce, mademoiselle Loubert, qui n'eût
peutrètre pas été aussi dédaigneuse que made-
moiselle de Royan , pour un homme remar-
quable qui porte un des plus beaux noms de
France.
— Hélas! je n'ai rien à dire contre ces pro-
jets, si ce n'est qu'il n^est pas possible de les
réaliser! et cependant je suis sûre que mon fils
eût été ravi d'ayoir une tante comme vous, et
que ma nièce Eléonore n'eût pas mieux de-
mandé que de s'appeler la comtesse de Saint-
lbal.
—Puisqu'ils s'aiment, dit madame d'Etoges,
ils n'auront rien à regretter , et nous-mêmes
nous trouyerons qu'ils auront eu raison de ne
pas nous consulter.
— Mais c'est qu'ils ne s'aiment pas, répondit
naïvement la baronne ; du moins pas comme
TOUS l'entendez : il n'y a même aucune sym-
pathie entre eux, et je ne voudrais pas répondre
(le leur bonheur; ce qui est un grand chagrin
pour moi : vous le comprendrez facilement,
vous qui connaissez ma tendresse pour mon
(Ils.
La duchesse savait parfaitement tout ce que
madame Granval lui confiait, sans le voulofar
peut-être ; mais efte pensa qu'il était préférable
de ne pas paraître si bien instruite.
^- Je suis d'un étonnement dont rien n'ap-
prodie, ma bonne tante. Ils ne s'aiment pas,
dites vous? iU n'ont aucune sympathie Tun
pour l'autre; ils ne seront pas heureux, selon
toutes les apparences. Mais alors permettez-
moi de vous demander pourquoi ils s'épousent?
— Parce que Léonce est le plus honnête
homme de la terre, etqufl ne veut pas romprt
un engagement pris du vivant de mon firère; il
croit aussi que ma nièce a beaucoup d'attache-
ment pour lui, puis, et pour vous dire tous no»
secrets, il est le créancier d'Eléonore pour à^
sommes assez considérables.
— Ah oui! je sais : les dettes de M. Loubert
qu'il a payées. Comme sa conduite a été ad-
mirable dans cette circonstance! En vérité, il
n'y a pas une mère qui ne f&t flère de lui donner
sa fille.
— Eh bien! c'est justement cette conduUu
dont j'ai été plus fière que personne , qui h
retient, ou pour mieux dire qui Tobligc à tenir
sa parole. Car vous conviendrez, ma chère du-
chesse, qu'il ne peut pas aller dire à sa cousinr :
Je ne veux plus vous épouser ; rendez -moi et-
que que je vous ai prêté.
— Il est certain qu'il ne peut dire tout cehu
ma tante; mais ne pourrait-il pas, par exemple,
la libérer par une quittance, et ils s'épouseraient
ensuite s'ils en avaient réellement envie. 0
serait même un procédé.bien digne de Léonce.
Mais je vous dis là des folies, et j'oublie qu'il
est bientôt minuit. Bonsoir, chère tante ; je vouf^
recommande M. de Saint-lbal.
Madame Granval reconduisit la ducbesse,
puis elle revint dans son salon, où elle resta»
contre son habitude, jusqu'à deux heures dQ
matin, plongée dans une rêverie profonde.
XXXI.
Le lendemain, Suzanne se leva avec l'aurore,
et, pour la première fois depuis qu'elle avait
quitté Engfaien, elle ne sentit pas sur son cœur
ce poids douloureux et indéfinissable qui ac-
compagne le réveil des êtres qui se sont endor-
mis avec la pensée d'un malheur.
Elle s'habilla avec la promptitude joyeuse
d'un oiseau qui lisse ses phimes quand les pr^
miers rayons du jour dorent la branche sur
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
lit
JaqtieUe il a passé la auiL Sa prière , autre si*
militude^car elle était un chant d'esfiérance et
d^amour de son &me» fut courte et tendre comme
un élan de Teconnaîasance ; Suzanne saTait
qtt'dle irait» daas peu de moments, la continuer
à réglise.
EQe traversa ensuite le salon et la petite salle
à manger, retenant son souffle, marchant sur la
poiote du pied, et elle arriva à la porte de la
chambre du chevalier. Qui Teikt vue ainsi> glis-
sant sans bruit et vêtue d*une robe de barèges
blanc qui l'enveloppait comme un nuage. Tau*
rait certainement prise pour quelque ange gar-
dien, quittant, sût le malin, le chevet du lit
d'un malade.
— Puis-je entrer, mon oncle, demanda-t-elle
en frappant doucement à la porte, pendant que
Snap y grattait un peu plus bas.
Suxanne, ne recevant pas de réponse , crut
que son oncle était encore endormi; alors elle
se décida à entrer.
Le chevalier ne dortnait pas, mais toutes ses
facultés semblaient absorbées par une profonde
et pievae méditation. & était prosterné au pied
de son lit, et ses mains joimteaétreîgnaientuno
petite eroîi de bois, que la ptélé prévoyante de
Suzanne avait placée dans le coin le plus obscur
de rapparteoftent, et que les regards de son on-
cle avaient rencontré an moment même oè il
souhaitait hi possession de ee signe de paix et
de rachat. La figure de 11. d*BstoQvîlle était à
la fois émue et calme^ car sea jeux étaient hu-
mides, et UB vagae aowmre ou plntAt Tespé--
raooe d*un saurire errait sur ses lèvres, firénûa*
suites du. passage de la prière qui s^échappait
de son eosur. Un doux rayon du soleil levant
éclairait son front» et Snsanne remarqua avec
bonheur que ce front, qui lui avait paru si sou*«
Teat sinistre , était recueilli et paisible comme
s*il n*eût jamais été le siège de pensées doulou*
La tendre et pieuse enfestoostempla pendant
foelqMS instants oe oonselaat spectacle en si»
lênee, puis elle frappa doueemeot sur Tépaule
de son onde, qni^ en se letanmant, roneontra
son radieux visage.
— Mon esprit était an ekl, mon enftuit, lui
dit*il; en vt>QS vofant, il ne tient qu'à moi de
croire qn^il n*en est pas redescendu.
— Comment aves^vous donni, mon ondet
demanda Suzanne en rougissant de bonheur.
— Pendant quelques heures, comme un en-
fant au berceau, ma fllle, c'est-à-dire sans avoir
le sentiment de mon existence. Puis f ai fait un
songe à la fois bizarre et magnifique, car j'ai
rêvé que j'étais mort et que je me voyais cou-
ché dans le tombeau de ma famille, entre mon
père et ma mère qui se soulevaient dans leurs
cercueils pour me bénir.
— Effectivement, ce rêve est bien beau, dit
Suzanne; d'autant pins beau que l'explication
en *est simple : il signifie évidemment que vos^
parents, qui sont au ciel, vous pardonnent.
— Je l'ai pensé aussi, répondit le chevalier
à voix basse, comme s'il était un peu honteux
de cette pieuse superstition envahissant l'aus-
térité de sa foi renaissante. Maintenant, ma fille»
partons pour l'église. J'étais bien sûr, continua-
t-îl, que vous seriez prête de bonne heure à
m'accompagner, et ^ pour acquérir cette certi-
tude, je n'ai ru besoin que de me rappeler no-
tre départ d'Enghicn.
La veille encore , ce souvenir aurait brisé le
cœur de Suzanne; en ce moment, il ajouta à la
joie qui le remplissait déjà, car il plaçait la ré-
compense en regard du sacrifice ; aussi remer-
cia-t-elle son oncle par un sourire plus éloquent
que ne l'eussent été les plus éloquentes paroles.
Ds arrivèrent bientôt à l'église, oii plusieurs
messes étaient déjà commencées. Le chevalier
se dirigea vers une chapelle à laquelle on célé-
brait l'ofBoe des morts. Il vit , au regard sym-
pathi(]pie de Suzanne, qu'il n'avait pas besoin
de lui expliquer la singidarité apparente de ce
choix.
Cette nesse terminée, mademoiselle d'Estou-
ville dit à voix basse au chevalier qu*eUe allait
le quitter pour une heure ou deux « ainsi que
cela avait été convenu entre eux la veille.
Elle partit, et M. d'Estouville resta seul dans-
l'église. Peu de moments après , il arrêta un<
sacijstaiB qui passait près de lui, et il lui de-
manda ott Ù pourrait trouver un prêtre. Le sar-
crislain offrit de le conduire àla sacristie, et le
cheveliev le suivit*.
n ne s^f trouvait qu*ttn seul ecclésiastique
qui était sa chasuble après avoir terminé sa
messe. Le sacristain le montra du doigt, puis,
il se retira discrètement.
il2
SUZANNE D1BST0UVILLE.
Comme le prêtre était en prières, M. d'Es-
touville ne voulut pas le déranger, et en atten-
dant qu'il pût s'adresser à lui convenablement,
il se mit à le contempler, sans quitter Tattitude
respectueuse qu'il avait conservée en passant
de réglise dans la sacristie.
Quand sa prière fut achevée, il se tourna vers
le chevalier, debout et immobile, et il lui de-
manda avec une politesse affectueuse ce qu'il
souhaitait.
— Ce que j*ai rencontré, Monsieur ; un prê-
tre disposé à entendre un pauvre pécheur, qui,
hier encore à cette heure-ci, n'était pas entré
depuis trente-cinq ans dans une église.
Le prêtre lui tendit la main , en accompa-
gnant ce geste d'un sourire qui était déjà une
absolution.
— Puisqu'il 7 a aussi longtemps , lui dit-il ,
nous ferons mieux peut-être de ne pas aller au
confessionnal.
~ Je n'ai pas le désir de me cacher, répon*
dit le chevalier avec une humilité digne.
— Oh ! je le vois bien, répliqua vivement le
prêtre ; mais vous devez désirer, tout autant que
moi à qui Dieu fait la grAce de vous envoyer, de
n'être pas interrompu.
— Vous avez raison, dit le chevalier avec fer-
meté : eh bien je suis prêt.
Le prêtre passa un surplis, et pendant cette
opération qu'il fit plus rapidement qu'on n'au-
rait pu rattendre d'un homme de son âge, il se
remit à prier.
Puis il ouvrît une porte que M. d'Estouville
n'avait pas remarquée, et il l'introduisit dans
une petite pièce carrée, qui n'avait pour ameu-
blement qu'un vieux fauteuil en velours d'U-
trecht jaune, et un prie-dieu séparé du fauteuil
par un grillage de bois.
Le prêtre priant toujours se mit dans le fau-
teuil ; le chevalier s'agenouilla près de lui de
l'autre côté du grillage.
Il resta ainsi prosterné près d'une keure et
demie, tantôt racontant sa vie avec des san-
glots, tantôt écoutant en silence les consolantes
paroles du prêtre. Il y avait eu surtout un mo-
ment déchirant, c'était celui on il avait révélé sa
terrible participation au massacre des Carmes.
Le confesseur n'avait pas même tressailli en
recevant cette formidable confidence , et si sa
physionomie éprouva un changement, ce fut
pour paraître pins miaéricordieiix encore que
de coutume.
— Allez en paix, mon (kère, dit-il enfin an
chevalier. Vos longs malhenrs et surtout votre
sincère repentir voos ont obtenn le pardon de
Dieu ; dans quelques jours, l'absolation de son
indigne ministre achèvera de vous réconcilier
avec lui.
— Mais les hommes, mon père. Us ne seront
jamais assez généreux pour me pardonner, r^
pondit le chevalier en se relevant, car le prêtre
s'était mis debout.
— Les hommes , dit oduî-ci avec un câeste
sourire! Us sont meiUeurs 4ne vous ne croyez.
J'étais dans l'église des Carmes et j*y fus ]sM
pour mort : voyez plutôt!
En prononçant ces paroles, le prêtre sonlen
sa calotte de velours noir, et montra son crâne
chauve, que sillonnait une longue et profonde
cicatrice.
Le chevalier voulut retomber à genoux, k
prêtre le reçut dans ses bras et le pressa contre
sa poitrine.
~- Recevez par ma boncfae, lui dli*îl avec ef-
fusion, le baiser de paix de tous vos semblables;
et qui oserait vous le refuser, quand je vous k
donne de si boa oœurt
— Mais, vous, vous êtes un saint, ditls ch^
valler d'une voix entrecoupée.
Le prêtre leva les yeux au ciel, puisil r^M^
tit d'une voix mélancolique :
— Un saint, parce que je pratique la charité :
pl&t à Dieu, mon firérê, qu'on puisse se sandi*
fier à ce prix , car ce serait bien doux et bien
facile. Maintenant, continua-t-U, reparlons en-
core de vous : je ne vous dis pas de rentrer
dans le monde : à votre âge et après tant de
malheurs, vous avez mieux à faire, mais je voos
conseille de ne pas fuir les personnes de bien qui
se rapprocheront de vous. Leur fréquentation
est même un devoir, car c'est elle qui vous ap-
prendra à mieux apprécier l'indulgenoe de vos
semblables, et vous ne serez tout à fait en paix
avec votre conscience que quand vous vivrez en
paix avec eux. Vous me permettrez d*ailer vous
voir, n'est-ce pas ?
Le chevalier remercia avec une chaleur et
une gratitude plus facile à comprendre qu'à ex-
1 primer ; puis il dîonna son adresse au prêtre, et
I tous deux retournèrent ensemble dansl'égliM
uii le dievalier seu) resta, après qu'ils eurent
pendant quelques instants prié l'un i »ltù de
l'autre. «
Nous allons maintenant i^joindrc Suzanne,
pour saToir ce qui l'avait déterminée à s'éloi-
tTicr de son oncle.
En le qnillant, elle était d'abord retoumdc
dirz elle pour prendre son fidèle Snap, dont
elk se séparait le moins possible, comme nnus
siTODs; puis elle s'était acheminée à pied vers
le quartier du Palais-Royal, où demeurait
H. Léger, notaire, dépositaire, suivant l'affi-
cbe, du cabjer des charges conccrnanl la vente
àe la tour et du domaine d'Ëstouville,
Pendant le trajet, le cœur de la jeune fille
(^bit tour à tour agité par la craintu et l'esiic-
rance, Otte aHiche, qu'elle avait apcrçuu la
>eille , était ancienne peut-éirc, et la propriiilô
pouvait être vendue ; si elle ne léiail pas, il y
avait encore la probabilité et la presque tejli-
lude que cette propriété était d'une valeur bors
àf proportion avec les ressources bornées de la
pauvre orpheline. Cependant, Dieu l'avait si
visiblement protégée depuis quelques jours,
<|u'elle ne k laissa pai abattre par ses réflexions
T. IX.
décourageantes, et qu'elle en était à une pensée
d'espérance en entrant dans le cabinet du no-
taire. Il est vrai que, pendant qu'elle traversait
l'étude, la gr.mdu affiche jaune avait encore
Trappe ses regards.
— Le domaine d'Esiouville est-il encore &
vendre, Monsieur? deraanda-t-e!le avant de
prendre place sur le fauteuil que le notaire lui
prcsL'iilait.
— Oui, Madame, se Uâla de répondre celui-
ci; la vente n'est anlcliée que depuis hier.
— Le prix est-il considérable? continua Su-
zaune soulagée d'une de ses appréhensions.
— Ci;la dépend de ce que vous entendci par
coniiirl érable. Madame. La propriété est peu
étendue , elle parait en asâcz mauvais élat. On
en demande, je crois, trente cl quelques mille
francs.
Suzanne se bissa tomb'.r d'-ns le fauteuil, et
elli? s'écria en levant ses mains au ciel :
— Mon Dieu; que je suis bcureuse!
Le ni)taii-e qui , par état , entendait rarement
de si'mlilabics paroles, se hâta d'en demander
l'ciplication.
— Cest qur, Toyez-Tous, Monsieur, lui dit-
il4
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
elle, je me nomme mademoiselle d'BstouviUc cl
que j'ai up vieil oncle qui voudrait pouvoir
mourir là où ses pères et les miens ont vécu.
— Mais, madame , et je dois vous le dire en
conscience, il n*y a pas d'autro habitation
qu'une tour ruinée , reprit le notaire. Au sur-
plus, je dois avoir, parmi les titres de propriété,
plusieurs dessins; je ne sais pas ce qii*!b re-
présentent , mais nous pouvons les consvKier.
Ce n'était eflcctivcmcnt qu'une tour Ktardce
dans ses flancs, déchiquetée à son smomet^
nais toujours h au te , sombre il ièfê, etpertini
ces signes de dévMtellon coffltie on vfon gmn^
rier porte les blessures de se» anciens comMs.
Quelques arbres gigantesquet Vombraguriéiit,
en se penchant sur elle comme s'ils vosfciitnt
la protéger.
— L'intérieur est peut-être habitable» diUu-
zanne.
— La personne qui vend cela y demeure ,
répondit en souriant le notaire; mais c'est
peut-être quelque ancien Fermier qui n'est pas
difficile.
— Nous le serons encore moins que lui , dît
Suzanne. Voyons, monsieur, votre dernier n«ot.
— Mon dernier mot, mademoiselle? il s-ira
bien dilTcrent du premier. Je vous avais dit
trente et quelques mille francs , et maintenant
je vous apprends que vous pouvez avoir ce bien
pour mille écus, si vous pouvez me prouver que
vous êtes l'héritière de la famille d'Estouville.
— Cette preuve sera facile à donner, mon-
sieur, reprit Suzanne ; mais expliquez-moi pour-
quoi on l'exige.
— Parce qu'il paraît que cette vente est faite
par un ancien serviteur de la famille , qui n'a-
vait acheté natîonalement la propriété que pour
la restituer à son légitime possesseur ou à ses
ayants-cause , si jamais ils se présentaient.
— Eh bien ! monsieur, je vous apporterai
mes papiers de famille, les états de service de
mon père , les titres de noblesse de mes ancê-
tres, dos correspondances...
— Ce sont des preuves morales suffisantes pour
moi, interrompit le notaire avec politesse, mais
la loi exige plus. Vous ne pouvez profiter des
avantages qui résultent de la condition du ven-
deur qu'en faisant constater votre identité par
deux témoins domiciliés à Paris et parfaitement
connus.
— Alors , monsieur, je paierai comme une
étrangère , répliqua fièrement Suzanne.
— Même dans ce cas , il vous faudia encore
des témoins ou l'assistance d'un second notaire
qui devra savoir qui vous êtes.
— Plûsqu'il en est ainsi , monsieur, je me
mettrai en mesure de vous satislairt d'ici à
très pM de jours. En attendant » vevillez, je
vous fritf n'accueillir ancQUe autre prQi|K)sition,
et ne ptrTer à personne de ma démarcîie. Voici
provisotremenl mon adresse à Paris.
^- C'est à regret, mademoiselle, reprit M. Lé-
fer, que je vont montre toutes ces diCicultés,
mais c'est afin de n'être pas arrêté mi dernier
moment le Wùk d'ailkurs convaincu que vou'^
êtes pvrikttlcflMnt en mesure de lei lever.
'— Il W IMMaiti qm ées gens nxquels j'ai-
meraié iniiret ftt f&ê ■Mtavtrt répondit Su-
fiinne. De» fenunes peuvenC-^ t» servir de té-
moins?
— Cela n'est pas la coutume, répliqua le no-
taire, qui ne voulut pas en dire davantage.
— Eh bien! j'aviserai, monsieur, répondit
Suzanne en se levant pour partir.
Une demi-heure après, elle se jetait, ivre de
joie, dans les bras de son oncle. Il avait bien
du bonheur à lui apprendre, et elle en avait
presque autant à lui cacher.
XXX11.
Nous laisserons supposer à nos lecteurs ce
qui se passa dans le cœur de Suzanne lors-
qu'elle apprit de la bouche même de son oncle
la nouvelle grâce qu'il avait reçue de Dieu, en
trouvant dans le confesseur qui lui annonçait le
pardon du ciel, une de ses anciennes victimes,
qui lui promettait, au nom de toutes les autres,
le pardon des hommes.
La pieuse enfant, pendant que le chevalier
lui faisait ce récit, se demandait en quoi elle
avait mérité que la providence fût aussi bonne
pour elle
Les confidences du chevalier et sa conversa-
tion avec sa nièce avaient lieu pendant leur
déjeuner. Quand ce repas fût terminé, M. d'Es-
touville exprima le désir d'aller se promener
seul dans Paris.
— Je sortirai aussi probablement de mon
côte, répondit Suzanne : si toutefois, mon cher
oncle veut bien m'en donner la permission.
SUZANNE b^STOUVlLLE.
il5
Le chevalier ne répliqua que par un tendre
sourire à cette charmante câlinerie de celle
que son cœur, plus 30uvent encore que sa voix,
nommait son ange gardien.
n baisa Suzanne au front, puis il appela Snap,
qui sollicita du regard le consentement de sa
maîtresse, et ils sortirent tous deux.
Mademoiselle d'Estouville avait trop peu d'é-
goisme, même dans la pensée, pour se reposer
dans le souvenir de son bonheur, tant qu^il lui
resterait quelque chose à faire pour compléter
celui de son oncle. Elle se mit donc immédiate^
ment à réfléchir sur ce qu'elle avait à faire pour
se conformer aux exigences de la loi , relative*
ment à Tacquisition qu'elle souhaitait conclure
le plutôt possible.
Elle eut d'abord l'idée de s'adresser à Léonce,
mais elle se sentit un tel trouble dans le cœur à
cette première inspiration, qu'elle la repoussa
comme une mauvaise pensée. Il ne fallait pas
songera Claire, puisque le notaire avait dit que
l'intervention des femmes n'était pas usitée
dans ces sortes d'affaires : que faire alors?
-» Que je suis étourdie, dit tout à coup Su-
zanne ! Madame Mitau, continua-t-elle en ap-
pelant sa femme de ménage, allez vite me cher-
cher un fiacre.
Le fiacre venu , mademoiselle d'Estouville y
monta, après avoir donné l'ordre au cocher de
la conduire aussi rapidement que possible à la
maison royale de Saint-Denis.
En y arrivant, elle demanda à être introduite
auprès de madame la surintendante, et elle sui-
vit la personne qui s^était chargée de son mes-
sage.
Suzanne attendit la réponse dans un premier
salon , et avant que cette réponse lui parvint ,
an cri de joie arriva à son oreille et retentit
dans son cœur ; presque au même instant eMe
se trouva dans les bras de Claire.
— Venez ! venez ! lui dit celle-ci, votre pré-
sence est un coup du ciel ; et tout en Fembras-
sant, elle la conduisit devant la surintendante.
— Que je suis heureuse de vous voir, ma-
dame, s'écria Suzanne !
— Et moi aussi, reprit la surintendante avec
une émotion qu't.Ue cherchait à réprimer, parce
que je pense que si vous vous présentez dans
cette respectable maison , c'est que vous vous
sentez digne d'y être accueillie comme autre-
fois. Parlez cependant ; je ne vous cache pas
que cela est bien nécessaire.
— rai dit tout ce que je savais, interrompit
vivement mademoiselle de Royan ; j'ai montré
aussi votre billet d'hier : mais cela n*a pas été *
suffisant pour vous excuser.
— Tendez-moi toujours vos bras, madame,
dit Suzanne, et je m'y précipiterai sans rougir.
Il y avait dans l'attitude et dans l'accent de
mademoiselle d'Estouville tant de pureté et de
dignité que la surintendante n'hésita pas à !:
presser sur son cœur, en lui disant avec ton*
dresse :
— Maintenant, mon enfant, vous parlerez si
vous voulez ; car si je le désire encore pour mon
bonheur, je ne l'exige plus pour votre justifica-
tion.
— Parle toujours, ajouta tout bas Claire, en
feignant de déposer un baiser sur la joue de
Suzanne.
Cette prière était inutile, car la noble et cou-
rageuse enfant commençait déjà son récit.
Elle le fît avec une dignité modeste et simple
que nous ne chercherons pas à reproduire.
Sans s'expliquer sur les malheurs de son oncle,
elle dit qu'ils étaient grands, et elle confia qu'ils
avaient pour origine des torts graves depuis
longtemps expiés. Elle exalta la fierté du che-
valier, son courage, la sincérité et la grandeur
de son repentir, et elle termina par la demande
du service qui était le but de sa visite.
— Pardon ! mille fois pardon ! ma fille, s'é-
cria la surintendante émue jusqu'aux larmes
par cette touchante explication. Je vous croyais
la honte de cette maison, et vous en êtes la bé-
nédiction et l'orgueil!
— Si vous vous souveniez de tout le bien que
vous y faites. Madame, répondit Suzanne, vous
n'auriez pas eu la chagrin de me croire coupa-
ble. Mais, c'est en me rappelant vos vertus que
je me suis senti le courage d'accomplir ce que
j'ai fait.
— Qu'on fasse avancer ma voiture, dit la su-
rintendante, toujours plus touchée. Mon enfant,
je vais vous conduire chez mon notaire à Paris,
et je suis convaincue qu'il lèvera toutes les dif-
ficultés de forme qui s'opposent à l'accomplis-
sement de votre pieux projet.
Pendant que la surintendante se préparait
pour cette petite absence, les deux amies resté-
<i6
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
rent seules, et ce fût un grand bonheur pour
elles.
— J'ai bieu souffert, chère Suzanne, lui di-
sait Glaire, mais je ne yous ai jamais accusée ;
et c'est un grand surcroît de joie pour moi en
ce moment.
•^Tout le monde aura-t-il fait comme tous,
demanda avec inquiétude Mademoiselle d'Es*
touvilleî
— Toutes les personnes du moins dont Taf-
fection et Testime doivent yous être précieuses :
Quant aux autres...
— > Je ne tous en demande pas daTantage,
interrompit Suzanne aTec un sourire radieux,
car TOUS sentez. Glaire, que je n'aurais pas
Toulu donner à d'autres les explications que j'ai
données à Madame la surintendante et à tous.
Je TOUS supplierai même toutes deux de ne con-
fier à personne ce que je tous ai dit.
En ce moment on Tint annoncer que la Toi-
ture de Madame la surintendante était prête, et
comme elle-même l'était aussi , on se mit en
route pour Paris. On dcTine que Glaire aTait
Toulu être du Toyage.
Pendant le tnyet, il fut couTcnu qu'on laisse-
rait à Suzanne toute liberté d'accomplir l'œuTre
qu'elle aTait commencée, et qu'elle resterait
seule juge de l'époque où elle pourrait se rap-
procher de ses amis. Madame la surintendante
et Glaire comprenaient comme elle qu'elle se
deTait exclusiTement à son oncle pour le mo-
ment.
Cette confiance si complète inonda de la plus
douce joie le pur et noble cœur de Mademoiselle
d^EstouTîlle.
Le notaire de la maison royale de Saint-Denis
se trouTait justement être ce Tieux et respec-
table M. Dumont , notaire de Madame GrauTal
et de Léonce. Suzanne lui expliqua T'Offaire, qui
lui parut fort simple, et il promit qu'il Terrait
dans la journée son collègue M. Léger, qu'il fe-
rait préparer l'acte sous ses yeux, et que le
lendemain , Ters neuf heures , il irait prendre
chez elle Mademoiselle d'EstouTille pour aller
signer l'acte aTec elle.
—Où Toulez-Tous que je tous conduise main-
tenant, mon enfant, demanda Madame la surin-
tendante à Suzanne, au moment où elles quit-
taient l'étude du notaire?
— Ghez moi, rue du GloUre-Saint-Merry ,
n* 3 ; on doit y être bien inquiet de mon ab-
sence. Madame : et quel que soit mon regret de
TOUS quitter, j'ai hâte d'y reTenir.Xlure, toqs
ne direz pas que tous m'aTcz Tue, et tous tâ-
cherez de ne pas paraître trop heureuse.
Suzanne, comme toutes les natures aimantes
et riches, ne perdait pas une occasion de laisser
Toir qu'elle croyait aux sentiments qu'elle in-
spirait. Elle ne se faisait jamais incrédule pour
se ménager le droit d'être ingrate au besoin.
— Adieu , ma fille , lui dit la surintendante
en l'embrassant, lorsqu'elles furent arrivées à
leur destination : je suis fière de tous.
— Et moi, je suis bien heureuse par toi,
lyouta Mademoiselle de Royan.
— Je TOUS écrirai bientôt à toutes deux, ré-
pondit Suzanne, et je tous rcTerrai dès que
cela me sera possible. Fiez-Tous^n à mon
cœur.
Ainsi qu'elle l'aTait préTu, Mademoiselle
d'EstouTille retrouTa son oncle un peu inquiet
de son absence. Il était assis dans la petite saOe
à manger : Snap se tenait aux «guets auprès de
la porte.
— Enfin ! s'écria le chcTalier. Tai bien envie,
ma nièce, de saToir ce que tous aTcz fait.
— Je suis allée à Saint-Denis, Toir Madame
la surintendante, qui a eu la bonté de me ra-
mener à Paris. Et tous, mon oncle? Totre co-
riosité encourage la mienne.
— Moi, ma fiUe, j'ai parcouru toute cette im-
mense TiUe aTec un indicible bonheur. Comme
elle est calme dans son actiTité! comme elle est
embellie encore! H faut que Dieu lui ait par-
donné aussi, car elle m'a paru bien heureuse!
— Maintenant, parlons de nos projets d'hier,
dit mademoiselle d'EstouTille : je crois que j*ai
trouTé à la campagne une habitation qui pourra
nous couTenir. Seulement, je dois tous avertir
d'aTance qu'elle est à cinquante lieues d'ici en-
Tiron.
— Y Tiendrez-Tous aTec moi, Suzanne, de-
manda le cheTalier avec un sourire qui dis-
pensait sa nièce d'une réponse? dans ce cas
j'irai au bout du monde.
— Sans même demander où je tous con-
duis?
— Cela Ta sans dire : n'est-ce pas dans nos
conTcntions.
— Je le crois.
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
117
— Dispose! donc tout pour notre départ;
et quand vous serez prête, faites-moi un si-
gne, et je vous suivrai les yeux fermés, si tous
voulez. ^
— Ne plaisantez pas: je vous le demanderai
peut-être, je suis d'une exigeance extrême. Oh!
vous oe me connaissez pas encore.
M. d'Estouville souriait tendrement à ces
douces paroles, lorsque Madame Miteau annonça
que M. l*abbé Perrain, vicaire à Saint-Merry,
demandait si M. le chevalier était visible.
— Certainement, dit le chevalier en se levant
pour aller à la rencontre de Tabbé.
Celui-ci se présenta dans une attitude res-
pectueuse qui était une preuve visible de son
estime pour la personne qu'il venait visiter.
L'homme ne se souvenait pas des aveux que le
prêtre avait reçus.
~ Monsieur Fabbé, dit le chevalier, permet-
tez que je vous présente ma nièce, Mademoi-
leUe d'^uville, je devrais dire: Tange qui
m'a consolé er soutenu.
— Je suis bien aise de connaître le nom de
mademoiselle, répondit Tabbé, car les pauvres
qui sont assis au portail de notre église me l'ont
souvent demandé. '
Suzanne rougit, et pour cacher son embarras,
elle se hâta d'avancer un siège à Tabbé.
M. Perrain avait trop de tact pour s'appe-
santir sur un point aussi délicat, et il eut éga-
lement soin que sa conversation ne présentât
aucune allusion à la situation particulière du
ehevalier. 11 l'établit et la maintint sur des su-
jets d'une douce gravité, et après quelques
instants, il avait l'air d'un vieil ami qui Hait sa
îisite quotidienne.
Quant à M. d'Estouville, il fit vraiment l'é-
(onnement de Suzanne par le charme de son
esprit et l'originalité piquante de son langage .
Soulagé du poids accablant qui, depuis tant
d'années, oppressait son cœur, il se montra
dans toute la vérité de son caractère à la fois
enthousiaste et mélancolique. Sans rappeler les
événements qui l'avait jeté sur la terre étran-
gère, condamné à de longues et tristes années
d'exil, il parla de ses voyages avec une candeur
et un intérêt qui captivèrent l'attention de son
petit auditoire. ^
—Vous auriez besoin, Monsieur le chevalier,
après tant de fatigues et d'agitations, de passer
quelques mois à la campagne, dit l'abbé; ce
conseil est bien désintéressé de ma part, puis-
que je vous perdrai, mais cependant je n'hé-
site pas à vous le donner.
— (Test aussi ce que nous avons résolu ,
c'esUà-dire, c'est ce que ma nièce a résolu pour
moi, car je fois toutes ses volontés, tel que vous
me voyez. Monsieur l'abbé. Oh! je ne suis pas
aussi heureux que j'en ai l'air, reprit M. d'Es-
touville en contemplant Suzanne avec la plus
tendre admiration.
— Je voudrais vous plaindre. Monsieur, ré-
pondit l'abbé, en souriant, mais j'avoue que
cela ne m'est pas possible. Je viendrai au con-
traire près de vous pour me consoler, quand
J'aurai vu des malheureux.
Ayant prononcé ces paroles qui semblaient
promettre de fréquentes visites, dans le cas
où ses nouveaux amis ne quitteraient pas en-
core Paris, l'abbé Perrain prit congé du cheva-
lier et de sa nièce, qu*il laissa profondément
touchés de son tact et de sa bonté.
— Et quand je pense, s'écria M. d'Estouville
enjoignant les mains, que c'est moi peut-être 1 ..
Ah! ma fille, que la miséricorde die Dieu est
grande 1
XXXIV.
On se souvient que madame Granval, à la
suite de la visite de la duchesse d'Etoges, était
restée dans son salon jusqu'à une heure avan-
cée de la nuit, ce qui n'était pas dans ses habi-
tudes; et l'on aura sans doute compris qu'elle
y avait employé son temps à repasser dans son
esprit les paroles de sa séduisante et spirituelle
parente. Involontairement, elle les rapprochait
de sa conversation avec Eléonore, et eue trou-
vait entr^Blles une coïncidence bien singulière.
Sa nièce avait dit : « Alors même que je n'ai-
merais pas mon cousin, je serais encore obligée
de l'épouser pour sauver une partie de ma for-
tune, puisqu'il est mon créancier.» Et madame
d'Etoges, peu de moments après, avait fait en-
tendre ces mots : «Mais ne pourrait-il pas, par
exemple, la libérer par une quittance, et ils
s'épouseraient ensuite, s'ils en avaient réelle-
ment envie?»
La baronne ne trouvant pas de solution ho-
norable à toutes ces difficultés, s'était résignée,
en noble et pieuse femme qu'elle était , à s'en
Ii8
. SUZANNE D'ESTOUVILLE.
remettre aveuglément à la Providence, elle s'en-
dormit un peu oonsolée par cette résolution.
Le lendemain matin de bonne heure, Léonce
reçut de madame d'Etoges un billet ainsi conçu:
« Vous n'étiez pas hier soir chez madame
votre mère , mon cher cousin , quand j'y suis
venue, et je l'ai d'autant plus regretté que j'ai
appris que vous alliez bientôt partir pour la
Normandie. Vous seriez bien aimable de me
donner un dédommagement, en venant déjeu-
ner ce matin avec moi. Vous m'avez foi:t négli-
gée depuis quelques semaines, et je ne veux pas
vous laisser ignorer que je m'en suis aperçu.
Mille affectueux souvenirs^
Duchesse d'ErocES. »
Cette invitation était aimable, ces reproches
étaient. fondés : Léonce se rendit donc chez sa
cousine, pendant que mademoiselle de Royan
allaita Saint-Denis où elle devait avoir le bon-
heurde rencontrer Suzanne.
Madame d'Btoges fit le plus grand accueil au
jeune baron! et elle ne négligea rien de ce qui
pouvait toucher son cœur, c'est-à-dire qu'elle
ne lui parla d'abord que do sa mère ; quand
«lie le vit en confiance avec elle , elle amena
adroitement la conversation sur l'admirable
conduite qu'il avait tenue lors de la mort de
M. Loubert.
— Mais je n'ai fait que mon devoir, madame
la duchesse , répondit le noble jeune homme.
Mon oncle m'avait donné tous les droits d'un
fils, en m'accordant peiid^5>t sa vie la main de
sa fille.
— Oui , mais le monde sait que vous n'avez
pas d'amour pour votre cousine, et c'est en cela
qu'il trouve votre dévoiUment au-dessus de tout
éloge.
— Comment peut-on savoir si on est amou-
reux d'une personne qu'on a toujours aimée ,
répondit Léonce avec plus de finesse qu'il ne
croyait?
— C'est un point sur lequel je ne saurais
vous éclairer , mon cher cousin. Mademoiselle
Loubert, malgré les pertes de son père, est fort
riche encore, n'est-ce pas, continua-t-clle ?
— Mais sa situation de fortune esta peu près
ce qu'elle était, puisque ma mère a tout payé
sur les économies qu'elle avait faites pendant
sa tutelle.
— Vous avez raison , je suis une étourdie.
Les choses n'eussent été changées que dans le
cas où vous ne Tauriez pas épousée.
— En aucune façon, ma cousine; et j'espère
qu'Eléonore en est bien convaincue, quoique je
n'aie jamais songé à le lui dire.
— Vous avez craint qu'elle ne profilât de cet
aveu pour reprendre sa liberté. Mon cousin, je
commence à croire que vous êtes amoureux,
mais je trouve que vous êtes bien discret.
— Je vous jure, ma cousine, que je n'ai ja-
mais mis le moindre calcul dans ma conduite.
J'ai payé les dettes de mon oncle pour épar-
gner des embarras à sa fille; et je crois que je
l'eusse fait également si je n'avais pas dû Té-
pouscr. Mais si je pensais qu'elle se regardât
comme plus libre en apprenant que, dans au-
cun cas, je ne serais un créancier pour elle, je
m'empresserais certainement de la rassurer à
cet égard.
— Vous êtes d'une noblesse de cœur, mon
cher baron, que je n'ai connue à personne , à
l'exception de votre mère qui me tenait juste-
ment hier le même langage , car nous avons
fort longuement parlé de vous. Elle m'a dit
aussi que votre première démarche auprès de
mademoiselle de Royan, en faveur du comte de
Saint-lbal , n'avait pas été très favorablement
accueillie. J'espère que vous ne vouS découra-
gerez pas ; et si mademoiselle d'Eslouvillc re-
vient, je vous prie de la mettre dans nos inté-
rêts. Il parait que son crédit sur son amie est
immense.
— Je vois que ma mère vous a tout dit.
— Nous étions fort en confiance toutes deux
hier : moi surtout, car je lui ai conté toutes
sortes de folies. J'étais en train de faire et de
défaire des mariages. Le vôtre a été remis en
question, par moi seulement , bien entendu.
Léonce sourit tristement, mais il ne se sentit
pas la force de demander comment on avait
disposé de son sort. La duchesse n'était pas
femme à s'arrêter en si beau chemin. Nous sa-
vons qu'elle pouvait très bien se passer au be-
soin d'être questionnée quand elle avait envie
de parler.
— Oui , continua-t-clle , Je disais à votre
mère qu'il était fâcheux que la grande fortune
de mademoiselle Loubert ne servit pas à rele-
yer quelque grande famille devenue pauvre, et
que la vôtre ne fit pas quelque chose de sera-
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
i\9
blablc pour une fille noble sans dot. Danscctto
supposition, j*aTais immédiatement propose
pour votre cousine M. de Saint-lbal, et pour
TOUS une nièce de M. d'Etogcs, qui est une Ta-
rissante personne.
— Cela n'était fou que parce que c'est im-
possible, répondit Léonce. Sans mes engage-
ments , ces projets eussent été tout-à-fait dans
mes idées.
Madame d^Etoges était trop habile pour con-
tinuer la conTcrsation sur ce ton ; car elle sa-
vait que certaines idées ne font jamais aussi
bien leur chemin que lorsqu'on les abandonne
à elles-mêmes après les avoir mises en mouve-
ment. Elle fut d'ailleurs obligée à cette réserve
par l'arrivée de M. de Saint-lbal.
Léonce et lui s'accostèrent avec une cordialité
qui était le résultat de la franchise de leurs
demjers rapports.
— Quelles nouvelles nous donnerez-vo'AS de
votre séjour à la campagne? demanda la du-
chesse au comte.
— Aucune qui soit digne de vous, madame,
nous étions entre hommes.
— Ce qui signifie que ne pouvant médire ,
vous aimez mieux vous taire.
— Nou^^vons été tout bonnement fort en-
nuyés et fort ennuyeux : voilà tout le secret
de ma réserve. Mais si je ne vous rapporte rien
i\e la campagne, je pourrai peut-être vous inté-
resser en vous contant ce que j'ai appris la
veille de mon départ de Paris , il y a deux
jours.
— Des nouvelles de Paris au mois d'octobre,
dit la duchesse avec une adorable expression
de dédain : j'aimerais autant un mercure de
1750. Voyons cependant.
— Je TOUS assure que c'est une fort belle his-
toire pour tout le monde, et qu'elle le sera plus
encore pour vous, madame la duchesse, et
surtout pour M. Granval, car elle regarde une
personne que vous connaissez : il s'agit de ma-
demoiselle d*Estouville, que je tiens maintenant
pour la plus noble fille qui soit au mpndc.
— Qu'a-t-cUe donc fait? demanda madame
d'Etoges en jetant à la dérobée un regard scru-
tateur sur Léonce, qui garda le silence , mais
dont l'intérêt était puissamment et visiblement
•xcilé?
» Une belle action ! ti belle, que je voudrais
avoir une grande fortune pour la mettre aux
pieds de celle qui en est Fauteur.
Alors M. de Saint-lbal raconta avec chaleur
l'anecdote de M. de Lorry, et il n'eut pas de
peine à faire passer dans le. cœur de madame
d'Etoges rémotion qui remplissait le sien.
Léonce seul , à leur grand étonnement , resta
calme. Ils en conclurent qu'il savait tout, et ils
le lui dirent.
— J'étais dans la plus complète ignorance ,
répondit-il d'un air de candeur qui ne permet-
tait pas le plus léger doute ; mais j'avais la cer-
titude que mademoiselle d'Estouville accom-
plissait une noble et courageuse tâche, et celle-
là ne me surprend pas plus que ne l'eut fait
tout autre : seulement, je m'explique à présent
son désir de vivre loin du monde.
— Et moi je ne m'explique pas comment elle
pourra y entrer, ajouta la duchesse.
— Pourquoi y entrerait-elle , madame , de-
manda Léonce? N'a-t-elle pas le souvenir di;
toutes ses bonnes actions pour embellir sa soli-
tude ? Elle reverra de loin en loin des amis, elle
se rapprochera probablement de mademoiselle
de Royan ; je suis certain que cela suffira à son
bonheur.
Madame d'Etoges en convint facilement, pen-
dant que Léonce attachait sur M. de Saint-lbal
un regard où se peignait la douce bienveillance
d'une affection naissante.
— Je regrette maintenant , reprit madame
d'Etoges , de n'avoir pas obéi à mon désir de
monter chez elle lorsque le hasard m'eut appris
sa demeure. J'aurais pu lui être utile.
— Non, non, madame, dit Léonce : vous au-
riez porte l'inquiétude dans les débuts d'une
existence qui demandait du calme, et cela eût
rendu la tâche de mademoiselle Suzanne bien
plus difficile. J'ai à cet égard des souvenirs per-
sonnels qui . me permettent de prévoir ce qui
serait arrivé.
— Mademoiselle Loubert fait demander sf
madame la duchesse peut la recevoir, dit un
valet de pied qui entra en ce moment.
— Sans aucun doute. Conduisez mademoi-
selle Loubert dans ma bibliothèque, où je vais
la joindre à l'instant même. Messieurs, je vous
quitte. Mon cousin, si je ne vous retrouve pas
ici tout à l'heure, j'espère que je vous reverral
bientôt. Adieu, monsieur de Saint-lbal : vous
«20
SUZANNE D*eSTOUVILLE.
cviez bico raisoB : votre récti m*a très vÎTe-
ment inléressée.
Dès que niadanie d^Etoges eût quille le sa-
lon, Lcuncc tendit la main , avec un geste rem-
pli de noblesse et d*aflection, à M. de Saint-lbal
et lui dit :
— Monsieur le comte « je tous demande
votre amitié.
— Je serai fier d'obtenir la vôtre, et je dési-
rais depuis longtemps vous faire connaître ce
désir, répondit Saint-lbal.
Nous verrons dans le chapitre suivant si ma-
dame d^Etoges et mademoiselle Loubert se
comprenaient aussi facilement.
XXXV.
Eléonore, après les agitations de la nuit, avait
éprouvé le besoin de parler de ses perplexités,
et comme elle ne s*était jamais fait une amie,
et qu'elle ne pouvait confier aucune de ses
craintes à madame Granval, elle prit la résolu-
tion nn peu hardie d'aller, malgré son grand
deuil, faire une visite à madame d*Etogcs, sous
prétexte de la remercier de Tintérèt qu'elle lui
avait montré dans son malhei«r.
La première pensée de madame d'Etoges, en
apprenant que mademoiselle Loubert était chez
elle , fut qu^il lui était revenu quelques mots
de ce qui avait été dit la veille au soir dans le
salon de madame Granval. Au fond, il n'en
était rien ; mais le moiif de la visite d'Elconore
avait une origine à peu près pareille , puisque
sa conversation avec sa tante avait une ressem-
blance parfaite avec celle que la duchesse
croyait connue.
— Que vous êtes aimable de me venir voir
ainsi, vous qui ne recevez personne , dit-elle à
mademoiselle Loubert en lui prenant afTec-
tucusemcnt les deux mains. Je vous assure que
je suis bien touchée de cette démarche que je
VCU3 considérer comme une préférence,
— Il est certain , madame la duchesse , que
je n'ai encore vu personne que ma famille.
— El vous avez pensé que puisque j'en faisais
partie j'avais quelques droits à YOtre souvenir.
Il est impossible de pousser plus loin la bonne
grâce. Vous allez donc bientôt partir pour la
Normandie?
— Je le crois , et après l'avoir vivement dé-
siré I je me sens toute triste de ce départ. Je
retronvcrai là-l*as de si douloureux scavenirsî
— N'est-ce pas cependant chez votre tante
que vous irez d'abord vous établir?
— Oui, mais des fenêtres de son cbâtean je
verrai celui de mon père, où j'ai passé des aiH
nées si heureuses! puis il faudra bien y retour*
ncr tôt ou tard , et d'avance ce moment me
semble bien terrible.
— Je ne devrais pas vous parler de bonheur
quand votre cœur est si affligé; toutefois,
comme celui qui vous attend est l'ouvrage de
M. Loubert, je crois qu'il v^us est bien permis
de le considérer comme v.me consolation à
venir.
— Je fais ce que je puis pour cela, madame
la duchesse, mais c'est toujours vainement.
Je sais ce que j'ai perdu , et j'ignore ce qui
m'attend.
— Votre lante est si bonne ! votre cousin
vous est si attaché ! il me semble que s'il y a
au monde une jeune fille dans votre situation
qui puisse être tranquiUe, c'est à coup sûr vous.
Vous êtes presque la sœur de celui dont vous
allez être la femme.
— Ce qui fait que je n'ai aucune des illusions
qui font la joie de mes pareilles.
— Je croyais que vous aimiez M. Granval!
— Je l'ai cru aussi un moment... Hais main-
tenant je ne dois plus le croire ; ma fierté en
souffrirait trop !
— Permettez-moi de ne pas prendre au sé-
rieux ce découragement. Les jeunes fiUes ont
de ces tristesses de temps en temps, et elles en
sortent plus radieuses , comme le soleil quand
il a été obscurci par un nuage.
— Je n'ai jamais eu de caprices, ou du moins
ce qu'on appelle de ce nom, répondit Eléonore.
— Mais alors vous devriez vous confier à
votre tante. Elle est très bonne , et je sois
convaincue qu'elle vous plaindrait si elle ne
faisait pas davantage.
— J'ai préféré d'abord vous consulter, nw-
dame la duchesse. Ne trouvez -vous pas cette
démarche bien hardie de ma part?
— En aucune façon, ma chère ; car je ne vois
là que la preuve de votre confiance dans mon
intérêt. Malheureusement je ne suis pas assez
sûre de ce que vous voulez pour oser vous
donner un avis.
^- Vous ne m'avez donc cas comprise, de
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
121
manda mademoiselle Loabert avec un dépit
qui cherchait à se faire prendre pour de la
trislesse ?
^ Je Tais résumer toutes vos paroles pour
vous montrer que cela n'est pas très aisé : vous
m*aTez dit que vous aimiez et que vous n*aimiez
pas votre cousin ; que vous vouliez et que vous ne
vouliez pas Tépouser... Je me suis trompée sur
votre caractère. Je vous avais cru jusqu'à ce
moment la personne la plus résolue du monde.
— Je resterai fille, dit résolument Eléonore,
à qui ce sarcasme , adressé du ton le plus ai-
mable, redonna un peu de courage. •
» Ce serait bien dommage, avec votre for-
tune, répliqua madame d'Etoges, qui ne voulut
pas réveiller Torgueil de mademoiselle Loubert.
» Hais comment voulez -vous que je fasse,
madame la duchesse? Je ne puis aller dire à-
madame Granval : Ma tante , je ne veux plus
épouser votre fils; cherchez-moi un autre mari
qui me convienne mieux. »
— Je reconnais avec vous que ce serait au
moins fort délicat à faire entendre. Aussi, à
▼otre place, je m'adresserais franchement à
mou cousin, et je lui dirais : « Vous m'épousez
par probité et non par amour, ce qui ne saurait
me convenir. Je reprends ma liberté et je vous
rends la vôtre. Arrangez cela avec votre excel-
lente mère , que je n'en aimerai que mieux
quand elle ne sera que ma tante. »
— Et après? demanda Eléonore d*une voix
tremblante.
— Après... Vous êtes jeune, belle, riche...
Toutes les ambitions vous sont permises , de-
puis celle bien modeste d'épouser un grand
leigneur sans fortune, jusqu'à cette autre bien
moins rare de faire un mariage d'argent.
Après cet entretien , mademoiselle Loubert
prit congé de la duchesse, qui l'embrassa avec
cette affection qu'on porte toujours aux per-
sonnes qui nous aident à faire d'elles tout ce
que nous avons résolu.
XXXVl.
Monsieur de Saint-lbal reconduisit Léonce
jusqu'à la porte de son hôtel, et là ils se sépa-
rèrent avec des tomoignages d'estime et d'affec-
tion réciproques, on se promettant de se revoir
le plutôt possibl< .
Le jeune baron i;ui n'avait pas vu encore sa
mère de la matinée, apprit avec une véritable
satisfaction qu'elle n'était pas sortie de chez,
elle.
Il la trouva sereine, mais triste.
— Vous aviez chargé votre valet de cham-
bre, mon ami, lui dit-elle, de me prévenir que
vous déjeuniez chez madame d'Etoges, il a fidè-
lement exécuté vos ordres, et j'ai été charmée
d'apprendre que votre matinée fut aussi agréa-
blement occupée.
— Elle l'a été, en effet, au-delà de mes espé-
rances : d'abord nous avons beaucoup parlé de
vous, ce qui est toujours ma plus grande joie
quand je ne vous vois pas , puis M. de Saint-
lbal est venu , et il nous a conté une terrible
histoire , qui se trouve être la justification la
plus éclatante de la conduite de mademoiselle
d'Estouville. Pour nous qui sommes convaincij^
de sa pureté, cette justification n'est pas néces-
saire, mais je crois qu'elle était bien utile pour
le monde. M. de Saint-lbal a montré un grand
empressement à venir donner ces détails à ma-
dame d'Etoges, qui en a paru vivement frappée
— Contez-moi bien vite cela, mon ami. Rien
ne saurait plus vivement m'intércsser, après ce
qui vous touche, que tout ce qui concerne ma
chère Suzanne.
— Il paraîtrait, suivant le récit d'un témoin
oculaire, que son oncle a été proscrit, il y a prèa
de trente ans, sous le Directoire, pour la parti-
cipation qu'il a prise aux plus grandes horreurs
de la révolution. C'est pour cela qu'il se cache
à tous les yeux, quoiqu'il ait fait aussi quelquea
bonnes actions au milieu de tous les crimes
qu'il a, dit-on, commis.
— 11 est vrai que cette circonstance justifie
Suzanne; mais, mon Dieu! que sa vie va être
triste !
— Pensez donc , ma mère , à tout le bien
qu'elle pourra faire à ce malheureux que la so-
ciété tout entière repousse. Avec une âme
comme la sienne , cette certitude , qu'elle doit
avoir plus que personne, sera un véritable bon-
heur pour elle. C'est déjà ce que je disais tout
à l'heure, et M. de Saint-lbal était de mon avis.
J'ai encore une autre bonne nouvelle à
vous donner, ma mère. J'étais, depuis plusieurs
jours, en négociation avec une socfété qui veut
affermer ces malheureuses usines de Courville-
le-Bas qui ont ruiné mon pauvre oncle , et je
122
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
viens de recevoir une lettre qui m'annonce que
toutes mes offres sont acceptées. Demain , les
traités seront signés, et rien ne s'opposera plus
à notre départ pour la Normandie. Èléonorc va
se trouver plus riche que ne Taura jamais été
son père.
— Mon Dieu, mon fils, que vous êtes adora-
blement bon , et que vous méritez bien d'être
heureux!
— Puisque la position d'Ëléonore va être si
belle, répondit Léonce, en remerciant sa mère
par un tendre regard, ce serait peut-être Toc-
casion pour moi de lui apprendre que les som-
mes que nous avons payées pour elle et son
père, sont un don et non un prêt.
— Je pense, mon ami, que vous devez faire
à cet égard tout ce que votre noble cœur vous
inspirera, parce qu'il ne peut pas vous tromper,
et que vous êtes assez riche pour suivre toutes
les bonnes inspirations de ce genre.
— Puisque vous êtes de mon avis, reprit
Léonce, je ferai part de nos intentions à Eiéo-
nore dès que je la verrai, et j'irai demain chez
M. Dumont pour les assurer irrévocablement
par un acte indestructible. Maintenant, chère
mère, quand voulez-vous que nous partions
pour le Haut-Mont?
— Quand vous voudrez , mon ami. Il suffira
donc de consulter Élconore , qui la première a
exprimé le désir de quitter Paris.
— Ma cousine était chez madame d'Etoges
quand j'en suis parti pour revenir ici. Nous
pourrions faire demander si elle est rentrée, et
nous profiterions de l'absence de mademoiselle
de Royan qui est à Saint-Denis, m'a dit ma-
dame Reinach, pour prendre tous nos arrange-
ments.
Madame Granval ne répondit à ces proposi-
tions qu'en sonnant un domestique auquel elle
ordonna de s'informer si mademoiselle Loubert
était de retour, et dans ce cas de la prier de
vouloir bien venir près d'elle.
Le domestique trouva Élconore qui descen-
dait de- voiture, et il lui transinit le message
de sa tante, près de laquelle enfin elle se rendit
aussitôt.
— Mon enfant, lui dit la baronne, mon fils a
plusieurs choses à vous apprendre : il çn est une
aussi sur laquelle il désire connaître votre vo-
ionlé : parlez, Léonce.
— Quand voulez-vous partir pour la Nor-
mandie, ma chère cousine, ajouta Léonce?
— Mais quand vous aurez terminé les aflaircj
qui vous retiennent ici, mon cousin : car je se-
rais désolée de vous séparer de ma tante.
— Mes affaires, c'est-à-dire les ndfrfs, Élco-
nore, n'exigeront plus ma présence dans deui
jours.
— Mais puisque nous parlons d^aflaires, re-
prit Granval, il faut aussi que je vous dise que
nous avons décidé, ma mère et moi , que nous
n'avions pas entendu faire un prêt à mon oncle
en lui remettant l'argent dont il a eu besoin
dans une circonstance difficile. Il avait fait des
pertes , nous avions fait des économies, il était
donc toul dm pie que nous vinssions à son se-
cours : c'est ce qu'il aurait fait pour nous en
pareil cas. *
— Je vous remercie de ce procédé généreux,
mon cousin, quoique nos intérêts soient com-
muns, comme vous le disiez tout à l'heure.
— Je ne rétracte pas cette parole, ma chère
Éléonore; néanmoins, comme je puis mourir
avant d'être votre mari, et que d'ailleurs je ne
trouve pas délicat d'être à la fois votre futur et
votre créancier, j'irai dès demain chez mon
notaire pour lui faire dresser une quittance au
moyen de laquelle je vous regarderai comme
libérée de toutes fes sommes que nous avons
avancées à mon pauvre oncle.
— Et si je ne voulais plus être votre femme?
répartit Éléonore avec un sourire rempli de la
plus aimable coquetterie.
— Je penserais que j'ai eu deux fois raison
de faire ce que je fais.
— Mais vous auriez bien mauvaise opinion
de moi?
— Pourquoi cette crainte?
— Parce que j'aurais l'air de n'avoir voulu
vous épouser que pour ne pas payer mes dettes.
— Je ne crois pas aussi facilement que vous
le supposez aux mauvais sentiments, et si cela
arrivait, je vous chercherais un motif plus ho-
norable, et je n'aurais vraisemblablement pas
de peine h le trouver.
— Voilà une indulgence qui ne satisferait
guère une fiancée un peu exigeante. Qu'en
pensez-vous, ma chère tante ?
— Je pense, ma chère amie, que votre cousin
est fhomme le plus conséquent dans sa con-
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
123
duite et le plus fixe dans ses procédés que j'aie
jamais connu.
Cette conversation allait sans doute continuer
encore quand mademoiselle de Royan entra
<ians le salon.
Hademoisette de Rojan revenait en ce mo>
ment de Saint-Denis.
— Et qu'avez-vous? ma chère Glaire, de-
manda madame Graaval. Votre figure est
rayonnante.
— C'est que cette course à Saint-Denis m'a
ravie, Madame, répondit Claire.
< Elle a rencontré Suzanne, pensa Léonce. »
xxxvn.
Le bonheur qui présidait à toutes les actions
<le Suzanne depuis quelques jours, Tavait ame-
née auprès de madame la surintendante de
Saint-Denis au moment même où mademoi-
selle de Royan, avertie que la conduite de son
amie était sévèrement jugée, s'était bâtée d'ac-
courir pour la justifier. Dieu l'avait récompen-
sée de ce zèle en la réunissant, pour quelques
instants, à l'être qui en était l'objet.
Ainsi que M. Dumont, le notaire, l'avait pro-
mis à mademoiselle d'Estouvillc, il s'était rendu
auprès de son collègue, M. Léger, avec lequel
il procéda à la préparation de l'acte que Su-
lanne devait signer le lendemain. Ce travail
exigea d'abord un examen approfondi des titres
de la propriété en vente , et amena la décou-
verte de plusieurs documents qui étaient de
nature à doubler le bonheur de la jeune fille,
au moment où elle rentrerait en possession des
débris de la fortune de ses ancêtres.
Le lendemain, vers neuf heures du matin,
la portière de la maiçon du cloître Saint-Merry
monta pour prévenir Suzanne qu'un monsieur
âgé l'attendait en bas dans un fiiacre; en même
temps elle remit une carte sur laquelle il y
avait : Monsieur Dumont , notaire royal»
^ Mon oncle , je vais être obligée de vous
quitter, dit Suzanne au chevalier, auquel elle
était déjà réunie dans leur petit salon.
-> Comme vous voudrez, mon enfant; mais
si votre absence pouvait être moins longue que
c lie d'hier, je ne vous cache pas que j'en se-
rais ravi. Dès que vous n'êtes plus là, je re*
tombe dans la tristesse comme il y a quelques
jours.
— Pourquoi ne lispz-vous pas, mon oncle î
Il y a là ces livres que vous m'avez demandés.
— Quels livres?
^ Les romans de Crébillon fils. Youlez-vout
que je vous en donne un volume?
— Gomment! je vous ai envoyé à la re-
cherche de cet ouvrage, ma fille ! oh ! pardon-
nez-le-moi, Suzanne! C'est un mauvais livre,
continua le chevalier en se couvrant le visage
de ses deux mains.
— Eh bien ! je le remettrai en passant dans
le cabinet de lecture qui me l'a loué, répondit
Suzanne tranquillement.
*- Gardez-vous-en bien , interrompit vive-
ment le chevalier ! il ne faut pas que vos mains
si pures se souillent une seconde fois au con-
tact de ces abominables volumes , madame Mi-
tau les reportera.
— Soit, dit Suzanne en s'approchant de son
oncle , et en présentant à ses lèvres son front
pur et rayonnant. Maintenant, adieu; je re-
viendrai le plus vite possible. Vous savez, j'es-
père, que je ne suis heureuse qu'auprès de
vous.
— Je ne le sais pas , mais je le crois , ma
fille, repartit tendrejnent le chevalier. Au re-
voir donc.
— Quel ange ! s'écria-t-il aussitôt qu'elle eut
quitté l'appartement. Oh mon Dieu! si c'est
une apparition, faites-moi la grâce de mourir
pendant qu'elle est encore sur la terre , ou ,
mieux encore, quand elle viendra de la quitter!
Comme M. d'Estouvillc prononçait ces paroles,
Snap vint poser sa tête sur ses genoux et le re*
garda avec des yeux brillants de la plus aimable
intelligence,
« 11 vient me dire, pensa le chevalier en pas-
sant sa main osseuse sur les flancs du beau lé-
vrier, que je ne serai plus seul sur terre et que
mes malheurs sont finis, p
Cette douce espérance jeta M. d'Estouvillc
dans une rêverie si paisible, si consolante,
qu'elle se termina par un sommeil profond.
Suzanne rejoignit H. Dumont dans son fia-
cre, et ils se rendirent chez M. Léger; elle eut
le bonheur d'apprendre de lui les circonstances
que nous avons rapportées plus haut , et elle
n'eut pas de peine à comprendre combien elles
ajouteraient de joies à celle que devait lui faire
124
SUZANNE D^ESTOUVILLB.
^prouTer 8a rentrée dans la demenre de les
pères.
L'acte était dresse depuis la Teille; il n^
avait donc plus qu*à en faire la lecture et à le
signer,
La première de ces opérations ne s'acheva
pas sans causer de vives émotions à Suzanne. Il
lui fut même impossible de retenir ses sanglots,
^rsqu^on vint à Tendroit de Tacte qui conte-
nait la procuration du vendeur.
« Et attendu, disait cette pièce, que le déten-
teur actuel desdits immeubles ne Test qu'à titre
de régisseur, en Tabsence des anciens proprié-
taires , il autorise par les présentes M.
à accepter, dans le cas où ceux-ci se présente-
raient, telles conditions qui pourraient leur
convenir, tant pour le prix que pour le mode et
répoque du paiement. »
— Si mademoiselle veut bien prendre cette
plume , dit M. Léger, j'aurai Thonneur de lui
indiquer les endroits qu'elle doit d'abord para-
pher avant de nous donner sa dernière signa-
ture.
Suzanne prit la plume d'une main trcra-
blante, et elle fut obligée plus d'une fois de
passer son autre main sur ses yeux pour dissi-
per le nuage de larmes qui les obscurcissait.
— Ici , mademoiselle , votre nom en toutes
lettres, reprit M. Léger, puis ce sera fini. J'en-
verrai immédiatement l'acte à Tenrêgistrement,
et demain je vous en ferai délivrer un extrait,
à l'aide duquel vous pourrez aller vous faire
mettre en possession.
Suzanne signa , et , dans l'impossibilité où
elle était de contenir plus longtemps l'explosion
des sentiments qui remplissaient son cœur, elle
se laissa tomber à genoux, et elle s'écria d'une
voix entrecoupée : *
— Oh! mon Dieu! que je vous remercie!
Pressée par le désir de rejoindre son oncle
elle se hâta de revenir.
Quand elle arriva près de lui, il dormait en-
core profondément. Snap seul ouvrit les yeux
en reconnaissant le pas de sa maîtresse, mais il
resta immobile à son poste.
— Comme il est calme, dit à yoix basse ma-
demoiselle dîEstouville en contemplant le visage
reposé du chevalier et en écoutant sa respira-
tion aussi égale que celle d'un eniant au ber-
ceau ! Quand je pense à ce front naguère si sou-
cieux et a^jourdlinî si paisible; quand je me
retrace ses sommeils brusquement troublés pir
des visions efl&ajantes, et que je vois ce repoi
profond. Je ne sais plus où trouver des pannes
pour exprimer ma reconnaissance envers celui
qui nous fait tant de grâces. Et quand je songe
que dans quelques jours il se retrouvera dans
les lieux où s'écoula son enfance ! qu^il y re-
verra des êtres qui l'ont aimé et qui peutrètre
le regrettent encore ! qu'il pourra prier sur des
tombes chéries et demander l'oubli dn ses mal*
heurs et le pardon de ses fautes à des âmes sans
reproche! Ah ! il me semble que mon cœur est
trop étroit pour contenir toute la joie qui lai
arrive!
— Suzanne.... murmura le chevalier tou-
jours endormi.
— n rêve à moi ! continua Suzanne à voix
basse ; et en prononçant mon nom il sourit!
— 11 faudra (danter ici quelques rosiers
blancs, reprit M. d'Estouville : elle les aimait
beaucoup.
^ De qui veut-il parler? de sa mère sans
doute.
Suzanne articula ces paroles un peu plus dis-
tinctement et le chevalier s'éveilla.
— Comment, mon enfant, vous étiez-làet
vous me laissiez dormir! mais c'est une trahi-
son dont je ne vous croyais pas capable.
— Vous paraissiez si heureux dans vos rêves,
mon oncle.
» Cela n'est pas étonnant, je rêvais que je
me promenais avec vous. Mais il faut oublier
cela, continua-t-il tristement.
— Et pourquoi? demanda Suzanne.
— Parce que nous parcourions ensemble des
lieux que je ne dois plus, que je ne veux plas
revoir.
— Ils sont donc bien loin d'ici?
— Laissons ce sujet , ma nièce , répondit le
chevalier avec une amertume qui ne permit pas
à Suzanne d'insister.
— Pour vous obéir, mon oncle , je vous di-
rai que je viens de conclure un marché qui
nous mettra à même d'aller dans quelques
jours nous établir à la campagne : mais vous
savez que vous ne devez pas me questionner.
Quand voulez-vous partir?
— A l'instant même , s'il le faut , reprit le
chevalier gaiment en faisant le mouvement d'un
SUZANNE D*EST0UY1LLE.
i2S
homme qui veut se soulever sur sa chaise.
«- Vous êtes par trop docile. Tai besoin au
moins de deux jours pour faire tons mes pré-
paratifs.
— Vous me préyiendrez quand tous serez
prête à monter en voiture. N*est-Ge pas trop
exiger?
— Non, mais ce n'est faire que tout juste ce
que je désire. Vous m*avez parfaitement devi-
née, et....
Un violent coup de sonnette empêcha made-
moiselle d*E$touviUe d'achever sa phrase : peu
d'instants après , madame Mitau entra et remit
one lettre à Suzanne , qui rouvrit en s'éton-
nant du calme dans lequel la laissait cette sur-
prise, elle qui frissonnait de tout, peu de jours
auparavant. Elle se mit à lir^ en souriant à cette
pensée.
— Qu'avez-vous , ma nièce? s'écria près-
qu'aussitôt M. d'Estouville. Vos yeux sont
inondés de larmes! quel malheur vous me-
nace?
— Ces larmes « mon oncle , c'est le bonheur
et la reconnaissance qui les font couler, et je
sais sûre que lorsque vous en connaîtrez la
cause, vous serez aussi heureux et aussi ému
que moi. Tenez, lisez cette lettre, et dites-moi
s'il manque quelque chose maintenant à la paix
de votre cœur.
M. d'Estouville prit la lettre, et U lut à haute
Toix ce qui suit :
• Je suis chargée par madame la Dauphine,
mademoiselle, de vous dire qu'elle connaît vo-
tre noble conduite, quelque précaution que vous'
ayez prise pour la cacher. S. A. R. veut, en
conséquence, que je vous apprenne qu'elle vous
accorde une pension de 1500 francs sur sa cas-
sette particulière.
< Elle m'ordonne , en outre , de vous dire ,
qu'une pension de pareille somme est accordée
sur sa demande par le roi à M. votre oncle.
S. M. a ijouté à cette faveur des paroles
qui doivent vous la rendre doublement pré-
cieuse.
ft Permettez, mademoiselle , que je me féli-
cite d*avoir été choisie pour vous instruire d'un
événement heureux pour vous, et recevez l'as-
surance de mes sentiments distingués.
« La duchesse de Sérert. »
P. S, Les décisions que je vous annonce sont
prises depuis plusieurs jours , mais ignorant
votre adresse, je n'ai pu vous les faire connaître.
C'est madame la duchesse d'Etoges qui m'a ti-
rée d'embarras ce matin même.
— Vous avez raison, Suzanne, dit le cheva-
lier en essuyant ses yeux humides comme ceux
de sa nièce, il n'appartient à personne de me
fiûre plus de bien que je n'en éprouve en ce
moment.
Suzanne sourit d'un air d'incrédulité que
M. d'Estouville ne remarqua pas, parce que sa
vue était un peu voilée par ses larmes.
— Quelle admirable bonté , s'écria-t-il ! ils
savent tout , ma nièce , puisqu'ils louent votre
conduite, et ils nous comblent de leurs grâces
sans même prononcer le mot de pardon, d'ou-
bli! Vous allez répondre , n'est-ce pas? Vous
direz que rien n'égale ma reconnaissance, si ce
n'est mon repentir dont ils ont la générosité de
ne pas parler. Ecrivez , écrivez , Suzanne! et
écoutez bien tout ce que votre cœur vous dicte-
ra, lui seul peut suffire à cette tâche.
Suzanne se retira dans sa chambre à cou-
cher pour faire ce que lui disait son oncle : dès
que celui-ci fut seul il se laissa tomber à ge-
noux et il se mit à prier.
XXXXVIII.
Le soir même du jour où mademoiselle d'Es-
touville signait, dans l'étude de M* Léger, l'acte
qui la mettait en possession des ruines du vieux
manoir de sa famille, quelques paysans, les
uns manœuvres, les autres pêcheurs, causaient
debout autour d'une table placée à la porte
d'un petit cabaret d'un village de Normandie.
— Mes enfants , disait un vieux laboureur
qui faisait partie du groupe de paysans dont
nous avons parlé, je vous assure que c'est une
menterie du père La Crabe. Vous savez qui ne
s'en fait pas faute quand ça le tient.
Les autres paysans, pêcheurs ou manœuvres,
fure;it de cet avis, tout en disant, comme le
jeune hoipme , qu'ils ne comprenaient pas le
motif de sa nouvelle menterie, si c'en était une.
— S'il était yi, dit l'un d'eux, on pourrait le
faire causer pour savoir H y se couperaiL Ça ne
serait pas difficile de le faire causer « avec un
second pot de cidre.
— C'te voile là-bas est peut-être bien lui.
I2ê
SUZANNE D'ESTOUVILLB.
reprit un autre; il rentre toujours au soleil
couchant.
— Eh bien! tu yas aller au-devant de lui,
dit le vieux laboureur, et tu lui proposeras de
venir prendre un verre de cidre avec nous.
Le jeune pécheur se dirigea du côté de la
plage, et ses compagnons continuèrent leur
conversation.
— Si c'est lui que le père La Crabe a vu,
disait Fun d'eux , il ne doit pas être jenne.
— Juste un an de moins que moi, reprenait
le vieux laboureur, car je suis son frère de lait.
~Qucl âge que vous avez donc? deman-
dèrent plusieurs voix à la fois.
— Je suis entré dans mes soixante -trois le
jour de la Notre-Dame de septembre. Ça com-
mence à compter.
—Vite, mèreMicou, un pot de votre meilleur
cidre! s'écria le vieux laboureur ; c'est moi qui
régale.
Le pot de cidre fut mis sur la table, etpres-
qu'au même instant le père La Crabe arriva.
— Pourquoi donc que vous m'offrez à boire
aujourd'hui, dit-il en arrivant? je parierais que
vous voulez me faire causer sur quéque chose.
— C'est la vérité, compère, répondit le vieux
laboureur; je voudrais bien savoir si vous
avez pour de vrai rencontré au Havre M. Victor?
-^ Aussi vrai que vous êtes un brave homme,
oompère. Je lui ai parlé.
— Pouvez-vous nous conter ça?
— Avec plaisir , aussitôt que j'aurai ba un
coup, car j'ai bien chaud. Mes filets étaient
lourds aujourd'hui.
On versa un grand verre de cidre au père La
Crabe ; tout le monde trinqua avec lui, puis,
quand il eut bu, il passa ses lèvres sur le re-
vers de sa main, et il commença en ces termes :
—Vous savez que quand la pêche ne donne
pas, je me mêle de temps en temps d'être pi-
lote , car on gagne sa pauvre vie comme on peut,
rétais donc en pleine mer , ma foi bien loin
d'ici, quand Je fus bêlé par un superbe trois-
mâts américain, qui me demanda si je pouvais
le conduire au Havre. Je répondis que c'était
facile, et on me fit monter à bord. Arrivé au
Havre, je descendis dans la cabine du capitaine
pour recevoir mon salaire , et j'y trouvai un
passager qui ressemblait au vieux comte défunt
comme si c'était lui. Ça me serra le cdsur, mes
enfants; et, sans plus me gêner, je loi dis:
« Est-ce que vous ne .vricz pas de chez uoos,
par hasard ? i» Il me regarda attentivement, et
il me répondit avec une voix que je n'oublierai
Jamais, quand je vivrais aussi longtemps que
la falaise de Chèvres : « Je ne suis plus d'aufim
pays, mon brave homme. » Et il me tourna I
dos. Mais c'est égal, j'avais bien reconnu mon-
sieur Victor, celui qu'on appelait aussi le che-
valier; et si je me suis trompé, ou sije fais un
mensonge, je veux bien ne pas prendre seul^
ment un merlan gros comme mon pouce, ^
ma vie.
— Etait-il bien portant, cossu? demanda 1«
vieux laboureur en essuyant une laroio qui
descendait lentement le long de sa joue.
-^ Bien portant , oui ; cossu , non. Si voos
l'aviez vu , ça vous aurait fendu le cœur. M.i!^
quoiqu'il fût plus pauvrement habillé que pas
un par ici, il avait toujours l'air plus coitrop^fT
que les riches do pays.
On adressa encore une foule de questions au
père La Crabe, et on fit une multitude de com-
mentaires sur ses réponses; puis les buveurs
se séparèrent, et il ne resta devant la porte do
cabinet que le vieux laboureur qui s'était chargé
de payer la dépense de tous.
Quand il eut réglé son compte avec la mère
Micou , il s'éloigna aussi ; mais au lieu de s*ar-
réter dans une des maisons du village, 0 le tra>
versa rapidement, et il s'engagea dans uBsrn-
tier qui conduisait à la tour, ^ù il arriva prn dt
moments après.
11 fut reçu dans une grande salle voûtée,
située au rez-de-chaussée de l'édifice, par un
paysan un peu plus âgé que lui d'une année
ou deux. Une vieille femme, assise au coin
d'une immense cheminée et tournant le dos à
la porte d'entrée, était là aussi ; mais elle ne
parut pas remarquer que quelqu'un venait
d*arrivcr.
— Te voilà, frère, dit le plus âgé des deux
hommes à l'autre; par quel hasard viens-tu
si tard ?
— C'est que j'ai du nouveau à t'apprcndri .
répondit notre connaissance du cabaret. Il pa«
ralt que M. Victor est revenu.
— M. Victor est revenu! Et où est-ii? mon
Dieu!
— Voilà ce que je ne sais pas. C'est \o père
SIKANNE D'ESTOUVILLK.
127
La Crabe qui l*a yu à bord d*un trois-mâts
américain qu*il a piloté au Havre.
^Eh bien! il faut d*abord demander au père
La Crabe fe nom du navire £t la date de son
arrivée au Havre ; ensuite , toi ou moi , nous
irons chez le commissaire de police de eette
ville pour vérifier son registre de passeports.
Si M. le chevalier est arrivé, son nom sera in-
scrit comme les autres, et nous verrons de quel
côté il se sera dirigé.
— > Le père La Crabe n'a pas quitté le Havre
sans s'informer de tout cela. M. le chevalier
voyageait sous le nom de Robin , et il a pris la
diligence de Paris deux ou trois jours après
son arrivée au Havre.
— Il voyageait sous le nom de Robin! c'est
lui, frère, il n'y a plus à en douter, car ce
nom il le portait lorsqu'il a quitté la France ;
c'est le général qui me l'a dit quand j'ai été le
voir à Paris, en 1815.
— Comment le découvrir ?.
— Oh 1 nous en viendrons à bout ! nous fer-
rons mettre des affiches partout pour dire qu'il
a des amis qui l'attendent ici ; et si le bon Dieu
permet qu'il soit encore vivant, il rentrera dans
cette maison qui est à lui, puisque nous l'avons
acheté^.
— S'il sait qu'elle est en vente, il ira peut-
être chez le notaire pour demander ce qu'on
en veut, et il verra là qu'on l'attend toujours.
— Mais, j'y pense! il aura sans doute été
rejoindre mademoiselle Suzanne qui était à
Saint-Denis. Si nous allions consulter demain
M. le curé, il nous donnerait peut-être une
bonne idée.
— Hubert, Hubert, dit la vieille femme qui
était au coin de la cheminée , avec qui donc
causez-vous la-bas ?
— Avec Simon , ma mère ; il va venir vous
dire bonsoir.
— Et pourquoi Simon monte-i-il à la tout à
cette heure ? Est-ce que quelqa'uft est malade
chez luit
— Noa, non, ma mère, dit à son tour Simon ;
à la maison tout le monde va bien.
— Alors tu sais quelque chose de nouveau,
s'écria la vieille femme en se levant pour se
rapprocher de ses deux fils.
Ceux-ci s'avancèrent à sa rencontre et l'obli-
gèrent à se rasseoir.
— Oh ! j'aurais bien pu vous joindre toute
seule , dit-elle avec un certain orgueil. Je nVi
plus mes yeux , c'est vrai , mais mes jambes
ont une telle habitude de cette chère maison,
que je puis aller partout sans me frapper à
aucun mur. Encore une fois, Simon, continuâ-
t-elle d'une voix suppliante, qu'cs-tu venu faire
ici ? Ce n'est pas aujourd'hui dimanche , et tu
sais bien que dans la semaine tu ne montes ja*
mais à la tour.
Les deux frères se consultèrent du regard ;
puis celui qu'on appelait Hubert, et qui était le
propriétaire ou du moins l'habitant de la tour,
prit la parole et dit :
— Ma mère, vous allez savoir la vérité :nous^
ne voulions pas vous la dire parce que nous ne
sommes pas sûrs de rien encore. Mais calmez-
vous, je vous en prie , autrement je ne par-
lerai pas.
— On a des nouvelles de M. le chevalier! de
Victor ! de mon enfant ! s'écria la vieille femme
en joignant les mains. Ah! parle vite, Hubert!
parle vite à ta mère ! songe qu'elle peut mourir
d'un moment à l'autre, et que tu ne te conso-
lerais jamais de l'avoir privée de sa dernière
joie en ce monde!
— Eh bien? ma mère, il paraît que M. le
chevalier est en France. On l'a vu au Havre,
et il a pris la diligence de Paris. Voilà tout ce
que nous savons, et nous notis consultions^
Simon et moi , pour savoir ce qu'il y avait à
faire.
— Voilà tout ce que vous savez, mes enfants!
mais c'est une nouvelle superbe ! C'est toi qui
l'as apportée, Simon ; viens que je t'embrasse,
que je te bénisse. Oh ! mon Dieu I il est revenu !
il est revenu !
*-^Nous l'espérons, mais nous n'en sommes
pas encore bien sûrs; ainsi, de grâce, calmez-
Tous, et pour cela, dites-vous bien que nous
ferons tout ce que nous pourrons pour le dé*
couvrir. Demain, nous irons tous les deux, mon
frère et moi, et vous aussi, si vous voulez, chez
M. le curé, et nous le prierons de nous aider
de ses conseils ; puis, s'il faut partir pour Paris,
Tun de nous partira. N'estHse pas, Simon?
Simon confirma la parole de son frère, et
tous deux , s'étant penchés sur leur mèrc^ re-
çurent une bénédiction si sainte, que quand
128
SUZANNE D*ESTOUVILLB.
ils se relevèrent ils sentirent que leurs cœurs
étaient remplis d'espérance.
XXXIX.
Le lendemain matin, ainsi que cela avait été
convenu la veille entre eux , Hubert et Simon
se rendirent de bonne heure au presbytère, pour
faire part au curé de ce qu'ils avaient appris,
et le consulter sur la marche qu'ils devaient
suivre pour instruire le chevalier d'Estouville
de leurs intentions, qui étaient celles du pays,
à son égard. Us apprirent à leur grand regret
que le curé était parti aussitôt après sa messe
pour aller à la ville voisine, d'où il ne devait
revenir que le jour suivant dans l'après-midi.
Lorsque les deux frères arrivèrent sous les
arbres qui ombrageaient la tour, ils y trouvè-
rent leur mère qui les attendait.
— Eh bien ! qu'est-ce que H. le curé vous a
dit, enfants?
— M. le curé est à Bayeux pour jusqu'à de-
main, mère, répondit Simon. Mais consolez-vous
de ce retard, car nous avons encore vu le père
La Crabe, et, comme il nous a parlée c'est bien
sûr M. Victor, qu'il a vu.
— C'est égal, mes enfants, il ne faut pas s'en-
dormir.
Et la vieille aveugle en prononçant ces pa-
roles, passa sa main sur ses yeux, comme si elle
pouvait leur rendre la clarté en essuyant les
larmes qui les faisaient briller passagèrement.
Ensuite, ils regagnèrent la tour.
Le lendemain arrivé, Simon et Hubert sur la
prière de l'aveugle montèrent à la tour. Celle-
ci profita de cet instant qu'elle s'était ménagée
pour s*échapper de son côté. Son intention était
de s'établir au presbytère et d'y attendre de
pied ferme le retour du curé.
Elle n'eut pas le temps de persévérer beau-
coup dans cette imprudence , car elle avait à
peine fait quelques pas dans le sentier qui con-
duisait au village, qu'elle a^arrèta brusquement
pour prêter l'oreille au bruit d'un pas qui s'a-
vançait à sa reneontre.
^ C'est monsieur le curé, s'écria-t-elle.
— • Oui , c'est mol , ma bonne madame Le-
lierre. Mais par quel hasard ètes-vous toute
seule ici? il n'est pas arrivé de malheur chez
vous, j'espère.
— Bien an contraire, monsieur le curé; et
««pendant c'est vous que j'allais chercher.
— Et moi je montais au château pour vous
voir.
— Cest que nous avons du nouveau à vons
apprendre et un conseil à vous demander.
— Vos deux fils sont-ils là-haut?
— Es y étaient tout-à-Pheure.... Mais, con-
tinua l'aveugle, après quelques instants de si-
lence, ib vous auront vu, car je les entends.
Effectivement Hubert et Sin^on arrivaient.
Ils avaient aperçu le curé , qui les aborda en
leur serrant cordialement la main.
«— Faites asseoir votre mère sur l'herbe, dit-
il à voix basse à Simon , qui avait pris le bras
de l'aveugle sous le sien.
— Je ne suis pas fatiguée, reprit celle-ci,
qui avait entendu la recommandation du curé.
— N'importe , ma bonne madame Lelierre,
faites toujours ce que je vous dis. Tai à vous
parler, et nous serons plus à notre aise si nons
sommes tous assis.
— Ah ! mon Dieu ! c'est quelque mannise
affaire que nous allons découvrir! Simon, fais-
moi asseoir : je ne sais plus où je suis.
— Cest au contraire une heureuse nouvelle
que j'ai à vous apprendre, mes enfants.
— Nous la savons, dirent à la fois la mère et
les deux fils : M. le chevalier est de retour en
France.
-* Alors, au lieu d'une bonne nouvelle nous
en avons deux. La mienne, c'est que mademoi-
selle Suzanne d'Estouville a racheté la tour, re-
prit le curé.
— Est-ce bien vrai , Dieu puissant? s'écria
Hubert.
» J'ai vu l'acte ; je l'ai tenu dans mes maint
il n'y a pas plus de trois heures, et je croisse
rappeler qu'il y avait cette phrase : « ladite
demoiselle d'Estouville, demeurant à Paris, au
domicile dudit chevalier , son oncle , rue du
Glottre-Saint-Merry, n. 3. »
L'aveugle poussa un cri de joie, puis elle re-
tomba dans les bras de Simon.
Quelques instants s'écoulèrent avant qu'elle
put reprendre l'usage entier de ses IhcuUés.
Elle revint d'abord à la vie par un sourire,
puis à la connaissance par une prière. Ensuite
elle demanda à ses enfants de la remettre de-
bout , ce qu'ils s'empressèrent de faire quand
ils virent qu'elle cherchait à se relever seule ;
ensuite ils regagnèrent la tour.
XL.
Haas allons laisser dans h tour l'aveugle ,
MsTlIs. ic bon curé et quelques paysans qui
étaient accou-us en apprenant la nouvelle du
Ktour du chevftlier, et nous reviendrons à
IVà oii se trouvent encore les autres person-
nages de notre histoire.
Héonore avait encore revu madame d'Eto-
g« en tète-tt-léte , et elle lui avait appris que
un cousin s'était reconnu, le matin même, en-
tièrement désintéressé de ses avances k mon-
ti«ur Loubert. La duchesse, à cette confidence,
n'avait répondu que par ces mots :
— Eh bien! vous êtes libre maintenant, ma
thcrc belle.
— Le crojez-vons réellement, madame 1
— Oui, en conscience, si vous âtcs sûre que
fotre cousin ne vous aime'pas.
— Je le sois.
— Alors snivez vos inspirations, vous en avei
parTaitement le droit; puis, quand vous serez
dégagée, je me char^ du reste, si vous avez
toujours confiance en moi.
C« fut MOI l'empire de ces rêves ambHieoz
qu'elle rctQuma chez sa tante, et qu'elle flt prier
son cousin de venir lui parler. Elle était décidée
à sortir , n'importe à quel prix , de toutes wi
perplexité s,
— Léonce , dit-elle au jeune baron quaod il
se rendit.à ses ordres, je vous ai bien ma] re-
mercié ce malin, mais vous aurez compris,
j'espère , que mon émotion était la cause de
mon silence. ,
— En vérité, ma chère Eléonerc, je n'ai pas
songé à tout cela ; car c'est absolument la même
chose, que cette somme que j'ai prêtée à votre
père soit dans votre fortune ou dans la mienne;
dès lors vous ne me devez pas la moindre re-
— Non, Léonce, ce n'est juas la même chose :
je puis mourir demain, et...
— Dans ce cas je serais votre- héritier direct,
répartit gai ment Granval : vous voyez que c'eM
un cercle dont nous ne pouvons pas ftriir, û
moins toutefois que vous n'ayez fait un testa-
ment par lequel vous me déshéritez, et' je ne
vous en crois pas capable.
Ce début n'était pas encourageant ; il futfulii
de quelques instants do silence.
la»
SUZANNE D'ESTOUYILLB.
« Mon eoashiy nprit eafti BUanora, «vee
un léger tremblement dans la Yoii» il faut que
je m^accuse d'une mauvaise pensée que j'ai eue,
et dont je ne veux pas conserver plus loa^^
tempe le poids sur mon eceur.
^^ Si cela peut vous faire du bien, ma cou-
sine, j« ne dejjiande pM mieuy que de vous en-
tendre « et je suis fort 4iH^ ^ ^^^* excuser.
D9 quoi s*agit-Uf
* J'ai cru quA vms |i*avies ét4 si généMUi
envers moi que pour vous donner le droit de
mê iitê que vous m vouliez i^us m*épo«tfer,
'— C*est plus qu*iMie mauvaise peasée que
vous avez eue là, EiéoQore , c'est uu mauvais
sentimepit , répliqua Monoe en rougissant. Je
■e vous excuse plus, mais je vous pardonna.
•^C*cst vraiy répondit noademoiseile Loubert,
et cetta Coia avec une espjkce de sincérité , car
elle soufflait réellement d'avaneer aveo autant
de lenteur dans son entreprise.
«• Quelle opinion avez-vous donc de moi ^
ma cousine, si vous pensez qu'un bon procédé
ne soit à mes yeux qu'un moyen de faire impu-
nément une offense?
— C'est en cela qu'est mon tort, Léonce, re-
prit Eléonore en frémissant d'impatience : mais,
voyons, dites^moi bien franchement quelle a été
votre pensée?
— De vous laisser libre sans reprendre ma
liberté.
— Eh bien ! mon cousin , je vous la rends
pour être aussi généreuse que vous, interrom-
pit résolument Eléonore qui voulait en finir,
pour se délivrer de ses incertitudes.
— Je ne veux pas que vous soyez généreuse,
et, pardonnez-moi cet orgueil, je n'accepterai
pas un sacrifice.
-^ Ce n'en est pas un... Le sacrifice serait de
vous épouser, puisque vous ne m'aimez pas...
puisque vous en aimez une autre.
— Eléonore , vous oubliez qu'il est convenu
entre nous que ce sujet doit être banni de nos
conversations; je suis obligé de vous rappeler
nos engagements à cet égard.
-^ Je tiens certainement à ma parole , mais
Je tiens encore plus à ma dignité, et c'est elle
qui me condamne à vous tenir ce langage, en
dépit de mes promesses. Vous aimez made-
moiselle d'Estouville, et vous ne m'épousiez
que par devoir , par pitié peut -être : Je
j Ê$k trop flère pour aceepter à ces conditions
l'honneur d'être votre femme. Je ne veui pas
vous épouser , Léonce , continua mademoiselle
Louberi d'un ton de fermeté qui devait l'em-
pècbyer 4e revenir sur ce pénible sujet.
— loit, ma cousine, je ne vous ferai pu de
violence à cet égard , vous pouvez eo être cer-
taine , mais jt ne vous cacherai pas qius phis
de fraaehise, il y a quelques jours, vousaurtit
conduite aa même résultat, sans vous eipoier
à perdre encore dans mon estime. Je ieim
mal les mauvais sentiments, mais je ne saurais
m'empècher de croire que voua n'auriez pas bit
hier ce que vous avez fait aujourd'hui, et je oe
me refuserai pas la satisfaction de vous dire que
Je ferais demain ce que je viens 4e fsire tout!
l'heure. La nièce de ma mère pouvait repreo-
dra sa liberté noblement, sans se donner la triste
apparence de la racheter.
Eléonore était altérée de son abaissement au
milieu du triomphe de ses calculs, et elle août
que la force de murmurer :
— J'espère, Léonce, que vous resterez mon
ami.
— A quoi bon puisque je suis votre parent,
répondit froidement Granval ?
— Pour me consoler de vous avoir affligé.
— Vous ne m'avez pas affligé , mais tous
m'avez offensé, car vous pouviez arriver autre-
ment à votre but ; maintenant ne parlons plus
de tout cela, nous sommes libres tous deux; je
vais en prévenir ma mère.
— Ne m'enlevez pas son affection.
— Assez! assez! mademoiselle Loubert, s'é-
cria impérieusement Léonce , et il quitta le
salon.
U n'avait que quelques pas à faire pour être
en présence de madame Granval , mais avant
d'entrer dans sa chambre, il se recueillit pen-
dant un moment.
— Vous voilà, mon cher et noble fils, lui dit
la baronne, pourquoi votre visage est-il donc si
triste, ou du moins si grave?
— Est-ce qu'il est ainsi, ditLéonce, qui souf-
frait visiblement d'avoir vu le fond de Tàme
d'une personne qu'il aurait du moins voulu
estimer.
— Oui, mais je me trompe peut-être... Vous
savez que l'inquiétude est une partie du boQ-
heur des mères.
WZANNE D^ESTOUVILLE.
131
<- le le sais, et cTest pour cela que je viens
près de tous. Tai à vous annoncer que je n'é-
pouse pas Eléonore. Nous nous sommes expli-
qués franchement tous les deux , et le résultat
de notre ciplicatiou est que chacun de nous a
repris sa liberté.
— Ah! mon fils! s'écria la baronne en se
jetant au cou de Léonce, vous ne pouviez m'ap-
prendre une meilleure nouvelle ! Dieu vous ré-
compense de toutes vos vertus, continua-t-elle
en baissant la voix , comme si elle eut craint
d'être entendue par Eléonore.
— Vous n'en servirez pas moins de mère à
ma cousine, n'est-ce pas, chère mère ? demanda
Léonce.
— Ah ! je vous le promets, mon ami, répon-
dit la baronne attendrie ; et nous l'accompagne-
rons à Courville astnme nous l'avions promis.
Léonce sortit, et la baronne se rendit chez sa
nièce pour lui dire qu'elle ne lui serait pas
moins chère en ne devenant pas sa bclle-fiile.
Mademoiselle Loubert reçut ainsi la preuve
de la générosité de son cousin. Rendons-lui la
justice de dire qu'elle en souffrit, mais hâtons-
nous d'ajouter qu'elle sut le cacher.
Suzanne , de son côté , avait mis à profit les
quelques jours qui s'étaient écoulés depuis ce-
lui où son oncle lui avait renouvelé la promesse
de la suivre sans résistance et même sans cu-
riosité, partout où elle voudrait le conduire.
Son premier soin avait été de retourner près
de madame la surintendante , pour la prier do
raccompagner chez madame la duchesse de Sc-
ient qu'elle voulait remercier.
Cette course et la visite qui la suivit furent
l'occasion de bien douces émotions pour le no-
ble cœur de mademoiselle d'Estouville. D'abord
la sunntendante lui donna des témoignages de
tendresse et d'estime qui la rendirent toute
joyeuse; puis la première dame de madame la
dauphineraccueiilitavcc une grâce et une bonté
qui achevèrent de la combler. Elle en reçut
"assurance que la pieuse princesse et le roi son
oncle , étaient heureux de ce qu'ils avaient fait
pour elle, et qu'ils lui donneraient en toutes les
occasions des marques de leur intérêt. « Quel-
ques années d'erreur, avait dit la sainte fille de
Louis XVI, ne pouvaient pas nous faire oublier
des siècles de bons et loyaux services : Nous
loioos à ce que M. d'Estouville Je sache. »
Ces paroles, fidèlement rapportées au pauvre
chevalier, avaient été un baume pour les bles-
sures de son cœur , en même temps qu'elles
avaient aussi excité l'ardeur et la sincérité de
son repentir. Le matin même une plus grande
consolation encore lui avait été donnée ; il s'é-
tait approché des sacrements, et c'était des
mains de l'abbé Perrain qu'il avait reçu la com-
munion. L'assurance du pardon du roi avait
ainsi succédé à la certitude du pardon de Dieu :
la croix brillante et le drapeau sans tache, vus
des hauteurs de Montmartre,- avaient donc été
fidèles à leurs promesses.
Le lendemain de ce jour Suzanne avait tout
disposé pour le départ qui devait avoir lieu le
soir même. Elle s'était d'abord assuré la libre
disposition du coupé de la diligence de Bayeux
pour son oncle , elle et son fidèle Snap , dont
elle voulait moins que jamais se séparer. Tou-
jours heureuse dans tout ce qu'elle souhaitait,
elle avait appris au bureau des Messageries que
la voiture qui l'emmènerait arriverait à sa des-
tination à une heure avancée de la nuit, et elle
calculait qu'il lui serait facile de prendre une
petite carriole de louage pour gagner Estouville
avant le point do jour. Toutes ces dispositions
ainsi réglées, elle revint auprès de son oncle,
qu'elle retrouva calme et recueilli ; il tenait le
livre de Y Imitation^ et il lui avait suffi de l'ou-
vrir au hasard pour y puiser des consolations.
— Eh bien! mon oncle, lui dit-elle, èles-
vous toujours prêt à partir?
Le chevalier renouvela la plaisanterie de faire
le geste de se lever de son fauteuil.
— Oh ! je suis bonne personne , reprit Su-
zanne , je vous laisse quatre heures pour faire
vos préparatifs. Ce sera assez pour moi , et je
pense qu'il ne vous en faudra pas davantage.
— Voyons , Suzanne , parlons raison : vous
m'avez dit, je crois, que nous allions à cin-
quante lieues d'ici.
— A peu près, mon oncle.
-— Je ne vous questionne pat... mais cette
amie que vous avez quittée pour moi ; cette ba-
ronne Granval, qui a été si parfaite pour vous,
leur avez-vous fait vos adieux? Je ne veux pas
qu'on m'accuse de vous avoir rendu ingrate.
— Je leur écrirai , mon oncle : je leur don-
nerai des raisons de ma conduite « qu'ils ap-
prouveront, j'en suis sûre. Puis dans qiieli^es
182
SUZANNE D*BSTÛUV1LLB.
•emaines, dans quelques mois, je vous prierai
peut-être de me conduire près d'elles. Mainte-
nant, je ne veux pas, je ne dois pas les revoir,
continua Suzanne en se détournant pour cacher
les larmes Qu'elle sentait prêtes à inonder ses
paupières.
^ Vous pleurez, ma fille ! s'écria le cheva-
lier. Vous n'êtes pas aussi heureuse que vous
avez la force de me le dire ! Vous me trom-
pez!
— Non, mon oncle, je ne vous trompe pas,
répondit Suzanne en retrouvant toute sa fer-
meté d'âme; car je vous jure que je serais
malheureuse en ce moment si je ne vous avais
pas.
— Alors 9 je suis une consolation et non un
bonheur, mon enfant ; vous ne m'ayicz trompé
qu'à moitié.
— Donnez le nom que vous voudrez au sen-
timent que vous m'inspirez; je ne tiens qu'à
one chose, c'est à ce que vous soyez bien per-
suadé que je n'en ai jamais éprouvé de plus
doux.
— Je vous crois, Suzanne, et je me bornerai
à vous dire que quand vous voudrez revoir ceux
que vous aimez, je serai toujours prêt à vous
conduir&près d'eux.
Cette promisse fit du bien à Suzanne, quoi-
qu'elle se dit à elle-même qu'elle n'en réclame-
rait vraisemblablement jamais l'exécution.
Quelques instants après elle écrivit, ainsi
qu'elle l'avait décidé avec elle-même et dit au
chevalier. Voici ces deux lettres : Madame Mi-
teau avait l'ordre de les mettre à la poste le
Jeademain matin.
A mademoistUe de Royan,
« Mon acquisition est faite. Glaire; et je pars
dans quelques heures pour donnera mon oncle
la seule consolation qu'il puisse accepter dans
ce monde, celle de mourir où ses pères ont vécu
et sont morts.
« Je voudrais aller vous embrasser avant de
ni*éloigner , mais je ne m'en sens pas la force.
Dans quelques mois, je reviendrai vous voir...
plus tôt peut-être Je vous demanderai de venir
me trouver.
« Mon oncle ignore où je le conduis. Jugez
ce que sera mon bonheur quand il reconnaîtra
la vieille tour qui abrita son enfance. Ohl que
j>ai besoin ^être à ce moment-là!
« Adieu, mon amie bien chère. Vous pense-
rez surtout à moi demain, à cette heure-ci. Vous
aurez dans quelques jours, une longue lettre de
moi.
« SuzAimE. V
P. S. Je vous prie de dire à madame Gran-
val tout ce que vous savez. Je lui écris, mais je
n'entre dans aucun détail.
A madame la baronne Granval,
« Je sais, madame, que vous n*avez pas cessé
d'être bonne pour moi, malgré mes torts appa-
rents envers vous. J'ose donc espérer que tous
ne m'en voudrez pas de quitter Paris sansirous
dire adieu , lorsque vous connsdtrez les motifs
de mon départ.
a Je charge mademoiselle de Royan de voas
dire tout ce qui m'est arrivé d'heureux depuis
quelques jours. Non seulement j'ai retrouvé un
parent qui m'est cher et auquel je suis indis-
pensable, mais encore je rentre en possession
des débris de la fortune de mes pères : une
tour en ruine et des tombeaux... Vous pren-
drez part, j'en suis certaine, à mon bonheur.
« Les VŒUX que je forme pour le vôtre et ce-
lui des personnes qui vous sont chères sont
bien ardents et bien sincères. J'espère et j'ai
besoin d'espérer que personne n'en doute autour
de vous.
« Adieu, bien chère Madame. Je ne sache
au monde que ma reconnaissance envers tous
qui puisse égaler la tendresse que vous m'ins-
pirez.
« Suzanne d'Estouville. »
Ces deux lettres étaient une épreuve : Suzan-
ne se sentit plus calme après l'avoir subie, et
elle ne s'occupa plus que des préparatifs de son
départ.
Lorsqu'ils furent terminés, elle expédia ses
bagages et ceux du chevalier sous la conduite
de madame Mitau, puis elle partit avec son oncle
pour aller prendre congé de l'abbé Perrain. Us
sentaient tous deux qu'ils lui devaient leur de^
nier souvenir à Paris.
Ils trouvèrent le digne prêtre prenant soore-
pas du soir. Il les accueillit par un sourire plein
de mansuétude et d'affection.
— Vous partez avec votre tyran, monsieur ît
chevalier. Je vous regretterai, mais je ne vous
plains pas.
. Vous penserez à moi, n'est-ce pas, mon
SUZANNE D*BST0UV1LLE.
133
ami, répondit le vieux gentilhomme avec émo-
♦ion.
^ Oui, j*y penserai, et ce sera la plus douce
de. mes consolations , comme vous avez été la
plus vive de mes joies. Soyez heureux et cal-
me. Je ne crains pas de dire que vous en avez
le droit.
— J'aurais une grâce à vous demander, reprit
le chevalier.
*- Vous en avez donc une à me faire, répli-
qua chaleureusement le prêtre.
— Vous portez une cicatrice sur le front :
permettez-moi de poser un instant mes lèvres
sur le sillon qu^elle a creusé.
— Qu'il soit fait selon votre volonté , ré-
pondit avec attendrissement le prêtre, en incli-
nant la tête après avoir découvert son crâne
mutilé; et que la paix soit avec vous, mon
frère.
Le chevalier appuya sa face sur ce front qui
se penchait vers lui : pendant le rapide moment
qui s^écoula dans cette pieuse démonstration
de tendresse , Suzanne adressa à Dieu la plus
fervente prière qui fut jamais sortie de son
eœar.
— Adieu, mon ami, dit le chevalier. Vous
m'avez mis en paix avec moi-même , et je ne
croyais pas que cela fût possihle.
— Tout est possible à Dieu ; j'espère que
vous en aurez encore d'autres preuves que celle-
ci. Mademoiselle, continua le prêtre en s'adres-
sant à Suzanne, j'ignore où vous allez, mais je
veux cependant vous dire qu'à quelque distance
que vous soyez de moi, je serai prêtù répondre
à votre appel si jamais votre respectable oncle
avait besoin de ma présence.
— Je vous promets de la réclamer, dans l'oc-
casion, dit Suzanne d'un ton pénétré.
— Comment, vous viendrez m'aider à mou-
rir, demanda le chevalier.
— U le faudra bien si je veux faire encore
quelque chose pour vous , répondit le prêtre ;
puisque je n'ai plus besoin de vous consoler de
vivre , continua-t-il en jetant sur Suzanne un
céleste regard d'afTection.
— Adieu ! adieu ! dit le chevalier.
— Priez tous doux pour moi , répondit le
prêtre.
Une demi-heure après cet entretien, Su-
nnite et son oncle montaient dans la diligence
de Bayeux. Snap était étendu à leurs pieds au
fond de la voiture. Le chevalier ne songea pas
même à s'inquiéter vers quelle barrière on se
dirigeait, son ange gardien, visible à ses re-
gards, le conduisait.
XU.
Les lettres de Suzanne arrivèrent à l'hôtel
Granval pendant le déjeuner. La baronne, son
fils, Eléonore, Claire et madame Reinach y
étaient réunis comme de coutume: il s'y trou-
vait en outre M. Verne, qui venait quelquefois
prendre sa place à table sans avoir besoin d'une
invitation spéciale.
— Je m'en doutais! s'écria Claire: dlc est
partie sans me prévenir!
— De qui parlez-vous, ma chère? demanda
la baronne qui, n'ayant pas reconnu l'écriture
de Suzanne sur l'adresse de la lettre qu'on lui
avait remise, ne s'était pas pressée de la déca-
cheter.
— De Suzanne, dont vous devez d'ailleurs
avoir aussi une lettre, car elle me dit qu'elle
vous a écrit.
— Mais c'est vrai! dit vivement la baronne:
et moi qui n'y regardais pas.
Et elle se mit à lire à son tour.
— Enfin, clic est heureuse ! continua la ba-
ronne, c'est l'essentiel pour nous ; cependant,
je dirai toujours qu'elle n'aurait pas dû nous
quitter comme elle l'a fait.
— Soyez sûre, ma mère, qu'elle a eu de bon-
nes raisons pour agir ainsi, dit Léonce? Mais
ne voulez-vous pas nous lire sa lettre? elle in-
téressera tout le monde.
Madame Granval ne demandait pas mieux,
et clic lut la lettre de Suzanne avec une émo-
tion toujours croissante, qui se communiqua
rapidement à toute l'assistance. Mademoiselle
Loubcrt elle-même ne crut pas devoiV se dis-
penser de paraître attendrie.
Quand la lecture fut terminée, tous les re-
gards se tournèrent du côté de mademoiselle
de Royan pour implorer les détails que Suzanne
l'autorisait à donner. Chacun avait un vague
instinct de sympathie pour cette noble et cou-
rageuse jeune fille, et tout le monde éprouvait
le besoin de l'alimenter par la connaissance
parfaite de toutes ses vertus.
Ce (bt un crrand bonheur pour Claire que
134
SUZANNE D*ESTOinnLLE.
d'aroir à raconter le dévoûment de son amie ,
et tout ce qu'elle en savait était si présent à sa
pensée^ qu'elle ne fut pas dans la nécessité de
rassembler ses souvenirs pour commencer son
récit.
A peine eût-elle terminé que Madame Cran-
tai, Madame Roinach et la dame de compa-
gnie de mademoiselle Loubert, pauvre fille op-
primée dontnousn'avons pas parlé, parce qu*elle
tenait une trop petite place dans le monde, ne
pouvaient retenir leurs sanglots pendant ce ré-
cit. Eléonorc qui ne trouvait pas facile d'imiter
une émotion qui avait des signes aussi visibles,
y suppléait par quelques exclamations heureu-
sement placées ; M. Verne portait sur son vi-
sage la touchante pâleur de Tattendrissement
d'un homme ferme et courageux ; Léonce, seul,
était ou paraissait être dans sa situation morale
habituelle.
— Oh ! oui ! mille fois oui , elle est excusa-
ble, s'écria madame Granval en portant à ses
lèvres le billet de Suzanne I Elle devait avant
tout achever sa noble entreprise. Mais c'est une
sainte que cette fille !
— Que de courage ! dit madame Reinach.
— > Que de résignation ! ajouta la dame de
compagnie de mademoiselle Loubert,
— Quel noble orgueil ! continua celle-ci.
— Quel dévoûment I reprit Verne.
— Mon fils, resterez-vous donc seul silen-
cieux? demanda d'un ton de surprise la ba-
ronne, après avoir attendu quelques instants
Fexclamation de Léonce.
— Tadmire comme vous, ma mère; comme
ces dames, comme Verne, mais je m'étonne
moins, parce que je vis avec mon admiration
depuis que je connais mademoiselle d'Estou-
villc. Quand elle est partie, j'ai compris d'abord
qu'elle allait accomplir quelque chose de grand
et de saint , et je me suis toujours attendu à
l'apprendre tôt ou tard ; voilà pourquoi je vous
parais froid, ma mère. J'ai partagé vos regrets
lors de ce dcpiirt, mais je n'ai jamais eu d'in-
quiétudes suc ses conséquences : son cœur ne
pouvait pas la tromper.
— Ah ! monsieur Léonce, décria mademoi-
selle de Royan, vous êtes bien digne de l'ai-
mer, car personne ne la comprend mieux que
voust le no crois presque coupable quand je
vous entends; hélas! je Tai accusée d'ingrati-
tude et d'imprudence.
— Je ne sais que ce qu'elle m*a appris, ré-
pondit Léonce on rougissant; c'est sans dovrte
pour cela que je l'ai si bien devinée.
La baronne et M. Verne échangèrent on re-
gard d'intelligence. Ëléonore le surprit au pas-
sage.
— Quel malheur, dit-elle, qu'avec dessenth
monts si élevés , elle soit dans une situation
aussi médiocre.
— Une situation aussi médiocre , Éléonore!
mais vous n'y pensez pas, repartit Léonce d'un
ton de surprise sévère. Que lui manquera-t-il
demain, quand elle aura retrouvé la noble pau-
vreté de ses derniers aïeux? Que pourra-t-clle
encore envier, quand son vieil oncle aura p(sé
ses genoux sur les tombeaux de sa famille, et
ses lèvres sur le seuil de sa maison? Une e\is»
tence médiocre! mais si un sort pareil pouvait
s'acheter, je voudrais l'acquérir au prix de tous
les trésors du monde si je les possédais!
— Cependant, mon cher Léonce , un grand
nom sans argent, dans le siècle où nous vir
vous...
— Est plus que jamais respecté, ma cousine,
parce qu'il se rapproche du peuple d'où il est
sorti, et parce qu'on lui pardonne l'inégalité de
la grandeur en faveur de l'égalité de sa misère.
Mais pourquoi cette discussion? Je suis sûr que
vous pensez comme mol, Éléonore; et je par
rierais presque que vous changeriez volontiers
votre élégant château contre la tour d'Estou-
villc , alors même qu'elle serait aussi délabrée
que mademoiselle Suzanne l'a dit à mademei-
selle de Royan.
Léonce faisait beaucoup d'honneur à sa coo-
sine, et néanmoins cellenri ne jugea pas à pro-
pos d'accepter. Elle répondit donc sèchement
qu'elle n'enviait rien à personne, et elle quitta
la salle à manger dès que le repas fol terminé,
pour se dispenser d'accompagner les autres
convives au salon , où l'on se réunissait tou-
jours pour une heure ou deux, après le déjeu-
ner. Sa dame de compagnie la suivit : c'était
l'ombre malheureuse de ce corps sans cesse in-
quiété par sa vanité.
— Suzanne ne nous donne pas son adresse
pour lui répondre, dit madame Granval; et je
le regrette, car je toqs absohimeat loi écrirt.
WZADOIB D'KTOUVlLL&
%»
— Vott» aurez cette adresse, madame la ba-
ronne, chez votre notaire, puisque c'est lui
qui a dirigé mademoiselle d'Ëstouville dans son
acquisition, dit M. Verne.
— Vous* avez raison, mon cher Verne. Eh
bien ! faites-moi le plaisir de me procurer ce ren-
seignement aujourd'hui même , avant Theure
du courrier. Je préparerai ma lettre en vous
attendant.
— Je sors donc à Tinstant même, madame.
— Et moi , je vous accompagnerai , ajouta
Léonce en se levant de table.
lis sortirent tous deux. Madame Rcinach se
retira dans son appartement; la baronne et
mademoiselle de Royan passèrent dans le sa-
lon.
Dès qu^elles y furent entrées et que madame
Granvai en eut fermé la porte derrière elle, elle
saisit brusquement les mains de Claire et elle
lui dit avec une vivacité pleine de trouble :
— Mon enfant, soyez bien franche avec moi :
pensez-vous que Suzanne ne soit pas bien of-
fensée si je lui demande sa main pour Léonce,
-~ Offensée, madame! mais je crois qu'elle
en sera touchée... fière... heureuse même, ré-
pondit Claire d'un air radieux et attendri.
— Mais nous n'avons que de la fortune à lai
offrir, reprit timidement madame Granvai.
— Vous oubliez vos vertus, madame; et ce
qui est plus étonnant, la glorieuse illustration
de votre noble mari. Ce sont des choses aux-
quelles Suzanne attachera un grand prix, j^en
suis sûre. Mais, permettez-moi cette question,
le mariage de M. Léonce avec Ëléonore?...
— Est rompu depuis hier, interrompit vive»
mont la baronne, et rompu par ma nièce eU^
même.
— Il sera bien essentiel que Suzanne le sa-
che, car autrement rien ne la déterminerait A
accepter. Sur ee point, les scrupules de sa d^
licatessc sont extrêmes.
— Oh! je le sais, ma chère Claire! Sans
cela, je n'en serais plus à lui demander de de-
venir ma fille. Léonce l'aime, continua la ba-
ronne eu baissant la voix, comme une personna
qui confie un secret.
—A mon tour, je vous répondrai : Je le sais...
je sais même antre chose, ajouta mademoiselle
de Royan avec on embarras charmant.
— SemiH^e vrai, s'écria madame Gianvall
— Je le crois, répondit Claire.
— Oh! alors, qu'ils ont été courageux tous
les deux, et qu'ils méritent bien le bonheur
qui les attend!
— Il faut que je vous soumette une idée qui
me vient à l'instant même : Si, au lieu d'écrire
à Suzanne , vous vous adressiez directement à
son oncle?
— Vous avez mille fois raison, ma chère.
— Eh bien! je vous quitte pour vous laisser
la liberté de suivre vos bonnes inspirations.
Ah! madame, que vous venez de me rendre
heureuse, et que je vous remercie!
Dès que la baronne fut seule , elle écrivit sans
avoir besoin de réfléchir à ce qu'elle avait à
dire.
Voici sa lettre ;
« Si mademoiselle d'Estouville , monsienr»
vous a parlé de toutes les personnes qui l'ai-^
ment, vous devez connaître mon nom ; Vous
savez aussi, j'en suis sûre, que monsieur votre
frère était l'ami de mon mari.
« Voilà ce qui m'enhardit, monsieur, à venir
vous demander, pour mon (ils, la main de ma-
demoiselle votre nièce. Je connais le prix du
trésor que mon cœur maternel ambitionne, et
je ne vous cacherai pas que ce serait un profond
chagrin pour moi que de ne pas l'obtenir.
« Recevez, monsieur, etc., etc. »
Madame Granvai avait trop de délicatesse et
d'élévation pour parler de la grande fortune de
son fils. Elle trouvait d'ailleurs plus sûr de
faire valoir ses droits personnels à l'affection de
mademoiselle d'Estouvillc. Elle sollicitait une
faveur, elle ne proposait pas de l'acheter.
Comme elle terminait sa lettre, Léonce ren-
tra avec M. Verne, qui rapportait l'adresse de
Suzanne.,
— Vous veneï à propos, mon fils, dit la ba-
ronne; j'ai besoin de votre approbation pour
une démarche que j'ai faite : lisez cette lettre»
et quand vous l'aurez lue, vous me direz si je
puis la faire partir.
Léonce lut, et il tomba aux genoux de la
baronne.
— Vous avez fait cela, ma mère, s'écria-l^l ;
mais vous croyez donc que c'est possible , au-
trement vous n'auriez pas voulu me jeter une
telle espérance au fond du coeur? Je l'ai toujours
repoussccy combattue çomnoc un rêve iaseaséy
IM
SUZANNE O^ESTOOVILLB.
eomme une ambition foUe. Quoi! je la reverrai!
je serai associé à sa vie , à ses pensées , à ses
actionsN £lle portera mon nom 1 elle tous ap-
pellera sa mère! elle tous consolera de tos
longs chagrins! elle illuminera tous mes pas!
Oh! c^cst trop! c^est trop! mon Dieu! je ne
mérite pas un semblable bonheur! il me sera
refusé.
— Non, mon fils, dit la baronne aTec Tauto-
rité de Tinspiration ! ce bonheur est immense ,
mais TOUS Tobtiendrez, parce que tous en êtes
digne. Apprenez de moi ce que tous seul igno-
rez; c'est qu'il n*y arien de plus noble, de
plus Traiment grand que la conduite que tous
aTez tenue depuis quelques mois. Je ne sache
pas un seuVbon sentiment au monde, une seule
résolution généreuse , un seul sacrifice surhu-
main que je n'aie surpris dans Totrc cœur pen-
dant l'époque dont je tous ai parlé. Vous pen-
siez ne remplir que vos deToirs , et tous aTez
dépassé les limites du déToâment, de l'abnéga-
tion elle-même. Voilà ce qui me rend confiante,
mon fils; ce qui m'autorise à tous dire que
votre bonheur est certain ! Si j'en doutais , je
me mettrais à genoux à l'instant même, car je
croirais que j'ai offensé Dieu.
— Gomme elle vous aimera, ma mère, reprit
Léonce en couTrant de ses baisers et de ses
larmes les mains de la baronne. Verne , elle
sera aussi Totre amie , Totre sœur ! Oh ! mon
Dieu! donnez-moi la force de supporter de
telles espérances!
— 11 ne TOUS la refusera pas, mon fils, puis-
qu'il vous avait accordé celle de les combattre
quand il vous était interdit de les écouter. Mais
calmez-TOus cependant, mon cher enfant; et
dites-moi s'il ne faut rien ajouter à cette lettre.
— Elle me semble parfaite, reprit Léonce
après aToir recommencé la lecture qu'il n'aTait
pas achcTée la première fois ; car elle est tout
ensemble digne et modeste. Maintenant, ma
mère, il faut songer à Ëléonore. Le monde sa-
vait qu'elle m'était promise ; la délicatesse exige
qu'elle soit mariée aTant même qu'on sache
mon mariage à moi.
Madame Granval regarda son fils aTec plus
d'admiration que jamais : ainsi qu'elle le lui
aTait prédit, il était aussi fidèle à lui-même dans
l'iTresse du bonheur que dans la laborieuse
tâche du déToûnio.nt
-* Vous aTez raison , mon flSs; rapparenee
même d'un tort ne doit pas peser sur un carac-
tère comme le TÔtre. Je m'occuperai dès au-
jourd'hui de TOtre cousine, et je le ferai atec
autant de sollicitude que si elle était votre sœur.
Madame d'Étoges m'aidera, j'en ai la certitude.
— Acceptez sa coopération, ma mère; mais
n'abdiquez pas tos droits à examiner ce qui
TOUS sera proposé. Madame d'Étoges est une
charmante femme sans doute; eUe a de l'esprit,
de la grâce, de la raison, il ne lui manque que
d'aimer Ëléonore assez pour s'inquiéter bcatn
coup de son bonheur. Vous seule en serez ca^
pable.
— Reposez-Tous-en sur moi, mon ami;
d'ailleurs, tous serez toujours là.
Comme la baronne prononçait ces mots, la
porte du salon s'ouvrit aTec force , et Éléonore
entra. Elle était pâle, haletante et défigurée par
la Tiolence d'une émotion telle qu'elle n'en
aTait jamais montré de semblable. Ses mains
frémissantes tenaient une lettre qu'elle jeta sur
les genoux de madame GrauTal, en lui disant:
— Voyez, ma tante, comme vos amis me
traitent.
La baronne ouvrit la lettre qu'Elépnore arait
jetée sur ses genoux, et pendant qu'elle en fai-
sait la lecture Léonce se rapproclia de sa cou-
sine avec tous les dehors du plus affectueux
intérêt.
Le visage de madame Granval, si radieux il
n'y avait que peu d'instants, s'était subitement
altéré lors de l'entrée vraiment tragique de sa
nièce, mais depuis qu'elle lisait la lettre qui
avait causé tant de colère, il redevenait plus
calme, et même on aurait pu voir, si on FeAt
regardée avec attention, qu'il lui fallait un cer«
tain effort pour ne pas sourire.
— Ma cousine, dit Léonce, si quelqu'un vous
a offensé et qu'il se dise notre ami, il ne Test
plus. Je suis sûr que ma mère ne me démen-
tira pas.
— Et vous avez raison, mon fils! Mais eal-
mez-vons, continua la baronne d'un ton pins
modéré, car elle avait prononcé ces mots avec
une certaine chaleur : calmez-vous, les choses
sont moins graves que vous ne croyez.
— Et comment voulez-vous donc qu'elles
soient, ma tante? demanda Eléonorp, toujours
aussi irritée.
SUZAMME O^SSTOUVlLLi!;.
ia7
— D*abord| ma chère, répliqua la baronne ,
la personne que tous prétendez tous avoir of-
fensée est plutôt une connaissance qu'une amie:
c*est madame d'Etoges, continua-trelle en re-
gardant Léonce, ^i semblait l'interroger des
yeux. Ensuite en quoi consiste cette offense ?
à vous croire une raison que beaucoup de jeunes
filles dcTraient avoir.
^ Léonce je tous fois juge, dit Eléonore ;
prenez ce biUet et lisez-le à haute voix
Léonce s'empressa d'obéir à sa cousine, et il
lut:
« Depuis que vous m'avez donné votre con-
fiance, ma chère belle, je n'ai pas cessé un seul
instant de penser à vous, et vous allez en avoir
la preuve,
< Vous n'êtes pas, pardonnez-moi cette flat-
terie, une jeune personne comme une autre*
Votre esprit est solide, votre raison est mûre ;
il n'y a rien de romanesque dans votre tète ,
rien de passionné dans votre cœur. Avec un
caractère si supérieur, permettez-moi de vous
dire qu'un mari jeune, aimant, serait fort mal-
heureux avec vous, et vous rendrait à son tour
fort malheureuse, j'ai donc pensé qu'un ma-
riage à la fois brillant et sensé devrait parfaite-
ment vous convenir, et je me hâte de vous en
proposer un.
fl Le vicomte de Lorry était un des meilleurs
amis de M. d'Etoges, et il est resté le mien. Il
a quarante mille livres de rente, il est gentil-
homme honoraire de la chambre du roi et il va
partout.
« 11 a soixante ans, mais il n'en parait guère
avoir que cinquante-cinq ; puis il est fort soi-
gneux de sa personne, fort actif; il n'est point
exigeant, point humoriste: c'est ce que le mon-
de appelle un homme aimable,
«ie ne sais rien de particulier sur son compte.
Il est vicomte de Lorry, personne ne le conteste,
eela doit vous suffire: vous serez donc vicom-
tesse; c'est fort joli, surtout pour une jeune
femme. A vingt ans, quoique déjà duchesse,
je regrettais de ne pas l'être.
> Adieu, ma chère belle, j'attendrai votre
réponse chez moi toute la matinée.
« Duchesse d'EtocES. »
La bonhomie de madame Granval n'avait
pas compris l'impertinente obligeance de ce
hilety et le mépris qu'il laissait percer pour le
caractère d'Eléonore, qu'il afTectait de louer .
Le naïf bon sens et la délicatesse instinctive de
Léonce, ne s'y trompèrent pas.
— Eléonore a eu tort de prendre cette afiaire
aussi vivement, dit Léonce après avoir achevé
sa lecture: mais chère mère, cette lecture ne
me donne pas une bonne opinion/ de madame
d'Etoges : la position de ma cousine n'y est
pas appréciée ce qu'elle vaut.
— Û faut que vous restiez en dehors de cette
a£EEiire, continua Léonce en s'adressant à Eléo-
nore , et que vous n'en paraissiez pas même
blessée. C'est à ma mère et à moi qu'il appar-
tient de faire sentir à madame d'Etoges que
votre position mérite mieux que l'offre qu'elle
vous fait. Nous remplirons ce devoir à l'instant
même et convenablement, soyez-en sûre.
Une demi-heure après cette conversation, la
baronne et son fils entraient dans le salon de
madame d'Etoges. Cette dernière poussa un cri
de joie en les voyant.
— Mais comme vous êtes graves, dit-eUe en
devenant. subitement sérieuse aussi. Que vous
est-il donc arrivé, mes chers amis?
— Une chose vraiment triste, madame la du-
chesse, répondit Léonce d'un ton pénétré, vous
nous avez fait de la peine, et nous n'étions pas
préparés à ce malheur.
— Je vous jure que je ne comprends pas ce
que vous voulez dire, repartit vivement la du-
chesse avec un grand air de sincérité et une
sensibilité pleine de la plus affectueuse bon-*
homie.
— Cela prouve du moins, ma chère duchesse,
reprit la baronne, que vôUs n'avez pas eu l'in-
tention de nous offenser, et nous l'espérions un
peu.
— >Vous l'espériez un peu! quelle injure!
mais de grâce, expliquez-vous vite, car il me
tarde de vous démontrer que je n'ai rien à me
reprocher.
— Parlez, mon fils, dit la baronne
— Eh bien! madame la duchesse, vous avez
écrit à ma cousine, mademoiselle Loubert, une
lettre qui contient des offres qu'elle ne peut ao-
cepter... c'est vous dire que nous ne les ju-
geons pas dignes d'elle, continua Léonce avec
une respectueuse fermeté.
— M. de Lorry est un fort galant homme, ré»
pondit la duchesse en rougissant.
ISS
SUZANlf E VBSTQWILLI.
«— Noos n*aTons mis en doute aucun de ses
mérites; mais nous ayons pensé que ma cou-
sine, avec sa grande fortune et ses avantages
personnels, devpH trouver mieux qu'un vieillard,
— Quand j'ai apoasé M. d*Êtoges , il était
plus âgé que ne Test M. de Lorry.
— Je n*en disconviens pas... mais 11 vous
apportait un des plus beaux noms de la vieille
aristocratie , et une des plus grandes fortunes
du royaume. Sans prétendre à autant d'avan-
tages pour Eléonore , nous osons penser qu'un
homme d'un âge convenable et d'une famille
marquante pourrait, sans rougir, consentir à
relever son nom à l'aide de la fortune de ma
cousine.
-^ Je suis tout-à-fait de cet avis, ajouta ma-
dame Granyal, qui avait redouté la raideur de
Léonce, mais qui commençait à se rassurer.
— J'en stiis aussi, chère tante, répondit la
duchesse d'un ton caressant; et si j'ai bonne
mémoire, c'est dans ce sens que je vous ai tou-
jours parlé. Je vous dirai même qu'avant de
proposer le vicomte de Lorry , auquel j'aurais
donné la nièce de M. d'Ëtoges , continua-t-elle
négligemment, si elle eût été moins pauvre ,
j*avais, dis-je, fait d'autres tentatives qui ne
m'ont pas réussi ; c'est alors que j'ai pensé au
vicomte , afm de donner au moins une preuve
de ma volonté d'être bonne à quelque chose.
— Mais M. de Saint-lbal, repartit Léonce?
puisque mademoiselle de Royan ne l'accepte
pas , il ne demanderait pas mieux peut-être
que d'épouser ma cousine.
— Je lui en ai dit un mot. Il m'a répondu
qu'il serait fort honoré de devenir votre cousin,
mais que le caractère positif de mademoiselle
Loubert lui faisait craindre de n'être pas heu-
reux avec elle. Il est fort romanesque, et je ne
crois pas qu'Éléonore le soit. Je chercherai en-
core.
— Ne cherchons pas, madame la duchesse,
répondit Léonce avec dignité, attendons : quand
on saura que mademoiselle Loubert a voulu re-
prendra sa liberté (Granval appuya sur ces der-
niers mots), les prétendants à sa main ne man-
queront pas, j'en suis convaincu.
— Attendre est souvent plus sage , répliqua
la duchesse , et toujours plus digne. J'espère
maintenant que votre cousine ne m'en veut pas.
— Ses dernières paroles, quand nous l'avons
quittée pour nous rendre près de vous, ont été
pour nous charger de vous remercier de votre
intérêt , et de vous dire qu'elle viendra ^oas
voir demain matin.
— Cette promesse me rassure, dit gracieuse-
ment la duchesse. A présent, mon cousin, pa^
Ions de vous. Je vous assure que mon amitié
m'en donne le droit.
— Ten suis si convaincu, répondit Léonce,
que je viendrai probablement dans très peu de
jours vous confier un secret.
— Et pourquoi pas aujourd'hui?
— Parce que je n'ai encore que des espé-
rances, et vous savez que cela ne se confie pas.
— Vous êtes bien mystérieux avec moi , lui
dit-elle d'un ton d'aimable reproche, et j'en
conclus que je vous ai dissimulé plus habile-
ment que je ne voulais, l'affection qui m'at-
tache à vous et à votre excellente mère. Enfin
quand vous jugerez à propres de me faire vos
confidences , elle seront les bien-venues.
— Oh ! nous n'en doutons pas, répondit la
baronne , et nous parions d'ici bien bcureui
des explications que vous nous avez données.
Votre amitié fait désormais partie de notre
bonheur.
— Monsieur le vicomte de Lorry, dit un d<h
mestique en ouvrant la porte du salon.
Madame d'Éloges présenta le vicomte. U
baronne et son fils , qui allaient partir , trou-
vèrent plus convenable de rester encore quel-
ques instants chez la duchesse. Ce fut Léonce
qui eut l'instinct de cette preuve de tact, et qui
lacommuniquaparun geste à sa mère.
Le vicomte se mit en train de conter des
anecdotes, il n'eût même pas besoin d'en
chercher d'inédites , puisqu'il se trouvait en
présence de deux personnes qu'il n'avait ja-
mais vues.
— H fut donc d'abord fort causant, prodigieu-
sement commnnicatif, puis tout-à-coup il de-
vint silencieux, distrait, et toute son attention
sembla absorbée par madame Granval.
Madame d'Ëtoges n'avait pas attendu la fin
de son bourdonnement pour y paraître indiiîe-
rente, et voyant que Léonce l'éooutait avec po-
litesse, elle avait commencé une conversation
particulière avec la baronne.
— Pardon, monsieur le barmi, dit le vieomte
d^ns l'einbràsvro d'une (ewèlie. Voudriez-voui
suzjC^ne d*bstouvillb.
139
me dire si madame Yotre mère n*a pas été en
prison pendant la révolution?
— Elle a été à la Force, monsieur ; c*cst même
là qu'elle a fait la connaissance de mon père.
Ils ont échappé miraculeusement tous les deux
aux massacres de septembre.
— Eh bien! monsieur, c'est à moi que lésa
confies rhomme qui les a sauvés. Je reconnais
parfaitement madame votre mère.
— Et cet homme, savez-vous qui il était, de-
manda Léonce avec une émotion impossible à
décrire?
— Je rai ignoré longtemps , mais j'ai appris
plus tard qu'il était frère du général d'Estou-
ville.
Léonce eut besoin de toute sa force d'âme ,
si éprouvée depuis quelque temps, pour se
contenir. Il se hâta de quitter le vicomte et de
faire signe à sa mère qu'ils pouvaient se re-
tirer.
Ils gagnèrent leur voiture qui les attendait
dans la cour de l'hôtel d'Étoges, et ils revinrent
chez eux sans que Léonce eût répondu à une
seule des questions que la baronne lui adres-
sait, autrement que par ces mots prononcés
d'une voix altérée par l'émotion : « Tout-à-
fheure, ma mère ! tout-à-l'heure ! »
Arrivés dans la chambre de madame Gran-
val, celle-ci lui dit :
— Parlerez-vous enfla, mon filsl
— Oui, je parlerai, ma mère! et ce sera pour
vous apprendre que l'homme qui vous a arra-
chés à la mort, mon père et vous, dans la pri-
son de la Force, était le chevalier d'Estouville,
l'oncle de Suzanne. Je lui dois la yie de ma
mère.
— Et moi Y s'écria la baronne en tombant
évanouie, je dois à sa nièce les vertus de mon
tnfanU
XLn.
Pendant les premières heures dn voyage de
Suzanne et de son oncle, celui-ci n'eut pas be-
soin de se rappeler la promesse qu'il lui avait
faite de ne pas la questionner sur le lieu où elle
le conduisait, pour rester fidèle à cet cngage-
m«mt, car l'impression toute récente de sa vi-
site à l'abbé Perrain, et le souvenir de son
dernier départ, si différent de celu^*<|uî réjouis-
sait son cftur, l'avaient jeté dans une sorte de
rêverie contemplative à laquelle Suzanne se
garda bien de Tarracher. Elle-même, d'ailleurs,
était dans une de ces situations d'esprit qu'on
voudrait éterniser, et qui se dissipeat comme
un songe à la moindre parole qui exige une ré-
ponse.
Ainsi, tandis que la voiture roulait rapide-
ment et bruyamment dans l'obscurité de la nuit,
l'oncle et la nièce se tenaient immobiles et si-
lencieux à la douce clarté de leurs pensées.
Malgré toutes les précautions que l'ingé*
nieusc jeune fille avait prises , elle n'osait pas
se flatter de tenir son oncle dans l'ignorance du
lieu 011 elle le conduisait, jusqu'à ce qu'ils fus-
sent rendus à leur destination. Elle pensait
même, et avec raison, que dès que le jour per-
mettrait de distinguer les objets , le chevalier,
dont les souvenirs ne pourraient être complète-
ment effacés par son long exàl, reconnaîtrait le
pays qu'il avait dû traverser bien souvent, et
qu'alors il lui serait bien difficile de n'avoir pas
au moins le pressentiment vague des émotions
qui l'attendaient : cette pensée était un petit re-
gret pour Suzanne.
Elle en fut délivrée dès le lever de l'aurore,
dont les premières lueurs lui montrèrent toute
la contrée enveloppée d'un brouillard épais.
Les arbres plantés au bord de la route, les mai-
sons des villages que la diligence traversait,
apparaissaient comme des fantômes dont l'œil
le plus perçant n'aurait pu distinguer la forme.
C'était surtout aux alentours de la voiture que
la brume était impénétrable aux regards, parce
que la vapeur qui s'élevait des corps de six che-
vaux haletans contribuait encore à l'épaissir.
Dès que le chevalier eut reconnu cet état de
choses, en mettant la tète à la portière, il se
retourna du côté de Suzanne , et lui dit gaie»
ment:
— Convenez, ma chère nièce, que tout vous
réussit merveilleusement bien. Je voudrais être
curieux, que cela ne me serait pas possible.
Aussi vrai que je vous aime, j'ignore si vous
me conduisez au midi ou au nord, à l'est ou à
l'ouest.
— 11 faut convenir aussi , cher oncle , que
vous y mettez une prodigieuse bonne volonté,
répondit Suzanne avec un tendre sourire.
~ Savez-vous pour()aoi?
\
140
SUZANNE D'ESTOUVILLE.
— Je m'en doute un peu.
— Voyons si vous devinez aussi bien que
vous avez Tair de le croire.
— Je pense , reprit Suzanne , que vous êtes
indifférent sur le Ûeu où je vous conduis, parce
que vous vous trouverez bien avec moi par-
tout.
— Rien n*est plus exact, ma fille, répliqua
le chevalier avec émotion. Ce sentiment a même
tant de puissance sur mon esprit, qu*il m'em-
pêche de penser que cette retraite qui sera un
bonheur pour moi sera peut-être un chagrin
pour vous. Je n'aime plus que vous au monde :
au lieu que vous, Suzanne!...
— Moi, mon oncle, j'ai d'autres affectious,
Je ne vous le cache pas : seulement je ne crois
pas, comme vous, qu'elles troubleront la satis-
faction que j'aurai de votre joie, si vous vous
trouvez bien dans le lieu où nous nous reti-
rons.
— Je vous sais capable de tout en ce genre :
ainsi, malgré le doute que je viens de vous ex-
primer, rien ne m'étonnera si je me suis trompé.
La fin de cette conversation fut semblable au
commencement, et celles qui suivirent en dif-
férèrent peu : nous nous dispenserons donc de
les rapporter.
La diligence arriva à Bayeux à l'entrée de la
nuit, et elle s'arrêta dans un faubourg où ses
bureaux étaient établis. Suzanne descendit de
voiture avec son oncle ; puis elle se fit indiquer
un hôtel, après avoir recommandé ses bagages
au conducteur.
— Maintenant , dit-elle au chevalier, quand
ils furent installés dans une chambre , voulez-
vous vous reposer ici , ou vous sentez-vous la
force de repartir à l'instant même ?
— Je veux ce que vous voudrez , mon en-
fant. Sachez seulement que je suis aussi dispos
que si je sortais de mon lit.
— Alors je vais vous quitter pour aviser à
tout. Mon absence ne sera pas longue, cher
oncle. Je vous laisse sous la garde de Snap.
Suzanne se rendit auprès du maître de l'hô-
tel qui lui apprit qu'il lui faudrait à peu près
trois heures pour se rendre à Estouville. H fit
marché aveu elle pour une voiture commode,
et il appela le cocher qui devait la conduire.
— Avez-vous été quelquefois à la tour d'Es-
toaville, demanda Suzanne à «et homme.
Le cocher répondit affirmativement.
— Eh bien! continua Suzanne, vous allez
nous y conduire sans m'adresser une seule
question en chemin. Tenez-vous prêt à partir
dans une demi-heure , et avant de venir nous
prendre, chargez sur votre voiture mes bagages
qui sont restés an bureau des messageries.
Monsieur, repritrelle, en s'adressant à Tauber-
giste, faites-nous servir là-haut un potage et
quelques fruits; c'est tout ce qu'il nous faudra,
car nous avons dîné tard.
Moins d'une heure après que ces ordres eu-
rent été donnés, une petite calèche, dure et mal
fermée, mais attelée de deux vigoureux che-
vaux et conduite par un gaillard intelligent,
entraînait rapidement Suzanne et le chevalier;
Snap courait en avant.
Le vent s'était élevé et il avait obligé le broui^
lard à se traîner sur le sol : Le ciel était donc
serein, et quelques étoiles y brillaient. Un nuage
s'étendait à l'horizon du côté de l'ouest^ et de
ses flancs sortait de moment en moment une
lueur douce, indiquant que la lune n'était pas
encore couchée.
La calèche descendait rapidement une petite
côte, laissant à droite et à gauche des maisons
groupées confusément dans la brume, lors-
qu'un murmure à la fois majestueux et mélan-
colique frappa l'oreille attentive de Suzanne.
— Le vent augmente , dit-elle d'une voix
tremblante.
— Ce n'est pas le vent que nous entendons,
ma fille ; c'est la mer, répondit le chevalier avec
tristesse.
La voiture s'arrêta.
— Sommes-nous arrivés? demanda Suzanne.
— Vous avez encore pour cinq minutes de
chemin à pied, répliqua le cocher. Moi, il faut
que je fasse un grand détour, et la route est
très mauvaise. Voilà le sentier : suivez-le, il
vous conduira à cette lumière que vous voyez
là haut.
Suzanne et son oncle mirent pied à terre. Le
cocher leur indiqua de nouveau , du bout de
son fouet , le sentier qui serpentait devant eux
et la lumière qui brillait au-dessus de leur tète.
— Ma nièce, dit le chevalier, prenez mon
bras, vous paraissez brisée de fatigue.
Suzanne avait effectivement de la |>eine à se
soutenir. Elle aurait voulu que son oncle fût
f^l.
F
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SUZANNE D'ESTOUVILLE.
141
on peu prétenp, car elle redoutait pour lui les
mies de rémotion qu'il allait nécessairement
éprouver.
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sonores de la grande salle d*Estouville n^enten-
dirent que des sanglots et des paroles entre-
coupées, tt Ils sont revenus. — Elle m'a sauvé.
f.
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SUZANNB D'ESTOUVILLE.
441
un peu prévenu , car elle redoutait pour lui les
suites de rémotfoQ qu'il allait nécessairement
éprouver.
Us marchaient lentement, quand tout à coup
le nuage qui couvrait Thorizon se déchira , et
montra, au milieu d'un cercle du plus bel azur,
le croissant brillant et doux de la lune. Sa lu-
mière éclairait un groupe d'arbres gigantesques,
au centre desquels se dressait une construction
imposante et sombre.
— Où me conduisez-TOUS , ma fille, s'écria
le chevalier?
Avant que Suzanne pût répondre, le timbre
vibrant d'une horloge mêla sa voix au murmure
de rOcéan. Neuf heures sonnaient à l'église
d^EstouviUe.
— Ah! reprit le chevalier en tombant à ge-
noux, c'est la cloche qui a tinté Tagoùie de ma
mère! (1)
•" Demain vous pourrez prier sur sa tombe,
répondit Suzanne , qui reprit subitement toute
son énergie; marchons, mon oncle! vos jours
d'exil sont passés !
M. d'Estouville se releva, et, comme il vit
que sa nièce hésitait sur le chemin qu'elle de-
vait prendre, il saisit son bras, et il Tentraina
plutôt qu'il ne la conduisit, à travers des ruines
ttdes sentiers qui se croisaient en tous sens,
jusqu'à une petite porte placée sur une des fa-
ces de la tour. Là il s'arrêta un moment pour
se recueillir , puis il souleva le loquet de cette
porte qui s'ouvrit sans difficulté.
Appuyé sur l'épaule de sa nièce, il resta
immobile sur le seuil.
Dans une grande salle voûtée et éclairée par
une petite lampe suspendue dans la cheminée,
une vieille femme et deux hommes priaient
agenouillés devant une image de la Vierge.
Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Simon
Lelierre s'était retourné , et le chevalier l'avait
reconnu.
— Mon frère ! s'écria M. d'Estouville.
— Notre maître ! répondirent Hubert et Simon .
— Mon enfant, dit l'aveugle en tendant les
bras du côté de la porte.
— Vos amis , reprit alors la douce voix de
Suzanne, qui se hâta de conduire son oncle dans
les bras de la vieille nourrice.
Pendant plus d'une demi-heure, les voûtes
f*) r ijec la gravnrt mf «eicr.
sonores de la grande salle d'Estouville n'enten-
dirent que des sanglots et des paroles entre-
coupées. « Us sont revenus. — Elle m'a sauvé.
— Je puis mourir en paix. » — Puis toutes les
voix ensemble : a Mon Dieu! soyez béni, p
M. d'Estouville ne put répondre à ces paroles
touchantes qu'en pressant sur son cœur ceux
qui les prononçaient.
— Ma fille , dit-il en se tournant du côté de
Suzanne, qui avait appuyé son ravissant visage,
encore embelli par le bonheur, sur l'épaule de
la vieille aveugle : ces hommes ont été des amis
pour nous , parce que , de tout temps , nous
avons été des frères pour eux. Quel enseigne-
ment!
— Mon enfant , dit la nourrice , conduisez
M. le comte et mademoiselle là-haut.
Le chevalier, auquel la mère Lelierre venait
de rendre le titre qui lui appartenait , offrit les
bras à l'aveugle. Hubert décrocha la lampe
suspendue dans l'intérieur de la cheminée, et
tous les cinq montèrent au premier étage de la
tour.
Là les regards de Suzanne et de son oncle
furent frappés d'un spectacle qui acheva de p^
nétrer leurs cœurs d'une admiration et d'une
reconnaissance au-dessus du pouvoir de l'ex-
pression.
Dans une pièce immense , était réuni tout le
mobilier de la tour d'Estouville tel qu'il était
en 1779.
La muraille, recouverte de vieilles tapisseries
de toutes les grandeurs et de tous les dessins,
supportait en outre une longue suite de por-
traits de famille, parmi lesquels il n'y en avait
pas un seul qui portât les marques stupides et
féroces de la rage révolutionnaire, comme cela
s'était vu dans plusieurs châteaux.
Les solives du plafond disparaissaient sous
des trophées d'armes. M. d'Estouville, en levant
les yeux vers le ciel , pouvait lire d'un seul
regard l'histoire de ses ancêtres.
Dans un coin de l'appartement, un lit im-
mense, dont les colonnes soutenaient des ri-
deaux de damas rouge, était placé dans un iso-
lement respectueux ; c'était celui où la comtesse,
mère du chevalier, avait rendu le dernier sou-
pir. Un grand coffre de fer était rangé contre la
muraille , à quelque distance.
— lci« monsieur le comte, dit Hubert en dé
m
gOZANMB D«TQDVILLB.
signant le coffre de la main , sont tous vos pa-
piers de famille, tous vos titres de noblesse.
— Le plus précieux de tous, mes amis, reprît
M. d'Eslouville, est le dévoûment que vous nous
avez montré. Il en apprendra davantage sur
notre passé, aux générations futures, que tout
ce qui est écrit là.
Les heures que Suzanne passa dans cette
pièce, car on y resta une partie de la nuit, fu-
rent délicieuses pour elle. Les plus nobles pen-
sées , les plus douces émotions remplirent tour
à tour son esprit et son cœur.
Elle demanda et clic obtint la permission de
passer la nuit dans le grand lit de son aïeule ;
et pendant que le chevalier, que nous appelle-
rons désormais le comte , redescendait avec les
deux frères Lelicrre dans la salle du rez-de-
chaussée , Suzanne s'endormait doucement au
murmure d'une ancienne ballade que lui chanta
la vieille aveugle qui voulut la veiller.
XLlll.
Pendant que Suzanne dormait sous la garde
de la vieille aveugle, qui se consolait de ne pas
la voir, en songeant aux anges du Paradis, le
comte d'Estouville passait le reste de la nuit
dans le rez-de-chaussée de la tour entre Hubert
et Simon Lelicrre.
Dès que les premières lueurs de Taurore
eurent pénétré dans la tour d'Estouville , le
comte songea à quitter ses deux compagnons.
Lui désirait être seul ; eux voulaient descendre
au village pour prévenir leurs amis, c'est-à-dire
tous les habitants.
Ils se séparèrent sous la futaie de chênes et
de marronniers ; nous voulons parler du groupe
d'arbres encore debout , car c*est ainsi qu'on
l'appelait, de même qu'on désignait encore
quelquefois les ruines sous le nom de Château.
Le comte suivit pendant quelques instants du
regard les frères Lelierre qui s'éloignaient, puis
il prit un sentier qui serpentait à travers les
décombres, et il arriva à la porte d'un petit
édifice qui se cachait entre deux murs écroulés.
C était ce qui restait de la chapelle seigneu-
riale. Un vaste caveau renfermait les tombes
de la famille d'Estou ville.
En 178if, cette chapelle portait, comme tout
le reste de la demeure, les traces de la noble
pauvreté des propriétaires. Le temps et l'ad-
versité n'avaient pas plus respecté letemple que
le manoir, l'asile des morts que celui des vi-
vants.
Quelle ne fut pas la surprise du comte, lors-
qu'il eut franchi le seuil de la chapelle, de la
trouver entièrement restaurée. Les murs n'y
gardaient aucune trace de dévastations, aucun
veijTige de cette humidité verdàtre qui est la
rouille des siècles. Des fleurs rustiques, mais
fraîches, paraient le maitre-autel; le pavé bril-
lant attestait le fréquent passage des fidèles.
Les paysans d'Estouville avaient été trop
pauvres pour relever le ch&teau , mais ils s'é-
taient trouvés assez riches pour restaurer le
lieu où ils allaient prier pour le retour de leurs
anciens bienfaiteurs.
Le comte se prosterna pendant quelques in-
stants. Est^il besoin de dire que ce ne fut pas
sur lui qu'il appela les bénédictions du ciel?
Sa prière terminée, il descendit dans le ca-
veau , se confiant à sa mémoire et à l'instinct
de son cœur pour retrouver la tombe de sa
mère.
Il n'eut besoin ni de l'une ni de l'autre : une
lampe suspendue à la voûte du souterrain y
répandait un jour religieux et doux.
La vieille aveugle avait quitté au point da
jour Suzanne endormie, et elle était venue seuk
s'agenouiller sur la tombe de la comtesse. Le
chemin qui y conduisait lui était encore plus
familier que tous les autres qui serpentaient an
travers des ruines.
Elle reconnut le pas du comte, et elle lai fît
signe de venir se prosterner auprès d'elle. Elle
l'attendait.
Aucune parole ne pourrait peindre ce qui se
passa dans le cœur de Texilé , en présence de
toutes ces preuves d'une affection sans exem-
ple dans sa délicatesse , d'un dévoûment sans
pareil dans sa grandeur. Ce respect de ses con-
citoyens pour le passé de sa famille lui parut
bien au-dessus de leur incorruptible probité. Il
comprit alors, ce qu'il s'était déjà dit, qui!
devait tous ces témoignages d'attachement et
de vénération aux vertus de ses aïeux, et, si le
souvenir de ses erreurs lui fit courber la tète ,
celui de leur vie irréprochable lui permit de la
relever, car elles lui apparurent comme wn ra-
chat aniieipé de sa coupable conduite. Cotte
femme qui l'avait nourri et dont la joie avait
SUZANNE D*E8T0UVILLE.
44t
été si grande en le revoyant, il la regardait
comme la preuve vivante du pardon et de la
bénédiction de sa mère. Ainsi les larmes de son
repentir ne pouvaient plus avoir d'amertume,
11 prit la main de. la vieille aveugle et il la
porta à ses lèvres.
— Que Dieu vous bénisse dans votre des-
cendance, ma bonne nourrice, lui dit-il.
— Mes fils n^ontpas d'enfants, répondit-elle :
leur race est finie comme la vôtre, monsieur le
comte. Que seraient devenus leurs héritiers?
— Us auraient recueilli vos exemples.
— Qu'en auraient-ils fait, reprit mélancoli-
quement la vieille aveugle? Quand le vieux
chêne tombe, si le lierre qu'il soutient ne tom-
be pas avec lui, il faut qu'il rampe sur le sol...
Il vaut donc mieux qu'il meure.
d Elle a peut-être raison , pensa le comte
avec un profond sentiment de tristesse ; il n'y a
plus de place en France pour de semblables
bommes : leur présence est un oubli du
temps. »
Le reste de la matinée s'écoula au milieu
d'émotions moins graves, mais non moins dou-
ces. Suzanne retourna à la tour avec la vieille
aveugle, le comte visita ses champs.
Quand il rentra , Suzanne lui donna d'une
main tremblante une Irvtre qu'elle avait reçue
pendant son absence : c'était celle de madame
Granval.
M. d'Eslouville se retira avec sa nièce et
quand ils furent seuls il lui remit la lettre de la
baronne.
Suzanne la lut. Son visage avait été trop
rayonnant depuis le matin pour qu'il lui fut
possible de le paraître davantage, le comte fut
donc obligé de lui demander ee qa*il devait ré-
pondre.
— Après vous , mon oncle, Us sont ce que
j*ai de plus cher au monde, dit Sntsnne en con-
fondant dans sa chaste pensée Léonce et ma-
dame Granval.
— Est-il digne de vous, ma fille?
— Il l'est de la tendresse de sa mère qui est
la plus noble des femmes!
— Cela me suffit, mon enfant; je répondrai
demain que je leur accorde le trésor qu'ils me
demandent.
— Ne vous servez pas de ce mot , mon bon
oncle, dit Suzanne en rougissant.
— H leur semblera plus clair qu'aueun au-»
tre, c'est pour cela que je l'emploierai.
Comme le comte prononçait ces mots, le bruit
d'un pas vif et léger arriva à son oreille et fit
tressaillir son cœur. Elle se retourna et vit ma-
demoiselle de Royan.
En quelques secondes, elle fut dans les bras
de Suzanne, qu'elle soutint dans les siens, car
elle sentit que son amie n'avait pas la force de
supporter tout son bonheur.
— Est-ce bien vous , Claire , dit-elle d'une
voix à peine intelligible ?
— Oui, c'est moi, mon amie, ma Suzanne ! et
je ne suis pas seule...
Mademoiselle d'Estouyille porta la vue dans
la direction du sentier, et elle aperçut madame
Granval, qui s'avançait appuyée sur le bras de
Léonce : Snap qui les avait reconnus le pre«-
mier, s'était élancé à leur rencontre, et il re*
venait pour les annoncer. Madame Granval, son
fils et mademoiselle de Royan avaient quitté
Paris peu d'heures après que la baronne eut
appris que c'était M. d'Estouvillc qui lui avait
sauvé la vie, ainsi qu'à M. Granval , avec qui
elle était alors fiancée.
Pour la première fois, le comte put trouver
une pensée consolante dans le souvenir de ses
jours d'erreur.
Sa reconnaissance avec la baronne fut tou-
chante. L'explication qui la suivit les combla
tous de bonheur.
— Madame, lui dit-il, je devais vous répondre
demain; mais j'espère que vous n'aviez pas
d'inquiétude sur ma réponse.
— Moi, J*en ai depuis que j^ai vu ces nobles
débris, dit Léonce en étendant sa main du côté
de la tour.
— 11 est certain, monsieur le baron, qu'ils me
rendent bien fier, et c'est justement pour cela
que je suis heureux de vous accorder la main
de ma nièce. Pour notre vieille grandeur, c'est
ne pas s'éteindre que de se confondre avec vo-
tre jeune et brillante illustration, c'est au con-
traire, renaître d'une manière digne d'elle .
notre passé recommence.
— Madame, reprit alors Suzanne , me per-
mettrez-vons de vous dire que je ne voudrais
pas quitter ce lieu encore ?
Ce fut Léonce qui répondit. Nous pensons
m
SUZANNE D'ESTOUVItLE.
qu'il est inutile de rapporter hs paroles : elles
furent nobles et tendres comme son cœur.
On reprit le chemin de la tour, et dans la soi-
rée, le comte «i'Esiouville raconta tout ce que
ECS anciens vassaux avaient fait pour lui. L'at-
tendrissement du jeune baron prouva qu'il était
digne d'atoir une part dans l'affectiofl de celte
poDulation.
Puis on repassa tous les éTénements qui s'é-
taient écoulés depuis quelques mois, et l'on re-
connut que b Providence conduisait toujours
bien ceux qui se confiaient aTeuglémentàelle.
Moins de trois semaines après cette heureuse
réunion, Suzanne et Léonce recevaient la béné-
diction nuptiale dans la charmante église du
village d'Estouf ille. On l'avait choisie de pré-
férence à lachapelle du chàieau , parce que celle-
ci était trop petite pour contenir tous les amis
que le comte et sa nièce avaient dans le pajs.
lladome d'Éloges voulut assister au mariage,
et elle 7 fUt aussi gracieuse que si elle y eût
contribué.
H. Verne et le comte de Saint-lbal furent les
témoins de Léonce. Tous deui aimaient made-
moiselle de Royan, mais chacun l'aimait à sa
manière : celle de M. Verne fut de comprendre
qu'il ne devait pas élever ses prétentions jus-
qu'à elle. Il était de ces êtres qui passent leur
rie à se sacriAer, et qui ne sanrairat que fan
d'un bonheur personnel s'il arrivait.
Dans le courant de l'hiver, Claire devint dooe
comtesse de Saint-lbal, et elle en fat cbarmét,
car son mari était l'ami dç Léonce.
Snap eut aussi sa récompense. Ce futluiquî
posa lorsqu'on restaura lei deux levrien de
pierre qui servaient de supporta à l'écussondc
la famille d'Estouvillc, placé au dessus de la
porte principale de ia tour.
Elêonore trouva dans sou inépuisable vanité
des adoucissements à toutes ses déceptions. Ma-
dame d'Eloges qui n'avait plus qu'cUeà marier
était devenue sa compagne iuscparable cl e)k
unit par lui (aire épouser un de ses par<;nls
éloignés qui réunissait toutes les condilionsquc
souhaitait mademoiselle Laubcrt: c'cst^-din
qu'il avait un grand nom et fort peu d'cspril.
Elle ne fut pas duchesse, mais elle fut marquisi',
et elle se flatta qu'à la cour elle aurait le pu
sur madame la baronne t^ranval.
En 1629, environ trois ans après ces évi^e-
ments, Suzanne qui avait déjà ud fils, en mit
au monde un autre. Une ordonnance rojale au-
torisa Léonce à lui Esirc prendre le nom et lu
armes d'Estouville.
Le comte ne quitta jamais la viûlle toor,
ou la famille Lelierrc continua d'habiter.
Marquis de Foudms.
ma, maître Black, capitaine d'armes à bord
de la coryette la Claymore, était assis sur l'une
des caronnades de l'aTaot , racontant ses mer-
TeOleoses campagnes de l'Inde devant un grou-
pe de nuUelots qui s'était formé autour de lui ,
quand le norice , placé en vigie SUT les barres
du petit perroquet, cria :
— Tarn .' terre / Monlagna d'Écoête !
Hailre Black interrompit son récit, se dressa
viTemest sur la caronnade et, ayant tire de la
poche de sa veste à boutons dorés une petite
longue-vue, il U dirigea vers le point indiqué
vu la vigie.
— Eb bien ! maître, le novice a-t-il dit vrai T
s'écrièrent à la fois les matelots.
en Hionneor de notre vieille Ecosse.
Millecris, mille acclamations de joie accueil-
lirent les paroles de maître Black, et l'on vitia
corvette dont les voiles, fécondées par le souffle
d'une brise légère, se dessinant en codIouts
gracieux éclairés par tes derniers rayons du
jour, relever et abaisser sa jolie poulaine,
comme si elle eût voulu elle-même saluer b
terre de la patrie.
BientAtla nuit naissante commença à brunir
la surface des eaui. Les acclamations cessèrent.
L'écho ne redit plus : MotUagnes lïÉeoKe '.
Ces montagnes chéries, dont tous tes souve-
nirs venaient de rentrer dans l'Ame de ces bra-
ves marins, avaient disparu dans l'ombre.
10
140
LE CHATEAU DES VIERGES.
Alors seulement, fls sortirent leurs hamacs des
bastingages et descendirent à Tentrepont.
A demi conehe sur le banc de quart, le jeune
Arthur NacdonaM , capitaine de la dmfmon^
aspirai\ aTcc insouciance la fumée dn tabac em-
baumé de la Harane, Il n^aTait pris aucune
part à la joie commune. Habitué depuis lon^
temps à Toir dans FOeéan son unique patrie,
la terre Tattristait. Ahl c^est qu^après trois ans
d*absence, une sœnr, ime mère ne Tattendaient
pas an rivage , les bras ouverts pour qu^il y
puisât la Tîe. C^est qu^ftucun cœur ne devaK s*é-
mouvoir ui plaisir de sa prétenee!.. n était
orphelin, seul au monde.
Posscssenr d*nn grand nom et d^ine grande
fortune , lord Macdonald aurait pu prétendre ,
sans doute , à la plus haute position sociale ;
mais, pendant le peu de temps quMl avait vécu
à la cour, il s^était prompterocnt fatigué de voir
sans cesse le vice doré en honneur , le mérite
modeste en oubli, Tégoîsme sous le masque de
Famitié, la perfidie sous des semblants d^a-
mour, et il avait ftii à son bord, préférant au
bruit du monde le vague de cette nature mys-
térieuse, au milieu des mers, qui élève et
agrandit la pensée, soit qu^elle apparaisse dans
le murmure de la brise , soit qu^elle se révèle
dans les éclats de la tempête.
C'était donc avec chagrin qu'Arthur voyait
arriver le terme de son long voyage; aussi
n*avait-il pas bougé de son banc de quart. Il
contemplait en silence le ciel bleu, parsemé
de paillettes d'argent qui, reflétées dans les on-
des , roulaient avec la vague transparente ; il
écoutait avec une sorte d'ivresse le bruissement
du sillage de sa jolie Clatfmore^ lorsque, vers le
milieu de la nuit, surpris de sentir quelques
mouvements irréguliers dans sa marche, il ten-
dit la main au vent, refléchit une minute, tour-
na la tète et aperçut derrière lui une troupe
de nuages sombres et filandreux qui semblaient
autant de spectres prêts à fondre sur la cor-
vette.
Le capitaine se leva et saisit son porte-voix.
— Tojjt le monde sur le pont, chacun à son
poste ef qu'on veille partout, s'écria-t-il ; puis,
après avoir commandé de mettre le petit hunier
aux bas ris , de tout amener , tout serrer do
rarrière, il se porta de sa personne sur Tarant
dn bâtiment.
An bout d'un quart dlienre, robscurité l'é-
pnissil à td point que l'habitude aailc guide les
> ondHols vers les cordages nécessaires à la
mamenvre ; la mer mugit, le Tent siffle horriUe-
Benl, les vagues s'amoncellent et se remplacent
avec une effrayante rapidité; un bruit soatd,
semblable à celui d'une machine qui se déu«-
qne, retentit au loin , gronde , approdie porté
sur des montagnes d'écume et presqu'au même
instant une explosion terrible lui succède. Cest
la bourrasque qui tombe à bord, se cramponne
au navire , le plonge dans l'al^me pour Tcole-
ver au-dessus de la lame et le replonger encore,
le couche sur un odté, le laisse se relever , le
ressaisit et le renverse de Fautre , comme vn
monstre se réjouit de tourmenter sa proie annt
de la dévorer.
Au milieu de ces cris furieux de l'ouragan,
de ce craquement épouvantable des mâts trem-
blants, des vergues vacillantes, la voix du capi-
taine domine encore.
— Toutes nos voiles sont-elles feiléesî dc-
mandc-t-il à l'officier de quart.
— Nous n'avons plus un pouce de to3e de*
hors, répond celui-ci.
— Et les vents se fixent-ikf
— Us continuent de sauter de FEst à rOuest.
— Oui, dit un matelot, ces coquins-là se font
la guerre, et je crois. Dieu me damne, qu'ils ont
pris pour champ de bataille le pont de la daf'
more.
— Bîa foi,. dit un autre, on n'y Toît pas plus
clair que dans l'autre monde ; la bourrasque
nous ballotte si fort que je gage que le diable
lui-même ne sait pas où nous sommes.
— Taisoz-vous, s'écrie Arthur croyant dis-
tinguer dans le lointain comme une lueur im-
perceptible Soudain un anve»-€iel de fen
sillonne l'espace et un cri à glacer d'effroi s'é-
chappe de sa poitrine : Le château des Vier-
ges ! (l ) Nous sommes sous le château des Vic^
gcs! repéta-t-il; la barre au vent! borde la
misaine! Allons leste, enfants, leste , il n'y a
pas un instant à perdre.
Il n'avait pas achevé qu^ était oMi. La eor-
(1) The tnaydên-Caitte ^ le eKdteau virginal o« I«
ehâteau dei yierçês, titaé prêt 4'Edinboin'g. et •ivm
nommé parce qu'aacieeBvaeai lc« ni» pàcice j f utiAKai
I leers fillei.
LE aiATEAU DES VIERGES.
*4pr
fettedéerivit un grand arc de cercle en chan-
geant de direction , et Ton entendit distincte-
ment à bord les brisants de la Lime qui sifflaient
sur les rescifs du château des Vierges.
ie danger passé , le capitaine fit remarquer
à tons ses matelots, au-dessus de Fécueil qu'il
lenait d'éviter si heureusement, un petit point
liiminenx , semblable à une lampe suspendue
aux voûtes du ciel. Tant que la bourrasque dura
<ms^occupa peu de cette lueur miraculeuse;
mais lorsque les vents eurent cessé leur lutte,
lorsque les ombres qui planaient sur les nuages
se forent dissipées et que la lune eut montré
de nouveau son front argenté, chacun se de-
manda si ce n'était point une vision, si le pro-
dige avait réellement existé. Quant à Arttiur,
fl savait à quoi s'en tenir; il avait vu de ses
propres yeux Fécharpe de feu et il ne pouvait
douter qu'elle n'eût été allumée sur la côte par
une main tutélaire à qui il devait le salut
de la Claymore et de son équipage.
Ao point du jour, il vint passer en vue du
château des Vierges, devant ces mêmes rochers
«ù U avait failli périr corps et biens, examina
quelque temps avec une longue-vue et sa vieille
tour et ses ruines éparses; mais n'ayant rien
aperçu qui pût lui faire deviner l'événement de
k nuit, il fit route ycrs le port
m.
A dix hemres du matin, la Claymore mouilla
sur la rade d'Edimbourg. Aussitôt Arthur fit
armer son canot et descendit à terre.
Le jeune lord était à peine entré dans son
hôtel 9 il avait à peine reçu les félicitations des
andeos serviteurs de sa famille que , brûlant
d'impatience de se rendre au château des Vier-
ges, il monta à cheval et fut en peu d'instants
hors de la ville, sur le chemin du vieux ma-
noir ou, selon l'antique tradition écossaise, les
Pietés enfermaient leurs filles avant d'aller à la
guerre. Arrivé devant un petit village , au bas
de la montagne que couronnait le château , il
mit pied à terre pour demander quelques in-
fbmiatioos.
La première maison qui s'offrit à ses regards
était située à l'entrée de la grande rue et ha-
bitée par le tailleur Hom^son, ainsi que l'ap-
prenait aux passants une immense enseigne qui
oecapait à elle seule la plus grande partie de la
façade. Il y entra , sans prendre garde à une
jeune fille qui travaillait sur le pas de la bour
tique.
— Maître ! dit-il.
— Que désire votre seigneurie? répliqua un
petit homme à la face réjouie ; voulez-vous UB
habit, un manteau, une veste brodée? Je vous
servirai aussi bien et peut-être mieux que le
premier tailleur d'Edimbourg.
— Je n'en doute pas; mais, dites-moi, habi-
te-t-il quelqu'un au château des Vierges?
— Personne... Voulez- vous permettre que je
vous prenne mesure?
— Comment, personne ! mais les ruines sont
gardées ; il y a un concierge, quelque anacho-
rète qui dessert la chapelle?
— Ah ! bien oui ! C'était bon jadis, du temps
des Pietés! Alors, il y avait un troupeau de
vierges et , probablement un saint pasteur qui
veillait sur elles; mais aujourd'hui... Je vais
vous montrer le dernier habit que j'ai fait à
monsieur le constable.
— C'est inutile.
— Comme il vous plaira.
— Connaissez-vous quelqu'un qui pourrait
me donner des informations précises sur le châ-
teau des Vierges?
— Allons, allons, fit maître Hompson, déci-
dément votre seigneurie n'est pas venue ici
pour se faire habiller. Eh bien! n'en parlons plus
et voyons ce qu'elle désire ?
— Je vous l'ai dit.
— Je le sais, je le sais ; ce sont des rensei-
gnements sur l'antique édifice que l'on aperçoit
là-haut ?
— Justement.
— Votre seigneurie veut-elle s'en rapporter
à moi?
— Je vous écoute.
~ Je lui dirai alors que le château n^est plus
qu'un monceau de pierres que les étrangers ne
viennent môme plus visiter; je me donne au
diable si nous en voyons jamais passer un seul ;
n'est-ce pas, Anna? ajouta le tailleur en se
tournant vers la jeune ouvrière qui fit un geste
anirmatif.
Pour la première fois, Arthur aperçut k
personne à qui Hompson adressait cette ques-
tion; et sa vue se troubla, un tressaillement
148
LE CHATEAU DES VIERGES.
snbit [parcourut toat son être, il demeura frappé
de surprix et d*admiration.
*- Maître Hompson, dit-il, je vous fais com-
pliment; TOUS ayez là une fille qui est, sans
eontredit , la plus jolie enûint des trois-royau-
mes.
— Ma fille! ce n'est pas ma fille!
— Tant pis pour vous, ma foi, car le père de
cet ange doit être un heureux mortel.
— Si tant est qu'on soit heureux dans Tautre
monde !
— Gomment?
— Sans doute ; elle n'a plus ni père ni mère,
n^en déplaise à votre seigneurie, elle est orphe-
line.
— Orpheline I s'écria Arthur , orpheline !
Pauvre enfant!
Ici Anna leva ses yeux noyés de larmes sur
le jeune lord , comme pour le remercier de ce
mouvement de pitié , et elle les rebaissa prçs-
qu'aussitdt sur son ouvrage.
— Au reste , reprit Hompson , il faut être
juste, c'est sage, c'est rangé, et tant que la beso-
gne ne manquera pas, ça trouvera à travailler
chez moi.
— Alors, fit Arthur, venez demain à Edim-
bourg et je vous donnerai de l'occupation pour
longtemps.
— Et votre seigneurie veut-elle bien me don-
ner son nom et son adresse?
— Lord Arthur Macdonald ; tout le monde
vous indiquera mon hôtel.
— Lord Macdonald ! s'écria Hompson un peu
décontenancé.
— Moi-même.
— Et vous me faites l'honneur de me dire,
milord, que vous daignez...
— Vous donner la fourniture de ma maison,
est-ce que cela ne vous^ convient pas?
— Bien au contraire, milord, ça me convient
tellement que je craignais d'avoir mal enten-
du. Allons, ma bonne petite Anna, ajouta-t-il,
apportez mon registre et écrivez dessus en gros
caractères le nom de sa seigneurie lord Mac-
donald.
— Permettez que je vous évite cette peine ,
dit Arthur en prenant la plume des mains trem-
blantes d'Anna ; puis, après avoir attaché quel-
ques instants ses regards sur Tmléressante
jeune fille, il inscrivit son nom à la suite des
pratiques du maître tailkur et quitta la mai-
son.
IV.
Distrait, rêveur , le capitaine de la Ckt^more
monta lentement la colline, arriva au sommet,
visita les ruines du château et se«retrouva bien-
tôt, sans y songer à cent pas de la boutique de
maître Hompson. Il n'avait rien vu dans sa
course ; l'image d'Anna s'était placée constam-
ment entre lui et les objets qu'il était venueur
miner.
Ce regard si expressif de reconnaissance
qu'elle avait levé sur lui pour un mot, un seul
mot d'intérêt, il l'avait retrouvé partout avec sa
douceur inefTable et sa puissance magique. Il
la revoyait maintenant dans cette même boa-
tique , assise à la même place , et il demearsit
immobile ne pouvant se lasser de l'adnûrer.
Dans un mouvement que fit la jeune ouvrière,
elle l'aperçut ; ses yeux rencontrèrent les siens,
elle rougit, les baissa et ne les releva plus.
A la nuit tombante, Arthur se ressouvint da
motif qui l'avait conduit au château des Vier-
ges, se reprocha sa faiblesse, s'en voulut à lui-
même d^avoir si mal rempli sa mission et réso-
lut de l'accomplir, dès le lendemain, sans s'ar-
rêter au village d'Anna. Pour mieux s'afifermir
dans ce projet, il se rendit à la taverne des
Trois Ancres^ceriBLÏn qu'il était d'y rencontrer les
braves matelots, compagnons de ses courses
qui, comme lui, devaient la vie au phare mys-
térieux apparu sur la côte.
Ils étaient en effet réunis et en compagnie
d'une foule de leurs compatriotes. Le sujet de
la conversation était précisément l'événement
de la nuit, et l'arrivée du capitaine ne fit qae
lui donner un plus haut degré d'intérêt. Cha-
cun disait son mot. L^un voulait que ce fût un
prodige en faveur de la Claymùre^ l'autre une
étincelle perdue de l'électricité. Celui-ci pré-
tendait que l'on voyait quelquefois, pendant les
orages, surgir des feux de la terre ; celui-là au
contraire prétendait que cela n'était Jamais arri-
vé. De suppositions en suppositions, on en vint
à des contes de fantômes, d'esprits aux chcveai
enflammés,eton allailpeut-être ressusciter toutes
les vierges qui avaient jadis habité le château,
lorsqu'un montagnard prit la parole et soutint
que, toutes les nuits, une sylphide , une dame
LE CHATEAU DES VIERGES.
149
blanche se promenait un fanal à la main , sur
les créneaux dentelés de la tour, qu'il l'avait vue
plusieurs fois , que beaucoup d'habitants des
montagnes l'avaient vue comme lui , et que si
ce n'était la frayeur qu'elle leur inspirait à tous,
ils se seraient approchés davantage. En ce mo-
ment entra un vieux patron pécheur dont le té-
moignage vint corroborer l'assertion du mon-
tagnard. Lui aussi , affirma-t-il, un soir qu'il
péchait le long des rochers de la côte, avait vu
au-dessus de son bateau , non seulement la pe-
tite lumière, mais encore la grande robe blan-
che de la sylphide.
La cloche du couvre-feu coupa court à la
conversation et tous ces brayes gens se retirè-
rent. Lord Macdonald ne les suivit pas. L'esprit
préoccupé de ce qu'il avait entendu , il dirigea
ses pas vers la montagne et , au bout de deux
heures, ceux-là même qu'il venait de quitter,
auraient pu le prendre à son tour pour un spec-
tre errant parmi les débris renversés du châ-
teau des Vierges.
V.
Apres avoir fouillé les vestiges de l'antique
manoir, sans avoir rien découvert , lord Mac-
donald s'assit sur un fragment de rocher d'où
il embrassait la mer dans sa vaste étendue. Là,
les coudes appuyés sur ses genoux, la tète po-
sée sur ses mains et les yeux tournés sans cesse
vers les rescifs oiî, la veille, la CUtymore se se-
rait infailliblement perdue sans un secours pro-
videntiel , il cberchait à rappeler à son souve-
nir tout ce qu'il avait entendu dire de l'être
fantastique qui visitait chaque nuit ces lieux
abandonnés, lorsqu'un bruit semblable au frô-
lement d'une robe ayant attiré son attention, il
aperçut comme une ombre blanche et légère
qui se glissait le long des murailles vermoulues
de l'ancienne enceinte du château.
Se leyer, s'élancer à la poursuite de cette ap-
parition singulière , ne fut pour Arthur que
Taflaire d^une seconde. Déjà il approchait, déjà
fl distinguait une forme humaine qu'il espérait
atteindre au bas d'une petite éminence qu'elle
avait franchie avec la rapidité d'un trait, quand
tout à coup elle s'évanouit.
Surpris au delà de toute expression, mais
assuré pourtant de ne pas être le jouet d'une
vision, certain d'avoir vu et bien vu quelqu'un
traverser ces ruines solitaires, et désireux plus
que jamais d'éclaircir cet étrange mystère , le
jeune homme se cacha dans Tun des angles
d'une tour qui dominait la mer et ne bougea
plus.
11 y était à peine qu'au sommet de cette tour
apparut nue femme couverte d'un long voile
blanc. D'abord elle resta inanimée comme une
statue sur ce haut piédestal ; puis elle détacha
sa ceinture , l'agita au-dessus de sa tète pour
bien s'assurer que le vent en chassait les extré-
mités vers le large , envoya avec la main plu-
sieurs baisers à la vague comme si elle lui di-
sait adieu, et disparut de nouveau.
Arthur tressaillit. Tant qu'il avait pu douter
de l'exactitude des faits racontés à la taverne
des Trois Ancres^ il s'était trouvé fort et coura-
geux, mais une fois qu'il lui fut démontré que
rien n'avait été exagéré, que tout était vrai, sa
résolution s'ébranla, ses forces s'afTaiblirentet,
malgré lui , il se sentit pris d'une telle sorta
d'effroi qu'il se colla pour ainsi dire aux murs
de la tour. Bientôt la femme voilée passa à ses
côtés, presqu'à le toucher, et il la laissa passer
sans étendre le bras pour la saisir, sans son-
ger à s'élancer après elle, se bornant seule»
ment à la suivre des yeux.
Cependant celle-ci ne sortit pas des ruines.
Revenue au pied de la petite éminence dont
nous avons parlé, elle s'agenouilla devant une
large pierre et se mit à prier.
Alors, Arthur, honteux de sa faiblesse, quitta
sa retraite, approcha sans bruit ; mais au moment
où il allait se montrer, un sentiment indéfinis-
sable de crainte et de respect l'arrêta... Oh ! c'est
que là, près de lui, il n'y avait plus ni fée, ni
génie, ni sylphide , ni aucun de ces êtres surna-
turels , enfantés par la superstitieuse imagina-
tion des montagnards écossais , il y avait réel-
lement une femme, une jeune et sainte femme
qui , le front courbé sur des débris et le sein
doucement agité , priait avec toute la ferveur
d*un ange... et il demeurait debout, immobile,
osant à peine respirer de peur de troubler sa
prière !
Tout-à-coup la Jeune femme lève h tôte,
écarte son voile , rejette ses longs cheveux en
arrière et Arthur reconnaît... l'ouvricfc de maî-
tre Hompson.
150
LE CHATEAU DES VIERGES.
— Anna! s'écria-t-il.
Etonnée, tremblante, éperdae, la jeune fille
^ut fuir.
11 la retint.
— Oh ! reste et ne crains rien, lui dit-il avec
«n son de voix qui trahit Témotion de son cœur.
— Vous, ici, répond Anna, encore toute ef-
fravée de la soudaine apparition d'Arthur, vous
au château des Vierges, à cette heure!
— C'est Tinstinct de mon âme qui m*y a con-
duit, puisque nous sommes réunis; mais, toi*
même, dis, quel motif si puissant peut f amener
la nuit dans cette solitude ?
•— Je vais vous le dire, milord, et après vous
aurez pitié de moi, n*est-ce pas? Vous me lais^
ferez ;scule accomplir un devoir sacré?
— Un devoir ! et lequel, mon Dieu ?
— Celui de prier sur la tombe de ma mère.
-* Ta mère est là, dis-tu, là, sous cette pier-
re... Oh I viens , jeune fiile , viens , prions en-
semble.
— Vous! milord 1 vous! à genoux devant ce
tombeau! Oh ! je n*ai plus peur maintenant!
Arthur gardai silence pendant quelques
instants afin de se remettre; puis prenant les
nains de la jeune ouvrière et les serrant dans
les siennes, il lui dit avec Tacœntdu plus tou-
chaot intérêt :
-* Ecoute, Anna, je suis un de ces hommes
qui ont une foi profonde dans les desseins de
la providence ; si je suis allé ce matin chez
maître Hompson, si je suis venu cette nuit au
milieu de ces décombres, c'est que Dieu a vou-
lu me conduire vers toi pour être ton protec-
teur, ton ami» ton frère as-tu la même
croyance.
— Milord !
— Oh ! non, tu ne l'as pas cette croyance l
si tu l'avais, tu m'aurais déjà confié les secrets
de ton cœur, tu m'aurais appris qui tu es.
, — Maître Hompson vous l'a dit, milord, je
suis orpheline; une affreuse catastrophe m'a
ravi le même jour, et mon père, et ma mère.
— Pauvre infortunée ! nous avons une des-
tinée commune, car je suis oophelin aussi, moi !
oh l parle, je t'écoute avec un cœur pour sen-
tir et des yeux pour pleurer.
— Mon père, dit Anna d'une voix émue,
était un capitaine armateur d'Edimbourg, 11 y
a un an, il revenait du Cap ayant à bord toute
sa fortune ; c'était sa dernière course. Ma mère
et moi nous étions venues au château des Vier-
ges pour tâcher de découvrir au loin son bâ-
timent. Déjà nous l'avions aperçu, nous lui
faisions des signaux, nous lui montrions le
port et nous nous attendions à l'y voir entrer;
vain espoir ! le vent se leva et le contraignit à
reprendre le large, la nuit survint ; avec eïe
une tempête affreuse et, malgré cela, nous res-
tâmes au château dans l'espérance de rcToir
plus tôt le lendemain le navire de mon père...
Hélas nous n'en revîmes que les débris: poussé
sur cette côte funeste, au milieu de robscorlté,
il s'y était perdu!... Ma mère pâle, défaite,
contemplait avec un sourire de désespoir les
planches éparses que les flots emportaient et
rapportaient tour à tour, quand un cadavre
vint heurter contre les rochers... à sa vue, nous
poussâmes un cri et nous tombâmes à genoux,
le visage caché dans le sein l'une de l'autre, car
ce cadavre, milord, nous l'avions reconnu, c'était
celui de mon père I... Moi, pauvre enfant, ou-
bliant l'excès de ma douleur , je cherchais à
consoler ma mère ; je lui disais : ma mère ! ma
bonne mère ! revenez à vous... et je soulevai
sa tète, elle était décomposée!... Je portai la
main à son cœur ; il ne battait plus !... Ma mère!
mon dieu ! milord !... elle était morte morte
dans mes bras !!!
— Et toi, malheureuse enfant ! que devins-
tu? dit Arthur après un long silence.
— Hélas ! reprit la jeune fille toute en larmes,
j'appelai, je criai pitié ! secours ! et personne
n'ayant répondu, je tombai moi-même sans
connaissance auprès de ma mère... dcui jours
après, seulement, j'appris de maître Hompson
que j'avais été transportée chez lui par quelques
paysans de la montagne qui avaient rendu les
derniers devoirs à celle que la mort m'avait si
cruellement enlevée... C'est là qu'elle repose,
milord, c'est là qu'elle m'a entendu faire un
vœu que j'aurai le courage d'accomplir tant
qu'il y aura une goutte de sang dans mon cœur:
celui de venir chaque nuit prier sur sa tombe
et, quand le vent siffle, quand la tempête gronde
de placer un petit fanal, au sommet de la tour,
afin d'empêcher, s'il est possible, nos malheu-
reux marins d'approcher dcsrescifs.
A ces mots le capitaine de la Claymore sen-
tît son cœur bondir dans sa poitrine. 11 était
LB CHATEAU DES VICRGCS
151
prêt à serrer Anna dans ses bras, en rappelant
ion ange sauveur ; mais il se retint.
— Ainsi hier, poursuivit l'ouvrière de maî-
tre Rompsori, il m*a semblé entendre le sillage
d*un navire et, eomme la nuit était bien sombre,
de crainte que ma petite lumière ne fût pas aper-
çue, j'ai brûlé mon voile.
— Et SCS cendres ! ses cendres ! où sont-elles.!
s'écria Arthur transporté, hors de lui; le vent
les a emportées, n'est ce pas ? et moi je les paie-
rais de toute ma fortune... Ecoute, jeune fille,
cent cinquante hommes, braves gens «doivent
la vie à ton généreux courage, à ta touchante
piété filiale : dis ce qui peut sur la terre payer
ce bienfait, cherches, c'est à toi.
— Que dites vous ! se peut-il mon Dieu ! an
moyen de ce voile enflammé, j'aurais réussi
à avertir un navire des dangers de la côte !
— Et ce navire qui, sans toi, se serait brisé
sur les rochers comme celui de ton malheu-
reux père, c'est le mien ! Les matelots qui le
montaient, ce sont mes matelots, c'est ma fa-
mille à moi ! Comprends-tu maintenant pour-
quoi je suis venu cette nuit au château des
vierges ?
— Quoi! milord ! il se pourrait...
— Anna ! ma fortune est à toi; disposes-en;
que veux-tu? que désires-tu ?
— Si vous croyez me devoir quelque recon-
naissance, ne songez pas à moi, milord; il y a
des veuves, des orphelins, à qui la mer a tout
ravi; cherchez les, faites leur quelque bien; je
«erai heureuse.
— Ne pouvons-nous donc les chercher en-
semble, et, ensemble, les secourir: dis, Anna!
— Milord !
— Fille de marin refuseras-tu d'unir ton sort
à celui d'un marin qui t'aime avec idolâtrie et
qui te conjure à genoux d'accepter tout ce que
tu lui as courageusement oonservé... Anna! à
toi mon nom, mon âme, ma vie !
— Vous oubliez, milord, que je ne suis qu*nne
pauvre fille.
— Tu es un ange. Avant de t'avoir retrouvée
dans les mines de ce château, j'avais déjà puisé
^s tes regards eomme une révélation du bon-
iieur: Je t'aimais; juges maintenant tout ce
que j'ai dû éprouver de ravissement, de joie
délirante, en apprenant que cet amour s'adres-
ttit à celle qui m'a sauvé... Anna! je t'aime ;
oh ! je t'aime de toutes les forces de mon âme!
— Assez, milord... Je ne puis être à vous.
— Que dis-tu !
— Non, non, c'est impossible I
—Impossible ! oh ! tu ne m'aime« pas.
— 11 y a entre nou<i une barrière infranchis»
sable, du Anna avec un trouble qu'elle s'effor^
çait de cacher.
— Au nom du ciel, cxpliques-toi ?
— J'ai fait vœu à la vierge de consacrer mes
jours à préserver des abords de cette côte nos
malheureux marins ; ce vœu m'est aujourd'hui
plus cher, plus sacré que jamais puisqu'il vous
a sauvé la vie;... je ne le trahirai pas.
— Ce vœu est sans force, sans valeur, si tu
es & moi.
— Mais, pour être à vous, Arthur, ne faut-il
pas, au pied des autels, faire aussi un vœu,
prononcer un serment?
— Eh bien !
— Je ne le puis, sans être parjure Tap*
partlcns à la Vierge.
— Tu veux donc me désespérer !
— Je lui appartiens, mon ami, par un vœu
solennel, prononcé sur la tombe de ma mère
et dont personne au monde ne peut me rele-
ver,
— Excepté moi qui t'en relèverai dès de-
main, s'écria Arthur comme si une inspiration
du ciel était descendue tOttt-à«coup dans son
âme ; oui, Anna, si Dieu t'a donné cette sainte
pensée de vouer ta vie aux infortunés, entraî-
nés vers ces parages, il me donne à moi le
moyen de te rendre au bonheur. Adieu donc,
Anna, à demain !
— Mais quel est votre dessein !
— Tu le sauras demain, adieu!
Et le jeune homme disparut,
La jeune fille , toute heureuse de se sen-
tir battre le cœur d'espérance et d'amour, passa
le reste de la nuit À prier au tombeau de sa
mère.
VI.
La lendemain, au moment où la lune se le-
vait calme et silencieuse, le capitaine de la
Claymore^ suivi de tout son équipage, s'arrêta
devant la maison du tailleur Horapson et trouvai,
sur le pas de la boutique, la jeune ouvrière qw
travaillait encore.
I8t
LE CHATEAU DES VIERGES.
-* Anna, lui dit-il, le contrat qui nous lie
Tun à Tautrc, est écrit sur la tombe de ta mère ;
ce contrat n'annule point, il éternise au con-
traire le vœu touchant uuquel moi et tous ces
braves gens nous devons rexistence ; Viens le
lire, tu en jugeras par toi même,
Et la jeune ouvrière, entourée de tous les
matelots de la Claymore, se laissa conduire au
château des Vierges, jusque à la petite émi-
nence au bas de laquelle étaient ensevelis les
restes de sa mère.
Là s'élevait une immense croix de signaux,
surmontée d'un phare qui éclairait toute la côte.
A cette vue, Anna se prosterna sur la pierre et
y lut d'une voix tremblante, l'inscription suw
vante:
Ici repose l'épouse d'un marin infortuné.
Puisse ce phare élevé sur sa tombe toujours pro»
téger le navigateur contre la tempête : <fest U
vceu de sa fille, Lady Anna Macdonald !
— Macdonald! c'est mon nom à moi, dit
Arthur, faudra-t-il l'effacer?
— Oh ! non, s'écria la jeune fille en lui tcn*
dant la main ; à toi, à toi, maintenant et tou*
jours.
C. Lalndet de Là Lokdf^
Bibliothécaire.
Le Tombeau d*one Jenne Fille!
hê mtmi» U postMft Utti 1« eonnaitre;
Si asi j« Tai ooum, jt reste Id-bas à la pleorvr,
PÉTRAaQM.
Kn silence descend le voile de la nnit .
Tont se tait, on n^entend que Tinsensible bruit
De la feuiUe qui yole et tombe «
St moi dont est fini le rêTe de bonbeor ,
Moi , dont l'âme s'effeuiUe au vent de la doulear.
Je viens pleorer sur une tombe !
Ici dort, attendant l'heure du dernier Jour,
L'ange venu d'en haut pour ouvrir à l'amour
Mon âme et mon cœur vierge encore ;
Belle, heniense, adorée, et mourir à seize ans!...
Fleurs, qui peut être aussi ne verrez qu'un printemps.
Jeunes filles , pries pour Laure !
Roulé dans ma douleur comme dans un linceul ,
LoDgtempsJ*errai8an8elle,etmoa cœur toujours seul
N'a trouvé que peine et misère ;
Du bonheur ici-bas J'ai vu les favoris «
Mais k tous leurs palais , â l'or de leurs lambris ,
Je préfère cette humble pierre!
Id Je puis du mofais pleurer en liberté;
Déposant le fardeau de ma feinte galté*
Je m'abandonne à ma tristeiae
Sans qu'une voix railleuse insulte à mon malhenr
En me Jetant ces mots qui me brisent le cœur :
« Chante et partage notre ivresse I »
Ici , ces pâles fleurs où le soir Je m'assieds ,
Et l'onde qui , sans bruit , se déroule à mes pieds.
Le vent qui fait ftémir la branche :
Tout est triste avec moi , tout se plaint et gémît ,
Tout, Jusqu'au saule vert dont le front se flétrit.
Et lentement sur moi se penche !
Id , quand J'ai prié , J'ai foi dans l'avenir :
De mon premier amour le diaste souvenir
Me réchauffe de sa flamme ;
Une sainte croyance adoudt mes douleurs ,
J'espère la revoir en des mondes meiUeun,
Et Je dis tout bas dans mon âme :
« Lorsque J'aurai vidé cette coupe de fiel «
» O ma Laure , pauvre ange , à mes baisers ravie,
> Je te retrou?erai dans la sainte patrie :
» Pour moi, sans ton amour, où donc serait le del?i
Amable Liaa»,
u:iE demie
fieue il peu
près de la
Loire, sur
la gauche ,
cnirc Am-
boisc et
Chaumont,
et proche
d'un villagu
qui épar-
pille SCS
maisons
parmi les
prés et les
taillis, ti'é-
Icre Dp'ch&leau connu dans le pays sous le
nom de Roche -Blanche,
Ce chlteau, rmigré son nom, qui pourrait
Un croire à une origine féodale, est bien !e
plus honnête, le plus patriarcal et le plus mo-
dfste de tous ceai qui mirent leurs loits et leurs
lourelles dant les eaux aonchalanles du fleuve.
Au contraire de ses voisins d'Amboise, de Bnry,
de Chaumont, d'Ouzain, de Cbenonceaui, de-
bouts ou renversés, Roebe-Blanche n*avajt pas
d'histoire, et le plus habile chroniqueur eût été
fort en peine d'en recueillir, dans le pays, au-
cune tradition qui le concernât. On savait seu-
lement qu'au lieu où on le bAtit, vers le milieu
du dix-huitième siècle, s'élevait une haute tour
qui avait appartenu jadis aux comtes de Blois,
et qui, abandonnée, s'était, une nuit, écroulée
sous l'effort des orages et du temps.
Roche-Blanche était, depuis une centaine
d'années à peu près, le patrimoine d'une famille
de gentilshommes tourangeaux qui avaient
échappé, sans quitter le pays , à tous les dé-
sastres de Ib terreur. En ce temps-là, cette fa-
mille se composait d'une femme et de trois en-
fants, deux filles et ia garçon ; paisibles et re-
tirés dans leur château, comme une couvée de
fauvettes dans un buisson, l'ouragan avait passé
par-dessus leurs têtes sans les atteindre. Les
filles avaient grandi et s'étaient mariées i des
propriétaires voisins; le petit garçon était de-
«54
BERTHE m 6AILLI»0IITAra.
Tenu le maître, et rien n*aTalt été chan^ dans
les mœurs de la colonie. ^
Le château se composait d*an eorpanie-logis
élevé d*un étage sur le rei-de-chauaée. Une es-
pèce de terrassa /qui régnait tout antoor des
kâtinients , les séimait d^one pelouse plantée
d*ormeaux , ie trembles et de peupliers , à la-
quelle on deseendait par un escalier haut de
trois ou quatre marches. Cette pelouse, légèro-
Bent inclinée yers la Loire, unissait le château
à un parc de cent arpents , dont les derniers
artNTCs trempaient leurs pieds dans Teau.
De ce côté-là , le regard suivait U cours dn
fleuve, dont les méandres se tordaient comme
une couleuvre d^argent parmi les prés. Dix clo-
chers pointus piquaient cet Océan de verdure
de leurs flèches blondes, et la campagne dis-
paraissait à llioriion dans une atmosphère
rayonnante dont Téclat noyait les contours du
paysage. Du côté du ihidi, la liiçade de Roche-
Blanche dominait un plateau où la charme tra-
çait de grands sillons, et que fermait une celiH
ture de forêts. Par une échappée, on distinguait
BU loin la vallée du Cher, baignée d'une lumiè*
re fauve, et des groupes de maisons semées sur
les coteaux.
Les domaines delà Roche-Blanche couvraient
ce plateau et gagnaient la forêt, qui relevait de
la couronne et dont les ombrages profonds im-
primaient à tous ces champs paisibles un cer-
tain caractère de grandeur et de majesté. Si
tout souriait du côté de la Loire, Teau, le ciel,
les villages , la campagne , les oseraies et les
saules éparpillés sur les rives, les immenses
prairies coupées de ruisseaux, et les fermes
tournant vers le soleil leurs fenêtres confiantes,
tout était sauvage et mélancolique du côté du
plateau. Une sorte de solennité planait sur cette
vaste étendue de terres brunes encadrées fière-
ment par un rempart de vieux arbres. Là-bas,
les bateaux voyageurs fouettaient le flot de leurs
roues infatigables ; les laveuses du hameau je-
taient au vent leurs chansons ; les enfants se
poursuivaient sur les bancs de sable ; de lour-
des voitures passaient sur les antiques levées
de la Loire , mille bruits montaient de la terre
au ciel. Ici le silence dormait sur la campagne;
Touîe ne percevait pas d'autre son que le beu-
glement lointain de quelques vaches ruminant
dans rherbe , le chant de Tallouette suspendu
dans Fespace et la voix du berger qui excitait
les chiens à la vigilance.
Un peintre eut peut-être, et longtemps, pro-
mené sa vue SOT tes bords du fleuve inondé et
lumière et l'horizon incertain ; un poète se fttt
arrêté au bord du plateau, dont la sereine et
douce majesté semblait inviter aux rèveoMs
méditationa.
Tout à rextrémtté du pUtean et presque à la
lisière des forêts, on voyait un amas irrégolier
de bâtiments couverts d*ardotses ou de ehnoBe.
Aneentre, s*élevait un grand eorps-de^logîs
percé de nombreuses fenêtres et tapissé de vi-
gne vierge ; une vaste cour rentoorait de ses
hautes murailles, contre lesquelles a*adossaîeat
les toits de plusieurs hangars.
Cétait la ferme et les bAtimeiils d*exploitnlîoB
du domaine de Roche-Bfamdie.
Au moment on oonraenee eette histoire , le
mois de septembre touchait à sa fin. Le soleil,
qui s'inclinait à rhorizon, inondait le i^aleau de
ses rayons obliques et faisait étmceler, comme
des rubans d*ader, les filets d'eau que les ploies
avaient laissés dans les sillons ; une légère va-
peur dorée par la clarté ardente du soir flottait
sur les champs humides. La ceinture des bois,
qui s'étendait derrière la ferme, prise en écharpe
par la lumière, noyait dans l'ombre une partie
de ses masses profondes , tandis que d'autres
se baignaient dans une atmosphère de feu ; des
rayons égarés dans l'épaisseur de la forêt rico-
chaient comme des flèches d'or d'arbre en arbre
et couvraient d'étincelles la masse obscure des
vieux chênes. Aux endroits où des clairières
brisaient le rempart mouvant du feuillage , de
larges bandes lumineuses zébraient le sol et
faisaient luire, ainsi que des colonnes d'argent,
le tronc poli des bouleaux. La clarté rouge s'ac-
crochait aux branches, glissait sur l'écorce, scin-
tillait parmi les feuilles, traversait les buissons
et faisait ramper mille serpents de feu dans
l'ombre du bois.
Mais, tandis que l'ombre s'épaississait à la li-
sière de la forêt. Ut plaine embrasée aux rayons
du soleil couchant exhalait cette vapeur tiède
qui monte des sillons fraîchement ouverts.
La journée avait été belle , la soirée venait
calme. Derrière les campagnes voilées de bru-
mes, où la Loire indolente fuyait sous an ri-
deau de peupliers, une zone écarlate indiquait
BERTHE DE G AILLE-FONTAINE. i SS
h place où le soleil allait t^enfouir, comme un de labeur déliaient les bœufs pour les mener à
roi dans la pourpre. De petits nuages roses par- TabreuToir.
lissaient dans le ciel où le Tent les emportait , Le fermier adressait uû mot , un ordre , un
semblables à des cygnes voyageurs. Comme une ayertissement à tous ceux qui passaient près
respiration mystérieuse, la brise qui vient avec de lui, et rien de ce qu'on faisait ne lui échap-
Ic crépuscule <^^itait les arbres frissonnants et pait. Un grand mâtin, de forte race, le nez au
disait pleuvoir dans les champs des tourbillons vent et la queue frétillante, assis auprès de son
de feuilles jaunes détachées de la forêt déjà I maître, semblait prendre sa part de ce spectao-
rooillée parTautomne. | le. Parfois il se levait brusquement et courait
L'heure du travail était passée ; une agitation ' en aboyant au-devant des attelages , piétinait
pleine d'ordre et de sérénité remplissait la fer-
me et le plateau.
autour des conducteurs, sautait joyeusement an
cou des chevaux, flairait les jougs, les charrues.
Derant la grande porte ouverte de la cour, ' |es herses , et revenait plus vite qu'il n'était
an homme se tenait assis sur un banc de pier- parti se rouler sous les mains caressantes du
re, couvrant hi plaine d'un regard tranquille fermier. Le brave chien saluait à ses vieux amis
et dooi. Cet homme, vêtu d'un sarreau de toile qui travaillaient le jour et qu'il gardait la nuit.
grise et d'un pantalon de gros velours, pouvait La cour éuit comme une ruche à laquelle re-
aToir cinquante ans, bien qu'il ne parût pas en tournent les essaims; une confusion pittoresque
atoir plus de quarante. Il tenait à la main un çt paisible dans son désordre l'emplissait de tu-
fort bâton de coudrier, sur lequel il appuyait son nmite et de bruit ; les chariots disparaissaient
luge menton, tandis qu'il contemplait d'un œil gous les hangars, les bœufs allaient d'eux-mêmes
tranquille le speetade imposant que présente la se ranger au râtelier où les attendait la proven-
eampagne à U chute du jour. | jc , les brebis bêlaient aux portes des étables ;
Mais la beauté de ce spectacle, l'un des plus les chevaux qu'on détachait des brancards se-
soperbes que la nature nous prodigue, n'occu- couaicnt leurs harnais, des myriades de poules
pait pas la pensée de ce laboureur, trop accou- et de poussins caquettaîent autour d'une fille
tnmé à le voir pour y prêter la moindre atten- en jupon rouge qui répandait l'orge et le mil i
tion. Il suivait d'un regard attentif le mouve- pleine main , et l'on voyait aux abords d'une
ment de la ferme, et veillait à ce que tout fAt mare ménagée dans un coin une troupe de ca-
«n ordre et selon qu'il l'avait ordonné. ' ^ards qui barbotaient après être revenus en file
Les grands bœufe revenaient des champs , ^e la picorée.
Wnant raraire (Tun pas taurd et paisible ; les ^^^j^^ ^^^ ^^ ^^^„j ^^.^^ ,^3 ^^j^^
«roope«ii rentraient des pacages, guid^ par ^^ ^^ j^^^ ^U^^jç^^ ^j menaient, tous occupé»,
les chiens qni pressaient leur marche. On es • .^u, ç^n^ qui portaient aux vaches lai-
wyait sortir lentenK»tde la forét^ dont es h- ^j^^ j^^^ proTisions d'herbes.
tBXi profondes traçaient un arc de cercle an- „ . ^ . . r j j
tow dn phtcan et 'courir ters les étaWes. Des , P» « »r«»»' f» ^^ ^ profondeur de.
coteaux Toisins descendaient de lourds chariots »»» ^J»"^,!* ^f^'l touchait presque à la ferme,
«outchansés de raisins, et les vignerons, la «° entendit retenUrto aboiement» d un chien,
botte sur rénaole et la Mme à la main reat- un coup de fusil partU au même ln8tan^ et un
«TO sur I «panle et la seipe 4 la ™"n. ^^ cheyreuil sortant comme une flèche du miUea
gMient la ferme ou les attendait le sommed. , . . . . „. , .^„k^.
Ce monvemeot et eetteagitation qui suivent J*:? "Ï^,T"* "Jî STktntn^^
kitnvanx rustiqne» et^ert le npos * 'ï"i^^f '■*,«•"• Vi«îrl^^
««ntp|,in.d^onle;lW«.ltiv«ten««iD. que de blanc te smwt et lauU .ur la hête
iUknt joyeux comme des hommes qui ont , P"**"*"** ^^"^ •" '^•
WipB leur tiw;he et gagné vaUlamment leur | A cette vue, le fermier ae leva et »eg»a»^
N» quotidien ; les animaux, les mamelles pe- eftté de la fetèt, oà l'on voyait au-Kicams d-mi
«Me», se pressaient en Itoule à la porte des étar taiU» s'envoler un flocon de vapeur blanche.
Uei, dierchant la mata qui devut les soulager, — Hoa fils, dit-il à voix basse, et la sérénhA
ks diariots allaient au pressoir et les garçons de son visage s'eflkça.
156
BERTHE DE G AILLE-FONTAINE
Un grand jeune homme parut bientôt après
et se dirigea vers la ferme , le fusil sur Tépaule.
Les cris du chien , la détonation et la chute
du chevreuil avaient attiré l'attention des gens
de la ferme , dont quelques-uns plus curieux
regardaient Tagonie deTanimal prisa la gorge
par le chien roux qui grondait furieusement.
Le chevreuil, la tète ployée en arrière par la
violence de la douleur, s'enlevait parfois sur ses
genoux, puis retombait encore. Use débattit un
instant , faisant voler la paille et la poussière
sous ses pieds, se renversa sur le côté« raidit
ses jambes et mourut.
Cependant le fermier, debout et la main droite
appuyée sur son bâton, n'avait pas cessé d'exa-
miner le chasseur qui s'avançait lentement vers
lui. C'était un beau jeune homme de haute
taille, vigoureux et bien fait quoiqu'un peu
maigre , comme tous ceux qui s'adonnent à
des exercices violents. Bien qu'il marchât à
petits pas, ses mouvements souples indiquaient
une grande légèreté ; ses vêtements étaient ceux
d'un braconnier, en velours de coton gros vert,
blanchi aux coutures, aux coudes et aux genoux,
un assez pauvre chapeau de paille cousue à
larges bords couvrait sa tète et le défendait, se-
lon le temps , de la pluie ou du soleil : une
vieille carnassière noircie pendait sur son dos
ainsi qu'une gourde à bouchon de liège.
Bien que son costume, ses fortes mains nues,
son teint hâlé et un certain balancement des
épaules dont les marcheurs contractent l'habi-
tude , indiquassent un habitant de la campa-
gne, le chasseur portait toute sa barbe comme
un citadin. Cette barbe, épaisse et fauve, aug-
mentait encore l'expression un peu rude et
sauvage d'un visage dont les traits , vivetnent
accentués, avaient un singulier caractère de
force et de résolution.
Arrivé à quelque distance du fermier le chas-
seur ôta son chapeau.
^ Viens-tu souper avec nous , Jean ? lui dit
le fermier.
— Oui, père, si vous le permettez, répondit
le jeune homme.
*^ Tu sais bien que tu seras toujours le bien-
venu à la ferme , à quelle heure quHl te plaise
d'y venir.
Le chasseur prit la main calleuse du vieux
laboureur et la serra vivement.
— Merci , père ; je sais que vous êtes bon,
dit-U.
Le père secoua sa tête chaînée d'une
épaisse forêt de cheveux grisonnants.
— Je sais que tu n'écoutes pas volontiers ce
que je dis, et cependant Dieu m'est témoin que
je ne parle que pour ton bien.
— C'est vrai, père, répondit le jeune homme
en baissant la tête; mais il est certain aussi qoe
nous ne sommes pas toi;gours maîtres de soiTre
les bons conseils.
— Et pourquoi?
— Demandez au chardon pourquoi il ne porte
pas des épis; au printemps il fleurit, et si un
pauvre enfant le touche, il lui déchire la main.
Le fermier regarda un instant son fils en si-
lence.
* Je crains bien, reprit-il, que l'éducation
que je t'ai fait donner n'ait porté de mauvais
fruits ; tu parles un langage qui n'est pas sim-
ple comme le nôtre , et il y a en toi quelque
chose qui m'inquiète, sans compter ta conduite
de tous les jours qui m'afflige.
— Fais-je rien de mal, père? demanda Jean
en relevant la tète.
— Non pas, sans doute; mais que fiûs-tu de
bien? Tu vis dans les bois comme un brai»n-
nier, au lieu de vivre dans les champs comme
un laboureur. Nous le sommes tous ici, sauf toi,
qui est le cadet. Et ce chevreuil que tu viens
de tuer, ne sort-il pas des forêts d'Amboise?
Jean appela le chien , dont les dents sem-
blaient vissées au cou du chevreuil, le caressa
de la main et fronça légèrement le sourcil.
— Un de plus, un de moins, qu^importe au
roi! U en a tant!
Gomme il versait dans le canon du fusil une
charge de poudre exactement mesurée « une
jeune fille au jupon rouge ac^urut vers lui, et,
le frappant sur l'épaule, le salua d'un bonjour
amicsd.
— Bonjour, Clairette, répondit le chasseur en
souriant. Tu es toujours bonne et active, à ce
que je vois, et jdie aussi, ce qui ne gâte rien.
Me permets-tu de t'embrasser?
-« De grand cœur l répondit la petite
paysanne.
Et se haussant sur la pointe des {Neds , di^
présenta ses joues roses aux lèvres du chasseur,
qui l'embrassa cordialement.
BERTHE DE GAILLE-FONTAlNE.
157
Ce baiser fit rougir Clairette jusqu^aux yeux ,
elle perdit toute son assurance, et se mit à rou-
ler le bout de son tablier entre ses doigts aus-
sitôt qa*elle fut retombée sur ses talons.
— Voyons, Clairette, reprit Jean, Toici la fête
da Tjilage qui approche ; que veux-tu que je te
donne? quelque fichu pour te flûre belle ou un
tablier de soie?
— Ce que je tcux,
-Oui.
Clairette lera le nez , sourit , tortilla son ta-
blier, tourna la tète deux ou trois fois comme un
oiseau, regarda le chasseur du coin de Tœil, et,
prenant courage tout d^un coup :
— Eh bien! ditr-elle vivement , je veux que
TOUS dansiez avec moi la première contredanse,
et deux ou trois autres après, à la danse du
village.
— Voilà longtemps que j'en ai perdu Vhabi-
tade, objecta le chasseur qui ne s'attendait pas à
la demande.
— Vous la reprendrez.
— Mais j'embrouillerai tout.
— Tant mieux ; nous rirons davantage.
—Eh bien! ajouta Jean , puisque c'est ton
idée, je veux bien qu*on se moque de moi.
^ Clairette battit des mains et eut fort envie de
sauter au cou du chasseur ; mais la présence du
père la retint.
Le sourire qui animait les traits du jeune
homme leur donnait une expression toute diflé-
n^Qte de celle qu'il avait à son arrivée ; on au-
rait dit que la tension produite par une pensée
doulonreuse s'était effacée sous l'empire d'une
idée nouvelle. Ses yeux bruns , couverts d'un
large sourcil sous lequel la paupière disparais-
sait complètement et qui brillait de cet éclat par-
ticulier aux oiseaux de proie, s'imprégnèrent
d'une douceur incroyable. Il semblait que les
Kntiments d'une âme naturellement honnête et
bonne se taisaient jour tout-à-coup, après avoir
^ comprimés par une force intérieure , et
^''uufiguraient le visage du chasseur jusqu'à
^^isser croire qne c'était un autre homme qui
apparaissait aux regards surpris.
Le fermier /oaissait de cette transformation
*Dbite, et son visage rude et fhmc, où tout ré-
|létatt conmie dans une glace , exprima la joie
ioatteBdue qu'éprouyait son cœur de père.
11 prit les mains des deux jeunes gens dans
les siennes et les pressa toutes deux ensemble
en les unissant.
Lorsque Clairette sentit sa main brune entre
celle du père et du fils, son cœur battit à Té-
toufifer. Comme elle détournait la tête pour dis-
simuler son embarras , elle vit arriver sur le
plateau une jeune femme à cheyal que suivait
un valet.
— Tiens ! s'écria-t-elle , M"« de GaiUe-Fon-
taine qui vient aux Bordes.
A ce nom, Jean retira vivement sa main, et
tourna la tête du côté de M"* de Gaille-Fontaine ;
le sourire disparut de ses lèvres, et une pâleur
mortelle se répandit sur son visage ; mais com-
me le fermier et Clairette regardaient du même
côté, ils ne remarquèrent ni l'un ni l'autre le
changement »ubit qui s'était opéré dans les traits
du jeune homme.
Quand elle fut à quelques pas du fermier,
M"* de GaiUe-Fontaine s'inclina légèrement sur
la selle.
— Mon père et mon cousin se sont attardés à
la chasse, dit-elle, et je viens les attendre chez
vous, monsieur Pierre. Le voulez-vous?
— La maison est à vous, mademoiselle , ré-
pondit le fermier qui s'avanja pour prendre la
bride du cheval.
La jeune écuyèrc adressa un sourire à Clai-
rette , un salut un peu froid au chasseur , et
sauta sur l'herbe avec la vivacité d'un oiseau.
Comme Clairette allait s'élancer vers eUe, une
main s'appuya sur son épaule, et l'arrêta.
— Tu diras à mon père, lui souffla Jean dans
l'oreille , que je ne souperai pas à la ferme.
Ainsi, qu'on ne m'attende pas. Adieu.
Et sifflant le grand chien roux qui léchait les
blessures du chevreuil, il s'éloigna rapidement
du côté de la forêt.
Clairette le regarda, immobile de surprise,
s'enfoncer sous le couvert sombre des arbres.
— Toutes les fois qu'il rencontre Mademoi-
selle, il s'éloigne, murmura Clairette après que
Jean eut disparu ; il la déteste donc bien I
n.
Mademoiselle de GaOle-Fontaine pouvait avoir
de dix-neuf à vingt ans ; l'habit de cheval seyait
merveilleusement à sa taille souple, élancée et
ronde ainsi qu'un jonc; elle avait des yeux
orangés grands et ouverts à l'orientale , hurai-
158 6ERTIIE DE GAILLB-FONTALNE.
«
des et lumineux, souriants, et dont le regard di- du cheyreuil tué par Jean, dairctte hasarda un
latait le cœur, le Tront large et pur , le nez fin timide coufvd'œil sur le visage de sa compagne,
et légèrement recourbé comme celui des Bour- lui prit la main et Terobrassa , comme si elle
bG?;s, la bourfie petite avec des lèvres minces eût voulu se donner du courage.
un peu relevées des coins, ce qui donnait à son — Jean vient de partir, dit-elle à dcmi-Toix;
sourire une grâce infinie; Thabitude du grand il est parti aussitôt quUl vous a vu.
air avait un peu hAlé son teint, qui avait Téclat — Ah! fit Burthc en fronçant ses deux soui-
doré de la porcelaine traversée par un rayon ; cils minces et déliés : tu as remarqué cela)
mais au cou et aux poignets, la peau finie, Clairette.
blanche et lustrée, pouvait rivaliser avec les , — Parfaitement, et ce n*cst pas la première
feuilles du camélia. Deux longues boucles de fois... On dirait qu'il vous ùiit... Pourquoi
cheveux bruns descendaient le long des joues, donc ?
voilaient à demi le lobe rose et mignon de deux Bcrthe ne répondit rien.
oreilles enroulées comme de coquilles, et tom- — Bien certainement, reprit la viUagcoise,il
baient jusqu*à la naissance du sein. faut qu'on lui ait fait de méchants rapports;
La jeune écuyère portait un habit de cheval vous êtes iiieapablc de faire du mal à qui que
gros bleu ample et flottant, fermé à la jupe et ce soit, et lui , quoiqu^il soit un peu sauvage,
au corsage par des boutons de jais ; un petit col ne hait personne.
et des manchettes de toile blanche ajustes sur | — 11 n'y a pas d'explication à cela, répondit
la robe, prêtaient à toute sa personne un air Bcrthe; que veux-tu que j'en sache, moi qui
de jeunesse attrayant. On voyait, malgré les plis vois Jean une fois tous les mois t peut-être étailr
de la jupe, le bout d'un pied charmant, autour il bien aise de rester seul avec toi; mon anivée
duquel bouillonnait un flot transparent de mous- l'aura dérangé,
seline noué à la cheville et dont les ondes blan- | Claire secoua la tète,
ches couvraient à demi le brodequin de soie | —Oh! que non! Jean pourrait me voir en tète-
noire. Une fantaisie d'enfant avait piqué à la à-téte tant qu'il voudrait, et il n'en profile
ganse de la casquette de velours bleu qui coif- guère.
fait M'** de Gaille-Fontaine une longue plume Les deux jeunes flUes allaient entrer dans la
de héron gris, et cette plume, qui se tordait au ferme, lorsqu'une espèce de garde qui était
soufdc du vent, ajoutait à la grâce de sa physio- assis à l'écart sur nn banc se leva pour les sa-
nomic. Vue à cette heure incertaine où le jour hier.
se mourait, et doucement inclinée sur l'eneolure C'était un homme de taille moyenne, sec et
d'un cheval qui secouait son m(Mrs et creusait la grêle, vêtu d'une blouse de grosse toile passée
terre de ses durs sabots, M"* de Gaille-Fon- par-dessus ses habits, et chaussée de graades
laine rappelait ces belles et fières châtelaines du guêtres boudées jusqu'au genou . Il ôla sa cas-
moyen âge que Walter-Scott a rajeunies. quette de cuir et se tint «nprè» de la porte,
Elle sauta donc sur Ilierbe et s'avança vers raide et silencieux comme one lentineUe.
Claire qui demeurait immobile , les bras pen* Bertbe sourit et poussa légèrement Claire do
dants, les mains jointes et le regard tourné du coude,
côté par lequel Jean venait de disparaître. | —Je crois, dit-elle un peu précipilamment,
— Eh bien! Clairette, à quoi pcnses-tuî lui comme une personne bien aise de changer de
demanda M"* de Gaille-Fontaine en appuyant con veraation^e crois quck pauvre Claude t'aime
le bout de ses doigts efiilés sur le bras de U beaucoup.
jeune fille.
— Moi, mam^selle Berthe, je pensais que...
Et s'arrêtaiit touC -ÀH»up» Clairette pâUt, bais-
sa la tète et se tn<
Berthe glissa son kras sous celui de la petite
fermière, et l'entraîna du cdié des bâtiments où
s'allumaient les feux du soir* £n passant près
— Je le sais, répondit naïvement la paysanoe*
— Ah ! et toi, l'aimesHn?
— Moi! reprit Claire d*un air tout étonné*
— Bieiil ta surprise m*a répondu*
Claire sourit malgré sa préeccupatîMi.
Ma foi ! reprit«eile, il ne manque pas de j(»*
lies filles au villatce; Claude est un hoDDète
BERTHE DE GAILLB-FONTAINE. 459
garçon qui a un peu de bien, il pourra choi- — An moins deyraîs-tu dcTÎncr.
ar. : — Si TOUS Youlez que je devine , udei-moi
EDes n'étaient pas assises depuis cinq roi- donc un peu.
notes qu*on entendit dans la cour un grand — Eh bien ! nous sommes allés à Amboise.
bruit de chevaux et de chiens, hennissant et Berthe rougît jusqu'à la racine des cheveux,
jappant. { — Ah! voilà que tu commences à compren-
— Mon père! s'écria Berthe; et tenant sa dre?.. Charles m'y a conduit au galop et m'en
longue jupe d'une main, elle courut vers la a ramené Tentre à terre... 11 parait même qu'à
ooar. notre insu il s'y était rendu deux ou trois fois
H. de Gaille-Fontaine, celui-là même qui était ces jours derniers... H a si bien prêché que les
tout petit au temps de la terreur, venait d'arri- actes sont prêts... Sais-tu bien qu'il a gagoé
Ter aux Bordes, en compagnie d'un jeune hom- deux semaines peut^tre sur les lenteurs tradi-
me de bonne mine; ils étaient suivis de deux tionnellcs du notaire le plus méthodique de la
domestiques à cheval et d'un piqueur qui avait province, et c'est une victoire qui vaut la peine
grand peine à maintenir en laisse une bande d'être signalée!.. N'as-tu rien à lui donner pour
de chiens hurlant et bondissant. Des grappes sa récompense.
de lièvres et de perdreaux, et d'autres pièces de — Mais dit Berthe avec une gracieuse sim-
gibier pendaient sur la croupe des chevaux, plicité, je lui donne ma main.
A cinquante-sept ans M. de Gaillc-Fontaine Et de nouveau elle la tendit à M. de Puiseux.
était encore agile comme un jeune homme; il — Bien, ma fille! s'écria le père joyeux,
sauta lestement de selle et embrassa gaiement Nous n'attendrons pas que les vendanges soient
sa fille, qui était accourue au-devant de lui. terminées pour célébrer vos fiançailles... Avant
— Qu'il est tard et quelle imprudence de quinze jours vous serez mariés... Va, mon en-
courir les bois à cette heure! dit Berthe. faut, laisse-lui ta main. C'est un honnête hom-
La nuit était tout à fait venue, une ombre me, et il saura t'aimer et te protéger comme tu
transparente baignait le plateau et en effaçait le mérites.
les lignes incertaines ; la forêt immense éten- . Le père unit les deux jeunes gens entre ses
datt jusqu*à l'horizon sa muraille épaisse et noi- bras et les embrassa tous deux,
rc, et les étoiles ouvraient dans le ciel leurs cils — Maître Pierre! s'écria-t-il en s'adressant
d'or clignotants. au fermier , désormais vous rendrez vos comp-
— Si, lorsque la chasse vous entraîne, vous tes à M. de Puiseux : c'est mon gendre ; j'ab-
oe songez plus à moi, reprit Berthe en grondant dique mon gouvernement et ne me mêle plus
V. de Gaille-Fontaine, an moins M. de Puiseux de rien que d'être heureux.
devrait-il ne pas oublier les inquiétudes d'une Clairette , qui avait suivi Berthe , lui saisit
fille pour son père. ' la main.
En parlant ainsi, Berthe tendait sa main au — Ainsi, dit-^lle, vous vous mariez?
jeune cavalier, qui la baisa. j —Mais, répondit W^^ de Gaille-Fontaine,
— le suis d'autant plus coupable, dit celui- tout le monde se marie.... Tu te parieras bien
ci, que c*cst à moi que vous devez le retard aussi quelque jour.
dont vous Yons plaignez. I Clairette frappa du pied par terre, et, rele-
— A vous, Charles? , vaut sa tête d*un air mutin :
— Oh ! gronde-lc tout à ton aise, interrompit — Au moins , reprit-elle , saurai-je demain ,
le père. Cest lui qui m'a fait perdre trois heu- et pas plus tard sur quoi je puis compter,
res, et sais-tu pourquoi?.... Regarde nos che- . M. de Gaille-Fontaine , qui venait d*annon-
▼aux, ils sont tout blancs d'écume. cer si brusquement le mariage de Berthe à son
— Charles vous aura peut-être entraîné à la fermier, était un homme vigoureux, un peu
poursuite d'un cerf? , ramassé dans sa taille , et dont le visage plein
— Taurais mit une balle dans la tête du cerfy et coloré indiquait une complexion sanguine,
cl Charles eût été bien forcé de s'arrêter. | Il avait la voix forte, les manières un peu brus-
-•Alors je ne comprends pas. ' qucs, et toute la vivacité de son caractère so
160
BERTHB DE GAILLE-FONTALNB.
trahissait dans la rapidité de ses gestes, de ses
discours, de ses regards, liais cette Tivacité ne
lui faisait rien perdre de sa dignité ; on Toyait
bien qu'il était de bonne maison, et, sous Ten-
Teloppe du campagnard, le gentilhomme per-
çait toujours. Habile à tous les exercices du
corps, le châtelain de Roche-Blanche était suiv
tout passionné pour la chasse, à laquelle il se
montrait dVne adresse particulière. Il y consa-
crait tout le temps que ne lui prenait pas Tad-
ministration de son domaine, pour lequel il
n'avait jamais voulu de régisseur.
M. de Gaille-Fontaine n'avait presque jamais
quitté Roche-Blanche, si ce n'est pendant trois
ou quatre ans, sous l'empire, qu'il servit en
Allemagne. Un coup de feu, qu'il reçut au siège
de Dantzick; et dont la guérison fut longue et
difficile, le rendit à ses foyers. Il vit passer les
Cent Jours comme une bourrasque ; refusa d'en-
trer dans la garde royale avec le grade de ca-
pitaine qui lui fut offert ainsi qu'à plusieurs
de ses anciens compagnons d'armes qui l'ac-
ceptèrent; se rendit à Paris pour saluer
Louis XVIII et mettre sur le compte de sa bles-
sure, mal cicatrisée, disait-il, le refus qu'il
Ikisait de consacrer le reste de sa vie au repos,
et retourna à ses chères campagnes, où une
lettre ministérielle lui apprit que la confiance
du roi l'appelait à la mairie d'Àmboise.
Louis XVm se vengeait du gentilhomme.
M de Gaille-Fontaine, pris au piège, dut ac-
cepter les fonctions administratives qui lui
étaient infligées. Au demeurant, comme il avait
l'esprit naturellement droit et conciliant, qu'il
était aimé et respecté dans le pays où tout le
monde le connaissait, et qu'il ne youlait jamais
rien qui ne fût juste et utile, il devint bientôt
le meilleur des maires, et gouverna la commune
d'Amboise, comme Sancho Pança son île de
Barataria.
En 1817, M. de Gaille-Fontaine se maria. La
mort d'une sœur qui était son ainée et qui l'avait
rejoint, étant veuve et sans enfants, le déter-
mina à ce mariage par la solitude que cette
mortrépandittout à coup autour de lui. Il é-
pousa une demoiselle de Blois qui avait de la
naissance, quelque fortune et un fond de dou-
ceur inaltérable. On aurait dit que la sérénité
des campagnes où elle avait toujours vécu, et
la placidité de ce ciel souriant qui se mire dans
les belles eaux de la Loire, avaient pénétré son
Ame de leur mystérieuse inûuence.
Elle partagea jusqu'en 1834 la vie simple et
régulière de M. Gaille-Fontaine, sans que ja-
mais leur union eut été troublée. L'impétuosité
du mari était tempérée par la douceur de la
femme : elle l'entourait, ainsi que tous les ha-
bitants du château, d'une tendresse inépuisable
et d'une bienveillance aimable qui se manifes-
tait dans les moindres choses. Elle avait une
de ces natures confiantes qui se plaisent à ai-
mer et répandent le calme autour d'elles. Si
M"* de Gaille Fontaine avait voulu, elle auiait
pris un empire absolu sur l'esprit loyal de son
mari; mais elle n'usa jamais de l'influence
qu'elle s'était acquise que pour le gouverne-
ment intérieur de la maison et réducatlon
de ses enfants.
En 1834, elle mourut, jeune encore, et bénie
de tous ceux qui l'avaient approchée. On vint à
son enterrement de dix lieues à la ronde. Le
curé de Saint-Florentin-d'Amboise, qui menait
le convoi, disait que, durant son long minis-
tère, il n'avait jamais tant vu pleurer; c*étatt
à croire que tous les assistants, et il y en avait
plus que l'église n'en pouvait contenir, étaient
de la famille.
M** de Gaille-Fontaine laissait trois enfants,
une fille et deux garçons. Le soin de cette pe-
tite famille dont les bras l'entouraient, adoucit
le chagrin du père en l'obligeant à distraire
son esprit de la pensée de la mort. Il reporta
sur ses enfants tout l'amour qu'il avait voué
à sa femme et en les voyant grandir et pros-
pérer, il comprit que la morte avait laissé une
part de bonheur après elle, comme le laboureur
qui sème un champ avant de partir.
De ces trois enfants il ne restait plus que
Berthe; les deux garçons étaient morts, l'un
à douze ans, l'autre en Afrique à sa première
campagne. M. de Gaille Fontaine avait alors
concentré toutes ses affections sur la tète de
sa fille, comme un avare qui convertit son of
en diamants pour lui faire tenir moins de place
et le garder plus sûrement.
Berthe ressemblait à sa mère, dont elle était
le dernier fruit. Elle avait seulement dans le
caractère et les traits du visage plus de fermeté.
I La gaité de son âge était tempérée par un(
. sorte de gravite naturelle qui provenait sanJ
&ERTHE DE GAILLE-FONTAINE.
m
doute de la aoliliide où elle vivait à Roche*
Blanche une partie de Tannée ci de la douleur
qu'elle avait eue de la mort successive de sa
mère et de ses deui frères.
Quand M"* de Gaillc-Fontaine mourut avec
)c doux sourire d'un ange qui s'en retourne,
ficrthe avait sept ou huit ans. Dès son enfance
oa reconnaissait en elle un esprit réfléchi que
ràçe devait encore fortifier; m&rie dans le
calme de cette retraite écartée du monde, sa
pensée avait pris de la nature, au milieu de
laquelle elle grandissait librement, sa forte sé-
rénité. L'habitude qu'elle avait contractée de
bonne heure des promenades à travers champs
avait, sans qu'elle s'en aperçut ellc-mômc, plié
son âme à la méditation. Entre les grands spec-
tacles de la nature et les grandes pensées, il y
aune corrélation mystérieuse qui agit puis-
samment sur les fortes organisations. Les nuits
sereines, les larges horizons, les plaintes qui
s'échappent des bois, les bruits de la rivière
qui montent dans le silence des soirs d'été,
dilatent l'esprit et l'empreignent de leur ma-
jesté.
Ikrlhe était la joie et l'orgueil de son père.
En la donnant à M. de Puisoui, il croyait lui
donner son bien le plus précieux, un bien que
tous les rois de la terre n'auraient pas pu payer.
L*amour du jeune homme semblait comprendre
et mériter retendue de ce bienfait; toutes les
tendresses du frère iet de Famaot, il les con-
fondait dans son cœur pour M^^* de Baille-
Fontaine.
(Tétait un gentilhomme du pays, dont la for-
tune était loin d'égaler celle de Berthe, unique
héritière d'une tante qui possédait pour plus
de cent mille ccus de terre dans le Loiret, ce
qui, joint an domaine de Roche-Blanche, aux
mctaierics qui en dépendaient et à un hôtel sis
à Dlois, provenant du chef de sa mère, cons-
tituait une dot de plus d'un million. Mais, en
choisissant M. de Puiscux pour gendre, M. de
Gaillc-Fontainc s'était arrête à la loyauté du
caractère bien plus qu'aux richesses.
Giarles, dont la recherche avait été agréée
fiar Bcrlhc, avait dix ans de plus qu'elle. C'était
un grand jeune homme blond, franc comme
Tor, ferme, résolu, d'une élégance extrême,
plein de distinction, brave jusqu^à la témérité,
le type le plo| complet de ce qu'on appelait
T. IX
autrefois on gentilhomme, et de ce qui n'a plus
de nom aujourcl'hui que les mœurs ont gàtéle
mot.
Peut-être rintclligcnoe n'était^elle pas chet
M. de Puiscux à la hauteur du cœur, ce qui,
sous un rapport, le rendait inférieur à M"* de
Gaille-Fontaine. Peut-être encore pouvait-on
lui reprocher un peu de hauteur, certaines hft»
bitudcs dédaigneuses qui contrastaient avec les
mœurs simples de la campagne et pour lesquel-
les Berthe ne cessait pas de le réprimander.
Quand la petite troupe remonta à cheval
pour s'en retourner à Roche-Blanche, la brume
s'était tout à fait dissipée. Les étoiles distillaient
une lumière blonde qui augmentait la profonde
étendue du plateau; la lune efQlait son crois-
sant mince et luisant comme la lame d'un sa-
bre turc et faisait briller dans la campagne la
surface polie de la Loire ; quelques lumières
rouges, piquant l'obscurité de leurs étincelles
vacillantes, indiquaient seules l'emplacement
du château, dont les murailles étaient englou-
ties dans l'ombre comme les flancs d'un navire
dans l'eau.
M. de Gaille-Fontaine, Bf . de Puiseux et Ber-
the prirent à travers champs et s'écartèrent
bientôt des domestiques, qui restèrent à quel-
que distance en arrière. Les chiens impatients,
jappaient sur leurs traces, flairaient la terre et
donnaient de furieuses saccades au valet qui ks
tenait en laisse.
Le père et le gendre eansaient ensemble.
Leurs chevaux, un peu las après la course quMIs
avaient fournie dans la journée, ne pressaient
pas leur allure; mais celui de Berthe, qurétàit
frais et dispos et qui entendait à quelques cen-
taines de pas en arrière le bruit d'une troupe
de cavaliers piétinant sur le sol, gagnait la
main , reniflait, piaffait et bondissait en avant.
L'écuyère lui rendit la bride légèrement et il
partit au galop. ^
Le galop brusque et saceadé auquel Berthe
s'abandonnait l'entraînait vers un liouquct de
noyers qui couvraient de leur omlire noire le
centre du plateau. Le cheval, effarouché par la
nuit qui prête aux buissons des formes faUtas^
tiques, irrité par la résistance de la main habile
qui le gouvernait, se défendait viok-mmentde»
quatre pieds et se Jetait de côté pour une feuille
que le vent laisaitUNirbillonnerrQtre ses jambes*
il
162
lifiRTlIE DE GAILLB4rONTAlX£.
Cette lutte et ce nmitement qui foutttoépnt
le sang vif de la Jeune fille lui plaisaient. Elle
•e sentait emportée dans Tespace et la nuit, et
ce plaisir mystérieux qnt nait du danger lui
fusait aspirer avec délices Tair frais qni la
Ihippaît au visage.
M. de Gaille-Fontainct qui la savait habile
écuyère, la laissait courir.
Un élan la fil disponltre à ses yeux.
Berthc, lanf:éc au galop, allait passer devant
le bouquet de noyers, lorsque son cheval fit
un écart si prodigieux qu'il (hllut tout Part et
toute la souplesse de H'** de Gaillc*Fontaine
pour n^en être pas désarçonnée.
Elle maittUm son cheval, qui voulait se pré*
cipiter de outé, le contraignit à rester en place
et regarda du côté des arbres.
Sur la lisière de Tombre épaisse qu'ils ver-
saient sur le plateau, un homme était debout,
les deux mains appuyées sur le caqon de son
fusil.
Berthe le reconnut et treasalilil.
C'était Jean. Le grand chien roux, couché
aux pieds de son maître, aboyait doucement,
le museau entre ses pattes.
Berthe ramena le cheval du côté de Jean.
— ' Que fkites-vuus donc là à cette heure? dit-
elle en s'cfTorçant d*aasurer savoix.
— Moi ! répondit Jean , je vous attendais
pour vous voir passer, vous et M. de Puiseux.
Berthe regarda en face le chasseur, qui
avait Tait deux on trois pae en dehors du cercle
noir. U était pâle comme un mort. Quand il
tourna la tête du côté d'où venaient le père et
le fiancé de M"* de GaiUe-Fontaine , son re»
gBfd prit une expression de douleur si poi-
gnante et si terrible à U fois, que Berthe
poussa résolument son cheval vers lui.
— Jean , lui dit*elle , penchée sur le cou de
sa monture , il faut que je vous parle ; soyez
demain à midi , au Pré-aux-Nains.
— J*y serai, dit Jean.
H'** de Gaillo-Fontainc lâcha la bride à son
dieval, qu' disparut dans la nuit. Jean et son
chien rcnt *ërtint sous le couvert des noyers;
M.de GaiUo^biilaiae passa awc M. de Puiseux;
leurs valets les suivirenSsur le plateau , et tout
retomba dans le silence.
Une heure après cet entretien , un homme
jirrivn sous ka mnrsdo te ferme, que le silence
et hi nuit enveloppait nt. Le «Niper était fini;
tous les laboureurs s^étaient retirés et endor-
mis. Quand il fut proche de la porte extérieure,
Jean , car c'était lui , se retourna et demeura
quelques instants immobile, les yeni Aié& sur
les points lumineux qui indiquaient le châteao
de Roche-Blanche ; puis il s'introduisit dans la
cour, gagna une grange, s'étendit sur des
bottes de paille et s'endormit.
Le grand chien roux se coucha aux pieds do
son maître et rimitn.
Vis«à-vis de cette grange et derrière une fe-
nêtre ornée de rideaux blsncs brillait une lam-
pe posée devant une grossière image de b
Vierge, aux pieds de laquelle une paysanne
priait à genoux.
C'était Clairette qui priait pour lean.
Clairette était une de ces naïves et joyeuses
créatures qui portent le contentement avec elles.
Le sourire épanoui sur sa bouche , la gaité qui
riait dans ses yeux , inspiraient natureUemeoi
de la sympathie à tous ceux qui la voyaient.
Le refrain de quelque chaAson da pays chan-
tait toujours sur ses lèvres , qui avaient la
couleur d'une grenade en fleur. Active , vigi-
lante , bonne à tous , fraîche et jolie comme
une mai^gnerite des prés, elle se réveillait avec
l'alouette , et l'on entendait sa voix rire et gpt-
zouiUer aussitôt l'aube venue.
Chacun l'aimait dans la ferme et la regardait
comme l'enfant de la maison , bien qu'elle fût
à peine petite nièce de Pierre Guillard , et en-
core à la mode de Bretagne. Elle pouvait troUcr
dans le pays comme une caille par les prés et
par les vignes, sans crainte d'être molestée.
Quoique donoe comme la première laine des
agneaux , dairetto savait, dans Toccasion , se
servir de ses doigts, et plus d'un garçon , un
peu trop égayé par hi danse au temps des tcd-
danges, en avait senti le contact sur ses joues.
On savait d'ailleurs qu'elle avait pour amis et
pour défenseurs les fils de Pierre , Claude lo
garde , et surtout Jean , dont la force redouta-
ble inspirait un grand respect à tout le village.
Chez une personne de ce naturel , hi tristesse
ûiisait une impression d'autant plusibrte qu'elle
était plus rare. On ne pouvait voir sans être
affligé , la pAlenr s'étendre snr des joues qui
avaient le coloris et le duvet de la pèche ; et le
chagrin assombrir des yeux presque toujours
BERTHE DE 6A1LLE-FONTa!7^E.
IM
si gais. Bans les moments où la mélancolie la
prenait, Clairette enfonçait ses petites mains
dans les poches de son tablief , baissait le nez,
qu*eUe avait charmant et retroussé comme ce-
lai des bergères qui dansent sur les trumeaux,
et, les pieds dans ses sabots, s*en allait rôder
le long des haies com me une mésange qui a
perdu ses petits.
— Qu*as-tu, Clairette? loi demandaient les
jeunes gens de la ferme qui passaient par là.
Clairette poussait un grand soupir et ne ré-
pondait rien.
Le plus souvent, son malheur tenait 6e ce
que Jean ne TaTait pas embrassée à son retour
de la chasse.
Hais ce grand chagrin ne tenait pas contre le
moindre témoignage d*amitié , et aussitôt que
iean lui avait tapé sur la joue , rires et chan-
soos revenaient de plus belle.
Après qu^elte eut appris le prochain mariage
de ll'i* de Gaille-Fontaine , .Clairette se sentit
prise d^QB grand trouble , où le dépit entrait
pour quelque chose. 11 lui semblait qu*elle aussi
était en âge d^ètrc pourvue , qu^après tout elle
avait dix-sept ans , que chacun s*accordait à la
trouver jolie , et qu^il fallait que Jean eût le
goût bien mauvais pour ne s^en être pas aperçu.
Du dépit elle arriva à la colère, plongea ses
mains au fond de ses poches, et, les sourcils
froncés comme une reine de tragédie , courut
se regarder à un morceau déglace qu'une lam-
pe oubliée éclairait dans un coin. La vue de ^n
visage , fait tout exprès pour le pinceau de
Creuse , la fit sourire ; en souriant , elle mon-
tra au miroir une double rangée de dents qui
avaient réclat de rémail; cette découverte ache-
va de la décider; elle lissa ses cheveux châ-
tains du bout de ses doigts potelés , ajusta son
mouchoir do cou , noua d*une façon plus co^
qoctteson petit bavolet, et descendit dans la
coor trds décidée à se marier.
Le fermier se promenait à Fécart d^un air
chagrin ; Il s*y trouvait seul ; un grand feu
brûlait dans la cuisine et faisait bouillir une
marmite énorme , où le dirfcr de la ferme ache-
vait de euirfl. Les labourctirs, assis autour de
Titre , attendaient que le couvert lût mis. Le
tomnlte avait cessé.
La cour , dans laquelle Pierre Goilfard allait
et venait » était éclairée , en paffîe , par le re-
flet de ce grand f^u de broussailles et de sar-
ments qui flambait. Pierre n^avait point fair
de penser au souper, et l*ott voyait «a norrô sil-
houette, qui tantôt se plotfgeait dans Tobscu-
rite et tantôt apparaissait dans la zone de lu-
mière.
Clairette courut à lui , se planta bravement
au milieu do cette zone , le visage tourné vers
le feu, qui brillait par la fS?nôtre ouverte, et,
le front haut, bien ferme sur ses petits pieds ,
rouge comme une pomme d*api , et tes joues
creusées par une fossette qu'y dessinait un sou-
rire im[>erccptible , arrêta le fermier.
— Regardez-moi! luidit-eBe brusquement.
— Qu'ai-je besoin de te regarder? Est-ce que
je ne te vois pas? répondit le fermier, que la
pantomine de Clwrette étonnait un peu.
— C'est égal , regardez totijours , reprit la fil-
lette.
— Bien.... après?
— Comment me trooves-vons , monsieur
Piewe?
— Jolie comme la plus jefie fllle-da pays ; on
peut te le dire à toi , parce que tu n'es pas co-
quette comme tout d'autres qui cherdieiit à em-
bobiner les garçons.
— Alors vous trouvez aussi qu'on ne serait
pas trop malheureux dem'épouser? reprit Clai-
rette qui restait toujours campée devant le fer-
mier avec la mine déterminée d'un jeune coq.
— Malheureux ! mais sf j'avais vingt ans, je
ne voudrais pas d'autre femme que toi! Tu es
honnête....
— Ça c'est vrai.
— Tu as un bon cœur.
-» Trop bon ! On se mettrait au feu pour des
ingrats qui n*y prennent seulement pas garde !
— Tu es active et tu travailles de tes dix
doigts comme une fée.
— Puisque vous pensez tout cela de moi, si
je voulais devenir votre bru -vous y consentiriez
volontiers?
—Tu sais bien que ça a toujours été mon
choix , petite rusée.
— Eh bien ! donc, dépéchez-rvous de dire à
Jean de m'^pouser.
Le fermier hocha la tête.
— Est-ce que vous croyez qu'il tfj refusera t
reprit Clairette précipitamment.
— Je ne dis pas cela , mais....
1G4
DERTIIE DE GAILLE-FONTAlNE.
— Mais TOUS n'ètos pas bien sAr quHl accepte !
11 ne serait pourtant pas si à plaindre 1
— Ah ! s*il voulait m'ccoutcr.
— Apres ça , ça le regarde ! ajouta Clairette^
d'un air mutin. D'autres ne feront pas les dédai-
gneux. S'il me refuse, ch bien! j'épouserai
Ciaudt.>.
— Claude est un honnête garçon , et tu ne
seras pas mal avec lui.
— 11 faut que ça fmissc, voyez-vous, maître
Pierre; voilà qui cstdécidé.... Ainsi, vous par-
lerez à Jean?
» Je te le promets.
Clairette sauta au cou du fermier, Pcmbrassa
sur les deux joues et rejoignit les laboureurs
en chantant.
Le lendemain au point du jour, la première
personne que Jean rencontra en quittant la
grange, ce fut Clairette , qui trottait par la cour
entoutée d'une population inquiète de poules
et de poussins. L'étonnement,la joie peut-être
aussi , firent tomber des mains de la fermière
le tablier qui contitnait l'orge et le mil .La pro-
vendc se répandit par terre, et Clairette, lais-
sant là coqs, poules et poussins , courut dans la
chambre où maître Pierre achevait de passer sa
blouse de grosse toile.
—Eh! monsieur Pierre» dit-elle en entre-
bâillant la porte , il est là.
-Qui?
— - Mais Jean I Qui voulez-vous que ce soit.
—Tu lui as parlé?
— Non pas!... Ça vous regarde.... JeTaivu,
— C'est bon ; j'y vais.
— Uàtez-vous... le voilà qui siffle son chien...
Si vous lui laissez gagner le bois , on ne le re-
verra plus.
Pierre prit son grand chapeau et son fouet et
descendit.
Au moment où il parut dans la cour, Jean en
passait la porte; le fermier l'appela.
^ Laisse les perdreaux tranquilles pour ce
matin , lui dit-il ; j'ai à te parler.
— Je vous écoute , mon père.
Le fermier prit le chasseur par le bras et le
conduisit au bord de la forêt. L'aube, blanchis-
sait la campagne mut enveloppée des vapeurs
da matin comme une fiancée de ses voiles. Les |
merles sifflaient dans les haies ; les pleurs de !
la rosée scintillaient aux feuilles des arbres , et {
l'on voyait dans les champs luire cette humidité
brillante que la fraîcheur des nuits attache aux
mottes des sillons.
Les pieds du laboureur et de son fiU faisaient
jaillir des millit.TS de perles du milieu de:» her-
bes, tandis qu'ils suivaient, pensiCslous ileui,
la lisière du bois.
Le fermier rompit le premier le siloncc.
— Jean , dit-il au chasseur, tu es en àgcdc
te marier ; au tien, j'étais père déjà. As-tu pen»^
à l'établir?
— Non , mon père ; jamais.
— Alors, il faut bien que j'y pense pour toi.
La femme qu'il te faut , je l'ai trouvée.
— Je vous remercie , mon père ; mais m la
cherchant , avez-vous pensé à vous ou à moi ?
L*amcrtunc de cette réponse n'échappa point
au fermier.
— J'ai pensé , dit-il , à un honnête garçon
que Dieu a créé pour qu'une jeune famille se
groupât autour de lui. Si tu as des chagrins ,
ta femme les partagera; et ces peines, que
nous ne pouvons pas connaître , elle les adou-
cira en les partageant.
Jean secoua la tète.
— Non , mon père , c'est impossible.
— La femme que je le destine , reprit le fer-
mier, est bonne, soigneuse, excellente ména-
gère, active et vigilante en toutes choses....
— Ne me la nommez pas ! s'écria Jean; ce
serait inutile. J'ai vécu seul ; je vivrai scuL
— Prends garde , Jean ; tu es dédaigneux
parce qu&.tu es jeune ; mais la vieillesse vien-
dra.
— Peut-être !
Le père regarda son fils tristement.
— Je ne sais quelles pensées tu nourris , mais
ce ne sont pas celles d'un fermier , reprit-il.
Pourquoi nous fuis-tu sans cesse? que le man-
que-t-il? quelle compagnie vas-tu chercher
dans les bois où tu passes tes jours ? Une char,
rue va mieux qu'un fusil auiT mains d'un la-
boureur. Crois-moi, Jean, tu en viendras à
regretter ce que tu refuses aujourd'hui... La
jeunesse s'en va et la solitude arrive. Tu com-
prendras alors que des enfants sont les seules
choses qui retiennent à la vic..^. Que devien-
draient les vieillards , s'ils n'avaient personne
à aimer? Je un cherche pas à te donner une
femme pour ton bonheur présent , mais bien
BERTHE DE GAILLE-FONTALNE.
163
pour te crcor des oWigatîons et des devoirs en-
vers des prrsonn. s qui tireront tuut de toi ; il
vient un temps où le travail t'égaie et où Ton
pense avec bonheur aux charg» s qui pèsent
sur nous.-'Claircttc , — et tu l'avais dcvince
avant même que je te l'eusse nommée , a le
cœur dans les yeux : on y lit tout ce qu'elle
pense; die s'appliquera de toutes ses forces à
rendre son mari heureux , et comment n'y ar-
riverait-elle pas ? Peut-on rien lui souhaiter
qu'elle n'ait déjà?
— Rien.
— Épouse-la donc , Jean. Si tu t'obstines à
rester seul, l'ennui te prendra, et l'ennui est
un nitiuvais conseiller.
— Ecoutez, père, répondit Jean qui n'avait
pas interrompu le fermier aussi longtemps que
celui-ci avait parlé , je voudrais obéir, mais je
sens bien que je ne le pourrai pas. J'estime
Clairette comme un frère.... mais cette amitié
ne va pas au-delà. Je prétends aimer ma femme
autrement. J'ai commencé par avoir des livres
entre les mains et c'est un mauvais commen-
cement pour quelqu*un qui doit plus tard con-
duire une charrue. J'ai plus de douleur en sen-
tant ce que je suis, que vous en avez en le
voyant. Mais qu'y puis-je à présent? Clairette
avec toutes ses qualités , empoisonnerait ma
vie. On me tourmente de tous côtés pour pren-
dre un état...., vous me montrez la bêche, un
autre me montre le marteau. Voulez-vous que
je vous le dise , mon père : je n'ai pas été élevé
pour cela. J'aurai toujours bien de quoi acheter
de la poudre et du plomb ; j'ai un fusil , avec
cela on ne manque jamais de rien. Si la tris-
tesse vient , eh bien ! j'en ferai la compagne de
ma vie. Au moins serai-jc seul malheureux ; si
je me mariais nous serions deux , peut-être
trois. Mon isolt*mt*nt à moi ce n'est pas de Pé-
folsme , c'«'st de la prudence.
Le père inclina son front ride.
^ Que la volonté de Dieu soit faite l et il s'é-
loigna.
Du plus loin qu'elle l'aperçut. Clairette, qui
attendait au coin de la ferme , comptant les
minutes et sourde à tous les appels , courut à
lui.
Pierre ag'.ta sa tête rn signe de refus.
Ciairt;tte s'arrêta court ; Is larmi'S lui vinrent
aux yeux ; elle les laissa couler un instant en
silence ; puis , les cssuyautavec le coin de son
tablier :
— Eh bien ! dit-eUe d'un air résolu «j'épou-
serai Claude.
Aussitôt que le père et le fils se furent sépa-
rés, Jean marcha rapidement du côté du Pré^
lY.
On connaissait sous le nom de Pré-auo>-Nain$.
une lande située entre deux bois ei semée de
grosses pierres et de buissons de houx. C'était
un lieu sauvage, et l'on n'entendait pas d'autre
bruit que le choc du pivers frappant les troncs
d'arbres de son bec et le bramement du cerf er-
rant dans les vastes forêts. Les pierres énormes
qui jonchaient cette clairière, hérissées de.
broussailles et de plantes grimpantes, noires
et sinistres, ressemblaient au crépuscule, à
des têtes difformes saillant du sol : la tradition
racontait qu'un peuple de nains avait jadis ha-
bité cette contrée , et que « vaincus par un
puissant magicien qui les avait surpris une
nuit de sabbat, ces nains avaient été contraints
de s'en£uir dans la terre ; kurs tètes seules pa-
raissaient à la surface du champ , et ils n'en
devaient plus sortir qu*au jour du jugemeut
dernier. La tradition ne se chargeait pas d'ex-
pliquer comment des nains pouvaient avoir de
si grosses têtes ; elle se bornait à répéter ce
qu'on disait dans le pays.
Les pâtres évitaient de passer dans ce lieu
d'un aspect lugubre , où jamais on ne rencon-
trait la vache ou la brebis. L'herbe desséchée
autour de ses roches auxquelles les ronces fai-
saient une chevelure , semblait avoir été brûlée
par des pas invisibles tournoyant sur le sol. Les
grands bois, remplis de bruits mélancoliques,
servaient de cadre à cette enceinte déserte et
triste.
Du milieu de cette lande bien connue des
braconniers, qui savaient y rencontrer des cerfs
passant de l'une des forêts dans l'autre, on en»-
brassait la vaste étendue de bruyères qui for-
maient comme un cercle aride entre ces forêts;
vers le nord, le cerdc irrégulier s'abîmait dans
un précipice qui en interrompait brusquemciU
la surface , et interceptait de ce côté toute e»'
pcce de ci»mmunication.
Jean arriva longtemps avant midi au i'ré-aux-
Nains. Le ciri était à demi-couvert de nuages
166
BËllTHK DE GAILLE-FONTAINE.
gris dont les pesantos masses montaient par-
dessus la forêt, du eMé de Pouest. Un vent hu-
mide et lourd rusait la clairière, d'où sVnvolail
an tourbîHon de feuitles jaunies. Un engoule-
vent partit des pieds du chasseur et fila pres-
que à la surface du sol, en poussant son cri lu-
gubre. Jean le suivit du regard jusqu'à ce qu*il
se fût almttu sur un abrisscau, et s'arrêta près
d'une roche aux flancs de laquelle s'attachaient
des touffes de bruyères frissonnant dans Tair.
— Le vol de cet oiseau est de mauvais au-
gure , dit-il avec un sourire amer!... Si j'étais
Romain, je m'en retournerais... Mais je ne suis
qu'un paysan, ajouta-t-il : je puis rester.
Jean appuya son fusil à double canon contre
le rocher, et se mit à marcher de long en large
devant la Pierre-aut-Nains. Le grand chien roui
le suivit quelques instants, puis s'assit auprès
du fusil , le nez au vent et remuant la queue
toutes les fois que sou maître passait à son
c6té.
Au bout d'une heure , Jean tourna les yeux
vers un vieux îvène qui croissait au milieu de
la lande.
— Quand l'ombre de cet arbre rasera le bord
du rocher, dit-il, c'est que midi aura sonné.
Comme il achevait de se parler à lui-même,
le chien leva la tête , allongea son museau et
gronda sourdement. Cependant on ne voyait et
on n'entendait rien encore. Bientôt le chien se
dressa et aboya fortement , en courant vers la
partie de la forêt qui faisait face à Roche-Blan-
che.
— Ici, Loup ! ici ! cria Jean.
Au même instant, une femme à cheval et
lancée au galop déboucha de la forêt, et parut
à l'extrémité de la clairière. Elle s'avança ra-
pidement vers le chasseur , sauta lestement à
. terre quand elle en fut à quelques pas , et lui
tendit la main.
— Jean, dit-elle, je suis venue en amie. Est-
ce un ami qui m'attend?
n y avait dans le regard et dans le geste qui
accompagnèrent cette action si simple, tant de
confla,nce et tant de dignité, que Jean se sentit
remué jusqu'au fbnd du cœur.
— Votre ami, dit-U, je le serai toujours.
Bcrthe noua la bride de son cheval autour
de la forte racine d'un houx qui étalait SC3 fcuil
les, d'un vert luisaâléf glacé, au pied delà
roche, agrafa la longue jupe de son iiabit de
cheval à sa ceinture, et fli signe à Jean de la
suivre du côté où le soleil illuminait la clairière.
Mais les nuages qui voyageaient dans le ciel
couvraient la campagne d'ombres errantes, qui
interceptaient la lumière à intervalles inégaux.
^ S'il ne fait pas chaud par ici, reprit Bcr-
the, au. moins n'y fait-il pas trop froid.
Elle s'était arrêtée sur une partie de la lande
tapissée d'une herbe fine et rase comme du ve-
lours ; Jean l'y rejoignit , et les deux jeunes
gens se promenèrent lentement l'un près de
l'autre.
— Vous m'avez fait beaucoup de peine hier
au soir , reprit Berthe en appuyant le bout de
ses doigts sur le bras de Jean.
— La peine que j'éprouvais a donc rejailli
sur vous? reprit le chasseur.
— Me croyez-vous insensible à ce que vous
ressentez? Si vous le pensiez, Jean, vous seriez
injuste.
— Voyez! interrompit le jeune homme en
opposant par un brusque mouvement, son bras
à celui de M"* de Gaillc-Fontaine. Voyez! ceci
est du gros yelours de coloB , c^kt est du drap
d'Elbeuf.
^ Ce que vous dites est cruel ! s'écria Berthe
dont les yeux devinrent humides tout d*ua
coup. Vous ai-je jamais donné le droit de me
parler ainsi, et ne vous ai-je pas toujours traité
de manière à vous prouver que ces misérables
pensées n'avaient pas de place dans mon
cœur!
— Les discours passent et les faits restent!
Je suis un paysan et vous êtes une demoiselle!
reprit Jean avec une sombre violence. 'M'au-
riez-vous jamais parlé, à moi, comme vous par-
lez à M. de Puiseux?
— M. de Puiseux est mon (lancé, répondit
Berthe d'une voix calme.
— Est-ce à moi que vous dites cela? s'écria
Jean en froissant ses mains l'une contre l'au-
tre. Me croyez-vous bâti de pierre , et pensez-
vous que je ne sens rien.
— C'est parce que je sais que vous êtes un
cœur honnête et un esprit sensé que je vous
parle ainsi. Aussi bien faut-il que cela Rnisse.
Je suis venue au-devant de cette explication.
Si vous ne m'écoutez pas, j'aurai te regret de
vous avoir mal jugé.
BERTHE DE GAILLE-FONTAINE.
167
Bprthe parlait atcc tant de douceur et de Tcr-
tneté, elle eierçatt d'ailleurs un empire si com-
plet sur son jeune compagnon, que la violence
de Jean tomiûi d*cllc«môme.
— Vous épouses M. de Puiseux et vous ne-
Taimez cependant pa^l repnt-il, le regard tour-
né yer^ Berthe. ^
— Je Tois bien à votre langage que voiis faî-
tes de Tamour une tempête , répondit Berthe
on souriant ; ce doit être ainsi qu'on peint ce
i^entiment dans les romans que je n'ai jamais
las. Si c'est là ce qu'on veut que j'éprouve pour
mon miri , certainement il n'en est rien. Mais
si une amitié solide, une estime profonde, une
tendresse égale, peuvent contribuer an bon-
heur, j«i ne crois pas que M. de Puiseux ait rien
à me demander.
— Oh ! tenez ! s'écria Jean dont le visage était
ilevenu livide , assurément il arrivera un mal-
heur!
-» Si ce malhenr doH tomber sur ma iète ,
je vous le pardonnerai.
— Que voulez-vous donc que je devienne?
reprît Jean dont le coeur oscillait sous les élans
de la colère et de la douleur !
— Vous apprenez la résignation ; je Tai bien
apprise, moi qui sois une femme!
-Vous?
— Tenez, Jean, reprît W de GaîHc-Fontai-
ne, qu'une émotion profonde faisait pâlir , je
veux vous donner une preuve de confiance que
je n'ai donnée à personne ; vous verrez cnsnite si
je regarde à l'habit pour voir an cœur.
Un feu extraordinaire brillait dans les yeux
de Berthe, qui avait appu jé sa main sur le bras
de Jean.
— lion ceenrs^est ouvert unç fois à l'amour,
continuart-cUe; maintenant il est fermé. Celui
<iue j'aimais est mort. Vous l'avez connu, Jean :
c'était le frère d'armes et l'ami de mon frère.
— ll.de VtUequier!
— Cet anour noos vint pendant l'automne
«iu'il passa à Rochc-Dlanche. Quand il m'en fit
Taveo, je n^éprouvai ni tnmblc ni secret cm-
bama; nos cœnrs étaient francs tous deux. Le
soir niême« î'eo parlai à mon père. « -^ C'est
bien, ma dit-il, nais vous êtes trop jeunes en«
core l'ail M rautri^; qu'il poursuive sa carriè-
re, et à répaulctta de capitaia;} nous vous ma-
rierona. *- le l'amai 40 prix d mon sangl s'é-
cria M. de Villequier. » Hélas! j'Ignorais alors
qu'il parlait en prophète ! Il la conquit, mais j
laissa la vie. Mon pauvre frère et lui ppnrent à
la même affaire, frappés tous deux d'une balle
au cœur en chargeant les Arabes ; ils tombèrent
cdte à côte et ne se relevèrent pas. Le déses-
poir où je vis mon père me donna la force de
dissimuler le mien ; il n'avait plus que moi, je
me devais toute àlui. Si je n'écoutais que ma voix
intérieure et la piété de mes souvenirs, je monr-
rais fille... Orpheline, je n'eusse pas hésité;
mais mon père , sans prétendre violenter mes
sentiments m'a témoigné combien mon mariage
avec M. de Puiseux le rendrait heureux. C'est
l'espoir de sa vieillesse. Je me suis résignée,
non pas sans effort, mais avec la pensée que j'ac-
complissais un devoir sacré. Depuis ce jour, lo
bonheur de mon père m'a bien payé de ce sa-
crifice; je ne le regrette pas, et je serai la fem-
me de M. de Puiseux.
— Je sens que je ne résisterai pas à ce ma->
riagp, réfiondit Jean après que M'** de Caille-
Fontaine eût cessé de parler.
— Luttez, et vous triompherez.
— Non, je sens bien que c'est impossible, la
pensée que vous appartiendrez à un autre me
rend fou.
— Si la pensée de ce mariage vous est insup*
portable, éloignez-vons; partez.
*- C'est vous qui me le conseillez!
-— C'est moi. Quand vous penserez à moi
comme à une amie, vous reviendrez et vous me
trouverez telle que je sois , telle que vous
m'aurez laissée.
— Ne plus vous voir!... non, je resterai
N'espérez rien, ni du temps, ni de l'absence.»
je vous aimerai demain, je vous aime aujour»
d'hui!
M^'^ de Gaille-Pontaine rougit extrêmement,
mais ne baissa pas les yeux sous le regard en-
flammé do J an.
— Je souffre encore ce langage, dit-elle ; dans
une heure jp ne le sooflVirai plus. Hier, peut-être,
je n'eusse pas toléré l'expression d'un amour qu^il
ne m'eût pas été ponible d^avouer à mon père...
Vous êtes malheureux, je vous pardonne... mais
il faut vous tnlcv«^r4ottte illusion : ne croyca
pas que mon mariage avec M. de Puiseux m'en*
lève à vous , jamais je n'eusse été rotre ^mme,
jamais je ne l'eusse été de personne , si le
I6S
DERTIiB DE GAlLLC^FOiNTAlNe.
ftos de mon père o^eût pas dépendu de mon
Gonsentcmrnt. Soyez homme et ne vous laissez
pas abattre car la mauvaise fortune. Dieu en-
voie li3 courage aux hommes de bonne volonté.
— Me résigner! jamais!
— Mon estime et mon amitié sont à ce prix.
Le vîKtge de Jean portait les traces d'une
lutte viulrntc. Mille passions diverses agitaient
son ànio. 0«Tthc marchait auprès de lui agitée
et sil< ncicuse: sos joues passaient alternative-
ment du rouge vif au blanc mat ; on devinait
les palpitations de son sein sous le corsage étroit
do sa robe; ses lèvres délicates tremblaient.
lis marchèrent ainsi côte à côte l'espace de
quelques minutes; Therbe 6ne de la lande
iHouiïait le bruit de leurs pas, tandis que le vent
se plaignait doucement dans le feuillage touffu
de la forêt.
Après qu'ils curent fait un certain nombre
de tours, M'^« de Gaille-Fontaine ôta son gant
et posa sa main nue dans la main du chasseur,
ses joues avaient le coloris charmant d» Téglan-
tine au mois de mai » et ses yeux rayonnants
distillaient un fluide magnétique d'une irrésis-
tible douceur.
— Mon ami, dit-elle, ne me récompensez pas
de l'amitié que je vous ai vouée par la douleur
et le regret. Acc<'ptcz ce que je vous offre , ce
que je vous ai toujours donné, et renoncez, pour
vous, pour moi , à une pensée que ni l'un ni
l'autre ne pouvons nourrir sans crime. Le irou-
lez-vous et m'aimercz-vous assez pour ne pas
m'obliger à pensir à vous avec amertume? P
Le contact de cette main confiante qui s'aban-
donnait à lui, l'accent de cette voix qui renouait
tous les fibres de son cœur, ces regards humi-
des qui semblaient porter la prière avec la clar-
té, fondirent la colère de Jean. Deux grosses
larmes lui vinrent aux yeux. 11 serra dans ses
rudes mains la maia fluette de M^** de Gaille-
Fontaine et se baissa pour la coUer à ses lè-
vres.
— Je ferai ce que vous voudrez, dit-il ; si je
souffre trop, eh bien ! à la garde de Dieu !
— Vous guérirez , mon ami; Dieu vient en
aide aux bons coeurs.
Berthe prit à son corsage une branche fleu-
rie de bruyère blanche : c'était une fleur qu'elle
aimait et qu'elle portait presque toujours.
'— Tenez, dit-elle à Jean, ce rameau sera en-
tre nous comme un gage de paix et le signe de
notre alliance. Prenez-le. C'est une sœur qui
vous le donne.
BQrthc, appuyée au bras de Jeaii , retourna
vers son cheval. L'animal impatient piaffait
autour du houx. Jean aida sa compagne à se re-
mettre en selle, lisse serrèrent la main, et elle
partit.
Quinze jours après cette rencontre, M"' de
Gaille-Fontaine épousait M. de Puiscux dansLi
chapt^Ue du château, et Clairette épousait Claude
à l'église du village.
En allant à l'autel, plus jolie qu'une margae-
ritc. Clairette chercha partout pour voir si Jcaïf
n'était pas dans l'église. Elle aurait voulu qu'c»
la voyant si charmante dans sa parure de ma-
riée, il la regrettât.
Mais Jean n*était ni au village ni au château.
Les relations qui existaient entre Jean et M"*
de Gaille-Fontaine , entre un paysan et la fille
d'un châtelain, étaient nées un peu au hasard,
sans qu*aucun d'eux eût prévu Pintimité qui eir
résulterait. Tout enfants, Berthe et Jean se ren-
contraient à toute heure et partout , cueillant
des noisettes, dénichant des pinsons et courant
après les papillons. Au temps des moissons, des
vendanges, de la fenaison, les deux enfants sui-
vaient les ouvriers, celui-là les pieds nus, en
méchante blouse déchirée en vingt endroits;
celle-ci en chapeau de paille et les cheveux
épars. Berthe protégeait Clairette , et Jean 165
protégeait toutes deux. On revenait à ht ferme
sur les grands chariots chargés de gerbes ou de
luzerne ; on jouait dans l'herbe et sur la paille,
on grapillait dans les vignes, on se barbouillait
le visage de mûres, on avalait de grandes jattes
de lait chaud, on. mettait au pillage les groseil*
11ers et les fraisiers, on suivait les agneaux dans
les prés , on faisait de superbes excursions a
cheval sur les bèfes de labour, et, le soir venu,
les trois petits camarades s'endormaient dan^
le foin, d'où le fermier les tirait l'un après Tau-
tre sans les réveiller.
L'hiver suivait l'été , et l'on gra&dissait sans
y prendre garde. Plus tard, d'autres jeux rem*
placèrent ces premiers jeux de i'enfance; M. de
Gaille-Fontaine, qui était bien le meilleur maî-
tre qu'il y eût dans la province^ laissant ses en-
fants,vivre pèle-mèle avec les enbnts du fe^
micr, digne homme qui recgnnaîsiaitàson tour»
BERTHE DE GAILLE-FONTALNE.
IGD
par on dévoûmcnt absolu et un respect profond,
les bontés du châtelain. Puis vint le temps des
études; des deux garçons, Tainc partit pour le
collège de Tours; une institutrice s'établit au
cfadteau, et la mère de Jean obtint du fermier
qu^il plaçât son (\\s dans un pensionnat d'Am*
boise.
Comme toutes les mères, elle avait, plus que
le père, du rainbition pour son fils.
Jean avait naturellement Tesprit alerte et Tcn-
teadoment facile; ses progrès furent si rapides
que la mère , enchantée , usa de son influence
pour quM fût envoyé au collège de Tours. Jean
y continua ses études , ne venant à la ferme
qu'au tenifis dt*s vacances. Eblouie de ses suc*
ces, M** Guillard voulut absolument qu'il devint
avocat et Texiiédia à Paris; mais Jean n'y resta
que cinq ou six mois, la maladie qui emporta
sa mère Payant rappelé à Roche -Dlanche. Los
premiers temps du deuil passés, Jean ne parla
pas de retourner à Paris. Le père, qui eût mieux
aimé voir son fils laboureur qu'avocat , Jie le
pressa pas beaucoup. Jean resta à la ferme, s'ins-
truisant tout d( sucement aux travaux de la cam-
pagne, auxquels il semblait prendre un vif in-
térêt. Clairette, qui était orpheline depuis son
bas âge, et que Pierre avait comme adoptée, so
montrait la plus joyeuse du séjour de J'.an a la
Roche-Blanche , et prenait un grand plaisir à
Tinitier à la vie des champs toute pleine do la-
beurs. Mais Jean quittait bien souvent la char-
nie pour s'armer d'un fusil et courir les liois.
Le père le laissait courir , craignant toujours
qo*il ne se sriuvint de la ville et qu'il ne demandât
a y retourner.
Mais Jean n'avait garde d'en rien faire. Tout
en chassant, il avait rencontré une belle jeune
fiUe qui parcourait la C£ttnpagne, tantôt à pied,
laotôt achevai, quelquefois suivie d'un laquais,
le plus souvent seule.
Cette bi;Ue jeune fille l'avait salué d'un sou-
rire amical et s'était arrêtée à causi r avec lui.
Qlc avait cotte bonté simple qui vient du cœur
^i cette franchise que donne un esprit élevé.
M"* de Gaillo-Foiitainc avait tenu toutes les pro-
messes de son heureuse enfance ; gracieuse, élé-
gante et pleine de dignité, elle se faisait aimer
U resp4'€t(T tout à la fois. Son caractère était
ao niveau de son cœur. Personne ne se fami-
liarisait aYcc cUe, et cbaeun l'adorait
En revoyant si belle la compagne de son en-
fance, Jean, qui avait appris à connaître les dif-
férences d'état dans le monde, fut tout d'abord
intimidé. Mais Berthc fit les premières avances,,
et la confiance revint bien vite entre eux. L'é-
ducation qu'il avait reçue égalisait la distance
qui le séparait de M"" de Gaillc-Fontaine; ils
parlèrent ensemble de choses qui rapprochèrent
leur esprit, et leur camaraderie d'autrefois fut
remplacée par une douce intimité.
Cette intimité, qui n'avait aucun danger pour
Berthe, protégée par la religion du souvenir et
soutenue par la pureté de son âme, qui avait la.
transparence et la solidité du cristal , en pré*
sentait beaucoup pour Jean , par l'instruclioji^
qu'il avait puisée au collège , par les habitudes
que son esprit y avait contractées; il s'était éle-
vé au-dcssùs des siens; entre eux l'égalité était
rompue. Ses parents ne pouvaient pas plus le
comprendre que Jean ne pouvait sympathiser
avec leurs idées. L'harmonie avait disparu. Tout
ce qu'il cherchait, tout ce qui plaisait à son in-
telligence, les scntirnenls, les manières, le lan-
gage, il les retrouvait chez M"* de Gaillc-Fon-
taine. Ce qui séduisait son esprit charma bien-
tôt son cœur, Jean, sans se l'avouer à lui-mùme^.
aimait déjà.
Dans les premiers temps, alors qu'il com-
mençait à subir cette fascination de la jeunesse,,
de la grâce, de la beauté, Jean s'était plié aox
travaux de la ferme , afin que son père ne le
contraignît pas à reprendre ses études inter-
rompues du droit. Mais ces travaux, en l'assujet-
tissant à la régularité des heures dans la fati-
gue, les repas et le sommeil, ne lui pcrmellaienf
pas de voir M"* de Gaille-Pontaine aussi sou-
vent qu'il l'eût désiré. La chasse le rapprochait
d'elle; il chassa donc, d'abord un peu, pui»
beaucoup, puis toujours.
Pierre ne s'en étonna pas au commencement;
peut-être même en était-il charmé par cette
pensée que ce goût si vif et si nouveau l'atta-
cherait plus (ortement à la campagne ; plus tard
.cependant, il dut bien en remarquer la persis-
tance et la continuité; il en parla à Jean , qui
répondit au hasard et ne se priva pas pour cela
de n.'tourner à la chasse.
A la fin, le fermier fit des observations tcm*
pérées par sa bonté native • et voulut ramener
170
BERTHB DE GAILLE-FONTALNE.
Jean au labourage; mais il était trop lard, le
mal était au cœur.
A son tour , Borthe s'aperçut des sentiments
trop yifs qui avaient succédé dans le cœur de
Jean aux sentiments de confiance et d'amitié
qu'elle voulait seulement lui inspirer. Du jour
où elle fit cette décquverte , elle affecta de se
rencontrer moins souvent sur son passage, et,
on apportant moins d'abandon dans leurs entre-
tiens, chercha à en abréger la durée. Jean se
plaignit de ce changemeut, et, dans le trouble
où cette première douleur le jetait, il parla de
son amour avec Texaltation d'un cœur que cette
seule pensée emplissait tout entier. U ne s'a-
perçut qu'il avait parié qu'au moment où Der-
the l'interrompit.
Elle le fit pour lui dire que c*était précisément
à cause de cet amour qu'elle le fuyait, et qu'elle
ne le reverrait qu'autant qu'il ne lui en par-
lerait plus.
Jean pensa que la tranquillité de M"* de Gail-
le-Fontaine provenait du mépris qu'elle faisait
de son état. Au lieu de voir dans la conduite
de son amie d'enfance la droiture et la fermeté
d'une âme honnête, il voulut y voir la duplicité
froide d'un esprit qui se plait à réchauffer des
illusions pour les anéantir après.
— Mon amour vous oCTcnse-t-il donc à ce
point, s'ccria-t-il, que vous ne puissiez pas même
insupporter l'expression?
— Je ne m'oflcnsc pas, répondit Bcrthe, mais
il nous ferait soufl*rir l'un et l'autre et détrui-
rait la douceur de nos relations. Je n'entendrai
jamais une seconde fois une chose qu'il ne me
serait pas permis de répéter à mon père sans
l'afDiger. Si donc vous voulez que je vous voie
encore, promettez-moi d*oublier ce qui vient de
se passer.
— - C'est donc moi qui ne vous reverrai plus,
s*éeria Jean , et il s'éloigna à grands pas.
A partir de ce jour jusqu*à celui qui avait
réuni M"* de Gaille-Fontaine et Jcaii dans le
Pré-aux-Nains, plus de six mois s'étaient écou-
lés sans qu'il se fussent rencontrés. Chacun
d*eux évitait les sentiers où ils avaient eu l'ha-
bitude de se voii . Jean vivait un peu en bra-
connier dans les bois, ne couchant pas toujours
à la ferme et n'y mangeant presque jamais.
Les choses en étaient là, lorsque M"* de Gail-
le-Fontaine provoqua Tentretien dont on yicQt
de voir le résultat.
V.
Bcrthe avait beaucoup sonflert de cette rup-
ture. C'était un cœur droit et simple , que le
spectacle de toutes les misères et de toutes les
douleurs affligeait ; celle»4à surtout dont eOe
était la cause, même involontaire. Ell'ï n'épar-
gna donc rien pour ramener Jean: mais en l'es-
sayant elle marqua les limites qu*clle voulait ne
jamais dépasser.
Quand il se soumit aux volontés , ou plutôt
aux prières de M"* de Gaille-Fontaine, Jcao
était de bonne foi ; mais en cela , comme co
beaucoup d'autres choses, l'intention allajplos
loin que le fait. Le premier jour où il vit Bertbe
au bras de M. de Puisenx, le courage loi man-
qua.
Il renonça à la voir et s'enfonça dans le bois.
La solitude l'aigrit bientôt; à force de repasser
dans sa mémoire les paroles de Bcrthe , il ar-
riva à ne plus y croire; il lui paraissait impos-
sible que M. de Gaille-Fontaine eût exigé le
mariage de sa fille, si elle ne l'y ayait pas aidé
un peu ; peut-être même lui en devait-il fidée
première. Quand on est seul et malheureux, do
doute à la croyance du mal il n'y a souvent
qu'un pas. Au bout d'un mois, Jean avait cette
conviction, qu'il était la victime des roueries de
madame de Puiseux.
Cette histoire du mariage de Bcrthe ne l'eût
pas étonné s'il avait voulu s'arrêter à une pen-
sée toute simple, que son esprit fatalement pré-
venu n'avait garde d'accueillir.
H. de Gaille-Fontaine n^était pas aristocrate
dans l'étroite acception du mot, mais il avait à
un haut degré le respect de son nom, qu'il por-
tait fièrement, et le désir légitime de perpétuer
sa maison, dont l'héritage d'honneur était pur
de toute souillure. La douleur profonde qn'il
éprouvait de la mort de son dernier fils s'aug-
mentait du chagrin de voir s'éteindre brusque-
ment la baronnie de Gaille*Fontaine. Ce fut
alors qu'il pensa sérieusement à marier sa fille,
dans l'espérance de faire revivre son nom. M*
de Puiseux qui était un peu de leurs parents,
avait toutes les qualités qu'on pouvait souhaiter
dans un gendre : il fut convenu entre eux que
le premier né de ce mariage porterait le nom
BEhTHE DE 6AILL&-F0NTA1NC.
ni
«( les annes de Gante-Fontaine par substitution .
Befthe, qui n^avait {MS d^autre désir que eelui
d'adoucir les blessures cruelles qu*utie triple
mort ATait faites au cœur de son ]ière, consentit
à tout ce qu^il voulut; mais la raison détermi-
nante de son union avec Cbarles de Puiseux,
on comprend qu^etie n*en pouvait rien dire à
4ean.
Six mois après le mariage, Jean vivait dans
un isolement profond. Déjà les gardc&^bassls
du pays et les gendarmes commençaient à s^oc-
cQper de cet intrépide chasseur, qni avait de-
puis longtemps oublié de renouveler son port
d'armes , et qui battait le pays du matin au
«oir. Mais Xean avait le pied leste comme ce
Mohiean dont parle Coopcr , et qu^on appelait
le Ccrf-Agtie. Il connaissait le pays mieux qn*au-
cra de ses ennemis ; à lui seul il était plus ro-
buste que trois ensemble, et ce ne devait pas
être ehose aisée que de le prendre.
De tous les habitants de Roche-Blanche , M.
de Puiseux était celui qui connaissait le moins
Jean GuiHard ; il Tavait vu quelquefois sans y
prendre garde, et ne lui avait jamais parlé. Un
jour qu^il passait à cheval dans la forêt d*Am-
boise, M. de Puiseux rencontra au pied d*un
arbre one espèce de braconnier qui déjeûnait
d^un gros morceau de pain et de quelques noix.
Vn vieux chapeau de paille couvrait le visage
de ce drôle , qui , les pieds au soleil et le dos
contre la mousse, semblait absorbé par Timpor-
taoce de son occupation.
Berthc arrivait au galop dcrnère M. de Pui-
%ux, qui s^ctait écarté de M. de Gaille-Fontai-
œ et de quelques personnes qui allaient en
partie à Chenonoeaux.
— Eh! mon brave! dit M. de Puiseux en
avisant rhomme aux nmx.
Le braconnier, soit qu*il n*entcndit pas, soit
qu'il ne voulût pas entendre, ne remua non plus
que le tronc contre lequel il s*appuyait.
•^Eh! dites donc, camarade! cria M. de
Puiseux d*utic voix plus haute.
Le braconnier éplucha une noix et la ctpqua.
— iiorbleu ! reprit M. de Puiseux qui n'étaK
pas tout à fait aussi patient qu*un saint, je crois
que le coquin se moque de moi! Ça, voyons,
tcttx-tn me repondre?
Lliommc aux noix leva la tète cette Ibis. C6-
uit notre ami Jean.
— Ah! vraiment, c'est fort heureux! conti-
nua le cavalier, qui avait tM)U9sa son cheval du
cdté du braconnier. Laisse là tes noix et cours
à la fcimc* tu y trouveras deux voitures et tu
diras aux cochers de pousser jusqu'à Chcnon-
ceaux. Sais-tu où est la ferme ics Bordes?
— Parfaitement.
— Cours donc. Voilà cent sous pour ta peine.
M. de Puiseux tira une pièce de cinq francs
de sa poche et la jeta au braconnier.
— Tu diras aux cochers, ajouta-il , que tu
viens de la part de M. de Puiseux.
La pièce d'argent tomba sur le pantalon de
Jean et glissa dans l'herbe.
Tout le sang du braconnier lui monta au vi-
sage. Il saisit la pièce et la jeta violemment aux
pieds du chenil; l'écu rencontra une pierre, ri-
cocha et frappa au poitrail l'animal qui se cabra.
— Insolent! s'écria M. de Puiseux, qui d'un
coup d'éperon força le cheval à se jeter en
avant.
Mais déjà le braconnier était sur ses pieds ;
une pâleur de cadavre avait succédé à sa rou-
geur fébrile, et, les yeux élincdants, il altcndaît
M. de Puiseux. '
Loup, le poil hérissé, grondait à son côté.
Berthe précipita sa course et vint se jeter en-
tre eux.
A sa vue, Jean recula lentement, comme un
dogue. Il tenait d'une main son fusil , autour
duquel ses doigts semblaient noués, et de l'au-
tre il retenait son chien.
Au pied de l'arbre, il s'arrêta.
— Jean, lui dit tout bas M** de Puiseux en
courant à lui, Jean, retirez-vous, je vous en
prie.
A l'accent de cette voix toute puissante, Jean
fit trois pas en arrière.
— Qu'avcz-vous à dire à ce manant? s'écria
M. de Puiseux que la colère tourmentait et qui
ne pouvait se rendre maitro de son cheval,
épouvanlc par les sourds grogncmcnls de Loup.
Jean fit un pas en avant , mais il rencontra
le regard de Berthc, à la fois si triste et si sup-
pliant, que de nouveau il s'arrôta.
— Ce manant, dit-il d'une voix que la haine
faisait trembler, s'en va parce quMl y a une
femme ici!... Mais, une autre fois, gardez, s'il
vous plaît, vos tutoiements et votre argent pour
vos laquais.
172
BERTHE DE GAILLE-FONTAINB.
Bcrthe s*é(ait rapprochée de son mari , met-
tant, comme par hasard , Tun des chevaux m
travers de fautrc. Jean jeta son fusil sur son
cpaulc et sVnronça dans la forêt, suivi de son
chien, qui montrait ses dents blanches en lou-
voyant sur les pas de son maître.
» Voici un drôle que je châtierai quelque
jour ! reprit M. de Puiseux, après qu'il eût réussi
à calmer son cheval.
— VousnVn ferez rien, Charles, répondit
Berthe; ce drôle ^ comme vous rappelez , est un
fort honnête garçon.
— Lui... mais il a Tair d'un bandit!
— L'air ne fait rien à la chose.
En ce moment, Jean traversait un tertre, à
quelque distance.
— Mais regardez-le , avec son grand diable
ie chien roux! reprit M. de Puiseux; tout au
moins est-ce un braconnier.
— Ce braconnier, dit Berthe en souriant, est
un bachclior-ès-lettros,n^est-cepas comme cela
<|ue ça se dit ! 11 a failli être avocat, c'est Jean
6uillard, le fils aine de Pierre, notre fermier.
A quelque temps de là , les châtelains de la
Roche-Blanche, chez qui plusieurs personnes
étaient en villégiature ; car depuis le mariage
ie sa fille M. de Gaillc-Fontainc recevait beau.
:oup de monde d'Amboise, de Tours et de Blois,
organisèrent une chasse au sanglier.
Les cultivateurs se plaignaient des ravages
considérables que commettaient les bandes de
ces animaux campés dans la forêt d'Amboise ;
on obtint du régisseur , qui avait l'administra-
tion du domaine royal , la permission do faire
une battue ; c'était, à la fois , joindre l'utile à
l'agréable, et rendez-vous fut pris par tous les
chasseu*'s d'un département qu i compte les Nem-
rod les plus déterminés de France.
Un grand nombre de paysans voulurent pren-
dre part à cotte battue, ceux-ci armés de four-
ches et ceux-là de liâtons. Les châtelains du
voisinage., depuis Chambord jusqu'à Rochc-
Corbon, accoururent avec leurs équipages de
chasse , meutes ardentes et chevaux infatiga-
bles. Au petit jour, on s'arma de carabines et
de couteaux, on accoupla les chiens, les pi-
qucurs se rangèrent en ordre, on distribua des
pelotons de batteurs qui avaient pour mission
de parcourir la forêt; les chasseurs s'assirent
résolument en selle, et l'on partit.
Il faisait un temps clair et vif; une petite ge-
lée blanche glaçait l'herbe des champs. La res-
piration puissante des chevaux formait i dtour
de leurs naseaux un nuage de vapeur. Les
chiens, tenus en laisse, flairaient la terre hu-
mide et froide. Quand on toucha h la lisière de
la forêt , les chiens furent découplés, les cava-
liers entrèrent sous le couvert et la chasse com-
mença.
Ku bout d'un quart-d'heurc , la forêt reten-
tissait d'aboiements furieux et de cris.
On aurait dit qu'un ouragan passait sous le
feuillage rouillé des bois. Quelques coups de
fusil éclataient de distance en distance.
M. de Gaillc-Fontaine, M. et M** de Puiseux
suivaient la chasse; M. de Puiseux, ardent à
cet exercice , montait un jeune cheval plein de
feu, que tout ce tumulte animait encore. Quel*
que temps il resta près de sa femme ; mais, em-
porté l'ii-mcme par son impatience, il rendit la
bride à son cheval , qui bondissait comme un
chevreuil.
— Veillez sur Berthe! cria-t-il à M. de Gail-
lc-Fontaine, et il partit comme une flèche.
La chasse avait fait lever déjà plus de trente
bêtes, sangliers ou marcassins; de vieux soli-
taires traqués dans leurs bauges fuyaient en
grognant, s'acculaient contre des quartiers de
rocs et faisaient tête aux chiens. A mesure que
les animaux poursuivis passaient devant les
chasseurs postés aux carrefours des sentiers, on
entendait des coups de fusil suivis d'aboiements
redoublés. Le bruit augmentait à mesure que
la chasse s'enfonçait dans la forêt.
M. de Puiseux était parti sur la piste d'une
laie énorme après laquelle une douzaine de chieus-
s'acharnaicnt.
Les braconniers d'Amboise avaient pris leur
part de cette chasse, sûrs qu'ils étaient de ne
pas être inquiétés aussi longtemps qu'elle du-
rerait. Jean se trouvait parmi eux.
Depuis qu'il partageait la vie et les dangers
de ces hommes sauvages et grossiers, Jean avait
acquis une adresse merveilleuse au fusil. Au-
cun de ses compagnons ne pouvait rivaBser
avec lui , et tous le reconnaissaient tacitement
pour leur chef. Jamais Jean ne tirait de che-
vreuils qu'en pleine course et à balle, et encore
ne visait-il qu'à la tête. Cette adresse unie à
une force prodigieuse l'avait, rendu fameux
I : Si ;■ V ■■■■'■■.' YOR
' ■ ;. LlinARY
l
t
t Ik- t. •■* t
A ri(jN3.
1.
Bïtr«ï lï EàOllï-F'fli'aïAlHl!
l'^s dans le cou : la lassitude pouvait seule Tar*
fClcr.
La violence de cette chute rétourdit; Il était
étendu sur le gazon , sans mouvement , torsqui
Lancés comme une flèche, le cheval et le ca- , (i , voir u gravure w •€.«.
_j c-J Lia
•j vii; j-:i J i^ 0 U^ i£.
BBRTriE DE GAÏLLE-FONTAINE.
173
dans le pays. Au temps du la Jacquerie , Jean
€Ùl été désigne par la voixpubltqne pour cire
Tun des capitaines de la révolte.
Jean suivait donc la chasse en amateur. Quand
une >)éte avait été manquée , et qu'elle allait
passer hors de portée, le braconnier abaissait
son arme Y faisait feu^ et la bête .tombait dans
lliorbe. Mais le plus souvent il se tenait tran-
quilk, laissant aux autres le plaisk* de tuer. Son
/rrand cliion roux, par exemple, y mettait moins
: réserve, et courait comme un furieux après
f!'
■•
\(S sangliers.
Deux ou trois fois il avait été croisé par Bl
de Puisoux ; mais s'ils s'étaient vus l'un et l'au-
tre, du moins avaient-ils évité de se regarder.
II y avait deux ou trois heures déjà que la
chasse Cimtinuait, lorsque M. de Puiscux, en
traversant au galop une clairière étroite, loniba
au milieu d'une bande de marcassins, qui
(a}aicnt devant une meute. La taie écumante
et furieuse passa devant le cheval , courant en
droite ligue comme un boulet. M. de Puiseux la
coucha en joue et tira; la bètc frappée en plein
corps, tomba surses jarrets ; deux ou troiscitions
arrivèrent comme des flèches, et la coifTcrent.
la laie se releva, secoua son rude groin, laissa
un lambeau de ses oreilles entre les dents des
chiens, en évcntra an, et, toute sanglante, vint
s'abattre aux pieds du cheval. Les grognements
de la bètc enragée, qui bondissait sous les ef-
forts d'une troupe de chiens, les hurlements
dos limiers, qui attaquaient ses' flancs et son
groin, ce dos monstrueux, qui montait et s'a-
baissait comme une vague , épouvantèrent le
cheval, déjà excité par le tumulte et fort difficile
à manier.
'1 se dressa sur ses jambes de derrière, ren-
versa ses oreilles, bondit, et malgré la main qui
cherchait à le gouverner , il partit avec la fou-
droyante rapidité d'un tigre.
M. de Puiseux eut assez de présence d'esprit
pour le pousser dans une avenue au bout de
iaquclle s'ouvrait une terre labourée; mais le
cheval n'avait pas lait cinq cents pas dans cette
direction que l'arrivée d'un sanglier le fit so
jeter de cùté ci prendre à travers bois.
Le cheval courait, le nez au vent, les oreil-
les dans le cou : la lassitude pouvait seule l'ar-
rêter. .
Lancés comme use flèche, le cheval et le ca-
valier passèrent devant M"* de Puiscux.
A celte vue, Berthe poussa un cri. La ligne
qu'ils suivaient aboutissait à un précipice ou-
vert dans la forôt. Ce fut comme une appari-
tion.
L'élan du cheval le conduisit dans une partie
de la forêt où de récentes coupes n'avaient laissé
debout que des bairveaux espacés de distance
en distance. A l'extrémité de cette clairière, le
sol sVflbndrait brusquement et se creusait en
ravin. Un cheval, poussé à toute vitesse aux
bords du ravin, devait rouler jusqu*au fondoij,
parmi des quartiers de pierres, rampaient les
eaux claires d'un ruisseau.
Au moment où le cheval entrait dans ce vaste
champ égalisé par la hache , Jean passait sur la
lisière du bois. Au bruit de cette course préci-
pitée . il tourna la tète et reconnut du même
coup M. de Puiseux et le danger qui le mena-
çait.
Jean sVrèta. Une trop grande distance le sé-
par&U du mari de Berthe pour qu'il pût se je-
ter à la tète du cheval avant qu'il eût atteint le
précipice. En une ou deux minutes le cheval
devait toucher aux lèvres du ravin , et Jean ,
pour si léger qu'il fût à la course , en aurait mis
cinq ou six à y parvenir.
Avec la rapidité de la pensée, il fit tomber
le canon de son fusil dans la paume de sa main
gauche et en appuya la crosse contre l'épaule
droite. Mais au moment de presser la détente ,
il hésita. La balle ne pouvait-elle pas frapper
M. de Puiseux? Le canoA se releva; mais le
cheval dévorait le terrain ; entre ses pieds et le
ravin il n'y avait plus qu'une centaine de pas.
Au bout de cette course insensée, n'était-ce
pas la mort qui attendait M. de Puiseux Y Jean
abaissa le fusil. Le double canon resta l'espace
d'une seconde dans sa main immobile et ferme
comme les troncs de chêne qui entouraient le
braconnier; tout à coup l'éclair jaillit et le che-
val tomba sur ses genoux (1). lise releva et pi*
rouetta sur ses pieds de derrière , marcha quel-
ques pas au hasard , trébucha et s^abattit stir
le flanc.
Dès la première secousse , M.de Pufscux avait
roulé pr terre, à dix pas du cheval.
La violence de cette chute l'étourdit ; Il était
étendu sur le gazon , sans mouvement , lorsque
(l« Voir It grtTare rar icler.
174
DERTllE DE GAlLLE-FO.NTAt^E.
Berthc parut à Tautre extrémité du champ «
suivie par M. de Gaille-Fontaine , qui cherchait
à modérer sa course.
Le coup de fusil qu'elle entendit lorsqu'elle
allait Tranchir le rid«fau d*arbrcs qui la séparait
de la clairière la fit se hâter. Elle parut sur la
clairière et reconnut son mari couché auprès du
cheval , et , à cent cinquante pas sur la droite ,
Jean qui courait le fusil à la main.
Un frisson glacial parcourut Berthc dos pieds
àUtète; elle se sentit froid dans les os, et
n'eut pas la force de pousser un cri.
En quelques bonds elle arriva auprès de son
mari , laissant M. de Gaillc-fontaine en ar-
rière. *
Jean qui était arrivé d'un autre côté et plus
vite qu'elle, se trouvant plus près du lieu où
M. de Puiscui était tomoé , s'arrêta en face de
Bcrthe.
11 lut sur son visage l'épouvantable pensée
qui avait traversé l'esprit de celle qui si long-
temps avait été sa meilleure amie. Une douleur
immense l'atteignit au cœur. 11 montra du doigt
le trou sanglant que la balle avait fait à la tète
du cheval.
— • Regardez! lui dit^il.
Au môme instant, M. de Puiseux poussa un
profond soupir comme un homme assoupi qui
se réveille, et se dressa sur son coude.
Des larmes vinrent aux yeux de Bcrthe, dont
le cœur tressaillit d'une joie profonde. Elle sau-
ta de selle et courut à Jean.
Mais Jean repoussiP la main qu'elle lui ten-
dait, et jetant à Berthe un regard de reproche,
il rentra dans la forêt.
Cependant les mois s'écoulaient et la situa-
tion de Jean restait la même; il était entré dans
une voie d'où rien, si ce n'est une catastrophe,
ne pouvait le tirer. Comme tous les cœurs ma-
lades et les esprits chagrins, il accusait la so-
ciété d'un malheur où elle n'était pour rien.
Une mélancolie profonde le rongt^ait et le levain
de la colère se tnêlait à cette mélancolie.
— Sa pensée m'a tout de suite accusé d'un
crime! disait il quelquefois au souvenir de la
diasse* Qu'ai-je donc lait pour tomber si bas
dans son esprit? f
Tandis que Jean accusait Berthe, Berthe eût
tout donné pour ramener Jean ; elle se scntail
coupable d'une mauvaise pensée envers lui, At,
' si mince que fat ce crime, elle ne Uissait pas
de troubler une âme aussi sincère et aussi
droite que Tétait la sienne. Fille, madame de
Puiseux n'eût pas hésité à se rendre auprès de
Jean, comme elle l'avait fait une fois; fcmaie,
elle ne croyait pas qu'une telle dcmafche fi&l
possible à l'i.nsu de son mari, il ne fallait |«»
songer à lui en demander la permission. M. de
Puiseux était le meilleur des maris; mais la
perfection n'est pas humaine, et M. de Pulseui
était un peu enclin à la jalousie.
Il eut certainement défendu ce rendez-vous
avec un braconnier qui était bachelier-ès-leltrcs.
Berthe en était donc réduite à se taire. Elle
était mère, d'ailleurs, et cette maternité, qui
avait comblé tous les vœux de M. de Caille-
Fontaine, lui dictait des devoirs plus sacrés.
Il arriva, sur ces entrefaites, que les dépré-
dations des braconniers excitèrent les plaintes
et les réclamations du pays. Le régisseur do
domaine d'Ambolse se fit l'interprète des do*
léances publiques, et les maires des coiAmua«
voisines eurent ordre de sévir contre les bra-
conniers avec la plus grande rigueur.
Les brigades de gendarmerie, tant à pied
qu'à cheval, et les gardes-charopctres , se tin-
rent prêts à agir au premier signal.
Le fermier de Roche-Blanche , qui était àty
puis longues années adjoint au maire desa pt*-
tite commune, quitta un matin la ferme et ga-
gna la forêt. Un bûcheron lui indiqua rcndreil
où Jean se trouvait, et le fermier, continuant
sa route, atteignit s6n fils dans un taillis.
— Jean, lui dit-il, je ne viens pas pour es-
sayer de te tirer de la vie que tu mènes; Dieu
m'est témoin, cependant, que le jour où tu
rentreras à la ferme sera le plus houreus de
ma vie ; mais je viens te prévenir que les bra-
conniers vont être traqués par tout le pays.
— Je le sais, père ; mais je ne vous en re-
mercie pas moins.
— H y aura des rixes ; peut être échangera-
t-on des coups de fusil ; tu as le sang vif, mon
fils, prends garde à ce que tu vas faire, si Toa
t'arrête.
— On ne m'arrêtera pas, mon père.
— Cependant, si ee malheur l'arrivait, com-
ment te conduirais-tu T .
— Ce malheur ne m'arrivera jamais.
— Tu no réponds pas à ma question, Jean.
BERTHE DE GAlLlX-FOSlTAlNB.
1 «M
Ta peux tomber, et un garde aura bientôt mis
la main sur ton épaule.
» Ah! père, au bout de Tépaule il y a un
bras, et au bout du bras une main habituée à
manier un fusil.
— Et Toilà justement ce que je redoute.
Promets-moi, quoi qu'il arrive, que tu ne feras
aucun emploi de tes armes.
Jean hésita.
— Si, ta mère vivait encore, ta pauvre mère
te le demanderait, reprit Pierre G u illard : je
sais que tu as gardé un grand respect pour sa
mémoire; jure-moi en son nom de ne pas te
défendre, si on t*arrète. C'est en son nom que
je t'en prie.
— C'est bien, mon père, je vous le jure.
Le fermier regarda son fils avec des yeux at-
tendris.
— Puisque tu aimes encore celte pauvre
sainte femme, reprit-il, je n'ai pas perdu tout
espoir. Ses prières et son souvenir te ramène-
ront peut-être parmi nous.
Jean baissa la tète. Peut-être le désirait-il au
fond du cœur, mais l'habitude et le chagrin l'en
empêchaient. A la ferme, il eût vu tous les jours
Bcrthe et son mari, ensemble près de leurs'
deux enfants , et c'est à quoi il ne pouvait se
résoudre.
—Je te quitte, Jean, ajouta le père. Songe à
ta sûreté. Moi, je vais donner mes ordres aux
gendarmes de la commune.
-^ Allez, mon père, c'est votre devoir.
Pierre et Jean se quittèrent, et, dès le soir
même, les gendarmes se mirent en cann pagne.
Ce fut surtout du côté de la forêt d'Amboise
que les gendarmes dirigèrent leurs poursuites.
Là était, en quelque sorte, le quartier général
des braconniers. Claude figurait parmi les gar-
des employés contre eux. U connaissait admi-
ralilcroentlc pays, et ce n'était pas celui de tous
leurs ennemis qui donnait le moins de mal aux
braconniers. Avec sa taille grêle et ses jambes
de cerf, il était comme un chien courant après
eux.
Trois ou quatre braconniers furent pris ; la
poursuite enhardie par ce succès, redoubla d'ac-
tivité ; ceux qui restaient dans la furet , ruinés
dans leur industrie, et irrités en outre par la
capture de lours compagnons, ne se bornèrent
plus à fuir, mais tournant leurs fusils sur ceux
qui les traquaient ils menacèrent de s'en ser*
vir. Un premier coup partit; deux ou trois su»*
virent : un gendarme reçut des chevrotines daot
le bras, un autre eut son chapeau percé par
une balle. Les mousquetons répondirent aux
fusils. A son tour, un braconnier eut la cuisse
traversée d'un coup dé feu.
On ne parlait dans tous les hameaux et tou*
tes les chaumières que de cette petite guerre,
Jean tenait fidèlement la parole qa^il avait
donnée à son père. Signalé à toutes les brigade*
comme le plus déterminé et le plus dangereux
braconnier de toute la contrée, c'était lui sur-
tout qu'on tenait à capturer. Mais Jean n'était
pas une proie facile à surprendre. Chaque nuil
il changeait de gite, et, le matin venu, après
avoir confié son grand chien à quelque char-
bonnier de la forêt, il se mettait en campagne*
Son plaisir était alors de tuer des chevreuils
au nez des gendarmes , qui ramassaient bien
quelquefois le gibier, mais qui n'attrapaient
jamais le chasseur.
Un jour cependant qu'il chassait en compa-
gnie de deux ou trois des plus fameux bracon-
niers, — les autres commençant à trouver le
jeu trop difficile, se tenaient coi dans le village»
— il faillit être pris. Claude dirigeait l'expédi-
tion. Peut-être son zèle était-il stimulé par la
connaissance qu'il avait eue du penchant de
Clairette pour Jean.
Les braconniers chassaient à l'affût; au petil
jour, ils se trouvèrent cernés par une douzaine
de gendarmes et de gardes.
— Il faut filer, leur cria Jean ; chacun pour
soi et Dieu pour tous I
En parlant ainsi, Jean voulait surtout éviter
une collision. Séparés, les braconniers ne cher-
cheraient proltablement pas à se défendre. Groi^*
pcs, ils eussent certainement répondu aux som-
millions par des coups de fusils.
L'embuscade était habilement préparée. Des^
gendarmes, le mousqueton au poing, gardaient
les sentiers ; il n'y avait de refuges à espérer
que du côté du Pré-aux-Nains, dont l'extrémité
touchait à la clairière ou le cheval deM.de
Puiseux avait été tué.
C'était là où Claude attendait les braooiK
niers. Aussitôt qu'ils se munlrèrent sur la li-
sière du bois, éparpillés et fuyant comme une
volée de perdreaux, une brigade de gendarme»
tiê
DERTHE DE GAlLLE-FONTAiNC.
Tfe à cheval surgit de derrière les Picrrcs-dcs-
Nains et chargea les fuyards. Tous se jetèrent
du côté de la clairière.
U ne s'agissait plus que de savoir lesquels
des gendarmes ou des braconniers arriveraient
les promicrs aux ravins, dont la descente, im-
praticable aux chc\aux, était extrêmement dif-
-ficile à des hommes embarrasses de fusils et de
poires à poudre et à plomb.
Les gendarmes embusqués dans la forêt s'é-
1ai£nt repliés vers la clairière, qu'ils entouraient
d'un de mi-cercle.
Jean, se fiant à son adresse , avait pris sa
Bourse tout droit du côté du ravin ; il allait y
ilescendre au risque de se casser le cou, lors-
qu'un désir de curiosité l'engagea à se cacher
pour attendre Tissuede cette poursuite. 11 glis-
sa son fusil sous un buisson épais, poussa une
pierre qui roula jusqu'au fond du ravin, et dont
le bruit fit croire aux gardes qu'il avait opéré
sa descente, et se tapit dans le tronc creux d'un
gros arbre dont les racines s'enfonçaient au
revers du ravin.
Claude arriva le premier et se posta, son fu-
«il à la main, sur une langue de terre qui faisait
«aillie sur le précipice, et d*où la descente était
presque impossible.
Les braconniers poussèrent plus loin, cher-
chant une issue ; tandis qu'ils tâtonnaient, les
gardes et les gendarmes approchaient rapide-
ment.
Exaspéré, l'un des braconniers se tourna ré.
solument vers l'un des gendarmes, qui le ser-
mit de près.
— Si tu fais un pas, je te brûle ! lui cria-t-il.
Le gendarme piqua son cheval et baissa la
<ète; le coup partît , coupa l'oreille du cheval
•et passa à deux pouces du soldat.
Claude qui regardait du côté du Pré-aux-Nains,
où l'un des braconniers venait d'èlre arrêté, se
retourna brusquement au bruit de cette déto-
nation. L'herbe était humide et la terre grasse,
le pied lui glissa ! il perdit l'équilibre, et tom-
t>a en poussant un grand cri.
^Tous les yeux se tournèrent du côté de Claude,
<iui venait de disparaître. On courut au bord du
ravin, et on vit le corps du garde qui roulait
«ur la ponte comme une massd inerte.
Les braconniers profitèrent de cet incident
pour s'accrocher aux toufles d'herbe et aux
ronces qui croissaient çà et là, et se mettre, rn
descendant de (|uelques mètres, hors de la por>
tée d(*s gendarmes.
Au Imut de quelques secondes, on entendit
le bruit sourd d'un corps qui, n*t('nu çà et U
entre les rameaux des broussailles, tombait
lourdement au fond du ravin.
Ce bruit sinistre fît sauter le cœur de Jean :
il sortit de sa cachette, et, malgré le |)éril d'une
descente aussi rapide, il se glissa, en s'aidaot
des pieds et des mains, aux infractuositésdc h
pierre et aux racines, jusqu'au bord du ruis-
seau.
Le corps de Claude était étendu sans mouve-
ment sur un lit de cailloux ; la tète était ou-
verte en trois endroits , le visage déchire, les
vêtements en lambeaux et sanglants. Jean sou-
leva le garde et lui jeta de l'eau à la face ; Claude
ne tressaillit seulement pas. Cependant le cœur
battait encore.
Jean cria aux gendarmes qu'il allait charger
le corps sur ses épaules et le porter à l'extré-
mité d'un ravin , d'où en le couehant sur un
brancard, on le ramènerait à Rochc-Blanchc.
Il entoura Claude de ses bras et l'enleva. Un
gémissement entr'ouvrit les lèvres du blessé;
et Jean s'aperçut, au mouvement des jambes,
que le pauvre garde se les était brisées en tom-
bant.
La pensée des tortures que devait souffrir
ce malheureux lui fit hâter sa course. Grâqe à
sa force herculéenne, il arriva, malgré sa
charge à l'extrémité dn ravin presque aussi
vite que les gendarmes. Ceux-ci, avec des
branches taillées à coups de sabre, établirent
promptement un brancard ; on étendit là-des*
sus des manteaux et ce funeste cortège se diri-
gea vers la ferme.
Claude revint à lui dans la soirée; mais il
perdit connaissance presque aussitôt après. Le
corps était criblé de meurtrissures, les jambes
fracturées à trois ou quatre endroits, ainsi que
l'épaule. Deux côtes étaient enfoncées. Peut-
être eùt-on pu remettre ces fractures et sauver
le blessé, mais un épanchemeiU de sang, occa-
sionné par les plaies du crâne, détermina sa
mort dans la nuit.
Le spectacle de cette agonie impressionna
profondément le braconnier. Toute sa famille
était réunie autour du lit mortuaire; Pierre, les
mains jointes et pendantes, se tenaient debout
luclicTcl de Claude ; ses yeux se détournaient
i^iitli^ucrois de ta face du moribond pour aller
'iJt'an; Clairette pleurait dans un coin. Les
frères et les sœurs de Jein, aussi tristes, mais
'J'une tristesse moinsaniôre, se parlaient àvoix
On fil en famille la veillée du mort, et durant
CCS heures silencieuses qui s'écoulaient dans
les larmes et la prière, Jeau creusa sa vie par
b pensée. Les mains qui s'élevaient vers le
'ie\ autour de lui étaient durcies par le travail
du champs et pures de toute faute ; ses frèrc^s
avaient des jours laborieux ; mais l'innocence
(I le repos des nuits rafTraichissaient leurs fa-
liSues quotidiennes. Que fait-il, lui, de l'intcl-
.l^'tncc et de la force que Dieu lui avait dé-
parties î
Après que le corps de Claude eut été ense-
^ili dans le cimetière du village, Jean se diri-
pa, la nuit venue, vers la maison de Clairette.
C'était une maisonnette couverte de chaume
(taLritccpar une grosse haie d'aubépines et
lie sureaux où nichait le rouge-gorge, et om-
bragée par deux ou trois gros noyers. Son toit
modctie s'élevait & une portée de fusil de la
tonne, dans une sorte d'anse lormûe par un re-
pli de bois.
Jean pouss.t la porte; une lampe brûlait sur
un bahut, éclairant il demi l'oli'icuvité d'une
salle où brillaient encore, pendues au mur, les
armes du garde. Clairette, assise sur une chaise
en face d'un fauteuil de ehéne où Claude avait
l'habitude d'attendre l'heure de ses tournées,
la tète basse, les majns jointes sur ses genoux,
regardait d'un œil mouillé de larmes s'éteindre
quelques tisons, dont les rouges Otincelles pétil-
laient dansl'àtre.
Jean s'approcha doucement de ta pauvre
veuve et lui prit la main ; Clairette reconnut
Jean , et se jeta dans ses bras en fondant en
pleurs.
Quand sa première émotion fut un peu cal-
mée, Jean s'assit auprès d'elle comme un frère.
— Je ne suis pas coupable de la mort de
Claude, lui dit-il, et cependant ma conscience
me reproche quelque chose. Te voilà veuve ii
un âge oii d'autres sont encore filles; tuas be-
soin que quelqu'un te protège. Si tu le veux, je
serai ce quelqu'un.
Clairette ne savait que répondre ; ses yeui
étaient rouges à force de pleurer.
ka coin de la chambre, il } avait un berceau,
12
178
BERTHE DE GAILLE-FONTAINE.
dans lequel dormait un grdl garçon, à qui Boa
âge ne permettait pas le chagrin.
Jean se h\k ^ se pencha aur le berceau, et
«nbrasMi rcnflinU
-^h wtllerai aur le petit, dit-U; et, quoi
^^ iftit«| tint) manquera jamais de rien.
^ Ah l k»A \ mon pauvre Jean I s'écria Clai-
HXt^ et M eouviial h >rlaig« de ses maiiiti
«Ile éMà «ft •aiigk>ts.
Oê ert imul Jean plm qu'il tt^urait pu fta-
frittier ; tl ne pou^atl pu ae mépn^ndre à l^M-
cent AftCtatNUi} t^ll eomme un reproekt^
oiais le pltti ItiKiit dea reproches. U se sMilil
itmué jusqu'au fond du Mur , m itpprocha
d>ÉlK «Ithercha à la consoler.
Claif«lla avait épou«i Claud«i <m h aatl« un
peu par dépit; it «Ito a'élatt attachée à lut,
parée quil était hoii^ Ml attachement n'avait
cependant pas jeté de prt>ft>ndes ratines dans
son cœur. Les bonnes paroles de Jean coulèrent
dans son âme comme une rosée bienfaisante sur
une fleur ; elle appuya comme un enfant, sa
tête sur Tépaule du braconnier, et se sentit
toute soulagée.
— Tu seras pour moi comme une sœur, lui
dit Jean, après qu'elle eut essuyé ses larmes:
et il Tembrassa tendrement.
Clairette eut peut-être mieux aimé lui être
quelque chose de plus; mais, tout en soupirant,
elle lui rendit son baiser avec effusion, et ils se
séparèrent.
La lune nageait dans le ciel limpide, couvrant
de sa lumière la campagne endormie. La chouet-
te jetait dans Tespace sa note mélancolique,
et Ton entendait, au loin, dans les fermes, les
aboiements des chiens vigilants.
Jean suivit un sentier qui serpentait sur la
lisière du bois, Loup trottait, Tœil et ToreiUe
an guet, devant son maître, cherchant dans
Therbe la piste des cerfs et des chevreuils. Le
braconnier passant devant la ferme de son père
s*arrèta quelques minutes à contempler ce toit
paisible quota nuit protégeait de son silence;
les chiens d<î garde vinrent se rouler à ses pieds,
joyeux et caressants: le coq chanta, voix écla-
tante qui salue ic réveil du travail et du jour ,
et Jean, plein d*idées nouvelles, s^enfonça dans
le bois, où le cerf bramait en pâturant.
Cette nuit, un sokii plus doux rendomit
sous sa oabaM 4i hnoichagct quil s'était bâtie
au cœur d'una hitala hértnéa dabuissotts*
Cependant la mort, qui avait titvcné la
chaumière du gtrdai vteita là farma da Roche-
Blanche.
Après une jouméa de mdea UtvanZi au
temps du labourage i an aoir Pierra as seatit
malade. Une fièvre viotanla k prit auuitftt qu'a
fut au lit, et lea aymptAmta las plua glabres se
déclarèrent* Un ttMecin, ramené d'Amboiie,
bien avant dans la nuit, reconnut ks carsctè-
r«i d*una pleurésia» La conalarMthMi ratit
dans la ferma*
Claircttig partit ittr4e-ehampi «I a'W alla â
k recharthe de Jean» qu'etta cooduiiit auprès
de son père.
La forte constitution de Pieire élatt plutik
un aide qu'un obatack à k makdie; aa bout
da trois Joura on déaeapéra de k aauver.Onfit
venir un prêtre, et Pierre reçut les saints sa-
crements avec une pieuse sérénité.
Ses mains avaient travaillé la terre, et le mai
qu'il avait pu faire était yenu de Tignorance de
son esprit et jamais de son cœur.
Quand il se fut préparé à mourir, Pierre fit
signe à Jean de s'approcher de son lit :
— Ecoute-moi, Jean, lui dit-il d'une voix
à peine articulée, j'ai peu de choses à te dire.
Le chagrin que tu m'as causé, je te le pardon-
ne ; la bonne volonté de bien faire ne t'a peut-
être pas manqué, mais bien le courage. Ce-*
pendant si l'un de nous dans cette ferme ne
s'est pas bien conduit envers toi, dis-le pour
que je vous rapproche à l'heure de ma mort.
Jean secoua la tète.
— Non, mon père ; tout le monde ici, répon-
dit-il, a été bon pour moi, comme vous-même
en donniez le meilleur exemple.
— Eh bien! mon fils, si chacun s*est bien
conduit, pourquoi nous as-tu quitté? Je ne
t'ai jamais questionné; mais dans ce moment,
il me semble que tu peux tout m'avouer. Au
moins, en mourant, emportcrai-je l'espérance
que tu guériras.
Et, comme son fils hésitait, il ajouta :
— Veux-tu me refuser cette dernière con-
solation?
^ Non, mon père, répondit Jean; je mecon*
fesserai à yoits et je guérirai.
BERTHE DE GAILLE-FOirrÀINB.
Il»
Le hnconniér se pencha ters le fermier, et
tout bas lui ouvrit son cœur.
Lorsqu'il apprit ce secret, qu*il n*ayait même
pas soupçonné, Pierre ferma les yeux comme
un homme qui a peur de voir et d^entendre ;
puis, se leyant à demi, il étendit ses mains sur
le front de Jean :
— Que pieu te bénisse, mon pantre cnftint,
dit-il : il n'y a que lui qui peut te guérir.
Les genoux de Jean fléchissaient sous lii, et
plus pdle qu'un mort, il se courba sous la main
de son père.
Au petit jour, Pierre se souleva, le coude sur
Toreiller; on aurait dit qu'il allait sautera bas
^a lit; on ouvrit la fenêtre, et la lumière entra
•vec la fraîcheur du matin. Les bestiaux mu-
gissaient dans les étables, s'agitant devant les
««ches vides; les pigeons battaient de l'aile
lolour du colombier ; la ferme s'éveillait. Pierre
^ra péniblement les bouffées d'air frais qui
Tenaient jusqu^à son lit, essaya de se mettre
debout comme un travailleur que le jour ap-
pelle, et retomba. La mort Tavait frappé.
On étendit le drap blanc sur le visage du fer-
mier et la famille s'agenouilla pour prier.
Dorant les quelques jours de cette rapide ma-
^«, M. de GaiUe-Fontaine et sa fille avaient
passé bien des heures auprès du vieux fermier.
^' de Puisenx s^ montrait aussi, mais moins
aouTent. Lorsque Berthe était dans la ferme ,
*«ny demeurait, mais, lorsque Charles y en-
We, il trouvait toujours quelque prétiTlc^ynir
w sortir, bien que, depuis le coup de fusil de
la chasse aux sangliers, M.dePuiseuxeûtcher^
thé Toecasion de faire oublier au braconnier
laTeolurequi avait faiBi, sans l'intervention de
^rthe, les pousser l'un contre l'autre. Mais le
dcdain accoutumé du gentilhomme s'était heur-
té contre la hauteur du braconnier , et M. de
Puiseux s'était bientôt lassé de faine des avan-
ces un peu raides à qui les recevait si mal.
L'aventure de la chasse aux sangliers n'avait
P^ le moins du monde modifié Topinion da
châtelain. U n'était pas bien sûr que la balle
do coureur de bois ne se fût pas trompée d'a-
dresse en happant le dieval. LMndignation avec
laquelle Berthe avait repoussé ce soupçon n'a-
vait pas eu d*autre résultat que celui de réveil-
ler la jalousie dans l'esprit de M. de Puiseux^
^901 racquit de sa conscience, U avait adressée.
quelques remerciraents au braconnier; nais il
l'avait fait d'une si étrange manière, que Jean
en avait été froissé bien plus que satisfait. Il sa-
lua froidement le gentilhomme, et leurs rela-
tions en restèrent là.
Quant à M. de Gaille-Fontaine, rigide comme
nn vieux soldat, il condamnait hautement la
conduite de Jean, à qui, depuis longtemps, fl
n'adressait plus la parole.
De toute ûi famille, Berthe était donc la seule
qui fût disposée à tendre la main au bracon-
nier.
Le jour de la mort de Pierre Guillard, Jean,
assis au chevet du lit et la tète dans ses mains,
versait des larmes amères, dont la source inta-
rissable semble venir du cœur : il les laissait
couler le long de ses joues sans y prendre
garde, lorsqu'il sentit sur ses mains humides
de petites mains douces et frêles qui cherchaient
à les écarter. 11 les ouvrit, et trouva dans ses
doigts la tète blonde d'un enfant, dont le visage
rose lui souriait. Le pauvre petit était monté
sur un escabeau pour atteindre aux rudes mains
du braconnier , et, aussitôt qu^il les eut écar-
tées, il lui tendit ses douces lèvres avec cette
confiance divine des enfants qui ont des cares-
ses pour tout le monde.
Jean leva les yeux, et vit, à deux pas delui,
le pftle et beau visage de Berthe, qui le regar-
dait.
L'enfant, poussé par sa mère, avait roulé ses
bras autour du cou de Jean cl Tcmbrassait.
Le braconnier sentit son cœur se fondre : il
retint d'une main le pauvret, qui était grimpé
sur ses genoux, et tendit l'autre à madame de
Puiseux, qui vint à lui.
Près de la mort qui sanctifie, et sous les aus-
pices d'un enfant, ces deux âmes qui souffraient
se rapprochèrent, l'une {Acinc d'amour, Fantre
pleine de charité.
Après qu'on eut rendu les honneurs funèbres
au corps de Pierre Guillard, ses citants, — ils
étaient au nombre de quatre sans compter Jean,
— - se réunirent pour le partage des biens.
L'alné, qui était alors le chef de la famille,
leur rappela que le fermier les avait toujours en-
gagés à vivre en bons frères, et que ce qu'ils
pouvaient faire de mieux pour respecter la mé-
moire de cet honnête homme, c'était de rester
unis comme par le passe.
i80
BERTHE DE GAILLE-FONTAINE.
— M. de Gatlle-Fontaine, leur dit-il en finis-
sant, n'aura jamais d*autres fermiers que nous:
nous cultiverons ensemble les champs qui sont
à nous , et les récoltes seront mises en com-
mun.
— Notre aine a raison, dit Jean; il faut vieil-
lir ensemble comme nous avons grandi. Je
laisse ma part à la communauté.
— Toi, reprit Taîné, tu n'as pas beaucoup
l'habitude du labourage et des autres travaux
qui concernent la terre ; mais tu sais tout ce
que nous ne savons pas : tu tiendras les comp-
tes de la ferme , tu régleras les dépenses et tu
t'entendras ayec M. de Puiseux pour tout ce
qui regarde les fermages.
A ce nom, une sorte de frisson courut dans
les veines de Jean : en M. de Puiscux, il détes-
tait encort le mari de Berthe. Cependant il se
contint.
— C'est bien, répondit-il, je ferai ce qui sera
le plus utile à tous.
L'aîné des frères de Pierre Guillard, qui s'ap-
pelait Antoine, serra la main de son frère et se
rendit à la Roche-Blanche pour instruire lf.de
Caille-Fontaine et M. de Puiseux de l'arrange-
ment qu'ils avaient pris entre eux.
Mais, le lendemain, comme Jean allait ouvrir
les comptes du fermier pour se mettre au cou-
rant des affaires , Antoine lui frappa sur l'é-
pau.e :
— Jean, lui dit-il, laisse tous ces papiers et
viens aux champs avec moi.
— Aux champs? répéta le braconnier.
— Oui, reprit Antoine ; tu auras du temps de
reste pour examiner les livres de notre père. Au
besoin. Clairette t'y aidera. Tu sais qu'elle s'en-
tend un peu au calcul.
Jean se leva et suivit Antoine qui avait, tout
en parlant, l'air embarrassé.
— Voyons, frère , dit Jean quand ils furent
hors de la ferme , parle-moi sans détour... tu
me caches quelque chose.
— C'est vrai, répondit Antoine. Aussi bien
peut-être vaut-il mieux que je te le dise tout de
suite ; tôt ou tard, tu l'aurais appris.
— Parle donc :
— Hier , quand je suis allé au château après
notre accord, j'ai été reçu par M. de Gaillc-Fon-
tainc, qui a d'abord fort approuvé ce que je lui
ai dit; mais, quand je suis arrivé à l'article des
fermages que ta étais chaigé de régler, il a
froncé le sourcil.
— Ah!
— Et, ma foi, il n^a pas voulu entendre par-
ler de toi pour cet objet.
— 11 a bien eu quelque motif pour agir ainsi?
— Sans doute.
— Et il t'en a parlé?
— Oui.
— Alors, repète-moi ce qu'il t'a dit.
— A quoi bon !
— Dis toujours.
— Y tiens-tu beaucoup?
— Certainement.
— Eh bien 1 M. de Gaille-Foataine m'a dit
que tu n'avais pas mené une vie qui fût à sa
convenance ; que tu avais contracté des habi-
tudes qui l'empochaient d'avoir confiance en
toi, et qu'il lui fallait du temps pour te rendre
cette confiance. Qu'il s'amende, a-t-il ajouté, et
nous verrons.
— Est-ce tout?
— Madame Berthe qui était là, a voulu pren-
dre ta défense, disant qu'elle répondait de toi;
mais comme elle parlait, M. de Puiscux l'a in-
terrompue : a Votre père a raison, a-t-il dit, et
c'est une chose de laquelle vous ne devez point
vous mêler.»
— Alors madame de Puiseux s'est tue?
— Que voulais-tu qu'elle fit ? Elle a bien es-
sayé de dire quelques mots à son mari, parmi
lesquels il m'a semblé qu'elle lui reprochait
d'oublier un service que tu lui as rendu... De
quel service a-t-cUe voulu parler, Jean ?
— D'un coup de fusil qui a tué le cheval de
M. de Puiseux... mais va toujours.
— Ça été au tour de M. de Gaille-Fontaineà
l'interrompre. On peut être un fort bon tireur,
a-t-il dit, je crois» et n'en être pas moins...
faut-il que je te dise cela, Jean ?
— Dis toujours.
— Ma foi, c'est comme tu voudras... «Et
n'en être pas moins un mauvais sujet », conti-
nua le fermier.
— Ah ! et qu'a répondu madame de Puiseus ?
— Rien..., ses yeux ont brillé comme ceux
d'une personne qui aurait des larmes dans les
paupières... Elle s'est penchée sur son peut
garçon, qui jouait à ses pieds, et Ta embrassé.
On n'a plus rien dit, et je me suis retiri^ forl
BERTHE DE CAILLE-FONTAINE.
18f
triste. A présent^ il ne foat pas que ça te cha-
grine trop; c'est un mauvais moment et ça
passera.
— Ouiy frère* ça passera et j'attendrai, dit
Jean.
)l n'ajouta pas un mot, rentra dans la ferme,
prit son fusil qui dormait sur son râtelier, siffla
son grand chien roux et sortit.
Gairette le regardait faire tremblante de
frayeur.
— Frère , dit Jean à Antoine quand il fut
hors de la cour, je tous abandonne ma part, à
condition que vous donnerez la moitié de ce
qu'elle rapportera à Clairette; si je meurs, le
fonds lui appartiendra. Braconnier je suis, bra-
connier je reste.
VIL
On était dans un moment où des craintes de
disette commençaient à se répandre dans les
campagnes. Le prix des denrées de première né-
cessité augmentait rapidement; les marchés
étaient mal approvisionnés et les grains surtout
deienaicnt de plus en plus rares. Les fermiers
ne portaient plus de blé aux moulins et ache-
taient leur pain chez les boulangers, dont les
réserves disparaissaient avec une vitesse ef-
frayante. Les bruits les plus sinistres circulaient
de chaumière en chaumière : on parlait d'acca-
parements, et l'imagination crédule des pauvres
gens accueillait tout ce qu'on rapportait. Des
troubles avaient agité quelques villages popu-
leux. Dans quelques localités , des paysans et
des ouvriers armés de fourches, de pioches, de
bâtons, de fléaux, avaient assailli des magasins
de comestibles et mis tout au pillage. Ceux
d'entre les propriétaires qui avaient leurs gran-
ges à demi-pleines n'en laissaient plus rien
sortir dans la ccainte de l'avenir. L'épouvante
empêchait la circulation. Du même coup,
l'argent et le blé se resserraient. Le mal était
grand, la terreur augmentait.
Les jours de marché, une foule considérable
emplissait les places publiques où s'établissait
le cours des denrées; des attroupements, nés
du hasard, grossis par la curiosité, exploités
bientôt par la malveillance de quelques-uns,
faisaient entendre des clameurs sinistres; les
plus turbulens voulaient contraindre les mar-
chands à vendre au-dessous du cours ; un mot
faisait naître une querelle ; la querelle dégéné-
rait bientôt en rixe; on en venait aux coups;
et, dans la bagarre, les sacs de froment renver-
sés et foulés aux pieds perdaient la moitié de
leurs richesses.
Quand la gendarmerie de la commune ac-
courait sur les lieux, on l'accueillait à coups de
pierre ; des femmes, des enfants se jetaient au-
devant des soldats , les accablaient d'injures ,
les couvraient de huées, et la place du marché
ne présentait plus que désordre et confusion.
Au milieu de cette agitation populaire qui
s'étendait dans le pays comme s'étend sur un
lac le remous occasionné par la chute d'une
pierre, des hommes à figure sinistre, de ces
hommes qui surgissent dans les temps de com-»
motions et de guerres civiles , parcouraient les
communes, aigrissant les esprits enflammés
déjà par les récits les plus absurdes. Les ca-
lomnies les plus perfides, les extravagances les
plus folles étaient accueillies comme des paroles
de vérité, et une haine aveugle remplaçait dans
le cœur des campagnards la douceur accoutu-
mée de leurs mœurs.
L'envie qui rampe toujours au fond de la SO"
ciété, se montrait à la surface; on n'épargnait
nulle part les imprécations contre les gros fen-
miers et les propriétaires, accusés de .tout le
mal; des cris de mort se mêlaient aux menaces
dont ils étaient l'objet; une tourbe immense
de gens sans aveu, incessamment grossie, se-
mait l'inquiétude dans les fermes et les ha-
meaux. On avait attaqué les charrettes sur la
routo, dévasté des moulins, mis le feu à des
granges.
Le mot de famine revenait sans cesse comme
un glas funèbre dans les* entretiens de la veil-
lée et troublait les esprits les plus impassibles.
Au milieu de cette panique générale, on sentait
que la plaie était réelle, profonde et saignante,
et que la terreur publique avait une base.
Ainsi qu'il arrive toujours dans ces grandes
calamités, on accusait lès hommes du crime des
éléments. Les plus riches étaient les plus cou-
pables, et la haine les faisait responsables des
souffrances de tous.
Mais, chose étrange! ce n^était pas ceux qui
souffraient davantage qui se plaignaient le plus
haut. Quand la société s'agite dans son lit. les
itt
BERTHE DE GAILLE-FONTAINB.
mauvaises passions s^eihalent de tous les côtés
à la fois, comme ces vapeurs qui sortent du sol
crevassé pendant les tremblements de terre.
(Tétait Theure propice aux basses vengeances,
aux rancunes sourdes, aux secrètes inimitiés;
rémeute avait ses meneurs, et tandis qu'elle bri-
sait les portes des boulangeries en réclamant
du pain, les plus enragés des émeuliers, ivres
d*eaux-de-vie, jetaient les sacs de farine à la
rivière. Parmi ceux qui souillaient le plus acti-
vement le feu de la révolte, il y avait de petits
propriétaires jaloux d'épouvanter les grands,
des boutiquiers de village et des artisans à qui
rien ne manquait, si ce n'est du luxe. Ceux-là
appelaient le pillage etTinccndie à leur aide.
Leurs espérances n'allaient pas jusqu'au par-
tage des biens; mais elles allaient certainement
Jusqu'à la possibilité d'acheter à vil prix quel-
ques arpens de bonne terre détachés d'un
grand domaine.
Aux bords de la Loire, entre Tours et Blois,
dans ces campagnes heureuses qui semblent
Ikites pour le repos, l'ébullition était partout.
Toutes les habitudes avaient été sapées du
même coup. Ceux qu'on respectait naguère, on
les détestait; le mépris et l'envie remplaçaient
laconsidératîon.Tousles bas sentiments se fai-
saient Jour ; il n'y avait plus nulle part ni amour,
ni reconnaissance, ni probité. La colère fermen-
tait comme un levain.
Cependant les scènes de violences devenaient
plus fréquentes de jour en jour ; elles se multi-
pliaient autour de Roche-Blanche comme ces
vfl^es qui montent avec la marée.
Depuis que Jean était retourné dans les bois,
il vivait à l'écart, tuant ce qu'il fallait de gibier
pour vivre, mais sans S( mêler jamais aux bruits,
aux tumultes, aux réunions de villages; sa ré-
pntatioii de force, de courage et d'adresse n'en
était pas moins bien établie pour cela, on le sait.
Un soir, au coucher du soleil, comme il pas-
sait dans une clairière , un groupe d'hommes
vint à lui. Loup, comme c'était son habitude,
se Jeta devant son maître, la tète haute et mon-
trant ses crocs.
•-* Appelle ton chien , si tu veax qu'on te
parle , lui cria un de ces hommes, qui était char*
ron de son état et braconnier dans l'occasion.
Jean siffla Loup qui vint se coucher à see
Les hommes s'approchèrent; ils étaient tons
d'assez mauvaise mine, mais Jean n'avait pear
de rien.
— Le lieu n'est pas sûr ici, dit le charron ; il
y a des cabanes de charbonniers... allons ait
Pré-aux-Nains.
— Tu as donc à me parler de choses bien
mystérieuses? dit Jean.
— > Viens toujours... Ta le sauras.
Jean, à qui il importait peu d'être d'un côté
ou d'un autre, jeta son fusil sous son bras et
suivit le charron.
Quand ils furent sur le pré an milieu duquel
saillaient les pierres des nains rougies par les
rayons du soleil couchant, ils s'arrêtèrent.
— Voyons, j'écoute, dit Jean.
— Les gens de Roche-Blanche se sont mal
comportes envers toi , reprit le charron , qui
semblait être l'orateur et le chef de la bande, ili
t'ont fait tout le mal qu'ils ont pu...
— Qui te l'a dit?
— On le sait; de leur part, ça ne nous éton-
ne pas. Si tu veux venir avec nous, nous t'of-
frons de te venger.
Jean regarda son interlocuteur de la tète aux
pieds.
— Ah ça ! reprit-il, que complotez-vous donc,
mes maîtres?
^ Oh l c'est fort simple, continua le charron;
M. de Gaille-Fontaine, un sournois qui a des
tonnes d'or dans ses caves...
— Lui I il mange la moitié de ce qu'il a, et il
donne le reste !
— Laisse donc l Est-ce que ta es assex sim-
ple pour croire cela? Il donne de gros sous et
il garde les louis l N'est-ce pas, vousautresl
^ Oui! oui ! crièrent les amis du charron.
— Avec ses louis , reprit celui-ci, il achète
tout le blé qu'il peut trouver, et il affame le
pays, n en a chez lui des monceaux ; toutes les
granges de Roche-Blanche en sont pleines.
«— Vous les avez vues?
-— Est-ce qu'on a besoin de voir ces choses-
là? ça se devine assez. Que veux-tu qu*il 9Jt
fait de son argent, ce richard-là?
— Parbleu ! interrompit un des auditeurs, il
s'en est servi pour faire hausser le blé de cinq
francs par hectolitre, au dernier marché d'Am-
boise. Cest une désolation dans la campagne...
BERTHE DE GAlLLfrPONTAINB.
183
à (ft dore, nos femiBes et nos enfants n^anront
plus de pain.
Celui qui parlait ainsi était un grand garçon
haut en couleur et gras comme un moine. Une
forte odeur de ^in indiquait assez qu^il était ar-
rivé tout droit du cabaret au Pré-aux-Nains.
— n faut que ceux qui ont trop donnent à
ceux qui n'ont pas assez, continua le charron.
Est-ce juste?
— C'est juste, repondit la troupe.
— Tu connais le château, tu viendras avec
nous, à notre tète, poursuivit le charron.
— C^est donc moi que vous voulez pour chef?
répondit Jean.
— Tu as appris à parler, tu leur demanderas
ce qu'il nous faut.
-Quoi d'abord?
— Du pain !
— Rien que cela?
— Et de Targent ensuite pour les nôtres qui
sont nus.
— Et si les maîtres de Roche-Blanche refu-
sent l'argent et le pain.
— On leur prendra tout , s'ils ne donnent
rien!
n y eut un moment de silence terrible durant
lequel Jean sembla se consulter. Le soleil au
bord de l'horizon couvrait le Préaux-Nains d'une
lumière rouge et flamboyante. Les grandes ro-
ches , dont le vent du soir agitait la chevelure
dlierbes et de ronces, coupaient les bruyères
de leurs ombres immenses; près d'elles, et,
dans des attitudes diverses, s'effilaient les lon-
gues silhouettes du charron et de ses camara-
des. Loup, le ventre à terre, aspirait le vent et
poussait de furtlfs gémissements aux émana-
tions subtiles qui lui venaient de la forêt, cein-
ture profonde dont le pied se noyait dans Tom-
bre et le dôme dans la clarté.
— Voyons, dit enfin le braconnier d'une voix
ferme, il faut jouer franc jeu. Irons-nous seuls
au ch&teau de RocaC-Blanche ?
— Nous irons mille. Ce ne sont pas les pau-
vres qui manquent.
— Alors, c'est un assaut.
— Ce sera ce que le hasard voudra. Sais-je,
■wi, ce qui arrivera?
— Ta le sais fort bien ; d*abord des cris, puis
de» coups et le pillage après.,. C'est un guet- j
*ipens.
Il y eut nn mouvement dans IVinéKloire ; par-
mi les compagnons du charron , deux ou trob
se mirent à murmurer.
— Silence ! vous autres ! s*écria Jean ; je vous
ai écoutés, écoutez-moi à mon tour !
^ Hais tu n'es donc pas avec nous, toi? in-
terrompit le charron.
— Je ne suis avec personne , pas plus «foe
eux qu'avec vous.
—> Tu as été aux écoles, Jean ; tu as la langue
affilée ; mais tu ne marches plus avec les tiens.
— Oui, cria l'un des amis du charron en
faisant deux pas en avant, c*est un Judas il
nous vendra tous.
Jean étendit la main, et la posa sur l'épaule
de son interlocuteur.
-** Si j'ai la langue affilée, j'ai 4a main nule ;
souviens-t'en, dit-il.
L'homme qui s'était avanoé reoula trois pas
en trébuchant. Son visage se crispa douloureuf
sèment, et il porta la main à son épaule.
— Oh I 8'écria-t*il, no pourriez-vous serrer
moins fort?
-^ Parles moins haut, je serrerei moiqs fort,
répondit froidement le braconnier*
Le charron fronça le sourcil.
— Voyons, explique-toi : nous saTont tous que
tu es fort comme un bœuf; mais i) y en a qui
te valent, dit-il.
-<* Alors, c'est à ceux-là qpe je parlemi, re-
prit Jean qui s^adressa au charron. Tu es un
homme et tu as des bras, travaille, {youta-t-il.
Si de3 femmes, des enfants, des vieillards avaient
faim, je les accompagnerais, et le premier je de*
manderais pour ces pauvres créatures. Mais
vous ! des hommes robustes comme yous Fêtes,
mendier!..
— Qui parle de mendier? s'écria le charron,
Nous voulons de leur superflu, et uous le pren-
drons.
— C'est-Mire que vous volerez,.. Ah! mes
braves, il y a la cour d'assises et les galères
après cela. Et vous voulez que je me mêle de
vos afiaires ?
— C'est bien ! ne t'en môle pas; on les ferA
soi-même. Du moment que tu aimes ceux qui
te maltraitent, et que tu rudoies ceux qui Vai-
ment, n'en parlons plus.
— Si l'on m'avait fait tort, j*irais ^ul de-
mander justice. Mais vous serez mille contre
484
BERTHË DK GAiLUM'ONTAlNl!;.
trois ou quatre! Quel mal tous ont-ils fait , les
maîtres de Roche-Blanche?
— Eux ? mais on sait bien quUls accaparent le
blé. Cest à cause de leurs manœuvres que tout
renchérit.
Jean haussa les épaules.
— J *ai TU leurs granges... elles sont aux trois-
quarts vides! dit-il.
— Qu'ils nous donnent ce quMl y a dedans,
et on ne leur ôtera pas un cheveu de la tète.
— Mais on leur ôtera la tète de dessus les
épaules, 8*ils refusent.
Personne ne répondit.
— Et vous dites que vous êtes des ouvriers,
vous! reprit Jean d*une voix tonnante , vous
êtes des bandits!
Les cinq camarades du charron se regardè-
rent; mais pas un ne bougea.
— Voilà bien du bruit pour quelques mauvais
pains que nous voulons demander aux gens du
château , reprit le charron. Mais toi qui parle
si haut, que fais-tu quand tu tues un chevreuil
du roi, 00 qui t*arrive assez souvent?
— Quand je tue un chevreuil, j*ai tort...
— Et bien ! nous aurons tort..., partant,
quittes.
Les amis du charron se mirent à rire.
— Il prend la viande, dît Tun, nous prenons
le pain ; chacun son goût.
Ce fut un éclat de rire dans toute la troupe.
— Suffit, reprit le charron ; tu ne veux pas
de ce qu'on te propose, c'est ton droit..., cha-
cun a le sien... seulement tu ne diras pas ce
que nous t'avons confié...,. Si tu n'es pas pour
nous, au moins ne seras-tu pas pour eux.
— Oui , s'écria l'un des camarades du char-
ron , il faut que Jean nous jure de ne pas
parler.
— Oui! oui! qu'il jure! s'écrièrent les au-
tres.
— Et si je ne jurais pas? dit Jean.
Les interlocuteurs se regardèrent en hési-
tant.
— Alors, dit le plus hardi , nous Vj force-
rons.
— Sera-ce toi; reprit le braconnier. Essaie.
Et, posant son fusil contre un rocher, il se
plaça devant le bavard les bras croisés.
La forte stature du braconnier fit apparem-
ment réfléchir Touvrier ; il se tut et baissa 1m
yeux sous le regard de Jean.
— Ecoutez, mes braves, continua celui-ci,
vous êtes cinq, mais j'ai deux mains qui enta-
ient dix Tenez-vous tranquilles, je vous le
conseille.
— Voyons, qu'y a-t-il? s'écria le charron qui
jouait le rôle de négociateur; faut-il se t)attre
parce qu^on n'est pas du même avis! Jean ne
fera rien contre des amis, et chacun ira de son
côté. Après tout le soleil luit pour tout le
monde.
Ce discours qui ne prouvait rien indiquait
seulement que le charron voulait rompre ren-
tretien. On se sépara sans ajouter ud seul
mot.
Pendant cette conversation la nuit était yc-
nuc. Les objets nageaient dans une obscurité
pâle qui couvrait de ses voiles transparentes les
rochers, la clairière et la forêt. Jean écouta pen-
dant quelques minutes le bruit des pas du char-
ron et de ses camarades qui sonnaient sur les
cailloux du pré et s'éteignirent bientôt dans la
nuit.
Loup dormait le nez entre ses pattes.
— 11 est clair , dit Jean à demi-voix, quMs
ont peur , et qu'ils voulaient avoir un brave,
un cœur et un bras à leur tète.
Loup entendit la voix de son maître, leva son
museau et gémit doucement.
— Ce brave Loup à lui tout seul, reprit Jean,
vaut mieux qu'eux tous ensemble.
Son nom frappa l'oreille du chien; il se
dressa et vint se frotter aux jambes de son maî-
tre , en remuant la queue d'un air intelligent.
Le disque de la lune écarta un banc de va-
peur qui barrait rhopizon, et jeta sa nappe d'ar*
gent sur la campagne. Le braconnier regarda
quelque temps du côté par où s'étaient retirés
le charron et sa troupe ; on ne distinguait plus
qu'une masse confuse d'objets noyés dans li
trompeuse clarté de cette nuit humide, les troncs
luisants des bouleaux, les masses difformes des
rochers, et les grands chênes dont la cime ar-
gentée frissonnait aux baisers du vent.
Les mains nouées sur le canon de son fusil
et le corps en avant, le braconnier écoutait cette
rumeur vague qui s'élève des champs et se ba-
lance éternellement dans l'espace. 11 lui semblait
impossible que tant de calme et de sérénité rer
BËRTUfi DE GAILLE-FONTAINE.
1«5
célàt tant de haine et de méchanceté. Autour
de lui la nature paisible reposait dans les lan-
ges de la nuit; en passant sur la clairière , la
brise s'imprégnait de ces douces émanations qui
sont comme Vhaleine des plantes , et le ciel
mystérieux, plein de rumeurs insaisissables, de
parfums sauyages et de diaphanes clartés, cou-
rrait de son éternelle splendeur cette solitude
embaumée et charmante.
Au bout d*un quart-d'heure de muette con-
templation, Jean se dirigea vers la hutte d'un
bûcheron, où souvent il passait la nuit. 11 lui
semblait que cette visite qu'on lui avait faite
dans le Pré-aux-Nains était comme une appa-
rition d'êtres malfaisants.
—Ils ont l'instinct du mal, se dit-il, mais ils
n'en ont pas l'audace. Les chiens qui aboient
ne mordent pas.
U était engagé dans la forêt depuis un quart-
d'heure à peu près , lorsque Loup s'arrêta court,
flaira l'air un instant et partit en aboyant.
Ici ! Loup, ici ! cria le braconnier.
A peine avait-il parlé qu'un éclair illumina
un pan de la forêt , et qu'une détonation re-
tentit dans le silence. La balle coupa une bran-
che de chêne et vint s'aplatir contre la crosse
du fusil que Jean tenait à la hauteur de l'é-
paule.
La lumière brillante qui venait de jaillir dans
1 obscurité avait montré au braconnier le corps
d'un homme caché dans Tépaisseur du taillis.
— Ah ! se dit Jean en regardant la balle qui
s'était incrustée dans la crosse , c'est la carte
de visite du charron.
Le charron , car c'était lui , ne voulut pas at-
tendre le braconnier ; il s'élança hors de sa ca*
cheUe et prit sa course au travers de la forêt.
Loup grattait la terre de ses ongles , impatient
furieux, mais enchaîné par la voix de Jean.
Un instant le fusil du braconnier s'abaissa
▼ers le fugitif; il le vit par une échappée du
bois , et sa joue s'inclina vers la crosse , puis
relevant son arme :
— Non , murmura-t-il , 11 ne sera pas dit que
j'aurai tiré sur un homme comme sur une bête
(auve.
Mais changeant soudain de direction , il mar-
cha du côté da la Roche-Blanche.
A cette heure où les chaumières étaient en-
dormies, le château veillait encore.
vni.
Jean fut reçu par M. de Puiseux. M. de Gaille-
Fontaine , indisposé , gardait la chambre en
compagnie de sa fille.
— Vous m'avez fait demander, monsieur
Guillard , dit le gentilhomme entrant dans la
salle où Jean l'attendait ; qu'y a-t-il pour votre
service?
— Pour moi, rien, dit fièrement le bracon-
nier.
— G^est donc pour moi que vous venez ?
— Pour vous, pour M. de Gaille-Fontaine ,
pour M"* Berthe, pour tout le monde , enfin.
Jean était naturellement fier, mais d'une
fierté douce qui n'avait rien de blessant ; au-
près de M. de Puiseux, cette fierté devenait de
la froideur.
De son côté , le mari de Berthe avait , on le
sait, rhumeur encline à la hauteur, et un le-
vain de jalousie fermentait continuellement dana
son cœur.
Ces deux hommes ne se rencontraient pas ;
ils se heurtaient.
— Ainsi c'est un service que nous allons en-
core vous devoir ? reprit M. de Puiseux dont
les paroles devenaient amères, malgré les ef-
forts qu'il faisait pour maîtriser son impatience.
— Je ne sais pas si c*est un service ; c^est un
avertissement.
— Ah ! fit le châtelain en fronçant le sourcil.
— Des hommes mal intentionnés se présen-
teront demain à Roche-Blanche ; ils seront peut-
être en grand nombre , peut-être armés ; quand
une masse est poussée par la colère , un mal-
heur est vite arrivé. Vous èt^s averti ; usez de
précaution.
— Merci, répondit M. de Puiseux en s'incli-
nant légèrement; vous me paraissez bien ins-
truit des projets de ces drôles ; mais permettez-
moi de ne pas croire à la gravité du danger.
Les têtes s'échaufientau cabaret, on parle beau-
coup, et puis l'exaltation tombe avec l'ivresse.
Le braconnier se mordit les lèvres jusqu'au
sang.
— Tenez, ajouta M. de Puiseux, ne faisons
pas à ces messieurs l'honneur de les croire plus
hardis qu'ils ne sont; s'ils viennent demain,
eh bien ! on donnera du pain à ceux qui auront
trop bu ; quant aux impertinents, ils seront re^
IM
BERTHB m GAILLE4«NTAINE.
ÇU8 de manière à leur Odre passer Tenyie de re-
venir.
— Yonsêtes le maître chez-Tous, monsieur,
(Sûtes donc comme il tous plaira.
— - G*est bien ainsi que je Tentends.
— Cependant, et au nom de Tintérèt que je
porte à M. de Gaille-Fontaine , qui a toujours
été bon pour mon père, laissez-moi vous rappe-
/er qu'il y a dans ce château une femme et des
enfants.
11 n*est pas besoin qu'on me le rappelle, mon-
sieur! se hâta de répondre M. de Puiseux d'un
air hautain.
^ Tant mieux, monsieur, reprit Jean qulavalt
la pâleur d'un cadavre , mais qui se contenait.
Quand la haine l'irrite, quand la ftûro l'aveugle,
le peuple a bien vite oublié l'âge et le sexe. Il
ne faut pas que les femmes pâtissent des dan-
gers que bravent les hommes,
Jean salua M. de Puiseux, tourna les talons
brusquement et sortit de l'appartement.
La même colère tourmentait le cœur de ces
deux hommes : l'un l'avait étotfTée par le sou-
venir de Berthe ; l'autre se rappelait qu'il de-
vait peut-être la vie au braconnier.
Quand il fut sur le seuil du château, Jean se-
coua la poussière de ses pieds comme l'homme
de la parole évangélique, et, précipitant sa
marche :
— rai fait mon devoir, dit-il ; maintenant
advienne que pourra!
Jean se retira dans une grange de la ferme ,
la nuit étant trop avancée pour qu'il voulût ga-
gner la cabane du bûcheron.
Le jour vint et sourit à la campagne toute
baignée des pleurs de la nuit. C'était une de
ces matinées splendides du mois d'avril devant
lesquelles il semble que la nature entière palpite
au souffle de la vie; la sève de la jeunesse
bouillonnait à la surface du sol , dans le brin
dlierbe verdoyant, dans le feuillage frissonnant
des arbres, dans la fleur qui livrait son calice
auvent, dans l'écume blanche des eaux rapides,
dans les frémissements harmonieux des roseaux.
Le voile humide tombé des épaules glacées de
la nuit s'irritait aux premières clartés du jour,
et 8*envolaiteii régers flocons dispersés sur les
flancs des coteaux. Les perdrix amoureuses
gloussaient dans les champs, et le pinson chan-
taîtgaiement à la etane des peupUert.
Ce réveil de la nature, dont son éducation
première lui permettait de sentir les beautés
charmantes et l'harmonie, dissipa la colère de
Jean. Il parcourut d'un regard prompt et sûr
rétendue du val, et n'y découvrit aucune agita-
tion ; les cultivateurs allaient aux champs, les
lavandières battaient le linge aux bords da
fleuve, et les bœufs indolents traînaient les
chars dans les chemins creux.
Jean respira comme un homme délivré d'un
poids énorme. Rien dans Taspect des campa-
gnes ne semblait indiquer que les menaces de la
veille dussent être suivies d'effet.
Le braconnier passa son fusil sous son bras
et se rendit chez Clairette, qu'il trouva éveillée
comme une allouette, et fVaiche comme une
rose dans ses habits de deuil.
Madame de Puiseux avait offert à Clairette
de la prendre chez elle; mais Clairette avait re-
fusé, dans la crainte d'avoir moins fréquemment
l'occasion de rencontrer Jean, qui n'allait jamais
à Roche-Blanche, on le sait.
— Tenez, disait Clairette à Madame de Pui-
seux qui la pressait vivement d'accepter, mon
garçon est un petit sauvage qui fait du bruit
comme qiiatre et qui met tout en pièces ; vous
ne sauriez qu*en fkire au château.
— Oui, répondit Berthe, qui voyait clair dans
le cœur de la fermière, les garçons sont de pe-
tits sauvages, et les petites veuves sont comme
des jeunes filles.
Clairette rougissait à ce discours, et, ne sa-
chant que répondre, embrassait son amie la
grande dame.
Aussitôt qu'elle aperçut le braconnier, Clai-
rette prit l'enfant, qui se roulait dans Therbe
comme un chevreau, et le mit dans les bras de
Jean , après quoi ils s'embrassèrent cordiale-
ment.
— Vous allez déjeûner avec moi, dit Clairette
au braconnier. Tai là un gâteau de farine de
maïs dont Loup aura sa part, s'il ne culbute
pas le petit.
^ Comme tu voudras. Clairette, répondit
Jean.
Si l'on eût demandé pourquoi la veuve disait
vous au braconnier, tandis que le braconnier
lui disait tu, ont eût été fort en peine de ré-
pondre. L'un avait cette habitude de l'enfance^
l'autre l'avait cooserrée ; c'était, de la part de
BERTHE DE GAULE-FONTAINE.
187
/ean une preirre d^amitië mêlée de protection ;
de la part de Clairette un témoignage de res-
pect. Pour Jean, Clairette était restée une pe-
tite fîlle, et il but bien reconnaître que rien,
dans Iv ir de la TeuTe, oe démentait cette pen-
lée.
Le déjeûner de Qairette se composait de lait,
de fruits et de quelques tranches de jambon
pour satisfaire le robuste appétit du braconnier.
Uenfant allait en trébuchant de la mère à Tami,
des bras de Tun aux genoux de Tautre, jouant
aTec le chien et remplissant le jardin de ce doux
babil qui ressemlAê au ramage d^un oiseau. Ja-
sais Clairette ne 8*était sentie si heureuse : le
contentement de son cœur éclatait dans son
sourire et dans ses yeux ; elle était TermeiUe
comme \f matin, et ne sarait que faire pour
épancher sa joie, allant, revenant, trottant,
gaxooiUant comme une bergeronnette au bord
d*un ruisseau. Quelquefois elle s'arrêtait et sou-
pirait, en pensant que ce bonheur, qui pouvait
durer toujours, ne durerait qu'un instant. Puis
elle se reprenait à rire et à causer doucement.
Le malheur avait glissé sur cette âme blanche
et fraîche comme une goutte de pluie sur les
pétales d'un lis.
Cette solitude à deux , pleine de doux pro-
pos égayés par les rires d'un enfant, captivait
Jean depuis quelques heures. Il ne pensait plus
déjà à l'aventure du charron, lorsque vers mi--
ai, une rumeur sourde et grossissante s'éleva
de la plaine. Ce bruit passa d'abord avec les
lutres bruits ; mais ce fut bientôt comme le
retentissement de la mer contre une (alaise.
La rumenr montait du val et roulait dans
Tair comme ces bruits menaçants qui précèdent
Torage.
Jean sauta sur son fusil et s^élança hors du
jardinet. Le spectacle qu'il découvrit lui fit bien
voir que les menaces du charron n'étaient pas
de celles qui naissent avec le dépit et qui pas-
sent avec la réflexion.
Vnt masse compacte dliommes, de femmes
("t d'enfonts arrivait du val par les coteaux. Ce
Utaillon sinistre ramassait comme une ava-
lanche tous les travailleurs épars dans les
champs; Tun reconnaissait un frère, un ami
dans les rangs ; l'autre y voyait une femme ,
et tous, poussés par ce fatal instinct du déso^
dre qui émotionne toujours le cœur delliomme,
suivaient le torrent.
Une myriade de pioches , de fourches , de
pieux, de bâtons hérissait cette cohue, où bni-
laient ça et là quelques fusils. Des clamf^urs
terribles s'élevaient parfois du milieu de c«tte
mêlée de paysans et d'ouvriers, qui s'étaient lait
des armes de leurs instruments de travail.
La plupart marchaient nu-tête et bras nus,
chantant, criant, hurlant ; quelquefois aussi un
silence profond étendait son linceul sur cette
foule, et l'on n'entendait plus que le bruit sourd
des pas qui piétinaient la terre. Puis tout à coup
un cri puissant et prolongé jaillissait de toutes
les poitrines.
— Du pain! du pain! criait la colonne, et
toutes les mains tendues vers le ciel brandis-
saient les armes.
Ce cri funèbre roulait comme un coup de
tonnerre dans l'espace, s'éteignait pour renaî-
tre encore, et la foule, grossie d'instant en ins-
tant , couvrait , de ses Ilots d'hommes, le flanc
du coteau.
La ligne qu*elle suivait indiquait assez qu'elle
se dirigeait vers le château de Roche-Blanche ;
mais avant d'y parvenir, elle devait passer par
la ferme des Bordes.
Jean reconnut du premier coup-d'œîl l'éten-
due et l'imminence du danger. Il se tourna vers
Clairette qui, pâle de terreur, se pressait à ses
côtés.
» Prends le petit, lui dit-il, et cours au châ-
teau. Tu dirasàM. dePuiseux ce que tu as vu...
Va!
Clairette saisit Tenfant dans ses bras, et, plus
tremblante encore, se jeta à travers champs.
Jean, assuré qu'elle serait au château avant
même que les assaillants fussent arrivés aux
Bordes, marcha rapidement vers la ferme.
C'était le moment où les ouvriers prenaient
leur repas. Us avaient entendu la rumeur qui
s'élevait du val, mais ils ne s'en inquiétaient
point.
— Antoine, dit Jean en attirant son frère de
côté, voici les gars qui viennent; les entends-
tu? Us seront ici dans cinq minutes.
— Eh bien! as-tu peur? Nous n'avons fait
de mal à personne , dit le fermier ; ils passe-
ront.
Jean poussa le volet d^une fenêtre et hd
188
BERTUË DE G AILLE-FONTAINE
montra la colonne qui s^avançait en grondant.
— Ils demandent du pain ; tu leur en donne-
ras» reprit-il.
^ Je n'en ai jamais refusé à personne, répon*
dit Antoine.
— Pedt-étre voudront-ils du vin* peut-être
aussi de Targent.
— Ah ! par exemple , ils n'en auront pas.
— Ils en prendront.
-^ Oh I j'ai mon fusil.
Jean saisit avec force la main de son frère.
— Tu yeux donc qu'ils te tuent , et tous les
gens de la ferme avec toi !
— 11 ne sera pas dit que je me serai laissé
voler, reprit le paysan têtu.
» Livre leur tout, tout, il le faut! s'écria Jean
qui regardait la foule montant comme le flot.
Ne vois-tu pas qu'ils vont au château... Re-
tiens-les.
Antoine regarda Jean, puis la cohue qui tou-
chait presque à la ferme.
Ah! ils vont au château, repritril C'est
bien, on les retiendra.
Jean pressa la main du fermier, et il se retira
par une porte qui donnait sur la forêt.
La foule des paysans envahit le bord du pla-
teau et vint se briser comme la marée autour
des Bordes.
— Du pain ! du pain , criait-elle.
Antoine fit ouvrir toutes les portes.
— Si vous avez faim, dit-il, prenez et mangez.
Une partie de la colonne entra dans les en-
clos et la cour, et se rua partout, dans les gran-
ges, dans les celliers, dans l'office, courant de
chambre en chambre, et des caves aux gre-
niers.
Quand les pillards se furent répandus de tous
côtés, Jean fit appeler Antoine par un de leurs
frères.
— Maintenant qu'ils ont de l'occupation pour
quelque temps, lui dit-il, prends un cheval et
cours au galop jusqu'à Amboise. Tu prévien-
dras la gendarmerie et tu la conduiras au châ-
teau.
Profitant du tumulte, Antoine tira un cheval
de l'écurie, le monta à poil, et partit sans que
personne prit garde à sa fuite.
Pendant ce temps, on ramassait tout le pain
qui se trouvait dans la huche, et ceux des pil-
lards qui étaient dans la ferme le jetaient à ceux
qui étaient dehors. Il passa de main en main,
on le brisa, et les morceaux tombèrent sur le
sol, où on les foula aux pieds. Des tonneaux,
tirés des celliers, furent roulés dans la cour,
percés et vidés en quelques instants : on fai-
sait passer les verres eties brocs parmi les rangs
des assaillants, et la moitié du vin était répan-
due.
Le gens de la ferme n'opposaient aucune ré-
sistance; le pillage était entré dans. la maison;
on trouva dans la grange des sacs de farine et
de blé. Enlevés au milieu des cris et du tumul-
te, ces sacs, précipités du haut des fenêtres sur
le sol, s'éventrèrent en tombant et couvrirent
la cour de leurs bienfaisantes richesses.
La foule, qui demandait du pain , eût bientôt
pétri la farine et le blé sous ses pieds.
L'espoir de la saison disparut comme la paille
chassée par le vent. Ce que le travail avait ré-
colté, le désordre le détruisit. Eu une heure,
périt sous les mains furieuses de cette foule in-
sensée l'œuvre de cent journées.
Jean, abrité derrière un taillis, regardait tout
sans être aperçu.
Mais après s'être arrêté ua instant auprès
des Bordes, comme un flot qui barre une digue,
la partie la plus considérable de la colonne s'é-
coula sur le plateau. Ces vagues d'hommes agi-
tées par la fièvre, la colère, la terreur, en proie
à ces ardentes passions qui fermentent au cœur
des masses comme au sein des volcans la lave
en ébullition , et, trop nombreuses pour enva-
hir la ferme, se répandirent dans les champs,
comme l'eau d'un torrent qui mit son cours.
— - Au château ! au château l s'écrièrent quel-
ques voix.
— Au château ! répéta la foule.
Entraînées par l'élan de la masse, les bandes,
qui remplissaient les communs, la cour, les dé-
pendances de la ferme , sortirent de tous les
côtés à la fois et regagnèrent la colonne en cou-
rant.
— Au château! criaient-elles en passant de-
vant le braconnier. Les plus ivres étaient les
plus furieux. Ceux-ci gesticulaient et hurlaient
d'horribles imprécations en brandissant des
pelles, des râteaux , des pics, arsenal d'instru
ments aratoires enlevés aux Bordes.
— Mort aux accapareurs ! criaient-ils ; et tou$
BERTHE DE GAILLE-FONTAINE.
489
précipitaient leur course vers le château comme
un troupeau de bêtes-fauves.
Jean quitta le taillis, et, suivant le long de la
forêt Tare du cercle dont la foule suivait la cor-
de, 0 atteignit Roche-Blanche presqu'aussi vite
quelles pillards auxquels il se mêla.
Lorsque Clairette était partie sur Tordre du
braconnier, M. de Puiseux n'était malheureuse-
ment pas au château. 11 n'y rentra que peu de
temps avant que la colonne se fût répandue dans
les champs. Clairette, qui tenait toujours son
enfant dans ses bras , courut à lui et répéta,
mourante de frayeur, ce qu'elle avait été char-
gée de dire.
Le nom de Jean revint fatalement dans son
récit.
— Encore ! dit M. de Puiseux ; monsieur Jean
devrait pourtant bien savoir que je n'aime pas
les avis.
Et comme Clairette restait devant lui la bou-
che béante.
— Eh bien! qu'est-ce, après tout! reprit-il.
Une bande de désœuvrés court la campagne en
demandant du pain?.... Ils ont peut-être une
demi-douzaine d'ivrognes pour capitaines....
Toilà-t-il pas de quoi s^elTrayer 1
M. de Puiseux était entré au château par le
coté du val et n'avait rien vu. Berthe, qui n'a-
vait pas eu connaissance de l'entretien que Jean
avait eu avec son mari, ne comprenait rien au
tumulte qu'elle entendait. Cependant l'avertis-
sement que Clairette avait été chargée de trans-
mettre à M. de Puiseux de la part de Jean, lui
causait une certaine inquiétude.
Elu entraîna son mari vers l'autre façade du
château, ouvrit une fenêtre et découvrit la
masse compacte qui accourait sur le plateau ,
chantant et vociférant.
Elle pensa à ses enfants et pâlit. M. de Pui-
seux jugea, à la vue de ces hommes enflammés
par la course , le vin et le goût du désordre ,
que le péril était plus sérieux qu'il ne l'avait cru
tout d'abord. Mais comme c'était un homme de
courage, il n'en laissa rien paraître à sa femme.
— Rentrez dans votre appartement, ma chère
amie, lui dit-il , et restez auprès de votre père.
k vais recevoir ces gens-là et savoir ce qu'ils
veulent.
M. de Puiseux ferma tranquillement la fenê-
tre, conduisit Bcrthc jusqu'à la chambre de
M. de Gaille-Fontaine et redescendit au rez-de-
chaussée du château.
IX.
M. de Puiseux n'avait auprès de lui que trois
ou quatre domestiques; avec une aussi faible
garnison, il ne fallait pas songer à repousser la
violence par la force. C'eût été d'ailleurs préci-
piter une catastrophe et courir au-devant du
danger , au lieu de l'éviter. Ce qu'il craignait
surtout , c'était d'attirer son beau-père , dont
il connaissait l'impétuosité ; il fallait donc em-
pêcher le bruit d'arriver jusqu'à la chambre où
reposait M. de Gaille-Fontaine. M. de Puiseux
voulut l'essayer en employant des moyens de
conciliation , mais sans espérer beaucoup d'y
parvenir.
Cependant, et à tout hasard , il Ht préparer
des armes pour lui et ses domestiques, plaça un
fusil dans l'encoignure d'une porte à portée de
sa main, et glissa des pistolets tout chargés dans
les poches de son pantalon.
M. de Puiseux avait pris le meilleur parti.
Malheureusement, pour l'exécuter, il fallait
posséder plus de sang-froid et moins de hauteur
qu'il n'en avait.
Ces petits arrangements intérieurs terminés,
M. de Puiseux ouvrit la porte qui avait vue sur
le plateau et sortit.
Cette porte était séparée du sol par un per-
ron haut de cinq ou six marches, devant les-
quelles s'étendait une pelouse ornée d'une cor-
beille de fleurs, de petites pièces d'eau , d'aca-
cias et de quelques platanes dispersés au ha-
sard. Au-delà de cette pelouse croissait une
haie vive, coupée, à son point central, par une
barrière à claire-voie.
Du haut du perron, on voyait toute l'étendue
du plateau jusqu'à la ferme.
Lorsque M. de Puiseux parut sur la première
marche, la troupe des pillards n'était plus qu'à
une centaine de pas de la barrière.
En tète de cette troupe marchaient quelques
hommes vigoureux , parmi lesquels Jean avait
reconnu le charron.
Au moment où les premières bandes arrivè-
rent contre la haie. Il y eut parmi elles cet ins-
tant d'hésitation qui se manifeste toujours dans
les masses, quand elles se trouvent en face d'un
BIBTBB DK GAELB-FOlTrAIMB.
obstode dont la rvptue Ml le signe de la ré>
bellion>
Elles s*étendirent le long de la haie; mais de
nouvelles bandes poussèrent la tète de la colon-
ne contre la barrière qui était simplement fer-
mée au loquet ; le charron TouTrit d*un coup de
pied et passa. Cinquante hommes le suitirent ;
les bandes^ un instant hésitantes, sautèrent par-
dessus la hait ; et la foule se rua dans le jar*
dln.
11. de Puiseux se promenait devant le perron,
dont il avait refermé la porte sur lui.
La vue de cet homme seul, qui allait et venait
d*un pas ferme et mesuré , comme une senti-
nelle au seuil de cette maison, étonna la troupe
des pillards ; tel est Tempire du courage et du
sang-froid , qu^à Taspect du châtelain elle ra-
lentit sa marche et sembla flotter indécise. Les
ailes de cette masse d'hommes s'élargissaient à
mesure que la profondeur en diminuait. BientAt
la foule courba ses lignes en un vaste demi*
cercle , dont les extrémités touchaient à la fk-
çade du château , tandis que le centre s'inflé-
chissait profondément en hce de M. de Puiseux.
Les cris et les chants avaient presque entiè-
rement cessé.
On n'entendait plus sur la pelouse qne cette
rumeur confuse qui s'exhale d'une masse de
peuple comme une respiration*
Cependant comme les traînards arrivaient à
la file les uns des autres et poussaient les pre-
miers rangs, le cercle se rétrécissait de minute
en minute.
Alors M. de Puiseux se tourna vers la foule
et la regarda comme s'il ne Tavait pas encore
aperçue.
La foule s'arrêta subitement.
n fit quelques pas vers elle tranquillement et
le front haut.
— Que voulez-vous? dit-il enfin d*une voix
ferme, vnyant qu'aucun des assaillants ne par-
lait.
Ceux qui étaient le plus près de M. de Pui-
taux s>entreregardèfent et ne répondirent pas.
— Parlez I reprit-il ; que voulez-vous?
— Du pain ! crièrent cette fois les plus hardis.
•— Oui, du pain ! répétèrent ceux qui étaient
les plus loin.
Et la foule fit quelques pat en avant.
M. de Puiseux attendit que le sQenee se fttt
un peu rétabli.
— - Vient-on mille demander du pain? s'é-
cria-t-il.
Mais la glace était rompue; un firémisseiDenl
de colère agitait cette foule à la vue d'un bon-
me que la calomnie avait noirci du nom d'ac-
capareur.
— On vient comme on vient! cria le charron
d*ttne voix formidable; d'ailleurs, ce ne sont
pas de belles paroles qu'il nous faut, c'est du
I pain.
j » Du pain ! du pain ! hurla la troupe.
— Eh bien ! reprit M. de Puiseux qui n'arait
pas reculé d'une semelle, que ceux d'entre tous
qui ont faim sortent des rangs, et on leur don-
[ nera du pain.
— Ce sont des paroles tout cela, cria le cba^
ron qui sentait le frisson du peuple derrière ses
épaules ; nous voulons du pain et du blé, et tout
' ce que les riches accaparent.
Un grand cri s'éleva de la foule , qui frémit
toute entière comme une forêt on passe une
raffale de vent.
M. de Paisenx sentit la colère gonfler son
cœur; mais il fit un violent effort pour se con-
tenir.
— Du blé! dit-il , du blé! mais nous n'en
avons pas! Tout celui qui était au château est
parti.
Il voulut continuer; mais nn tumuhe épou-
vantable couvrit sa voix.
Le charron éleva la sienne au-dessus de
toutes les autres.
Si M. de Puiseux eût été seul, il eût pris un
pistolet dans sa poche et brûlé la cervelle au
charron , au risque d'èlre mis en pièces après.
11 se souvint de Berthe et se croisa les bras sur
la poitrine.
— Du blé! du blé! Nous voulons du blé! ré»
péta la foule qui gagnait un pas à chaque se-
cousse. On nous l'a pris, qu'on le rende.
Le sang monta au visage de M. de Puiseux.
•^ Mais quand je vous dis, misérables, qu'il
n'y en a pas un grain au château, m'enlcudei-
voosî s'ccria-t-il d'une voix furieuse.
Une tempête d'imprécations, de cris, de me-
naces lui répondit. La foule exaspérée se jeta en
avant, et M. de Puiseux dut reculer pas à pas
jusqu'M peiTon.
BOfrrm m oaillb^ontahib.
ift
Un espace de sept ou huit pas le séparait
seulement du charron et de ses durs cama-
nules.
La foule hurlait et trépignait autour de lui
comme un dogue qui tourne autour d*uae
proie.
•-Il n'y a pas de blé au château, dis*tu?cria
le charron dont Torgane puissant dominait le
bruit de Témeute.
*- Non! répondit M. de Puiseux.
A Télan de ces forcenés, il venait de corn*
prendre que sa colère lui avait foit commettre
ine faute.
— Eh bien ! s'il n'y en a pas, nous le verrons
bien l continua le charron.
M. de Puiseux leva la tète,
^ Ah ! et comment s'il vous plait?
— En mitant le château.
•^Oui!ouit«u château! la visite au tbâ«-
^u, cria-t*oa autour d'eut^
M. de Puiseux monta lentetfient les d^rès
du perron, ouvrit la porte dn château, en n*-
poQssa les battants, se tint debout sur te seoil,
^ tournant ses regards v«rs la foule :
— Cette maison est h moi, dit-il; je jure par
le Christ qn'il n'y a pas de blé sous mon toit ;
je le jure entendet-^vous, Tieprit*il la main levée
M ciel, et maintenant je vous déclare que paft
on de vous n'entrera ici.
La troupe s'arrêta, fVappée d'étonnement, à
Taction de M. de Puiseux.
Pendant que cette scène terrible se passait à
ia porte du château, Jean s'était glissé parmi
les bandes qui venaient de mettre les Bordes
^n pittagi\ La plupart de ses voisins n'avaient
P» fait attention â sa présenoe ; ceux qui Ta*
valent reconnu s'imaginèrent qu'il marchait
arec eux. Le charron et ses amis, poussés au
premier rang, ne pouvaient pas le voir.
En ce moment, usant de sa force herculéen-
ne, Jean rénssH à se placer tout auprès de la
porte d'entrée, un peu en arrière du charron,
et de a'ité. Silencieux, mais tout prêt à agir, il
«sistail aux diverses péripéties de ce drame.
Quelquef.Hs, il tournait la tète du côté du val
et dn plateau, pour voir sî aucun wcours n'ar^
rirait.
L audace de M. de Pniseux avait retardé l'ir-
niption de quelques instants.
Il 7 eut une «liMBlt de «otennd «ileaoe, du-
rant lequel la bande furieuse et cet hommei
fièrement posé sur le perron comme sur un
piédestal, se mesurèrent du regard. Jean qui
avait le sentiment des grandes actions, admira
l'intrépidilé du châtelain, et sentit pour lui, et
pour la première fois,uu élan de sympathie.
Mais la foule, un instant domptée, poussa de
nouvelles clameurs.
— S'il ne veut pas que nous entrions, c'est
qu'il a du blé plein ses greniers 1 criait^n avec
l'implacable et brutale logique des masses. Ils
ont affamé le pays pour s'enrichir... tout le
grain des marchés ils l'accaparent... An châ-
teau ! au château !
—Si tu ne veux pas nous livrer ton blé, eh
bien nous prendrons tout, cria le charron en
brandissant un lourd marteau dont il s'était
armé.
L'émeute vint battre du pied les marches du
perron.
M. de Puiseux devint livide.
^ Je vous prenais pour des mendiaints s'i*
cria^il, vous êtes des voleurs.
El levant des pistolets à hauteur de vissge.
— Si l'un de vous fait un pas, reprtt^il, je
Je tue comme un chien*
Le charron recula a la tue du tubt noir qui
lemenaçait«
— Meurs donc eomme un ehien! cria une
voix de la/oule, et avant que Jean eAt pu faire
un geste, M. de Puiseux tomba tnspfé d'une
balle à la tète.
Au moment oik le coup de féu partit du mi-
lieu de la troupe, Berthe et son pèro^ parureal
sur le seuil de la porte.
M** de Puiseux poussa un cti dédiiieail et
reçut dans ses bras le corps de eoti hntri.
Ah! les bandits! cria M. deGâiUMIteurDe,
et il se jeta en avant pour couvrir sa ÛUe«
Mais un homme l'avait prévenu^
Jean venait de fendre la troupe qui le té^
parait du perron, et bondissant sur les degrés
avec tai force et l'agilité d'un tigre, il soisit le
diarron par la taille, le soijAeva et le jeta contre
k foule qui flairait l'odeur du iang .
Lanbé comme un madrier avant même qn*fl
eût pu se mettre en défense, le charron tomba
sur les pillards, dont les premiers rangs furett
nmversés par la violence du dioc.
La colère doublait les forces du
192
BBRTHfi DE GAILLE-FONTAINE.
En un clin d*œil il eut balayé les marches du
perron. Empoignant son fusil par le canon, il
le faisait tournoyer comme une massue et chas-
sait la foule devant lui.
Un large cercle se forma autour du perron,
et ceux que ses mains puissantes ayaient meur-
tris cherchaient à rompre les rangs pour fuir le
terrible lutteur.
Le charron, revenu de Tétourdissement que
lui avait occasionné sa chute, ramassa son lourd
marteau, et, se posant comme un frondeur an-
tique, le lança contre Jean.
La masse de fer tournoya en Tair, passa à
deux pouces du braconnier et s^enfonça dans
un panneau de chêne au fond de Tappartement.
Mais tandis que le charron levait son mar-
teau, Jean levait son fusil. La crosse traça un
cercle dans le vide et tomba sur la tète du
charron, qui s'abattit comme un bœuf.
La foule épouvantée recula plus loin encore,
laissant le cadavre sanglant du charron entre
elle et le braconnier.
Un silence de mort avait succédé au tumulte,
lorsque tout-à-coup un grand cri s'éleva des
extrémités de la foule.
— Les gendarmes ! les gendarmes crta^froa.
Et les pillards se débandèrent de tous côtés.
Les gendarmes traversaient.le plateau, pou^
sant leurs chevaux à toute bride.
La place fut balayée en un instant, et de cette
foule il ne resta bientôt plus que des groupes
fuyant au hasard.
Le braconnier jeta son fusil et se tourna du
côté de M** de Puiseux, qui soutenait la tète
de son mari sur ses genoux.
Le9 enfants épouvantés pleuraient auprès
d'elle et de Clairette, qui, plus pâle que le mar-
bre, étanchait le sang dont la face de M. de
Puiseux était souillée.
M. de Gaille-Fontaine voulut tendre la
main an braconnier, chancela et tomba sur le
perron.
Lorsque les gendarmes qu'Antoine était allé
chercher arrivèrent devant le château, ils ne
trouvèrent plus que deux cadavres, celui de M.
de Puiseux et celui du charron , et le corps de
M. de Gaille-Fontaine, dont la face rouge et les
yeux injectés de sang disaient assez qu'il ve-
nait d'être frappé d'une attaque d'apoplexie
foudroyante.
Berthe, atteinte deux fols en deux nîntilês,
courut à son père, qui gisait sur le perron. Un
médecin d'Amboisc, qui avait suivi les gendar-
mes dans la prévision de quelque malhear,
prodigua les premiers soins au diâtelain, que
ses domestiques emportèrent dans sa chambre.
M"* de Puiseux, avant de disparaître aver
son père, serra la main du braconnier; le corps
de son mari, qui ne donnait plus aucun signe
de vie, fut enlevé, et il ne resta plus sur k
perron que des taches de sang, le braconnier
debout et le charron renversé par terre.
Le front de ce misérable était broyé jusqu'ani
sourcils, comme s'il avait été frappé par un
quartier de roc; la mort avait été instan-
tanée.
Le lieutenant qui commandait le détachement
de gendarmerie ordonna à ses hommes de s*eni-,
parer de Jean. Bien qu'un peu surpris, le bra-
connier n'opposa pas la moindre résistance. U
se laissa garotter les bras et conduire entre
deux gendarmes dans la prison d'Amboisc.
On avait arrêté quelques-uns des fuyards,
et il se trouva que la prison fut pleine arant
le soir.
Parmi ces hommes promis à la cour d'assi-
ses, Jean reconnut un de ceux qui étaient allés
lui proposer de se mettre à leur tète. Cet hom-
me dont le visage portait encore les traces
d'une exaltation farouche, s'approcha de Jean.
— Tu peux me perdre en racontant ce que
tu sais, dit-il ; mais si tu me vends, prends-
garde, Jean, je me yengerai! '
'- En quoi faisant? répondit le braconnkr.
— En soutenant jusque sur la guillotine que
c'est toi qui as eu l'idée de l'expédition. U
charron est mort, il ne me démentira pas.
— Fais ce que tu voudras.
— Mais que feras-tu, toi î
— Je dirai la vérité.
— C'est bon, dit le bandit nous monterons
ensemble sur la même cbarette.
Et il se renferma dans un sombre silence.
Les autres prisonniers étaient, abattus ; quel-
ques-uns pleuraient. 11 y avait parmi eus deni
ou trois femmes qu'on avait surprises armées
de pieux et de fourches. Celles-ci, passant de
l'extrême fureur à l'extrême consternation avec
la mobilité de leur sexe, gémissaient et se toi*
daicnt les mains de désespoir dans un coin.
0 aVait ^lu qu'une heure pour aissipcr
butec bonheur paisible qui reposait à Rochc-
B^he ; la colère du peuple avait dctrnil la
joi« de la Terme et du château comme la grélc
les «pis du sillon.
Les Trèrcs et tos sfctiM it Jean, qui !'atmsi«nt
lUlgrè too ittné^, iprouvëtent, en appre-
naol qu'il avait Été emmené par les gendarmes,
cette épounnte qui ^agM les giens de la cam-
l«^e a'sssit&t qa'iU sont ea contact avea la
JMtice,
lis coururent d'abord à Amboise, où on ne
Inir permit pas de voir le braconnier. Lesgen-
diniies montaient la garde autour de la mai-
MD commune où on avait enrcrmé les captirs,
n les familles de paysans et d'ouvriers qui
mienl quelques-uns des leurs sous les verrous
erraient d'un air désolé le long des murs. La
<iUc avait un aspect morne ; on s'entretenait
pïftiut des événements de la journée ; la mort
ingiquedcM. de Puiseux remplissait lèses-
priii de terreur, et rcxagération se mêlant à
l'cttt Icgitimc d'une si brusque et si mena-
;anii: catastrophe, on se demandait avec cITroi
T. 9.
s( Ja barbahe était à nos portes et le volctn
révolutionnaire à la surfoce du sot.
D'Amboise, les frères de Jean se r'endircnt
chez M*^ de Puiseui, qui les reçut, Qialgré la
douleur dont elle était accablée. Elle parut éton-
née à la nouvelle de l'arrestation du bracon-
nier; mais elle comprit que , dans la position
ciceptionelle où Jean S'Était placé par lé vaga-
bondage de sa vie, il iTy avait pas grand'chose it
Taircjusqu'au jour où la justice instruirait con-
tre les prisonniers. Elle promit aux fermiers des
Bordes d'intervenir danl ce itlomeol4k, et de
le faire éncrgiquement.
Les fermiers s'en retournèrent à domî-conso-
lés : ils savaient que W de Puiscui ne pro-
mettait jamais en vain.
Le deuil planait sur Roche-Blanche. L'éner-
gie des réActirs emplov6s sur M. de Galllc-F'on-
tainc lui avait rendu un peu de connaissance :
mais le médecin déclara à Berthe qu'il ne sur-
vivrait pas à cette attaque. La sceoussc avait
été trop violente; elle avait agi sur un curps
épuisé par une longue maladie ; l'état du clii-
telain était désespéré.
M. de r.ailli'-ront.i|nc mourut trois jours
13
iU
BERTHE DE GAILLE-FONTAINE.
après, sans aToir pu proférer une seule parole.
La paralysie de la langue n'avait pas cessé, et
M"" de Puiseux resta seule entre ses deux en-
fants.
La fermeté de son caractère la soutint dans
cette épreuve. Quand elle eut fermé les yeux de
son père, orpheline et veuve, elle prit ses en-
fiints dans ses bras et les embrassa; elle roula
sa douleur dans sa mémoire comme dans un
linceul, et se haussa, d'un coup, au niveau des
devoirs que sa triste solitude lui imposait.
Clairette resta auprès d'elle ; mais Clairette ne
vivait plus depuis que Jean était « comme elle
disait, aux mains des gens du roi. Berthe s'ef-
forçait en vain de la consoler. A toutes ses rai-
sons Clairette répondait invariablement : « Oui,
madame , » et se remettait à pleurer aussitôt
que Berthe tournait la tête.
L'attaque du château de Roche-Blanche fut
eomme l'explosion de la colère qui agitait sour-
dement le pays, depuis le renchérissement des
grains. Après la double mort qui en marqua l'ac-
cès , elle tomba comme une trombe. La justice
informait, et l'effroi avait succédé à la violence.
La cour royale d'Orléans évoqua raffaire et
dés mandats d'amener mirent sous la main de
la justice une foule d'individus compromis dans
les troubles antérieurs, et en dernier lieu dans
le sac de la ferme des Bordes, qui avait précédé
de si peu d'instants l'attaque du château.
L'instruction de Taffaire des troubles de Ro-
che-Blanche« — c'était ainsi qu'elle était con-
nue dans le pays , — avait retenu en prison la
plupart de ceux qui s'y trouvaient, et Jean par-
mi eux. Les antécédents du braconnier étaient
^e ceux que la justice n'oublie pas , bien qu'il
n'eût jamais commis d'actes répréhensibles ,
dans la sérieuse acception du mot. S'il n'était
pas directement compromis dans la sédition à la
suite de laquelle H. de Puiseux avait péri, il avait
fait partie du rassemblement , on l'avait arrêté
sur le lieu du crime, et, en somme, il avait
tué un homme. Il n'en fallait pas tant pour
retenir en prison un braconnier dont toutes les
brigades de gendarmerie avaient depuis long-
temps déjà le signalement.
' Le jour où l'affaire des troubles de Roche-
Blanche arriva devant la cour d'assises, une
foule immense remplissait les abords du Palais-
«Ic-Justice, à Tours. Des milliers de paysans
d^Amboise et des enyirons étaient accourus de
bonne heure pour suivre la marche d'an procès
à la conclusion duquel ils étaient tous directe-
mentou indirectement intéressés, ceux-ci comnae
victimes, ceux-là comme parents des accusés.
L'instruction établit que Jean avait accompa-
gné le rassemblement depuis la ferme des Bor-
des jusqu'à Roche-Blanche; qu'il avait assisté,
sinon comme acteur, au moins comme specta-
teur, à l'envahissement du jardin et aux scènes
qui en avaient été la conséquence , jusqu^au
moment où était parti le coup de fusil qui avait
tué M. de Puiseux ; et qu'il avait été vu, la veille
du jour où le crime fut commis, en conférence
dans le Pré-aux-Nains avec le charron et ses
amis.
Le bandit avec lequel Jean s'était rencontré
dans la prison d'Amboise avait tenu parole
et chargeait le braconnier le plus qu'il pouvait.
En présence de cette déposition, le ministère
public doutait tout au moins de l'innocence de
Jean Guillard.
L'aventure de la chasse au sanglier n'avait
jamais été clairement expliquée; le bien a tou-
jours beaucoup de peine à se faire admettre, et
dans l'esprit de beaucoup de gens il était resté
cette pensée que le braconnier avait visé le ca-
valier, bien qu'il eût atteint le cheval. Eu di-
verses circonstances, ces propos garantis par des
témoins dignes de foi et recueillis par la justice
avec cette patience qui fait la force de ses in-
vestigations, pesaient d'un grand poids dans le
procès.
Il était clair que le charron avait dû parler à
Jean du projet d'attaque si malheureusement
réalisé le lendemain; ce fait semblait démontré
par la déposition d'un berger qui avait surpris
la conférence et encore par le témoignage de
l'un des accusés. Si Jean Guillard avait eu con-
naissance du crime, pourquoi n'avait-il pas aver-
ti la justice?
Quand le président passa à l'interrogatoire
de Jean, un sentiment de vive curiosité se ma-
nifesta dans l'auditoire.
Jean rendit compte de l'emploi desajournée
avec une précision mathématique. Ce qu'il avait
déjà dit au juge d*instructîon , il le répéta au
tribunal, et le débat s'établit entre lui et le ca-
marade du charron qui soutenait que Jean avait
eu l'idée de l'attaque, en avait conju le plan et
BmTHE DE GAUXE-TOOTAINB.
m
n'avait abandonné la sédition qn^aa moment ou ]
les gendariAes étaient signalés.
Quant au sac de la ferme des Bordes , il ne
prouvait pas grandVhose , au dire du bandit,
sinon que Jean avait voulu détourner les soup-
çons ; on avait pu voir que les assaillants s*é-
taient bornés au pillage de rjielques provisions
et à commettre de faibles dégâts.
Jean répondit à ces accusations spécieuses par
(e récit fidèle de ce qui s'était passé entre lui et
le charron dans leur entretien du Pré-aux-Nains;
il raconta comment un coup de feu lui avait été
tiré dans le milieu du bois par ce misérable, et
fit voir sur la crosse de son fusil Tempreinte de
la balle ; comment, à la suite de cette tentative
qui lui prouvait que le charron n^avait pas re-
noncé à ses projets, il était allé prévenir M. de
Puiseux ; comment celui-ci avait négligé de
prendre aucune mesure de prudence; après
quoi, lui Jean, s'était retiré du château et avait
passé la nuit à la ferme. Le matin, il avait dé-
jeuné chez Clairette, et c'était alors que Tarri-
ykàes séditieux aux Bordes lui avait fait con-
cevoir les plus vives craintes sur les hôtes du
château.
— Mon firère, ajouta-t-îl, était allé à Amboise
prévenir la gendarmerie ; Clairette avait couru
à Roche-Blanche ; à moi seul, je ne pouvais pas
arrêter cette foule que le pillage de la ferme ne
retint pas ua quart-d'heure. Je la suivis , me
promettant de prendre conseil des circonstances.
Un instant, j^eus la pensée de tuer le charron
d'un coup de fusil; mais c'eût été un assassi-
nat, et celui-là mort, il en restait cinquante noijt
moins fnrfeux. J'attendis. Vous savez le reste.
Je m'étais glissé auprès du charron, tout prêt à
agir, lorsque le coup de fusil partit. M. de Pui-
seux tomba, et je m'élançai en avant. Peut^tre
ma présence a*t-elle contribué à sauver M** de
Puiseux, en donnant à la gendarmerie le temps
d'arriver. Si cela est , je ne regrette pas d'être
assis aujourd'hui sur le banc des accusés.
Ce récit, soutenu des dépositions de Clairette
et d'Antoine, produisit un excellent effet . Cepen-
dant quelques doutes restaient encore dans l'es-
prit de certains jurés , qui , en leur qualité de
propriétaires, supposaient assez volontiers qu'un
braconnier était capable de tout; le ministère
n*abandonnaH pas 1 accusation*
Ce fut alors que li^ de Puiseux fut appelée à
déposer. Quand elle parut au milieu de l'en-
ceinte, un profond silence s'établit dans l'audi-
toire. Sa déposition allait entraîner l'acquitte-
ment ou la condamnation de l'accusé.
Elle déclara d'une voix ferme qu'elle avait en
connaissance de la visite faite à son mari par
Jean, sans pouvoir préciser l'objet de cette vi-
site; bien qu'elle ne mit pas un instant en
doute la vérité du récit de Jean Guillard , elle
en avait la preuve par le soin qu'il avait eu d'en-
voyer Clairette au château , au moment où les
émeutiers s'étaient montrés aux Bordes. Répon-
dant ensuite aux questions du président sur les
accusations que M. de Gaille-Fontainc, avait à
diverses reprises, lancées contre Jean, elle releva
sa tète animée par l'émotion.
— Je répondrai avec d'autant plus de liberté,
dit-elle, que mon père, avant de tomber a tendu
la main à Jean Guillard. Si mon père vivait en-
core, il ferait avec- plus de force ce que je fais à
présent. H vous dirait que Jean a pu être quel-
que temps égaré, mais que jamais la pensée ^d
crime n'a souillé son cœur. Mon père était un
homme rigide, mais c'était un homme sincère;
il condaninait le braconnage de Jean, il ne con-
damnait pas sa moralité, et cette main qu'il Itâ
a tendue m'indique assez mon devoir. Jean, re^
prit-elle en s'adressant à l'accusé, je veux qtfe
tout le monde apprenne ici quelle estime et
quelle amitié je vous ai vouées. Une fois déjà ,
vous avez sauvé M. de Puilseux de la mort;
vous avez voulu sauver mon père, vous m^avez
sauvée moi-mtoe. Deux enfants, qui venaient
de perdre leur père, vous doivent de n*ètre pas
orphelins. Je vous ai toujours connu bon, hon-
nête , fttinc et dévoué ; je ne vous parlerai pas
de reconnaissance , mais je vous dirai : Jean ,
quelque soit le sort qui vous attend, vous êtes
et vous resterez mon ami!
Emportée par l'élan de son cœur généreux ,
Bertfae avait parlé d'une voix émue et le front
haut. Son beau visage à demi-tourné vers l'au-
ditoire brillait de cet éclat que donnent les no-
bles pensées; un frémissement parcourut l'as^
semblée et le cercle des jurés ; quelques applau**
dissements subitement réprimés édatêrent , et
l'on comprit que la cause de Jean était gagnée.
Quant au braconnier, ému jusqu'au fond dé
rame, il se couvrit le visage de ses mains, bien
moins touché de l'acquittement que ces parcH
(9f
MKIWI W «àliXI^PONTAlia^
les lui promptta^RiqW) dm pwol«sdo B«rth*
Qi eUesnmimcs
4
Lorsque Befthe retiat 8*Moeoir à son, banc.
Clairette toute bfiigQée d« torfll«6, kli prit les
paÎDS cl les haisa.
Le ministère public i|baiD4pDQa raocusalm,
et Jciin fut acq«it^é.
Le jour ludme 4u T^rdlnt qMt le rendait à la
liberté , Bertbe fit appeler Josn à Roehe-filaft-
cbe. .
^ Mon ami, lui dit-^Ue, tandis que Qairelta,
ne sachant à qui confier sa jqici , ma^eait les
trois eniaiLts de baisi^Si j'^i un servies à vous
demander.
-^ A» moi ! s'éi^ia Mq^; maia oe smN^ PSi
tout à tous !
^ Ifm^ gfurdQ, Joant <»*«tl UA6 chose
— La diwf^jr^v^J
ff-u ^^ s'agit 1^ 4^fl«vQNr c#qiie je dé*
am» xDf4s bipfi 4p ^ qiiQ ^Qua pfumiMr*
1^.^ et ce q«e j4| vMii^<w# 4^ifitiidev déraih
gf^m, twtea loa habi^i^^
«f:t,4eQ'eQaÂi4«s.
tir Ifih b|^ , reprit BerttM^ s!il an est aiosi ,
IVPIf ç^im^U^n hiee aliuraà prendra, la direc**
tv^nde mes «(fiMres. Ohl ne foua.hàtei pat de
q^ rameroiert s'édite Beirthe^ en toyant le geste
du braconnier; c'est une r^da bassine dont je
▼Cfmi charge là... des fenneges h toucher » des
h^^. à f émiser, la iurvaUlatice de< tous les tra-
¥aM?i ujna ûn^lé de détaila auaquels je n'en^
tflndu rieu... C'est h peine si tous aunei le temps
4^ olm^r aTee un port d'armes.
CjStt^ bonté touehante, qui rédaaiait un sev*
Ticef^ui" imposer dea devoirs» n^échappa point
àJeiyi»
-^ Faite^t de moi oa que tons toudrei, difr*il
d'une Yoix pénétrée.
-^ÀMi^ ^ous «œeptest dittette^ Mevci... c^est
i|n grand service qua vom marnBfdca sans vous
en douter... Une femme nappent pas diriger dca
afibiref qu veulent^ pour ètro biftt.oondiiltes,
qu'on soit am ohampa la moitié du jour. H
dIalUeurs j'ai deia eolbnta^.... ja poélend^ les
éteyer moirmêma area celui du Qaiitstte.» qui
ne les qwHera jamaisM... ^ua aeites leur ^u-r
t«nr.
Le^ regarda de ki» s^aarttaîanl aien aémt^
riUioQ sur Bepthe.
^ Voilà qui ast Mea eaMid«,fa«ftttl«H^e;
nous allons nous partager le geuTèmemeat de
ae petit royaume. Vous auras le département
des aflàires eztértaures, et moi je ganderai Tin-
lérieur. Les ministrea prendranl êe quMls Ton-
dront dans le budget de fÊlat, ajouta-t-elle ntt
une délicatesse exquise, qui saurait la question
d'argent.
— Et quapd de«rai-je entr^ ea foaelioRs?
ditlean.
— !• Mais demain, répondit BeHha en pressant
la main de son ami.
On comprend que eatto aUîanoe raTît Clai-
rette, qui pensait surtout au plaisir de Toiriean
tous ks jour& Mais tout la monde s'eut pas là*
dessus la même opinion.
De grands parents que M** de Pnîseux aiait
à Blois, et qui étaient accourus à Roche-Blan-
ehe au premier bruit du malheur qui l'avait
ft«|)pée, lui témoignèrent hautement leur sur-
prise de la résolution qu'elle Tanait de prendre.
EUe accueillit leurs obsenratioiis aT6C respect;
mab tînt bon ; et, malgré toutaa les représen-
tationa qu'on put lui faire, elle pemi^ k laisser
l'ex-braconnier à la tète de l'administratios de
ses biens.
Eo agissant aîasi, Berthe «fait ton projet.
Uq mois aprèa cet arrangement, an étraager
tratersant Roche^lttanche n'aurait pu se doatet
que le pillage et la mort eussent passé par ii
U n'en restait pas d'autre trace que les babiti
de d^iil que portait Berthe et une douce tris-
tesse au fend des cœurs. Oa avait fait dispa-
raître lea empreintoa de la sédition, réparc les
ci^uras , rétubii les portes , reteré la haie; U
ferma awt repris son aUure de travail et d'ac*
ti,\ité , et le château son aspect «cabne et sou-
riant*
Jeaa s'était transformé ; il anùl , pour nous
scrrirde l'expresaiott éfangélifue, dépouilléle
Tieil homme. Le premier deboot ^ le dernier
couché, il domsait Texemple de l'ardeur au tra-
Tail et de la bonne humeur. Antnîael'laTait mis
au eomwat de ragricalture , ot rintelligcnoe
droite et nette de Jean ea aT^ît bien Tjte sain
le simple mécanisme; mais àcemécsBismett»
peu routinier dea campagnes, il oTait prompte-
I ment substitué les amélioralionf de la seience
BERTHE DE GAlULMimTAINB*
m
agronomi^iiei èrt foUr donnant fxmt modéFttteor
reîpérknoe fmlt'K^^e et son frère.
La bienCoLisante fnflttence de citté ètisfeiftéé
laborieuse n*avaït pas tardé à se fatfé sentir;
les aspérités da caractère de Jean en avaient été
comme effacées; son esprit, forcé de s^attacbet
à des choses réelles, perdit bientôt Thabitude
des rêveries et, avec elles, les délétères inspi^
ratioasde la solftode, de Toisiveté et du décou<^
rajemenl; il comprenait qa*il y a dans la tie
an emploi plus honorable à faire de sonintcHi-
gence et de ses forces que celui de les dépenser
en stériles imprécations, en vagabondes prome^
nades, en lâches regrets. 11 se cramponna au
tra?ail de tous les jours , comme un nageur
épuisé à la branche qui pend sur TeaU,, et le
travail le sauta.
Toot surpris de cette existence nouvelle, Loup
suivait son maître dans les sillons, aux pâtu-
rages, aux marchés , tournant parfois vers la
forêt un regard attristé, humant Tair frais, flai-
nmt rherbe et poussant de légers aboiements
quand la brise portait à son odorat subtil les
émanations exhalées des flancs agités des cerfs.
D y avait des jours 6ù le brave chiçh , n'y te-
nant plus, partait îe nez au vent, gagnait leS
bois et disparaissait; ses aboiements sonores re-
tentissaient tantôt dans lés profondeurs secrètes
des forêts, tantôt sur leur lisière clairsemée;
pois le soir^ harrassé, haletant, trafnant ses for-
tes jambes meurtries eux racines, la queue pen-
<^t«, les âancs épuisés, la gor^e aride, il ve-
nait se coucher muet, aux pieds de lean.
Qva&4 il se sentit bien maître de lui et rom-
pu aax travaux de« ehacps» Jean consentit à
reprendre sod fusil, depuis si long-temps im-
aobito sur le râtelier, et partit pour la chasse.
Ce joor-là Lovp hurla de joie,
CofDbieD cette ehAsée^ depuie lore souvent
renouvelée^ le dinàaohe^ lut paml différente
<le celles qoi rovaseni atguère eulrataé low
<^ Berdee eiitltnit dàntlee boisy seul, errant^
nttentif à teve lee bruits, inquiet^ eauvage et
■omel Alom, il marchait triste, prèft à fuir« et
i^mit pcntr éetnif ^ue kl butte 4*aQ cha^-
^snaiereè le pmvre teh dTuft bActaeron, irrité
Mire UM le i^née^ irrité eurtmit centre lui^
aèoie; à peéftal il dfaût Ubi« et Joyeux, Tee-
prit tCMtat^ le eaar ettègie et ne reaeeotraot
partout que visages ^iedveittMMa^'comi^e il était
bicDVeiiIttBt à teoe.
La forcé et Téfleifid ravaieeit fait oroinAre «•
sa douceur et sA juetiee le firent aimer* Chose
étrange et bien rare, quoique fils de paysan e^
paysAo lui'^èelle, en ce sens qu'il ne dédai*
gnait pas de prendre la &ulx, la charrue eu ht
pioehe de ses it>bHStee mains» Tautonté dont il
était revêtu Semblait légitime à ceux surlesquels
â Texérçait; fermiers et journaliers s'y soumet''-
taient comme à en droit légitimement aoquisi
et jamais fonotidos ne furent flUàs facilement
exelrcées que telles que lean remplissait
M*' de Puiseux lui avait assigné pour loge-
ment un pavillon situé à quelques oentainea
de pas du cbàteau^ dont il n'était aéparé que
par un vei^r. C'était dans ee pavillon que
Jean recevait les métayers et passait les mar-r
ebés;o'étaillà WMi qu'il traviallait. Depuis
que Je» kabitail dans ses voisinage» Qairelle
^ii la moitié du jour occupée à coorir et ^
jouer avec les enbnts^ dans ce verger qu'elle
trouvait le plus beau du monde. BUe ofaïuatait
eoram» TaloiieHe, s'approchait, sous mille pré^
texteeydeafgnétfeadepaviUon: pour une batte
perdue, pour un cerf-volant prie.dan^ les bran-
ches, pe«Hr une la^iette ovhlîée^ et finissait
teujeurs par attraper un bout de conversation
avec Jean» qii'eUe appelait le parrain du petit
Pierroi quoi qn'U n'en fût rien;, et ce surnonii.
tous les enfants amient fini par le lui donner.
Au tempe de» fleurs et dea fruits,. Clairette qui
avait l'adoiinistration du verger, Viurangcait
si bien que Jeanne peuv^iit s'empêcher de dea-
oendre» ou tout au moina de se mettre à la fe-
nétpe ) c'était tantôt un bou<|aet de fleurs des
eèiasapeqitti tombait sur sea épaule, tantôt une
pomme qui roulait 4 ses pieds, tantôt une poi-
gnée de eerises qui le mitraillait. Les trois en-
fantSf que Clairette avait presque toujours sua*
pendue k ses mains, lui servaient d^ tirailleurs
et ouvraient le fèu* au milieu des éclats de
rire de leur joie expansive. Jean aimait leaen-
AwtSa Quel nmyen die résister à leurs bruyantes
pioventionSf à l^nrs aimables agaceries) il
famassait fleurs et eerises et les leur renvoyait.
Celait elora ws combat champêtre dont le
bruit el la fsUé faisaient retentir le vorger.
Clairette, qui p'était guère pîua séfteuse que
lee mernio^ dont elle partageait ks jeux, pre-
IM
BERTHB DE GAILLE-FOiNTAlNB.
nait sa part à ta fasillade» et cette grande ba-
taille finissait ordinairement par un assaut gé-
néral, durant lequel Passiégé tendait les bras à
ses petits ennemis pour les faire entrer es
vainqueurs dans la place.
Le contact journalier de Berthe avait adouci
et comme arrondi les formes un peu Tiyes et
brusques de la petite paysane. Avec cette sou-
plesse d*esprit et cette promptitude qui sont
dans la nature de la femme, Clairette avait pris
des manières, du langage et des habitudes de
H** de Paiseux, ce que son éducation premiè*
re lui permettait d'en prendre. Ce travail d'as-
similation s'était fait en quelque sorte à son
rasu, et il en était résulté une grâce nouvelle
qui, sans rien lui enlever de sa naïveté» don-
nait à la jeune mère un charme plus harmo-
nieux.
On aurait dit que le mariage avait passé sur
eBe comme la brise sur une fleur sans lui faire
perdre son parfum. (Tétait la même innocence
et la même candeur ; et quand, au matin, plus
vermeille que Taube, elle courait vers le pavil-
lon, portant son fils dans ses bras, il y avait en
elle tant de confiance ingénue, que nul n'eût osé
Jourire en la voyant.
La sympathie qui unissait de tout temps Jean
et Clairette s'était augmentée progressivement,
et les grâces nouvelles que le séjour de Roche-
Blanche avaient développées chei la veuve n'y
avaient pas peu contribué. La mélancolie qui
s*attachait au cœur de Jean, comme ces vapeurs
:grises qu*on voit ramper sur les coteaux après
forage, s'adoucissait au contact de cette gaité
charmante. La joie et le sourire allaient à Clai-
rette comme une source du rocher, et leur in-
fluence caressante amoffîssait les regrets et les
amertumes d^une vie pleine encore de troubles
secrets. L^arrifée de Clairette surprenait Jean
triste et rêveur souvent; son départ le laissait
consolé, et sa tendresse pour elle s'accroissait
tous les jours du bien qu'elle lui faisait.
Depuis que le braconnier était installé au pa-
villon, son amour pour M** de Puiseux s'était
accru d'un sentiment d*admiration respeetuett-
se ; la franchise pleine de noblesse qu'elle avait
montrée à Taudience, la dignité sereine qui la
soutint après Tirréparable et double malheur
dont-elle avait été frappée, la constance avec
laquelle, jeune, belle, et tdlUcitée par des
fluenccs étrangères, elle n'avait pas cessé de le
défendre et de Taimer, lui, im pauvre bracoo-
nier si souvent injuste et violent; touteofia,
cette bonté, cette résignation, ce courage et
cette profonde sensibilité qui s'épanchait quel-
quefois à la surfooc de son âme, comme une
eau limpide et bienfaisante sur un champ fer-
tile, le remplissaient d'une tendresse sanstK»^
nés, à l'épreuve de tous les devoûments
Depuis cette réunion, jamais il ne lui arait
parlé de son amour, il respectait en elle l'amie
sincère qui ne l'avait pas abandonné, et peut-
être aussi la piété grave et touchante de ce
souvenir qu'un jour elle avait chastement é^
voilé à ses yeux.
n arrivait souvent que Jean, après une jour-
née de travail, passait quelques heures auprès
des deux veuves entre leurs enfants, vives et
saintes créatures qui croissaient librement ao
soleil comme de jeunes arbrisseaux. Ces soi-
rées s'écoulaient en paisibles conversations mê-
lées de badinages enfantins. Jean taillait des
fusils, des sabres et des chevaux de bois poar
les petits, ramassés autour de ses genoux;
Qairette, plus remuante qu'un oiseau, trottait
par la chambre ou le jardin ; Berthe jouait do
piano, chantait quelque romance do pays ou
racontait aux enfants quelques histoires surpre-
nantes, qui les faisaient tenir immobiles et ravis
comme des bons hommes de carton; puis, i
l'heure où il fallait se séparer, on devait pres-
que toujours prendre sur les genoux du bra-
connier, tantôt l'un, tantôt l'autre des enfants,
profondément endormis.
Un soir, on était alors au mois de mai, cette
honnête famille d'amis était réunie defant le
château, sur la pelouse qui deseendait en sMn-
clinant vers le parc. La journée avait été chaude
comme un enfant perdu du mois de juin ; la la-
mière décroissante du soleil enflammait rhoriioD
où l'astrenoyait son disque d'or dans une lône de
pourpre; quelques nuages roses flottaient dans
le ciel teint au lénith d'une nuance d'émerao-
de. La jeune et fhdche verdure des arbres fris-
flonnait au soufle de cette brise incertaine qui
naît à la chute du jour, et les grands peuplien
inondés à la cime d'une lumière ardente nioo-
laient dans l'espace comme des flèches d'or.
On voyait dans la campagne le fleuve errant et
capricieux se tordre entre tes pvéa» tandis que
OERTHË DE GAXLE*FONTAlNE.
(99
tes grandes ondes, Ihippées çà et là par les
rayons obliques, étincelaient comme les écail->
les d'un boa. Les tons luisants du fleuYC, sa
WTÎBCQ aiyeotée et les larges plaques rouges
qai en marquaient le cours faisaient ressortir
admirablement les foftes ombres projetées par
les pans de forêts et les endroits où la Loire
eiiaçait ses eaux plombées sous un rideau d'ar-
bres et de rochers. Des troupeaux de vaches
et de bœufs, conduits par de petits pâtres à
demi-nus, se baignaient dans la rivière en
revenant des pâturages et mugissaient en frap-
pant Teau de leurs pieds indolents. Les hiron-
delles effleuraient la rivière du bout de leurs
ailes pointues, rasaient les hautes herbes du
rifige, tournoyaient par centaines au-dessus
des prairies, et des myriades d'oiseaux gazouil-
laient parmi les chênes du parc, où la lumière
gUssaat en écbarpe semblait rebondir de cime
en cime sur le front verdoyant du coteau.
L*atmosphère était si transparente qu% les
arêtes des clochers lointains coupaient le ciel,
éblouissant comme si le burin en eût tracé la
fine empreinte sur une plaque de cuivre. A
Toccident, le ciel avait la teinte de Targent
eo fusion ; la ligne assombrie des forêts ondu-
lait à sa base et semblait plus obscure encore,
repoussée qu'elle était par la sérénité vaporeuse
de ce fond éclatant. La nature jeune, vermeille
et toute baignée de rayons, semblait sourire en
attendant la nuit.
Les trois enfants jouaient sur Therbe de la
(Klouse, piquée de milliers de fleurs ; ils tom
taient, se relevaient et se poursuivaient libres,
insooeiants et joyeux comme déjeunes pinsons
échappés du nid. Près d*eux, leurs mères as-
iistaient sur le même tertre, regardaient par-
dessus le parc et la Loire, les champs paisibles
que la mélancolie du soir couvrait de sa douce
(oajesté. Jean se tenait debout à côté d'elles.
Ce spectacle, éternellement jeune et toujours
nouveau dans sa sereine uniformité, pénétrait
leurs âmes des mêmes sentiments de tendresse
rêveuse et d'enthousiasme pieux. Depuis qu'elle
vivait auprès de M** de Puiseux, Clairette sen<
<^t et comprenait mieux la divine harmonie
de ces tableaux qu'elle avait déjà vus bien sou-
vent, mais qu'elle n*avait peut-être jamais re-
gardés. L'étude, l'initiation, les enseignements
<l*un cœur noble et sympathique avaient ouvert
les yeux de son esprit aux mystérieuses beautés
de la nature. Elle ne la traversait plus comme
une étrangère ; elle y vivait comme un enfant
surpris et charmé.
Les regards de Berthe allaient des campa-
gnes et de l'horizon aux tètes blondes des en-
fants ; leurs rires éclatants interrompaient seuls
le silence animé du crépuscule; quelquefois
l'un d'eux se détournait de ses jeux, courait k
sa mère, lui demandait un baiser, et, plus ca-
pricieux qu'un faon, disparaissait avant de l'a-
voir reçu.
Jean, plein de jeunesse et de force, grand et
vigoureux comme un chasseur antique, conr
templait la douceur et la grâce de ce tableau.
Une énergie grave respirait dans sa physiono-
mie, ennoblie, en quelque sorte, par la prati-
que du devoir. Le contentement de soi-même
en adoucissait l'expression puissante, et tous les
sentiments dont son cœur était plein se reflé-
chissaient dans ses yeux tour à tour attachés
sur chacune des chères et charmantes créatures
qui, pour lui, résumaient le monde.
C'est à peine s'ils échangeaient quelques ra*
res paroles , tout de suite interrompues , échos
de pensées intérieures qu'ils ne disaient pas ,
mais quUls entendaient.
Cependant les teintes ardentes du ciel s'é-
teignaient lentement ; une brume opaque , ve-
nue de l'occident , semblait rouler ses plis sur
i*azur nacré du ciel et chasser la lumière qui
fuyait de cime en cime. Le faite des peupliers
et le dôme orgueilleux des grands chênes se
balançaient dans l'ombre ; les eaux de la Loire,
ternies par les approches du soir, roulaient, pa-
reilles à du plomb fondu , entre leurs rives ii^-
certaines. Les champs et les prairies , voilés de
saules gris , confondaient leurs lignes et leurs
nuances jusqu'à l'horizon, que formait un cer-
cle de carmin sous lequel le soleil avait disparu,
laissant derrière son disque englouti de larges
bandes de fluide jaune , dont les extrémités ef-
facées se noyaient dans les tons pâles du fir-
mament. Le crépuscule envahissait la terre.
C'était l'heure indécise et mystérieuse où Ton
devine encore les objets sans les voir. La zone*
écarlate qui flamboyait à l'horizon, amincie
bientôt comme un*ruban de satin, brilla quel-
que temps encore, puis disparut , et la brume
violette fondit dans une transparente obscurité
200
BERTHE DE GAILLE-PONTAINB.
la ligne incertaine où la terre s^onissait au ciel.
Quelques lumières tremblantes piquèrent la
pénombre des champs , et Tétoile du soir scin-
tilla dans f espace.
Les enfants , à demi-perdus dans cette ta-
gue nuit, jouaient et riaient encore. L^un d*eux,
— la petite fille,— plus fatiguée que ses frères,
Tint, en tâtonnant, jusqu*auprès de Jean, qui
i^était assis à deux pas de Berthe, se coucha
dans rherbe à ses pieds posa sa tète booclée
sur les genoux de son ami et s'endormit.
Berthe se leva.
— Claire , dit-elle , voici la nuit; il faut rap-
peler les enfiints.
Claire fit ce que Berthe lui demandait ; mais
quand on voulut enlever la petite dormeuse «
elle se cramponna aux jambes du braconnier
les yeux à demi-dos par le sommeil.
— Viens ayec nous , dit-ette , tu es mon par-
rain.
Lesyeut de Berthe et de Jean se rencontrèrent
— Pourquoi n'èles-vous pas mon frère ? dît
Berthe si doucement que sa voix était comme
le soupir dtt vent, au moins ne nous sépare-
rions-nous jamais!
Et tandis que Jean couvrait la tèf e de Ten-
fant(le ses mains , elle reprit tout haut en so-
dressant à Claire :
—Viens . ma petite sœur ; et roule cette en-
fant dans ta mante pour qu'elle n*ait pas froid...
Le serein tombe.
Claire obéit, et des genoux du braconnier la
petite fille passa aux bras de Claire*
Jean se sentit remué jusqu'au fond du cœur;
U suivit les deux femmes du regard , et en vit
vne qui , au moment de passer sous la porte
du clv'^'cau , se retournait i)our le saluer de la
main.Ctait-ce Claire , était-ce Berthe? Un sen-
timent nouveau et jusque-là ineonnu fit très-
« saillir le cœur de Jean. Ce fut pour lui comme
une rérélation : il venait de désSrer que ce fàt
Claire.
Cette nuit là , Jean se promena sur la pelouse ,
demandant des inspirations à la sotitude sereine
et profonde. Il confessa son cœur è cette partie
de nous-môme qui reste toujours impassible as
milieu même de nos plus violentes agitations,
et plus calme attendit le Jour.
A llieure accoutumée , aaire te glissa sous
le paviKloB vers lequel la troupe mutine des
enfanu la précédait, lean vint à eflt, et, la
prenant par le bras, l'entraîna sous une ailée
de pommiers.
L*ombre dansait sous leurs pas , at ks en-
fonts riaient autour d*eoî.
Jean parla quelque temps à CItfire,- tandis
que la brise et les oiseaux chantaiont -éiiis les
feuilles. Claire réeoortait tes jenx baissés.
Après qu^ils eurent fkit un toaraudenditti
l'avenue « Jean s'arrêta.
-# Tu m'as entendu , ma petite Claire , dit-
il , tu seras toujours mdn amie ; veax4tt aussi
être ma femme?
Le cœur de Claire sautait sous son Mm.
— Votre amie , votpe sœur, ipotre fesime,
tcot ce que vous voudrez, dit«eile.
Jean prit Claire dans ses bras et Tembrasm
sur les deux joues. Claire pleurait de joie.
Ils entrèrent au château -en se tenant par la
main.
— Voilà deux fiancés qui tous anifoit, êà
Ican à M"* de Puiseux : voir$ nsw coaient
bien à devenir ma femme. Mainlenaat^ccMiseii-
ttrez-vous à ce que je sois votre Mret
— Venez , mon frère.... J'attends Mils ksore
depuis deux ans ^ dit Berthe en se levant.
Et, roulant son bras autour de la taitte de
Claire , elle serra , en souriant et toute trem-
blante de joie , la main que lui tendait Jean.
Ami^d^c AniAiiD.
tb du ciel pour avoir noinis quelque péché
d'orgut^il ou outre, privé* pour un temps d|) pa-
radis et de ses mille et une jouissances (que
personne ne dccrii et pour cause}, jetés dans
ce monde , notre enfer et notre pui^atoire , et
que nous remontians tout droit a» ciel après
noire mort. La plus belle oondilion de l'exil ,
c'est d'avoir Tingt-einq ans et vingt-cinq mille
lim« de rcnlei. ht purgatoire, c'est la vie des
poètes, des wliatef, vie admirablement semée
de joies et de douleors, de souiïrances et d'es-
poir, de bravos et de sifTIcts. L'enfer!., c'eat la
*ie de l'homme marié 1 oui , oui , de l'homme
mirié. Exemple : vojrex Henri , il tA jeune , il
est poète, il a de l'esprit et de Time, mais il est
Burîé ! Le vojfei-vouB , il s'est euCenné pour
tnvailkr pendant une belle matinée de juin.
ne dirait que c'est un ange, en voyant ton doux
saurire, ses graads yem noirs un peu voilés,
sa taille souple et vraiment aérienne T. j Hélai!..
La porte s'ouvre avec fracas : c'est CasiiUe et
Clotilde qui entrent : deux jolis enbnt^ de cinq
ans, le (ils et la fille de l'heurmia Henri. Ca-
mille rit toujours et brise tout ; Clotilde pleure
toujours, parce que son frire pitlvémae ses
jouets. Camille est gâté par sa mère, la petite
fille par ion père. De U de fréquentes diacus-
sions. Ce jour-là, tout est calme, let enfants
jouent, la mère sourit... mais toul^-eoiip une
dispute s'élève, Camille frappe 'du pied, CMIde
pousse des crJB i effrayer un régiment de cava^
lerie , la mère se fàcbe et grwde Travaille
doue, ô poète!.. Henri froaœ le sMrcilrhavssc
les épaules, prend sa canne et son chapeau et
202
LE CÉLIBATAIRE.
sort. Voyez-le, dans la rue, ce malheureux for-
çat : comme il aspire Tair de la liberté, fair dont
sa femme ne dérobe pas une partie ! 11 va joyeu-
sement distribuer des poignées de main à tous
ses amis qu^il rencontre ; il parait si heureux
qu'on lui porte envie. Il ira comme cela de la
Place-Royale, où il demeure, jusqu'aux Champs-
Elysées. Et lâu restez une heure avec lui , vous
verrez quelle jeune et fraîche imagination il
possède : comme il poétise tout ce qui s*of!re à
ses yeux; comme il jette galment ses folles pen-
sées au vent; comme il rappelle avec complai-
sance ses joyeuses débauches de jeune homme,
ses rêves de vingt aus !.. Chut ! cinq heures son-
nent, c*est rheure du diner, il est en retard ; il
vous quitte brusquement, sans vous dire adieu.
Suivez-le, et, tous les vingt pas, dépassez-le un
peu pour examiner son visage, vous verrez s'o-
pérer une métamorphose complète. Ce sourire
que vous admiriez tout-à-rheure, se sera éteint,
ses yeux si brillants deviendront ternes, son
corps même s'affaissera, sa démarche même
sera plus lourde ; il aura veilli de dix ans. Plus
il approchera de la Place-Royale, plus le chan-
gement s^ra sensible; il a peur de sa femme!
C'est une àme qui s'envole, c'est un arbre qu'un
coup de vent dépouille de ses feuilles, c'est une
tjougtc éclatante qui s'éteint, c'est un homme
«narié enfin l..
« Si, le soir, il conduit sa femme dans quel-
que cercle intime, il n'échappera pas aux ré-
flexions malignes des autres femmes sur son air
sombre et rêveur. Il n'échappera point davan-
iSLge aux remarques peu charitables de sa chère
compagne sur les hommes en général et sur les
«naris en particulier. Supposons que là il soit
invité mystérieusement pour le lendemain à
quetqu*un de ces délicieux déjeuners de gar-
•çons où les hommes mariés vont quelquefois
alléger le poids de leurs fers si cruellement ri-
vés. 11 promet de s'y rendre à midi. Le lende-
main, sa femme a formé le projet de se prome-
ner, et, à midi précisément, prête à partir, elle
-entrera dans la chambre de son mari , et , le
trouvant à sa toilette ; elle lui dira: —Comment,
Henri, tu vas sortir avec moi! que tu es aima-
Me! Nous irons aux Tuileries... Lise, habillez
fite les enfants. — Une tuile qui tomberait sur
la tète d'un homme ne produirait pas un clTet
phis terrible que ces paroles. Que faire? quelle
excuse donner? s'il refuse, il j aura une scène
de reproches, de mots piquants, d'amertume,
de larmes!., s'il hésite seulement, quels soup-
çons peut (aire naître cette toilette qv'il vient
d'achever !..llarche!.. marche... malheureux!
c'est pour toi que Bossuet a dit ce mot sulilime.
11 marche , en effet, sa femme à son bras, ses
enfants devant lui. Il passe devant Véfour, et il
baisse la tête, comme un condamné , en écou-
tant les éclats de rire de ses amis qui déjeunent
parfaitement sans lui. Arrivé aux Tuileries,
pourtant , il a pris son parti en brave ; on ad-
mire sa femme et un peu d'amour-propre satis-
fait a ranimé son courage. Il devient presque
aimable : un brin d'herbe, une fleur, une sta-
tue lui inspirent des pensées ravissantes. Sa
femme écoute , et entraîné il parle sculpture ,
peinture. Il s'enthousiasme, il raconte : un sou-
venir en amène un autre. —Tiens, dit-il, après
une longue strophe aux arts , ceci me rapptile
unet rencontre du célèbre Raphaël et d'un
sculpteur célèbre aussi — Mon Dieu!
Henri, s'écrie sa femme qui , depuis quelques
instants» suit d'un regard inquiet chacun des
mouvements de sa fille , ne trouyes-tu pas que
la robe de Clotilde va horriblement mal ; on di-
rait cette pauvre enfant contrefaite. Décidément
je changerai de couturière : c'est détestable ! —
Et le malheureux sent le froid de la mort glisser
sur son cœur. 11 se tait : que dirait-il? Sa fem-
me s'aperçoit de sa maladresse et veut la répa-
rer : — Tu disais donc que Raphaël, ce grand
sculpteur... Raphaël étaitpeintre, reprend sèche-
ment Henri « en regardant avec inquiétude si
personne n'a entendu les mots que vient de
prononcer sa femme. — Ah ! j'avais cru com-
prendre... n'importe, dis-moi ton histoire. Le
pauvre Henri se résigne et recommence. Mais
le feu s'est éteint , le rêve s^est dissipé : il n'a
plus de verve , on dirait qu'il n'a plus d*esprit.
— Je te disais donc que Raphaël se promenait
un jour sur les bords de l'Arno , lorsque
Henri, regarde donc ce délicieux schall brodé,
garni de dentelles; comme il dessine bien une
taille élégante! 0ht demain, j'en commanderai
un tout semblable !
« La promenade va coûter cent écus au mal-
heureux époux! mariez-vous donc!!!
« Et tout ceci n'est pas seulement là ou là ;
devant ou derrière so^.. Cest partout, dans tous
LE CÉLIBATAIRE.
203
lcsrangs,danstoateslesclasscs.Eticiencore^j'ai
parié d'une jolie femme! ..jugez donc si elle était
laide! Et je n'ai point parlé d'autres inconvé-
nieats dont la seule pensée fait monter une
sueur froide à mon front. Mariez-vous donc!...
Fou! cent fois fou celui qui se jette ainsi dans
la nasse, la tète la première. Quant à moi, j'ai
Tingt-cinq ans et vingt bonnes mille livres de
renies; je ne me marierai jamais. »
Ces réflexions avaient été faites par Léopold
Derville, excellent jeune homme, fort gai, très
spirituel, qui n'avait contre lui que le défaut de
ne pas croire au bonheur conjugal.
Derville avait tenu parole pendant vingt ans,
en ajoutant, pour soutenir son opinion, de nou-
velles observations toutes plus concluantes les
unes que les autres. Pendant vingt ans, il avait
fêté joyeusement la vie, profitant de ses avan-
tages, prenant le beau rôle dans toutes les cir-
constances, et restant l'ami de presque toutes
les femmes dont il avait été l'amant, tant il
avait mis de procédés dans son inconstance et
de tact dans ses infidélités. 11 était arrivé ainsi
à rage de quarante-cinq ans. Ce n'était plus le
vif et séduisant Léopold , mais c'était toujours
on homme d'esprit , fort aimable , fort recher-
dié, et qui obtenait encore çà et là des étin-
celles de bonheur que payait une discrétion à
loote épreuve.
Un jour cependant, un matin, à neuf heures,
il était chez lui enveloppé d'ane robe de cham-
bie de cachemire, les pieds enfermés dans d'ex-
cellentes pantoufles fourrées et appuyés sur les
chenets, fumant un cigarre dont il secouait de
temps en temps la cendre avec nonchalance :—
Bum ! fit-il entre deux bouffées de fumée, cette
solitade est bien triste, tous les jours elle se fait
plus sentir... et bientôt elle sera insupportable !
— n jeta un regard furtif dans la glace , et
certes il dût être content de son inspection ,
car c'était encore ce que Ton nomme un homme
fort bien. Ses cheveux étaient d'un beau noir,
et le ùtM toupet n'avait point encore déshono^
ré son dief ; ses dents étaient blanches, sa barbe
■uignifique... mais, maisl.. au eoin de ses yeux
aatrelbia si beaux, on voyait se dessiner traî-
treusement la funeste patUd^aUl Aussi secoua-
t-U trittaroent la tète : — C'est fini, dit-il avec
nn soupir, encore quelques échappées de céleste
lumière; et tout sera dit les femmes ne s'y
tromperont plus!.. Tai peut-être eu tort de n^
pas me marier... aiyourd'hui , cela me donne^
rait une contenance; et puis, il y aurait de la
vie, du mouvement autour de moi..... Et dans
quelques années, si je devenais infirme, souf-
frant... j'aurais des soins affectueux, pleins de
délicatesse, qu'une femme seule sait prodiguer,
raurais une amie attentive, qui serait là, tour
jours là, m^cnveloppant de ses doux parfums dé
femme, me berçant dans une délicieuse indo-
lence... A quoi, bon Dieu,vais-je penser? aux
anges, quand le diable frappe à ma porte!... 1}
y a quinze ans qu'il fallait songer à cela... Et
j'ai eu tort, car j'ai vu dans ma longue carrière
de beaux dévoûments de femmes; pour quel-
ques-unes qui ont failli , bon nombre d'autres
qui sont restées bien pures, bien bonnes, bien
angéliqucs!.. maintenant il est trop tard.Epoi^-
ser une jeune fille de dix-huit ans? dans cinq
ans, j'en aurai cinquante, et elle vingt-trois..^,
les dangers sont incalculables ! En épouser uq^
majeure, de trente ans?.. Ah! bien oui, quand
elles arrivent là , sans être mariées , ou il y a
une peccadille cachée dans l'ombre, et je n'aime
pas être le réparateur des fautes des autres; ou
elles sont laides, et je n'ai jamais compris qu'un
ange fût laid r ou elles sont acariâtres comme.,,
comme de vieilles filles... alors, comme je le di-
sais il y a vingt-cinq ans, ce serait l'enfer !,..
Restent donc les veuves : oui, mais la veuve a
un lourd bagage de souvenirs : si elle a été
malheureuse, soyez sûr qu'au premier mot ha-
sardé, à la première contrariété, elle vous dit :
— Oh! monsieur, que vous me faites regretter
ma liberté que j.'avais si chèrement acquisel
Comment l'expérience ne m'a-t-elle pas arrêta
au bord de l'abîme !— Que si, au contraire, elle
a été heureuse, elle vous dira : — Mon Oscar,
mon Jules , ou autre , où es-tu? toi si bon , §i
dévoué !.. monsieur, vous me punissez cruelle-
ment de l'avoir oublié ! je ne l'ai jamais tant
regretté que depuis que j'ai un second mari!,.
— Comme c'est flatteur ! — Par exemple, il y a
madame de Sussy , une charmante veuve qui
m'honore de son amitié; elle a réellement d'ex-
cellentes qualités , de l'esprit , de Tordre , du
savoir-vivre; elle est même jolie, très jolie,,.
elle avoue trente ans, donc elle en a trente-
quatre ou trente-cinq ; tant mieux, l'année bis-
sextile est passée... eh bien ! oui ; mais elle re-
•2W
LE CÉLIBATAIRE.
grctte étrangement son mari... jamais je n*aurai
toutes les qualités du défunt... alors... alors ne
nous marions pas.
Comme Déraille acTievait ce monologue , un
petit coup fut frappé à sa porte qui s'ouvrit pres-
que aussitôt et laissa passer la plus jolie figure
que vous ayez jamais vue. — Je ne vous déran-
ge pas? dit une tob: douce et harmonieuse.
Denrille s^était levé brusquement; d*un eôté
il avait jeté son bonnet grec, de Tautre son ci-
garre : sa main s*était glissée rapidement dans
ses cheveux , et il s*était avancé ters sa belle
yisiteuse : — 11 y a vingt ans, madame, j'aurais
donné ma vie pour être dérangé ainsi.
Derville ne manquait jamais de parler de son
âge et même de se vieillir; c'était une coquet-
terie, une admirable tactique : il éloignait hi
défiance et son bon génie faisait te reste.
— Mais si vous aviez vingt ans de moins ,
mon ch^r TOisin, je ne viendrais pas ainsi vous
voir, reprit'la jolie dame en s'approchant et en
8'asseyant dans le fauteuil que Derville lui avait
offert.
— Hélas f madaine, ne soyez pas généreuse à
demi ; je sais malheureusement trop bien qu'au-
jourd'hui on vient chercher un tète à tête qui
û^entralne aucune conséquence.
— Je n*ai pas dit cela , reprit la jolie dame
tn souriant avec malice , seulement j'ai pensé
que vous respecteriez les devoirs de l'hospita-
lité. Ainsi, mon cher voisin, ne faites pas atten-
tion à moi; vous lisiez, je crois, reprenez votre
lecture. Moi, vous voyez, j'agis sans cérémonie,
je travaille.
Derville la regarda d'un ah* stupéfoit, et com-
me un homme qui croit rêver. Elle avait , en
effet , déployé une charmante broderie et elle
travaillait. La visite de M** Desbuissons Tavalt
déjà fort surpris. 11 avait voulu vainement lui
assigner un but , et en la voyant si gravement
à son ouvrage, il se perdait dans un dédale de
conjectures. Il était singulièrement embarrassé
de Sa contenance, n'osant se hasarder sur un
terrain qu*il ne connaissait pas. Voulant toute-
fois entamer la conversation , il ne trouva rien
de mieux que de vanter le travail ic sa char^
mante visiteuse.
— Voici, madame, une ravissante broderie,
mais tellement délicate qu'il fallaK une aussi
jolie main pour la reproduire.
Ce que je viens de dire est bien mauvais,
pensa Derville.
— Une fantaisie de femme , reprit M»' Des-
buissons , sans lever les yeux , ouvrage char-
mant« que l'on prend, que Ton quitte, qui sert
de contenance et ne gène en rien les rêveries
plus ou moins douces.
Le silence se rétablit encore. Derville était au
supplice; jamais il n'avait été aussi maladroit;
mais c'est qu'aussi la position était au moins
neuve et originale. M"* Desbuissons avait épou-
sé un homme simple, un de ceux qu'on peut
nommer des bons maris. Fort amoureux de sa
femme et bien plus âgé qu'elle» il ne négligeait
rien de ce qui pouvait la rendre heureuse. Elk
n'avait ni équipages, ni chevaux, ni châteaux,
mais une de ces fortunes qui permettent au Pa-
risien d'habiter un premier étage de la roe d«
Augustins ou delà rue Gaillon, de se promener
tous les jours et d'avoir une loge à l'Opéra-Go-
mique. Du reste^ la vie assez retirée de M** Def-
buissons, malgré sa jolie figure et ses viogt^ii
ans, empêchait la médisance de s'exercer sar
son compte. Or , Derville n'osait et ne pouvait
rien préjuger de sa singulière position.
Enfin, il ae détermiaa k brusquer une expli-
cation.
— Pardon, madame, dit-il lentement, mis
je ae puis eroire que vous soyea venue dans b
.seuk intention de broder.
^ Et vous ne croyez pas que ee «oit kdèrir
de causer avee vous?
*- Rien ne m'a autorisé à le supfioser.
— Vous n'av«z peut-être pas voulu eo»-
prendre» . .
— Pardon, madame, je crois avoir, pour cette
sorte d'observatiun « un coup d'œil rapide et
sûr. Et vous avez U>^io(^^ité sî simple pour
mÂ.
— N'était-ce pas zme preuve de oonflaoeet
et pendant l'heure qui va s*écouler... car je vous
accorde une heure, 4 moins que je voas aie réii-
leraent dérangé.».
-^ Non , non , madame ; rien a« monde ne
roe ferait abréger un bonheur que je n'aurais
jamais osé espérer.
«— Et que je vous donne sanà que vousKayii
demandé. Gela vous étonne?
•— Beaucoup.
LE CÉLIBATAIRE.
201
— Vous pcnseï qu*!! 9^ f(|Uu un motif bien
puissant...
— Je le crois, et si je puis vous être bon à
quelque chose» je nie reprocherai miOe fois de
De pas l'avoir deviné pour vous éviter de (aire
la première démarche.
— Elle ne m'a nuUepjent coftté » j,e vous
jure.
— Diable, diable, pensa Derville; où tout
cela nous inèneira-t-il? Et se rapprochant un
peu de sa voisiné : Savez-vous , madame, ^e
TOUS allez me rendre fat et présomptueui.
— Parce ((u'une jeune femme vient à vous
sans être attendue ?
— Oui, sans doute, car vous, mesdames, vous
n'avez pas Thabitude de rompre la glace les
premières. Il est mille moyens de faire compren-
dre à un homme dévoué ce que Ton attend de
son dcvoûmeot.
— Mais si personne ne m^a initiée à cet art
difficile? reprit M** Desbuisson» avec un sou-
rire de fine espièglerie.
— Ah! madame, cet art est peut-être te seul
qui ne demande point de professeur. Il vient
de lui-même aux jolies femmes et aux femmes
d^esprit. (Test à ce double titre que je vous re-
proche de ne point en avoir fait usage avec
moi.
-- Cest qu'en vérité je TigHorais tout^-
ikif.
— Je ne le crois pas,
— Vous âtes^ franc.
— Très tmm. A^e<tMiteatitreti»mQie« case-
rait un déEaal qui poorrail tourner à. Timp^C'*
^Dce; s«ee vods^ c'est une <|iiaUlé*
— PiQfiEqaoftî
— Parce que je ne puis «foir une peqaéa,
que je ne sojs beureux de vous la. dke et de
TOUS la Êijre croire, dit*-il, cm, s'animant et eo
se rapprochant davantage.
— I¥enez garde, nous avons une beuFC tout
entière à passer ensemble , et si vous allez si
vite en suppositions et en exigences^ nous arri-
Yerau au déopuement avai^t que Theure soit
fuiie.
Derville recula un peu sa ebaise. Je suis joué,
pcnsa*t-ileQ regardant la jeune et jolie femme,
<|ai travaillait toujours , et dont il admirait ,
malgré lui, la taille ravissante, la peau blanche
<H satinée, roeil noir, velouté, plein d'expres-
sion et de finesse. 11 se fut offensé^, une heure
aYant,d'un doute qu'on aurait élevé sur son hon-
neur, et il était piqué de la confiance tranquille
que lui témoignait M** Desbuissons. Il jeta en-
core un regard dans la glace, ses cheveux n'é-
taient pourtant point blanchis; son front ne
s'était point ridé, et ^u fond de l'àme, il crut '
sincèrement n'avoir mérité ni cet excès d'hon-
neur ni cette indignité.
Après quelques instans de silence,, il put re-
marquer que M** Desbuissons avait tressailli
en écoutant le briiit d''unc porttî qui se fermait.
te calme revenu dans ses traits, elle leva sur
Derville ses beaux yeux :
— Voyons, mon cher voisin, vous qui êtes
la franchise même, dites tnoi ce que vous pen-
sez de ma visite à neuf heures du matin ?
-^ Madame
— Oh! parlez sans crainte. Je ne me fâche-
rai pas.
— Eh bien ! madame, s'il faut être vrai. Je
pense que je suis en ce moment une simple
poupée que vous placez devant une autre, et
dont vous ferez jouer les ressorts tant que cela
vous sera utile... et que vous briserez, peut-
être, lorsqu'elle ne vous sera plus bcmne à
rien.
— Voila une mauvaise pensée, dit la Jeune
femme, avec un peu d'embarras.
— Non, madame.
— Vous supposez sans doute que j'agis ainsi
par un motif.
— Je suppose seulement en femme dVsprtt,
rien de plus. Quant à deviner le but de votre
visite, car vous en avez un, et le résultat qu'elle
peut avoir, je ne l'essaie même pas. Les femmes
lorsqu'elles le veulent, sont impénétrables. Ain-
si, madame, ceci une fois posé, disposez de moi^
je suis prêt à vous servir en aveugle, sans mê-
me jeter les mains devant moi, pour chercher
à deyiner où vous me conduisez. Trop heureux*
encore d'être quelque chose dans votre vie.
Seulement vous me permettrez de rcgfretter que
le rôle que Je Jooe ici ne- soit pas po«ir mm
propre compte.
— Mais enfln, monsieur, qnasupposea^tousl
-— Rien, madame, absolument rien. J^appe*^
lais tout à- l'heure à mon aide quelque ravis-»
saute apparition; le ciel m'a> écoutée Je profite
de mon bonheur, sans en cherdicr la cause ;
fût
LE CÉLIBATAIRE.
et avant une heure, madame, je penserai que
j'ai fait un beau rÔTe ; pas davantage.
— Monsieur Derville, reprit M"* Desbuîssons
avec gravité, je vous croyais, je vous savais un
homme dlionneur , et voilà pourquoi je n*ai
pas hésité avenir près de vous aujoud'hni. Jus-
qa'k présent nous avons plaisanté : mais je
tiens à votre estime, et je me dois de vous ex-
pliquer les motifs de ma démarche. D'ailleurs,
ajouta-t--eUe en souriant, il faut bien vous ap-
prendre le rôle que vous jouez et vous deman-
der pardon de vous avoir mis en scène sans
vous prévenir.
— Me demander pardon? vous, madame!
non, non ; je ne veux rien savoir; et si cet aveu
ne vous est d'aucune utilité....
— Pardon, monsieur, il faut, dans mon in-
térêt même, que vous sachiez tout.
— ' Alors, c'est bien différent. Je vous écoute,
madame.
«—Vous connaissez mon mari; c'est un ex-
cellent homme , plein d'honneur et de probité,
estimé de tous les hommes de mérite; d'un ca-
ractère enjoué, d'une égalité d'humeur admi-
rable....
— Hum ! hum ! pensa Derville , voilà un éloge
bien pompeux. Le mais fatal va sans doute ar-
river.
. — Surtout , il m'aime ! c'est une affection si
profonde, un dévoûment si vrai !... mais...
— J'en étais sûr.
-— Un délaut terrible fait ombre à toutes ses
bonnes qualités; un défaut impardonnable....
il est jaloux , monsieur !
— Jaloux !!!... Derville ne put cacher un sou-
tire un peu moqueur , en prononçant ce mot
avec une emphase comique.
. M** Desbuissons en fut un peu déconcertée ;
elle continua cependant : -*- Oui , monsi^r, et
Qette jalousie, jusqu'ici sans motif, acruelle->
ment Dut souffrir mon cœur et ma fierté qu'elle
blessait. Depuis quelque temps, il était moins
inquiet, lorsque tout-à-coup cette funeste ma-
ladie s*empara de nouveau de lui , au sujet d'un
parent.... que j'aime,... comme on aime un
parent. C'est tout simple. Nous avons été élevés
ensemble... C'est presque un frère...
— Oui ... oui , madame.
— Enfin, que vous dirai-je! Depuis quinze
jours principalement M. Desbuissons m'épie ; il
souffre etn*ose encore parler, mais il éclatera...
Eh bien! monsieur, en le yoyant si mal-
heureux , j'ai eu pitié de lui. Je veux k gué-
rir , et je v6us ai choisi pour m'aider dans cette
onitie diflkile. Hier , j'ai écrit une lettre qui
renfermait ce peu de roots : «Demain matin ,
M. Desbuissons sortira ; je serai près de vous à
neuf heures ; nous aurons une heure de liberté
et de bonheur. » Cette lettre était signée Mâank;
elle ne portait point d'adresse... Eh bien! com-
prenez-vous?
— Pas encore parfaitement.
— Comment! vous ne comprenez pas que
j'ai fait tomber ce billet dans les mains de mon
mari : qu'il est sorti ce matin à huit heures et
demie , et qu'il est resté dans les environs à ^
m'épier, pour me suivre et connaître mon anjant
supposé I qu'étonné de ne pas me voir sortir,
il rentrera tout-à-l'heure , qu'il interrogera ma
femme de chambre qui a ordre de le décon-
certer et d'avouer enfin qu'elle me croit chez
vous ! Jugez donc , monsieur ; une scène m'at*
tend.Je jouerai d'abord le désespoir, puisque
ma faute sera dévoilée ; je me vengerai tout un
jour de ce qu'il m'a fait souffrir, et enfin je lui
révélerai notre ruse. Demain, vous le verrez
soumis , repentant , il ne sera plus jaloux.
M"* Desbnissons avait parlé très vite, et
Derville étourdi, terrifié, la regardait fixement
pour surprendre la vérité dans son regard. Le
regard de la jeune femme était limpide et pur.
— Mais, madame, si votre mari vient me
demander une explication , que loi dirai^je?
— Tout ce que vous voudrex , excepté la vé-
rité. Je veux qu'il soit malheureux pendant
vingt-quatre heures.
— Que votre Yolonlé s*accomplisse donc-
Mais il est bien dommage que d'un aussi bon
feu je n'aie que la foméer
— A la bonne heure , dit en riant M^* Des-
buissons ; mais vous aurez la conscience d'a-
voir fait une bonne action , et mon estime et
mon amitié , c'est déjà quelque chose. Mainte-
nant je vous quitte , l'heure est passée et c'est
bien assez pour lui tourner la tête. Il vient de
rentrer.... allons , je vais jouer la comédie.
— Je suis sûr que vous serez admirable de
vérité.
— Estrce une épigrammet
LE CELIBATAIRE.
207
— Non , ob ! non. Vous ne pouvez pas le
penser.
— Adieu donc.
— Voilà mon bonheur fini ; je ne vous re-
Tcrrai plus ainsi.
—A moins qu'il ne soit encore jaloux.
'*i*ai bien envie de Tempèchcr de se guérir.
— Obi taisez-vous! et priez plutôt pour
que je sorte victorieuse de la lutte.
Denille la conduisit jusqu'à la porte deTan-
lichambre et lui baisa la main , et elle des-
cendit légèrement Tescalicr. Il écouta le der-
nier frôlement de sa robe avec un peu d'émo-
tion, puis il rentra et se laissa tomber dans un
fauteuil, en murmurant : Quel dommage! je
retrouvais près d'elle toutes mes illusions de
vingt ans . et....
Il fut interrompu dans ses réflexions par le
brait de la porte qui s'ouvrit brusquement.
Cette fois, on n'avait point frappé: cette fois,
ce ne fut point un jeune et frais visage qui s'of-
frit à sa vue , ce fut une figure longue et pâle ,
aux lèvres tremblantes , à l'œil furieux , un mari
trompé en un mot.
Dervillc pensa qu'il avait dû les épier de
Pescalicr , et que bien certainement il n'avait
pas eu d'explication avec sa femme. Il fallait
donc qu'il agit avec prudence : qu'il évitât de
se fourvoyer et de contredire ce que dirait une
heure plus tard la belle voisine.
M. Desbuissons, car c'était lui, vint à M.
Dcrville: —Monsieur, dit-il d'une voix pleine
de colère , vous êtes un fat !
—Je Tai pensé plus d'une fois , mais je n'ai
jamais souffert qu'on me le dise.
—Vous êtes un misérable séducteur!
— A mon âge, monsieur, c'est un compli-
ment bien flatteur.
— Vous avez apporté le trouble dans un mé-
nage heureux ; vous avez abusé de la confiance
que j*avais en votre âge et en votre caractère.
CTcst une infamie! La terre ne peut plus nous
supporter tous les deux.
— Elle est assez forte pour cela, cependant.
*— Non, non vociféra le mari exaspéré du
«ang-froid de Dervillc ; j'aurai votre vie ou vous
aurez la mienne.
— Cela prend une mauvaise tournure, pensa
Ocrvilic. La charmante Uélanie n'a pas prévu
cet incident là. — A la bonne heure, reprit-il
avec calme : mais si avant de nous battre je
vous prouvais que je n'ai touché en rien à vo-
tre honneur?...
— Je ne vous croirais pas, hurla le mari.
— Alors, n'en parlons plus» et demain ma-
tin...
— A l'instant, à l'instant même.
— Pardon, pardon, mon cher monsieur, il
fout de l'ordre dans toute chose. Avec les dis-
positions que vous avez, il est possible que Je
ne sois plus au monde demain, et j'ai bon nom-
bre d'héritiers qu'il faut que je mette d'accord.
— Eh bien ! monsieur, demaiu à six heures
du matin, au bois de Boulogne.
— Au bois de Boulogne, soit ! Je vous saine.
Lorsque Dervillc fut seul, il prit une plume
pour écrire, puis il la rejeta avec humeur.
— Dans tout cela je suis pris pour dupe, mur -
mura-t-il. Ma belle voisine a voulu tout sim-
plement reporter les soupçons légitimes de l'un
sur l'autre. Peut-être songeait-elle seulement
à prouver un alibi, et me voilà avec un duel.
Quand c'était pour mon compte, à la bonne
heure : j'avais pour me consoler le souvenir
ou Tcspoir, mais ici... jouer vis-à-vis d'elle le
rôle d'un niais! Triste position que ceHe
d'un célibataire de quarante-cinq ans! Ah I que
ne me suis-je marié f
Dcrville se mit enfm à écrire plusieurs le^
très, et, depuis une heure, il était fort attentif
brsqu'il entendit la voix d'un de ses meilleurs
amis : — Dcrville est-il chez lui? — Entre,
entre donc, cria Derville sans quitter sa place.
Son ami s'approcha. C'était Duricr, l'homme le
plus élégant et le plus distingué de Paris. Quoi-
qu'il fut de dix ans plus jeune que Dervillc, il
y avait entre eux plus d'un rapport de goût, de
caractère et d'esprit. Comme Dcrville, il avait
juré de rester célibataire; mais il finit par
changer d'idée, et trois ans avant l'époque où
nous sommes, l'ambition l'avait poussé à se ma-
rier.
11 resta un moment immobile derrière le
fauteuil de son ami, sans ipot dire. Celui-ci,
étonné de ce silence, se hàtc de mettre l'adresse
à la dernière lettre qu'il venait d'écrire, et se
tourna vers Duricr. — Ah ! mon Dieu ! qu'est
ce que tu as? tu es d'une pâleur... Est-ce que
tu es malade.
^m
LE CÉUBATAIRB.
— Non.
— C'est donc ta femme T
— Pas davantage.
^ G*cst donc ton fils?
— Non, non.
•* Mais alors...
-^ Ah ! mon eher, dit Durier en croisant les
bras, de Tair le plus contrit et le plus désespé-
ré, où rimmoralité conduit-elle un homme !
— Où veux-tu en venir?
— Je quitte Maingeaud, le plus ancien de
les ami».
— Oui, un ami de collège, un excellent hom-
Rio : un peu simple, mais que j^aime, que j*es-
time...
— Et... sa femme?...
«*« €harmattte. Excepté un petit air de vic-
ëme qui me dépiatt. Elle est bien jeune pour
Maingeaud.
-* Eh bien ! aujourd'hui le ménage est boule-
Tcraé.
— Bah! Pourquoi cela ?
* «— Depuis deux jours Maingeaud était à la
campagne; ce matin, h cinq heures, il est ar-
rivé sans être attendu, et, comme il allait frap-
per, la porte s^est ouverte et un homme a pas-
sé brusquement devant lui : cet homme, il ne
1^)1 pas reconnu.
— Ah! bon Dieu! madame Maingeaud.
— Que veux-tu ! une passion qui date de
9ix années... et c'était la première fois qu'elle
avait consenti a recevoir son amant.
— C'est avoir du malheur.
^ Oui, vraiment. Le pis encore, c'est que
e^est toi que Maingeaud soupçonne.
-— Moi ! il est fou ! je crois même n'avoir pas
assez regardé sa femme pour savoir si elle a
les yeux bleus ou noirs : et je vous dcnrande
un peu sur quoi il peut fonder ses supposi-
tions.
— Ah?... ta mauvaise réputation.
-^ Allons donc. J'ai bien quelques peccadil-
les sur la conscience, mais je ne les ai jamais
commises à Tégard d'un ami.
— Et puis, ajouta timidentent Durier, c'est
peut-être qu'on a dirigé les soupçons sur toi,
car, pour le coupable il y allait de la paix de son
ménage et de rhëritage d'une tante fort sévère
stir le chapitre des mœurs.
— Oh ! ciel ! ce serait...
— Moi! mon ami, moi!
— Comment, un homme marié!
•—Ah! il y a longtemps que j'en sulsaax
remords; maintenant il faut me sauver , et je
te jare que la leçon profitera.
•— Et que veux-tu que je fasse?
— Depuis deux heures j'ai essayé de calmer
Maingeaud et j'y suis parvenu. Tu sais qu'il est
d'une excessive crédulité. S'il vient te deman-
der une explication , ce qui ne peut manquer,
assigne-lui un motif; quelque fou, quoique
inouï qu'il sok, il te croira si tu débites ton
histoire avec aplomb. Quant à M** Maingeaud,
elle a tout nié. Règle-toi là-dessus.
— Dans quel guêpier m'as-lu fourré ! Inno-
centes donc une visite qui se termine à cinq
heures du matin.
— Mon ami, sauve-moi, ne peiyls-pSA de vue
Sion repos et ma fortune que je laisse dans tes
mains. Je te quitte. Si Maingeaud venait et me
trouvait ici, tout serait perdu. AAieu, mon ami,
mon sauveur !••
Il se jeta aa cou de Dervilloot sortit précipi-
tamment*
— Oh! célibat! célibat! s'oorie Derville en
se promenant à grands pas dans sa chambre.
Pour quelques fleurs que tu donnes , que d'é-
pines tu enfonces dans les chairs!.... Ils sont
tous fous aujourd'hui. La belle chose qu*uDc
réputation d'homme à bonnes fortunes! Déci-
dément, mieux vaut être marié... mieux vaut
être trompé que payer pour ceux qui trom{)cnt
les autres.
Son domestique entra et lui remit un billet
ainsi conçu :
a Monsieur, vous êtes un malheureux ! vous
avez abusé de notre vieille amitié pour apporter
le déshonneur dans ma maison ; mais voUc cri-
me ne restera pas impuni. J'aurai votre vie ou
vous aurez la mienne. » (H parait que c'est la
phrase consacrée, murmura Derville; cl Tau-
Ire qui disait qu'il était parvenu à le calmer!)
a Demain matin, à huit heures, je vous at-
tendrai au bois de Boulogne. » — (Heureuse-
ment qu'il n'est pas aussi matinal que mon
voisin, j'aurai le temps de terminer une aiïaire
avant l'autre ; il faut de l'ordre.) — « Vous choi-
sirez les armes : Durier et Gérard seront mes
témoins, vous en amènerez avrc vous.
« Malvseaco. »
VR C£XABktA\m.
209
Ayez donc des explications avec des gens de
cette espèce-là. Ils me feront perdre la tète...
s'ils ne me tuent pas ! Du train dont ils y vont,
si je suis vivant demain, à pareille heure, ce ne
sera pas rfc leur faute toujours. Allons donc, à
lagrdcc de Dieu! mais si j'en échappe, j'y
mettrai bon ordre, je le jure.
— IjC lendemain, à six heures, Dcrvillc et
M. Desbuissons étaient en présence. Les fers se
croisèrent. Derville ménageait son adversaire.
Plus fort que lui, il ne se servait de sa supério-
rilc que pour se défendre. Cependant Desbuis-
sons frappait de tout cœur, et son épée mena-
ça un moment d'entrer dans les côtes du pau-
vre Derville. 11 para heureusement le coup, le
fer glissa et lui fil une légère égratignure à la
caisse.
•— Le sang coule, crièrent les témoins, nous
nous opposons à ce que le combat continue.
— Maintenant , dit vivement Derville , j'es-
père que vous ne me soupçonnerez pas de
vouloir éviter un duel ; je vous dois la vé-
rité t%ut entière. M'« Desbuissons est la plus
pure, la plus honnête de toutes les femmes.
Les scènes d'hier n'étaient qu'une ruse ; on a
voulu vous guérir de la jalousie , et je n'ai pas
«u le bonheur de mériter votre colère. Je vous
le jure sur l'honneur.
Alors il leur raconta en détail .>a visite de sa
voisine, rien ne fut oublié. Le mari écoutait tout
rayonnant, car le récit de Derville coïncidait
parfaitement avec celui que sa femme venait de
lui faire, sans savoir qu'ils allaient se battre.
L*beurcux Desbuissons embrassa Derville avec
effusion et lui demanda vingt fois pardon.
— Oh ! je ne serai plus jaloux, s'écriaî-t-il ;
ma pauvre Mélanie ! si elle savait que je suis
venu ainsi exposer ma vie ! Mon cher, je cours
près d'elle, lui demander pardon... et aussi à
un de s<.'s parens, un digne jeune homme que
j éloignais de chez Tnoi comme la jalousie
i gare 1 Vous viendrez dîner avec nous, n'est-pas?
— Je ne vous le promets pas, d'autres affai-
res...
— Ah! vous me tenez rancune...
— Du tout, du tout ; je vous assure bien que
ce n'est pas ma faute si je ne promets rien ce
matin.
— Nous vous attendrons... Je cours près de
Mélanie.
T. IX.
Il s'élança, avec ses témoins, dans le fiacre
qui les avait amenés. Les témoin^ de Derville
allaient s'éloigner aussi : — Mes amis, dit celui-
ci, qui bandait philosophiquement Tégratignu-
re de sa cuisse, ne vous en allez pas : nous
n'avons pas fini, il y en a encore un autre.
-^ Un autre! vous êtes fop, Derville! vous
voulez donc vous faire tuer.
— Ce n'est pas moi, ce sont' les autres qui
veulent me tuer. Vous, mon cher, vous êtes
marié. Tant mieux ! vous ne connaissez rien
aux embarras de ma position. Vous, mon ami,
vous êtes célibataire, mariez-vous bien vite ;
vous ne savez pas encore quels tourments vous
attendent! J'ai eu quelques beaux moments dané
ma vie, mais aujourd'hui je suis au revers de
la médaille. Maintenant les femmes me trai-^
tent avec une offensante confiance : je suis le
jouet sans conséquence dont elles s'amusent;
elles se servent de moi comme moyen et non
phis comme but. J'ai quarante-cinq ans. Qua->
rante-cinq ans t avec cela j'entre dans tous les
salons, mais les boudoirs me sont fermés. On
accepte mes hommages et mm mon cœur. Tout
Ëola ne serait rien encore, mais je suis céliba*
taire et Ton me pousse en scène. Je suis \é
manteau d'Arlequin sous lequel tout le monde
s'abrite. On me charge de toutes les peccadilles,
et l'on est parvenu à me faire une telle répu-
tation que je suis étonné de me trouver au-
jourd'hui, comme Figaro, valant mieux que ma
réputation. En attendant, je suis le plastron,
et je paie pour tous, pour mes péchés passés cl
pour ceux des autres. Que mon exemple voué
serve à quelque chose, mariez-vous!...
En ce moment, Maingeaud païut. Durier ^.
tait avec lui. Le malheureux Maingeaud n'osa
regarder l'adversaire qu'il avait à combattre
dans la crainte de se laisser attendrir par leur
vieille amitié. Durier suivait d'un regard in-
quiet tous les mouvcmcns de Derville, tant il
craignait qu'il le trahît. Enfin on échangea
quelques froides paroles.
— Je vous ai laissé le choix des armes, mon-
sieur, dit Maingeaud avec émotion.
— Eh bien ! si tu le veux, nous pr^^ndrons des
épées. Ma main s'y est déjà habituée ce ma-
tin. J'aime mieux cela, et puis c'est moins mo-
notone que le pistolet.
Toute la colère de Maingeaud se réveilla en
U
210
LE GËliBATAlRB.
face de cette impertinente assurance.Le combat
commença : les coups furent adroitement por-
tés et adroitement parés : mais, le sort Toulut
que, malgré toute son habileté, DerYÎUe fut
blessé au bras droit, et cette fois assez grairement.
— Du sang! Tu es blesse? s'écria le géné-
reux ilaingcaud, honteux de sa vengeance.
Dcrvillc s'était assis sur rherbe. Un des té-
moins, qui était médecin, se mit en devoir de
k panser.
— Maingeaud s'approcha do son ami avec
une violente émotion.
— Oh! pourquoi Tas-tu voulu?
-— Moi ! je ne l'ai pas voulu du tout. C'est
loi qui n'as rien voulu entendre... Une explica-
tion nous aurait épargné cette scène assez peu
agréable du reste ; mais je me suis présenté
hier chez toi, et tu m'as fait dire que, si j'en-
trais, tu pourrais me jeter par la fenêtre. Tu
conçois que j'ai dû trouver ce moyen de s'ex-
pliquer assez brutal et que j'ai préféré un coup
d'épée à la chance d'une telle descente. Si tu
avais consenti à m'entendre, tu aurais su que
je ne t'avais offensé en aucune espèce de ma-
nière, et que ma présence chez toi n'avait eu
rien que de très naturel, et dont tu avais, moins
que personne le droit de te plaindre.
— Que veux-tu dire?... n'essaie pas de me
tromper.
— Je n'y songe nullement , voici le fait :
l'esprit est fort et la chair est faible , a dit, je
crois, saint Augustin. Or, ta belle-mère, mon
cher, qui demeure chez toi, a en ce moment
une fort jolie femme de chambre qui se nomme
Julie.
Ah ! mon Dieu l
— Je n'ai pas l'habitude de m'arrôter à l'an-
tichambre, mais une fois n'est pas coutume,
et la camériste est si jolie! 11 y a deux
mois déjà ta beUe mère l'a renvoyée pour une
pareille espièglerie, puis elle lui a pardonné,
et, ma foi, j'ai péché parce que c'était encore
du fruit défendu. Voilà l'exacte vérité.
— Ah ! mon ami, comment réparerai-je ja-
mais?...
— En ne disant un mot de cela ni à ta fem-
me, ni à ta belle-mère. Tu conçois que je ne
voudrais pas pour tout au inonde que cette jeu-
ne fille fût chassée à cause de moi.
— Oh I je n'en dirai pas un mot, je t'en
donne ma parole d*honneiir ; Je suis trop heu-
reux pour vouloir af&iger personne... mais à
ma femme, que dirai-je!
— Tu feindras d'avoir foi dans ses paroles,
et cette preuve de confiance t'absoudra de tes
soupçons passés,
— Ah ! mon ami, mon cher ami, tu as rai*
son : que je te remercie!... mais amende-toi!
amende-toi, Derville : il t'arriverait malheur!
Et vois comme une imprudence est dangcreo-
se!... deux vieux amis qui allaient se couper
la gorge ! amende-toi I
— Sois tranquille, j'ai de bonnes raisons poar
le faire... Dans six semaines, je vous invite ù
ma noce.
— Bah!...
— Maintenant, adieu, j'ai besoin de repos.
Dans quelques jours seulement, j'irai te voir,
quand mon bras ne sera pas en écharpe : cela
provoquerait trop de questions.
Us s'embrassèrent cordialement. Maingeaud
emmena les témoins déjeuner, et Derville rco-
tra seul chez lui.
Six senuiines après, Derville épousait la gra-
cieuse veuve madame de Sussy.
— Depuis trois ans qu'ils sont unis, jamais
Derville n'a songé à se repentir. Il est entouré
des soins les plus touchants. 11 a trouvé dans
sa femme une amie spirituelle, indulgente, qui
lui fait oublier, par l'eiyouement de son cara^
tère, l'égalité sans monotonie de son humeur,
les années que le temps dévore à une certaine
période de la vie des hommes. Elle est toujours
auprès de lui, et Derville est quelquefois tenté
de se faire plus vieux qu'il ne l'est, pour qu'on
puisse admirer la femme, encore jeune et belle,
qui l'entoure de ces attentions délicates que les
femmes seules savent prodiguer.
— Souvent, lorsqu'il se trouve avec quelques
amis intimes, U raconte son histoire et il ajoute
en souriant : — Ainsi, c'est le jour où j*ai tu
de près toutes les angoisses attachées au titre
de mari; c'est le jour où j'ai vu deux époux
indignement trompés, que je me suis décidé à
me marier. Qu^on dise encore que les exemples
profitent.
— Mais tu ne te repens pas.
— Je me suis repenti mille fois de ne p^
m'ètre exposé au danger dix ans plus t6t.
Clémercb Lalire.
U I.iii:agnr, conscrTC encore, dans ces gorges
teliréis el inaccessibles au mouvement du mon-
de, un grand nombre de chàteaux-rorts , que
le temps seul Ta itlej île ment tomber en ruines;
même dans les parties les plus sauvages de
*cttc contrée, on parcourt souvent un long es-
ffx de chemin en ne rencontrant d'autres
Iraccï d'hahilalions que des tourelles sortant
des hauts bois de sapins, et des loits de cbau-
me cpars dans d'agreslcs pacages.
Cest dans l'un de Ces espaces de dfserts
<]u'csl siluê le chiteau de Monlrol, entre le pen-
chant d'une montagne et les rives de la Dore.
Ce castcl qui date de h fin des guerres de la
fiodalitc, avee ses tourelles, ses petites ouver-
tures, resse rallierait a. une véritable forteresse,
Il h porte cinlrée qui 7 doDiîc accËs n'était
Dans un aprfes-midi d'avril, de l'année I80B,
et comme les dernières neiges tombaient encore
sur la campagne d'alentour, une jeune femme
était assise dans la salle basse de celte habita-
tion, sous le manteau d'une lastc cheminée.
Sa taille souple et élancée reposait gracieuse-
ment sur le si^gc gothique-, sa tâte parce de
beaux cbcveuï blonds se détachait en tons claire
sur le dossier d'ébène sculpté qui s'élevait en
ogive ; mais son attitude était empreinte d'af-
faissement ctdc langueur; ses grandsyeux bleus,
ses traits fins et réguliers, avaient cette morne
(l\ité d'une longue tristesse, arrivée au décou-
ragement.
Avec sa beauté d'un ensemble harmonieux, '
sa pâleur et son immobilité, cite était peu dis-
semblable des titres de saintes artistement
112
DELPHINE.
travaillccs sur la précieuse tapisserie qui tcn*
dait les murailles : la sourTrance avait efTacc en
quelques jours les couleurs de son teint, comme
les siècles avaient fait pâlir les nuances animées
des images bibliques.
Autour d'elle , Thabilation fermée pendant
longtemps gardait encore le cachet des ancien-
nes mœurs et des aïeux les plus recules. Un
grand sablier y marquait seul le temps; des
portraits do faniille parés de leur vétusté occu-
paient les places d'honneur : des paysages rem-
plissaient au lieu de glaces le centre des tru-
meaux ; des armes de chasse suspendues aux
lambris surmontaient un bahut inscruté d'é-
maux , sur lequel reposait encore le rouet de
quelque laborieuse châtelaine ; d*épais rideaux
de damas à demi -relevés découvraient des vi-
traux en losanges , garnis de plomb, dont la
transparence douteuse laissait apercevoir com-
me dans un rèvc le vaste horizon d'une magni-
fique campagne.
Mademoiselle Delphine de Kergoêl, assise en
ce moment, au coin du foyer rempli de fougè-
res dont les vives lueurs éclairaient mieux sa
figure que le demi-jour répandu dans la cham^
bre, était arrivée depuis un mois seulement -ians
cette terre de ses ancêtres, dont elle dJail Uors
la seule héritière, et d'après la lenteur extrême
des habitudes de campagne, son installation n'y
était pas encore entièrement terminée.
Elle venait de faire appeler auprès d'elle le
peu de personnes qui composaient sa maison.
C'était d'abord un homme d'une quarantame
d^annécs , au teint brun , aux traits fortement
accusés et sillonnés de cicatrices , à la physio-
nomie austère , qui habituellement au service
de Bl"« de Kergoël , était arrivé à Montrol avec
elle ; puis un jeune garçon du pays et une jolie
petite villageoise , appelés pour servir de valet
cl de femme de chambre, et enfin le jardinier
et le vieux gardien, qui résidaient constamment
au chdteau. ^
— Vous savez ce que je vous ai recommandé ,
dit M''* de Kergocl, en s'adressant à ses gens ;
je tiens absolument à ce que mon séjour ici
reste inconnu dans le pays... le château est as-
sez isolé pour que ce soit facile... mais je vou-
drais m'en assurer davantage... D'abord, Toby,
ajouta-t-ellc en parlant au jeune paysan, tu te
souviens de ce que je t'ai ordonné en arrivant,
de ne recevoir personne et de répondre que je
suis absente à tous ceux qui se présenteraient
pour me voir.
— J'ai bien exécuté les ordres de mademoi-
selle, dit Toby. J'ai renvoyé hier la laitière qui
vendit apporter des fromages à la crème, et, ce
matin encore, le jardinier-fleuriste de Mont-
brison , que mademoiselle avait demandé paur
planter le parterre.
— Imbécile ! prononça la jolie villageoise d'un
air de supériorité : quand on dit que la porte de
mademoiselle est fermée, il s'agit seulement de
ne pas recevoir de visites.
— Tu as raison, ma petite Eticnnctte, dit sa
maîtresse. Mais, laisse le faire, j'aime mieui
qu'il renvoie le jardinier-fleuriste et ses onm-
gers que de laisser pénétrer ici... quelque étraih
ger... maintenant, écoute Toby, tu tiendras tou-
jours les fenêtres du château qui donnent du
côté de la route entièrement fermées... 11 hft
dra aussi supprimer la cloche du dincr; puis-
que je suis seule , on viendra m'avcrtir quand
je serai servie... Ah!., j'ai ordonné qu'on éle-
vât de deux pieds le mûr de clôture... De la
colline voisine, on domine trop ici... de Tautr*^
côté c'est la rivière qui ferme le parc...
—Ah ! pour ça,dit Toby , on ne peut pas TélcTcr.
— 11 y a un rideau de peupliers, cela suHit.
Il faut absolument enlever le bateau... Je veux
enfin que rien ne laisse voir au dehors que le
château est habité... vous entendez bien, ajou-
ta-elle en s'adressant aux autres domestiques.
— Mademoiselle , au sujet du mur , reprit le
jeune paysan, les maçons qui viennent d'arri-
ver disent qu'on ne peut pas le hausser davan-
tage sur ces fondations là.
— Eh bien qu'on l'abatte et qu'on en fasse
un autre.
— Oui , qu'on l'abatte et qu'on en fasse uu
autre, je vas leur dire... Ensuite mademoiselle
sera joliment cachée ici !.. j
— Allez Toby, dit sèchement Yvon, le do-
mestique affidé de mademoiselle de Kergocl.
— Gomme qui dirait un malfaiteur en crainte
de la justice... Oh ! oh ! c'est drôle, continua le
jeune garçon en riant, et tandis qu'il sortait
pour exécuter les ordres de sa maîtresse.^
Le jardinier et le concierge s'éloignèrent.
Elicnneltc alla dans le fond de la salle défaire
une caisse qui contenait des livres et de la ma-
DELPHINE.
ti%
«iquc, et arranger ces objets sur des tablettes.
Yvon resta seul près de 1a cheminée avec
mademoiselle de Ecrgoêl.
Latenuedc cet homme et son attitude près la
dame du lieu, avaient le cachet de la domesticité,
mais tempéré par la douceur de rapports qu'éta-
blissent les excellentes qualités et le dévoûment
d'un côté, la bontcella reconnaissance de Tautrc.
Il se tenait appuyé contre un montant de la
cheminée, et regardant avec une anxiété pater-
ncllc,sa jeune maîtresse, sur les traits de laquel-
le il venait de remarquer une altération subite.
— Qu'avez-vous, mademoiselle? demanda-t-
il d'une voix profonde, et ne pouvant être en-
tendu do la jeune fille occupée plus loin de là.
— Rien, répondit Delphine de Kergo<51. Un
do ces élancements au cœur... dont je souffre
souvent... depuis quelque temps.
— Et qu'ont fait renaître les propos de ce
sot petit paysan.
— Ne dirait-on pas que Texcès môme de sa
simplicité réclairc... et lui fait deviner...
— Ah! mademoiselle... mais enfin ici vou3
^Icz perdre ces funestes pensées, ces appréhen-
sions continnelles vous serei dans une re-
traite aussi solitaire que vous l'avez désiré, et
où vos forces pourront renaître...
— Pourvu que je sois sûre d'y rester long-
t^mps ainsi!.. Cela seul peut me rendre le cal-
nic et la santé.
— Que pouvcz-vous craindre? .nous avons
*ïuilté Montaigu sans laisser connaître à per-
sonne le Init de votre voyage... A peine le peu
•1 amis que vous laissez dans le fond de la Ven-
dée, savent-ils que vous possédez cette terre en
Auvergne, et nous avons encore pris une route
ditournée pour y venir... Qui pourrait donc y
découvrir votre séjour?
— En effet... Mais n'importe, mon bon Yvon,
j'î vous charge de bien faire observer les me-
>Jres de sûreté que j'ai prises, et de surveiller
iaa:aison, c'est-à-dire mes deux petits villageois.
— C'est moi, mademoiselle, qui en tous lieux
forme votre maison... et si elle n'est opulente
<'Q peut dire au moins qu'elle est fidclc. *
^ Ah ! je le ftiis !.. Que n'avoz-vous pas fait
fwur le comte rfc Kergoël et pour sa fille
Vous avez veillé sur mon père dans ses derniè-
res années... Moi, seule héritière d'une ancienne
niaison, je n'avais de famille que mon père ; en
le perdant, j'allais être seule, sans appui; mais
à mesure qu'il faiblissait, vous preniez quelque
chose de sa protection, de sa tendre sollicitude
pour moi... et, quand le digne vieillard a sac--
combé, je n'ai fait que changer de père I
— Il est vrai... sous le rapport d'une affection
sans borne.
— Et depuis la position bizarrement cruelle
dans laquelle je me suis trouvée , j'ai connu
mieux encore ce que vous pouviez faire pour moi.
La Providence est juste : à un malheur sans
exemple elle devait un dévoûment pareil !..
— Un dévoûment, héJas! qui ne change rien
à votre sort.
— Dieu môme n'y pourrait rien, Yvon.
Après ces mots, les deux interlocuteurs gar-
dèrent un long silence.
Il ne fut interrompu que par Toby, qui ve-
nait rendre compte à mademoiselle de Kergoël
des soins dont elle l'avait chargé.
— Les maçons sont en train d'abattre lo mur,
dit le jeune garçon, il y en a déjà tout un pan
de renversé... J'ai fermé toutes les fenêtres du
château et retiré le bateau de dessus la rivière.
Ah î puis, j'ai aussi coupe la corde de la cloche,
afin qu'elle ne sonne plus jamais.
Pendant ce temps, Etiennette avait à peu près
terminé l'arrangement de la salle : les instru-
ments de musique et le métier de tapisserie de
la jeune dame du château étai'^nt places près
des instruments de chasse et de travail d'un
autre âge ; quelques vases, garnis des premiè-
res fleurs de l'année, se mêlaient aux ornements
ôéculaircs de la demeure.
11 restait seulement à remettre en place, au-
dessus de tout cela, des tableaux, des portraits,
un moment détachés dans l'arrangement géné-
ral. Mademoiselle de Kergoël chargea Toby
d'aider la jeune fille à suspendre ces cadres.
En s'occupant ensemble de cette opération,
les deux jeunes gens causaient, mais à voix
très basse, puisqu'il était de convenance qu'ils
gardassent le silence devant leur maîtresse.
Cependant, quelques mots qui revenaient sou-
vent dans la bouche de Toby, furent remarquéâ^
de mademoiselle de Kergoël.
Le jeune garçon tenait à bras tendus le por-
trait d'un haut baron, et l'inclinait \crs Etien-
nette, qui, montée sur une chaise , fixait roa-*
21ft
DELPHINE.
neau dans 1c support de la muraille, et il disait
«n murmurant :
— On varcpendrc tous ces tîcux papas-là...
par respect filial... Voilà, quand on a des sen-
timents ! Ce n^dct pas vous, mademoiselle Etien-
nette, qui feriez cela pour vos aïeux !
— Puisque Je n'en ai pas.
— Pas même pour Tauteur de vos jours.
^ Qui te dît que je ne ferais rien pour lui?
— Puisque vous ne voulez pas même m'é-
pouscr.
— Toi?
»• Moi, qui lui ai sauvé la vie, à Tautcur de
vos jours... vous ne direz pas que je ne lui ai
pas sauvé la vie!..
(Tétait ce propos , plusieurs fois répète , qui
avait paru faire impression sur mademoiselle de
Kcrgoêl , bien que la causerie des deux petits
villageois dût être si loin de Toccuper.
— Que dit donc ce garçon? demanda-t-elle.
— Oh! rien se hàla de répondre Etien-
nettc.
— Si fait, je dis quelque chose! répartit Toby.
Et si même mademoiselle savait!..
— Cela est bien inutile, interrompit Yvon.
— Mais au contraire , dit mademoiselle de
Rergoël, je voudrais que Toby m'expliquât cela.
Parle, mon garçon.
— C'est au sujet d'un différent entre made-
moiselle Etiennctte et moi...
— Tais-toi donc, dit vivement la jeune fille.
Mais en même temps la dame du château re-
prenait en souriant :
^~ Eh bien ! me voici sur mes terres... je dois
exercer le droit de haute et basse justice. N'est-
ce pas Yvon?.. Dites-moi donc de quoi il s'agit
et je prononcerai.
— Il s'agit de notre mariage, qui est en dis-
cussion depuis deux ans, dit gravement Toby.
Etiennctte refuse de m'épouser ; et moi je cer-
tifie qu'elle y est obligée parce que j'ai des
droits à sa reconnaissance , attendu que j'ai
sauvé la vie à l'auteur de ses jours...
— Il n'est que mon parrain! interrompit la
jeune fille.
— N'importe, il vous tient lieu de père...
— Oui... pour les corrections paternelles !
— Cest donc comme votre père, l'auteur de
^06 jours ; et comme j'ai sauvé les siens , vous
devez m'épouser par tendresse filiale... Voilà ce
que je dis.
— Et moi je refuse. D'abord parce que Etien-
ne Grosbois n'est mon père que par le baptême.
Ensuite parce que tu lui as sauvé la vie par ha-
sard et sans y prendre garde.
Mademoiselle de Kcrgoêl ne les écoutait déjà
plus; mais vivement rappelée à son rùle déjuge
par Toby, elle dit avec distraction :
— Mais... il faudrait d'abord avoir l'avis des
parents d'Etiennctte.
— Hélas! mademoiselle, je n'en ai pas,ditl«
jeune fille. J'ai perdu mon pcre comme j'ètai»
encore enfant... mon frère est mort aussi.
— Et ta mère?
— Oh ! ma mère ne s'occupe pas de moi.
— Elle vit cependant ?
— Elle vit... pour une seule chose an mon-
de... Ah ! mademoiselle c'est une bien triste
histoire.
— On ne parle pas de choses tristes,inlcrroin-
pit Toby , on parle de mariage. .. et il faut qac
le mien se décide.
— Puisque Etiennctte dépend d'elle seule, dit
mademoiselle de Kergoêl; sans doute c'est dif-
férent... et il me semble...
— Mademoiselle voudra bien songer, insista
Toby , qu'Etiennette me doit la vie de son
père...
— De mon parram.
— Et ne pourrait, sans une noire ingratitu-
de, oublier ledévoûment que...
— Beau dévoûment ! tu ne savais ce que lu
faisais. ^
— Vovons, tâchez de vous entendre.
Toby pensa qu'il fallait éclairer la justice par
le rapport exact des faits.
— Tenez, mademoiselle, dit-il, voici comment
la chose s'est passée. C'était par une nuit de
novembre, sur l'étang de Rivoire. La lune éclai-
rait, mais toute brouillée de nuages qui jetaient
de grandes ombres noires sur l'eau. Nous navi-
guions sur l'étang, nous deux le père Grosbois^
avec un tonneau de vin de Clermont, et le ba-
teau était comme perdu au milieu des sombres
vagues...
— Finis vite, interrompit Etiennctte.
— 11 faut dire d'abord le commencement, ob-
jecta Toby. Le père Grosbois est fabricant de po-
terie , et avant d'entrer au service du château,
DELPHINE.
215
f étais ouvrier chez lui, c^est même comme cela
que j*ai connu M"* Etiennette... Nons faisions
tous les deui, le maître potier et moi...
— Vous faisiez de beaux cruchons, dit encore
Etiennette.
— Or, ce jour-là , c'était marché à Rivoire ,
reprit Toby , et nous avions été ensemble y
vendre des poteries... Les alTaires marchaient
bien, le patron avait gagné gros et moi j*ayais
eu aussi mes petits bcnéGces. Nous dîmes alors :
Il faut acheter à nous deux un tonneau de vin
de Clermont , pour nous réchauffer un peu le
sang cet hiver. Bon, le tonneau de vin est acheté,
et nous revenions tous trois dans la barque...
mais tout-à-coup des herbes marines , qui se
cachaient entre deux eaux , enveloppent le ba-
teau... et patatras , nous voilà tous ensemble
dans rétang. Moi qui nage comme un poisson,
je me tiens sur Tcau et j'examine un peu ce
qui s'est passé pendant le naufrage. D'abord je
ne vois rien, que la nuit noire et ce gouffre de
Peau qui a englouti mes malheureux compa-
gnons de voyage. Mais la lune laisse passer un
brin de lumière , et j'aperçois une masse ronde
et grisâtre qui se balance à fleur d'eau. Je me
dis : (Test mon tonneau de Clermont qui m'ap-
pelle à son secours ! La barque s'était tout de
suite remise sur ses pieds. Je nage vers le point
flottant, dans l'espoir de le repêcher et de ra-
mènera bon port. J'approche, je saisis la ton-
ne... mais grand Dieu! la tonne me saisit aussi
dans ses bras!., c'était le père Grosbois... Oui,
mademoiselle, lui-même, que j'avais sauvé et
qu'un moment après je ramenais bien vivant
dans les bras de sa fille !
— Si bien qu'il m'a donné un soufflet parce
que je riais de l'aventure, ajouta Etiennette.
— Paix donc, Etiennette ! dit Toby, j'ai par-
lé, c'est à mademoiselle à prononcer.
Mademoiselle de Kcrgoêl avait peu écouté ce
récit devenu insignifiant pour elle, après avoir
touché légèrement une corde secrète de son
âme , elle répondit avec distraction :
— Ma petite Etiennette, il y a vraiment un lien
<nitre Toby et toi ; puisque , hasard ou non, tu
dois réellemcDt à ce brave nageur d'avoir revu
ton parrain... Ce qui, crois-moi, vaut mieux
que d'être seule au monde... Tu dois penser de
plus que Toby est un honnête garçon, bon tra-
▼aiUt^ur, puisque ses cruches et ses pots de
I
terre se vendent si bien au marché , et qu'il
saura nourrir sa jolie ménagère et sa petite fa-
mille... Ainsi, âiennette, d'après toutes ces
considérations... épouse-le si tu' l'aimes.
-* Mais, mademoiselle, dit la jeune fille, je
ne l'aime pas du tout!
— Alors Toby, mon garçon, tu as perdu ton
procès, dit l'arbitre.
— Comment ! comment ! s'écria Toby, made-
moiselle donne raison à Etiennette!.... Mais ce
n'est pas juger ça! ,
— Oh! merci, dit la jeune fille. Là! tout est
fini, qu'on ne m'en parle plus.
— J'en parle moi ! je dis qu'on me fait une
chose indigne...
— Va donc à la pèche aux tonneaux !
Mademoiselle de Kergoêi n'entendait plus les
deux petits villageois. Depuis un instant elle s'é-
tait approchée de la fenêtre et regardait atten-
tivement au dehors.
— Je ne me trompe pas, dit-elle d'une Yoix
altérée, ce que je vois là-bas, c'est bien un ca-
valier qui vient à toute bride sur la route. Re-
gardez donc Y von.
— Mon Dieu, mademoiselle, que craignez-
vous ! dit le domestique en s'approchant de la
croisée.
— Là, de ce côté du château !
— Eh bien oui !.. c'est un homme à cheval...
on le distingue à peine au milieu de ce tour-
billon de poussière... Mais qu'importent les gens
qui peuvent passer sur une grande route ?
— Rien, en effet, dit Delphine. Mais c'est
égal , Toby va vite à la porte d'entrée. Si on me
demande quoiqu'on puisse dire réponds
que je ne suis pas au château... que je n'y suis
jamais venue... que je ne dois point y venir...
Va, cours!
Le cavalier avait passé comme le vent sur la
hauteur voisine et venait de disparaître dans
le détour que formait le chemin avant d'arri-
ver au château.
On n'apercevait plus personne dans la cam-
pagne , et aucun son plus rapproché ne se faisait
entendre , cependant la jeune femme souffrait
encore de l'ébranlement nerveux qui venait de
se faire sentir en eUe.
— Oh ! mademoiselle , dit Yvcn , qu'il est
cruel de vous voir ainsi inquiète et troublée
sans cause.
216
DELPHINE.
— Ccst vrai, Yvon, répondit-clle en essayant
de sourire. Hais que voulez-vous, il y a si peu
de temps que je suis retirée ici, que j'ai enfin
trouve un abri Contre des luttes continuelles et
déchirantes , que mon âme ne peut être encore
habituée au repos!.... Un instant suffira pour
me remettre, je vous assure.
Une minute après , Toby accourut tout es-
soufflé.
— Madcmolseilc l mademoiselle! s*écriait-il.
— Eh bien! qu'eil-il arrive!
— Un monsieur.
— Comment!
— Tétais allé me mettre devant rentrée du
château , et j'attendais là de pied ferme pour
renvoyer quiconque demanderait Mademoisel-
le... mais le monsieur à cheval nVst pas venu
sonner à la grille, vu que le mur était al)attu
à côté... H est entré au galop dans le parc...
là le cheval s'est abattu... il est tombé mort,
à ce que je crois... le Monsieur s'est relevé...
et il vient par ici...
— Ah ! dit Delphine, en pressant ses mains
sur sa poitrine et en levant ses yeux pleins de
douleur sur Yvon, vous verrez que cette pré-
vision ne m'aura pas trompée !
— H vient bien vite ! bien vite 1 continua
Toby, le voici !
— C'est lui, s'écria la jeune femme.
Elle laissa retomber ses mains, baissa les yeux
et resta accablée.
II. — L*H0SPITALITÉ.
Un jeune homme entra dans la salle basse.
Mademoiselle de Kergoôl fit signe aux deux
personnes qui étaient là de s'éloigner.
Le cavalier, qui sans doute venait de faire
rapidement une longue route pour se rendre
au château de Monlrol, arrivé sur le seuil de
cette salle, hésistait à franchir le dernier pas
qui le séparait de mademoiselle de Kergocl. Il
se tenait immobile, les regards fixés sur elle.
Lorsque les gens de la maison se furent re-
tirés , il dit d'une voix lente et profondément
émue :
^Delphine, vous ôtes partie de la Vendée
pour me fuir.
— 11 me semble, répondit-elle sans lever les
yeux sur celui à qui elle s'adressait, que je suis
assez indépendante, assez libre de mes volontés,
pour voyager sans qu'on me suppose trautrc?
intentions que celle de me rendre où il me pLiîî.
Mais, dans le cas où monsieur Georgos Hor- llv
présumerait que j'ai quitté la Vendée pour ic.^
soustraire à sa présence , je ne < omprcndrai?
pas son arrivée ici.
— Pas même s'il était conduit par le but d ô-
claircir un tel doute?
— Non ; car ce ne serait qu'une satisfaction
personnelle, et, dans une visite, on consulk
d'abord lagrémcnt de etllc qui la reroU.
— Il est vrai que je n'étais point ccpgé à
venir ici... que je n'ai point écrit pour di man-
der la permission de m'y présenter...
— Ces formalités eussent été inutiles.
— Je dois le croire, d'après raccueil que je
reçois.
— 11 n'est point dans mes projets de voir
personne... Je veux demeurer absolunii nt seule
à Monlrol... c'est un besoin... une fantaisie, s;
on le veut, mais que j'ai bien lo droit d'cxcrei r.
— Et vous ètis décidée, mademoisi 1K\ à ne
faire aucune exception en faveur d*un ancien
ami?
— Ce serait plutôt la faire au sujet d'une oliSr
tination indiscrète.
— Il sulTit... je me retire.
Jusque-là Delphine avait parlé sans tourner
une seule fois ses regards vers le jeune lioma:.-
resté près de la porte d'entrée ; mais à racccul
faible et brîsé qui accompagna ses derui^rs mots,
elle leva les yeux sur lui.
11 tenait la main appuyée sur une console.
Ses cheveux étaient mêlés par le vent , son
manteau couvert de neige ; il y avait sur ses
traits une pâleur, une altération frap^jasiles:
l'excès de la fatigue, répuisemcnt mortel s.
peignaient dans tout son corps. On voyait qu'il
avait besoin du point d'appui que trouvait sj
main, pour ne point faillir.
A peine Delphine Teut-elle regardé, qu'elle
s'écria en s'élançant vers lui : *
— Georges!... mon Dieu!... mais vous êtes
horriblement fatigué !
La figure, la voix de la jeune femme étaient
subitement changées.
A ce regard, à cet accent plus doux que les
paroles, Georges se laissa tomber dans un fau-
teuil; Delphine se tint debout penchée vers
DELPHINE.
217
lui, interrogeant du regard ces traces d'abattc-
tnent répandues sur ses traits.
— J'ai voyagé deux jours et deux nuits sans
descendre de cheval , dit-il en levant les yeux
vci's elle. J'ai fait cent lieues en quarante-huit
heures... mon cheval est tombé mort à la porte
de votre château...
— Ah ! dit tout bas Delphine en détournant la
tète pour cacher une larme, je ne puis le lais-
^T partir ainsi... Mon Dieu, c'est impossible !
Elle courut à la cheminée et indiqua de la
main au jeune homme le second fauteuil qui
tjlait dans le coin. Puis, tout en s'emprcssanl
• IL'-mcme de remettre des broussailles dans
l'àlre, clic fit dresser devant le foyer une petite
tal l.?,qui fut bientôt couverte de viandes froides,
de vins spiritueux et des excellents fruits confits
^e TAuvcrgne.
Gràco à CCS soins gracieux, le front de Georges
fut bientôt rasséréné , et de favorables confor-
tât! fs réparèrent promptemcnt ses forces.
La physionomie de Delphine conservait un
fond de tristesse et d'inquiétude, mais auxquel-
l' s se mêlait une expression de tendresse inef-
fahle, lorsqu'elle observait les vives couleurs
reparaissant peu à peu sur les traits de Geor-
ges.
— Je vous retrouve enfin , Delphine , dit le
J une homme en la contemplant. Je vous recon-
nais maintenant!
— Il le fallait bien... vous étiez mourant!..
— Ah ! j'ai fait un voyage assez rapide !....
l) "puis qu'un bienheureux hasard m'a appris
^•ù vous étiez , je n'ai pas perdu de temps en
r^ute... pas même à réfléchir si vous voudriez
l»icn me recevoir , mademoiselle... ce qui était
pourtant assez douteux, d'après la réception que
vous m*avez faite.
— Mais, comment avez-vous pu savoir que j'é-
tais ici?
— Mon Dieu, lorsqu'il y a un mois, à Mon-
lû'gu , j'allai vous voir à l'heure accoutumée,
<^t que j'appris que vous étiez partie, sans pou-
voir connaître le lieu de votre retraite... car
'OS »ens, d'une discrétion obstinée, m'assuraient
qu'ils l'ignoraient eux-mêmes... je rentrai chez
moi au désespoir. J'attendis longtemps une let-
tre de vous, qui m'apprit le motif de cette étran-
?« disparition... Mais rien!., les jours s'écou-
tent, se succédaient dans un silence de mort.
Je passai ma vie à errer autour de votre de-
meure , à regarder les fenêtres de cette cham-
bre oii je vous avais vu la dcrtiièrc fois
pensive, absorbée, il est vrai, mais sans que
rien laissât soupçonner en vous cette passion
subite de voyage qui vous avait saisie...
— Et alors ?
— Un jour, en arrivant de nouveau devant
cette maison, je vis les portes ouvertes, et j'a-
perçus le gardien et sa femme occupés dans le
fond du jardin. Je voulus revoir Tintérieur de
cette habitation si chère , toute vide et toute so-
litaire que je dusse la trouver !.. Je me hasardai
à franchir le perron; je parcourus le salon, le
parloir; je m'arrêtai dans votre chambre , re-
gardant, touchant avec respect, avec transport,
les objets qui vous avalent appartenu, baisant
avec idolâtrie la place où j'avais vu reposer vo-
tre tète, le coussin qui gardait encore le parfum
de vos cheveux.
— Enfin, Georges, enfin?..
— Enfin , mes regards tombèrent sur une
lettre cachetée qui vous avait été adressée en
Vendée, et sur laquelle vos gens, qui devaient
vous la faire parvenir, avaient déjà écrit le nom
de votre nouvelle résidence... Oh ! alors je quitr
tai sans regret cette maison déserte C'était
avant-hier soir, à cette môme heure, Delphine,
et à présent je suis ici.
— Comment, depuis les dernières villes, vous
êtes-vous guidé dans ces chemins inconnus, dé-
serts?
— Oij la neige étendait encore un voile de-
vant moi...
— Sans doute.
— Je ne sais... j'allais au hasard... j'allais
toujours... je fendais l'espace, ne songeant qu'à
aller plus vite... et je suis arrivé à Montrol.
— Georges!
— Qui pouvait m'arrôter !.. Je venais vous de-
mander compte de ce départ précipité, de cette
séparation cruelle entre nous... J'en avais la
droit...
— Le droit!
— Oui. Maintenant, Delphine, que Je vous re-
trouve, que vous êtes redevenue vous-même, je
puis le dire, j'ai des droits sur vous... Vous
m'aimei, je le sais... non par quelques espé-
rances vaines auxquelles une foll^ passion aurait
pu se tromper, mais par votre parole même...
21S
DELPULNE.
parole bénie, échappée de yos lèvres et recueil-
lie dans mon cœur!
•— Quand il serait yrai?..
— Eh bien! y a-t-il des droits sur tous plus
sacrés que ccuy donnés par Tous-mème?....
Avouer que vous m^aimez, mais c^est dire que
Dieu même nous a destinés Tun à Tautre, que
notre existence est désormais inséparable, que
vous éloigner de moi serait une faute, un mal-
heur éternel pour tous deux ! Que vous unir à
un autre serait un sacrilège ! Vous avez jittesté
tout cela, Delphine, en disant...
— Oh ! ne le répétez pas , je ne le sais que
trop!
— Vous le savez , et cependant , aprè& cet
aveu suprême, quand nous étions si heureux
tous deux du lien indestructible qui iicus unis-
sait, quand nous étions libres tous deux, et que
tant de paix, de sécurité, de confiance, entou-
raient notre amour, tout à coup, sans que rien
eût préparé ce changement, je vous ai vue un
jour en entrant chez vous , pâlir , trembler à
mon aspect; puis bientôt chercher tous les
moyens d'éviter ma présence, d'éloigner, de
rompre nos entrevues, et enfin partir en secret
pour me fuir.
— Je ne peux rien nier de tout cela. Seule-
ment, vous prétendez que la liberté cesse à Ta-
veu de Tamour , moi, je pense qu'elle subsiste
encore au delà; car, enfin , il peut naître des
devoirs incompatibles avec les penchants du
cœur, et il faut bien conserver la triste faculté
d*obéir, en dépit de soi-même, à ce que la rai-
son, à ce que l'honneur ordonnent; la liberté de
suivre des lois cruelles, mais sacrées, jusqu^à ce
qu'on épuise dans leur austère douleur le der-
nier soufQe de sa vie!.. Ah! silence, ajouta-t-
elle en voyant que le jeune homme allait l'in-
terrompre, je ne veux pas entendre un mot de
plus là-dessus.
Puis, se hâtant d'atténuer par un sourire la
tristesse de ses paroles :
— Voyons,^Georges, reprit-elle, ne troublons
pas, par une lutte inutile , des moments heu-
reux encore !.. car il faut bien que je vous don-
ne rhospilalité au château , puisque vous êtes
venu vous y installer malgré moi.
— L'hospitalité !.. Ah ! je m'en contente ! Ici,
tout est bien, tout est beau, tout est heureux,
même d*y être reçu eomme un pauvre voyagenr
égaré!
— Allons , TOUS y resterez jusqu'à ce que
vous soyez remis de vos fatigues et que nous
ayons fût venir de la ville prochaine on autre
cheval, puisque le pauvre Gviman a payé de
sa vie votre extravagance.
— C'est étrange , Delphine , dit Georges, la
tête appuyée dans sa main et contemplant la
jeune femme ; c'est étrange comme un seul mol
de vous efface peines et souffrances ! A préseat,
il ne me semble plus que j'aie passé un mois
sans vous voir, que j'aie enduré le martyre en
vous croyant à jamais perdue pour moi, que
j'aie même été si mal accueilli à mon arrivée!.,
Non , tout cela est oublié : je me sens revenu
tout entier à mon premier bonheur.
— Voyons.... ne rêvez pas tant et buvez un
peu... Ce vin du Rhin est excellent après la
neige...
— Et tenez... ce repas me rappelle le premier
déjeûner que nous avons fait ensemble i la
ferme du Limak.
— Seulement c'était le matin.
— Et voilà la nuit.
— Par un beau jour d'été.
— Et il fait encore bien froid.
— Nous buvions du lait.
— Au lieu de vin du Rhin.
— Nous étions sous un dôme de marronniers
fleuris.
— Nous sommes sous le manteau de la ch^
minée. 11 est vrai, tout cela ne se ressemble
guère ! dit Georges en riant. Mais vous aiiez
alors le même regard, le même sourire qu'à pré-
sent. Et pour moi, tout le reste du monde est
semblable.
— En vérité?
— Écoutez , il m'est si naturel de retrouver
partout les souvenirs de mon bonheur , qu'en
venant ici, devant une de ces collines volcani-
sées, où le lit des ravins déroule un sable roa-
geàtre , je croyais voir la pelouse semée de
bruyères roses, qui s'étend devant votre maison
de campagne dans le vallon du Real, où je voua
ai rencontrée pour la première fois.
Mademoiselle de Kergoêl tressaillit vivement,
et Georges l'ayant regardée, vit passer un fré-
missement sur ses traits.
DELPHINE.
21»
« Mon Dieu ! Delphine, dit-il, qu^avcz-vous?
— Rien... rien... répondit-cllc ; mais pour-
quoi rappeler cette habitation... où j*ai perdu
mon père?..
— Eli ! mon Dieu, n*est-ce pas aussi à cet en-
droit même que j'ai perdu le mien?.. Et perdu
d*une manière bien plus cruelle... vers la fin
de ces affreuses guerres de la Vendée... Il est
mort, non dans un combat, où môme au sein
des guerres civiles on peut encore tomber avec
gloire... mais, mort assassiné!..
— Eh bien , près de vous , en vous voyant ,
n'ai-jc pas presque oublié ce souvenir sacré !
— Vous avez eu tort, Georges, dit-elle d'une
Toix sévère et profonde.
^ Sans doute ; mais laissez-moi rappeler
comment...
Delphine fit un mouvement pour rempcchcr
de revenir sur ce sujet ; mais emporté par les
sentiments qui débordaient de son cœur, Geor-
ges poursuivit rapidement :
— Huit années après la mort de mon père ,
lorsque le temps et les impressions d'un autre
âge, au lieu d'alTaiblir en moi Tamour filial qui
arait rempli ma première jeunesse, eurent dé-
veloppé ce culte dans mon âme, je voulus voir
les lieux où mon père avait laissé tomber :;on
dernier regard, où il avait expiré... sans doute
en pensant à son fils!.. Je savais que le colo-
nel Borelly avait été tué d'un coup de feu
sar le seuil d'une maison dans laquelle il al-
l^t, sur la foi d'une trêve, demander à passer
la nuit ; un des anciens soldats qui servait sous
ses ordres dans cette funeste campagne, m'a-
vait signalé pour le lieu du meurtre le vallon
da Real, à quelques lieues de Montaigu... Je
partis... un pieux devoir me guidait mais
aussi une pensée de vengeance... Je me disais
que, dans le pays où l'évcnement s'était passé,
quelqu'un en avait peut-être gardé le souvenir;
que, ne me faisant pas connaître pour le fils du
colonel Borclly, on pourrait peut-être me révéler
fauteur du crime... Celui-ci appartenant, d'après
ce qu'on m'avait dit aux habitants de ces cam-
pagnes et non à l'armée , était sans doute de-
meuré sur les lieux... et alors, je savais ce qu'il
me restait à faire... Mais quelle destinée ! quand
j'errais dans ce vallon, le cœur plein de haine,
de colère, interrogeant du regard toutes les ha-
bitations, toujours prêt à porter sur ceux que
je rencontrais un œil de soupçon et de défi ,
pensant qu'un instinct de mon cœur me ferait
reconnaître le meurtrier... ce fut vous que je
vis , Delphine ; belle , souriante , parée surtout
d'angélique bonté... pénétrée comme moi de
piété filiale, conduisant un vieillard, votre père,
sur cette pelouse fleurie où il venait aspirer
son dernier soleil... Oh ! alors tout fut changé
en moi : ce funèbre vallon prit un nouvel as-
pect... je crus le voir tout empreint de charme
ravissant, de douceur ineffable et de sainte ver»
tu... Libre, indépendant, je me fixai sur cette
terre où je vous avais connue... je vous revis ,
je vous aimai... je vous aimai au point quMI
n'y eut plus place que pour ce sentiment dans
mon âme!..
Depuis un instant, Delphine s'était peu à peu
. retirée de la table à laquelle elle était assise
avec Georges, et s'était appuyée contre le sufv*
port de la cheminée , l'air morne et regardant
fixement les légères flammes qui s'élevaient
du feu de fougères et allaient se perdre dans
l'ombre.
Georges , après les derniers mots prononcés
dans un chaleureux abandon , remarqua sou-
dain l'expression froide et contrainte qu'avait
revêtue la jeune femme.
11 allait s'élancer vers elle , lorsqu'elle le retint
d'un geste à sa place , et lui dit d'une voix al*
téréc :
— Vous m'excuserez , monsieur Borelly , de
vous quitter si tôt... je suis souffrante... j'a»
besoin de rentrer chez moi.
Elle sonna en ajoutant :
— Je vais vous faire conduire dans votre cham-
bre... vous devez aussi avoir besoin de repos.
— Delphine , dit-il , quelqu'accoutumé que
je sois à vos subits changements de ton et de
langage, je ne puis que m'étonncr encore de
vous voir me quitter si tôt ce soir... et avec
de semblables adieux!
— Je viens de vous le dire... ma santé est
très affaiblie... la moindre émotion m'est nuisi-
ble. Je vous demanderai même, pendant votre
séjour au château, de vous voir rarement... et
vous partirez bientôt, ainsi que vous me le
disiez.
— Partir ! ce n^est pas moi qui en ai parlé...
Mais vous avez raison : vraiment , si je dois
vous voir indifférente et glacée, fatiguée de ma
220
DELPHINE.
présoncc, je ne peux partir assez lût!.. Il eût
même mieux valu no pas venir... L'alisenec ,
rincertilude de vous revoir, l'effroi d'une sé-
paration étcrnolle , tout cela était moins péni-
ble à supporter que cotte froideur hautaine dont
vous êtes tout à coup saisie envers moi... Mais,
au nom du ciel, Delphine.».
11 ne put achever, Yvon, un bougeoir à la main,
entrait pour le conduire dans son appartement.
Les traits do ce fidèle serviteur avaient pris,
à rarrivée de Georges Borelly, cette expression
<l'angoisse profonde qui se répandait sur ceux
de sa maître sso, et, en lui, nul mouvement plus
doux n'était \o\m la tempérer; son front était
encore aussi sombre lorsqu'il rentra dans la
salle basse.
Georges était accoutumé à voir ce domesti-
que auprès de mademoiselle de Kergoèl , mais
en ce moment il le remarqua pour la promière
fois, et sentit pour lui une soudaine répulsion ,
soit que cet homme arrivât à contre-temps pour
l'explication qu'il allait demander
Quoiqu'un air de résolution fioïc, empreint
sur les traits d'Yvon , annoni;âl (ju'il no dvjvaiî
d'ordinaire supporter paliomm<nl de 1 tous de
personne, il no répondit àcrllo do G-joigcsque
par un froid silence, et se relira.
Le jeune homme enfermé dans sa chaniLro ne
songeait déjà plus qu'à Dolpliino, et se di^ailà
lui-même, avec une agitalitm \iolrnle :
— Il eût mieux valu pour ni-n l'trc frappôi-:
mort , comme mon père , en nv tlanl lo pied
dans le vallon du Uéal, qued'v nnoiilnTCdli-'
fomme. Klle , d'abord si ealnn', si i.:jU5(*cl.s
tendre, partageant mon amour avec un cntiai-
nenient de cœur puissant, me l'iivouant a>vo
une pure et noble confiance , pr.)in!'tlant tout
le bonheur qu'on peut goûter dans Tunion com-
plète dos âmes; puis, tout à cnup, bri^^antccs
liens comme s'il s'a-^issait d'une c1j;»so 1< irv're tt
non de mon bonheur tout entier, que j'ai mis
entre ses mains. Me faisant former sa purlo su:
[itrc-temps pour ! le moindre prétexte, me nciv.int un jour com-
2r, soit qu'il fût me l'ami le plus cher, lo lendemain conimo un
pénétré à son insu de l'impression pénible qu'il . étranger; tantôt levant sur moi ce regard Jc
inspirait lui-même. 1 tendresse meirable dans lequel débonle tout«'
— J'attends monsieur Borelly, dit Yvon en , son àme, tant'it passant dis jours eniirrs san>
soulevant la portière. j tourner les yeux vers moi, et paraissant frémir
Georges salua Delphine et sortit. Mais en , au son de ma voix, chang-ant do caTaclorecl
montant l'escalier, il sentit le besoin de s'en de oature en une minute, et telle enfin quMl''
prendre à ce domestique de rimpaliencc qui , a été ce soir. Pour dieu! cria pas^îO luiisl^sca-
l'iigitait. • I priées de femme passés et futurs. Est-ce raison.
— Vous avez prononce mon nom avec un \ folie? est-ce amour, aversion? est-ce?.. Je nt
accent singulier, lui dit-il.
— Comment, monsieur?
— Oui, au ton amer que vous y avez ajouté.
vois rien, je ne devine rien... Tout ce que je
sais, c'est que je l'aime.
En songeant ainsi, le jeune voyrgnir se &
fl semblerait que vous ôles un ancien Vendéen... cida h se mettre au lit, plus incertain qucja-
Car mon père a rendu le nom de Dorelly assez mais sur son sort; mais, quoi (jTi'il en dît, tr^j
longtemps redoutable aux royalistes de votre heureux de reposer sous le môme toit qucDil-
contrée, pour qu'ils puissent s'en souvenir en- phinc.
^^^^- I m. — LES RIVES DE LA DORE.
— Vous rappelez là des jours heu rcu- j
sèment bien éloignés, dit Yvon avec un ce r- ; Le lendemain, le temps s'était cclairri, b
tain trouble. neige de la veille avait disparu sous la terre
Puis il se remit aussitôt en ajoutant : ; verdoyante ; le ciel se revêtait de cc;tte niianc».'
— Mais je ne le nie pas, monsieur, j'ai long- d'opale qui prélude aux beaux jours. ApK^s lo
temps servi mon pays. ! déjeuner, mademoiselle de Kergocl engagea
— Quels que soient les sentiments politiques ' son hôte dans une longue promenade: oltoii>
que vous avez pu conserver de ce temps-là, je i deux, emportant un album sur lequel Georges
vous prie à l'avenir de ne pas les laisser per- , devait dessiner quelques points de vue, s'avan-
cer devant moi^ monsieur Yvon... Cela ne me . cèreut sur le rivage de la Dore.
plairait pas... Allez. i — ils avaient l'un et l'autre de vives inquic-
DELPHINE.
221
ftides à enfermer dans leur sein. L'inccrliludc
de Georgt^s, les peines plus intenses de Delphi-
ne, mêlaient cramcrs retours au bonheur qu*ils
éprouvaient à se trouver ensemble. Cependant,
an milieu He Tcspacc ouvert des champs, les
soucis, les tristesses semblent s'évaporer en
partie ; ràmc se sent un peu soulagée de leur
poids, et Delphine, en ce moment, paraissait
moins absorbée que la veille par des souffrances
secrètes.
Delphine de Kcrgoêl était d'une nature aussi
falWc, craintive et impressionnable que sa per-
sonne était délicate, frcle et déliée ; son âme
et son corps devaient plier à un souffle lu vent.
Ce qui dominait dans son caractère, « 'était la
timidité, la confiance d'cllc-mùmc. Bello, riche
et d'une grande famille, apportant dans le mon-
de tout ce qui peut assurer une place élevée et
un tribut d'hommages, elle se fût trouvée sa-
tisfaite seulcniL'nt d'y passer inaperçue, et sans
soulever ni critique, ni blâme. Réellement sim-
ple dans ses goûts, naturelle, modeste, elle au-
rait demandé bien peu pour être heureuse;
mais, dans ce peu, il lui eût fallu surtout la
satisfaction d'elle-même, la paix de conscience,
et son esprit timoré à l'excès, augmentant les
regrets des moindres fautes, devait lui appor-
ter des troubles mortels dans les grandes!...
La bizarrerie des cvénemcns lui avait donné
une destinée toute en désaccord avec sa nature,
et clic en demeurait pour longtemps accablée.
— Le moment de soulagement, ou plutôt de
diversion qu'elle éprouvait, était donc bien rare
et Lien précieux dans la vie qui lui avait été
^aite ; elle s'y livrait instinctivement ; et à l'insu
d'elle-même, cherchait à le prolonger, en atti-
rant l'attention de Georges sur tout ce qui leur
tlail étranger à l'un et à l'autre.
Qlc lui montrait avec empressement les sites
jcs plus pittoresques de l'endroit, les cascades
jaiQissantcs sur les bancs de lave à Tombrc des
ïiauts sapins, puis les restes d'un ancien ma-
noir sur les rochers noircis d'un ancien vol-
can, tâchant de fixer ses regards et sa pensée
«ur ces double ruines de la nature et du temps.
— Mais Georges répondait mal à ses inten-
tons. A propos de tout, débris célèbres ou
phénomèues du sol, il parlait de ses craintes,
de SCS tourmcns. Il demandait à Delphine de
lui dire au moins encore une fois qu'elle Tai-
mait, afin que les accès d'indifférence, de froi-
deur dans lesquels il la voyait souvent tomber
lui fussent désormais moins cruels. Puis, quand
la jeune femme, entraînée par un mouvement
de cœur irrésistible, avait, malgré elle, renou-
velé l'assurance de cet amour, il lut demandait
de le répéter encore, ne sentant jamais renaî-
tre en lui môme assez de courage et d'espoir.
— Mais regardez donc ce paysage, dit-elle
enfin avec impatience. Comment ces tableaux
si bizarres et si beaux en même tcnps ne vous
frappent-ils pas!... Ce pays, au centre de la
France, ne ressemble à rien de ce qu'on voit
autour de lui... Au sein de ces campagnes, ne
croirait-on pas être transporté dans un autre
monde?...
Cette impression agissant sur la jeune femme
sans qu'elle s'en rendît compte; était pour beau-
coup dans le calme et la sérénité passagère
dont elle jouissait en cet instant : l'aspect d'un
nouvel horizon lui donnait l'illusion d'une exis»
tence nouvelle, renaissant sur son existence
détruite.
Elle était si jeune!... L'épanouissement nap>
turel de son âge devait un moment reprendre
ses droits. Saisie de cette légère ivresse que r6-
pand un air vif et chargé d'arômes vivifians,
elle courait sur les hauteurs, montait à travers
les réseaux de ronces sur les roches escarpées ;
puis, arrivée au sommet, elle ne pouvait plus
redescendre leur pic aigu, avec le naturel crain*
tif qu'elle portait en toute chose. Mais Georges
se trouvait toujours là, près d'elle, pour l'em-
porter dans ses bras.
Ils parcoururent ainsi la campagne une par-
tie de la journée, marchant, sans le sentir, sur
les ailes de la jeunesse et d'un vif enivrement,
jouissant de tout avec délice, trouvant des char-
mes inconnus à la terre encore dépouillée, pre-
nant un jour brumeux d'avril pour te temps le
plus suave, et croyant voir un ciel radieux au-
dessus de leurs tètes, quand ils rencontraient
les regards l'un de l'autre.
Après une assez longue marche , ils redes»
ccndirent vers la rivière.
Ils virent alors une petite barque, toute seule
au milieu des saules qu'on lui avait donnés pour
asile, et gardée seulement par une chaîne qui
l'attachait au rivage.
DELPHINE.
— Nous n^avons jamais fait ensemble de pro-
menade sur Teau, dit Georges.
— Et cette rivière limpide serait bien faite
pour en donner J>nvic, ajouta Delphine en se
livrant vivement û cette idée.
— Servons-nous de ce petit bateau.
— Mais... c*est qu'il n'y a pas de rames.
-— Et d'ailleurs je ne sais pas ramer.
— On peut faire autrement, reprit Delphine.
Ecoutez, la rivière descend vers Montrol : la
barque, en suivant le cours de Feau, nous em-
mènera sans doute d'elle môme... peut-être un
peu lentement... mais c'est égal, puisque le tra-
jet sera agréable... Nous avons beaucoup muf-
ehé aujourd'hui, nous rentrerons ainsi commo-
dément au château.
— Certainement.
^ Puis j'enverrai Toby ramener la barque
à son bord.
— Georges, à l'aide d'un caillou aigu, brisa
un anneau de la chaîne, et ils s'embarquèrent.
— Le rivage de la Dore était admirable en
cet endroit. Une double bordure d'oseraies et
de saules jetait sur le cristal de Teau une cour-
be Teloutéc de verdure naissante; au-delà,
s^élevaicnt les montagnes couvertes d'herbages,
semées de colonnes de basalte et couronnées
d'autres montagnes d'azur; dans toute la cam-
pagne, du reste, on ne voyait que de loin en
loin des pâtres et leurs troupeaux ; un parfum
de feuillage ou un oiseau venaient seuls du ri-
vage passer sur la nacelle ; rien ne troublait la
douceur harmonieuse de ce paradis solitaire,
modeste, et fait exprès pour les deux personnes
qui s'y reposaient.
Tout allait bien, excepté le bateau. Loin de
descendre directement le courant, comme on
Tavait attendu de son habileté naturelle, il se
balançait, tournait sur lui même, ou bien, après
«voir accompli un court trajet dans la direction
demandée, il allait s'enchevêtrer dans les touf-
fes de nénuphars, ou se laissait paresseusement
glisser contre la rive. Ceux qui le montaient
n'avaient pour le conduire que des branches
de saule arrachées en passant, et le bateau n'o-
béissait point k ses guides inconnus... Rien ne
se fait tout seul et sans frais dans la vie, pas
même de suivre le cours de l'eau!... Et les
passagers, qui ne pouvaient point ramer, après
une heure de navigation, avaient à peine avancé
d'un quart de lieue.
Cependant Georges, plein d'ardeur pour cette
tâche, employait toutes ses ressources à faire
aller son esquif ; tantôt écartant de ses deai
bras les tiges de plantes marines pour y frayer
un passage ; tantôt prenant pied sur les récifs
ou la barque s'était engravée, pour b remettre
à flots ; tandis que Delphine, laissant pendre
sa rame sur l'eau, regardait languissamment
le sillon argenté qu^y décrivait la branche de
saule.
Enfin, le bateau alla s'engager dans une an-
se que formait la rivière, sans qu'il fût possi-
ble, dès-lors, de l'en faire sortir, et il échoua
difmitivement sur le sable.
Les voyageurs se trouvaient dans un demi-
cintre, abrité par un bois taillis, où les violet-
tes sortant de la mousse et les boutons de
roses de l'aubépine perçaient déjà les dernières
brumes de l'année. Us s^arrètèrent on insr
tant pour aviser au moyen de traverser U
distance d'eau transparente et peu élevée
sur le gravier qui les séparait encore de la
terre ferme.
Georges, heureux de tout quand Delphine loi
souriait, avait pris un plaisir d'enfant aux été-
ncmcus de cette navigation contrariée et main-
tenant il riait de bon cœur de son abordage im-
prévu. Delphine, dans un instant de di&tractioo
bienheureuse, laissait la douce sécurité et Ti-
gnorance favorable du jeune homme pénétrer
en elle , et goûtait fortuitement un repos d'es-
prit délicieux.
La promenade s'était donc écoulée dansnne
douceur parfaite et où il semblait que l'amour
eût triomphé pour jamais de tout ce qui avait
pu s'élever contre lui.
Ils étaient maintenant à demi-étendus surU
planche de la nacelle et demeuraient presque
silencieux dans une douce rêverie et une con-
templation idolâtre.
Peu à peu, Delphine, fatiguée, laissa tomber
sa tête dans sa main, appuyée sur l'épaule de
Georges. Le bateau se balançait toujours à cha-
que vague de la rivière qui le soulevait en pas-
sant ; la jeune femme, subissant ce hiouvement
continuel, et les yeux ainsi fermés, croyait en-
core suivre le cours de l'eau ; elle poursuivait
une navigation imaginaire quilaconduisaHavec
DELPHINE.
223
Cioorges dans le monde le plus lointain, et où
toat ce qui avait appartenu à celui-ci ne serait
plus!...
Les IcTrcs de Georges, posées sur ses chc-
Tcux, vinrent l'éveiller de sa rêverie.
Elle rouvrit les yeux et secoua la tète pour
en chasser le souffle ardent qui venait de Ten-
veloppcr. Pour se hâter de rompre un silence
danf,'ereux, elle dit à Georges de dessiner le
point de vue qui se découvrait à eux, sur Tal-
bam qu'il avait apporté.
Le jeune homme prit le cahier et feuilleta
avec distraction des pages couvertes de dessins
et de poésies.
— Voyons, disait Delphine en le reprenant
de sa négligence, vous avez voulu vous charger
de cet album pour y 'dessiner quelque perspec-
tive en chemin, et que nous puissions rempor-
ter avec un fragment de ces beaux paysages,
mais je n'ai pu parvenir à vous faire admirer
aucun de ces aspects si remarquables... etTal-
bum est toujours resté fermé.
Tandis qu'elle parlait, Georges écrivait au
crayon :
P«r4N, wlê prêt da vo«t,daM (• W^ow chtr^ant,
Hw ngêtà mê voit riw da as baaaté aapréaa;
Et da caa bnilW TolUt, jVvtcndrais aenlamaat
L'écho qoi dirail : Ja tom «fanii.
Sur la Dore, le 26 avril.
— Delphine lut les vers à haute voix en sou-
riant... mais lorsqu'elle prononça la date, son
Accent changea subitement, ses lèvres frémis-
. santés ne purent acheTcr.
Elle resta pâle, glacée ; une empreinte de
mort s'étendit sur ses traits ; ses yeux hagards
se tournaient de tous côtés, en évitant da s'ar-
rêter sur Georges. Au bout d'une minute, elle
se dit à elle même d'une voix sourde :
— C'est aujourd'hui le vingt-six avril... Je ne
savais pas... je Favais oublié...
Elle se leva, traversa la barque et monta sur
la planche qui était à l'avant en répétant :
— Tai froid... j'ai froid..r je veux sortir
d'ici.
Georges, voyant qu'elle allait s'élancer hors
du bateau, l'entoura de ses bras... Elle frémit
à ce contact, comme si un serpent l'eût enla-
cée... Se dégageant avec force, elle se jeta d'un
seul élan sur k rivage et tomba à genoux sur
le sable.
A la même minute, Georges fut près d'elle
et s'empressa de la relever... Elle voulait enco-
re le repousser ; mais, blessée dans sa chute
ou abattue d'une émotion trop violente, elle ne
pouvait plus se soutenir, et Georges retint son
bras sous le sien avec une sorte de violence.
Mais il resta silencieux et morne près d'elle.
Il y avait alors en lui une indignation doulou-
reuse d*étre tellement en dehors de la confian-
ce de cette femme qu'il adorait , que des pen-
sées, des impressions si puissantes sur elle, fus-
sent pour lui un secret impénétrable, et qu'il ne
pût môme parvenir à connaître entièrement ses
sentiments envers lui.
11 jura de la contraindre à lui ouvrir son âme
le soir même ; et il se sentait, malgré tout, as-
sez aimé pour être sûr que La faible jeune fem-
me ne lui résisterait pas.
Delphine ne s'apercevait pas de la présence
de Georges ; tout ce qui l'entourait semblait
être devenu invisible pour elle. Sa physionomie
avait conservé l'expression froide et sombre
qui était venue s'y répandre à la lecture de cette
date fatale. Elle c ontemplait l'atmosphère et
paraissait chercher à reconnaître cette demi*
lueur d'avril qui avait éclairé un autre de ses
jours!.... Sans doute cette lumière incertaine,
qui un moment avant lui paraissait inonder la
campagne de soleil, sous l'impression de bon-
heur qui était en elle , lui semblait alors bien
froide et bien lugubre, car Georges sentait par
instants frissonner le bras de la jeune femme
qui reposait sur sa poitrine.
Le retour de cette promenade fut bien long
et bien pénible. Lorsque mademoiselle de Ker-
gocl rentra à Montrai, ses forces étaient entiè-
rement épuisées.
Comme elle traversait le parc à pas très lents,
et toujours soutenue par Georges, ils passèrent
devant le mur que, d'après les ordres donnés
la veille, les maçons étaient occupés à recons-
truire pour l'élever davantage.
— Les maçons ont joliment travaillé, n'est-ce
pas, mademoiselle! dit Toby; ça s'élève t)on
train... et c'est déjà gentil comme un mui de
prison. Le parc sera bien fermé de ce côte , je
m'en flatte.
Etiennette secoua la tète.
— Si je ne me trompe, dit-elle à part elle, en
regardant du coin de l'œil H. Bordjjrt ^i j« ^^
*2 4
DELPHINE.
me trompp, co mur-là ne sort plus qu*à enfer- |
mer le loup dans h bergerie.
— El puis, continua le jeune villageois, ma-
demoiselle pont regarder : toutes les fenêtres
sont fermées du côte de la route; il n'y a plus
l'ombre de bateau sur la rivière ; pour la clo-
che...
— C'est bien, dit Delphine en faisant un ef-
fort pour surmonter sa souffrance devant ses
gens.
— On jurerait que le château est inhabité,
continua Toby , opiniâtre dans son zèle , et il
n'y a pas de danger que personne vienne s'y
présenter.
— Là ! dit Etiennettc en faisant grand bruit
avec les plats et les assiettes qu*elle tirait de son
panier, pour interrompre le petit paysan, dont
les réflexions fatiguaient sa maîtresse. Là, deux
heures sonnent, et voici, le diner de messieurs
les maçons servi.
— Etiennette est un modèle d'exactitude, dit
avec distraction M"" de Kergoêl.
— Un modèle d'ingratitude, murmura Toby.
— Que dis-tu donc là, mon garçon? demanda
Georges en souriant.
— Je dis qu'il faut avoir le cœur plus dur
que...
— Allons, allons, interrompit la jeune fille ,
ne vas-tu pas conter la môme bêtise à tout le
monde!
— Certainement, mademoiselle, je le dirai à
V)ut le monde, et encore aux autres... Pour-
quoi refusez-vous de m'épouser, quand j'ai
sauvé la vie à l'auteur de vos jours?
— Comment, mademoiselle Etiennette, de-
manda Georges, vous ne pouvez pas l'aimer
après un tel service ; quand il a sauvé la vie à
Totre père !
— Ne faites pas attention , monsieur , dit la
jeune fille, Toby est un nigaud, le jugement en
est rendu d'hier.
— Ah! continua Georges sans l'entendre, si
quelqu'un avait détourné le coup qui est venu
frapper mon père, mon cœur, mon bras, ma vie,
que ne lui aurais-je pas donné !
— - J'ai besoin do rentrer, dit Delphine d'une
voix sèche et rapide. Je n y tiens plus, je suis
horriblement fatiguée.
Us se dirigèrent vers le chAteau, et en entrant
mad<:molscllc de Kergoèl monta chez elle.
Le soir, Georges alla s'installer dans la laflc
basse. La résolution qu'il avait prise de contrain-
dre Delphine, par tous les moyens possibles de
persuasion, et môme d'autoritî., à s'expliquer
enfin lovalement avec lui, donnait une certaine
solennité à l'entrevue qui allait avoir lieu.
Le désir, la volonté du jeune homme de con-
naître ce mystère de malheur, qui apparaissait
sans cesse et qu'il ne pouvait saisir, était main-
tenant puissant en lui comme la passion mê-
me. Mais aussi , quand une énigme bizarre < t
odieuse était venue se mettre entre Delphine
et lui , à la place du bonheur qu'il attendait,
cette fatalité donnait quelque chose de plus vio-
lent, de plus emporté à son amour.
Une agitation insupportable le posséilait. Il
allait et venait à grands pas en attendant , le
cœur palpitant, l'arrivée de M"* de Kergoci. Les
minutes lui semblaient d'une longueur incon-
nue jusque-là. Les grandes figures de la tapis-
serie, les portraits d'une famille d'antique ori-
gine, qu'il ne pouvait s'empêcher de regarder on
passant, lui paraissaient d'une monotonie fati-
guante.Ces objets étaient là depuis des siècles,
et il s'étonnait naïvement qu'ils n'eusseat pas
changé depuis le temps qu'ils le regardaient; il
les trouvait d'une durée insupportable !
On apporta de la lumière. Georges pensa que
c'était l'heure à laquelle Delphine venait ordi-
nairement dans cette salle pour y passer la sui-
rée, et il attendit un peu plus patiemment.
En effet , au bout de quelques instants la
porte s'ouvrit, mais ce fut Yvon qui entra.
— Mademoiselle est très souffrante, dit-il*,
une défaillance subite l'a forcée de se mettre
au lit, clic ne descendra pas ce soir.
Georçes laissa échapper une exclamation dou-
loureuse en apprenant l'état de Delphine; mais
il se contint aussitôt , et dit, en congédiant le
domestique de la main :
— Il suffit.
Cependant Yvon resta. S'accoudant sur le
dossier du grand fauteuil d'ébène, il continua:
— Je vous ai dit, monsieur, que M"* de Ker-
goèl était réellement malade; je dois ajouter
que ce sont les émotions trop Vives de celle
journée qui l'ont brisée...
Georges le regarda avec hauteur.
— Et que votre présence ici la tuera, conti-
nua Yvon d'une voix plus forte.
Une vive agitatioa contracta les traits de
Georges; le domesUque dit encore :
— Il n*est pu, ce me semble, d'intérêt per-
laaael qu'uae telle certitude ne doive dominer.
— U. Yvon, dit le jeune homme, je ne tous
emnais que le domestique de H"* de Kergoël :
Toas ne pensez pas, sans doute, que j'entame
os entrelien à son sujet aice vousT
— De quelque part que vienne une rédeiion
JDtte elle doit être écoutée.
— Encore l
— Ah ! j'ai vécu pris de ces ancicni nobles
dont votre parti a prétendu renverser l'orgueil
et le despotisme au nom d'une cgalilé géné-
teusc : CCS nobles eussent prêté l'oreille au
vieux berger de leurs terres, si celui-ci eût parlé
a»ee lumière.
— Que signifie ce discours!
— Une simple observation à monsieur Bo-
rcUy.
— Et quels sont donc les avis que vous pré-
tendiez m'adresse rt
— Au nom de la ^nénœité, de l'honneur
mtoïc, je vous conseillerais de quitter au plus
TOMK IZ.
tiJt une demeure dons laquelle votre séjour peut
devenir funeste.
— Ah! TOUS m'engagez à partir d'ici,. .Cest
vraiment une sin^-ulière proposition de votre
part.
— S'il U faut, monsieur, qu'importe que ce
soit moi qui voua l'indique?
Yvon présentait une expression de fermeté
imposante, au milieu de la dcfércnce qu'il pa-
raissait vouloir conserver envers Georges Bo-
rolly.
— le ne peux pourtant pas, & ce qu'il me
paraît, dit le jeune homme, m'embarquer seul,
à pied, dans ce pajs sauvage, à l'entrée de la
— Uonsicur, je vais à l'instant même vous
proctirer un cheval cl un guide.
Georges regarda cet homme, stupérait de sa
hardiesse... Mais bientôt, revenant à ses pro-
pres impressions et se parlant ù lui mùmi', il
— Eh ! que m'importent la nuit et les chemins
perdus!... J'ai bien à faire de cheval et de gui-
de!... J'irais îk pied, par un temps d'enfer, à
CL'Dt lieues, pour la rejoindre, ^ais c'est de
15
22G
DELPHINE.
m'cloigncr d'elle que je ne puis... Non... je
reste ici... Je tcux la revoir, quoi qu'il puisse
arriver?...
— Cet amour-là est égoïste et cruel! dit
Y von.
Georges, exaspéré de voir cet homme ainsi
initié aux secrets de son âme, s'arrêta devant
lui, et, les sourcils contractés, lui dit avec vio-
lence
— Je voudrais bien savoir enfin si j'ai à re-
cevoir ici des ordres...
— D'un domestique allez-vous dire encore !...
Puisique, décidément, ma condition vous em-
pêche de m'entendrc, je vais Tédaircir ù vos
yeux. Je ne suis domestique que dans mes rap-
ports avec mademoiselle de Kergoêl ; mais, par-
tout .Ailleurs, parfaitement libre. Je suis né de
cultivateurs, il est vrai, et sur les terres de M.
le comte de Kergoêl ; mais, dès que Tàge vint
pour moi de porter un fusil, je m'engageai
dans les troupes de volontaires que ce seigneur
avait levés pour défendre la Vendée contre l'é-
tendart sanglant de la révolution... contre l'ar-
jiée de la République, si vous l'aimez mieux...
La guerre éclaircissait bien vite nos rangs, je
passai rapidement par tous les grades ; ma fi-
délité, mon courage, aidant aux chances du
sort, j'obtins Tépaulctte d'officier... Quand vint
la paix... paix d'asservissement plus cruelle que
ia guerre, je me retirai dans le domaine que
mes parents m'avaient laissé... car tous étaient
morts... tous avaient été massacrés dans leurs
villages en cendres...
— Eh bien, après dit Georges?
— Mais au bout de quelques années M. de
Kergoêl, mon digne commandant, couvert de
blessures, accablé par l'âge, ne pouvant plus
servir de soutien à sa fille ; cette jeune et cha>
mante fille allait rester seule, sans parcns,
sans appui... isolée sur la terre... comme un
ange dont elle avait les traits !... Il lui fallait
quelqu'un qui vécût près d'elle, pour elle seule,
qui eût la raison pour la guider, le courage
pour la défendre, le dévoûment pour tout don-
ner sans rien attendre... J'entrai à son service ;
et, d'officier que j'étais, je devins domestique.
Voilà, monsieur.
— Au nom de Dieu, monsieur Yvon, pour-
quoi me dites-vous tout cela ?
— Dans le seul but de prouver que si j'ai
noblement gagné et porté l'épée, quand ji ^
d'honneur, vous pouvez bien m'cntendre.
— Eh bien!... voyons... parlez.
— Le devoir le plus sacré vous ordoaietle
vous éloigner de M"« de Kergoêl. Votre s^r
ici ne p«ut qu'être funeste à l'un et à t'ai|re.
Pour vous, il prolongera des doutes^ des^ip-
goisses impossibles à faire cesser ; pour cNe, il
peut la perdre.
— La perdre!
— A son âge, les maux de l'àme devicnnflpt
bien vite ceuxKiu corps... Ce qu'elle a s«i|rt
de peines profondes depuis que^ue-Uuj^a
déclaré en elle une maladie grave, do^tk|jè-
ge est Ml oœur... Ce mal, voire présence Taig-
mente à eh^quoininute et peutlc remlreciMi.
Georges ne pouvait plus douter de la vérilc
de cette affirmation : il avait tu souvent une
pâleur, une altération subites se répandre sur
les traits de Delphine.
— Mon Dieu ! s'écria-t-il, s'il était vrai...
— Je vous le jure par tout ce qu'il y a de
plus sacré, dit Yvon.
— Mais partir ainsi sans la revoir!
— Vous le devez.
— Quel souvenir gardera-t-ellc de moi?
— Qu'importe! si elle est sauvée.
— Et où pourrai-je vivre sans elle?
— Je ne vous comprends pas ; vous soogci
à vous-même, quand il s'agit de son repos, de
sa vie...
— Mais, si je ne puis la quitter, mon Dieu...
si cet effort est au dessus de moi !
— Faut-il vous le dire encore une fois? il j
va de sa vie.
— Eh bien ! je le saurai... et s'il en est ainsi...
demain...
— Demain, vous ne partirez pas.
— Je ne sais... Peut-on volontairement s'im-
poser un tel sacrifice?...
— Ah ! si vous avez hérité des traits de vo-
tre père, il vous a transmis bien peu de son
courage !
— Mon père!... que dites-vous?
— Qu'à votre place il n'eût pas hésité.
— Comment!... vous l'avez donc connu?
— Moi... non... j'ai entendu parler de sa
loyauté, de sa grandeur d'àme... Ainsi c'est à
vous même que je le demande : croyez-vouf
DELPHINE.
m
qu*il eût balancé entre des propres penchans
et un dévoûmcnt généreux ?... Répondez.
— Non... il se fut sacriûc.
— Eh bien ?
— Ah ! c'est naon arrêt que je viens de pro-
noncer ! Je partirai.
— Dans dix minutes, un cheval et un guide
seront sous cette fenêtre.
— Je vous Tai dit : je partirai,
— Je compte sur votre parole.
Yvon sortit.
Georges resta seul, en proie à tous les trou-
bles de ràmc. Il avait dû penser que réelle-
ment sa vue était fatale à Delphine ; des traces
visibles de souffrances, redoublant par instant,
ne le lui prouvaient que trop ; il avait consenti
à s'éloigner, mais il ne pouvait le croire enco-
re ; la pensée de ce départ précipité était en-
tourée pour lui d'un étourdisscment douloureux
et cependant lui brisait le cœur... Maintenant,
il comptait les minutes de l'attente avec l'an-
goisse de les voir écouler ; il se trouvait heu-
reux encore d'être dans cette salle triste, soli-
taire, mais au moins sons le même toit que
Delphine 1
Ce temps passa bien vite. Il entendit sous
la fenêtre quelque bruit, mêlé au piétinement
d'un cheval, et reconnut qu'Yvon lui envoyait
déjà le guide avec lequel il devait partir.
En même temps, sous la fenêtre ouverte de
la salle basse, une voix chantait en s'interrom-
pant par instant.
— AU goern coonM à li gMrrt...
Ticns-tol donc tranquille, Coco...
A la giMrra conaM à la guerre,
Il D'est puint do trcre ans coiabatt;
Le fea do Boosqact noai iclaire
E(4aaf la sait gaida dm bna...
Mais tu ne veux donc pas que j'arrange ta
scllc.„
A la gverra comme à la geerre,
Toata arme ea nos maiai doit ferrir
Pour faire rentrer sont U terre
L'eaaemf qvl Teat rmeer Tir...
Gcorgos avait soudain prêté Foreille il recon-
naissait dans ces lambeaux de vers, mal ren-
dus par une voix rustique, un ancien chant
Vendéen... 11 frémissait à cet aveu du guet-
Sipens, du meurtre mis à la place des combats.
A l'instant, Toby entra dans la salle, une
cravache à la main.
— Monsieur, votre cheval est p.^ôt, dit-il à
Georges.
— Qu'est-ce que tu chantais donc là, Toby ?
demanda celui-ci.
— Une fameuse chanson... que M. Yvon m'a
apprise.
A la gaarra comme I la gaerra 1
— Ah !... ce chant vient d'Yvon !...
Georges pressa son front dans ses mains et
se mit à marcher rapidement en se disant à
lui-même :
— Grand Dieu quelle pensée... Je ne sais
pourquoi une telle supposition vient me saisir
en ce moment... Est-ce une lumière... un fu-
neste soupçon?... U faut que je le sache... sur
mon âme je le saurai... Et moi qui allais m'é-
loigncr!... Emporter une telle idée dans mon
esprit sans l'éclaircir, c'eût été l'enfer... Oh !
non, non... c'est impossible !
— Coco est là, monsieur, dit Toby.
— Remmène ce cbeyal... je ne pars plus.
— Tiens !... monsieur a peut-être peur de la
nuit?... Oh il n'y a pas de danger... M. Yvon
m'a dit de conduire monsieur par des chemins
bien sûrs, afin que monsieur ac fût pas exposé
à rester en route... et puis de mener la bète du
meilleur tcain possible.
— Laisse-moi... va-t-en... je reste! dit Geor-
ges avec violence.
Toby s'en alla en siltlant, et le fils du colonci
Borelly remonta dans sa chambre.
IV. — DÉCBIREMENS.
Georges, avec la beauté remarquable qu^il
tenait de son père, avait reçu de lui la force,
l'énergie, le courage physique et moral par les-
quels le colonel Borelly s'était illustré dans la
carrière des armes. Mais, pour le jeune homme
élevé dans l'isolement et l'oisiveté contemplative,
ces facultés qui ne trouvaient point d'issue au d^
hors, avaient porté toute leur puissance dans
les seules affections. Aussi donnaient-elles aux
scntimens qui remplissaient la vie de Georges ;
le souvenir de son père et l'amour de Delphine,
un caractère violent, exclusif, une exaltation
faite pour le briser lui-même et tout ce qui
228
DELPHINE.
aurait le malheur d*ctrc trop étroitement lié
à lui.
Un sov-^n extrêmement hasardé, qui s*était
fait place dans son esprit, en soulevant en lui
mille pensées tempétueuses, Tavait engagé à
rester à Montrol, malgré la parole donnée à Yvon.
Mais les mouvements de son cœur avaient autant
de douceur et de générosité que ses inspira-
tions portaient avec elles d'emportement et d'cf-
forvescence; et, comme après son entretien
avec rhomme de confiance de mademoiselle de
Kergocl, il était resté cependant persuadé que
les luttes douloureuses amenées par sa présen-
ce avaient causé la défaillance de Delphine , et
brisaient une organisation frêle et impression-
nable à Texcès, il s'était bien promis de sus-
pendre désormais toute demande, toute prière,
tout reproche, c\ de refouler en lui même les
élans les plus Tiolens d'une passion qui pou-
vait aToir des suites si funestes.
Pendant toute la matinée du lendemain, il
ne vit pas mademoiselle de Rergoél qui était
restée enfermée dans sa chambre. Dans Taprès-
midi, au moment où il désespérait de la Toir
descendre, il Taperçut sur la terrasse du châ-
teau, dont un rayon de soleil venait de sécher
le sable.
Enveloppée d'jine robe de mérinos blanc et
d'un voile jeté sur ses beaux cheyeux blonds,
elle passait d^une marche lente et pensiye de-
vant les murailles du château, aux larges pier-
res sculptées, aux antiques écussons, entre les-
quels serpentaient la mousse et le lichen.
Georges Taborda, mais contraint, intimidé,
maintenant retenant presque son haleine et ses
regards.
— Vous êtes mieux aujourd'hui, n*cst-ce
pas, Delphine? dit-il en lui baisant b main.
Ce beau soleil ranime et épanouit Fâme.
— Son influence sur moi est si grande, dit-
elle avec un sourire, qu^en l'éprouvant je crois
parfois n'être qu^unc faible plante.
— Et puis, on se trouve mieux aussi mora-
lement... Quand il fait beau, on se sent plus
fort contre la souffrance, plus porté à prendre
une résolution sage, à accepter avec fermeté
les peines qui peuvent en découler... Et il fait
bien beau aujourd'hui Delphine !
— Vous en concluez que c^est le moment de
nous entendre enûn sur le parti à prendre...
Eh bien, Geoi^es, la raison, la délicatesse vous
font une loi de me quitter dans quelques jours,
comme je le désire, comme je l'exige... et de
renoncer à moi.
— Ce parti doit assurer, à ce qu'il parait,
votre repos, votre bonheur... C'est tout ce qu'il
en faut, vous avez raison.
— Ah ! Georges, ne parlez pas ainsi...
— Non, ne le croyez pas... je ne cherche |
point à rappeler vos craintes, vos inquicludcs
pour moi ; je ne vous affligerai plus par Ti- j
mage d'un désespoir capable de tout... Je vous
ai dit souvent, Delphine, et j'ai constamment !
pensé que sans vous il n'y avait pour moi que
la mort... mais j'ai beaucoup réfléchi cette nuit, '
et j'ai trouvé, je crois, un parti entre cesdeui
extrêmes qui vous épouvantent.
— Ah! tant mieux, dit-elle. Tenez, en en- ,
tendant cela, je me sens renaître... U me sem-
ble que le souffle revient dans ma poitrine op-
pressée depuis si longtemps.
Bd parlant ainsi, ils étaient arrivés à l'extré-
mité de la terrasse. Delphine s^assit sur un
banc circulaire qui régnait au pied d'une tour,
et indiqua à Georges U place qui était à côté
d'eUe.
La jeune femme était loin du moment de
sécurité éphémère qu*elle avait éprouvé U
veille, jusqu*à ce qu'un avertissement cruel
vint rompre le charme ; elle s'était remise c^-
pendant de la commotion violente qui avait
succédé, et revenait à son état habituel de
tristesse résignée.
— Voyons, dit-elle en croisant ses deux bras
dans l'attitude du recueillement, mon ami,
faites-moi part de vos projets.
Georges la regarda longtemps et lui dit :
— Votre voile s'est détaché , il ne pose plus
que sur cette natte de cheveux tournée en cou-
ronne et retombe de là sur vos épaules.
— Eh bien?
— Eh bien, vous ressemblez exactement ains.
aux dames châtelaines dont ce manoir a con-
servé le souvenir. Elles portaient des robes de
laine blanche , des voiles posés au sommet de
la tête et tombant jusqu'aux pieds; leurs che-
veux figuraient ainsi une couronne héraldique;
elles avaient cette beauté de haut lieu , cet air
modeste et ûcr, expression de l'autorité quelles
DELPHLNE.
229
auraient pu exercer au milieu de la douceur
qu^elles voulaient seule faire sentir j
— Tenez, Georges, je ne me défends pas de
ce que vous dites là... Car, moi aussi, il m'est
arrivé de me trouver...
— BeUe!
— Oui, dit-elle, d'un air confidentiel; mais
c'était dans une circonstance particulière, en
dehors de mes habitudes d'esprit; car, pendant
ma première jeunesse , passée à la campagne,
je n'avais jamais songé aux choses de la beauté.
Mon père me trouvait pieuse et sensée, les pau-
vres paysans de notre vallée disaient que j'é-
tais bonne, je ne m'étais pas aperçue qu'il y
eût d'autres avantages désirables...
— Et, enfin, il arriva?..
— Que je vous rencontrai sur la pelouse du
Real ; que bientôt vous vîntes chez mon père ,
et qu*un attrait mutuel sembla nous réunir. En
ce temps-là , je me demandai , tout-à-coup, si
j'avais reçu en partage, comme vous, ces dons
extérieurs qui charment les regards. 11 me sem-
blait, dans mon enfantillage, que ce serait là un
signe de plus que le ciel nous destinait l'un à
Tautre. Alors, je réfléchis, je me comparai à
d'autres femmes, je cherchai à me trouver bel-
le, et... je réussis. '^
— 0 Delphine !.. Et c'était pour moi !.. Que
cet aveu est délicieux à entendre!.. J'aurais
payé de ma vie ce que vous venez de me dire.
— Mon Dieu! reprit subitement la jeune fille,
av*».c un triste sourire, de quelles choses frivo-
les nous allons nous occuper, quand il s'agit de
vous, Georges, de votre avenir. Voyons cette
résolution dont vous alliez me parler?
— Ah ! elle nous emmène bien loin de ce
bonheur que votre douce confiance venait de
iaire reparaître.
— Pas de faiblesse... dites.
— Vous m'avez ordonné de quitter votre
maison... sous peu de jours... Vous m'avez dit
qu'il le foUait».. Je le crois, car vous ne vou-
driez pas sans raison m'imposer un tel suppli-
ce. Eh bien ! un nouveau corps d'armée va re-
joindre le général Masséna en Italie. Je viens
d'écrire pour demandes une place dans ses
rangs.
— Non, Georges! s'écria Delphine en pâlis-
sant ne faites pas cela !
— Je vous dirai à mon tour : il le faut.
— Vous! vous! répéta-t-elle avec une expres-
sion de stupeur croissante , vous aussi dans la
carrière des armes!.. Oh! ce serait afi'rcux à
^penser !
— Pourquoi!.. Je suivrai le sort commun des
hommes de mon âge dans la nouvelle France.
Je porterai un bras de plus au siège de Gènes,
et un bras heureux sans doute; car l'homme
las de vivre doit faire un bon soldat!
— Hélas! assez d'autres le seront à ce prix.
Vous, Georges, c'est impossible.
— Hais pourquoi, enfin ?
— Parce que... parce que j'ai la guerre en
horreur.
— Vous, mademoiselle ! fiUe des nobles com-
tes de Kergoël qui se sont illustrés dans les ar-
mes, et dont les ancêtres, ici même, ont formé
les écussons de ce château , de tous les com-
bats livrés sous ses murs?
— C'est ce qui vous trompe ; ce château n'a
pas , Dieu merci , une si ancienne noblesse ; il
ne remonte pas aux temps barbares où tous les
hommes vivaient en ennemis... Regardez, il
n*y a point de bastions ni de remparts qui le
défendent ; ses murs sont coupés de grandes
portes qui s'ouvraient pour l'hospitalité, et non
de créneaux et de meurtrières toujours prêts à
envoyer la mort à qui s'en approchait. S'il en
eût été autrement , s'il eût conservé des traces
de mœurs féroces et sanguinaires, je n'y serais
pas venue ; non, et je suis heureuse de l'habi-
ter surtout pour fuir un monde qui, depuis les
odieux succès de ce général couronné applaudit
chaque jour au massacre de millions d'hommes,
dans des batailles qui servent seulement à
changer de place les bornes des empires, à
élargir un pays aux dépens d*un autre ! com-
me si cela importait quelque chose à Dieu et à
l'humanité !
— Mademoiselle, dit Georges, je ne peux pas
défendre ici la gloire militaire; ma voix, en
parlant contre votre opinion , ne saurait s'éle-
ver à la hauteur de ma cause.
— Vous ferez bien de ne pas la défendre, dit
Delphine en se levant vivement.
Et se penchant sur une touffe d'arbustes pour
cacher le trouble de son visage, elle ajouta :
— J'aime mieux ce brin de verdure qui abrite
une abeille que tous les lauriers de vos héros!..
Mais laissons cela. Je vous dirai seulement.
190
DELPHINE.
eontinua-t-cllc en venant se placer devant le
jeune homme : Georges ne vous engagez lias;
je m'oppose de toutes mes forces à ce parti ei-
trùme... je vous le défends!
Elle était profondément émue et tremblante.
Georges , prenant sa main , la ramena douce-
ment sur le banc qu'elle venait de quitter.
— Ecoutez-moi, Delphine, dit-il, je vous en
supplie. A la mort de mon père, je restai bien
jeune encore, je n'avais pas quinze ans... sans
fortune, sans éducation terminée. La perte que
je venais d'éprouver me plongeait dans une trisr
tesse profonde , dont rien ne pouvait me dis-
traire. Grâce au développement précoce d'une
âme aimante et aux vertus parées d'éclat qui
distinguaient mon père, l'amour filial avait été
un culte pour moi. La perte subite de celui que
j'idolâtrais vint remplir ce sentiment de douleur
sans l'affaiblir. Mon père, que je ne devais plus
revoir, était encore tout pour moi. Insouciant
de ce monde , où je demeurais seul , n'y son-
geant que pour désirer de le quitter bientôt, je
ne cherchai pas à m'y faire une place. J'étu-
diai, j'appris; mais pour moi seul, sans que
les connaissances que je parvins à acquérir fus-
sent applicables à aucun moyen d'existence.
Lorsque je vous connus, Delphine, cette ten-
dance où j'avais toujours été de vivre seulement
par le cœur, domina plus que jamais en moi;
je ne savais réellement plus s'il y avait sur la
terre d'autre fortune, d'autres honneurs, d'au-
tres succès que de vous voir, de vous aimer, de
vous le dire... Au milieu de ces deux attache-
ments exclusifs, passionnés, il n'y a pas eu pla-
ce dans ma vie pour une autre pensée ; j'ai tou-
jours négligé ou plutôt oublié de me créer un
état, une carrière. Je vivais du peu d'argent qui
. avait formé tout mon patrimoine, ne m'inquié-
tant pas qu'il dût finir un jour... Et quand je
partis pour venir ici, mon cheval... ce pauvre
Gusmand , qui est tombé mort à votre porte,
était tout le reste de ma fortune.
Delphine pencha la tôte dans sa main pour
dérober ses larmes et murmura :
— 0 mon Dieu ! sans famille et sans ressour-
ces!., c'est là ce qu'il y a de plus affreux pour
moi!
— Que dites-vous?
Elle resta dans un silence pensif^ Georges
continua :
i
— Vous le vovez , dans une telle situation...
si vous exigez que je vive encore , la carrière
militaire seule peut m'offrir une existence ho-
norable.
— Georges , il faut que vous m'cntendin à
votre tour, dit Delphine, les mains jointes et le
regard exalté. Ce que j'ai à vous dire est bien
important. Mon ami, songez d'abord que tout est
exceptionnel entre nous , qu'ainsi la proposition
que je vais vous faire ne doit point être jugéf
d'après les idées cofnmunes, mais avec une rai-
son à part, qui s'applique seulement à notre si-
tuation. Maintenant, écoutez-moi; appartenant
à une famille élevée , portant un nom honora-
ble, vous êtes dénué de tout moyen de soutenir
cette position!..
— C'est pour cela, Delphine ! Ah! permettez-
moi de le dire en ce moment! C'est pour cela
qu'en vous parlant sans cesse de mon amour,
le mot de mariage n'est jamais venu sur me^
lèvres. Je voulais être uni à vous dans la région
élevée et mystérieuse de famour, où nous au-
rions apporté même tendresse , même dcToù-
ment, même abandon complet de nos âmes; et
non dans un* lien social, où vous auriez appor-
té une grande fortune, et moi le dénùnient; où
je me serais trouvé en possession de ces biens
que je ne pouvais ra'empôchcr de haïr , parce
que je n'en avais pas de scmblaltlcs à vous of-
ft*ir en retour.
— Ah ! vous me faites trembler pour ce qu'il
me reste à dire ! Je le répète cependant , nous
sommes tous deux en dehors des convenances
ordinaires, et il faut que vous m'entendiez sans
être blessé ni môme étonné de ce que je tais
vous demander. Je suis libre, ajouta-elle, arec
résolution, depuis deux ans j*ai atteint l'àgc de
disposer de mes biens. Georges, je vous en sup-
plie, au nom du ciel , laissez-moi en passer ta
moitié entre vos mains.
*- Que dites-vous?
— Oui , je vous le demande , et pour obtenir
une telle grâce, je vous le demanderais, s'il le
fallait à genoux !
— Mail'... je ne sais si j'ai bien entendu!..
Quoi! lorsque je repoussais môme la pensée
d'une union entre nous à cause de cet avanta^
de la fortune que vous possédez seule , vous
voulez qu'en restant étranger...
— Oui... qu'il en soit ainsi.
DELnnNE. 131
— Delphine, assez ! lante que le sort fa donnée, sois à moi, sois ma
— Hais tu ne sais pas, reprit Delphine d'un femme...
accent impétueux , que de cette condition dé- EUc secoua tristement la tète,
pendent mon repos, ma vie. Georges! Georges! — N'est-ce pas, reprît-il , que notre sépara-
continua-t-elle en se tenant debout et supplian- tion n'existait pas dans ta pensée, ou n'était
te devant lui, ne me refuse pas! qu'une cruelle chimère?
— Quoi! vous me légueriez ainsi vivante la — Georges, je te l'ai dit, je le dis encore :
moitié de... Oh ! je ne comprends pas. | nous devons nous quitter pour ne plus nous
— Non, tu ne peux comprendre ; mais, écou- revoir.
Ce. Tu vois ce domaine héréditaire, cette demeu- — Fais donc alors que le passé n'ait jamais
fc que m'ont léguée mes parents , et qui con- existé! que nous ne nous soyons jamais connus!
tient encore les portraits de leurs ancêtres. Eh jamais aimés!
bien ! le jour où je pourrais, par un moyen quel- j — Un obstacle terrible est entre nous.
conque , par un des changements subits de la
fortune, sortir de ce château en songeant qu'il
t appartient, ainsi que toutceque je possède...
4ussé-je m'en aller seule , à pieds, par les ru-
des chemins de ces montagnes , ce jour serait
le plus beau de ma vie! Ce jour-là seulement,
— Je ne le crois pas.
— Un obstacle tout-puissant! te dis-jc.
— Eh bien î je le maudis !
— Malheureux !
— Et je jure de le vaincre !
— Que dis-tu, insensé!.. Tu ne sais rien du
je ne pourrais pas maudire ma destinée! ; passé! Moi-même , tu ne me connais pas. Oh !
Georges l'attira doucement à lui et la rame- pars avant de me connaître !
na sur le banc. Georges pâlit, et sa voix devint frémissante.
— Delphine, dit-il, réponds-moi : d'où peu- ' — Oh! dit-il, serais-tu cc^ipablc? Toi, créa-
vent te venir ces étranges pensées? I turc céleste, serais-tu tombée si bas que ta fau-
— La solitude, le dénûment où je te vois sur te fût un abîme entre nous? Alors , tu as rai-
la terre me déchirent l'âme bien plus que je ne son , nou? serions sépares à j.imais ; car , je le
puis le dire ! , sens, j'en mourrais !.. Mais, en mourant, je te
— Mais, pauvre insensée, que veux-tu donc dirais encore : Pauvre enfant, je te pardonne!
quêta fortune fasse pour mon bonheur, quand Delphine le regarda avec une sorte de délire,
c'est toi seule que j'aime, que je désire ; quand — Ces paroles... cette voix... murmura-t-ellc,
je ne respire que par toi , quand je t'adore au je les reconnais!
point de ne plus savoir s'il est autre chose au Puis elle détourna la tète de Georges , qui
monde que toi-même?.. semblait être devenu pour elle un objet d'ef-
-* J'aurai fait du moins tout ce qu'il m^aura froi?
été possible, quand je t'aurai donné une exis- — Pourquoi avez-vous prononcé ces mots ?
tcnce digne de toi ; et puis , mes prières éter* dit-elle d'un accent étouffé ; vous le voyez bien,
nellesel mes larmes... votre regard , votre .voix me font un mal af-
— Tu m'aimes donc? | freux.
— Oh ! dit-elle, d'une voix faible, et comme — Au nom du ciel, dit Georges, que se passc-
pariant en rêve, cet air pur qui nous fait vivre, t-il en toi?
ce ciel qui nous éclaire , le Dieu qui plane au- — Laissez-moi ! laissez-moi ! répéta-t-cllc.
dessus de toutes ces choses, me sont moins chers Georges se jeta à ses genoux, demeura pres-
que toi ! terne devant elle ; il pleura, pria de toute son
— Alors , écoute , Delphine , reprit Georges, âme, et ne put jamais obtenir d'autre réponse.
Ainsi que tu l'as dit, toutes les conditions sont — Ah ! c'en est trop, dit-il enfin, en se levant
djflérentCB entre nous. Je renonce donc au scn- impétueusement, ceci met le comble à des bi-
timent dd<déKcatesse , exagéré peut-être , qui zarreries que je ne peux plus supporter. Il faut
n'avait fai("rejeter toute pensée d'alliance entre que vous m'appreniez enfin, ce que je suis pour
nous. Puisque tu m'aimes, puisque tu désires i vous. Objet d'amour ou de haine , je veux le
avec ardeur me faire partager Texistcnce bril- ' savoir. Tout-à-l'hcure encore, vous disiez être
232
DELraiNE.
heureuse de tous trouver belle j>our moi seul.
Vous disiez m^airaer plus que Dieu même, et ces
paroles avaient bien Taccent de la vérité. Puis,
en môme temps, vous me bannissez, vous m'of-
frez la fortune, la fortune sans vous, Delphine !
Ah ! c*est le comble de Toutrage ! Mais, ce n'est
pas assez encore, maintenant vous me repous-
sez , vous détournez les yeux de moi... avec
horreur, avec épouvante !..
Delphine, accablée , anéantie comme après
une effrayante vision, se tenait penchée contre
la muraille de la tour, et, la tète basse, laissait
tomber sur la terre ses regards fixes et mor-
nes.
Mais lui continuait avec véhémence :
— D'où viennent ces changements inouïs...
hors- de tout exemple? Suis-je donc un être
étrange qui a deux aspects divers , et qui vous
apparaît tour à tour sous une forme attrayante,
sous une forme épouvantable ? Est-ce vous dont
le cœur est atteint d*une sorte de folie , qui le
fait passer à toute minute de la tendresse à la
froideur, à Tavcrsir^n môme? ou bien, enfin, vo-
tre amour est-il donc si faible qu'il ne puisse
s'élever un instaui a la hauteur suprême de la
passion exclusive, ardente, sans retomber aus-
sitôt dans le froid silence , dans rindliférence
delà mort? Parlez... répondez-moi.
— Oh ! non, non, dit-cUe d'une voix faible !
rien de tout cela.
— Quoi donc , alors ?.. que cet odieux mys-
tère finisse !
— Georges. .•
— Eh bien ?
— Faut-il donc le lui dire, ô mon Dieu ?
— Achevez. Oh ! je ne vous le demande plus
avec une âme irritée, ce n'est plus l'indignation
de vos outrages qui est en moi, c'est le déses-
poir. Voyez, je pleure, je supplie, je me pros-
terne devant vous...
Il allait retomber aux pieds de la jeune fem-
me, lorsque Yvon , qui descendait l'escalier de
la tour, se trouva tout-à-coup devant eux.
Son regard porté sur Georges était empreint
d'un reproche sévère.
Cette expression avait quelque chose de si
imposant , que le jeune homme resta un ins-
tant frappé d'immobilité. Pendant ce temps,
Yvon s'inclina devant sa maîtresse, déroula un
tapis sous ses pieds, comme il avait l'habitude
de le faire quand elle allait s'asseoir dans le
jardin ; il releva ensuite son voile tombé sorte
sable, et se tint debout près d'elle.
Le sang de Georges bouillonnait dans ses
veines; mais il vit Delphine si pâle et si abat-
tue, qu'il se sentit réellement coupable envers
elle de l'égoîsme et de la cruauté dont l'accQ-
sait Yvon. 11 salua la jeune femme et s'éloigna
rapidement
Il allait au château s'enfermer dans sa cbam-
bre. Mais avant de monter les degrés du per-
ron, il tourna la tète et vit Delphine qui, défail-
lante, brisée, s'appuyait sur le bras d'Y von pour
rentrer , et il remonta chez lui plus désespéré
que jamais»
V. — POUR TROP AttlER.
En rentrant dans son appartement, Georges
passa devant la chambre d'Yvon. La porte de
cette chambre était entr'ouvcrtc, Iç jeune hom-
me s'arrêta une minute sur le seuil; puis entra
brusquement, se jeta sur une chaise, et demeura
là, les bras croisés, le regard fixe et résolu.
L'apparition subite d'Yvon avait réveille ses
•oupçons dévorants, sa haine instinctive contre
l'étrange serviteur de mademoiselle de Ker-
goël.
La veille, aux sons interrompus de ce clMUt
vendéen qui étaient venus le frapper, il avait
tout-à-coup songé, en se rappelant diverses cir-
constances, en rapprochant les temps et les lieux
que cet homme , paysan et soldat , combattant
dans la guerre civile de 95, attaché aux trou-
pes du comte de Kergoël , qui stationnaient
dans la vallée du Real , que cet homme pou-
vait être l'assassin de son père«
L'insistance singulière avec laquelle Yvon
venait de l'engager à partir , la ferme voloBtc
qu'il montrait de s*interposer entre mademoi-
selle de Kergoël et lui, donnaient plus de force
à cette supposition ; car, alors, Yvon devait re-
douter le fils du colonel Borelly, et désirer l'é-
loigner à tout prix.
Par là , s'expliquait aussi le changement de
Delphine. Il avait commencé à se faire sentir,
autant qu'il pouvait se le rappeler, au raorocnt
où elle l'avait connu pour le fils du colonel 3(h
relly. Et ses troubles , ses angoisses devaient,
en eifet, être terribles, si le crime, fatal à tou-
te la destinée de Georges* avait été commis pai
DELPHINE.
233^
un des soldats de son père, et aux portes mê-
mes de sa dcroeare.
Telle était donc la pensée qui, la veille, tra-
▼ersajït l'esprit de Georges , Tavait fait subite-
ment changer de résolution et demeurer à
UontroL
En ce moment-là, cette révélation, qu'il
croyait être descendue en lui, le possédait plus
fortement que jamais. Il s'était décidé à entrer
dans la chambre d'Yvon pour l'y attendre et
Jui parler, sans que cet entretien pût être en-
tendu de Delphine ni des gens de la maison.
Là il voulait forcer le Vendéen à s'expliquer ,
et lui arracher la vérité à tout prix.
Il jurait en même temps, s'il ne s'était pas
trompé dans ses soupçons , de venger la mort
de son père.
Au bout de quelques instants d'attente, il se
mil à parcourir la pièce où il se trouvait, dans
une impatience fébrile. Il ne songeait pas qu' Y-
von était alors attaché au service de M''* de
Kerg^oél, et qu'un domestique ne remonte guè-
re dans sa chambre pendant le cours de la
journée : 11 ne voyait plus en lui qu'un enne-
mi à dévoiler et avec lequel il brûlait de se
trouver en présence.
Déjà depuis longtemps il allait et venait à
pands pas, en regardant et écoutant sans cesse
du côté de la porte d'entrée, lorsque , dans un
des brusques mouvements de sa marche er-
f^te , il fit tomber un coffret qui se trouvait
au bord d'une table.
La cassette était fermée à clé, mais en tom*
bant elle se rompit ; plusieurs objets s'en échap-
pèrent et roulèrent sur le carreau.
Dans le nombre, était un portefeuille qui
frappa aussitôt l'attention de Georges; ses yeux
éveillés avant sa pensée restaient irrésistible-
ment fixés sur ce pli de cuir de Ru.'isie , garni
d'acier, comme si un lien intime eût existé
«îtrc cet objet et lui; puis, la mémoire venant
Téclairer, il reconnut parfaitement ce porte-
feuille pour avoir appartenu à son père , bien
qu'il ne l'eût vu que dans son enfance.
n s'en saisft avidement, le pressa contre sa
poitrine. 11 était bouleversé de mille mouve-
ments impétueux en retrouvant ainsi cet objet
si cher, et en le retrouvant dans la chambre du
Vendéen ; des larmes venaient mouiller ses
yeux, et son cœur battait violemment d'agita*
tion et de colère.
Biais toutes ces émotions cédèrent devant le
désir de savoir ce que pouvait contenir le porte-
feuille, n l'ouvrit vivement, et, y trouvant di-
vers papiers, il les posa sur une table et se mit
à en examiner le contenu.
C'étaient des rapports faits aux généraux, des
cartes de localités, des copies de plans de cam-
pagne ; mais enfin une lettre frappa les yeux
de Georges. Une lettre de son père , et qui lui
était adressée !
Il la lut avec une émotion que rien ne peut
rendre.
a Mon fils , mon bien - aimé Georges , avait
écrit le colonel Borelly, depuis le commence-
ment de cette campagne désastreuse , chaque
jour, chaque moment me jette à quelque nou-
veau danger; aussi, je t'écris chaque matio
pour te dire adieu , ne voulant pas quitter la
terre sans cet adieu à mon fils , dans lequel je
dépose tout mon amour. Car ce n'est pas ici une
guerre comme une autre , où le jour de la ba-
taille est fixé, connu d'avance, et où jusque-là
nous pouvons compter sur quelque temps à vi-
vre ! Dans ces luttes intestines , il n'y a point
de relâche ; les jours de trêve sont les plus dan-
gereux, l'embuscade, le guct-apons, le meurtre
succèdent aux combats. Je ne sais jamais, quand
le jour se lève, si le soir, je pourrai encore pen-
ser à toi !
« Aussi, avec quelle tendresse mes pensées se
reportent sur toi, mon fils, entre deux combats^
le matin en prenant mes armes ou le soir en me
couchant pour quelques instants sur la terre du
bivouac. Ces rares moments sont bien chers, et
l'afi'cction y redouble de puissance. Ils ne sau-
lont jamais, ceux qui fournissent paisiblement
le cours de leur vie , tout ce que l'amour, tout
ce que l'amitié ont de force dans cette existence
des camps, qui nous place sans cesse en face
du dernier moment, dans cette situation suprê-
me où l'approche de la mort fait si bien sentir
l'attachement pour les siens , la douleur d'une
séparation éternelle ; où les affections survivent
seules à tous les intérêts du monde.
« Ces sentiments sont encore plus puissants
en moi , qui vais bientôt te laisser seul sur la
terre, mon fils; toi, si loin encore de l'Age
d'homme, et en qui ma folle tendresse croyait
j
231
DELPHINE.
déjà découvrir tant d^ beauté, tant de grandeur!
toi, dont il me serait si doux de voir développer
la belle nature et de conduire la destinée!
((Cependant, si je te quitte bientôt, il me
semble qu*en mourant ainsi pour une noble cau-
se, pour mon pays, que je servirai avec ardeur
jusqu'au dernier soupir, il me semble que par
une telle mort j*acquif rs le droit que la Provi-
dence veille sur toi. Le sacrifice de tout mon
sang ne doit pas être infructueux' pour le bon-
heur de mon fils, seul prix que j'en demande!
Oui, je l'espère, je le sens, il naîtra pour mon
fils quelque protection suprême. Je lègue le soin
de ton avenir à ce qu'il y a encore de bon et de
généreux sur la terre; je te conûe , dans l'im-
raensité du monde, à un être inconnu encore,
mais tendre, aimant, comme je l'aurais été pour
toi, et qui pourra devenir à ma place ton guide
bienfaiteur. »
Celte lettre avait été interrompue le 26 avril
1795, au matin , et la mort n'avait pas permis
au colonel Borelly de la reprendre. ^
L'adieu d'un père qui lui arrivait après dix
années , inonda l'àme de Georges de regrets et
d'amour. Cette passion filiale, autrefois si puis-
sante en lui, se réveilla dans toute sa force. H
ne voyait plus que son père. Dans son sein pal-
pitant, amour, ressentiment, fureur, tout se
soulevait au nom de cet être si cher ! Il couvrait
cette lettre de baisers et de larmes. Mais la date
qu'elle portait, ce chiffre de 26 avril, qui, la
veille , avait fait frémir Delphine , l'endroit où
il la trouvait, et qui était une cassette apparte-
nant à Yvon, tout lui prouvait que dans ce châ-
teau, où son destin l'avait jeté, on en savait
plus que lui sur la mort de son père ; et des
pensées de vengeance venaient frapper à coups
pressés son cerveau brûlant.
Dans un mouvement impétueux, il poussa les
-contrevents de la fenêtre pour rafraîchir son
front. Il aperçut Yvon qui se promenait seul à
pas lents, dans une profonde allée du parc.
En une minute, il arracha l'épée du Vendéen
qu'il avait remarquée suspendue auprès de son
lit, la mit sous son manteau, franchit l'escalier,
traversa le parc et fut prés d'Yvon.
L'allée où celui-ci se trouvait était recouver-
te par l'épaisseur des branchages, quoique en-
core dépouillée de feuilles ; le soleil eflleurait
de légers rayons la tige épineuse des arbres ,
sans descendre dans ia profondeur de Tarcadc,
qui s'étendait sombre, humide, terminée par un
cintre, sous lequel s'élevait un large socle, sup-
portant une ancienne statue de chevalier, rom-
pue et noircie de mousse.
Arrivé au fond de cette allée, et non loin de
Tendroit où était la statue , le fils du colonel
Borelly rejoignit le Vendéen. II l'aborda les yeux
enflammés, le visage couvert d'une pâleur mor-
telle, et disant d'une voix impétueuse :
— Voulez-vous bien me dire comment ce
portefeuille que voici était en votre possession?
Yvon fit un mouvement de surprise pénible
en voyant que le jeune homme s'était rendu
maître d'un secret important; mais il se remit
bientôt, et dit froidement :
— Je ne peux répondre à cela.
— Cependant ce portefeuille ne vous appar-
tient pas et je Tai repris...
— Dans ma chambre, je le vois bien.
— Et vous n'avez rien à dire?
— Non, rien.
— Eh bien! je répondrai moi. Ce portcrcuille
a été saisi sur mon père après sa mort... Mon
père a succombé sous les coups d'un traître...
Georges s'arrêta ; Yvon se tut.
— Et c'est vous qui l'avez assassiné! s*écria
Georges.
— Non ; vous vous trompez , dit Yvon dans
un mouvement de brusque franchise.
— Oh ! n'espérez pas m'en imposer par de
vaines dénégations , par de lâches mensonges.
Le colonel Borelly a été tué pendant les troubles
de 05, dans le vallon du Real où vous combat-
tiez parmi les insurgés. Et ce portefeuille trouré
dans votre chambre dit le reste !
Yvon gardait un impassible silence.
— Quelle autre preuve du crime voulez-vous
que j'attende? dit Georges avec plus de violon-
ce. Après avoir assassiné le colonel Borelly, vous
l'avez dépouillé.
L'officier vendéen fit un geste de répulsion
profonde. Georges continua :
— Et il y avait là une lettre si précieuse,
le dernier adieu d^un père! qui m'*a été sous-
traite pendant dix ans!
— J'atteste le ciel, monsieur, dit Yvon, que
c'est pour cette lettre même , pour vous la re-
mettre un jour, que j'ai gardé le portefeuille.
Mais, pendant longtemps , je ne savais rien de
^/?W
DELPHINE. 23S
TOUS, n'
DELPïflNE.
235
vous, ni du lieu que tous habitiez, et, depuis
que je vous connais, j'ai eu des raisons sacrées
pour différer cette restitution, et attendre qu'elle
pût se faire sans danger.
— Attendre que je fusse loin de yous et qu'il
n'y eût plus de danger d'éveiller mes soup-
fons... ♦
— C'est possible.
— Vous ne niez donc plus maintenant?
— Non. Dans le premier moment, une parole
irréfléchie m'est échappée , mais à présent ac-
cusez-moi...
— De trahison, de meurtre?
— Si vous le voulez, je ne nierai plus rien.
—Mais vous vous taisez; quand le crime est
fiévoiJé, vous refusez encore d'avouer, pour me
laisser des doutes et retenir mon bras.
— Donnez à mes paroles le sens que vous
voudrez.
La fureur de Georges n'avait plus de bornes.
Ils étaient seuls au fond de cette allée impéné-
trable aux regards. Le jeune homme porta la
main sous son manteau «
— C'est assez , dit-il d'une voix sourde. Je
ne suis pas un assassin moi... c'est un combat
à mort entre nous qu'il me faut. Heureusement
TOUS avez porté l'épée , et ce combat est possi-
ble...
n jeta l'épée d'Yvon devant lui.
— Prenez, ajouta-t-il, et allez me chercher
une arme. Je vous attends à cette place même.
Allez!
— Je ne me battrai pas, dit Yvon d'une voix
ferme et austère.
— Contre moi ?
— Ni contre personne.
— Misérable !
— Vos injures sont inutiles.
—Elles servent du moins à répandre sur vous
la honte que vous méritez, quand, après avoir
égorgé dans Tombre le voyageur qui venait
vous demander asile , vous refusez ensuite un
combat loyal aTCc son fils.
— Si je me faisais tuer, quel ami, quel sou-
tien rester? H-il en ce monde à mademoiselle de
Kcrgoël.
— Ah ! c'est pour elle !
— Du jour où ma vie a pu lui être consacrée,
j ai dû jurer de ne l'exposer jamais. Je dois
rester prés de celle dont la sûreté m'a été confiée.
C'est un poste sacré, d'oii je ne veux pas qu'un
coup d'épce me fasse descendre.
— C'est un prétexte, dit Georges avec l'obsti-
nation de la colère, un prétexte pour cacher une
peur ignoble.
— Peur ici, dans ce parc ! peur de vous ! dit
Yvon, en haussant les épaules. Regardez donc
les cicatrices que je porte au front : elles vous
montreront que je n'ai pas eu peur devant les
armées de la République.
— Alors , vous voulez vivre pour accomplir
quelque nouveau crime.
— Pensez, dites tout ce qu'il vous plaira...
Vous m'avez accusé d'assassinat, moi !.. un sol-
dat!., et je n'ai pas levé le fer sur vous. Vous
voyez bien que je ne me battrai pas.
— Il le faut , dit Georges , avec un cri de
rage.
— Non.
— Il le faut , répéta Georges , en regardant
l'épée restée sur la terre, car autrement...
— Eh bien?
— Il se passerait ici... une chose horrible.
— Silence! qu'on ne vous entende pas!
— Oh ! battez-vous. Après avoir tué le père,
ne faites pas du fils un assassin.
— Ce sérail impossible.
— Ici même , si vous ne vous défendez pas,
je vous plonge cette lame dans le cœur.
Il ramassa répcc et la serra convulsivement
dans sa main.
— Vous êtes insensé, répondit Yvon avec dé-
dain.
Georges, transporté de fureur et anime en ce
moment d'une force surhumaine , d'une main
saisit Yvon, le jette contre le socle de la statue,
l'y tient à demi renversé, de l'autre lève Tcpée
sur sa poitrine...
Mais à l'instant Delphine , éperdue, s'élance
devant lui et s'écrie :
— Un meurtre!.. Toi, Georges? (I)
— Non, je veux venger mon père.
•^Ton père! dit-elle de l'accent d'une rêvé*
lation suprême; ton père, c'est moi qui l'ai tué.
Georges, pâle comme un mort, laisse tomber
son arme et se retire pas à pas eu arrière.
Pourtant l'horrible vérité qui se dévoile n'a
pas encore pénétré en lui.
(1) Voir U gravure lar acier.
230
DELPUINE.
— Vous! dit-il avec un accent dont rien ne
peut rendre la stupeur égarée, vous une fem-
me... en ce tcmps-ià une enfant...
— Moi , reprend-elle les yeux fixes « la voix
solennelle ; cette vallée du Real où tu m^as ren-
contrée, où tu m'as aimée, est le lieu où il est
tombé mort. Et le coup (atal , c'est ma main
qui Ta tiré.
Georges, toujours regardant Delphine , tou-
jours reculant lentement, est allé tomber sur un
banc de pierre.
Un silence morne, terrible, a succédé à TaTca
de Delphine, jeté dans un mouvement d'épou-
vante. Les domestiques de la maison , attirés
par le son des voix élevées qui se sont fait en-
tendre un instant auparavant, arrivent bientôt
auprès de leur maîtresse : mais en voyant Geor-
ges si pâle et si défait, immobile sur ce banc,
mademoiselle de Kergoël et Yvon debout, sans
mouvement devant lui, ils s'arrêtent aussi, stu-
péfaits et silencieux.
Georges tenait la tète penchée sur sa poitri-
ne , mais la fixité de son regard attaché sur la
terre , la teinte morbide de son visage, la dé-
composition extraordinaire de ses traits, mon-
traient qu'un sourd ravage s'opérait en lui dans
l'excès du désespoir.
Delphine attendait, palpitante, quelle dcoision
sortirait de ses lèvres, après le secret foudroyant
qu'il venait d'apprendre. Elle avait cessé de res-
pirer, dans l'angoisse qui la dévorait.
Enfin, après quelques moments de cette at-
tente insupportable, elle s'agenouilla devant
Georges , prit sa main pendante à ses côtés, et
laissa tomber sur cette main sa tète éplorée.
Le môme silence durait toujours; l'anxiété
de Delphine avait passé dans l'âme de ceux
qui l'entouraient ; Yvon ressentait toutes les
douleurs de la jeune femme ; et ceux même
qui en ignoraient la cause restaient immobiles
et tremblants près décile.
Par instants Georges tressaillait, des frémis*
semcnts nerveux parcouraient son corps , et il
entr'ouvrait les lèvres.
Enfin , il dit d'une voix brève , saccadée , et
qui paraissait étrangère à son organe ordi-
naire :
— Gusmand... mon bon cheval... lève-toi,
viens... Mort! tu es mort... moi aussi... Mais,
viens, viens, partons d'ici!
Autour de lui, tout le monde tressaillit, sans
rien comprendre encore à ces paroles.
U regarda dans l'espace d'un air égaré, et dit
encore :
— Entrons dans ce pays désert... cherchons
le chemin... Delphine!., je croyais l'avoir re-
trouvée.... mais non, c'était quelque chose
d'horrible... Allons plus loin... plus loin!..
Alors il se leva et se mit à marcher dans le
parc à pas lents.
Delphine le suivit instinctivement, se tenant
sans bruit à ses côtés.
Les témoins de cette scène , retenus par le
respect n'osèrent se joindre à eux, mais chacon
les accompagna du regard avec une émotion
muette et attentive.
On vit Georges sortir de l'enceinte du parc,
Delphine le suivit. Georges prit le chemin es*
carpe du coteau , et Delphine le suivit encore.
Ils montèrent quelque temps. On ne vit pios
que le léger mouvement des branches sur leur
passage, et une robe blanche dans la verdure.
Ensuite ils disparurent tous deux dans les sen-
tiers des montagnes.
YL — LE VOYAGE SILENCIEUX.
Les premières chaleurs du prènterops com-
mençaient â fondre la neige sur la montagne
qui dominait Montrol. Au pied des gigantes-
ques sapins, des roches aiguës, se découvraient
de longues zones de verdure, argentées par les
glaces qui , en se dilatant , allaient en nappes
ondoyantes rejoindre le cours de la Dore. Au-
tour des blocs de granit , des colonnes de ba-
salte, immuables et étemelles, des flots de jeune
feuillée se dégageaient partout des frimas , et
naissaient pour un des étés ardents et rapides
de cette contrée.
Des sentiers frayés par les pâtres et serpen-
tant à travers les hauteurs, indiquaient les ra-
res endroits de ces parages où on pouvait poser
le pied, entre les ravins et les pics de rochers.
C'était dans un de ces chemins étroits que
Georges s'était engagé.
Il allait devant lui , d'un pas machinal , les
yeux ternes et sans regard. Delphine le suivait
étonnée , tremblante , contemplant avec cilroi
l'aspect étrange qu'avait pris son désespoir;
elle se tenait à quelques pas en anière, frayant
avec peine le rude sentier, dont les pierres rou*
DELPHINE.
237
lantcs et les ronces entraTaîent ses pieds, et te-
nant toujours ses regards attachés sur Georges.
Usavançaient ainsi tous deux, sans qu'on pût
saToir ce qu'il adviendrait de ceiUî marche in-
wDsee*
Georges gardait un profond silence, mais on
pouTait juger à son aspect du trouble de ses
idées. Il avançait d'une marche lente et conti-
nue, ne regardant ni les objets qui devaient le
plas naturellement frapper ses yeux, ni les gouf-
fres ouverts auprès de lui, pour en détourner
tes pas. Cependant il paraissait, à un air de ré-
fleiion empreint au milieu de l'altération de ses
traits, qu'en avançant ainsi il croyait se diriger
vers un but existant dans son imagination , et
qu'il regardait en lui-même bien plus qu'il ne
le cherchait au dehors.
Toute l'âme de Delphine était attachée à ses
pas; elle le suivait partout où le conduisait sa
fantaisie errante , observant tous ses mouve-
ments, se tenant autant que possible loin de ses
regards; mais lorsqu'il approchait d'un endroit
difficile, prenant elle -même le bord glissant du
précipice, afin de se mettre entre lui et le dan-
ger.
Encore étourdie du coup qui venait delà
fispper, elle n'en prévoyait pas toute l'étendue;
elle souffrait seulement de voir Georges dans
ce pays désert, loin des secours qu'on aurait
peut4tre pu donner à son état extraordinaire.
Après ce qui s'était passé, après l'épouvantable
aveu qui venait de tomber entre eux pour les
(éparer avec tant de douleur, elle tremblait de
se montrer à Georges, de lui parler ; elle atten-
dait qu'il s'arrêtât par l'excès de la fatigue pour
essayer de le ramener à Montrol. Elle espérait
que dans l'égarement d^esprit où il paraissait
plongé, oubliant tout le reste, il reconnaîtrait
seulement sa voix, et se laisserait guider par
elle... De toute la passion idolâtre que Georges
lai avait naguère prodiguée, elle n'attendait
plus quo ce faible et instinctif souvenir de son
^c, dont elle voulait se servir pour le sauver.
Cependant, au bout de quelque temps, comme
ectte course semblait devenir interminable ,
elle essaya de se mettre devant les pas de
Georges , et de lui adresser quelques paroles
d'amour et de prière. Mais il ne parut ni la voir,
Di rentcmlre; fl le détourna d'elle, comme des
roches blanches qui gênaient parfois son pas-
sage, et continua sa route.
Ils avançaient toujours ; l'espace s'agrandis-
sait derrière eux ; on n'apercevait plus, du point
où ils étaient arrivés, Montrol ni ses tours ; les
chemins devenaient de plus en plus déserts, et
allaient s'enfonçant dans les gorges tortueuses
des montagnes.
Georges, loin de s'arrêter, parut soudain im-
patient de ne pas découvrir le but imaginaire
qu'il poursuivait, et il précipita davantage ses
pas.
U ne paraissait sentir ni la fatigue, ni les as-
pérités du chemin ; une fièvre subite, allumée
dans son sang, surexcitait ses forces, et il sem-
blait poussé en avant par une impulsion irrésisr
tible ; quand le sentier manquait devant lui, il
s'engageait à travers champs , et allait d'une
marche toujours plus rapide. Delphine était
soutenue, eue, par les forces de l'amour, et
elle ne sentait pas non plus les ronces qui dé-
chiraient ses pieds à chaque pas.
Ils parcouraient alors tons deux un sentier
à mi-côte, qui avait à sa droite une pente ra-
pide, au pied de laquelle on découvrait, entre
des masses d*arbres et des monticules , le clo-
cher de la petite ville de Vallore, et, à sa droite,
la cime conique où se voient, auprès d'un an-
cien cratère, des ruines de douze cents ans, qui
ont appartenu au château-fort de Thierry, roi
de Metz.
Delphine désirait et craignait en même temps
de voir Georges se diriger du côté de Vallore.
Là, elle pourrait trouver un abri, des secours;
mais, dans sa timidité extrême, elle frémissait
d'arriver ainsi dans une ville étrangère, à pied,
légèrement vêtue de blanc , tête nue , et seule
avec ce jeune homme, pâle, défait, frappé d'é-
garemenf, et auquel elle ne pouvait donner les
noms de mari ni de frère.
Elle n'eut pas longtemps à rester dans cette
alternative. Georges, tournant brusquement,
marcha du côté du cratère, dans des parages
entièrement couverts de rochers, débroussailles,
et déchirée de longs ravins.
La nuit approchait.
Une teinte sombre voilait déjà la surface de
la terre; le miroir des lacs épars dans la cam-
pagne n'offrait plus qu'une sombre transpa*
S39
DELPHINE.
rcnce; le vent du soir agitait les branchages ,
et on pouvait croire à chaque instant leur bruis-
sement causé par les bètes fauves ou les ser-
pents passant dans les ajifractuosités des ro-
chers. Le jour» seul gardien de ce payssauvage»
en s*éloignant, le laissait liyré à toutes les in-
fluences malfaisantes. -^
Delphine commençait à frémir de sa situa-
tion. Là, elle apercevait des précipices sans
fond dont la nuitvoilait les bords; ici, des bois
dont les profondeurs ténébreuses ne pouvaient
présenter au voyageur que le froid , la faim ,
sur une terre humide et semée de reptiles.
Elle tremblait pour Georges, pour cet être ado-
ré, qu'elle voyait ainsi perdu loin du monde ,
dans les endroits les plus dangereui, et ne sa-
chant plus veiller sur lui-même. Un seul mot
de Georges, un seul éclair de raison eut conso-
lé la jeune femme jusqu'au fond de Tàme ; en
le voyant capable de se diriger, de se soustraire
au danger , elle se serait crue sauvée elle-mê-
me... Mais rien ne se montrait en lui, que la
pensée fixe et désespérante d'avancer sans
cesse.
Ce silence implacable était plus triste pour
Delphine que la nuit, la solitude, les bois som-
bres et Tabime... Georges était là, et elle ne
pouvait en attendre ni une parole, ni un re-
gard ! Ce n'était plus que le fantôme de luî-
mème, fantôme portant avec lui l'effroi, le dé-
sespoir , mais toujours aussi précieux , aussi
cher à Tàme idolâtre de Delphine.
Brisée de fatigue, de douleur, la jeune femme
s'appuya contre un tronc d'arbre , croyant ex-
pirer en cet endroit
En ce moment, elle entendit sonner l'ange-
lus. Apporté par le vent du soir, le son lent et
recueilli venait doucement vibrer dans le feuil-
lage.
Delphine se leva vivement, le regard ranimé,
le cœur battant d'espérance. L'approche d'une
habitation hospitalière, annoncée par cette voie
bénie, ranimait entièrement son courage.
Heureusement Georges, au milieu de son
horrible trouble d'esprit, reconnut cet avertis-
sement, et la nature le faisant aspirer enfln à un
lieu de repos, il se dirigea par instinct du côté
d'où venait le son de cloche.
En effet , au détour d'un massif de chônes ,
une lumière parut sur la côte sombre , et les
deux pauvres égarés arrivèrent dans un petit
hameau, caché dans le pli de la montagne.
Georges se laissa tomber sur un banc à la
porte d'une cabane. Delphine entra dansPiaté-
rieur et demanda à un vieillard et à sa femme,
qui s'y trouvaient seuls, la permission de passer
la nuit sous leur toit.
Ces deux paysans, gens simples etignoiaots
du monde au dernier point, reçurent U jeuoc
dame comme elle pouvait le désirer, c'est-à-
dire sans s'étonner de sa présence ni de Taspect
morne et égaré de son compagnon de voyage.
Delphine approcha des lèvres de Georges
une Jatte de lait, qu'il but avidement Ensuite
elle s'occupa de préparer elle-même la coocbc
où il pourrait reposer ; elle apporta dansses bras
une quantité de gerbes Iraichement coupées, et
arrangea la paille sèche sur la terre de la car
bane... Cette jeune femme , la veille encore
d'une organisation si frêle, d'une santé défail-
lante, ne sentait plus rien de cette faiblesse, d<
ces souffrances physiques, et avait trouTé tout
à coup des forces inconnues pour le rude voilage
dans lequel son destin l'avait jetée.
Elle regardait avec une tendresse de mère
Georges étendu sur sa couche rustique.
Pour la première fois depuis son départ, il
enlr'ouvrit les lèvres. Promenant les veux au-
tour de lui d'un air d'étonnemcnt , il mur-
mura :
— On a dit qu'elle était au château de Mon-
trol... Le château de Montrol... je ne le trouve
pas... Delphine!... Delphine! je ne peux pas
arriver jusqu'à elle !...
La jeune femme reconnut que c'était tou-
jours à elle qu'il songeait dans son aberration;
il cherchait encore sa demeure , revenant à 1*
dernière impression forte qui l'avait frappé avant
la crise funeste.
Elle passa une nuit affreuse ; la fati^c ci-
cessivc, surtout l'anxiété dévorante, la tcnaioDl
éveillée... L'état de Georges l'épouvantait; ce-
pendant elle n'y voyait encore qu'un accès de
délire ; elle ne voulait pas croire que la raison,
fût altérée en lui pour jamais; elle n'osait pas
prononcer en elle-même ce mot horrible de fo-
lie... Et pourtant elle tressaillait à toute mi-
nute, comme à l'approche d'un grand malheur.
Avant le jour, le vieux paysan et sa femme sor-
DELPHINE.
1^39
tirent de la maison pour aller à leurs travaux
accoutumés.
Avant le jour aussi , Delphine était agenouillée
au chevet de Georges encore endormi. Ce mo-
ment du réveil lui semblait devoir décider de
rétat de Georges. Après le long repos de la nuit
la pensée , un moment égarée , devait repren-
dre sa voie habituelle ; si die se montrait encore
vacillante et troublée, c'est que l'esprit était
réellement atteint d'un mal terrible.
Delphine était donc prosternée sur les gerbes
de paille, les mains jointes, et épiant avec
aniicté les premiers signes d'existence que
Georges donnerait en rouvrant les yeux.
Le crépuscule pénétrait bien lentement dans
la cabane ; les brins de chaume qui descen-
daient du toit devant l'étroite lucarne interrom-
paient sa lumière naissante, qui se répandait
terne et pâle sur les objets de ce misérable in-
térieur, fy
La jeune femme attendait toujours, agenouil-
lée et palpitante, priant Dieu ou regardant les
traits de Georges avec une fixité pénétrante,
<ini s'efforçait d'arriver jusqu'à son àrae.
Enfin, Georges sortit d'un pénible sommeil,
. il ouvrit lentement la paupière ; son œil froid et
triste se tourna vers Delphine, et nulle étincelle
ne vint l'animer... Une souleva pas satètelan-
guissamment appuyée sur son bras... nul mou-
vement subit, impétueux, ne fit battre sa poi-
trine...
n ne reconnaissait pas Delphine.
Elle laissa échapper un cri déchirant, cacha
envisage dans ses mains, et se jeta anéantie
sorîa couche de paille... Georges était fou...
Elle se raidit cependant contre cette aflrcusc
pensée; elle voulut la repousser encore... Vingt
fois elle appela Georges d'un accent désespéré.,
elle baigna ses mains de larmes...
Rien ne lui répondit... rien ne pouvait plus
pénétrer dans cette âme voilée de sombres
wwges... oo perdue pour toujours.
La journée qui suivit fut la plus aflreuse de
toutes celles qu'une destinée étrange avait déjà
nwrquées pour Delphine... Elle voyait , perdu
par sa faste, l'homme qu'elle aimait !.. et le fils
du colonel Borelly!
Les deux voyageurs restèrent dans la maison
des paysans.
DelpÂiine demeura accablée à la place où elle
se trouvait; Georges, après avoir pris machina-
lement les aliments qu'on lui préparait, alla se
placer sur le seuil de la chaumière, morne, si-
lencieux comme la veille, pressant parfois son
front de sa main comme pour rappeler ses idées,
puis secouant la tète et retombant dans une
muette inertie.
Cependant vers le soir, mademoiselle de Ker-
gocl songea à la situation cruelle et dangereuse
où elle se trouvait ; elle écrivit à Yvon de venir
la rejoindre, lui indiquant Pendroit où elle s'é-
tait arrêtée ; et elle envoya un enfant du hameau
porter sa lettre à Montrol.
Le lendemain, elle attendait avec impatience
l'arrivée d'Yvon ; elle sentait que la vue de ce
fidèle ami lui apporterait quelque soulagement.,
ses soins pourraient peut-être aussi être utiles
à Georges... Elle calculait le temps nécessaire
à sa route, et marquait déjà l'heure à laquelle
il pourrait arriver.
A cet instant, elle remarqua que Georges^,
toujours debout à la porte de la chaumière,
prenait une physionomie plus égarée, et regar-
dait l'espace avec une sorte d'impatience fé-
brile... En même temps, le malheureux insen-
sé se mit en marche , et s'éloigna rapidement
du hameau.
Delphine jugea bien qu'il allait reprendre
son étrange pérégrination. Faisant le sacrifiée
de sa dernière espérance , elle s'attacha à ses
pas; et tous deux s'enfoncèrent de nouveau
dans la campagne déserte.
Ayant heureusement quelques pièces d'orsur
elle mademoiselle de Kergoêl avait pu , avant
de partir, payer ses hôtes et acheter pour elle,
une cape de paysanne, dans laquelle elle se sen-
tait moins intimidée en parcourant ainsi, à pied,
des pays inconnus.
Georges trouvait des forces extraordinaires
dans cette ardeur intense que le délire allume
dans les veines. Delphine était soutenue par
un dévoûment infini, par la volonté de suivre
le malheureux partout où le conduiraient les
errements incommensurables de la folie... et
dans le sein de la mort, s'il devait la trouver
dans quelque abtme.
A mesure qu'ils avançaient tous deux dans
le défilé des montagnes, où les couches de ter^
res nouvelles n'ont pas encore effacé le boulc-
yersement des secousses volcaniques, le chc-
uo
DELPHINE.
min devenait plus inextricable ci la contrée
plus sauvage.
C'était un étrange voyage que celui où la
démence marchait en avant, dirigeait le che-
min, entraînant à sa suite Tètre doué de raison,
mais trop faille, trop aimant pour faire autre
chose qu*obéir et se sacrifier.
11 y avait aussi une certaine harmonie entre
les voyageurs qui fournissaient cette route et
ie sol inculte, tourmenté, bizarre où elle s'ac-
complissait : il semblait qu'en ce moment le
trouble de Tesprit humain vint se réunir, s'al-
lier à celui de la nature.
Georges, vers le milieu du jour, gagna une
hauteur escarpée, dépouillée d'ombrages et sur-
montée de trois grandes roches grises.
Le pauvre insensé et la jeune femme étaient
arrives, sans le savoir, dans un endroit qui
devait être bien mémorable pour eux.
Le soleil était devenu brûlant sur les hau-
teurs.
Dans ces parages, le sol pierreux jetait des
icflcts d'une chaleur sèche et cuisante ; quel*
4iie8 touffes de genêts s'élevaient seulement de
*loin en loin dans l'étendue de la lande ; des
jouchcs tortueuses, de longs jets de ronces
semblaient des serpens épars sur ces rocailles;
4)0 ne voyait les bois et les hameaux que dans
un enfoncement d'un lointain immense, où,
▼oilés des vapeurs de la terre, ils semblaient
4e8 lieux inabordables.
Le ciel était ardent, des éclairs le sillonnaient
à l'horizon ; des aigles, échappés des rochers
AU bruit des pas qui venaient traverser la soli-
tude, montaient dans l'air en tournoyant, et
décrivaient, sur le fond embrasé de l'atmos-
phère, un cercle noir qui planait au dessus des
voyageurs et suivait sans cesse leurs pas.
Les oiseaux et les plus faibles des animaux
Kiuvages, cachés dans les buissons, jetaient
des cris plaintifs sous le passage de l'oiseau de
proie ; les touffes des hautes herbes, semées çà
et là, pliaient sous une précoce chaleur ; il y
avait comme une plainte, un soupir de détres-
sc courant dans tout l'espace.
Delphine voyait le front de Georges se cou-
vrir de sueur et ses lèvres se dessécher sous
son haleine brûlante. Dans cette campagne
agreste, ce n'était pas même la saison où elle
eût pu cueillir pour lui quelques fruits sauva-
ges. Et elle ne pouvait rien espérer, rien at-
tendre!., la surface sablonneuse se déroulait
devant elle sans offrir au loin ni ombre, ni
courant d'eau, ni habitation où on pût trouver
à se désaltérer.
— 0 Georges ! disait-elle accablée, mourante,
tu nous a perdus tous deux... Mais toi que je
chéris toujours, que ta volonté soit faite dans
le délire comme dans la raison... Tu nous mè-
nes à la mort... et tu fais bien, c'est là seule-
ment que nous pouvons être unis !
Les trois énormes roches qui terminaient ce
site sauvage apparaissaient de loin, en déta-
chant daus la lumière dorée leurs pics aigus.
Immédiatement au dessous, était un groupe
de hêtres fourré de broussailles et, à côté, une
place ronde, creuse et voilée de l'endroit où se
trouvaient les voyageurs par des roseaux et
des iris de toute hauteur.
Le vent ayant Cût plier les grandes herbes,
Georges vit des cercles argentés courir sur la
surface qui se découvrit, et il monta précipi-
tamment vers ce point.
C'était bien une source dont l'eau vire, lim-
pide, azurée, descendait d'entre les roches,
s'élargissait à leur pied en bassin entouré dé-
paisse verdure, et allait de là se perdre sous
des couches de laves.
Georges s'était baissé devant la source; il
allait y tremper ses mains pour les reporter
pleines d'eau à ses lèvres...
Mais soudain il sortit de derrière les bran-
ches d'arbres une femme vêtue de noir, à la
taille haute, décharnée, à la figure dure, étroitf,
d'une sombre pâleur, semblable pour la teinte
et la sécheresse aux rochers desquels elle
venait de se détacher.
Elle se plaça devant Georges, étendit les bras
entre lui et la source où il allait boire, en di-
sant d'une voix creuse :
— Ne touchez pas à cette eau la mort
est là !
Georges, tout insensé qu'il était, recula de-
vant cette apparition pénible.
Delphine, qui était accourue prèsde1uiiH)ur
le voir apaiser enfin sa soif ardente, l'entoura
de ses bras comme pour le garantir contre cet
être bizarre, objet de répulsion, et les deux
jeunes gens s'éloignèrent à grands pas, en
kMmacl plusicun fois h tète vers U fontaine
où jbi n'aperçurent {dus rien.
liais, depuis cet instant, Delphine tomba
dam nn morne désespoir. Elle n'araît plus la
(bree d'examiner tes Ueùi dans lesquels Gcor-
gM s'engageait alors, et elle marchait areu-
gtément, comme lui , sans regarder autour d'elle,
«ns chercher ni espérer ancnn secours... Le
tiesoin dévorant de la soif qu'elle toyaitépron-
icr à Georges lui faisait un mal aflVeux ; cette
goulle d'eau qui avait été refusée au malhcu-
reni était, à ses jcui, eommc la vie entière
^oi se retirait de lui... Elle le regardait avec
anephic déchirante, et plcvrait amèrement...
A chaque instant, le pauvre égaré devenait
pins faible, plus pâle, et marchait plus péni-
Uement, en tenant sa tète conrbée vers la
route ardente du soleil 1 et Delphine, en le
suivant sur cette route de douleur, Taiblissait,
Se brisait avec lui... Chaque pas était près
'l'emporter le dernier soufDe de sa vie.
Vne crois de pierre rustique, élevée sur le
l«r>l de la route, et devant un immense préci-
pite, se montra i ses ycui. Désolée, éperdue,
die le jeta au pied de cette crois et l'entoura
T. II.
de SCS bras ; puis elle demeura Ib, entre le eM
qu'elle implorait et l'ablmc ouvert & coté d'elle.
VU. — LES RUIKES.
Les symboles religieux épars de loin en loin
dans la nature devaient être pour Delphine de
hvorables auspices. De même que, l'avaot- '
veille au soir, le son de l'angélus lui avait ré-
vélé un abri hospitalier, ce fut ainsi au pied
de cette croix du chemin qu'elle retrouva un
secours inattendu.
Comme elle demeurait anéantie et mourante
à la base de cette colonne rustique, elle dé-
couvrit, au fond d'un chemin creui, deui ou
trois personnes qui avançaient de son cdté,
et elle reconnut bientôt Yvon et Eliennetlc.
Son billet était arrivé dans la nuit préc^'
dente au château de Montrai ; ses gens, par^
tant à l'instant même pour venir la rejoindre,
et prenant un chemin plus direct que ceux
dans lesquels elle s'était égarée avec Georges,
passaient heureusement dans ces parages en se
rendant au hameau qu'elle avait indiqué.
Delphine pressa les mains d'Yvon cl se jeta
au cou d'Eticnnettc. C'était déjà un iroincuie
IS
S42
DELPHINE.
soulagement pour elle de ne plus se trouter |
seule dans son malheur et sa bizarre situation.
Aussitôt elle examina TeiTet que produirait
sur Georges la vue d'Yvon , après la terrible
seènc du parc... Mais Georges regarda le ven-
déen sans le reconnaître : la haine pas plus que
Tamour, ne vibrait dans son àme.
M"" de Kergoêl demanda le moyen de re-
tourner au plus tôt à Montrol.
— A Montrol... c'est impossible! répondit
Yvon. Ni voiture, ni chevaux de selle ne peu-
vent traverser ces chemins... et pour les par-
courir une seconde fois à pied, vous y laisseriez
la vie.
— Mon Dieu ! s^écria Delphine, avec une sorte
de terreur, quand j*ai été jetée dans ces tristes
campagnes, d'une manière si étrange , suis-je
donc condamnée à y rester encore!.. Mais, a-
jouta-l-elle en montrant Georges, il lui faut des
soins, un asile...
— 11 faut, avant toute chose , que vous pre-
niez un peu de repos, mademoiselle, dit Yvon,
et dans ce pays...
— Oh ! cela est très facile, Interrompit vive-
ment Etiennette: ma mère demeure aune de-
mi-lieuc d*ici environ , et si mademoiselle le
permet, je vais la conduire chex elle.
— Mais son habitation est sans doute bien
petite pour nous recevoir tous?
— Non, c*cstun bien grand bâtiment, au
contraire... On y trouvera d'abord un abri
contre la chaleur... le reste viendra à la grûte
de Dieu.
— Eh bien ! allons , mon enfant , répondit
mademoiselle de Kergoêl, je m'abandonne à toi.
— On vit alors Toby, qui s^était tenu en ar-
rière par discrétion , et montrait timidement
son visage.
— Ah ! ce brave garçon est venu aussi, dit
joademoiselle de Kergoêl.
— M. Yvon lui avait ordonné de rester pour
garder la maison , répondit Etiennette ; mais,
comme il faisait nuit quand nous sommes par-
tis, il a pris ses sabots à ses mains, et il est ve-
au à pas de loup derrière nous. '
— Je voulais offrir mes services à mademoi-
selle, qui était dans la peine, dit Toby, et puis
aussi accompagner mademoiselle Etiennette
dans un voyage dangereux.
— Est-ce que je n'étais pas là ? dit Yvon.
— Du tout, c'était à moi à la suivre, à m'ex-
poser pour elle dans ces chemins d'enfer...
aussi j'espère qu'à présent elle ne doutera plas
de mon dévoûment, et que...
— C'est bon, interrompit Etiennette. Do cou-
rage, mademoiselle, ajouta-tr-elle en s'adres-
sant à sa maitresse, nous n'avons pas pour uoe
demi-heure de marche.
— Delphine et ses dévoués sBrritenrs se re-
mirent en route. Georges marchait à quelques
pas, la tète basse et les bras croisés sur la poi-
trine.
Etiennette, qui conduisait Tescorte, remonta
vers le sommet des trois roches, mais par le
côté de la montagne opposé à celui que Del-
phine avait parcouru. D'abord de longs herba-
ges bordés de noyers rendirent la route moins
brûlante; mais à une certaine hauteur, Is
terre verdoyante cessa tout à coup, pour faire
place à un sol dévasté, où le roc se montrait
à nu.
Les voyageurs épuisèrent leurs dernières
forces à le franchir. Vers la fin de ce pénible
trajet, mademoiselle de Kergoêl remarqua sons
l'ombre d'un massif de sapins, qui s'élevait «■
sommet de la côte, un bâtiment ruiné, de ca-
ractère religieux et gothique, dont une partie
gardait encore la structure bien reconnaissable
d'une chapelle. Elle observait ces débris de mo-
numens avec le peu de liberté d'esprit que lui
laissaient encore de profondes préoccupations,
lorsqu'elle vit avec ctonnement la jeune fiQe
qui la conduisait se diriger de co côté ets'arrè*
ter à l'entrée de ces ruines.
C'était là que demeurait la mère d'Elicn*
nette.
La porte n'était fermée qu'au loquet; la jeu-
ne fille eafra,et s'empressa d'installer ses hôtes
dans la masure, où personne ne se montrait,
et qui paraissait même, par le dénùment des
objets les plus nécessaires à l'usage de la vie»
être entièrement inhabitée.
— Mettant aussitôt un grand panier entre
les mains de Tô'oy, Etiennette l'envoya cher-
cher des provisions dans un village, dont die
lui indiqua le chemin.
C'était, en effet, le bâtiment abandonné d'an
ancien couvent dans lequel les voyageurs ve-
naient d'entrer. Des croix incrustées de toute
part dans le stuc des murailles» devaient leur
DELPHINE.
243
conserver leur caractère religieux tant qu'il en
resterait une pierre debout. L*étage supérieur,
à demi écroulé, n'était plus couvert mainte-
nant que par les branches horizontales des sa-
pins. La chapelle seule, abritée du vent du sud*
ouest, le plus destructeur de ces contrées, par
le sommet des roches voisines, avait gardé sa
toiture aiguë et son simple frontispice.
Mais on uc savait rien des religieux qui é-
taicnt venus autrefois poser leur sandale sur
ce pic sauvage. C'était sans doute le trop-plein
d'un important monastère qui avait été jeté en
essaim dans cette solitude. Plus tard, une ava-
lanche avait passé là, déracinant le sol jusqu'au
roc, emportant la terre fertile avec le bâti-
ment, et peut-être les religieux avec les brins
d'herbe ; mais ces campagnes sont si désertes
que la tradition même n'y habite pas, et les
pâtres d'alentour ignoraient l'histoire de ces
ruines.
Tels qu'ils étaient, ces décombres, encore
marques du sceau du monastère, donnaient
quelque chose de plus formidable aux traces
éternelles de l'avalanche qui régnait alentour :
on voyait que le fléau, en même temps qu'il
dévastait la terre, avait pu atteindre l'ouvrage
et l'existence des hommes, et même de ceux
que Dieu deTait le mieux protéger.
Mademoiselle de Kergoël était infiniment
surprise que la paysanne, mère d'Etiennette, eût
choisi une telle demeure. Mais enfin tel que le
hasard le leur offrait, les voyageurs furent heu-
reux de trouver un abri contre le soleil de la
route.
Au bout de quelques heures, les frugals co-
mestibles apportés par Toby, et servis sur les
tables encore scellées au mur de l'ancien ré-
fectoire, achevèrent de réparer les forces des
cinq personnes qui avaient fourni une si rude
journée.
Lorsque la nuit commença à tomber, Delphine
s'étonna davantage de la maîtresse du logis,
dans îequcl on s'était établi sans son assenti-
mcit ; et inquiète à ce sujet, sans se rendre bien
compte de ce qui la troublait, elle témoigna à
Etiennette la crainte qu'une si nombreuse com-
pagnie ne fût désasgréable à sa mère, qui par
goût habitait une profonde solitude.
— Hélas! mademoiselle, elle ne s'apercevra
laème pas de votre présence, répondit la jeune
fille. Comme je tous le disais il y a bien peu de
jours, ma mère n'existe plus que pour une seule
chose au monde, et rien de ce qui est étranger à
l'objet habituel de ses pensées ne peut attirer
son attention. Moi-même, la dernière fois que je
suis venue la voir, elle m'a à peine remarquée ,
ne témoignant pas plus de joie à mon arrivée
que de peine à mon départ. Il en sera de même
ce soir, et vous verrez qu'elle fera sa veillée et
sa nuit absolument comme si nous n'étions pas
là...
A peine Etiennette achevait-elle, qu'on distin-
gua des pas lents et appesantis dans le silence
de la campagne ; puis la porte s'ouvrit , et la
Tieille paysanne entra.
A sa vue, Delphine tressaillit et se jeta en ar-
rière par un mouvement plus fort que la vo-
lonté.
Le rideau de sapins avait caché à la jeune
femme, lors de son arrivée, la distance précise
où elle se trouvait des trois grandes roches de la
montagne ; mais elle était, dans l'asile où Etien-
nette Pavait conduite, très près du bassin vers
lequel Georges avait couru pour apaiser sa soif
ardente, et la vieille femme qui entrait, la mai-
tresse de la demeure, était la thste apparition
de la fontaine, Pespèce de fantôme qui avait re-
poussé Georges de cette source où il allait se
désaltérer.
La paysanne, en entrant, ne détourna point
ses regards d'un chapelet qu'elle s'occupait à
rouler entre ses doigts pour le mettre dans sa
poche.
— Ma mère, dit Etiennette , c'est mademoi-
selle de Kergoël, qui m'a prise à son service au
château de Montroî. Comme elle se trouvait près
d'ici et très fatiguée, je l'ai engagée à venir se
reposer chez vous avec les personnes qui l'ac-
compagnaient.
Pour toute réponse, la vieille tomme inclina
la tète en signe d'assentiment; puis, elle tra-
versa lentement la pièce, alla prendre un rouet
qu'elle plaça sous la fenêtre, d'où il tombait en-
core un peu de clarté, et se mit à filer.
Georges, toujours silencieux et immobile de-
puis son arrivée dans la masure , ne regarda
point celle qui venait d'entrer. Delphine, après
le premier moment de surprise, dissimula l'es-
pèce de terreur tiui était en die, et alla repren-
dre la place qu'elle occupait. Elle attendait dV
lu
DELPHINE.
Irc seule avec Etîcnnetle pour lui demander
quelques éclaircisscmcnis au sujet de sa mère,
et juger si elle pouvait ou non rester sous le toit
de son étrange hôtesse ; mais dans ces instants
d'attente , elle demeurait plus troublée et plus
craintive dans l'abri de ces murs , qu'elle ne
l'avait clé au milieu de la solitude des bois.
Vers huit heures du soir , la lune se levait
derrière le massif de sapins; les grands arbres
d*hiver, qui enveloppaient les ruines du cou-
▼cnl, projetaient au loin une masse d'ombre
fortement accusée sur la côte inondée d'une
lueur limpide. Dans cet espace obscur brillait
une seule lumière, venant de la petite lampe de
fer posée sur la table de la masure.
Près de cette lampe, madcmoisc le de Kergoël
et Eticnnettc étaient encore accoullécs sur la ta-
ble où elles avaient pris leur repas; Y von et
toby étaient allés cueillir la bruyère qu^ devait
fcnrir de lit dans les salles voisines. Georges, as-
sis à récart devant une fenêtre ouverte , ooi-
bragcait ses yeux de sa main , et regardait avec
une fixité Infatigable dans retendue. Plongé
dans la méditation inconnue de la folie , il ne
▼oyait peut-être rien des objets déroulés devant
lui , ou ses regards allaient peut-être au-delà
de ce que la nuit limpide et constellée eût of-
fert à d'autres yeux. La vieille paysanne s*étail
endormie en (liant ; son rouet avait cessé de
tourner, sa quenouille était tombée sur un de
ses bras, sa tête inclinait du même côté ; sa fi-
gure osseuse, bronzée, se détachait à peine dans
renfoncement obscur de la fenêtre ; on ne pou-
vait juger si la sombre austérité empreinte sur
ce visage venait de la dureté du cœur ou de ses
propres souffrances.
Ainsi , quoiqu'il y eût deux personnes pré-
sentes , mademoiselle de Kergoël et Eticnnettc
pouvaient s^entretcnir sans être entendues.
— Vous ne m'avez pas dit comment se nom-
mait votre mère, demandait Delphine à la jeune
fille, pour en venir aux informations plus impor-
tantes qu'elle desirait obtenir sur son hôtesse in-
connue.
— - On rappelait autrefois Dominique, répon-
dit Eticnnettc , maintenant les bergers des en-
virons la nomment la femme-ermite.
-* Elle demeure donc toujours seule sur cette
nontngnc?
— Oui, à prier et veiller au bord d'une source
qui est ici près.
— Je le sais, dit vivement Delphine, Je l'ai
aperçue en passant sur cette hauteur; et jcfa-
vouc , ma chère enfant , qu'elle !n'a causé une
bien grande peine. Comme Georges, mourant
de soif, allait boire à la source dont tu parles,
cette femme, d'une apparition sinistre, s'est je-
tée devant lui en murmurant je ne sais qucli
mots eflrayants et...
— Ah! mademoiselle, s'écria Eticnnettc, elle
lui a sauvé la vie!
— Comment! cette eau si pure...
— Est mortelle.
— Mon Dieu?
— Oui, le froid excessif de la source, joint à
SCS qualités malfaisantes, frappe subitement de
mort ceux qui en approchent les lèvres.
— Oh ! je te rends grâce de toute mon âme,
excellente et digne femme ! s'écria Delphine co
se tournant les mains jointes et les yeux baignés
de larmes vers Dominique endormie.
— Par une telle chaleur surtout ! reprît Eticn-
nettc, boire à cette source eût été mortel !
— Et ta mère le savait?
— Hélas! elle a payé assez cher pour rap-
prendre... et doit s'en souvenir!
— Comment?., dis-moi cela, Eticnnettc. Oh!
maintenant, je m*intéresse atout ce qui touche
ta mère.
— Voici, mademoiselle. A cette époque, ma
mère était veuve avec deux enfants. Mon frcrc
venait d'atteindre sa vingt-cinquième anncr, ci
moi j'avais à peine dix ans. Son affection pour
nous était aussi différente que nos Âges, car elle
adorait mon frère, tandis que je lui étais pres-
que étrangère. Cette préférence d'ailleurs est
commune dans nos campagnes , où les mères,
dit-on, sont fières de leurs fils, tandis qu'il ne
parait pas qu'elles tirent jamais orpuftï de leurs
filles... je ne sais pas pourquoi.
— Lorsqu'il existe de ces injustes partialilcs
dans les familles, dit Delphine, Dieu frappe sou-
vent l'enfant préféré.
^ Ce n'est que trop vrai , reprît Elicnnottc.
Mais ne croyez cependant pas, roademoîsollc,
que j'^adrcsse aucun reproche à ma mcrc. Elle
a été si malheureuse, qu'il serait aflreux de me
plaindre d'elle. Enfin voici ce qui arriva; nous
habitions le hameau de Solmont, à quatre lieues
DELPUINE.
W^
d'ici. Mon frère , après avoir été quelques an-
nées marchand forain, se trouvait à la tète d'une
petite somme d*argcnt , et il revenait au pays
pour ne plus 4uitter la mère Dominique , qui
commençait à vieillir. Oh ! qu*elle était heureu-
se en attendant le retour de son fils... Je m*en
souviens comme si c'était hier. Toute la jour-
née elle nettoyait et parait de son mieux notre
petite demeure, puis elle s'arrêtait pour pleurer
de joie. Longtemps avant le jour fixé pour le
retour, elle allait chaque soir se promener du
cûté par lequel devait revenir mon frère ; elle
aimait d'avance le chemin qui allait lui rame-
ner son fils; clic le regardait avec passion. Je
crois qu'elle aurait voulu baiser le sable de cette
route?
Mon frère devait arriver dans la matinée du
20 juillet; ce jour-là, ma mère partit de Sol-
mont à cinq heures du matin, pour aller à la
rencontre de sort fils jusqu'à une lieue... deux
lieues... elle ne savait... jusqu'à ce qu'elle pût
le rejoindre.
Elle arriva ainsi au pied de la côte aride, brû-
lante, que vous connaissez. Il était alors dix
heures; le soleil dardait dans toute sa violence.
En ce moment , elle aperçut quelqu'un sur la
hauteur. Ses yeux étaient trop éblouis par la
lumière miroitante pour qu'elle pût distinguer
celui qui était arrêté là, mais son cœur recon-
nut son fils. Elle monta la route pierreuse, em-
brasée, en courant, comme elle l'eût fait à vingt
ans. A mesure qu'elle appr'>cbait , elle s'assu-
rait davantage que c'était b.->n là son fils ; elle
reconnaissait tous ses traits, et l'embrassait dé-
jà du regard... mais au même instant elle le
'il frémir de tout son corps , et tomber raide
<ar le sable.
Quand elle arriva près de lui, il n'élart plus.
Il tenait encore à la main la gourde dans la-
quelle il venait de boire à la source , et la gla-
ce mortelle de cette eau avait déjà pénétré dans
«8 veines.
— Pauvre mère ! dit Delphine , en tournant
le plus doux regard vers Dominique.
— Je Tavais suivie de loin, poursuivit la
jeune fille, ne pouvant, à dix ans, aller du même
pas qu'elle. Quand j'arrivai sur la hauteur, je
ne trouvai que deux corps étendus auprès du
^lal bassin... La malheureuse mère avait ser-
ré son fils dans ses bras pour le ranimer, et.
ne sentant plus battre son cœur , elle s'était
évanouie.
Le corps de mon frère fut déposé en cet en-
drpit.
Au bout de quelques jours, ma mère revint à
Solmont pour vendre le peu de terre que nous
y possédions; elle m'envoya à Montrol chez
mon parrain Etienne Grosbois, puis on ne la
revit plus.
On fut longtemps au pays sans savoir ce qu'elle
était devenue. Enfin des pâtres la découvrirent
aux pieds de ces grandes roches , où elle 5*ctait
établie.
Cette source, qui avait donné la mort à son
fils, dans l'exaltation de sa douleur était deve-
nue comme un ennemi à ses yeux ; un senti-
ment d'humanité , joint à un certain désir de
vengeance , lui avait inspiré la pensée de veil-
ler toujours au bord de ce bassin , pour sous-
traire d'autres mères au malheur qui l'avait
frappée, et arracher des victimes à l'esprit mal-
faisant, qui selon elle, habitait ces eaux (1).
C'est ainsi qu'elle est toujours demeurée sur
cette montagne , d'où elle descend seulement
tous les deux ou trois mois pour faire des pro-
visions de pain et de légumes au village voisin.
Elle se retire la nuit dans ces ruines, dont pcr.
sonne n'a songé à lui disputer l'abri , et elle
passe toute la journée au bord de la fontaine
pour préserver du danger les voyageurs qui
pourraient en approcher.
— Oh ! qu'elle soit bénie d'y avoir étéaujour-
d'hui 1 s'écria Delphine.
— Elle a déjà sauvé bien des malheureux de
la mort, reprit Etiennette. Le bruit de la pro-
tection exercée par celte femme solitaire s'est
répandu au loin; dans les simples idées des
campagnes, on l'a crue appelée à soulager tou-
tes sortes de malheurs, et on vient souvent la
consulter. 11 paraît que, dans ses tristes médita-
tions, ses idées se sont développées sur tout ce
qui a rapport aux souiïrances du corps et de
l'àme, car elle a souvent donné aux pauvres
habitants de ces montagnes des conseils salu-
(I) C«tt« lource, très eoDone ea Anrergne, m irouv* pré-
eiiémeot lur uoe monugno «ipo«ée au midi cl déponrTM
d'Mo & unt grand* distance ; elle est d'une nature infiniraeot
dengereaic et 11 cit arrifé, ploslrort folf, qve d«s TOja-
gcora attirés par la lliapMUé di coarattt« bordé d*aiM fralek*
f erdurc, ont été trooTés norts dani nette eanpagne aoUU'rc.
2i0
DELPHINE.
laires ou des plantes d'une vertu efficace dans
leurs maux. Enfin, elle est en grande vénération
dans ce pays, sous le nom de la femme-ermltc.
Ainsi , elle ptisse sa vie au bord de la sour-
ce, à rôvcr ou à dire son chapelet, parlant seu-
lement, et le plus brièvement possible, aux per-
sonnes qui viennent la consulter. Le soir, elle
file pour se reposer de cette longue oisiveté, la
seule chose qui lui ait coûté en quittant une
existence si laborieuse pour cette vie de céno-
bite... Son amour et ses regrets pour son fils
sont les mêmes qu'aux premiers jours; hors
de là , rien ne lui est plus , le monde s'abime-
rait à côté d'elle , qu'elle ne s'en apercevrait
pas. Et, vous le voyez, mademoiselle, votre vi-
site d'aujourd'hui , qui était un grand événe-
ment pour ces ruines, où, depuis des siècles, âme
humaine n'était entrée , votre visite a produit
si peu d'effet sur elle, que, tout en filant, elle
s'est tranquillement endormie.
— Elle s'endormira bientôt aussi paisible-
ment dans le sein de la mort, dit Delphine, et
elle y trouvera la récompense éternelle, comme
tous ceux qui ont bien aimé, ne fût-ce qu'une
fois dans Idur vie.
VllI. — LA FEMME ERMITE.
Grâce à l'excès de la fatigue , les voyageurs
campés dans la masure, et apportant avec eux
tant de peines et de souffrances, tombèrent
bientôt dans un profond sommeil , comme les
pauvres soldats dorment au bivouac avec les
blessures rapportées du combat.
La matinée du lendemain se passa assez pai-
siblement.
Yvon, sorti avant le jour, était allé faire une
tournée dans les environs ; il était revenu char-
gé de toutes les choses de première nécessité
pour la journée que M"* de Kergoêl devait sans
doute encore passer dans ces ruines; et il avait
même si bien fait, que la table du déjeûner se
trouvait servie avec un véritable luxe de fruits
conservés, de miel , d'œufs frais et de laitage.
La vieille Dominique, selon son habitude,
était sortie dès le matin pour ne rentrer que le
80îr. En •H)n absence , le calme et la douceur
d'Yvon , ra galté native d'Etiennelte, toujours
épanouie sur sa jolie figure coranie les fraîches
couleurs de son teint, Tamour naïf de Toby , les
légères étincelles du soleil que le rideau mou-
vant des arbres laissait arriver dans rintérieur
de la salle, donnaient à cette triste cnceintp une
âme- nouvelle et répandait un passager sou-
rire.
Georges demeurait toujours insensible à ce
qui l'entourait : c'était en lui une mort com-
plète de tout sentiment, dans laquelle passaient
par instant l'animation étrangère de la folie,
qui allumait son regard d'un feu sombre, et fai-
sait courir des frémissements nerveux sur ses
traits.
Il allait souvent chercher la solitude des ro-
chers et des hautes broussailles qui entouraient
la ruine. Delphine alors le suivait de son regard
plein d'amour et d'effroi , l'appelait de sa voix
frémissante, qui passait en vain dans le désert.
Puis , quand elle le voyait assis et paisible à
quelque place ombragée du soleil, elle entrait
dans la chapelle abandonnée, et se jcttait à ge-
noux devant l'image absente du Sauveur.
Ces débris de la petite enceinte religieuse
semblaient avoir conservé une influence conso-
latrice,la prière s'était si souvent élevée sous cette
voûte, que la jeune femme s'y trouvait mieux
pour prier et pleurer en paix. Elle ne savait
rien, ni des religieux qui avaient posé leur autel
sur ce rocher, ni des temps où ils y avaient brû-
lé l'encens; mais c'étaient des âmes chrétien-
nes et auxquelles une austère tristesse avait
sans doute fait chercher cet asile loin du mon-
de. Ce rapport effaçait la distance des âges; il
semblait à Delphine que le culte habitait
encore cette enceinte. Après quelques instants
de méditation exaltée, cette chapelle, dont
son regard découvrait peu à peu tous k'S
points conservés , était ranimée pour elle du
tombeau des ruines; le soleil, qui frappait sur
les restes des vitraux, la faisait paraître illumi-
née pour une cérémonie nouvelle; et, au lieu
de l'anéantissement et du froid des décombres,
de puissantes émotions régnaient dans ces mu-
railles.
Vers la fin du jour, Delphine s'aventura seule
à quelque distance de son asile, et tourna à
demi les grandes roches qui formaient le pic
de la montagne. Comme elle était au bord du
taillis qui garnissait le pied de ces blocs de gra-
nit, elle vit venir Yvon armé d'une hache, et
regardant le fourré de manière a désigner déjà
les rameaux qu'il voulait abattre.
DELPHINE.
247
M''* de Kergoël n'avait pas été seule avec
Yvon depuis la catastrophe qui avait amené le
départ de Montrol. Elle tendit afiectueusement
la main k ce digne ami en lui disant :
— Eh Men ! vous allez donc couper du bois,
mon cher Yvon? Savez-vous, ajouta-t-clle en
essayant de sourire, que pour moi vous dérogez
sans cesse : vous avez déjà passé du service des
drapeaux à celui d'une femme, il ne vous man-
quait plus que de vous faire bûcheron !
— Je vais couper quelques fagots pour allu-
mer du feu à cette vieille cheminée qui n'en a
vu depuis longtemps, afin que vous trouviez du
1 lit chaud en rentrant. Je m'occupe de votre
soupcr,puisque je ne peux faire autre chose pour
vous en ce moment!..
— Et moi, je ne vous remercie pas.
— Vous avez raison, mademoiselle.
— Oh ! c'est que je ne peux pas vous remer-
cier pour de* semblables choses, quand il y a si
peu de jours vous étiez près de vous laisser
tuer pour moi... pour expier ma faute!
— Alors votre secret eût été gardé !
— A quel prix, mon Dieu !
— La fatalité ne l'a pas voulu... Et mainte-
nant...
*- Maintenant, encore un degré de plus dans
le malheur. Qui m'eût dit, quand j'étais placée
dans une position si bizarrement cruelle, qu'elle
put devenir plus étrange et plus terrible; que
l*événcment dont le souvenir me poursuivait en
ferait naître un autre plus épouvantable en-
core?..
— Oui , mais que le temps peut du moins
réparer.
— Je ne sais rien de ce qu'il faut faire ni at-
tendre. Je ne vois rien dans l'avenir, rien au-
delà de cette journée qui s'éteint au bord de
Thorizon.
— Moi, je sais du moins que, quoi qu'il ar-
rive, je serai toujours près de vous pour par-
tager vos dangers et vos peines...
— Noble ami... Et je n'ai jamais pu vous
dire...
— Oh ! ne me dites rien encore à présent...,
Ccst ma destinée de vous protéger et de vous
^rvir; je ne suis au monde que pour cela,
comme l'arbre sauvage pour abriter l'oiseau du
ciel. Ainsi, je ne vous donne rien, je vous ap-
partiens, depuis ma vie, que je serais heureux
de sacrifier pour vous, jusqu'aux soins que je
vais donner à votre souper, ajouta-t-il avec son
grave sourire.
A ces mots, il se tourna pour prendre sa co-
gnée; mais Georges, qui arrivait en cet endroit^
sans qu'on l'eût entendu venir, s'empara à Tins*
tant de cette arme rustique , et s'enfonça dans
l'épaisseur du taillis.
Delphine et Yvon le perdirent bientôt de vue.
Mais au bout d'un instant, ils remarquèrent,
dans un certain point, une vive ondulation à la
cime des jeunes chênes qui formaient le taillis.
Ils se précipitèrent de ce côté, et virent Geor-
ges dans une exaltation extraordinaire qui don-
nait à sa beauté un caractère plus saisissant.
L'insensé abattait de jeunes arbres de tous
côtés , avec le redoublement de force que lui
donnait la ûèvre allumée dans son sang ; il en
avait déjà jonché la terre autour de lui.
On pouvait juger qu'une intention , connue
de lui seul, et puisée dans son délire, l'animait
à cette destruction , qu'il ne croyait point être
un travail matériel et puéril.
Frappant à coups redoublés , faisant voler
de tous côtés sa hache étincclante, il avait déjà
formé autour de lui une espèce de clairière, où
le jour l'éclairait davantage.
Un nuage empourpré par les feux du couchant
donnait sur sa tète , et répandait une nuance
plus chaude sur sa figure déjà ardemment co-
lorée par l'action du travail; ses cheveux étaient
rejetés en arrière; son front brillait de gouttes
de sueur; ses yeux étaient étincelants, ses na-
rines gonflées, ses lèvres rouges et humides;
des éclairs d'une ardeur frénétique faisaient res-
plendir son visage ; des branches d'arbres frap-
pées et lancées au hasard, l'enveloppaient d'un
tourbillon de feuillage.
11 déployait cette vigueur nouvelle en lui avec
une sorte de transport ; un cri sourd sortait de
sa poitrine, lorsqu'un craquement plus fort lui
annonçait que l'arbre allait se rompre ; il jetait
une exclamation de rage et de bonheur lors-
qu'il le voyait tomber à ses pieds.
On jugeait qu'il se croyait vainqueur au mi-
lieu d'une scène de carnage ; sa taille grandis-
sait dans une fière attitude , ses mouvements
avaient de la noblesse dans leur impétuosité; il
présentait l'image du combattant dans toute soa
effrayante beauté.
S48
DELPHINE.
Delphine fut saisie de cette pensée ; elle jeta
sa tète éplorce sur l'épaule d'Yvon en s'écrlanl :
— Ah ! c'est bien ainsi qu'il doit ressembler
«son père?
Au même moment, quelques mots prononcés
par Georges augmentèrent l'impression déchi-
rante que lui causait ce rapprochement.
Jl s'était enfin arrêté de frapper , étendant les
mains vers les arbres abattus, il dit d'une voix
creuse et saccadée :
— Voilà les Vendéens... il faut que je les mas-
sacre tous pour rencontrer celui qui a assassiné
mon père. Mais celui-là je ne peux pas l'attein-
dre, il s'est enfoncé dans mon sein , il m'a pris
au cœur, et pour le tuer, il faut que je me tue
moi-même!..
Puis, laissant tomber sa hache, il ajouta avec
an accent de douleur :
— Oh ! comme son étreinte me fait souffrir,
brûler !.. De quel cercle de fer il presse ma poi-
trine et me brise le front!., quel nuage de feu
il répand sur ma vue !..
Tout à coup, épuisé, anéanti, il jeta quelques
regards troublés autour de lui ; un long frémis-
sement parcourut tout son corps; il s'affaissa au
pied d'un arbre et enfonça sa tète dans ses
mains.
Une prostration profonde, une sombre rêve-
rie, avaient succédé à son furieux délire.Au bout
d'un instant, il Ct entendre quelques mots en-
trecoupés, et prononça ensuite ces deux vers
d'Ossian :
« t^vand le jour m'éclalraft j'ai m moorîr mon père...
ê Dapaiti l'ombra éternelle a Cirmé na paupière ! '
Et il retomba dans un morne silence.
Delphine et Yvon, immobiles à quelques pas
de lui, le regardaient avec une douleur muette.
Cependant, Delphine , le voyant alors revenu
à son état de calme taciturne, fit signe à Yvon
de s'éloigner, et s'approcha seule de lui.
Elle demeura là, à ses côtés, sans espoir qu'il
Taperçut.
Une dernière et vague lueur du jour les é-
clairait encore tous deux. Delphine contemplait
la belle figure de Georges , maintenant pdle et
inondée de sueur. Elle approchait son mouchoir
pour étanch«îr les gouttes qui coulaient de ce
lh)nt abattu. Puis, tremblant de réveiller le
malheureux de son accablement paisible , elle
retirait sa main craintive, et restait immobile ei
le cœur déchiré. Le bras appuyé contre le tronc
de l'arbre, la tète penchée sur celle de Georges,
elle ne pouvait plus qu'attacher sur lui un long
regard de passion , puissant rayon de Tàme ,
qui allait se briser contre une surface glacée,
et n'arrivait pas jusqu'au sein du pauvre in-
sensé.
En ce moment, une voix inconnue dit à côté
d'elle :
— Vous l'aimez bien, ce pauvre malade!
Delphine se retourna vivement, et vit la gran-
de figure sombre de la mère Dominique.
La vieille ermite, assise à quelques pas delà,
dans les arbres, depuis un instant avait laisse
reposer son cha|)elet entre ses doigts et exami-
nait Delphine. En voyant le regard ^c tendres-
se suprême que celle-ci tenait attaché sur Geor-
ges , elle s'était reconnue elle-même. Il y avait
dans la jeune femme , contemplant cet homme
frappé de folie, cet être alors si faible et si souf-
frant, les angoisses, l'exaltation sainte, la puis-
sance inutile et désolée d'une mère , et Domi'
nique était venue à elle , attirée par one force
sympathique.
A son approche , Delphine resta d'abord in-
terdite. La figure de la vieille paysanne avait
Unt de froideur et de fixité, qu'elle fut étonnée
en lut entendant prononcer quelques roots
comme si le marbre eût parlé. Jusque-là, elle
n'avait aperçu la mère d'Eliennottc que dans
l'ombre. En la regardant mieux, elle découvrit,
au milieu de l'aspect dur et sombre imprimé
par la vieillesse , par la douleur austère et fa-
rouche, l'expression d'une bonté élevée et puis-
sante, les lueurs d'une intelligence développée
dans la solitude et la méditation. Le fantôme de
la fontaine , qui d'ailleurs ne s'était trouve là
que pour détourner Georges de cette eau dan-
gereuse, ne lui inspirait plus que de la con-
fiance et du respect.
En même temps, elle se rappela ce qu'Etion-
nette lui avait dit la veille au soir des secours
donnes par sa mère aux malades, aux malheu-
reux qui venaient la consulter. Elle pensa subi'
temcnt à s'adresser aussi à la vieille ermit»*
avant de redescendre de la montagne, à deman-
der un conseil salutaire à cet esprit simple,
abrupte, mais qui possédait peut-être quolqn-
vertu bienfaisante , comme les baumes sauva-
DELPHINE.
t49
ges qui ne tiennent rien que de la nature du
cit'I.
Jamais Delphine n*avait autant désespéré de
son sort que dans ce moment; elle se trouvait
donc plus disposée à s'attacher à toute lueur de
salut, et à toute superstition même qui lui ren-
drait quelque espérance.
Dominique, après le peu de mots sortis de sa
bouche, s'était aussitôt éloignée pour retourner
Tcrs le bassin qu*elie n*abandonnait jamais avant
la nuit close. Mais les impressions de Delphine,
et SCS réflexions avaient été si promptes , que
lorsque la vieille femme s'éloignait , elle mar-
chait déjà à ses côtés, tournant la tète pour re-
garder Georges, pour s'assurer qu'il restait pai-
siblement à sa place , et suivant pas à pcos sur
le sentier (fu taillis la protectrice qu'elle venait
de se donner.
La gardienne de la source s'assit à sa place
habituelle , au pied des grandes roches d'où le
fîlct d'eau s*échappait , Delphine prit place un
peu timidement sur le même siège de mousse,
et toutes deux restèrent quelque temps en si-
lence; mais il existait cependant déjà une sorte
de lien entre ces deux femmes si aimantes et si
cruellement éprouvées dans leurs affections.
Au-dessus de leurs têtes s'élevaient les som-
bres pics de granit , repaire des aigles et des
vautours; à leur droite, était le taillis dans le-
quel l'ouverture d'une étroite voûte permettait
de voir Georges marchant à pas lents ; à gau-
che , la source jaillissant de ses parois de ro-
chers, et coulant sous les masses de roseaux et
d'iris qui entretenaient le froid mortel de son
eau.
Ce désert était d'une imposante tristesse;
l'aspect aride de la nature y était peint à grands
•raits. Les grandes pyramides de pierre dente-
lées se découpaient à une hauteur immense sur
l'azur foncé du ciel; au revers de ces roches,
les masses de sapin , dérobées par la pente de
la montagne, fendaient sous le vent un lugubre
murmure ; sous les pieds, la lande desséchée se
déroulait jusqu'au plus lointain horizon ; la
source coupait cet espace jaunâtre d'une ligne
argentée ; mais l'eau, qui est partout ailleurs le
charme et le bienfait des campagnes, ne répan-
dait ici que des impressions sinistres.
Seulement, au milieu de ce paysage tout em-
preint d'une sombre majesté , un rossignol , à
l'approche de la nuit, chantait doucement dans
une toufîe de roses sauvages.
— Oui, je l'aime, ce pauvre malade, dit Del-
phine de sa voix la plus douce, et en réprenant
cette conversation taciturne au point où la vieil-
le paysanne l'avait laissée un quart-d'heure au*
paravant. Je l'aime de toute mon âme. Et vous,
madame Dominique, vous qui connaissez si bien
les peines du cœur, vous devez comprendre ce
que je souffre !
— Je le comprends comme si j'étais en vous,
prononça lentement l'habitante de la monta-
gne.
— Et pourriez - vous m*indiquer quelque
moyen de combattre le mal cruel qui trouble
l'esprit de Georges et allume une fièvre dévo*
rante dans son sang?
Delphine n'obtint point de réponse, elle con-
tinua :
— Je sais qu'on vient vous consulter pour les
malades des environs. Dans votre solitude,
vous n'avez plus de rapport qu*avec les malhen-
reux et les souffrants; vous avez dû approfon^
dir, dans vos longues méditations, tous les-
mystères de la douleur ; ainsi vous connaisses
sans doute mieux que personne les secours que
la nature met quelquefois à côté du mal.
Dominique secoua tristement la tète; Del-
phine reprit avec plus de force et d'émotion :
— Oh! répondez-moi, je vous eu supplie, car
j'ai foi en vous. Je ne sais quelle confiance aveu-
gle et subite se répand dans mon âme, mais il
me semble que vos paroles doivent régler ma
conduite, décider de mon sort.
— Je ne connais que les maux du corps, ré-
pondit Dominique, et seulement ceux qu'entraî-
nent le travail forcé et la misère , il n'v en a
point d'autres dans nos campagnes. Si celui que
vous aimez et que vous appelez Georges, avait
été frappé d'un coup de soleil de mars , ou
saisi de fièvre dans les vapeurs du marécage.»
je lui donnerais des plantes bienfaisantes, dont
il prendrait le suc en disant des prières... «^
— Des prières, répéta Delphine, qui ne con-
naissait pas ce spécifique des campagnes.
— Oui , dit la vieille ermite. Je sais que ks
gens de la ville ne croient pas au pouvoir des
paroles saintes, et ne comprennent pas qu'un
puisse y avoir recours. Mais après le monde que
voient nos yeux , il y en a un autre. Ctst cc«
250
DELPHINE.
lui où habitent nos esprits. Ce monde a des in-
fluences qui , aussi bien que les choses de la
terre , agissent sur nous » nous font vivre ou
mourir. Parmi les idées comme parmi les plan-
tes du gazon, les unes sont salutaires, les autres
empoisonnées. Eh bien, les prières qui relèvent
et fortifient , sont les simples bienfaisantes du
monde invisible qu'on cueille pour se guérir.
— Je comprends cette croyance , dit Del-
phine, «t
— Mais il ne s'agit plus, reprit Dominique,
des simples maladies de nos paysans : ce n'est
|Mis sous le soleil dangereux du printemps que
Totre Georges a pris la fièvre qui le consume ,
c^est sous celui des passions. Son mal, qui vient
<le régions plus hautes , a atteint son esprit en
même temps qu'il s'infiltrait dans ses veines. Il
n*appartient pas à la vieille femme de la mon-
tagne et à ses plantes sauvages de le guérir...
Los hommes de la science ne le pourront peut-
être pas davantage.
*— Mon Dieu , dit Delphine d'une voix na-
vrée, où donc chercher des secours?
— Le mal vient de l'âme ; il faut d'abord y
apporter les puissances de l'âme : l'amour et
le courage.
La jeune femme tourna ses yeux baignés de
larmes vers l'endroit où on voyait Georges pas*
ser dans l'ombre des arbres, et l'exaltation de
-son regard répondait assez de la puissance d'a-
mour qui était en elle.
— Oubliez votre propre douleur, reprit Do-
minique, pour ne songer qu'à lui, à ses souf-
frances. Mettez tout en oeuvre pour le soulager,
demandez les lumières des médecins les plus
habiles, suivez leurs conseils, épuisez leur scien-
ce... Ensuite, si tous leurs efforts sont inutiles,
consacrez- vous à ce pauvre insensé, à cet om-
bre qui restera seule de l'homme que vous avez
aimé.
— Que j'aime toujours.
— Je le sais bien... ai- je cessé d'aimer mon
fils en le perdant I
— Il ne vous restait plus rien de lui.
— Plus rien, que son souvenir et ce coin de
terre où il repose. J'ai vécu pour ces derniers
vestiges. J'ai honoré sa mémoire autant que je
l'ai pu en éloignant d'autres victimes de cette
source qui l'avait tué, en rendant sa mort utile
à rhumanité. Sa fosse était creusée dans celte
' solitude, je suis venue l*habiter; sa place n'a-
vait que de grandes herbes, au lien du sym-
bole qu'on met sur les tombeaux, je m'y suis
attachée moi-même, j'y suis restée prosteroce
comme un marbre vivant, qui avait des pleurs
éternelles à lui donner... Faites comme moi, at-
tachez-vous à ce tombeau de la folle dans lequel
reposera votre malheureux Georges ; pour en
éloigner du moins les plus sombres tristesses,
l'oubli et l'abandon.
— Oui, je le veux, je le dois, je resterai tou-
jours auprès de lui.
— Est-il votre mari, votre frère ?
— Hélas! il ne m'est rien.
— Il vous est tout, puisque vous l'aiincz;
vous ferez pour lui ce que ferait une mère, une
sœur.
— Georges n'a que moi au monde, je porte
toute la responsabilité de son existence dcraot
Dieu. Je ne l'abandonnerai jamais; je braTe-
rai toutes les difficultés, toutes les conséquen-
ces de cette situation que la nécessité impose,
que le malheur a créé... Cependant elles seront
bien amcres...
Compagne inséparable de Georges, quels se-
ront mes titres pour le suivre? au nom de
quel sentiment légitime me montrerai-je unie
à lui ? Les causes de ce rapprochement seront
inconnues, on les jugera coupables, et je re-
cueillerai partout l'ironie et le dédain.
— Ce seront sans doute de cruelles épreuves.
— Oh ! pour moi, Dieu sait que je ne me
plaindrais pas de les subir... Souffrir pour Geor*
ges, ce serait encore une bénédiction du ciel!..
Mais le malheur doit aussi en rejaillir sur lui...
il faut qu'on le respecte dans sa disgrâce. Eh
bien ! quelle considération aura-t-on pour lui
en le voyant entouré, secouru par une femme
qui ne lui est rien, et dont les soins comme
les richesses prodiguées pour lui seront une
aumône continuelle ? Et moi! que sais-je?...
aurai-je la force de subir l'abaissement, Thu-
miliation, la honte, toutes ces rougeurs que je
n'étais pas faite pour porter?.. Hélas! je me
connais, le respect humain me domine, m'as-
servit, je serai brisée par le blâme, le mépris,
quelqu'injustes qu'ils soient... C'est une in-
fériorité, une misère de ma nature, sans doute,
mais qui me condamne à plier sous tous les
vents, comme une faible plante... Alors serai-
DELPHINE.
2ol
je la proteclrîcc ingénieuse, puissante et sage
qu'il faut à Georges dans son malheur.
— Cependant personne ne peut vous rem-
placer près de lui.
— Non ; si quelqu'un pouvait prendre mon
cœur avec ma fortune, je lui confierais le soin
de veiller sur Georges ; mais personne ne Tai-
mera jamais autant que moi... Il faut que je
lui donne tout, amour, soutien, protection,
ou que nous mourrions tous deux lui de dé-
tresse et moi de désespoir.
Dominique réfléchit longtemps en silence.
La vieille paysanne avait pris, dans Toisiveté
du corps, dans une vie contemplative, un dé-
veloppement de sensibilité et d'intelligence qui
n'appartenait pas à sa condition ; et Delphine,
on suivant attentivement les traces que la pen-
sée active imprimait en ce moment sur ses
traits, sentait redoubler son instinctive con-
fiance, et se laissait pénétrer d'un vague es-
poir.
— Il n'y a qu'un seul parti à embrasser dans
votre situation, lui dit Dominique. Ty pense-
rai... Demain soir je vous dirai s'il est possible
de le réaliser... Mais en attendant, ma fille,
comptez mieux sur les forces d'une âme que
l'amour soutient. v.
Elle se leva pour quitter la source, et ajouta,
en étendant la main vers la voûte des ténèbres :
— Voyez, ce ciel étoile ne vous scmblc-t-il
pas plus élevé , plus profond dans les ombres
qu'il ne l'éîait à la clarté du jour? c'est ainsi de
l'amour : il est plus haut, plus vaste , plus su-
blime dans les ombres du malheur que lorsque
les joies paisibles l'éclairent.
Les rapports du sentiment établissent les
liens les plus prompts et les plus forts : Del-
phine et la vieille ermite venaient de former
tacitement une étroite alliance en s'entretcnanl
«n instant entre le tertre sauvage qui recou-
vrait la fosse du fils de Dominique et le bois
qui enfermait Georges dans son ombre.
Le lendemain soir, après le second entretien
qu'elle eut avec la mère Dominique, mademoi-
selle de Kergoël, au grand étonnement des per-
sonnes qui l'entouraient, annonça l'intention
de passer encore quelque temps dans les rui-
nes. Yvon et Toby mirent tous leurs soins à l'y
établir le moins mal possible. Etiennette redou-
bla de xèle pour sa chère maîtresse . et se tira
à son honneur de toutes les dilTicultés du ser-
vice dans ces lieux inhospitaliers.
Les médecins des villes environnantes furent
tour à tour appelés auprès du malade et don-
nèrent peu d'espoir de guérison. Clcrmont pos-
sédait alors le docteur Chulabert qui, attaché
longtemps à une maison d'aliénés, y avait opé-
ré des cures merveilleuses et conservait une
grande réputation dans cette autre et difficile
spécialité des maladies mentales. Il fut plus ex-
plicite encore que ses confrères, et prononça que,
dans le cas d'aliénation qui se présentait, la
lumière de l'esprit était éteinte sans retour.
Mademoiselle de Kcrgoêl lui demanda de vou-
loir bien lui donner une consultation écrite,
dans laquelle il déclarerait reconnaître dans
Georges Borelly un acte de démence incurable.
Pendant ces tristes formalités, Delphine avait
toujours de longs et secrets entretiens avec la
mère Dominique.
Un jour, on vit, à la grande surprise des ha-
bitants de ces campagnes , la vieille paysanne
rompant le vœu qui l'attachait à la source des-
cendre pour la première fois de la montagne, et
se diriger vers le hameau de Solmont. Dans la
même semaine, elle renouvela plusieurs fois ses
apparitions dans l'endroit qu'elle avait long-
temps habité, mais sans que personne pût con-
naître le but de ses voyages.
IX. — UKIS ET SÉPARÉS.
H y avait près d'un mois que les voyageurs
égarés étaient arrivés dans les ruines de l'an-
cien couvent.
Un matin de l'un des derniers jours de mai,
Georges était assis devant les murs de la cha-
pelle démantelée , sur une pierre détachée des
marches par lesquelles on y montait autrefois ;
il tenait entre ses doigts, agités d'un tremble-
ment continuel , des tablettes dont il déchirait
les feuillets, qu'il jetait au vent , en s'oecupant
à suivre du regard leur vol incertain.
Delphine était assise aux pieds de Georges ,
sur les herbes des décombres et dans l'attitude
d'un j)rofond recueillcmenL
Le vent du nord, qui soufQait depuis la
veille , avait amassé dans le ciel une vapeur
grise et fraîche, dont le reflet donnait une
teinte mélancolique au paysage; le son éloigné
de la cornemuse des pâtres semblait un accent
»ft
DELPHINE.
plaintif errant dans cette pâle atmosphère.
La chapelle, dressée sur le rocher, s*élcvait
jusqu*à la hauteur des brumes sombres qui
formaient, autour de sa vieille croix de pierre,
une auréole de tristesse ; la façade , soutenue
par des masses de lierre plus que par le ciment,
et se couvrant de leurs jets épars, semblait
tendue de guirlandes de deuil ; ses tiges sauva-
ges envahissaient le fronton, dominaient sa
hauteur, et allaient se balancer à la place de la
cloche, dans le campanille à jamais silencieux;
au parvis, les degrés, rompus et à demi écrou-
lés, montraient l'abandon régnant depuis long-
temps sur le seuil.
De cette hauteur, en plongeant le regard au
pied de la côte, on aurait pu voir sur le sentier
ardu serpentant entre les rochers, un vieux prê-
tre qui montait lentement en tenant son missel
entre ses mains croisées sur son aube blanche ;
derrière lui venaient deux hommes et un enfant
4e chœur.
Delphine, assise un peu plus bas que Georges,
le contemplait tristement , et par instants lui
parlait comme s'il eût pu Tentendre.
— Georges, disait-elle, oh! je t'en supplie,
écoute-moi. Voici un moment bien solennel
pour nous !.. Blon Dieu! il ne m'entend pas...
Toujours ce regard errant, cette surface morne,
glacée, qui se met entre mon âme et la sienne...
Que puis-je faire ! Comment arriver jusqu'à
lui!... Et pourtant j'aurais tant besoin qu'il pût
me comprendre, me répondre... une seule fois!..
11 déchire ces feuilles, il les regarde s'envoler...
Déjà hier il a trouvé la Bible de la mère Domi-
nique et l'a mise en lambeaux... Voilà mainte-
nant qu'il déchire ces tablettes, qu'il aimait
tant, et qu'il portait toujours avec lui!
Elle ramassa un fragment des feuillets tom-
bé à ses pieds, elle y lut une date et quelques
lignes, dont la fin était emportée, et des larmes
vinrent dans ses yeux.
— Oui, dit-elle, c'est Tagenda que je lui avais
donné , et sur lequel j'avais inscrit la date de
nos premières rencontres , de nos premiers
jours de bonheur... Douces annales d'un amour
si profond et si pur ! Témoignage sacré de ce
temps où nous étions jeunes , paisibles , con-
fians en l'avenir, fiers de notre tendresse, dans
une heureuse ignorance qui nous faisait croire
libres de nous aimer, destinés l'un à Tautre !..
J'avais retracé là chacun de ces moments, et,
dans sa démence cruelle , il anéantit tous ces
souvenirs ! il détruit même notre cher et rapide
passé!
0 toi, qui étais si beau» si tcndro, si grand
dans ton amour, où es-tu maintenant? Deval&-
je te perdre si tôt! Comme ce ciel est triste!
comme cette campagne est morne, silencieuse!..
Georges , faut-il auprès de toi me sentir seule
au monde ! Mais non, pardonne-moi, c'est une
cruauté, un sacrilège de te méconnaître, parce
que tu es malheureux... Non, je te retrouTC
toujours... Ton visage est pâle, tes yeux ne me
voient pas, ton cœur ne bat plus pour moi, mais
tant qu'il te restera un souffle d'existence a* sera
toujours toi... Tu es toujours auprès de moi, tu
y seras toujours !..
Ah ! tout bonheur n'a pas cessé ; car, moi Je
t'aime encore... Insensible et inanimé comme
tu l'es devenu, je t'aime autant qu'autrefois, je
t'aime d'un amour idolâtre qui me fait par insr
tant oublier mes douleurs... 0 don suprême
d'aimer, tout est là !... Je vous remercie, mou
Dieu, de l'avoir versé si largement dans mon
sein!
Oui , la simple habitante de cette montagne
me l'a dit : aimer donne toute force comme
toute vertu. Je sens en moi je ne sais quel cou-
rage nouveau qui grandit avec mon malheur.
Je ne succomberai pas à ces épreuves, je pourrai
vivre encore pour Georges et pour Dieu.
Le prêtre avançait sur le sentier sinueux ; on
le voyait par instant passer entre les touffes de
genêts, et il approchait du sommet de la mon-
tagne.
Delphine porta un regard de ce cote ; puis,
ramenant vers Georges son beau visage inspiré,
elle dit d'un ton plus solennel :
— Georges, je suis à toi comme si tu pouvais
encore comprendre mon amour et y répondre;
je suis toujours prosternée à tes pieds comme
devant l'homme que j'adore, soumise comme
devant le maître que Dieu m'a choisi. Si aujou^
d'hui je dispose de nos destinées sans ton con-
sentement, c'est que je ne puis obtenir un mot,
un signe de toi qui révèle la volonté. Si ce que
je vais faire est coupable, pardonne-moi, iJ 1^
fallait pour te consacrer ma vie, et je n'ai vu
que cela.
Te consacrer ma vie, Georges, ce mot rc!i-
DELPnifïE.
SS3
ferme un déToûment éternel, un abandon com-
plet de tout mon être envers toi ; mais il ne
s*en exhale aucune douceur, aucune espérance
pour moi-même. Ce n*est pas là Tunion bénie
de deux êtres aimans où toutes les joies du
cœur sont égales, c*est un engagement où tu
apportes rindiffércnce mortelle, et moi Tamour
inutile et désolé, un serment qui m*entralne vi-
vante à toi qui n*cs p^is.
Le prêtre était arrivé sur le plateau des rui-
nes et se dirigeait vers la chapelle.
— L*arréta été prononcé, ajouta Delphine
en se levant; on a dit que tu serais toujours
privé de la lumière de Tâme, ombre de toi-
même ; Georges, tu ne pouvais rester ainsi seul,
abandonné, il faillait que je devinsse ta femme
aax yeux du monde pour rester toujours ta
sœur, ta compagne, pour te donner irrévoca-
blement tout ce que je possède avec moi-,
même.
Un instant après, il y eut dans la chapelle
ruinée, mais encore bénie, une humble céré-
monie, dont le secret resta enfermé dans ses
murs et dans la solitude. La lueur de deux
cierges posés sur le socle de marbre qui fut
Fautcl, et qui allait réfléchir aux vitraux brisés
des ogives, la voix aflaiblic d*un vieillard qui
prononçait les paroles consacrées, quelques
flots d'encens sortant à travers les pampres
verts de la ruine, apparurent seuls au dehors.
Quand Delphine et Georges sortirent de cette
enceinte, ils étaient irrévocablement unis.
Dans la même journée, les hôtes de la ma-
sure quittèrent Tagrestc sommet sur lequel un
tort étrange les avait jetés. Ils descendirent à
pied le penchant escarpé de la montagne jus-
qu'aux chemins praticables* où les attendait
uoe berline de voyage qu'Yvon était allé la
veille chercher à Montrol.
La more Dominique accompagnait la jeune
femme, à laquelle elle se sentait attachée com-
me à une fîUc, dans la dernière marche que
celle-ci dut faire à pied pour terminer sa lon-
gue pérégrination. Dominique, après avoir reçu
toutes les confidences de Delphine dans leurs
entretiens solitaires, avait hésité longtemps à
loi donner la fiegle de conduite que la faible et
timide femme réclamait ; mais, lorsque les mé-
decins curent déclaré Tétat de Georges incu-
nble, clic crut que le parti le plus en rapport |
avec l'honneur et le devoir était que Delphine
prit le nom de sa femme, puisque c'était la
seule condition dans laquelle elle pût digne-
ment rester à ses côtés et veiller sur lui.
Cette résolution prise, Dominique fit toutes
les démarches nécessaires pour qu'elle pût s'ef-
fectuer. Elle connaissait depuis de longues an-
nées le curé du hameau de Solmont , où elle
habitait autrcrois, et il avait pour elle une pro-
fonde estime. Clic était allée réclamer son assis-
tance : et le vieil ecclésiastique, aussi simple et
ignorant du monde que les paysans mêmes de
CCS campagnes retirées , avait consenti , sur la
puissante intercession de Dominique, à bénir le
mariage d'un jeune homme et d'une jeune
femme qui, depuis quelque temps, disait-elle,
habitaient avec elle sa solitude. Le frère do Do-
minique et Yvon avaient suffi pour témoins.
Delphine, par une fatalité terrible, avait eu
deux fois une influence bien funeste sur la
destinée de Georges. C*était par elle que le fils
du colonel Borelly avait perdu son père et la
raison. Les lois de la nature semblaient s'op-
poser à leur union. Mais quand Georges était
tombé dans un tel abîme, et que ta privation de
fortune et de famille l'y laissait livré pour tou-
jours à l'abandon, à la détresse, Delphine avait
pensé devoir passer sur toutes considérations
possibles pour s'attacher à son sort. Elle lui
rendait ainsi , autant qu'il était en elle, la ten-
dresse et la fortune que son père aurait pu lui
donner. Cette union , qui était à la fois , de la
part de Delphine, un sacrifice admirable et une
faute envers une sainte mémoire, l'âme de
Georges l'eût peut-être repoussée , mais il de-
vait toujours l'ignorer lui-même.
On arriva au pied de la montagne. Delphine
embrassa en pleurant les mains de la vieille
ermite, et monta en voiture avec Georges, Yvon
et ses deux jeunes et fidèles serviteurs. Mais là,
elle jeta un dernier regard sur cette hauteur
escarpée, sur ce désert plus solennel pour elle
que tous les lieux du monde, et elle distingua
encore une fois la cime des immenses sapins
qui marquaient la place où elle avait vécu des
années en quelques jours, où elle laissait des
impressions si puissantes!
Dominique remonta lentement vers le som-
met où son VŒU l'enchaînait , et retourna s*as*
seoir seule pour toujours au bord de la foit^iue.
2d4
DELPHINE.
X. — AU RETOCR DU VOYAGE.
Depuis plus de deux années, le château de
Moutrol était demeuré fermé , lorsque , par une
splendide soirée d'été, les deux jeunes villageois
qui avaient quitté le pays au service de M"* de
Kergoël franchirent Tavenuc du manoir, char-
gés de quelques légers bagages , et entrèrent
tout rouges et essouftlés dans la salle basse.
Ils avaient été envoyés en avant pour ouvrir
et préparer les appartements , tandis que leur
maîtresse était encore arrêtée dans la ville de
Thiers,àune vingtaine de lieue| de là.
Toby et Étiennette arrivaient de longs voya-
ges, accomplis à la suite de Delphine de Ker-
goël, devenue la femme de Georges. Après deux
ans d'absence du village , ils revenaient plus
coquets dans leur mise, plus dégagés dans leurs
allures , aussi frais et vermeils que jamais , et
même , au fond , aussi simples et naïfs.
Après avoir fait le commencement de la route
dans les voitures publiques, ils étaient venus à
pied depuis la dernière station, et se montraient
très satisfaits de rentrer dans leurs domaines.
Étiennette se hâta de déposer à terre les ob-
jets de voyage dont elle était embarrassée, et
dit en s'étalant dans le plus moelleux fauteuil:
— Dieu que c'est loin, de venir de Vallore ici
tout d'un trait!
— Bahl dit Toby, deux ou trois lieues de
marche.
— Dans les cailloux et les ronces.
— Nous nous sommes reposés à tout bout de
champ.
— J'avoue que ces campagnes d'Auvergne ne
me plaisent plus guère.
— Pour ça, on n'y trouve que du lait à boire.
-^11 n'y a pas jusqu'au soleil et à la verdure
qui me semblent plus pâles que là-bas.
— Oui, là-bas!... Mais, après tout, c'est ici
votre pays, mademoiselle.
— Ce n'est pas une raison pour que je le
trouve beau.
— Et votre parrain, que vous allez embrasser.
— Bath!
— Moi, ce n'est pas de môme : je suis bien
aise de revoir mon doux village (comme ils chan-
tent dans le Midi), de retrouver mon petit ca-
baret accoutumé, ma belle fabrique de poterie.
— Oui, les charmes de la campagne.
— Et pour vous , mademoiselle , ce n'est pas
d'un bon cœur de ne tenir ni à votre pays ni i
votre parrain.
— Tu te trompes grandemcnt,-Toby , je suis
faite pour aimer tout comme une autre... peut-
être plus... et j'ai même beaucoup d'aflcction
dans le cœur.
— Et pour qui donc . s'il vous plaît?
— Pour notre chère maîtresse qui est si bonne
et si malheureuse.
<— Tai cru que vous alliez dire : Pour ce pau-
vre Toby, qui m'aime depuis quatre ans... Et
vraiment , ce n'eût pas été dommage l
— Dieu , qu'il fait chaud !... J'ai dit au con-
cierge, en passant, de nous apporter à boire...
n ne se presse pas.
^Mais il faut se dépêcher à ranger la mai-
son, madame pourrait bien arriver aujourd'hui
même.
— Arrange tout ce que tu voudras, moi je
n'en peux plus... Ce grand château me semble
plus vieux et plus sombre que quand nous som-
mes partis. Que c'est triste ici!...
— Je crois bien, ça semble triste quand on a
habité comme vous, depuis deux ans, les plus
grandes hôtelleries de l'Europe , les jolies l(^-
canda, les charmants cottages... ot on faisait b
belle tout h son aise.
— Puis on sortait en voiture pour aller se
promener dans des grandes villes tout illumi-
nées , dans des campagnes remplies de myrtes
et d'orangers.
— Il est certain que c'est fièrement joli , ces
voyages-là!
— Moi , ce que j'aime le mieux , c'est Flo-
rence... les oranges glacées... les festivals de
nuit... sur le bord de l'Arno...
— Moi , c'est Poufmann , au bord du Rhin.
— Fi! un trou de ville.
> — On y boit du vin fin comme s'il en pleu-
vait.
— Parce que tu étais le coq de l'endroit... et
que toutes les belles Poufmanaiscs voulaieal te
rendre amoureux d'elles. ^
— Elles trouvaient toujours que c'était fait
d'avance !.. Mais c'est égal, tous ces amours-lài
Étiennette , ça ne servait qu'à me rendre plu*
amoureux de vous. Et si vous vouliez bien une
fois y répondre , et m'aimer un peu, ne fût-ce
que par reconnaissance quand j'ai sauvé la viC'
DELPHINE.
2SI^
—A Fauteur du mes jours, n'est-ce pas...
Tobv, tu es un véritable tourtereau.
— Pour la tendresse et la constance...
— Non , parce qu'ils roucoulent toujours la
môme chose et sont ennuyeux à la mort.
— Ah ! c'est ce que vous dites.
— Allons, oublie tes soucis... Te voilà revenu
dsjis ton cher pays.
— Ty suis arrivé assez tôt pour la foire de
Rivoire... c'est tout ce qu'il en faut.
" Qu'est-ce que ça te fait, le marché de Ri-
mret
— J'ai mes projets.
— Comme tu dis cela d'un air lugubre.
— Des projets de vengeance... je suis bon...
mais à la fin !
— Vraiment?
—Quand je vois que ça ne m'a servi à rien
près de vous pour m'étre exposé pour... suffit...
et que vous n'avez fait que me payer d'ingrati-
tude...
— Quel rapport cela a-t-il avec Rivoire et son
marché?
— Ces! bon.
—Mais encore?
— Eh bien! si vous voulez le savoir, je re-
tourDcrai à la foire avec le père Grosbois , je le
ramènerai le soir dans mon bateau...
—Et puis?
— Une fois sur 1 étang... au milieu de la nuit.,
je m'embrouille dans les grandes herbes... je
lais rccbavirer le bateau... et vlan ! je remets le
père Grosbois, l'auteur de vos jours, d'où je l'ai
tiré, c'est-à-dire au beau milieu de l'eau.
— Malheureux ! ne dis pas cela.
— Si... j'ai la tète montée.
— Eh bien, écoute, Toby, calme-toi, je yais
te faire une conûdence qui te sera agréable.
Ibns nos voyages, quand je voyais madame si
chagrine du mal de M. Georges et pleurant nuit
et jour sans que cela servit à rien, alors j'ai fait
un vœu.
— Un vœu !
—Oui, j'ai promis à Dieu que si M. Georges
guérissait...
— Ah! miséricorde, d'entrer dans un cou-
vent!
-^ Non , de me marier avec toi.
— Bah!., vrai!., mais je m'en embarrasse
^ico, puisque M* Georges ne s'esTpas guéri.
— C'est <^al, tu vois toujours que j'y ni
pense.
— En manière de s'offrir à Dieu... Merci!...
Et puis M. Georges n'est pas guéri.
— Hélas, non ! Et madame est toujours triste
comme la mort... Pourtant, que n'a-t-elle pas
fait pour lui!... Ne le quittant pas un instant,
consultant pour lui tous les médecins, se vouant
à tous les saints... on avait dit que les voyages
lui feraient du bien, elle était toujours par voie
et par chemin ; aujourd'hui en Suisse, demain
en Allemagne, en Italie. Le promenant partout
pour le distraire , lui faisant habiter des en-
droits enchanteurs!... des villas remplies de
fleurs, où la musique va tant que le jour dure,
où le monde ne pense qu'à la danse et au plaisir.
— C'est vrai ! Mordieu ! comment peut-on ne
pas reprendre la raison , pour danser , rire ,
chanter avec les autres.
— Et M. Yvon, si attentif, si prudent auprès
de lui, conduisant la voiture dans les chemins
un peu rudes pour qu'il ne sentit pas les se-
cousses, le portant dans ses bras , de sa cham-
bre au jardin, quand il était plus malade. Veil-
lant toujours sur lui pour l'amour de madame.
— Oui, sans intérêt, sans rien attendre pour
lui, il fait tout ce qui peut plaire à madame :
c'est sa manière de l'aimer.
— Eh bien, mon Dieu, à quoi cela a-l-il servi
à ce pauvre Georges? A venir mourir à vingt
lieues d'ici... car maintenant, il y a bien pca
d'espoir de le sauver. Ah! tiens, Toby, j'en ai
le cœur déchiré.
— Si encore on avait pu le ramener jus-
qu'ici. Madame n'avait jamais espéré lui voir
reprendre la raison , elle s'apercevait que ces
éternels voyages ne faisaient pas grand'chose
à sa santé affaiblie, à son humeur sombre. Elle
revenait habiter Montrol avec lui... Et si près
d'arriver , il tombe malade dans celte ville où
on s'était arrêté pour y passer la nuit; malade
à ce point que deux jours après on désespérait
déjà de sa vie. ♦
— Et il y a un mois qu'il est ainsi entre la
vie et la mort. C'étan hier le quinzième jour de
la rechute , on attendait une crise décisive
Mais, hélas ! elle ne pouvait guère être que fu-
neste , et je crois bien que c'est pour cela que
madame nous a fait partir dès le matin. Elle
SiiO
UeLPlII.Nb.
aimait mieux ôtrc seule avec M. Yvon dans ce
moment terrible.
— Je le crois aussi.
— Et cependant, Dieu sait s! je partage ses
peines!.. A présent^ surtout, je soufTrc cruel-
lement de penser que, tandis que nous sommes
ici à nous croiser les bras, clic a peut-être
tout perdu et verse des larmes amcres sur cc-
iui qui n'est plus.
— Moi aussi , dit le bon Toby. Il me semble
que j'oublie mes propres chagrins devant un tel
malheur!
Comme le jeune garçon achevait ces mots,
3c bruit d'une voiture se (it entendre à Centrée
du cluUcau.
Etonnés que leur maîtresse pût arriver aussi-
tôt, les deux jeunes gens frémirent de ce retour
subit, qui semblait annoncer le résultat funeste
et précipite de la phase décisive que le malade
avait dû traverser.
Mais à l'instant où Etiennette et Toby allaient
courir au devant de la voiture, Yvon entra seul
dans la salle basse.
Les regards des deux jeunes gens l'interroge
rcnt avec anxiété. Puis Etiennette s*écria :
— Ah ! mon Dieu, qu*est-il arrivé ! Monsieur
<sCorgcs n^existe plus?
-* Il a repris la raison , il est ici , prononça
Yvon , dont la physionomie , en annonçant
cette heureuse nouvelle , était plus imposante
qu'épanouie, et révélait môme une vive préoc-
cupation intérieure.
Puis , avant qu'Etiennctte et Toby eussent
le temps de manifester leur surprise et leur joie,
il les fit fctircr de la salle en leur répétant tou-
tefois que M. Georges était sauvé.
Dans le môme moment , Delphine entra par
une porte opposée.
Une longue et cruelle maladie avait mis long-
temps la vie de Georges en danger; les forces
de la jeunesse et d'une généreuse constitution
Tenaient enfin d'en triompher , et dans ce re-
nouvellement de l'existence, dans celle régéné-
ration complète de Tôtre, l'intelligence avait re-
paru dans la vie.
La crise qu'on attendait avait eu lieu au ma-
tin du jour précédent, et les forces du malade
^'étaient ranimées avec une rapidité prodigieu-
se. Dès rinstanl où Georges avait pu distinguer
les personnes qui Tentouraicnt, Delphine sYtait
dérobée à ses yeux • redoutant la révolufioi
trop violente que sa vue pouvait fure naître, cl
l'avait confié aux soins d^Yvon.
Mais bien des choses s'étaient passées depuis
longtemps, dont Georges se sonvenait, et
dans une maison étrangère , quelque parole
indiscrète pouvait à chaque instant prononcer
le nom de celle qui l'avait suivi pendant son limg
délire, et lui apprendre inspruderament le se-
cret de sa destinée. Aussi, dès le lendetnam*
des qu'il fut en état de supporter en chaise dr
poste un trajet de quelques heures, Yvon, ({ail
avait reconnu et paraissait voir sans peine à ses
côtés, l'engagea à partir et monta dans la bci^
Itne avec lui , tandis que Delphine voyageait
dans une autre voiture, arrivait à Montrol
en môme temps, et entrait au château par une
porte latérale.
La jeune femme était à la fois heureuse à
l'excès du salut de Georges, et tremblante des
conséquences que pouvait avoir ce pctoar ines-
péré à la lumière de l'esprit. Cependant une
force d'âme, une fermeté inaccoutumées en elle
semblaient dominer toutesscs impressions; son
visage était pâle, mais avec uftc expression de
courage et de sérénité môme.
— 11 ne reste plus en loi qu'une grande fai-
blesse, dit Yvon à Delphine. Pendant la ronle,
il m'a fait plusieurs questions auxquelles j'ai
refusé de répondre, en le suppliant de ménager
ses forces et de laisser reposer son esprit. La
voiture fermée lui cachait les lieux que nous
parcourions. Mais, en mettant pied à terre dans
l'intérieur du parc, il a jeté un regard rapide
autour de lui, et m'a demandé impétueuscfflent
pourquoi je l'avais amené là. Je lui ai répondu
qu'il était chez lui. Alors il s*cst rejeté en ar-
rière, et, comme frappé d'élonrdîssement, ilcst
tombé sur un banc en détournant la tète de la
façade du châtcmi.
— Allez le rejoindre à rinsUnt, dît Delphine,
apprenez-lui tout ce qu'il doit savoir... et que
Dieu fasse le reste... Cette journée scraménwH
rable pour nous!
Pendant ce temps-là, Georges marchaîl len-
tement au fond de ce parc, où il s'était retrouvé
avec un saisissement inexprrmable.
11 passait alors dans cette même allée, où î)
avait été agité de passions si violentes, comme
une ombre contemplative et rêveuse. Ces arbres
^ mil m, dam cet antre moment , Mm- .
^ M déponiltéi, s'étaient eovTerts d'immea- :
Mmuseï de fénlDie; un «oleil splendide em-
bnnit lean contours et venait dorer à leurs
pMds U teinte grise de l'antique statne et le
oUt de failée, mais sons cette majestueuse
pran da jour « Georges reconnaissait bien le
Imq de désolation où le malheur était Tenu si
nbttemtnt fondre sur lui et briser toa àme.
Pu iastantitbien biUe encore et mal assuré
'us sa marche, il s'arrêtait, appuyait son
In* contre un tronc d'arbre, et portait autour
^ lai, sur ces lieux si ctaers et ai rCdoulablas,
n regard fixé par nne atta-action ardente et
mpli d'une indicible mélancolie.
Pu ane réaction puissante de l'intelligence
« de la mémoire, le passé se montrait à lui
"et nue lucidité extraordinaire. Les cir-
«Mlinces de son arritée à Hontrol , de
tto rapide séjour, do moment terrible qui
r»ait terminé, reparaissaient à ses yeux
ntc nne exactitude , une TiTEcité de souvenir
1"! eût pu les faire croire arrivés de la veille.
Au-deU , il n'avait plus aucune idée de ce qui
■'ttûtpusé.
T.IK.
npensaitUes qn'àla Utile d'une eommotion
morale foudroyante, ta raison s'était égarée
et dans cet espace de temps enveloppé d'om-
bres, il n'y avait plus que les Images lagoM
et discordantes d'un rêve, qui laisse une em-
preinte pénible dans l'imaginatioa, sans qu'on
puisse le ressaisir.
En se rappelant les deax sentiments de sa
vie, la tendresse profonde d'nn pire, l'amwar
idolâtre d'une femme, etlalutle qu'ils s'étaient
livrés en lui, son eteur battait de tous les élans
de la passion, de toutes les forcée de la vie,
mais il pouvait désonnais yopposer un puissant
courage, une résdution ferme i supporter te
craséquences de sa destinée. Il était capable de
tous les sacrifices. La souffrance qui coulait
dans son sein, aussi abondante que jamais, de-
vait désormais aller s'abîmer sous une immu*-
bb résignation.
Il fit quelques pas à la leneoDtre d'Yvoa qui
s'avançait vers lui.
— Je vous demanderai, dil-il, quelle étrange
pensée vous avez eue de me taire pénétrer dans
cette demeure, en me disant que j'y étais chei
moi : cela me semble nne inconcevable ironie
17
258
DELPHLNE.
Je suis venu dans ce château une fois, dans Ti-
gnorance du mystère qui y était renfermé , et
Dieu sait que c'étaient là les pas les plus dan*
gercux qu'on eût pu jamais frayer sur la terre.
Mais maintenant la vérité m'est connue, et vous
devez penser vous-même que c'est ici le lieu du
monde que je peux le moins habiter.
— C'est possible, monsieur, répondit Yvon.
Hais attendez d'être instruit de tout ce que vous
pouvez ignorer encore de votre situation, pour
en décider.
— Je ne veux cependant pas, reprit Georges
avec plus de vivacité, commencer un entretien
avec vous par des reproches , quand c'est un
pardon que j'ai moi-même à vous demander.
La scène qui s'est passée ici même , il y a , je
crois, deux ans, est parfaitement présente à ma
mémoire ; et maintenant je comprends quelle
patience courageuse , quel sang-froid sublime
vous avez opposé à mes outrages, à mes vio-
lences insensées. Vous consentiez à mourir
pour ne pas rompre un secret qui entraînait à
sa suite tant de désespoir pour moi et pour celle
à qui vous êtes dévoué.
' — D^injustes soupçons avaientfcallumé votre
colère. N'en parlons plus.
— Si, monsieur. Recevez les excuses que je
TOUS adresse de toute mon âme.
Yvon prit la main que Georges lui tendait ,
et l'attira doucement vers un banc où ils s^as»
sirent tous deux.
Georges était admirablement bon. Ce rap-
prochement avec Yvon , ce premier sentiment
^e douceur qui après des années de froid som-
meil, pénétrait dans son sein ranimé, avait pour
lui un charmo iufîni. 11 pencha sa tète dans sa
hnain pour cacher une larme. Yvon, avec ce
calme élevé, cette gravité affectueuse qui doi-
vent être sympathiques à toute âme souffrante,
saisit ce moment d'effusion involontaire pour
attirer la conGance de Georges, qui, frémissant,
t>ppressé, eût voulu connaître le secret de son
existence pendant ces années d'égarement, et
redoutait de le demander; il l'amena, avec d'ex-
trêmes mcnagcmens, à parler lui-même des
impressions, des vagues souvenirs qui lui en
étaient restés.
Ce temps lui était inconnu. Il lui semblait
.n'avoir vécu que pendant une loi^ue nuit qui
pcuélraîL jusque dans son cerveau, pendant
une maladie terrible qui pénétrait jusqu'à sod
âme ; les objets du monde extérieur n'étaient
alors pour lui que des images fantastiques qu'il
ne pouvait ni expliquer, ni rappeler. Au mûico
de ce chaos, de ces sombres prestiges, un seul
tableau, disait-il, se présentait encore nette-
ment à son esprit. Une fois, il avait cru se voir
dans une chapelle isolée, située entre le ciel et
la terre ; il était agenouillé devant l'autel, en-
touré d'une douce auréole de lumière, un ange
d'amour et de beauté, sous l'enveloppe d'une
femme, était près de lui, et un prêtre les unis-
sait... Ce tableau, dans lequel apparaissait la
pensée de Dieu, restait seul éclairé, au milieu
des ténèbres de sa' mémoire.
Georges entraîné peu à peu dans son ôpan-
chement, demanda enfin où il avait été, ce
qu'il avait fait, ce qu'il était devenu pendant
ces jours d'absence ou il s'ignorait lui-même,
— Je TOUS le dirai, répondit Yvon ; mais,
avant cela, j'ai une restitution à vous faire.
Voici la lettre qui renferme les tristes et so-
lennels adieux de votre père ; elle était entre
mes mains pour la seconde fois. Tai trouvé, aa-
trefois, le portefeuille qui la contenait, à la pla-
ce où le colonel Borelly était tombé mort. Vous
savez maintenant pourquoi je ne vous l'ai pas
remise dès que je vous ai connu : il fallaitai-
tendre que vous fussiez depuis quelque temps
éloigné de la Vendée, et que rien ne pût vous
foire soupçonner que cette restitution venait de
la maison de Kergoël. Dans ces derniers temps,
lorsque le trouble de votre esprit vous empê-
chait de veiller vous-même sur ce dépôt sacré,
je vous l'ai conservé, et le voici.
Georges prit la lettre de son père avec u«
profond attendrissement.
— Relisez-la, dit Yvon. Ces paroles de maa*
suétudc, sanctifiées par la mort, et qui maiih
tenant viennent pour vous du ciel même, saotà
salutaires à votre âme.
Et tandis que Georges, après avoir parco
CCS pages bénies, tenait encore le papier oi
vert, Yvon lui demanda de lire les demie
lignes à haute voix.
«... Je te confie, dans Timmensité du mond
à un être tendre, aimant, comme je Taurais
pour toi, et qui pourra devenir à ma place!
génie bienfaisant...»
— Ne scmblc-t-il pas, reprit Yvon, quc«<
DELPHINE.
Vi9
derniers mots, tracés par la main d^un père,
aient été prophétiques, puisque vous vous sou-
venez d'avoir été uni à un être céleste, chargé
<fe veiller sur vous? En rapprochant le tableau
qui est resté dans votre mémoire des paroles
de Totre père, ne vous semble-t-il pas que sa
préTÎsion pour vous ait été réalisée ?
Georges se leva pâle, agité, regardant vive-
ment le ciel et Tespace, et s^écria :
— Serait-il possible, mon Dieu ! cette image
n'était pas une hallucination du délire!., cette
chapelle solitaire, cette cérémonie sainte, cette
nnion...
— Tout cela était la réalité.
— Mais cet esprit céleste., cette femme, qui
donc est-elle ?
— Delphine de Kergoël, dit Yvon.
— Delphine ! répéta Georges avec passion.
Mais aussitôt un long frémissement parcourut
tout son être, une empreinte d'indignation dou-
loureuse se répandit sur son visage ; il resta
quelques instants immobile et glacé. Puis il
reprit d'une voix sourde, brisée :
— Pourquoi prononcez-vous ce nom, pour-
quoi rappelez-vous des souvenirs terribles?...
Sar cette terre de la Vendée, dans ce vallon du
Héal, où j'étais attiré par un désir de vengean-
ce, où j'allais chercher l'assassin de mon père,
je le rencontrai en effet... mais c'était une
femme... une femme parée de tous les char-
mes... Trompé par cette apparence enivrante,
au lieu de punir le meurtrier, je l'adorai, je
me prosternai h ses pieds... Elle m'aimait...
^ mais le remords la poursuivait auprès do moi.
On mot, un souvenir de la Vendée, la faisait
pâlir, frisonner, elle me repoussait loin d'elle..
Ces troubles, ces combats ont fait mon déses-
poir, jusqu'au jour où j'ai appris la vérité...
\ous savez le coup qu'elle m'a porté !
— Celle qui ayait innocemment causé votre
malheur, dit Yvon, s'est -dévouée à le soulager
autant qu'il était au pouvoir d'une femme de
le faire. Votre mal avait été déclaré incurable...
une consultation écrite d'un des premiers mé-
decins ralleste... Alors, pour avoir le droit de
s'attacher â tous, de vous consacrer sa vie,
elle a fait bénir votre union à tous deux dans
une campagne déserte... %»
— 11 est donc vrai, juste ciel! interrompit
Georges avec un accent d'épouvante. Marié!...
Je suis marié à celle qui a donné la mort à
mon père!.. Non, c'est impossible. Non, une
telle union ne peut exister, elts ^rait un nou-
veau crime, un épouvantable sacrilège!...
— Ecoutez-moi, monsieur, reprit Yvon avec
plus de force. Vous étiez seul et sans fortune,
étranger dans ce pays, privé même de la rai-
son pour vous guider ; qu'alliez-vous devenir
dans une détresse sans nom, peut-être sans
exemple?.. M"* de Kergoël, en se livrant à
vous par un mariage qui n'était, après tout,
qu'un simulacre, puisque vous l'ignoriez vous-
même, acquérait le droit de vous servir, de
vous protéger.
Alors, elle vous a prodigué les soins les plus
tendres ; voyageant avec vous, allant de ville
en ville, de climat en climat, demander pour
vous les secours de l'art et de la nature, cher-
cher pour vous un rayon de soleil de Tltalie,
un souffle d'air pur de la Suisse., non pour
guérir votre esprit, on ne l'espérait plus, mais
pour raffermir votre santé, dissiper vos som-
bres tristesses ; partout, en tout lieu, se faisant
votre mère, votre sœur, votre esclave, prodi-
guant sa belle jeunesse à un insensé, prodi-
guant ses soins idolâtres à celui qui les recevait
avec indifférence, qui les ignorait même, et de-
vait les ignorer toujours.
Veuve dans le mariage, attachée à un fan-
tôme qui n'avait pas même un regard pour elle,
elle lui donnait pourtant tout son amour, ne
se laissait pas distraire une minute de sa pen-
sée. Malade de veilles, de fatigues, elle ne
sentait pas son mal ; supportant les ennuis, les
dangers des longues routes, elle ne s'en aper-
cevait pas pour elle-même. Voyant les plaisirs
du monde et ne les approchant jamais, elle ne
les regrettait pas ; rencontrant partout des fem-
mes de son âge unies à des hommes jeunes,
beaux, aimants, tandis qu'elle était, elle, en-
chainée à jamais à un insensé, elle lui donnait
pourtant, à cet être à demi éteint, plus de ten-
dresse, de dévoûment que les autres ne de-
vaient en apporter à leurs maris, à leurs a-
mants... elle ne vivait, ne respirait que lors-
qu'elle voyait une lueur d'existence reparaître
dans vos yeux... Enfin, ce n'était plus elle-
même, mais une âme brûlante, qui s'épan-
chait en vous pour empêcher la vie de vous
abandonner.
tdO
BRLPHmB.
Georges sentait cet amour, ees sacrifices,
bien au delà de ce que pouTaient exprimer les
fiaroles d'Tton'; une admiration, une recon-
naissance passionnées le saisissaient, péné-
traient dans tout son être ; sa surprise indi-
gnée s'cTanoutssait; sa pieuse colère faiblissait
malgré lui; de longues larmes coulaient sur
son Tisagc ; il pressait de ses mains sa poi-
trine oppressée.
— Oui, dit-il d^uD accent entrecoupé, Del-
phine est bien à plaindre... mais moi...dois-je
oublier mon père?.. Mon père aussi m^adorait,
tt un crime me Ta enleté... Je deyais venger
•a mort... étrange vengeance. Dieu puissant 1
que d'être uni par les nœuds les plus sacrés à
son meurtrier!... H n*est pas de remords, il
n*est pas de larmes qui puissent consacrer ee
mariage dénaturé...
— Il n*cxiste plus, dit Delphine en sortant
in détour de la charmille, et en paraissant
dËfant Geof^es.
* Delphine déplia une enveloppe, et en tira on
papier qn^ellc tendit à Georges d^un monvcment
tffgne et assuré.
Puis elle cônthiua :
^ Unie à vous dans un mariage où diaqve
instant pouvait changer ma situation, et (kire
une faute de ce que j*avais cru un devoir, f ai
fiilt prononcer une séparation qui était facile à
obtenir dans les circonstances où nous nous
trouvions. En voici Tacte. Je devais m^en servir
si vous veniez à recouvrer la raison, et que nos
liens vous fassent odieux. Je m*en sers aujour-
d'hui.
Delphine oilhiit en ee moment, sur son visage
d*une inefTlEible douceur, une expression de no-
blesse et de courage qui redoublait sa beauté et
lui donnait une grandeur nouvelle.
"^ Lisez, dit'-elle à Georges qui avait pris Pacte
de séparation et le tenait entre ses mains, in-
terdit et immobile, lisez, et vous jugerez que
désormais vous êtes parftiitement libre, que nous
ne sommes plus rien Vun à Tautre.
Après un instant de silence solennel, elle
reprit :
—Maintenant que tout lien entre nous est
tt>mpu , que nous sommes près de nous quitter
pour toujours, je vais vous expliquer le secret
Cfuel que vous connaissez sans le comprendre.
Je ne vous l'aurais jamais dit lorsqu^un fatal
amour vous attachait à mol. 6*eftt été porter
atteinte à votre piété filiale , que d'atténuer
rhorreur que vous inspirait le crime commis
sur votre père. Maintenant, je vais vous ap-
prendre la vérité. Lorsque nous redeYenons
étrangers, lorsque vous ne garderez de moi
qu'un souvenir, il but du moins quelijostiee
réclaire.
Après ces mots prononcés avec force, Del-
phine se recueillit un moment.
Elle revenait à ses souvenirs d'enfance,
doux et terribles; son regard, quelques ins-
tants tourné vers le passé , se releva éclatant el
humide.
Et elle continua :
— > Vers la fin des guerres de la Vendée, j'ii-
vais treize ans , et d'une nature (aible, délicate,
j'étais même plus enfiant que mon âge. ravais
été élevée au milieu des troubles civils; ces
eomtelB qui étaient venus gronder jusque sois
les murs de notre demeure, dont les bruits si-
nistres avaient parfois retenti autour de mon
berceau, frappaient ma jeane tanaginatioB de
tontfnuelles terreurs. Le lieu où nous tinoos,
eetle campagne, qui aurait dA être toute de
paix, de silence et de charme, se montraiU
moi remplie d'objets d'épouvante. Chaque poiat
de notre vallée me semblait un champ de ba-
taille ; et lorsque , dans un moment de calme ,
je parcourais ces prairies bordées de saules,
elles me semblaient habitées par des noorts;
chaque frémissement du feuillage était poor
moi un lugubre gémissement.
Les soldats de la république, ces ennemis ^i
dont j'entendais sans cesse pûier sans les voir, |
prenaient dans ma pensée les formes faOlasti-
ques que revêtent les esprits infemaui dans les
contes des autres enflants. Je trembteis i leur
nom ; je les haïssais sans les connaître.
Parla même faiblesse, j'avais une gnmde
peur des armes ; et mon père , disant en riant
que c'était mal pour la fille d^un brave militaire,
laissait souvent des fusils armés à côté de moi
pour m'y accoutumer, et bien sûr que je nï
toucherais pa$.
Des craintes légitimes se joignaient à ces ter-
reurs puériles. Je savais que le comte de Ker*
goël était signalé comme l'un des plus redotn
table chefs vendéens, et que les troupes en-^
voyACS dans nos campagnes en voulaient sm**
DELPaitCE.
Ml
tout à sa vie.... raîmais mon père de toutes les
forces de mon âme ; ses dangers continuels
nourrissaient en même temps mes appréhen-
sions et ma tendresse.
Me voilà telle que j'étais en 03.
Un soir.... le soir funeste du 26 avril, mon
père revenait d'une excursion de quelques
joars, blessé et accablé de fatigue ...Une trêve
avait été proclamée le matin même.... je l'igno-
rais , ou plutôt je ne savais pas à mon âge ce
que voulait dire une trêve.... Mais mon père,
profitant de cet instant de sécurité , s'était bâté
d'envoyer Yvon avec quelques uns de ses plus
fidèles soldats, et même les gens de la maison
porter des secours d'argent , des grains et d'au-
tres subsistances , aux paysans dont les chau-
mières avaient été incendiées..- Noos étions
donc demeurés seuls dans la maison isolée du
vallon.
Vers huit heures , mon père était assis au
coin de la cheminée, dans la salle basse. ... On
r/entendalt pas le moindre hruit dans la cam-
pagne.,.. Un seul flambeau éclairait la vaste
chambre silencieuse... Mon père s^était assoupi
dans son grand ikuteuil de tapisserie.... Moi,
je faisais son thé , comme chaque soir... Pour
me livrer à ce soin , je m'étais assise sur une
escabelle, entre le foyer et le grand fauteuil, et
je m'appuyais sur les genoux de mon père.
Tom , notre gros chien favori était de l'autre
côté, et reposait aussi la tôte sur les genoux de
son maître.
Dans l'attitude où j^étais, le front penché sar
un de mes bras , et de l'autre main caressant le
cou de notre bon chien. Je sentais le souille
fort et régulier de mon père, qui était tombé
dans le sommeil.
Dans le silence qui régnait , par je ne sais
quelle gradation de la pensée , la respiration
qui soulevait la poitrine du digne vieillard me
fit songer à sa vie... à sa mort... Je trouvai ses
jours, aussi loin que mes souvenirs pouvaient
me reporter , remplis de bonté , d'humanité ,
d'amour pour moi.... Je pensais aussi , en sui-
vant le mouvement de son sein , que lorsque
ce souffle , ce faible signe de Texistence , au-
rait cessé de se faire sentir , Je n*aurais plus de
père... Ces idées me causaient un attendrisse-
ment étrange , une sorte d'exaltation du cœur
indicible , et jamais Je n'avais aimé mon père
d^un amour aussi profond et aussi tendre que
dans ce moment....
Tout-à-coup Tom se hérissa, dressa la tôtc
et gronda sourdement
Quelques minutes après , on frappa à la porte
d'entrée, séparée de la saUe par une autre
grande pièce et un oouloir.
Le signe d'inquiétude et dHrritation que ve«
naît de donner le chien me fit éprouver une
frayeur crueUe de ce bruit, et trembler à la
pensée de ceux qui pouvaient survenir. Au lieu
d'éveiller mon père comme j'aurais dû le foire,
la fatalité me retint, et je restai immobile et
gUicée.
Les coups redoublèrent. Mon père les enten-
dit, cette fois; mais encore appesanti par le
sommeil, et oubliant qu*il avait envoyé tousses
gens dehors , il se borna à murmurer contre
eux de ce qu^ils n'ouvraient pas assez vite.
Une minute après la porte Ait enfoncée.
J'entendis des pas nombreux... Un bruisse-
ment d'armes... retentir dans le couloir... Mon
pœur battait à se briser... je devenais folle de
terreur...
Plusieurs soldats bleus entrèrent. Leurs vi-
sages étaient avinés, irrités, pourpres de vin
et de colère... ils me parurent hideux, terri •
blés... tels que je les avais vus dans mes rêves.
L'un d'eux, ignoble et féroce à la fois, fondit
jusque vers nous en eriant :
—Que le tonnerre t'écrase 1 bngand de Ven-
déen , qui refuses d'ouvrir ta porte aux bra-
ves de la répuUique.
Et il brandissait son sabre sur la tète de mon
père.
À rentrée de ces hommes, fantômes de mon
étemelle épouvante, je m'étais jetée en arrière
et pressée contre la muraille. Mais en cet ins-
tant, frémissant pour mon père , emportée par
une force surnaturelle , je saisis un des fusils
suspendus à ma portée... je levai mon arme...
et je tirai...
Où pris-je la pensée, la force d'une telle ae-
tion? je n'en sais rien.
Le colonel Borelly entrait en ee moment... la
balle alla le frapper... il tomba
Un cri profond, terrible s'éleva. Il était jeté à
la fois par les soldats du eokmel , et par ceux
de mon père qui rentraient à l'instant même.
Tous ces hommes d'armes des deux partis tîa-
362
DELPHINE.
rcntsc presser ensemble, agités et palpitants,
autour du blessé Jiui répandait dos flots de sang
sur le carreau.
Mon père, pAIc, consterné, eut donné sa vie
pour racheter un tel meurtre commis dans sa
maison.
Le colonel Borelly, sur la Toi d*une trêve, ve>
nait demander à passer la nuit dans notre de-
meure... Par un malheur inouï, ses soldats ra-
yaient précédé ; ils étaient à demi-ivres ; j^avais
pris le geste d*une brutale colère de Tun d*eux
pour une menace de mort qu*il faisait à mon
père; j'avais tiré, et dans mes mains faibles ,
inhabiles, Tarme dirigée contre le soldat avait
fnappé son commandant.
Etendu sur la terre, il respirait encore.
Oh ! quel souvenir , mon Dieu ! Les hommes
d^armes formaient un cercle pressé autour de
lui. Ces visages durs, bronzés, étaient transfor-
més pap la douleur ; des larmes coulaient sur
leurs joues cicatrisées. Je fis un pas de ce côté,
entre deux soldats, j'aperçus le colonel Borelly
couché sur la terre, une des lueurs mobiles du
flambeau, placé au fond do la grande salle, pas-
sait alors sur sa figure. J*osai jeter un regard
sur celui que j^avais immolé, je le vis beau, cal-
me, majestueux dans la pâleur de la mort. J'é-
prouvai un saisissement au cœur, d'une force ,
d'une douleur indicible ; puis, il me sembla que
tout tournait autour de moi , et je ne vis plus
rien...
La voix de Delphine s'était peu à peu alTai-
blic dans l'émotion de ses souvenirs ; elle pro*
nonça ces derniers mots d'un accent voilé et
frémissant.
Georges écoutait, les yeux fixes , pAle et im-
mobile comme le marbre.
— Voilà, dit encore Delphine d'une voii plus
imposante , voilà ce qui s*est passé , et ce que
j'ai cru devoir vous apprendre.
— Vous ne dites pas, ajouta Yvon que le co-
lonel Borelly lui-même vous a relevé d* ce crime
innocent. Arrivant presque en même temps qae
ses soldats, il avait vu , du seuil de la salle, 1a
violence de l'un d'eux , et le mouvement de
terreur éperdue qui faisait armer une pauvre
enfant pour la défense de son père. Frappé de
mort, il rouvrit les yeux, il arrêta la vengeance
de ses soldats qui levaient déjà leurs sabres sur
vous; il leur fit jurer, au nom de rautorité
qu'il avait sur eux , au nom de l'amour qu'ils
lUi portaient tous , de respecter ce vieillard...
cette enfant... Puis , dans le dernier souffle de
sa voix, il murmnra : Pauvre enfant, je te par-
donne.,, et il expira.
— Oui , j'ai entendu cette parole , dit Del-
phine avec extase , et en joignant les mains
comme devant une ombre qui lui serait appa-
rue. Oui , quels qu'aient été depuis mos tour-
ments, mes souffrances, je ne me plains pas de
de mon sort, généreux martyr, tu m'as par-
donné l -/
•i- Et il me pardonne aussi de t'adorcr! dit
Georges d'un accent d'inspiration suprême.
Il montra à Delphine l'acte de séparation qu'il
venait de déchirer, épars sur la terre... puis,
se précipitant à ses genoux, il s'écria :
— Delphine! Delphine! le passé ne verse
plus de terreurs, l'avenir est à nous... Oui, une
lumière céleste m'éclaire, je le sens, je le vois,
mon père bénit notre union !
Clémence Robert.
a^iiaîDa^ïDïB^oiiSQî? »
Un jour Tempcreur de Russie envoya à l'em-
pereur Napoléon un présent de fourrures , de
ces martres zibelines, qu'on ne peut pas même
payer, car les Samoîèdes , qui les donnent en
tribut au czar, ne les vendent pas même au
poids de For. Aussi la valeur de ces fourrures
est-elle exhorbitantc, et leur beauté en effet
très remarquable. L'empereur en envoya à
toutes les princesses de la famille impériale;
et comme il connaissait le goût de I amie de
M. de Canouville pour tout ce qui tenait à la
toilette , il eut soin de lui choisir la pièce de
fourrure la plus belle et la plus fournie. Dans
le même moment, M. de Canouville faisait faire
un uniforme de hussards. La princesse et lui
trouvèrent que la belle fourrure ferait admi-
rablement tfur la pelisse, et, tout aussitôt, elle
fut coupée par bandes et appliquée : la pelisse
L'AIDE-DB^AMP.
ses.
ùxt précisément prête lie jour d*une reTue dans
la cour des Tuileries. Ce même jour, M. de Ca-
fiooriiJe montait un cheval anglais d'une grande
beauté et équipé, je ne puis pas expliquer com-
ment ; mais ce que je sais, c'est qu*il ne Tétait
pas comme Tordonnance le voulait, et surtout
r^mpereur, car Tordonnance n'aurait rien dit.
Or, donc le cheval, lesétriers, la selle, la bride,
raideHle--camp, la pelisse, la fourrure surtout,
enfin tout cela, Tun portant l'autre, se trouva
dans la cour des Tuileries de service auprès de
son prince. Chacun sait que, lorsqu'on est a-
moureux, on est d'une difûcile humeur, et que
3a contrainte surtout qui vous retient loin de
ce que vous aimez, est un supplice dont il faut
se venger sur ce qui est le plus près de vous...
M. de Canouville, ne pouvant s'en prendre qu'à
son cheval , s'en prit si bien à lui, que le che-
val qui ne pouvait, /ut, se plaindre et deman-
der ce qu'on lui voulait positivement , ennuyé
d être picoté , tracassé , fut se mettre dans la
tète qu'on lui demandait de reculer. £n consé-
quence, et en cheval bien appris, il se mit en
clTct à reculer ; mais, si bien, que son maître
Qc put lui faire comprendre, qnc ce n'était pas
cela qu'il voulait. Le cheval s'en alla toujours,
toujours, et si bien toujours, qu'il arriva dans
le groupe principal , où il mit un affreux dé-
sordre , car il alla donner du derrière dans le
flanc même du cheval de l'empereur. Je laisse
à penser qu'elle fut la colère de Napoléon.
— Quel est cet officier? s'écria-t-il...
Mais sa vue perçante avait à l'instant reconnu
le jeune aide-de-camp, et le même regard d'ai-
gle avait aussitôt envahi toute sa personne et
distingué la fourrure , l'équipement du cheval
et tout ce qu'il avait pour provoquer sa colère..
Après la revue il ût appeler Berûiier.
— Que font ici tous ces étourneaux que vous
avez autour de vous? lui dit-il avec humeur.
Pourquoi ne sont-ils pas à l'école de la guerre ?
Que signifie cette inaction quand le canon
gronde quelque part ? Voilà comme vous êtes,
^ous. Bênhier.. Il faut tout vous dire, et.vous
ne voye^ rien... Ce n'était pas à moi à faire
partir ce jeune homme.
Berthier sUnclina en rongeant ses ongles...
R était dans une perplexité toute anxieuse, car
la grande dame lui avait demandé avec ins-
tance, déjà deux ou trois fois, de ne pas faire
partir M. dé Canouville, ce que, du resté, celDi-
ci ignorait entièrement Berthier se savait cou-
pable, et tremblait que l'empereur le sût. Heu-»
reusementque Napoléon ne le savait pas...
— Que M. de Canouville soit parti ce soir
même pour l'Espagne! Il y a, je crois, des dé*>
pèches à envoyer au prince d'Essling; que ee
soitlui qui les porte.
Berthier s'inclina, sans oser dire un mot en
faveur de son aide-dc-camp, et s'en revint chez
lui tout heureux d'en être quitte pour une ou
deux paroles un peu dures ; et tout aussitôt les
ordres furent expédiés... Hélas! ce même soir,
où il fallut quitter Paris, était le jeudi-gras 1811..
M. de Canouville pensa devenir fou de déses-
poir en recevant ses ordres... Il courut chez le
prince et voulut lui parler... Une put entrer;
enfin il le joignit :
— Je n'y peux rien, je n'y peux rien, s'écria-
t-il du plus loin qu'il le vit... Cest l'empereur
qui le veut... C'est l'empereur qui le veut...
Aussi, que diable allez-vous porter de ces choses-
là!.. Allez-vous-en, allez-vous-en, et partez
plutôt avant minuit qu'après.
«f Le pauvre Jules vit bien qu'il n'avait aucun
secours à attendre de son général. Il courut
chez la princesse, et la trouva tout en larmes...
Duroc en sortait et lui avait porté deux lignes
terribles de l'empereur... Us pleurèrent tous
deux, et se consolèrent en pensant qu'en faisant
diligence on pouvait être de retour avant quinze
jours... Jules sauta de joie :
— Une carte ! .. Un livre de poste !
Et le voilà mesurant, comptant, additionnant
et trouvant au fait qu'en arrivant auprès de
Masséna, et le suppliant de ne pas le retenir
plus de temps qu'il n'en fallait peur écrire sa
réponse , il pouvait être de retour en quinze
jours... Quand le bouillant jeune homme eut
trouvé cette possibilité, le chagrin disparut ; il
riait, baisait les belles petites mains de la prin-
cesse, qui, émue elle-même, se sentait douce-
ment heureuse d'être aimée ainsi — Mais
pour revenir, il faut partir! dit-elle enfin...
Cette raison était sans réplique : Ma de Ca-
nouville, lui-même, tout en enrageant, n'y trou-
vait rien à dire, et il partit. On prétend qu'il fut
au bal de la reine Hortense , et que l'empereur
n'en sut rien. Cela, je ne l'affirmerais pas. Je 1&
rapporte d'après son propre dire*
UAID&DB-GAMP.
lf« de Canoirr^ sortit cvee k général
Thiébattlt« qui exerçait eiiTera lui Ut dêvain de
^kospOaHté; Hs 8*eB anèreut avec le général
Fournier et quelques autres. Dans le court tra-
jet qa*ils avaient à ftdre de la maison à celle
du gouverneur» M. de Canouville les arrêta plus
de vingt fois.
— Savez-vous bien que ma position est home-
Wgii^, leur disait-il...
ICt il déclamait des vers français, latins, ita-
liens, tout cela mêlé ensemble... Ce n^estpas
qu'il n'eût de Tinstruction , et surtout beau-
coup d'esprit, mais il avait aussi une tète fort
exaltée...
Arrivé chez le gouverneur, au lieu de dor-
mir, ce dont II avait pourtant passablement be-
soin, il se mit à déclamer et à montrer au pau-
vre général Tbiébault, qui tombait de sommeil,
comment Talma lui enseignait la déclamation,
et puis il lui fallut entendre le récit détaillé de
sa disgrâce , de ses amours et des perfections
de la princesse... Enfin, à trois beures du ma-
tin, b politesse exquise du général Tbié-
bault n'eut pas la force de faire bonne conte-
nance ; il donna le bonsoir ou plutôt le bonjour
au conteur, et le for^aà dormir. ^^
Le lendemain, à huit beures du matin, il était
à ma porte pour prendre une lettre pour Junot,
tant il avait bâte de partir afin de revenir plus
vite à Paris.
Deux jours après, il était de nouveau dans
mon salon , me demandant mes commissions
pour Paris.
— Pourquoi fidre?
— Parce que f^ retourne.
— Mais vous n'avez pas vu le prince d'Essling?
— Ce n'est pas ma faute , on ne peut le trouver.
— Vous ne l'avez pas cherché?
— On ne peut pas passer.
«— Mais ce ne sont pas là des raisons dont se
eonlentera l'empereiir. le crûs qne yipm Kvei
grand tort de repartir...
•— Oh 1 ne me dites pas «la... Je monmils,
si je restais ici deux jours de pins... On iB*en-
terrerait comme ce pauvre Eugène 1 Deux jolis
garçons comme nous en trois mois!.. Hoin!..
Et il se regardait avee eomplaisance dans m
immense miroir de Venise, à bordure «^r fili-
granes d'argent, que je trouvais horrible «cette
époque, et que je trouverais charmant é voir
à présent dans ma chambre, tant le bien et le
mal des modes sont relatifs...
C'était un bien agréaUe jeune homme qns
Jules de Canouville, spirituà et original autant
qu'homme de France. Je le regardais en oe mo-
ment, et il paraissait tout difierent de ce que
je l'avais vu la veille au soir. Sa physicmomie
animée avait une expression touchante qui troiH
vait une sympathie, parce qu'on voyait qu^elle
était vraie... Je lui donnai le conseil de retour-
ner , sans perdre une heure, auprès du comte
d'Erlon , et d'y attendre que les communica-
tions fussent rouvertes. C'était déjà beaucoup
qu'il fût revenu à Salamanque... Mais au pre-
mier mot que je prononçai il bondit de colère.»
— Moi retourner dans cette Thébalde, at-
tendre là qu'il plaise à ce vieux fou de donner
de ses nouvelles! s'écria-t-il... Non, non... Je
me ferais plutôt sauter la cervelle.
Et il partit en effet pour Paris; mais ma pré-
diction se réa]isa...Quelques semaines n'étaient
pas écoulées, que M. de Canouville était revenu
au quartier-général du duc d'istrie, à Vallado-
lid. Cette fois, il n'était pas seul, M. Achille de
S...I l'accompagnait, on bien il accompagnait
M. de S...1 : c'est comme on voudra... Hâas!
les pauvres jeunes gens pouvaient dire que IV
mour d'une princesse était plus amer que doux !
Pour avoir été remarqués, pour avoir été aimés
d'elle, l'uû y perdit sa jambe, l'autre y perdit
sa tète. Diich. n'AnaAiiTte.
R, eoBtre tontei lea habitudes, fermées à dix
karts et demie du matin.
ADii heures trois quarts, une garde de
îingt Suisses, qu'on reconnaissait à leur unifor^
■W pour £tredâSuissesdes petits cantons, c'est-
t-diredetmeîUeanamisduroi Henri 111, alors
r^Dut, débouchant de la rue de la Mortellerie
■'■Tança vers la porte Saint-Antoine qui s'ou-
vrit derant eux et se referma derrière eux ;
me Ibis hors de cette porte, ils allèrent se
ranger le long des haies qui, i. l'extérieur de
la barrière, bordaient les enclos fpars de cha-
qae cfité de la route, et, par sa seule apparition,
Rfoula bon nombre de paysans et de petits
(I) Ce nann fUt lolte i la Dame de Honsoresa,
Vi •• trame dans La g* ton£e de ce rccoeil.
v«t
oir
lieu à la porte Saint- Antoine.
En effet, la foule était grande; il arrivait par
les trois routes convergentes, et cela à chaque
instant, des moines des couvents de la ban-
lieue, des femmes assises de cûté sur les bat»
de leurs ânes, des paysans dans des charrettes,
lesquelles venaient s'agglomérer à cette masse
déjà considérable que la fermeture inaccou-
tumée des portes arrêtait h la barrière, et tout,
par leurs questions plus ou moins pressantes,
formaient une espèce de rumeur faisant basse
continue, tandis qui parrois quelques voix,
sortant du diapason général, montaient Jusquk
l'octave de la menace ou de U plainte.
On pouvait encore remarquer, outre cette
masse d'arrivants qui voulaient entrer dans It
ville, quelques groupes particuliers «ui seat-
266
LES QUARANTE-CINQ.
blaicnt en être sortis. Ceux-là, au lieu de plon-
ger leurs regards dans Paris par les interstices
des barrières, ceux-là dévoraient l'horizon, bor-
né par le couvent des Jacobins,, le prieuré de
Vincennes et la croix Faubin, comme si, par
quelqu'une de ces trois routes formant éven-
tail, il devait leur arriver quelque Messie.
Ces groupes, étaient formes, pour la plupart,
par des bourgeois de Paris fort hermétique-
ment calfeutrés dans leurs chausses et leurs
pourpoints ; car, nous avions oublié de le dire,
le temps était froid, la bise agaçante, et de gros
nuages, roulant près de terre, semblaient vou-
loir arracher aux arbres les dernières feuilles
jaunissantes qui s'y balançaient encore triste-
ment.
Trois de ces bourgeois causaient ensemble,
ou plutôt deux causaient et le troisième écou-
tait. Exprimons mieux notre pensée, et disons :
le troisième ne paraissait pas même écouter,
tant était grande l'attention qu'il mettait à re-
garder vers Vincennes.
Occupons-nous d'abord de ce dernier.
C'était un homme qui devait être de haute
taille lorsqu'il se tenait debout; mais en ce
moment, ses longues jambes, dont il semblait
oc savoir que faire lorsqu'il ne les employait
pas à leur destination, étaient repliées sous lui,
tandis que ses bras, non moins longs propor-
tionnellement, que ses jambes, se croisaient
sur son pourpoint.
A côté de ce singulier personnage, un petit
homme, grimpé sur une butte , causait avec
un gros homme qui trébuchait à la pente de
cette môme butte, et se raccrochait à chaque
trébuchement aux boutons du pourpoint de
son^nterlocuteur.
— Oui, maître Miton, disait le petit homme
au gros; oui, je le dis et je le répète, qu'il y
aura cent raille personnes autour de l'cchafaud
ie Salcôde, cent mille au moins. Voyez, sans
compter ceux qui sont déjà sur la place de
Grève, ou qui se rendent à cette place de dif-
férents quartiers de Paris, voyez que de
gens ici, et ce n'est qu'une porte. Jugez donc,
puisqu'en comptant bien, nous en trouverions
seize, des portes.
— Cent mille c'est beaucoup, compère Friard,
répondit le gros homme ; beaucoup, croyez-
oioi, suivront mon exemple, et n'iront pas voir
écarteler ce malheureux Salcède, dans la crainte
d'un hourvari, et ils auront raison.
— Compère, compère ! s'écria Miton, regar-
dez donc ce qui se passe.
Maître Friard suivit la direction indiquée par
le doigt de son compagnon, et vit qu^outrc les
barrières dont la fermeture préoccupait déjà si
sérieusement les esprits, on fermait encore la
porte.
C(?tte porte fermée, une partie des Suisses
vint s'établir en avant du fossé.
— Comment ! comment ! s'écria Friard pa-
lissant, ce n'est point assez de la barrière, et
voilà qu'on ferme la porte, maintenant'.
— Eh bien, que vous disais-jc? répondit
Miton, pâlissant à son tour.
— C'est drôle, n'est-ce pas? fit l'inconnu
en riant.
A la vue de cette nouvelle précaution prise,
un long murmure d'étonnemcnt et quelques
cris d'effroi s'élevèrent de la foule compacte
qui encombrait les approches de la barrière.
— Faites faire le cercle l cria la voix impê-
rative d'un officier.
La manœuvre fut opérée à l'instant, mais
non sans encombre.
— Les lorrains ! les Lorrains ! cria une voix
au milieu de tout ce tumulte.
Le cri le plus terrible, emprunté au pâle
vocabulaire de la peur, n'eût pas produit un
effet plus prompt et plus décisif que ce cri :
— Les Lorrains ! ! !
— Eh bien ! voyez-vous ? voyez- vous ? s'écria
Miton tremblant, les Lorrains, les Lorrains,
fuyons !
— Fuir, et oti cela? demanda Friard.
— Nous sommes cernés !
— Sauve qui peut ! ajouta Miton.
Et tous deux, gagnèrent le large, poursuivis
par le regard railleur et le rire silencieux de
l'homme aux longs bras et aux longues
jambes que nous nommerons à l'avenir
Robert Briquet, lequel après ^les avoir perdus
de vue, s'approcha du Suisse qu'où venait de
placer là en vedette.
— La main est bonne compagnon, dit-il, à
ce qu'il parait ?
— Mais foui, Moussicu, pas mauvaise, pas
mauvaise.
— Tant mieux, car c'est chose importante ,
LES QUAJUNTE-CINQ.
267
surtout si les Lorrains venaient comme on le
dit.
— Us ne ûennent bas.
-Non?
— Bas di tout.
— D*où vient donc alors que Ton ferme cette
porte? Je ne comprends pas.
— Fous bas besoin di gombrendre, répliqua
le Suisse en riant aux éclats de sa plaisanterie.
— C*ètrc chuste, mon gamarate, très chuste,
dit Robert Briquet, merci.
Et Robert Briquet s'éloigna du Suisse pour
se rapprocher d*un autre groupe, tandis que le
digne Helvéticn, cessant de rire murmurait :
— Bei Gott!... Ich glaube er spottet mciner.
— Was ist das fur ein Mann, der sich crlaubt
eincn Schweiser sciuer kœniglichen Majcstœt
ioszukchen!
Ce qui traduit en Français, voulait dire :
— Vrai Dieu, je crois que c'est lui qui se
moque de moi. Qu'est-ce que c'est donc que
cet homme qui ose se moquer d'un Suisse de
Sa Majesté?
Uu des groupes était formé d'un nombre
considérable de citoyens surpris hors de la ville
par celte fermeture inattendue des portes. Ces
citadins entouraient quatre ou cinq cavaliers
d'une tournure fort martiale et que la clôture
de CCS portes gênait fort, à ce qu'il paraît, car
ils criaient de tous leurs poumons. :
— La porte ! la porte !
Lesquels cris, répétés par tous les assistants
avec des recrudescences d'emportement, occa-
sionnaient dans ces moments là un bruit d'en-
fer.
Robert Briquet s'avança veirs ce groupe, et
* mit à crier plus haut qu'aucun de ceux qui
le composaient :
— Li porte ! la porte !
n en résulta qu'un des cavaliers, charmé de
^^it^ puissance vocale, se retourna de son côte,
le salua tt lui dit :
-* N'est-ce pas honteux, monsieur, qu'on
ferme une porte de ville en plein jour, comme
^ les Espagnols ou les Anglais assiégeaient
Paris?
— Pardieu ! dit un assistant, la crainte qu'ils
OM qu'on ne leur mange leur Salcède.
** Cap de Blous! dit une voix, triste man-
geaille.
— Mais, poursuivit-il, puisqu'on annonce que
ce Salcède appartient à M. de Guise, ce n'est
déjà point un si mauvais ragoût.
— Et connaissez-vous bien ceux dont vous
parlez, monsieur ?
— Si je connais Salcède?
— Oui.
— Pas le moins du monde.
— Et le duc de Guise ?
— Pas davantage.
— Savez-vous que M. de Salcède est un
brave !
— Tant mieux ; il mourra bravement alors,
— Et que M. de Guise, quand il veut cons-
pirer, conspire lui-même?
— Cap de Bious 1 que me fait cela?
— Je m'en moque.
•* Gomment vous vous en moquez ?
— Sans doute, je m'en moque. Je ne sais
qu'une chose, moi, sang-diou! j'ai affaire à:
Paris aujourd'hui même, ce matin, et à cause
de cet enragé de Salcède, on me ferme les por-
tes au nez. Cap de Bious ! ce Salcède est un
belitre, et encore tous ceux qui avec lui sont
cause que les portes sont fermées au lieu d'être
ouvertes.
— Oh ! oh ! voici un rude Gascon, murmura
Robert Briquet, et nous allons voir sans doute
quelque chose de curieux.
Comme il faisait cette réflexion, un son de
trompe retentit, et presque aussitôt un crieùr,
avec sa tunique fleur-de-lisée, portant sur sa
poitrine un écusson aux armes de la ville de
Paris, s'avança, un papier à la main, et lut de
cette voix nasillltrde toute particulière aux
crieurs :
« Savoir faisons à notre bon peuple de Paris
« et des environs, que les portes seront closes
« d'ici à 'une heure de relevée, et que nul ne
« pénétrera dans la ville avant cette heure, et
a. cela par la volonté du roi et par la vigilan-
« ce de M. le prévôt de Paris »
a Seront exceptés de cette mesure, ceux qui
« se présenteront porteurs d'un signe de re-
< connaissance, ou qui seront bien et dûment
o( appelés par lettres et mandats.
« Donné en l'hôtel de la prévôté de Pans,
<c sur l'ordre de Sa Majesté, le 26 octobre de
« l'an de grâce 1585. »
— Trompes, sonnez !
LES QUARANTC-ONQ.
Les trompes poussèrent aossitM leurs ran-
qiies aboiements.
A peine le criear enl-u eessé de parler que,
derrière la haie des Suisses et des soldats, la
foule se mita onduler comme un serpent dont
les anneaux se gonflent et se tordent.
— Place ! place ! tous autres, cria TofScier
qui commandait le détachement. Mille diables!
TOUS voyez bien que tous empêchez de passer
ceux qui ont le droit de se faire ouTrir les
portes.
— Cap de Bious, j'en sais un qui passera,
quand tous les bourgeois de la terre seraient
entre lui et la barrière, dit en jouant des eou-
des, ce Gascon qui, par ses rudes répliques,
s'était attiré Tadmiration de maître Robert Bri-
quet.
Et, en effet, il fut en un instant dans Tespaoe
Tide qui s'était formé, grâce aux Suisses, entre
les deux haies de spectateurs.
n regarda un instant autour de lui ; puis,
pensant que rofftcier dont nous avons parlé
était la personne la plus considérable de cette
troupe, il marcha droit à lui.
Celui-ci le considéra quelque temps avant de
lui parler.
Le Gascon, sans se démonter le moins du
monde, en fit autant.
— Vous aTcz une carte? demanda TofiBcier.
— Certes oui, J'en ai une, et plutftt deux
qn\ine.
— Une seule suffira tA elle est en règle.
— Hais Je ne me trompe pas, continua le
Gascon en ouTrant des yeux énormes ; eh non,
cap de Bious ! Je ne me trompff pas ; J'ai le plai-
sir de parler à M. de Loiguac T
— (Test possible, monsieur, repondit sèche-
ment l'officier, visiblement peu charmé de
cette reconnaissance.
— A Monsieur de Loignac, mon compa-
trkiteT
— Je ne dis pas mm*
«MoncousinT
«- Cest bon, votre caria?— La void.
Le Gascon tira de son gant la moitié d^usa
carte découpée avet art.
— Suivez-mm, dit Loignac sans regarder k
carte, vous et vos compagnons, si voos en axei;
nous allons vérifier les laisseSipasser.
Et il alla prendre poste près de la porte.
Le Gaseon le mâfH aeeoaipagné At daq
autres individus.
L'un d'eux , forcé de marcher assez doacc-
ment pour ne point dépasser ses collègues, se
sentit tirer par le fourreau de son épêe, et te
pencha en arrière.
Celui qui attirait son attention par cet attoo*
chôment était un Jeune homme aux cheTeux
noirs, à Tœil étincelant, petit, fluet, gracieux,
et les mains gantées.
— Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur?
demanda notre cavalier.
-* Monsieur, une grftce.
* Parlez, mais parlez vite, je vous prie, tous
voyez que Ton m'attend.
— J'ai besoin d'entrer en ville, monsieur»
besoin impérieux, comprenez-vous? De to-
tre cdté, vous êtes seul, et avez besoin d'un
page qui fasse honneur à votre bonne mine.
— Eh bien? ^* Eh bien, donnant, donnsnt:
fkites-md entrer. Je serai votre page.
— Merci, dit le cavalier; mais Je ne Teox
être servi par personne.
— Pas même par moi ? demanda le jeane
homme avec un si étrange sourire que le ca-
valier sentit se fondre l'enveloppe glacée où il
avait tenté d'enfermer son cœur.
— Je voulais dire que Je ne pouvais pas
être servi. — Oui, Je sais que vous n'êtes pas
riche, monsieur Ernauton de Carmalngcs, dit
le jeune page. — Le cavalier tressaillit ; mais,
sans faire attention à ce tressaillement, renbot
continua :
^ Aussi ne parlerons-noas pas de gag»*^
c'est vous au contraire, si vous m'accordes oe
que je vous demande, qui serez payé, et cda
au centuple des services que vous m'aurez ten-
dus ; laissez-moi donc vous servir, je vous prie,
en songeant que celui qui vous prie a ordonné
quelquefois. — Venez donc, dit le cavalier, siil>-
Jugué par ce ton de persuasion et d'autorité tout
ensemble.
Le jeune homme lui serra la main et suta
légèrement en croupe derrière son coropagooa
qui alla rejoindre les cinq autres élusoecopésà
exhiber leurs cartes et'à justifier de leurs droHs.
Quand vint le tour du cavalier il présents la
carte sur laquelle on lisait :
LES QUAKAmS-CINQ*
Mt
Emaaton de Cannaînges, 26 octobre, midi
précis, porte Saint-Antoine.
Tandis que M. de Loignac Usait, le page s*oc-
cupait à cacher sa tète en rattachant Ui gour-
mette parfaitement attachée du cheval de son
faux maître.
— Le page est à tous, monsieur? demanda
Loignac à Emauton en lui désignaut du doigt
le jeune homme*
Vous Toyez « monsieur le capitaine , dît Er-
nauton qui ne voulait mentir ni trahir , vous
voyez qu*il bride mon cheval.
* Passez, fitLoignafc en examinant avec at-
tention M. de Carmainges dont la figure et la
tournure paraissaient lui mieux convenir que
celles de tous les autres.
~ Ea voilà un supportable au moins, mur-
mora-t-il.
Emauton remonta à cheval; l^page, sans
affectaUon, mais sans lenteur, Tavait précédé
et se trouvait d^ mêlé au groupe de ses de-
nnciers.
— Ouvrez la porte, dit Loignac , et laissez
pissareesaix personnes et lesagens de leur
ioite.
— Allons, vite, vite, mon maître, dit le page,
ea selle, et partons.
Emauton céda encore une fois à Taseendant
qo^exerçait sur lui cette bizarre créature, et la
porte étant ouverte, il piqua son cheval et s'en-
fonça, guidé par les indications du page. Jus-
que dans le cœur du fhubonrg Saint-Antoine.
Loignac fit derriève les stz éh» refermer la
porte, an grand mécoBtentement de la foule
qui, la fiormalité remplie, croyait qu'elle allait
passer à son tovr , et qui, voyant son attente
trompée, tèmoîgtta braysammeot son improba-
tiOB.
Robert Briqoet, en philosofAe ^i analyse ,
et CD savant qaî tttnii la (foiatesseiice, Ro-
bert Briquet, disona-nous» s*aperçut que tout
ce dénouement delà Boè&e que nous venons de
nconter allait se ûdre près de la porte, et que
les conversations particulières des cavaliers,
des bourgeois et des pi^sans ne lui appren-
draient plus rien.
n s'approcha donc le plus qu'il put d'une
petite baraque qui servait de logo au portier et
qui était éclairée par deux fenêtres. Tune s'ou-
^rant sur Paris, l'autre sur la campagne.
A peine était-il installé à ce nouveau poste
qn'un homme, accourant de l'intérieur de Pa-
ris, au grand galop de son cheval, sauta à bas
de sa monture, et, entrant dans la loge, appa-
rut à la fenêtre.
^ Ah ! ah ! fit Loignac.
— Me voici , monsieur de Loignac, dit «et
homme.
—Bien, d*où venez-vous T
— De la porte Saint-Victor.
— Votre bordereau?
— Cinq.
— Les cartest
— Les voici.
Loignac prit les cartes, les vérifia, et écrivit
sur une ardoise qui paraissait avoir été prépa-
rée à cet effet, le chiffre 5.
Le messager partit.
Cinq minutes ne s'étaient point écoulées que
deux autres messagers arrivaient.
Loignac les interrogea successivement, et
toujours à travers son guichet.
L'un venait de la porte BourdeDe, et appor-
tait le chiffre 4.
L'autre de la porte du Temple, et annonçait
le chiffre 6.
Loignac écrivit avee soin ces chiffres sur son
ardoise.
Ces messagers disparurent comme les pre-
miers et furent successivement remplacés par
quatre autres, lesquels arrivaient :
Le premier, de la porte Saint-Denis, atec le
chiffre 5 ;
Le second , de la porte Saint-lacques, avec
le chiffre 3 ; %
Le troisième, de la porte Saint-Honoré, avec
le chiffre 8 ;
Le quatrième, de la porte Montmartre, avec
le chiffre 4.
Un dernier apparut enfin, venant de la porte
Bussy, et apportant le chiffï^ 4.
Alors Loignac aligna avec attention , et tout
bas, les lieux et les chiffres suivants :
Porte Saint-Victor 8
Porte Bourdelle 4
Porte du Temple 4
Porte Saint-Denis 8
Porte Saint-Jacques 3
Porte Saint-Honoré ê
Porte Montmartre 4
«?0 LES QUA&ANTE-€INQ«
Porte Bnssy * | rHôtel-de-ViUc, et Paris est fort exact; Paris ne
Enfin porte Saint-Antoine. • . . 6 | manque pas une fête, et c'est une fête, et même
une fête extraordinaire, que la mort d'un hom-
me, lorsquUl a su soulever tant de passions,
que les uns le maudissent et que les autres le
Total, quarante-cinq , ci 45
— C'est bien.
— Maintenant, cria Loignac d'une voix forte, louent , tandis que le plus grand nombre le
(HiTrez les portes , et entre qui veut ! plaint.
Les portes s'ouvrirent.
Le spectateur qui réussissait à déboucher sur
Aussitôt, chevaux, mules, femmes, enfante, 1^ place, soit par le quai, près du cabaret de
charrettes se ruèrent dans Paris, au risque de ^'«««^e Notre-Dame, soit par le porche même
s'étouffer dans l'étranglement des deux piliers ^^ ^^ place Beaudoyer, apercevait tout d abord,
du pont-levis ^^ milieu de la Grève, les archers du lieulcnant
- * ,,, , . , ^^^^ „ . de robe courte , Tanchon , et bon nombre de
En un quart-d heure s écoula par cette vaste ^^^^^^ ^^ ^^ chevau-légers entourant un petit
artère qu'on appelait la rue Samt-Antome, tout ^^^^^^^ ^,^^^ ^^ ^ .^^^ ^^^.^^
lamas du flot populaire qui depuis le naatm, ^^.^ ^^^ réchafaud vide, ce qui attirait
séjournait autour de cette digue momentanée. ^,^^^ ^ ^^^ ^^^^^^^^ ^^^ ^^ ^^ ^^^
Les bruite s éloignèrent peu à peu. ' ^^^^^^ ^.^^^ j^ principale fenêtre de moteWc
M. de Loignac remonta à cheval avec ses yme, tendue de velours rouge et or, et au bal-
gens. Robert Briquet, demeuré le dernier après con de laquelle pendait un tapis de velours,
avoir été le premier, enjamba flegmatiquement orné de l'écusson royal,
la chaîne du pont en disant : [ c'est qu'en effet cette fenêtre était la loge dt
Touscesgens-làvoulaientvoirquelquechose, . Roi.
et ils n'ont rien vu, même dans leurs affaires ; '- Une heure et demie sonnait à Saint-Jean en
mol je ne voulais rien voir, et je suis le seul Grève, lorsque cette fenêtre , pareille à la bor-
qui ai vu quelque chose. C'est engageant, con- dure d'un tableau, s'emplit de personnages qui
tinuons ; mais à quoi bon continuer ? j'en sais, | venaient poser dans leur cadre,
pardieu! bien assez. Cela me sera-t-il bien Cefut d'abord le roi Henri III, pâle, presque
avantageux de voir déchirer M. de Salcèdc en chauve, quoiqu'il n'eût à cette époque que tren-
quatre morceaux? Non, pardieu! D'ailleurs te-quatre à trente-cinq ans ; l'œil enfoncé dans
j'ai renoncé à la politique. son orbite bistrée, et la bouche toute frémis-
AUons dîner ; le soleil marquerait midi s'il , ^^^^ ^^ contractions nerveuses,
y avait du soleil : il est temps. Derrière lui venait Catherine de Médécis, déjà
Il dit, et rentra dans Paris avec son tranquille ! coûtée par l'âge, car la reine-mère pouvait
— 1... M avoir à cette époque de soixanto-six à soixante-
sept ans , mais portant encore la tète ferme et
droite, lançant sous son sourcil froncé par i*ba-
bitude un regard acéré, et, malgré ce regard,
e. ^ . . ^ . ., . i toujours mate et froide, comme une statue de
Si nous suivions maintenant jusqu'à la place eire sous ses habite de deuil étemel,
de Grève, ou elle aboutit, cette voie populeuse I « i a i- • .. . y»
du quartier Saint-Antoine, nous retrouverions ' , ^^^^^^^f^ ligne apparaissait la ûgureme-
dans la foule beaucoup do nos connaissances ; ^^^^^^^f" ^ « ^^^f.^''' ^"*'' "^^
mais tandis que tous ces pauvres citadins ^^f» ^«™«^« ^« Henri DI, compagne msigm-
moins sages que Robert Briquet, s'en vont ^*°*.' f «PP^^^f^' ™«^ ûdèle en réalité, de
heurtés , coudoyés, meurtris , les uns.derrière "* ^'' ^'""^"^^ '* infortunée,
les autres , nous préférons , grâce au privilège ^ ^®*°® Catherine de Medicis marchait à un
que nous donnent nos ailes d'historien , nous *"omphe.
transporter sur la place elle-même. * { La reine Louise assistait à un supplice.
Paris tout entier s'était donné rendez-vous à Le roi Henri traitait là une affaire.
et malicieux sourire.
H.
LES QUAHANTE-ONO.
STÎ
Triple nuance qui se lisait sur le front hau-
tain de la première , sur le front résigné de la
seconde, et sur le Iront nuageux et ennuyé du
troisième.
Derrière les illustres personnages que le peu-
ple admirait, si pâles et si muets, venaient deux
beaux jeunes gens ; Tun de vingt ans à peine,
l'autre de vingt-cinq ans au plus; ils étaient
beaux, ils étaient grands, ils étaient frères.
Le plus jeune s'appelait Henri de Joyeuse ,
comte du Bouchage ; l'autre , le duc Anne de
Joyeuse.
Le Roi salua la foule gravement et sans sou-
rire, puis il baisa son chien sur la tôte.
Alors, se retournant vers les jeunes gens.
— Adossez-vous à la tapisserie, Anne, dit-il
à l'aîné ; ne vous fatiguez pas à demeurer de-
bout ; ce sera long peut-être. — Je l'espère bien,
interrompit Catherine, long et bon, sire. — Vous
croyez donc que Salcède parlera, ma mère? de-
manda Henri. — Dieu donnera, je l'espère, cette
confusion à nos ennemis, car ce sont vos enne-
mis aussi, ma fitte, ajouta-t-elle en se tournant
vers la reine , qui pâlit et baissa son doux re-
gard.
Le roi hocha la tète en signe de doute.
— Mon fils, dit Catherine, ne vois-je pas du
tnmuhe là-bas, au coin du quai ? — Quelle vue
perçante ! ma mère; oui, en effet, je crois que
TOUS avez raison. Oh ! les mauvais yeux que
j'ai, moi, qui ne suis pas vieux pourtant !— Sire,
interrompit librement Joyeuse, ce tumulte vient
du refoulement du peuple sur la place par la
compagnie des archers. C'est le condamné qui
arrive, bien certainement. — • Comme c'est flat-
teur pour des rois, dit Catherine, de voir écar-
teler un homme qui a dans les veines une goutte
de sang royal !
Et en disant ces paroles, son regard pesait
8ur Louise.
— Oh! madame, pardonnez-moi, épargnez-
moi, dit la jeune reine avec un désespoir qu'elle
essayait en vain de dissimuler; non, ce mons-
tre n'est point de ma famille, et vous n'avez
point voulu dire qu'il en était. — Certes, non,
dit le roi ; — et je suis bien certain que ma
mère n'a point voulu dire cela.
— Eh ! mais, fit aigrement Catherine, il tient
aux Lorrains, et les Lorrains sont vôtres, ma-
dame; Je lo pense du moins. Ce Salcède v«us
touche donc, et môme d'assez près. — Cest4i-
dîre, interrompit Joyeuse avec une honnête in-
dignation qui était le trait distinctif de son ca-
ractère, et qui se faisait jour en toute circon-
stance contre celui qui l'avait excitée, quel
qu'il fût, c'est-à-dire qu'il touche à M. de Guise
peut-être ; mais, point à la reine de France. —
Ah ! vous êtes-là, monsieur de Joyeuse, dit Ca-
therine avec une hauteur indéfinissable, et ren-
dant une humiliation pour une contrariété. Ah!
vous êtes là? Je ne vous avais point vu. — J'y
suis, non seulement de l'aveu, mais encore par
l'ordre du roi, madame, répondit Joyeuse en in-
terrogeant Henri du regard. Ce n'est pas une
chose si récréative que de voir écarteler un
homme, pour que je vienne à un pareil spec-
tacle si je n'y étais forcé. — Joyeuse a raison,
madame, dit Henri ; il ne s'agit ici, ni de Lor-
rains, ni de Guise, ni surtout de la reine ; il
s'agit de voir séparer en quatre morceaux M. de
Salcède , c'est-à-dire un assassin qui voulait
tuer mon frère. — Oh ! s'écria Anne de Joyeuse,
vous voyez que je ne me trompais pas. Sire ;
voici le patient qui paraît sur la place. Corbleu-
la vilaine figure ! — 11 a peur , dit Catherine ; il
parlera. — S'il en a la force, dit le roi. Voyez
donc, ma fnère, sa tète vacille comme celle d'un
cadavre. — Je ne m'en dédis pas , Sire , dit
Joyeuse, il est aflreux.
Le roi était tout yeux , car on s'occupait d'en-
lever le patient de la charrette qui l'avait ap-
porté, pour le déposer sur le petit échafaud.
A la prison , Salcède avait espéré ; Salcède
avait espéré à la torture ; sur la charrette, il
avait espéré encore ; sur l'échafaud, il espérait
toujours.
Le roi ne perdait pas plus que le peuple cette
pensée incessante de Salcède.
Cependant le bourreau avait commencé à
s'emparer de lui, et il l'attachait par le miliw
du corps au centre de l'échafaud.
Déjà même, sur un signe de maître Tanchon,
lieutenant de robe courte et commandant l'exé-
cution, deux archers, perçant la foule, étaient
allés chercher les chevaux.
— Sire, une grâce , demanda Joyeuse. —
Parle , Joyeuse, fit le roi, et pourvu que ce ne
soit pas celle du condamné. — Rassurez-vous,
sire. — récoute. — Sire, il y a une chose qui
I blesse particulièrement la vue de mon frère et
LB8 QUARAfmMlNQ-
surtout la mienne, c^est une eiécutton ; que Vo-
tre Majesté soit donc assez bonne pour nous
permettre de nous retirer. — Alors , dit Henri
111 en soupirant , fais à ta fantaisie ; ma desti-
née est de vivre seul.
Et aussitôt, on vit fuir, comme deux ombres
rapides, les deux jeunes gens.
Sur eux retomba la tapisserie aux pans lourds.
Quand le roi tourna la tète, ils avaient déjà
disparu.
Henri poussa un soupir et baisa son petit
chien.
Salcède, avait vu les archers partir pour aller
chercher les chevaux. 11 comprit que le roi ve-
nait de donner Tordre du supplice.
Ce fut alors que parut sur sa bouche livide
cette sanglante écume remarquée par la jeune
reine : le malheureux, dans la mortelle impa-
tience qui le dévorait, se mordait les lèvres jus-
qu'au sang.
—Personne ! personne ! murmurait-il, pas im
de ceux qui m^avaient promis secours ! Lâches I
lâches! lâches!..
LelieutenantTaachon s'approcbaderéchabud,
<ts*adressant au bourreau :
— Préparez-vous, maître, dit*il.
L*exécuteur fit un signe à Tautre bout de la
place, et Ton vit les chevaux, fendant la foule»
laisser derrière eux un tumulteux sillage qui,
IMdreil à celui de la mer, se referma derrière
eux.
On put voir alors au coin de la rue de la Van-
nerie, lorsque les chevaux y passèrent, un beau
jeune homme de notre connaissance sauter au
bas de la borne sur laquelle il était monté,
poussé par un enfant qui pouvait avoir quinze
à seize ans à peine, et paraissait fort ardent à
ce terrible spectacle.
C'étaient le page mystérieux et le vicomte Er-
nauton de Carmainges.
— Eh ! vite, vite, glissa le page à Toreille de
son compagnon , jetez-vous dans la trouée, il
n'y a pas un instant à perdre.
— Mais nous serons étouffés, répondit Ernau-
ton, vous êtes fou, mon petit ami.
— Je veux voir, voir de près, dit le page d'un
ton si impérieux qu'il était facile de voir que
cet ordre partait d'une bouche qui avait l'habi-
tude du commandement.
Ernauton obéit.
— Serrez les chevaux, serrez ks chevaux, dit
le page ; ne les quittez pas d'unt semelle <m
nous n'arriverons pas.
Ernauton subissait malgré lui naflucnee
étrange de cet enCuit; il obéit, s'aocncha aux
crins du cheval, tandis que de son cAlé le pap
s'attachait à sa ceinture.
Et au milieu de cette foule ondoleose cqoum
une mer, épineuse comme un buisson, liissist
ici un pan de leur manteau, là un fragncnt de
leur pourpoint, plus lom la firaise de leur ehs-
mise, ils arrivèrent en même temps que Taltt-
lage à trois pas de l'écbafiuid sur lequel se t«^
dait Salcède, dans les convulsions du déiespoir.
— Sommes-nous arrivés t Bunouim le jeune
homme suffoquant et hors d'hileine, quand il
sentit Ernauton s'arrêter.
— Oui, répondit le vicomte* keuccuacneBt;
car j'étais au bout de mes forets*
— Je ne vois pas.
•» Passez devant moi.
— Non, non, pas encore... Qne faii-OB!
^ Des nœuds coulanU à l'otsésailé dai
cordes.
— Et lui, que fkit-il?
«— Qui, lui?
— Le patient.
— Ses yeux tournent anianr éa lui temm
ceux du vautour qui guette*
Les chevaux étaient assoc pièà de résbatai
pour que les valeta de l'exécutcar attachassent
aux pieds et aux poings de Salcède les tiails ixât
à leurs colliers.
Salcède poussa un rugissement quand il sen-
tit autour de ses chevilles le rugueux eostact
des cordes, qu'un noaud coulant sernût autour
de sa chair.
11 adressa alors un suprèiùe , un indéfinissa-
ble regard à toute cette immense place doat il
embrassa les cent mille spectateurs dans le oe^
cle de son rayon visuel.
— Monsieur , lui dit poliment le lieutenant
Tanchon, vous plalt-il de parler au peuple avant
que nous ne procédions?
Et il s'approcha de i'ordtte du patient pou;
ajouter tout bas : ^
— Un bon aveu... pour la vie sauve.
Salcède le regarda jusqu'au fond de râmc.
Ce regard était si éloquent qu'il sembla ar*
nchcr la vérité du cœur de Tanchon et la
LES QUiUUNTE-CINQ.
275
remonter jusques dans ses yeux où elle éclata.
Salcode ne s*y trompa point , il comprit que
le lieutenant était sincère et tiendrait ce qu'il
promettait. ^
— YousToyez, continua Tanchon , on vous
atodonne ; plus d'autre espoir en ce monde
que celai que je vous offre.
— Eh bien, dit Salcède ayec un rauque sou-
pir, faites faire silence, je suis prêt à parler.
— C'est une confession écrite et signée que
ie roi exige.
— ^ors déliez-moi les mains et donnez^moi
one plume, je vais écrire.
— Votre confession?
— Ma confession, soit.
Tanchon, transporté de joie, n'eut qu'un si-
^e à faire ; le cas était prévu. Un archer tenait
toutes choses prêtes : il lui passa l'écritoire, les
plumes, le papier, que Tanchon d^sa sur le
bois même de l'échafaud.
En même temps on lâchait de trois pieds en-
viron la corde qui tenait le poignet droit de Sal-
cède, et on le soulevait sur l'estrade pour qu^il
pût écrire.
Salcède, assis enfin, commença par respirer
arec force et par faire usage de sa main pour
«suyer ses lèvres et relever ses cheveux qui
tombaient humides de sueur sur ses sourcils.
^ Allons, allons, dit Tanchon, mettez-vous
àtotreaise, et écnvezbien tout.
*- Oh! n'ayez pas peur, répondit Salcède en
^ngeant sa main vers la plume ; soyez tran-
^iile, je n'oublierai pas ceux qui m'oublient,
moi.
Et sur ce mot il hasarda un dernier coup
d'œU.
Sans doute le monent était venu pour le page
de se montrer; car, saisissant la main d'Er-
oauton :
— Monsieur , lui dit-il , par grâce , prenez-
moi dans vos bras et soulevez-moi au-dessus
des tètes qui m'empêchent de voir.
-* Ah çà! mais vous êtes insatiable, jeune
homme, en vérité.
— Encore ce service, monsieur.
— Vous abusez.
— 11 faut que je voie le condamné, cntendcz-
^ous? il faut que je fe voie.
Puis, comme Emauton ne répondait pas assez
^Tement sans doute à l'injonction.
TOMS IX.
— Par pitié, monsieur, par grâce! dit-il, je
vous en supplie !
L'enfant n'était plus un tyran fantasque, maîa
un suppliant irrésistible.
Emauton le souleva dans ses bras, non sans
quelque étonnemcnt de la délicatesse de ce
corps qu'il serrait entre ses mains.
La tête du page domina donc les autres
têtes.
Justement Salcède venait de saisir la plume
en achevant sa revue circulaire.
Il vit cette figure du jeune homme et demeura
stupéfait.
En ce moment les deux doigts du page s'ap-
puyèrent sur SCS lèvres. Une joie indicible épa-
nouit aussitôt le visage du patient ; on eût dit
l'ivresse du mauvais riche quand Lazare laisse
tomber une goutte d'eau sur sa langue aride.
Il venait de reconnaître le signal qu'il atten-
dait avec impatience et qui lui annonçait du se-
cours.
Salcède, après une contemplation de plusieurs
secondes , s'empara du papier que lui offrait
Tanchon, inquiet de son hésitation, et il se mit
à écrire avec une fébrile activité.
— 11 écrit 1 il écrit! murmura la foule.
— 11 écrit! répéta la reine-mère avec une joie
manifeste.
— Il écrit, dit le roi , par la mordieu ! je lui
ferai grâce.
Tout à coup Salcède s'interrompit pour regar-
der encore le jeune homme.
Le jeune homme répéta le même signe , et
Salcède se remit â écrire.
Puis, après un intervalle plus court, il s'in-»
terrompit pour regarder de nouveau.
Cette fois le page fit signe des doigts et de
la tète.
— Avcz-vous fini? dit Tanchon qui ne per-
dait pas de vue son papier.
'— Oui, fit machinalement Salcède.
— Signez, alors.
Salcède signa sans jeter sur le papier ses
yeux qui restaient rivés sur le jeune homme.
Tanchon avança la main vers la confession.
— Au roi ! au roi seul! dit Salcède.
El il remit le papier au lieutenant de robe
courte, mais avec hésitation, et comme un sol»
^dat vaincu qui rend sa dernière arme.
18
274
LES QUARANTE-ONQ.
— Si vous avez bien avoué tout, dit le lieu-
tenant, vous êtes sauf, monsieur de Salccde.
Un sourire mélangé dMronic et dMnquictude
se fît jour sur les lèvres du patient qui semblait
interroger impatiemment son interlocuteur
inystcrieui.
Enfin Ernautou fatigué voulut déposer son
gênant fardeau, il ouvrit les bras : le page glissa
jusqu'à terre.
Avec lui disparut la vision qui avait soutenu
le condamné.
Lorsque Salcèdc ne le vit plus, il le chercha
des yeux; puis, comme égaré :
•— ' Eh bien! cria-t-il, eh bien !
Personne ne lui répondit.
— Eh! vite, vite, hàtez-vous! dil-îl; le roi
tient le papier, il va lire!
Nu! ne bougea.
Le roi dépliait vivement la confession.
— Oh ! mille démons ! cria Salcède, se serait-
on joué de moi? Je Val cependant bien recon-
nue. Cétait elle, c'était elle !
A peine le roi eut-il parcouru les premières
lignes qu'il parut saisi d'indignation.
Puis il pâlit et s'écria :
— Oh ! le misérable. Oh ! le méchant homme.
— Qu'y a-t-il, mon fils? demanda Catherine.
— 11 y a qu'il se rétracte, ma mère ; il y a quMi
prétend n'avoir jamais rien avoué. — Et en-
suite? — Ea'^uite il déclare innocents et étran-
gers à tous complots MM. de Guise. — Au fait,
balbutia Catherine, si c'est vrai? — Il ment!
s'écria le roi; il ment comme un païen! —
Qu'en savcz-vous, mon fils? MM. de Guise sont
peat-ôtre calomniés. Les juges ont peut-être
dans leur trop grand zèle interprété faussement
les dépositions. — Eh! madame, s'écria Henri
ne pouvant se maîtriser plus longtemps, j'ai
tout entendu. <-* Vous, mon fils? — Oui, moi.
— Et quand cela, s'il vous plaît? — Quand le
coupable a subi la gène, j'étais derrière un ri-
deau ; je n'ai pas perdu une soûle de ses pa-
roles, et chacune de ces paroles m'entrait dans
la tète comme un clou sous le marteau. — Eh
bien, Caitcs-le parler avec la torture, puisque
la torture il lui faut ; oraonnez que les chevaux
tirent.
Henri, emporté par la colère, leva la main.
Le lieutenant Tanchon répéta ce signe.
Déjà les cordes avaient été rattachées aux
(quatre membres du patient : quatre bommef
sautèrent sur les quatre chevaux ; quatre coups
de fouet retentirent, et les quatre chcTaoi s'é-
lancèrent dans des directions opposées.
Un horrible craquement et un hornble cri
jaillirent à la fois du plancher de l'échafaud.
On vit les membres du malheureux Salcède
bleuir, s'allonger et s*injecter de sang; sa face
n'était plus celle d'une créature humaine, c'é-
tait le masque d*un démon.
— Ah ! trahison ! trahison ! cria-t-il. Eli
bien! je vais parler, je veux parler, je tcta
tout dire! Ah ! maudite duch...
La voix dominait les hennissements des che-
vaux et les rumeurs de la foule; mais tout à
coup elle s'éteignit.
— Arrêtez! arrêtez! cria Catherine.
Il était trop tard . La tête de Salcède, naguère
roidie par la souffrance et la fureur , retomba
tout à coup sur le plancher de l'échafiiud.
— Laissez-le parler, vociféra la reine-mère.
Arrêtez, mais arrêtez donc !
L'œil de Salcède était démesurément dilaté, 1
fixe, et plongeant obstinément dans le groupe
où était apparu le page. Tanchon en suivait
habilement la direction.
Mais Salcède ne pouvait plus parler, il était
mort.
Tanchon donna tout bas quelques ordres à
ses archers qui se mirent à fouiller la foule
dans la direction indiquée par les regards dé-
nonciateurs de Salcède.
— Je suis découvert, dit le jeune page à
l'oreille d'Ernauton ; par pitié, aidez-moi, se-
courez-moi, monsieur; ils viennent! ils tien-
nent ! — Mais que voulez-vous donc encore?—
Fuir : ne voyez-vous point que c'est moi qu'ils
cherchent?— Mais qui êtes-vous donc?— Tnc ,
femme... sauvez-moi! protégez-moi!
Ernauton pâlit; mais la générosité remporta
sur l'étonnement et la crainte.
11 plaça devant lui sa protégée, lui fraya uir
chemin à grands coups de pommeau de dague
et la poussa jusqu'au coin de la rue du Mou-
ton, vers une porte ouverte.
Le jeune page s'élança et disparut dans cette
porte qui semblait Tattendre et qpA se referma
derrière lui.
11 n^avait pas même eu le temps de lui de-
mander son nom ni où il le retrouverait
LES QUARANTE-CINQ.
275
Mais en disparaissant, le jeune page, comme
8*il eût deviné sa pensée, lui avait fait un signe
plein de promesses.
Libre alors, Emauton se retourna vers le
centre de la place, et embrassa d*un même coup
d'œil réchafaud et la loge royale.
Salcède était étendu roide et livide sur Té-
cbafaud.
Catherine était debout, livide et frémissante
dans la loge.
Mon fils , dit-cUc enfin en essuyant la sueur
de son front, mon fils, vous ferez bien de chan-
ger votre maître des hautes œuvres , c'est un
ligueur ! — Et à quoi donc voyez-vous cela, ma
mère? demanda Henri.— Regardez, regardez!
— Eh bien, je regarde. — Salcède n'a souffert
qu'une tirade, et il est mort.— Parce qu'il était
trop sensible à la douleur. — Non pas ! non
pas! fit Catherine avec un sourire de mépris
arraché par le peu de perspicacité de son
fils, mais parce qu'il a été étranglé pardes-
sous réchafaud avec une corde fine , au mo-
meat où il allait accuser ceux qui le laissent
mourir. Faites visiter le cadavre par un savant
docteur, et vous trourerez, j'en suis sûre , au-
tour de son cou le cercle que la corde y aura
laissé. — Vous avez raison, dit Henri, dont les
veux ctincelërent un instant , mon cousin de
Guise est mieux servi que moi. — Chut! chut!
mon fils, dit Catherine, pas d'éclat, on se mo-
querait de nous ; car cette fois encore c'est partie
perdue. — Joyeuse a bien fait d'aller s'amuser
autre part, dit le roi ;H>n ne peut plus compter
sur rien en ce monde, même sur les supplices.
Partons, mesdames, partons!
m.
■
MM. de loycuse, comme nous l'avons tu,
s'étaient dérobés pendant toutç cette scène par
les derrières dH l'Hôtel-de-Ville, et laissant aux
équipages du roi qui les attendaient avec des
chevaux, ils marchaient côte à côte dans les
nies de ce quartier populeux, qui ce jour-là
étaient désertes, tant la place de Grève avait été
vorace de spectateurs.
Une fois dehors ils avaient marché se tenant
par le bras, mais sans s'adresser la parole.
Henri si joyeux naguère, était préoccupé et
risque sombre. |
Anne semblait inquiet et comme embarrassé
de ce silence de son frère. ^
Ce fut lui qui rompit le premier le silence.
— Eh bien, Henri, demanda-t-il, où me con-
duis-tu? — Je ne vous conduis pas,* mon frère,
je marche devant moi, répondit Henri comme
s'il se réveillait en sursaut. — Desirez-vous
aller quelque part mon f^re? — Et toi?
Henri sourit tristement.
—Oh ! moi, dit-il, peu mMmporte oii je vais.
— Tu vas cependant quelque part chaque soir,
dit Anne, car chaque soir tu sors à la même
heure pour ne rentrer qu'assez avant dans la
nuit, et parfois pour ne pas rentrer du tout. —
Me questionnez-vous, mon frère? demanda
Henri avec une charmante douceur mêlée d'un
certain respect pour son aîné. — Moi te ques-
tionner? dit Anne, Dieu m'en préserve; les
secrets sont à ceux qui les gardent. — Quand
vous le désirerez, mon frère, répliqua Henri, je
n'aurai pas de secrets pour vous ; vous le savez
bien. — Tu n'auras pas de secrets pour moi,
Henri ? — Jamais, et saisissant la main de son
frère il la lui serra affectueusement. — Vous
êtes pour moi plus que directeur, plus que
confesseur, plus qm? père, mon cher Anne,
dit-il, vous êtes mon ami. — Alors, mon ami,
pourquoi de gai que tu étais, t'ai-je vu peu à
peu devenir triste, et pourquoi au lieu de sortir
le jour, ne sors-tu plus maintenant que la nuit ?
Mon frère, je ne suis pas triste, répondit Henri
en souriant. — Qu'es-tu donc? — Je suis
amoureux. — Bon ! et cette préoccupation ? —
Vient de ce que je pense sans cesse à mon
amour. — Et tu soupires en me disant cela?
— * Oui. — Voyons, dis-moi qui tu aimes, Henri:
ta maîtresse est-elle belle, au moins? — Hélas !
mon frère, ce n'est point ma maîtresse. — Est-
elle J)elle? — Trop belle. — Son nom? — Jo
ne le sais pas. — Allons donc? — Sur l'hon-
neur. — Mon ami, je commence à croire que
c'est plus dangereux encore que je ne pensais,
— Ce n'eit point de la tristesse, par le pape?
c'est de la folie. — Elle ne m*a parlé qu'une
seule fois, ou plutôt elle n'a parlé qu'une seule
fois devant moi, et depuis Oc temps je n'ai pas
même entendu le son de sa voix. — Et tu ne
t'es pas informé? — A qui? — Comment! à
qui? aux voisins. — EUe^habite une maison à
elle seule et personne ne la connaît. — Ah ça I
276
LES QUARANTE-aNQ.
mais est-ce une ombre ? — C'est une femme,
grande et belle comme une nymphe, sérieuse
et grave comme fange Gabriel. — Comment
Fas-tu connue? où Tas-tu rencontrée? — Un
jour je poursuivais une jeune fille au carrefour
de la Gypecienne ; j'entrai dans le petit jardin
qui attientà Téglise, il y a là un banc sous les
arbres. Étes-vous jamais entré dans ce jardin,
mon frère? — Jamais! n'importe, continue; il
y a là un banc sous des arbres, après? — L'om-
bre commençait à s'épaissir ; je perdis de vue
la Jeune fille, et, en la cherchant, j'arrivai à
ce banc. — Va, va, j'écoute. — Je venais d'en-
trevoir un vêtement de femme de ce côté, j'é-
tendis les mains. — Pardon, monsieur, me dit
tout à coup la voix d'un homme que je n'avais
pas aperçu, pardon. — Et la main de cet hom-
me m*écarta doucement, mais avec fermeté.
— U osa te toucher. Joyeuse ? ^- Écoute, cet
homme avait le visage caché dans une sorte
de froc ; je le pris pour un religieux, pm« U
m'imposa par le ton affectueux et poli de o^n
avertissement, car en même temps qu'il me
parlait, il me désignait du doigt, à dix pas, cette
femme dont le vêtement blanc m'avait attiré de
ce côté, et qui venait de s'agenouiller devant
ce banc de pierre, comme si c'eût été un au-
tel. — Je m'arrêtai, mon frère. C'est vers le
commencement de septembre que cette aven-
ture m'arriva : l'air était tiède; les violettes
et les roses que font pousser les fidèles sur les
tombes de l'enclos, m'envoyaient leurs délicats
parfums ; la lune déchirait un nuage blanchâ-
tre derrière le clocheton de l'église, et les vi-
traux commençaient à s'argenter à lenr faite,
tandis qu'ils se doraient en bas du reflet des
cierges allumés. Mon ami, soit majesté du lieu,
soit dignité personnelle, cette femme à genoux
resplendissait pour moi dans les ténèbres
comme une statue de marbre. Elle m'im-
prima je ne sais quel respect qui me fait froid
au cœur. Je la regardais avidement. Elle se
courba sur le banc, l'enveloppa de ses deux
bras, y cdla les lèvres, et aussitôt je vis ses
épaules onduler sous l'efTort de ses sanglots ;
jamais vous n'avez oui de pareils accents, mon
frère ; jamais fer a^éré n'a déchiré si doulou-
reusement un 'YBÛr 1 Tout en pleurant, elle bai-
sait la pierre avec une ivresse qui m'a perdu;
ses larmes m'ont attendri, ses baisers m'ont
rendu fou. — Mais c'est-ellc, par le pape! qui
était folle, dit Joyeuse ; est-ce que Toq baise
une pierre ainsi, est-ce que l'en sanglottc ainsi
pour rien ? — Oh ! c'était une grande douleur
qui la faisait sangloter, c'était un profond amour
qui lui faisait baiser cette pierre ; seulement,
qui aimait-elle? qui pleurait-elle? pour qui
priait-elle ? je ne sais. — Maïs cet homme, lu
ne Tas pas questionné? — Si fait — Et que
t'a-il répondu? — Qu'elle avait perdu son mari.
— Est-ce qu'on pleure un mari de cette façon-
là? dit Joyeuse; voilà pardicu! une belle ré-
ponse; et tu t'en es contenté? — Il l'a bien
fallu, puisqu'il n'a pas voulu m'en faire d'autre.
— Mais cet homme lui-même, quel est-il? —
Une sorte de serviteur qui habite avec cUc. —
Son nom? — Il a refusé de me le dire.— Jeu-
ne? vieux? — Il peut avoir de vingt-huit à
trente ans — Voyons, après... Elle n'est
pas restée toute la nuit à prier et à pleurer,
n'est-ce pas?— Non; quand elle eut fini de
pleurer, c'est-à-dire quand elle eut épuisé ses
larmes, son servitcurlui dit quelques mots tout
bas, et alors elle baissa ton voile. U lui disait
que j%%is là sans doute; mais elle ne regarda
même pas de mon côté, elle baissa son voile,
et sortit de l'enclos; je la suivis, elle n'essaya
point de se dérober à moi, de changer de che-
min, de faire fausse route ; elle ne semblait
même point songer à cela. ^ Eh bien, où de-
meurait-elle? — Du côté de la Bastille, dans la
rue de Lesdiguîères; à sa porte, son compa-
gnon se retourna et me vit. — Tu lui fis alors
quelque signe pour lui donner à entendre que
tu désirais lui parler? — Je n'osai pas; c'est
ridicule ce que je vais te dire, mais le senritcor
m'imposait presque autant que la maitresse.
— En vérité, Henri, j'ai bien envie de te
renier pour un Joyeuse; mais au moins
tu revins le lendemain?— Oui, mais inutile-
ment, inutilement à la Gypecienne, inutile-
ment à la rue de Lesdiguières. — Elle avait
disparu? — Comme une ombre qui se serait
envolée. «— Mais enfin tu l'as retrouvée cette
belle sauvage? — Le hasard Ta permis; je suis
injuste, mon frère, c'est la providence qui ne
veut pas que l'on traîne la vie. Ecoutez : en
vérité, c'est étrange. Je passais dans la rue de
Bussy il y a quinze jours, à minuit; vous savez,
mon frère, que les ordonnances pour le Jen
LES QUARANTE-CINQ.
277
lont sévèrement exécutées; eh bien, non-seule-
ment je vis du feu aux vitres d*une maison,
mais encore un Incendie véritable qui éclatait
au deuxième étage. Je frappai vigoureusement
à la porte, un homme parut à la fenêtre. « —
Vous avez le feu chez vous ! lui criai-je. « — Si-
lence, par pitié! me dit-il, silence, je suis oc-
cupé à réteindre. « — ^Voulez-vous que j'appelle
le guet? «— Non, non, au nom du ciel, n'ap-
pelez personne ! a — Mais cependant si l'on
peut vous aider. « — Le voulez-vous? alors ve-
nez, et vous me rendrez un service dont je
vous serai reconnaissant toute ma vie. a — Et
comment voulez-vous que je vienne? « — Voici
la clef de la porte. » Et il me jeta une clef par
la fenêtre. Je montai rapidement les escaliers
et j'entrai dans la chambre, théâtre de Tin*
eendie. C'était le plancher qui brûlait : j'étais
dans le laboratoire d'un chimiste. En faisant
je ne sais quelle expérience, une liqueur inflam-
mable s'était répandue à terre : delàPincendie.
Quand j'entrai, il était déjà maître du feuf ce
qui fit que je m^ le regarder. C'était un homme
de vingt-huîtlrlronte ans ; du moins il me pa-
rut avoir cet âge : une effroyable cicatrice lui
labourait la moitié de la joue, une autre lui
sillonnait le crâne; sa barbe touffue cachait le
reste de son visage. « Je vous remercie, mon-
sieur; mais, vous le voyez, tout est fini main-
tenant ; si vous êtes aussi gaJant homme que vous
en avez l'air, ayez la bonté de vous retirer, cartoa
ffiaitresse pourrait entrei' d'un moment à Tau-
trc, et elle s'irriterait en voyant à cette heure
un étranger chez moi, ou plutôt chez elle. »
Le son de cette voix me frappa d'inertie et
presque d'épouvante; j'ouvrais la bouche pour
lui crier : — Vous êtes l'homme de la Gype-
cienne,l'hommedelaruedeLesdiguières,rhom-
mc de la dame inconnue ; — car vous vous rap-
pelez, mon fipère^ qu'il était couvert d'un froc,
que je n'avais pas vu son visage, que j'avais
entendu sa v(Âx seulement. — Tallais lui dire
cela, l'interroger, le supplier, quand tout à coup
nnc porte s'ouvrit et une femme entra. « — Qu'y
a-t-ildonc, Réoiy? demanda-t-elle en s'arrô-
tant majestueusement sur le seuil de la porte,
«t pourquoi ce bruit? 9 — Oh! mon frère,
c'était elle, plus belle encore au feu mourant
de rincendie qu'elle ne m'avait apparu aux
Ayons de la lune! c'était elle, c'était cette fem-
me dont le souvenir incessant me rongeait le
cœur ! Au cri que je poussai, le serviteur me
regarda plus attentivement à son tour. « — -
Merci, monsieur, me dit-U encore une fois,
merci ; mais, vous le voyez, le feu est éteint
Sortez, je vous en supplie, sortez. « — Mon
ami , lui dis-je , vous me congédie? bien dure-
ment, a — Madame, dit le serviteur, c^cst lui.
« — Qui, lui? demanda-t-cllc. « — Ce jeune ca-
valier que nous avons rencontré dans le jardin
de la Gypecienne, qui nous a suivis rue de Les-
diguières. »
Elle arrêta alors son regard sur moi, et à ce
regard je compris qu'elle me voyait pour la pre-
mière fois.
a Monsieur, dit-elle, par grâce, éloignez-
vous! 1»
J'hésitais , je voulais parler, prier ; mais les
paroles manquaient à mes lèvres; je restais
immobile et muet, occupé à la regarder.
<t Prenez garde, monsieur, dit le serviteur
avec plus de tristesse que de sévérité , prenez
garde , vous forceriez madame à fuir une se-
conde fois.
a — Oh ! qu'à Dieu ne plaise ! répondis-je
en m'inclinant ; mais, madame, je ne vous of-
fense point cependant. »
Elle ne me répondit point. Aussi insensible,
aussi muette, aussi glacée que si elle ne m'eût
point entendu, elle se retourna, et je la vis dis-
paraître graduellement dans l'ombre , descen-
dant les marches d'un escalier sur lequel son
pas ne retentissait pas plus que ne l'eût fait le
pas d'un fantôme.
— Et voilà tout ? demanda Joyeuse. — Voilà
tout. Alors le serviteur me conduisit jusqu'à la
porte, en me disant:
a Oubliez, monsieur, au nom de Jésus et de
la vierge Marie, je vous en supplie, oubliez! 1»
Je m'enfuis, éperdu, égaré, stupide, serrant
ma tôte entre mes deux mains, et me deman-
dant si je ne devenais pas fou.
Depuis, je vais chaque soir dans cette rue, et
voilà pourquoi , en sortant de l'Hôtel-de-Ville,
mes pas se sont dirigés tout natHrellement de
ce côté; chaque soir, disais-je, je vais dans
cette rue , je me cache à l'angle d'une maison
qui est en face de la sienne, sous un petit bal-
con dont l'ombre m'enveloppe entièrement;
une fois sur dix , je vois passer de la lumière
278
LES QUARANTE-CINQ.
vie. c est là mon bonheur. ' cieui et préoccupé, ce c^piuinc^and maiat
, -- «uel bonheur ! s'écria Joyeuse. — Hélas ! Foumichon , dont le cœur défaillait à lidce de
je le perds si j'en désire un autre. — Il faut ne pas étrcnner ce jouMà, se pencha hoR de
que cela finisse. Voyons, a-t-elle un amant?— « tourelle en disant :
ma.ïn^'^r.!^^^^^ ï" ^""T' '"^' ^'"' "* .' -"^^^^ <^«"^' ^'^^^^ ïe beau cheTal!
maison, excepté ce Remy dont je vous ai parlé, ' pc à n.,nî m^A^rr.. ri • u ■ • . i,
- Donne-moi donc son adre^î - Entre la ' av ^"^' "^^^'"^ Foumichon. saisissant b
porte Bussy et rhôtcl SainlSÏ presqt au ''^'^^^^'^ ^^^^"'^«^ ^^ort.^ ajouta:
coin de la rue des Augustins, à vingt pas d'une "" *^^ ^^ ^^^ ^""^^^^ ^^"^ •
grande hôtellerie, ayant enseigne : A PÉpée du ^ capitaine, qui ne paraissait pas insenslUc
fier Chevalier. ^Très bien !— A ce soir, Anne. *"* ^^^^^^^ de quelque part qu'ils lui vinssenî,
— Je te quitte on m'attend. ^«^a ^ lôte comme s'il se réveillait en sursaut.
Les deux frères se serrèrent la main et se se- ^* ^'* ^'^^^ ' ^'^^^^^se et l'hôtellerie , arrêta soa
parèrent i cheval et appela son ordonnance.
Pendant la conversation que nous venons de ^^^ *'^"^ personne ici? demanda-t-il.
rapporter, la nuit était venue , enveloppant de i —Pour le moment, non, monsieur, répondit
son humide manteau de brumes la ville si ^^^^^ humilié,
bruyante deux heures auparavant. | ^ U jeta aux mains de son compagnon la bride
En outre, Salcède mort, les spectateurs avaient ^'"" magnifique cheval qui battait d'un pied la
songé à regagner leurs gîtes, et l'on ne voyait i ^^^^' ^* '"* ^'^^ '
plus que des pelotons éparpillés dans les rues,
au lieu de cette chaîne non interrompue de
curieux qui, dans la journée, étaient descendus
ensemble vers un même point.
IV.
Un mois avant le supplice de Salcède, à la
suite de quelques exerciccsmilitaircsquiavaicnt
— Attends-moi ici , en promenant les che-
vaiîx.
Le soldat reçut la bride et o^.
Une fois entré dans la grande salle de lU
tcUcrie, il s'arrêta, et jetant un regard de satis-
faction autour de lui :
— Oh ! oh ! dit-il , une si grande salle et pas
un buveur! très bien !— Combien pouvei-Toos
eu lieu dans le Pré-aux-Clercs. niôteuêrieda ' ."" \ ^ »'*"^"'-Con>bicD pouvei-Toas
fier Chevolier était complètement vide et M À ^ **" î!f Personnes ici? demanda le capitoiae
M" Foumichon. propriétaires de céan's re^ir I f "•" ^"* """'"'^ *" premier. -Quamte et
daient tristement ]» plaine d'où disDaraiLiPni fT 1"«a°'««»q- - Quarante-cinq î va-
daient tristement ]» plaine d'où disparai^ient'
s embarquant dans le bac de la tour de Neslè
quarante-cinq. «u».«u«:-wu4i r--
fandious ! c'est juste mon compte.— Vraiment!
voyez donc comme c'est heureux! — Et pas de
pour retourner au Louvre, les soldats qu'un « y°y<«^<'<>nc comme c'est heureux ! - Et p»s de
pllaine Tenait de faire manœuvrer- et tout en I • • f*"* '°*"^°' ^^ «"'espion Par""'"
les regardant et en gémissant sur le dcsnotismp ' ^<"""S\— ^hl mon Dieu, non; nous n'aïon»
militaire qui forçait de rentrer à leur <ims de ' ^"î" T^Z ?" "^ '**^° ^nv^f^is qui ne se
garde des soldats qui devaient naturellenient ' " . i ^"^^ **'' P*"»»"". et pour voisine
être si altérés, ils virent ce capitaine me re ÏTn ' **" ""^ '''"°' ''"' '" "' '^"'^ *ï"«' ''«P»« ^^
cheval au trot et s'avancer, avec un seul homme ' *''""°'' ''"'"'"*' *"'•''** •" quartier, je ne M
d'ordonnance, dans la direction de la n«r»» I "^ "°"*'* ^"®' *°"* '** '^^^ «>nt de petites
Bussy. *"™ gens. — Eh bien , le 26 octobre je loue voUe
Cet officier tout emnlumé tnn# fl.- . WteUerie. — Tout enUère î - Tout enUère. Je
cheval blanc! Tlo^fS'Ti.nZT ^^^ I '''"I^"' "°" *"'P"«' ^ <l«^«l''« ^^V>^
relevait un bUu mantealt S«n dX„/'* i ^.'^'«"«"' °" ^ut au moins Jns d'épTpour
fat en dix minu Jente de rïïeî ri? ' I lt^;*'1 '"T"* ' ^"^ ^^'^'^"^
Mais comme ce n'était nas à rhAt«iu • ' ... ' , ®' ~ ^°"'' •^"" ^""^^"^^ ^ »uper, continu
«e rendait. illlZ^o^,r^'^^J^f^^\'^^^'''--'''^ bien.-V^'les fei«
, auaii passer outre . sans avoir , même coucher au besoin , si je n'avais pu en-
LES QUARANTE-CINQ.
m
tore préparer leurs logements. — A merveille.
—En un mot, vous tous mettrez à leur entière
discrétion, sans le moindre interrogatoire. —
C'est dit. — Voici trente livres d'arrhes; surtout
je TOUS rceommande le plus grand secret. -—
Cest marché fait, monseigneur; vos compatrio-
tes seront traités en rois, et si vous voulez vous
en assurer en goûtant le vin... — Je ne bois ja-
mais, merci.
Le capitaine s'approcha de la fenêtre et ap-
pela le gardien des chevaui ; ensuite il descen-
dit rescalicr, se remit en selle et partit au trot
de son cheval.
Dame Foumichon, oubliant la discrétion qui
lui avait été recommandée, s'empressa d'inter-
roger le premier soldat qu'elle vit passer, sur
le nom du capitaine qui avait passé la revue.
Le soldat, qui probablement était d'un carac-
tère pins discret que son interlocutrice, lui de-
manda d'abord, avant de répondre, à quel pro-
pos elle faisait cette question.
—Parce quSI sort d'ici, répondit madame
Foumichon, qu il a causé avec nous, et qu'on est
bien aise de savoir à qui Ton parle.
le soldat se mit à rire.
—Eh bien, ma bonne femme, celui qui com-
mandait la revue est purement et simplement
M. le duc Nogaret de LavaJette d'Épemon, pair
de France , colonel-général de Finfanterie du
roi, et un peu plus roi que Sa Majesté elle-même.
Eh bien , qu'en dites-vous, de cclui-làî— Que
si c'est lui qui est venu, il m'a fait honneur. —
—Lavez-vous entendu dire, parlàndious? —
£h! eh I fit la dame Fournicbon , qui avait vu
^n des choses extraordinaires dans sa vie, et
à <|ai le mot parfandious n'était pas tout à fait
îneoonu.
Maintenant onguent juger si le 26 octobre
était attendu avec impatience.
Le 25 au soir, un homme entra, portant un
sac assez lourd , qu'il déposa sur le buffet de
Foumichon.
—C'est le prix du repas commandé pour
demain , dit-il. — A combien par tète ? deman-
dèrent ensemble les deux époux. — A six livres.
**Les compatriotes du capitaine ne feront-ils
<W ici ^a'ua seal reiMtff — Un seul. — Le
capitaine leur a donc trouvé un logement?— >
Il parait.
Et le messager sortit malgré les questions de
M. et M** Foumichon et sans vouloir davantage
répondre à aucune d'elles.
Enfin le jour tant désiré se leva sur les cui-
sines du Fier Chevalier,
Midi et demi venait de sonner aux Augustins,
quand deux cavaliers s'arrêtèrent à la porte de
Thôtelleric, descendirent de cheval et entrèrent.
Chacun d'eux exhiba un cachet pour se faire
reconnaître, et fut reçu par les deux époux avec
toutes sortes do prévenances.
Vers deux heures, arrivèrent par groupes de
quatre et de cinq une quinzaine de voyageurs
nouveaux.
Quelques-uns d'entre eux arrivèrent isoles.
etErnautondeCarmainges était de ce nombre
Enfin, vers cinq heures, les convives de l'Épée
se trouvèrent au grand complet.
Jamais surprise pareille n'avait épanoui des
visages de Gascons : ce furentpendant une heure
des sandioux, des mordioux, des cap de Bious»
des élans enfin de joie si bruyante, qu'il sembla
aux époux Foumichon que toute laSaintonge,
que tout le Poitou,tout l'Aunis et tout le Langue»
doc avaient fait irraption dans leur grande salle.
Vers six heures, les nombreux hôtes de t'É^
pée se mirent à table : alors les convti|*sations
reprirent leur cours plus bruyantes qu'aupara*
vaut. Au moment où le tumulte était à son
comble , un officier du Roi se présenta dans la
salle :
— Nous fesons grand bruit, messieurs, dit
l'ofQcier en entrant. — Monsieur de Loignacl
s'écrièrent une vingtaine de voix. — Monsieur
de Loignac! répétèrent les quarante-cinq.
Et à ce nom , connu par toute la Gascogne «
chacun se leva ti se tut.
M. de Loignac , après avoir serré la main de
quelques personnes qu'il connaissait , se mit à
table.
Le repas allait s'échaufiiant, grâce au vin de
Bourgogne dont les épices de Foumichon accé-
léraient la consommation.
— Voilà beaucoup de gens Joyeux, dit Loi«
gnac à son voisin, qui justement était Emau*
ton , et ils ne savent pas pourquoi. — Ni moi
non plus, répondit Carmainges; il est vrai que,
pour mon compte, je lais exception, et ne sob
Î80
LES QUARANTE-aNQ.
pas le moins du inonde en joie. — Vous ayei
tort, quant à vous, monsieur, reprit Loignac;
car TOUS êtes de ceux pour qui Paris est une
mine d*or, un paradis d'honneurs , un monde
de félicités!
Ernauton secoua la tète.
— Eh lien, voyons! — Ne me raillez pas,
monsieur de Loignac, dit Ernauton ; et tous qui
paraissez tenir tous les fils qui font mouToir la
plupart de nous, faites-moi du moins oette grâce
de ne point traiter le Tioomte Ernauton de Car-
mainges en comédien de bois. — Je tous ferai
encore d^autres grâces que celle-là, monsieur le
Ticomte , dit Loignac en s*inclinant aTec poli-
tesse ; je TOUS ai distingué au premier coup d'œil
entre tous, tous dont Tœil est fier et doux, et
cet autre Jeune homme là-bas dont Tœil est
sournois et sombre. — Vous rappelez? — M. de
Sainte-Maline. — Et la cause de cette distinc-
tion, monsieur, si cette demande n'est pas tou-
tefois une trop grande curiosité de ma part? —
(Test que je tous connais, Toilà tout. — Moi, fit
Ernauton surpris; moi, tous méconnaissez?
-^Vous et lui, lui et tous ceux qui sont ici.
-— Cest étrange. — Oui, mais c'est nécessaire.
•—Pourquoi est-ce nécessaire? — Parce qu'un
chef doit connaître ses soldats. — Et que tous
ces hommes...-* Seront mes soldats demain.
^Mais je'croyais queM. d'Épernon... — Chut!
Ne prononcez pas ce nom-là ici, ou plutôt ici ne
prononcez aucun nom; ouTrez les oreilles et
fermez la bouche, et, puisque j'ai promis de
TOUS faire toutes grâces, prenez d'abord ce con-
seil comme un à-compte. — Merci , monsieur,
dit Ernauton.
Loignac essuya sa moustache , et se IcTant :
— Messieurs, dit-il, puisque le hasard réunit
iei quarante-cinq compatriotes, Tîdons un Terre
de ce Tin d'Espagne à la prospérité de tous les
assistants.
Cette proposition souleTa des applaudisse-
ments frénétiques.
Puis haussant la toîx :
—Holà! maître Foumichon,dîtril, faites sortir
d'ici tout ce qui est femmes, enfants et laquais-
Au bout de quelques instants, il ne restait plus
dans la salle que les quarante-cinq conTiTcs et
M. de Loignac.
—Messieurs, dit ce dernier, chacun de tous
sait qui l'a fait Tenir à Paris, on du moins s'en
doute. —Bon, bon, ne criez pas son nom;—
tous le saTez,celaiKu(Bt. — Vous savez aosa
que TOUS êtes Tenus pour lui obéir. #
Un murmure d'assentiment s'éleva de tootei
les parties de la salle; seulement, comme dit-
cun saTait uniquement la chose qui le coDce^
nait et ignorait que son Toisin fût venu, mû pv
la même puissance que lui, tous se regardèrent
aTcc étonnement.
C'est bien, dit Loignac; tous tous ^fga^d^
rezplus tard, messieurs. Soyez tranquilles, ^ooi
avez le temps de faire connaissance. Vous êtes
donc Tenus pour obéir à cet homme , rccoih
naissez-Tous cela ? — Oui î oui î crièrent les qua-
rante-cinq, nous le reconnaissons. — Eh bien,
pour commencer, continua Loignac , voici un
ordre que vous allez me faire le plaisir de lire à
haute Toix , monsieur Ernauton de Carmaiih
ges.
Ernauton déplia lentement le parchemin que
lui tendait M. de Loignac, et lut à haute voix :
a Ordre à M. de Loignac d'aller prendre, pour
«les commander, les quarante-cinq gentîls-
cc hommes que j'ai mandés à Baris , avec l'as-
« sentiment de Sa Majesté.
« NOGARET DE LA VALETTE,
« Duc d'Épcrnon. >
iTres OU rassis, tous s'inclinèrent : il n'y eut
d'inégalités que dans l'équilibre, lorsqu'il fallut
se relcTcr.
— Ainsi, TOUS m'aTcz entendu, dit M. de Loi*
gnac : il s'agit de me suiTre à l'instant même.
Vos équipages et tos gens demeureront ici, cbei
maître Foumichon qui en aura soin, et oii je les
ferai prendre plus tard ; mais, pour le présent,
h&tez-Tous : les bateaux attendent. -» Les b»*
teaux, répétèrent tous les Gascons; nous aUoos
donc nous embarquer?
Et ils échangèrent entre eux des regards af*
famés de curiosité. ^
— Sans doute, dit Loignac, qucToos ailes
TOUS embarquer. Pour aller aui^uTre, ne laut-
il point passer l'eau? — Au LouTre, au Loutre,
murmurèrent les Gascons joyeux ; cap de Bious!
nous aUons au LouTrel
Loignac quitta la table, fit passer devant lui
les quarante-«inq, en les comptant comme des
moutons, et les conduisit par les rues jusqu'à la
tour de Nesle.
Là se trouvaiait trois grandes barques (pi
LES QUARANTE-CÏNQ.
28f
prirent chacune quinze passagers à bord et s^é-
loignèrent aussitôt du rivage.
— Que diable allons-nous faire au Louvre? se
demandèrent les plus intrépides , dégrisés par
l'air froid de la rivière, et fort mesquinement
couverts pour la plupart.
IV.
Dans cette grande chambre du Louvre , où
déjà tant de fois nos lecteurs sont entrés avec
nous et où nous avons vu le pauvre Henri 111
dépenser de si longues et de si cruelles heures,
nous allons le retrouver encore une fois , non
plus roi, non plus maître, mais abattu, pâle, in.
quiet et livré sans réserve à la persécution de
toutes les ombres que son souvenir évoque in-
cessamment sous ces voûtes illustres.
Henri était bien changé depuis cette mort
fatale de ses amis que nous avons racontée ail-
leurs (1) : ce deuil avait passé sur sa tête comme
on ouragan dévastateur; ^ et le pauvre roi, qui,
se souvenant sans cesse qu'il était un homme,
n*avait mis sa force et sa confiance que dans
les affections pmées, s*était vu dépouiller, par
la mort jalouse, de toute confiance et de toute
force; anticipant ainsi sur le moment terrible
oà les rois vont à Dieu , seuls , sans amis ,
ttns garde et sans couronne.
Henri Dl avait été cruellement frappé : tout
ce qu'il aimait était successivement tombé au-
tour de lui. Après Schomberg, Quélus et Mau-
giron tués en duel par Livarot et Antraguet,
Saint-^égrin avait été assassiné par M. de
Hayenne : les plaies étaient restées vives et
lignantes... L^affection qu^il portait à ses nou-
veaux favoris , d'Epemon et Joyeuse rcssem-
Uait à celle qu^un père qui a perdu ses meil-
leurs enfants, reporte sur ceux qui lui restent :
tout en connaissant parfaitement les défauts de
ceux ci, il les aiiy , il les ménage, il les garde
pour ne donner sur eux aucçne prise à la
mort. %
11 avait comblé de biens d*Epernon , et ce-
pradant il n*aimait d*Epcrnon que par soubre-
s&nts et par caprice; en de certains moments
même il le baissait. (Test alors que Catherine,
cette impitoyable conseillère en qui veillait tou-
iours la pensée^ comme la lampe dans le taber-
U) Daof la Dane de Honsonan.
nacle , c'est alors que Catherine , incapable de
folies ,même dans sa jeunesse , prenait la voix
du peuple pour fronder les affections du roi.
D'Epcrnon, gascon Incomplet, avait pris, avec
sa finesse et sa perversité native, la mesure de
la faiblesse royale ; il savait cacher son ambi-
tion, ambition vague , et dont le but lui était
encore inconnu à lui-même ; seulement son avi-
dité lui tenait Heu de boussole pour se diriger
vers le monde lointain et ignoré que lui ca-
chaient encore les horizons de l'avenir , et c'é-
tait d'après cette avidité seule qu*il se gouver-
nait.
Joyeuse , tout naturellement et sans y réflé-
chir, avait suivi la trace et adopté la tradition
des Quélus, des Schomberg, des Maugiron et
desSaint-Mégrin : il aimait le roi et se laissait
insoucieusemcnt aimer par lui; seulement tous
ces bruits étranges qui avaient couru sur la
merveilleuse amitié que le roi portait aux pré-
décesseurs de Joyeuse, étaient morts avec cette
amitié; aucune tache infâme ne souillait cette
affection presque paternelle de Henri pour
Joyeuse. D'une famille de gens illustres et hon-
nêtes, Joyeuse avait du moins en public le res-
pect de la royauté , et sa familiarité ne dépas-
sait jamais certaines bornes. Dans le milieu de
la vie morale , Joyeuse était un ami véritable
pour Henri ; mais ce milieu ne se présentait
guère. Anne était jeune, emporté, amoureux ;
et quand il était amoureux, égoïste; c'était peu
pour lui d'être heureux par le roi et de faire
remonter le bonheur vers sa source; c'était
tout pour lui d'être heureux de quelque fa{on
qu'ihïe fût. Brave, beau, riche, il brillait de ce
triste reflet qui fait aux jeunes fronts une au-
réole d'amour ; la nature avait trop fait pour
Joyeuse, et Henri maudissait quelquefois la
nature qui lui avait laissé, à lui, roi, si peu de
chose à faire pour son ami.
Henri connaissait bien ces deux hommes, et
les aimait sans doute à cause du contraste.
Sous son enveloppe sceptique et superstitieuse,
Henri cachait un fond de philosophie qui, sans
Catherine , se fût développé dans un sens d'u-
tilité remarquable.
Trahi souvent, Henri ne fut jamais trompé. .
Cette affaire de Salcède l'avait fort assombri.
Seul entre deux femmes dans un pareil moment,
Henri avait senti son dénûment; la faiblesse
282
LES QUARANTE-CINQ.
de Louise rattristait; la force de Catherine V^
pouvantaif. Henri sentait enfin en lui cette
vague et éternelle terreur qu'éprouvent les rois
marqués par la VStalitc , pour qu'une race s'é-
teigne en eux et avec eux.
Et cependant , de temps en temps » il se re-
prenait à rénergie de sa jeunesse, éteinte en lui
bien avant le terme.
— Après tout , se disait-il , pourquoi m'in-
quicterai-je? Je n'ai plus de guerres à subir;
Guise est à Nancy, Henri à Pau ; l'un est obligé
de renfermer son ambition en lui-même, l'au-
tre n'en a jamais eu.
Je rendrai Henri de Navarre ridicule. Guise
odieux , et je dissiperai , l'épée à la main , les
ligues étrangères. Par la mordieu ! je ne valais
pas mieux que je ne vaux aujourd'hui, à Jarnac
et à Moncontour.
— Oui, continuait Henri, en laissant retom-
ber sa tête sur sa poitrine ; oui, mais en atten-
dant, je m'ennuie, et c'est mortel de s'ennuyer.
Voyez, s'il me viendra quelqu'un ce soir!
Joyeuse avait tant promis d'être ici de bonne
heure : il s'amuse, lui; mais comment, diable!
fait-il pour s'amuser ? D'Epernon ? ah I celui-là,
il ne s'amuse pas ; il boude : il n'a pas encore
touché sa traite de vingt-cinq mille écus sur
les pieds fourchus ; eh bien, ma foi! qu'il boude
tout à son aise.
— Sire , dit la voix de l'huissier , M. le duc
d'Bpernon.
Tous ceux qui connaissent les ennuis de l'at-
tente, les récriminations qu'elle suggère contre
les personnes attendues, la facilité avec laquelle
se dissipe le nuage lorsque la personne parait,
comprendront l'empressement que mit le foi à
«Tdonnerque l'on avançât un pliant pour le duc.
» Ah! bonsoir, duc, dit-il, je suis enchanté
de vous voir.
D'Epernon s'inclina respectueusement.
— Pourquoi donc n'êtes-vous point venu voir
écarteler ce coquin d'Espagnol ; vous saviez bien
que vous'aviez une place dans ma loge, puisque
je vous l'avais fait dire? — Sire, je n'ai pas pu.
— Vous n'avez pas pu? — Non , Sire, j'avais
«affaire, dit-il d'un air sombre.
Ici, il se fit un silence que le roi rompit le
premier.
— Voyons, dit-il , ne m'assombris pas, duc.
Je suis déjà lugubre comme un Pharaon d'E^
gypte en sa pyramide. — Egayc-moi. — Ah!
Sire , la joie ne se commande point. — Oh!
pauvre Chicot, où es-tu?
D'Epernon se leva tout piqué.
— Eh bien, que fais-tu ? dit le roi. — H pa-
rait. Sire , que Votre Majesté est on mémoire
aujourd'hui ; mais, en vérité, ce n'est pas heu-
reux pour tout le monde. — Et pourquoi cela?
— C'est que Votre Majesté, sans y songer peut-
être , me compare à messire Chicot , et que je
me sens assez peu flatté de la comparaison. -
Tu as tort, d'Epernon. Je ne puis comparer à
Chicot qu'un homme que j'aime et qui m'aime.
C'était un solide et ingénieux serviteur qae ce-
lui-là.
Et Henri poussa un profond soupir.
— Eh ! qu'est-il donc devenu, votre Chicot!
demanda insoucieusement d'Epernon. — H est
mort ! répondit Henri, mort comme tout ce qui
m'a aimé. ^ Eh bien ! Sire, reprit le doc, je
crois en vérité qu'il a bien fait de mourir; fl
vieillissait, beaucoup moins cependant que ses
plaisanteries , el l'on m*a dit que la sobriété
n'était pas sa vertu favorite. De quoi est mort
le pauvre diable. Sire, d'indigestion? —Chicot
est mort de chagrin , mauvais cœur , répliqua
aigrement le roi. — Il l'aura dit pour vous faute
rire une dernière fois. — Allez , duc , ne riez
pas, je vous prie, de ceux qui m'ont témoigné
de l'affection et pour qui j'en ai eu moi-même.
Chicot, depuis qu'il est mort, m'est sacré comme
un ami sérieux, et quand je n'ai point envie de
rire , j'entends que personne ne rie. —Oh!
soit. Sire ; je n'ai pas plus envie de rire que
Votre Majesté. Ce que j'en disais, c'est que tout
à l'heure vous regrettiez Chicot pour sa bdle
humeur ; — c'est que tout à l'heure vous me
demandiez de vous ^yer, tandis que mainte-
nant vous désirez que Je yous attriste... ï^
fandious !.. . Oh ! pardon, Siij|. ce maudit juron
m'échappe toujours. — Bien^icOt maintenant
je suis refroidi ; maintenant jejhis au point où
tu voulais me voir quand tu as commencé la
conversation par de sinistres propo!*. Dis^oi
donc tes mauvaises nouvelles, d'Epernon; il y
a toujours chez le roi la force d^un homme. —
Je n'en doute pas , Sire. — Et c'est heureux;
car , mal gardé comme je le suis, si fi ne me
gardais point moi-même , je serais mort dix
fois le jour. — Vous n'êtes pas aussi mal gard^
LES QUARANTE-CINQ.
283
<iue TOUS le supposez , Sire , si Votre Majesté
<X)osent à se lerer ? — Pourquoi faire? — Pour
fcoiravec moi jusqu^aux anciens bâtiments du
Lonvre. — Que yerrais-je dan$ ces bâtiments?
*- Ah dam ! «si je tous le dis , c^est le moyen
que TOUS ne Teniez pas. — Cest bien loin, duc.
— Par les galeries» on y Ta en cinq minutes,
Sire. — D'Epernon , d'Epemon ! — Eh' bien ,
Sire? — Si ce que tu tcux me faire Toir n'est
pas très curieux, prends garde. — Je tous ré-
ponds , Sire , que ce sera curieux. — Allons
donc, fit le roi en se souleTant aTcc un effort.
Le duc prit son manteau et présenta au roi
son épée ; puis , prenant un flambeau de cire,
il se mit à précéder dans la galerie Sa Majesté
très chrétienne qui le suiTit d'un pas traînant.
En moins de cinq minutes, en effet, les deux
promeneurs arriTërent à une Tastc chambre,
<n plutôt à un immense corridor.
D'Epernon aTait la clef de ce corridor.
Il en ouTrit doucement la porte , et fit re-
marquer à Henri l'étrange aménagement qui ,
«ette porte ouTerte , frappait tout d'abord les
jeux.
Quarante-cinq lits le garnissaient : — Gha-
<:uo de ces lits était occupé par un dormeur.
Le roi regarda tous ces lits , tous ces dor-
meurs, puis se retournant du côté du duc
avec une curiosité inquiète :
*-* Eh bien, lui demanda-t-il, quels sont tous
^ gens qui dorment? — Des gens qui dor-
ment encore ce soir, mais qui dès demain ne
<iormiront plus, qu'à leur tour s'entend. — Et
pourquoi ne dormiront-ils plus? — Pour que
Votre Majesté puisse dormir, elle. — Explique-
toi; tous ces gens-là sont donc des amis? —
Choisis par moi, Sire, triés comme le grain dans
Taire; des gardes intrépides qui ne quitteront
pas Votre Majesté plus que son ombre, et qui,
gentilshommes tous, ayant le droit d'aller par-
tout où Votre MaJ^té ira , ne laisseront per-
sonne approcher de tous à la longueur d'une
épée. -. C'est toi«iui as inTenté cela , d'Eper-
iK>n? ^ Eh ^ mon Dieu! oui, moi tout seul ,
Sire. — On cp rira. — Non pas, on en aura
peur. ^ Ils sont donc bien terribles, tes gen-
tilshommes^ — Sire, c'est une meute que tous
^^ocetei sur tel gibier qu'il tous plaira, et qui,
t^ connaissant que tous, n'ayant de relations
9i*avec Votre Migesté , ne s'adresseront qu'à
' TOUS pour aToir la lumière, la chaleur, la Tie
— Ah ça! mais j'y réfléchis; sais-tu que tu as
eu là une idée, LaTalette? — Je le crois bien.
— Tenez , regardez-les , Sire : — en Térité ils
font très bon effet. — Oui, habillés ils ne seront
pas mal. — A propos, Sire, fit d'Epernon, après
un silence d'un instant, j'aTais une chose à de-
mander à Votre Majesté. — Gela m'étonnait
beaucoup, en effet, duc, que tu ne me deman-
dasses rien, dit le roi en soupirant, mais de-
mande toujours? — Je désire que Votre Ma-
jesté me donne le commandement de ces qua-
rante-cinq gentilshommes. — Comment, dit le
roi stupéfait, tu tcux marcher dcTant moi, der-
rière moi? tu TCUX te déTouer a ce point, ta
tcux être capitaine des gardes? — Non pas,
non pas. Sire ! — A la bonne heure, que tcux-
tu donc alors? parle. — Je tcux que ces gardes,
mes compatriotes , comprennent mieux mon
commandement que celui de tout autre ; mais
je ne les précéderai ni ne les suiTrai : j'aurai
un second moi-môme. — Il y a encore quelque
chose là-dessous , pensa Henri en secouant la
tète ; ce diable d'homme donne toujours pour
avoir.
Puis tout haut :
— Eh bien , soit, tu auras ton commande-
ment — Secret? — Oui. Mais qui donc sera
officiellement le chef de mes quarante-cinq?
— Le petit Loignac. — Ah! tant mieux. — Il
agrée à Votre Majesté ? — Parfaitement. —
Est-ce arrêté ainsi , Sire? — Oui, mais... —
Mais? — - Quel rôle joue-t-il près de toi, ce Loi-
gnac? Il est mon d'Epernon, Sire. —Il te
coûte cher alors, grommela le roi, en s'en re-
tournant.
D'Epernon reconduisit Henri jusqu'à la porte
de la galerie et le quitta en se disant :
— Si je ne suis pas roi , — j'ai des gardes
comme un roi , et qui ne me coûtent rien , — >
parfandious!
En rentrant chez lui, le roi chercha des yeux
Joyeuse , puis ne l'aperccTant nulle pa^, il le
demanda.
— M. le duc n'est point encore rcTcnu , dit
l'huissier. — Cest bien. Appelez mes Talets de
chambre, et reUrez-Tons.
L'huissier s'inclina.
Deux serTiteuTS le déshabillèrent , lui pas-
sèrent un caleçon de fine laine de Frise, et, le
284
LES QUARANTE-CINQ.
soulevant avec précaution» ils le glissèrent enr ' peste ! — Mais, toi, toi, dit tristement le roi,
tre ses draps.
— Si M. de Joyeuse rentre, dit Henri, ame-
nez-le-moi. — Mais s'il rentre tard , Sire? —
Hélas l dit Henri, il rentre toujours tard ; mais
à quelque heure qu'il rentre, tous entendez,
amenez-le. ..
Les serviteurs éteignirent les cires , allumè-
rent près du feu une lampe d'essences qui don-
naient des flammes pâles et bleuâtres, puis ils
quittèrent sur la pointe des pieds sa chambre
nlenciensc.
— Seul, seul, murmura leroi. — Ahl le
prophète a raison : — majesté devrait toujours
soupirer; il eût mieux fait de dire : elle soupire
toujours.
Puis, après une pause d'un instant :
— Mon Dieu! marmotta-t-il en forme de
prière, donnez-moi la force d'être toujours seul
pendant ma vie, comme seul je serai après ma
es-tu changé, Chicotî — Je l'espère bien. -
Chicot, mon ami, dit le roi, en posant sesdeui
pieds sur le parquet, pourquoi m'as-tu ({uitté!
dis. — Parce que je suis mort, — Mais to di-
sais tout-à-l'heure que tu ne Tétais pas! - Û
je le répète. — Que veut dire cette contradic-
tion? -*- Cette contradiction veut dire, Henri,
que je suis mort pour les uns et vivant pour les
autres. — Et pour mol, qu'e»4uî — Pour toi
je suis mort. — Pourquoi mort pour moiî-
C'est facile à comprendre: écoute bien.— OuL
—Tu n'es pas le maître cheztoL —Comment?
— Tu ne peux rien pour ceux qui te servent
— Mons Chicot ! — Ne nous fâchons pas, on je
me fâche ! — Oui, tu as raison, dKle roi.trcm-
blant que l'ombre de Chicot ne s'évanouif;
parle, mon ami, parle. — Eh bien donc, j'avais
une petite affaire à vider avec M. de Mayenne,
tu te le rappelles ? — Parfaitement. - Je la
vide : bien ; je rosse ce capitaine sans pareil;
mort ! - Eh ! eh ! seul après ta mort, ce n'est [ ^^ y^^^^ . ^ ^^^ f^^ cberoher pour me pendre,
pas sûr, répondit une voix stridente qui vibra I ^^ ^^j ^^^ j .^ comptais pour me défendre
comme une percussion métaUique à quelques ^ ^^^^^^^ ^^^,^^^,1^^^^ ^j^s^^tenir, lu m'a-
pas du lit ; — et les vers, pour qui les prends- bandonnes ; au lieu de l'acheycr, tu te raccora-
^ ' modes avec lui. Qu'ai-je fait alors î je me suis
Le roi, elftiré, se souleva sur son séant, in- déclaré mort et enterré par l'intermédiaire de
terrogeant avec anxiété chaque meuble de la | mon ami Gorenflot; de sorte que depuis ce
chambre.
— Oh ! je connais cette voix murmura-t-il.
— Cest heureux, répliqua la toîx.
Une sueur fvoide passa sur le front du roi.
—On dirait la voix de Chicot, soupira-t-il.—
Tu brûles, Henri, tu brûles, répondit la voix.
— Que Dieu me protège ! s'écria Henri, — c'est
l'ombre de Chicot l — Ah ! mon pauvre Henri-
temps M, de Mayenne, qui me cherchait, ne me
cherche plus. — Affreux courage, que ta as en
là, Chicot! ne savais-tu pas la douleur que me
causerait ta mort ? dis. — Oui, c'est couragcui,
mais ce n'est pas aflk^ux du tout Je n'ai jamais
vécu si tranquille que depuis que tout le monde
est persuadé que je ne vis plus. — Chicot! Chi-
cot ! mon ami, s'écria le roi, tu m'épouvantes,
quet, dit lavoix, tu es donc toujours aussi niais T ma tète se perd. — Ah bah ! c'est d'aujonnTbm
— Qu'est-ce à direT — Les ombres ne parlent ! que tu t'aperçois de cela, toit — Je ncsalsqae
pas, imbécile , puisqu'elles n'ont pas de corps, croire. — Dam t il faut pourtant t'arrêtera qnel-
et par conséquent pas de langue , reprit la fi*
gure assise dans le fauteuil. — Tu es bien Chi-
que chose : que crois-tu î voyons. — Eh bien,
je crois que tu es mort et que tu reviens. -
cot, alors? s'écria le roi, ivre de joie. — Je ne Alors, je mens : tu es poli. — Tu me caches
veux rien décider à cet égard; nous verrons ' une partie de la vérité du moins; mais tout à
plus tard ce que je suis, nous verrons. — Com- l'heure , comme les spectres de Tantiquité, ta
ment, tu n'es donc pas mort, mon pauvre Chi- \ vas me diro des choses terribles. *— Ah! quant
cot? ^ Allons, bon! voilà que tu crics comme à cela, je ne dis pas non. Apprèté-toi donc,
un aigle ; si fait, au contraire , je suis mort , ' pauvre roi !
cent fois mortt — Chicot, mon seul ami. —
Au moins tu as cet avantage sur moi, de diro Henri abaissa ses draps, et avec le même «fr
toujours la môrac chose. Tu n'es pas change, ^^^ ^^ naïveté qu'eût pris on eniSant :
LES QUARAJVTE^CINQ.
285
— Ne médis rien de désagréable, Chicot, re-
prit-il, je t*eD prie ; oh ! si tu savais quel plaisir
me fait éprouver ta yoiz I je veux que tu restes
près de moi et je te défendraL — Bon ! — Chi-
cot, je t'engage ma parole royale. — Bastl j'ai
mieux que cela. — Qu'as-tu î — Tai mon trou,
et j'y reste. — Xe te défendrai , te dis-je I s'é-
cria éacrgiqucment le roi en se dressant sur la
marche de son lîU — Henri, dit Chicot, tu vas
t'enrbumer ; recouche-toi, je t'en supplie. — Tu
as raison; mais c*est qu'aussi tu m'exaspères,
dit le roi en se rengainant entre ses draps. Com-
ment, quand moi, Henri de Valois, roi de
France, je me trouve assez de Suisses, d'Ecos-
sais, de gardes françaises et de gentilshommes
pour ma défense, monsieur Chicot ne se trouve
point content et en sûreté T — Ecoute, voyons :
-comment as-tu dit cela? Tu as les Suisses...
— Oui, commandés par Tocquenot« — Bien.—
Tu as les Ecossais... — Oui , commandés par
Larchant — Très bien. — Tu as les gardes
françaises... Commandés par Crillon. — Amcr-
TeiUc. — Et puis après? — Et puis après? je
ne sais pas si je devrais te dire cela. — Ne le
dis pas : qui te le demande? — Et puis après,
une nouveauté. Chicot. — Une nouveauté ? —
Oui, figure-toi quarante-cinq braves gentils-
hommes. — Quarante-cinq! — comment dis-
tu cela? — Quarante-cinq gentilshommes. —
Où les as-tu trouvés / ce n'est pas à Paris , en
tout cas? — Non , mais ils y sont arrivés au-
jourd'hui, à Paris. — Oui-dà, oui-dà, dit Chi-
cot, illuminé d'une idée subite ; je les connais,
tes gentilshommes. — Vraiment! — Quarante-
cinq gueux auxquels il ne manque que la be-
sace. — N'importe, j'ai quarante-cinq redou-
tables épées. -* Commandées par cette qua-
rante-sixième redoutable épée qu'on appelle
d'Epemon? — Pas précisément. — Et par qui?
— Par Loignac — Péuh ! -^ Ne vas-tu pas
déprécier Loignac à présent? — Je mVn garde-
rais fort , c^est mon cousin au vingt-septième
^^. — Vous êtes tous parents , vous autres
Cascons. — G*csttou(le contraire de vous au-
tres Valois, qui ne Tètes jamais. — Enfin, ré-
pondras-tu? — A quoi? A mes quarante-cinq.
— Et c'est avec cela que tu comptes te défen-
dre? — Oui, par-la, mordieu! oui| s'écria
Henri irrité. — Eh bien , moi , dit-il, j'ai plus
de troupes que toi. -* Des troupes? tu as des
troupes? — Tiens, pourquoi pas? —Et quelles
troupes! —Tu vas voir. Tai d'abord toute l'ar-
mée que MM. de Guise se font en Lorraine. —
Es-tu fou? — Non pas, une Traie armée, six
mille hommes au moins. — Mais à quel pro-
pos, voyons, toi qui as si peur de M. de
Mayenne, irais-tu te dire défendre précisément
par les soldats de M. de Guise? — Parce que
je suis mort. — Encore cette plaisanterie ! —
Or, c'était à Chicot que M. de Mayenne en vou-
lait. J'ai donc profité de cette mort pour chan-
ger de corps, de nom et de position sociale. —
Alors tu n'es plus Chicot? ditle roi. — Non. —
Qu'es-tu donc ? — Je suis Robert Briquet, an-
cien négociant et ligueur. — Toi ! ligueur. Chi-
cot? — Enragé ! Ce qui fait,vois-tu, qu'à la con*
dition de ne pas voir de trop près M. de
Mayenne, j'ai pour ma défense personnelle, à
moi Briquet, membre de la sainte Union, d'a-
bord l'armée des Lorrains, ci, six mille hom-
mes; retiens biend les chiffres. — J'y suis. —
Ensuite cent mille Parisiens à peu près, ensuite
le parlement, le pape, les Espagnols, M. le car-
dinal de Bourbon, les Flamands, Henri de Na-
varre, le duc d'Anjou. — Ah çàl mais les gens
dont tu me parles là... — Eh bien? — C'est
presque toute la France. — Justement
Henri prit un air de dignité tout à fait royal.
Seul, je suis, dit-il ; mais seul aussi je com-
mande. Tu me fais voir une armée , très
bien. Maintenant montre-moi un chef : oh !
tu vas me désigner M. de Guise ; ne vois-tu
pas que je le tiens à Nancy? M. de Mayenne?
tu avoues toi-même qu'il est à Soissons;
Icduc d^Anjou? tu sais qu'il est à Bruxelles;
le roi de Navarre? il esta Pau. Qu'as-tu à
répondre à cela? demanda Henri. — Que
tu es toujours éloquent, Henri. — Maintenant,
écoute, et ne nous fâchons pas. Dans quel but
penses-tu que M. de Guise reste à Nancy ? —
Pour y organiser une armée. — Bien! du
calme... A quoi destine-t-il cette armée? —
A combattre les huguenots du Nord. — Ou plu*
tôt à contrarier ton frère d'Anjou qui s'est fait
nommer duc de Brabant, qui tâche de 0e bâtir
un petit trône en Flandre, et qu'i te demande
constamment des secours pour arriv<^ràcebut.
— Secours que je lui promets toujo'urs et que
je ne lui enverrai jamais, bien entendu. — A
la grande joie de M. le duc de Guise. Eh bien.
886
LES QUARANTE-CIKQ.
Henri, un conseil? — Lequel?— Situ feignais
une bonne fois d'envoyer ces secours promis, si
ce secours s'aTançait vers Bruxelles, ne dût-il
aller qu'à moitié chemin ? — Ah, oui ! s'écria
Henri , je comprends; M. de Guise ne bouge-
rait pas de la frontière. — Et la promesse que
nous a faite madame de Montpensier, à nous
autres ligueurs, que M. de Guise serait à Paris
ayant huit jours ? — Cette promesse tomberait
à Feau. — C'est toi qui Tas dit , mon maître ,
fit Chicot, en prenant toutes ses aises. Voyons,
que penses-tu du conseil, Henri? — Je le crois
bon... cependant... — Quoi encore? — Tandis
que ces deux messieurs seront occupés Tun
par l'autre, là-bas, au Nord... — Ah I oui, le
Midi, n'est-ce pas? tu as raison, Henri, c'est du
midi que Tiennent les orages. — Pendant ce
temps-là, mon troisième fléau ne se mettra-t-il
pas en branle ? Tu sais ce qu'il fait, le Béarnais?
— Non , le diable m'emporte! — Il réclame.
— Quoi? — Les villes qui forment la dot de sa
femme...— Bah! Toyez-vous l'insolent, à qui
l'honneur d'être allié à la maison de France ne
suffit pas, et qui se permet de réclamer ce qui
lui appartient! — Cahors, par exemple, comme
si c'était d'un bon politique d'abandonner une
pareille ville à un ennemi ! — Non, en effet, ce
ne serait pas d'un bon politique ; mais ce serait
d^un honnête homme, par exemple.
Henri allait répondre, et trouver une de ces
bonnes raisons comme en trouvent toujours les
rois quand on leur fait de semblables reproches,
lorsqu'on entendit grincer sur sa tringle la mas-
sive portière de velours.
— M. le duc de Joyeuse? dit la voix de l'huis-
sier. — Eh ! ventre de biche ! voilà ton affaire !
s'écria Chicot. Trouve-moi un ambassadeur
pour te représenter mieux en Flandre que ne le
fera mcssire Anne, je t'en défie! — Au fait,
murmura Henri, décidément ce diable d'homme
est de meilleur conseil que ne Ta jamais été
cucun de mes ministres. — Ah I tu en conviens
donc? dit Chicot.
Et il se renfonça dans son fauteuil.
Le roi poussa un cri de joie en apercevant
son jeune favori, et lui tendit la main.
— Assicds-toi, Joyeuse, mon enfant, lui dit-il.
Tu arrives à propos. Joyeuse, car j'ai besoin
de tes services. — Que voulez-vous faire de
moi, Sire ? — Tu vas te rendre àl'instant même
I à Rouen où tu trouveras ta galère amirak, et
tu feras de suite appareiller pour Adtcfs.
— Pour Anvers î s'écria Joyeuse, aussi déses-
péré que s'il eût reçu Tordre de partir pour
Canton ou pour Valparaiso. — Je crois Taioir
dit, fît le roi d'un ton glacial qui établissait sans
conteste son droit de chef et sa volonté desoa-
verain ; je crois Favoir dit, et je ne veux pas le
répéter.
Joyeuse, sans témoigner la moindre résistan-
ce, agrafa son manteau, remit son épéesur
son épaule et prit sur un fauteuil son toquet de
velours.
— Que de peine pour se faire obéir, ^ertu-
dieu! continua de grommeler Henri; si j'oublie
quelquefois que je suis le maître, tout le mon-
de, excepté moi, devrait au moins s'en souTenir.
Joyeuse, muet et glacé, s'inclina et mit, selon
l'ordonnance, une main sur la garde de son
epee.
— Les ordres, sire? dit-il d'une voix qui,
par son accent de soumission , changea immé-
diatement en cire fondante la volonté da mo-
narque.—Tu vas te rendre, lui dit-il, à Rouen
où je désire que tu t'embarques , à moins que
tu ne préfères aller par terre à Bruxelles.
Henri attendait un mot de Joyeuse; celui-ci
se contenta d'un salut.
— Aimes-tu mieux la roule de terre? de-
manda Henri. — Je n'ai pas de préférence
quand il s'agit d'exécuter un ordre, sire, ré-
pondit Joyeuse. — Allons, boude, va! boude,
affreux caractère! s'écria Henri. Ah! les rois
n'ont pas d'assis! — Qui donne des ordres ne
peut s'attendre qu'à trouver des serviteurs, ré-
pondit Joyeuse avec solennité. — Monteur,
reprit le roi blessé , vous irez donc à Rouen;
vous monteres votre galère, vous rallierez les
garnisons de Caudebec, Harfleur et Dieppe,
que je ferai remplacer ; vous en chargerez six
navires que vous mettrez au service de mon
frère, lequel attend le secours que je lui ai pro-
mis. — Et quand sera le moment du départ,
sire? — Dans une heure.
Joyeuse s'inclina respectueusement se dirigea
vers la porte et sortit.
Le cœur du roi faillit se rompre.
— Voilà donc comme in*aiment ceux pour
lesquels j'ai tant fait! s'écria le roi. Ah! Joyeu-
se ! ingrat Joyeuse ! — Eh bien, ne vas*ta pas
LES QUARANTE-CINQ.
287
le rappeler! dit Chicot en s'avançant ycrs le
lit. Quoi ! parce qu<^ par hasard tu as eu un peu
de volonté, voilà que tu te repens. — Ecoute
donc , répondit le roi « tu es charmant , toi !
crois-tu qu'il soit agréable d'aller au mois d'oc-
tobre recevoir la pluie et le vent sur la mer? je
voudrais bien t'y voir, égoïste! — Libre à toi,
grand roi, libre à toi. -- De te voir par vaux et
par chemins. — Par vaux et par chemins. —
Non seulement j'accepterais , mais je postule ,
f implore. — Une mission? — Une mission. —
Tu irais en Navarre ? — A l'instant même, grand
monarque! — Il y a à peine un instant tu ne
voulais pas sortir. — Tout-à-l'heure c'est pos-
sible, mais, comme cela t'arrive souvent à toi,
Henri, j'ai changé d'idée. — Et pourquoi cela.
— Ecoute, Henri , je suis un homme prudent,
un homme qui a un compte ouvert avec M. de
Mayenne, une partie engagée : s'il me trouve,
il voudra recommencer encore ; il est joueur à
laire frémir, ce bon M. de Mayenne ! la ligue le
réclamant, il reviendra : or, comme je ne veux
pas le rencontrer encore ; eh bien, j'irai en Na-
varre , si] tu veux bien m'y envoyer. — Sans
doute, je le veux. — J'attends tes ordres, gra-
cieux prince.
Et Chicot, prenant la même pose que Joyeu-
se, attendit.
— Je te remettrai une lettre, dit le roi.
Chicot étendit la main.
— Ah ! ne te figure pas qu'une lettre comme
celle-là peut être écrite tout de suite ; il faut
qu'elle soit combinée, réfléchie, pesée. — Eh
bien, pèse, réfléchis, combine. Je repasserai
demain à la pointe du jour , ou je Tenyorrai
prendre. — Soit, dit le roi, mais encore faut-il
que ton messager ait un mot d'ordre, afin qu'on
sache qu'il vient de ta part, et que les portes
lai soient ouvertes. — A merveille ! Si c'est
iQoi, je viens de ma part, si c'est mon messa-
ger, il Tient de la part de Vombre.
Et sur ces paroles, il disparut.
Chicot, véritable corps n'en déplaise à ceux
de nos lecteurs qui seraient assez partisans du
merveilleux pour croire que nous avons eu
Taudaee d'introduire une ombre dans cette
toîre, ChicoV était donc sorti après avoir dit
^ roi, selon son habitude, sous forme de rail-
^ie, toutes les vérités qu'il avait à lui dire.
Voilà ce qui était arrivé.
Après la mort des amis du roi, depuis les
troubles et les conspirations fomentés par les
Guises, Chicot avait réfléchi, t
Et le résultat de cette réflexion fut que la
vengeance de M. de Mayenne lui paraissant
plus redoutable que la protection du roi n'était
efficace , il devait s'effacer aux yeux de tous ;
pour réaliser ce projet il se rendit h, Beaune
chez son ami Gorenflot.
Lorsqu'il fut arrivé, il s'ouvrit à son ami, et
le pria d'écrire au roi sous sa dictée.
Gorenflot écrivit difficilement, c'est vrai,,
mais enfin il écrivit que Chicot s'était retiré au
prieuré, que le chagrin d'avoir été obligé de se
séparer de son maître , lorsque celui-ci s'était
réconcilié avec M. de Mayenne, avait altéré sa
santé , qu'il avait essayé de lutter en se dis-
trayant, mais que la douleur avait été la plus
forte, et qu'enfin il avait succombé.
De son côté. Chicot avait écrit lui-même une
lettre au roi. — Cette lettre, datée de l'an 1580,
était divisée en cinq paragraphes.
Chacun de ces paragraphes était censé écrit
à un jour de distance et selon que la maladie
faisait des progrès.
Le premier paragraphe était écrit et signé
d'une main assez ferme.
Le second était tracé d'une main assurée, et
la signature, quoique lisible encore , était déjà
fort tremblée.
n avait écrit Chic... à la fin du troisième.
Ch... à la fin du quatrième.
Enfin, il avait fait un C avec un pâté à lafii>
du cinquième.
Ce pâté d'un mourant avait produit sur le roi
le plus douloureux effet.
C'est ce qui explique pourquoi il avait cru
Chicot fantôme et ombre.
Au bas de cette lettre, et pour ne pas laisser
se refroidir l'intérêt de Henri, Gorenflot, ajou-
tait que, depuis la mort de son ami, le prieuré
de Beaune lui était devenu odieux, et qu'il ai-*
mait mieux Paris.
A son tour, en réponse à la lettre de Goren-
flot et aux derniers adieux de Chicot, le roi ayait
écrit de sa propre main :
« Monsieur le prieur, vous donnerez une saiu^
te et poétique sépulture au pauvre Chicot, que
je regrette de toute mon âme, car c'était, non
seulement un ami dévoué, mais encore un asset
188
LES QUARANTE-CINQ.
bon gentilhomme, quoiqu'il n^ait jamais pu
voir lui-mômc, dans sa généalogie, au delà de
son trisaïeul. Vous l'entourerez de fleurs, et fe-
rez en sorte qu'il repose au soleil, qu'il aimait
beaucoup, étant du Midi. Quant à tous, dont
j'honore d'autant mieux la tristesse que je la
partage , vous quitterez , ainsi que vous m'en
témoignez le désir , votre prieuré de Beaune.
Tai trop besoin à Paris d'hommes dévoués et
bons clercs pour vous tenir éloigné. En consé-
quence , je vous nomme prieur des Jacobins ,
votre résidence étant fixée près la porte Saint-
Antoine , à Paris , quartier que notre pauvre
ami affectionnait tout particulièrement.
« Votre affectionné Henri , qui vous prie de
ne pas l'oublier dans vos saintes prières, p
Qu'on juge si un pareil autographe, sorti
tout entier d'une main royale , fit ouvrir de
grands yeux au prieur, s'il admira la puissance
du génie de Chicot, et s'il se hâta de prendre
son vol vers les honneurs qui l'attendaient.
Tout s'était passé à la fois selon les désirs du
roi et de Chicot. Un fagot d'épines , destiné à
représenter physiquement et allégoriquement
le cadavre, avait été enterré au soleil, au milieu
des fleurs , sous un beau cep de vigne ; puis,
une fois mort et enterré en effigie. Chicot avait
aidé Gorenflot a faire son déménagement.
Dom Modeste s'était vu installé en grande
pompe au prieuré des Jacobins. Chicot avait
choisi la nuit pour se glisser dans Paris. Il avait
acheté, près de la porte Bussy, sous le nom de
Robert Briquet, une petite maison qui lui avait
coûté trois cents écus.
Robert Briquet pratiqua la vie de reclus :
elle convenait d'ailleurs à ses goûts ; toute sa
distraction était d'aller rendre visite à Goren-
flot, et d'achever avec lui ce fameux vin de
i550, que le digne prieur s'était bien gardé de
laisser dans les caves de Beaune.
Maintenant que tout ce qui pourrait paraître
obscur dans notre récit est expliqué, nous re-
prendrons, si nos lecteurs le veulent bien, Chi-
cot à sa sortie du Louvre, et nous le suivrons
jusqu'à îft petite maison du carrefour Bussy.
Pour aller du Louvre chez lui. Chicot n'avait
pas longue route à faire.
Il descendit sur la berge , et commença de
traverser la Seine sur un petit bateau qu'il di-
rigeait seul, et que« de la rive de Nesle, il arait
amené et amarré au quai désert du Louvre.
En entrant dans la rue des Augustins, il ren-
contra Joyeuse et du Bouchage causant à ?oix
basse; et, comme son état dé fantôme ne le
rendait pas moins curieux qu'autrefois, illes
suivit d'aussi près qu'il put afin de saisir ce qa'il
pourrait de leur conversation.
n les suivait depuis quelques instants, lors-
qu'arrivés précisément en face de la maison de
Chicot , ils s'arrêtèrent. Cette circonstance per-
mit à Chicot de suivre leur dialogue, car, rentré
chez lui, il se plaça derrière une galerie et prêta
l'oreille, et voici ce qu'il crut entendre :
— Eh bien, Henri, quoi de nouveau? — Ricfli
mon frère, rien. — Rien! Tu ne l'as pas même
revue? mon firère ! — Tu me vois au désespoir,
dit-il, tout conspire contre nous. — Que veux-
tu dire ? — Le temps me manque pour t'aider.
— En effet, tu es en costume de voyage ; je n'a-
vais point remarqué cela. — Je pars cette nuit
pour Anvers, avec une mission du roi.— Quand
donc te l'a-t-il donnée?— Ce soir, — Mon Dieu!
— Viens avec moi, je t'en supplie!
Henri laissa tomber ses bras.
— Me l'ordonnez-vous, mon frère ?dcmanda-
t-il, pâlissant à l'idée de ce départ.
Anne fit un mouvement.
— Si vous l'ordonnez, continua Henri, j'obéi-
rai.—Je te prie, du Bouchage, rien autre
chose. — Merci, mon frère.
Joyeuse haussa les épaules.
— Tant que vous voudrez. Joyeuse; mais,
voyez-vous, s'il me fallait renoncer à passer mes
nuits dans cette rue, s'il me fallait cesser de
regarder cette fenêtre. . — Eh bien ? — Je mou^
rais. — Pauvre fou ! — Mon cœur est là, voyeï-
vous, mon frère, dit Henri en étendant la main
vers la maison ; ma vie est là. Ne me demandez
pas de vivre si vous m'arrachez le cœur de la
poitrine.
Joyeuse, profondément touché malgré sa fri-
volité apparente, interrompit brusquement son
frère.
— Allez, allez, mon frère, je vous suis, dit du
Bouchage en soupirant de quitter la rue.
Henri donna un dernier regard à la maison,
envoya une dernière prière aux fenêtres, et re-
joignit lentement , et en se retournant sans
cesse , sou frère que précédaient deux écujcr^
Robert Briquet , voyant Us dtuxjcunus gens
(arlir, jugea que le déaoùmcnt de cette scène,
(i louterois cette scËne devait avoir un dénoA-
mcnl, allait aToir lieu ; il fittendit.
Sitût que Ig bruit eut cessé dans la rue, une
i'-i ^nâtrfes supérieures de la maison qui était
en lace celle de Chicot s'ouTrit mystérieuse-
ment, et une tête prudente s'avança au dehors.
— Plus rien, murmura une voii d'homme,
par conséquent plus de danger; vous pouvez
({uittcr votre cachette, madame, et redescendre
cliez vous.
A CCS mots , lliomme referma la fenûtre , fit
jaillir le feu d'une pierre, et alluma une lampe
qu'il tendit vers un bras allongé pour la rece-
loir.
Chicot regardait de toutes les forces de sa
prunelle.
Hais il n'eut pas plutôt aperçu la pâle et su
Uimc figure de la femme qui recevait cette
Ltmpc, il n'eut pas plutôt saisi le regard doui
et triste qui fut échangé entre le serviteur et la
naitresse, qu'il pâlît lui-même et sentit comme
on frisson glacé courant dans ses veines.
Chicot passa toute la nuit h rêver sur son
fauteuil. — Rêver est ic mot, car, en vérité, se
furent moius des pensées qui roccupèrent que
des rêves.
Revenir au passé, voir s'éclairer au feu d'un
seul regard toute une époque presque efTacée
déjà de la mémoire, ce n'est pas penser.
Chicot, qui regrettait tant son sommeil en re-
venant du Louvre, ne songea pas même à se
coucher. Aussi quand faube vint argenter les
vitraux de sa fenêtre : ,
— L'heure des fantômes est passée, dit-il, il
s'agit de songer un peu aux vivants, il se leva
et fit SCS prcparalifs de départ.
Comme Chicot fermait la porte de la rue, il
aperçut à sa fenêtre le serviteur de la dame in-
connue qui prenait l'air, espérant sans doute,
vers le bon malin, n'être point aperçu.
Cet homme, comme nous l'avons déjà dit,
était complètement défiguré par une blessure
reçue à la tempe gauche et qui s'étendait sur
une partie de la joue. L'un de ses sourcils , en
outre, déplacé par la violence du coup, cachait
presque entièrement l'œil gauche, renfoncé dans
son orbite.
Chose étrange I avec ce tmot chauve et ^
19
290
LES QUARANTE-CINQ.
Jbarbe grisonnante, il avait le regard vif, et
comme une fraîcheur de jeunesse sur la joue
qui avait été epargaée.
A Taspect de Robert Briquet qui descendait
le seuil de sa porte, il se couvrit ia tèkt de son
capachoo.
*- Pauvre jeune homme ! mannum Chicot,
voilà pour celte Ibis un vrai fuUAiiie; et cepen-
dant je Tai vu si gai, si vivant, si beiuil
Ensuite il se rendit an prieaié fiûre ses
adieux à dom Modeste Goreollot.
Chicot traversa plusieurs cours et arriva au
priodpsl corps de bàlinipnt : e^était là que de-
meurait le prieur.
Dom Modeste dormait dans un fauteuil: après
s^être fait annoncer. Chicot entra.
Dom Modeste oe quitta point la pofiitiûn qu^il
avait prise.
Chicot tra^rsa la diambre pour venir à lui.
Seulement le prîeiu: voulut bien pencher dou-
cement sa tète pour indiquer au nouveau venu
qu'il Tapercevait.
Chicot ne parut pas un seul instant s'étonner
de rindifTércnce du prieur ; il continua de mar-
cher, puis, lorsqu'il fut à unç distance respec-
tueusement mesurée, il le salua, prit un fau-
teuil et s'y installa.
— Bonjour, monsieur le prieur, ditril. — Âh !
vous voilà, fit Gorenilot, vous ressuscitez à ce
qu'il parait? — Est-ce que vous m'avez cru
mort, monsieur le prieur ? — Dam ! on ne vous
voyait plus. — J'avais ailaire. — Ah ! — Est-ce
que vous déjeunerez avec moi, monsieur Bri-
quet? demanda dom Modeste? — Ma foi! non,
on mange trop mal ici, je pars pour un voyage
et je viens vous faire mes adieux. — Vous ne
me quitterez pas ainsi. — Si fait, pardieu! —
Vous? — Oui, moi. — Un ami? — Dans la
grandeur on n'a plus d'amis; mais je vous par-
donne, car vos torts viennent de votre orgueil,
dom Modeste. — Je m'humilierai, mon ami. —
A partir de demain, je me mortifie en faisant
faire tous les jours l'exercice à mes moines. —
A vos moines l'exercice! fit Chicot en ouvrant
ks yeux; et quel exercée, celui de la four-
chette? — Non, celui des armes. — L'exercice
des armes? -^Oui , et cependant c'est fatigant
de commander. — > Vous, commander l'exercice
aux Jacobins? — Je vais le comaïaj^^r du moins,
-*A partir de demain? — A partir d'aujour-
dliui , si vous Texigez. — Et qni donc a eu cette
idée de faire faire l'exercice à des frocsrds! —
Moi, à ce qu'il parait, lit GorenHol.— Vow?
impossible. — Si fait, j'en ai donnérordreà
frère Borromée. — Qu'est-ce encore que frère
BorroniÉet — Ah! c'est vrai, vous ne le con-
naissez pas. — Qu'est-ii? — C*est le trésorier.
— Comment ns-tu un trésorier que je ne con-
naisse pas.-^fl est ici depuis votre derniàt
vistle. — El d'eu te vient ce trésorier ? ^ M. k
cardinal de Guise me Fa recommandé.— Es
personne? — Par lettre, cher monsieur Chicot,
par lettre. — Serait-oe eette figure de milan qœ
j'ai vue en bas? — C'est cela même.— Qui m'a
annoncé! — Oui. — Oh! oh! fit invokopUire-
ment Chîoot« et quelle qualité a-t-il, ce tréso-
rier si chaudement appuyé par M. le cudiial
de Guiset — H compte comme Pythagoie.—
Et c^est avee lui que vous avez décidé ces eier-
cioes d^armesî — >Oui,nionamL — Cest-Miie
que c'est lui qui vous a proposé d'armer \û5
moines, n'est-ce pas? — Non, cher monsieur
Chicot , ridée est de moi , entièrement de moi.
— Et dans quel but ? — Dans le but de les ar-
mer. — Alors, il résulte de l'exercice des arnaes
que ton couvent est changé en une véritable
caserne. — Oui, mon ami, c'est le mot, véri-
table caserne, caserne véritable ; jeudi dernier,
j'ai trouvé deux novices qui se battaient au sa-
bre avec deux seconds qui se préparaient de
leur côté à en découdre. — Oh ! oh ! qu'est-ce
que cela? dit Chicot en entendant un grand
bruit de voix et de ferraille venant de la coor.
— C'est rcxercice qui commence , dit Gon'n-
ilot. — Sans le chef? oh ! oh ! voilà des soldats
assez ma) disciplinés, ce me semble.
— Sans moi ? jamais, dit Gorenflot; la preuve,
c'est que j'entends frère Borromée qui vient
prendre mes ordres.
En effet , au moment même Borromée en-
trait , lançant à Chicot un regard oblique et
prompt comme la flèche traîtresse du Parthe.
— Oh ! oh ! pensa Chicot, tu as eu tort de
me lancer ce regard-là ; — il t'a trahi. — Sei-
gneur prieur, dit Borromée, on n'attend plus
que vous pour commencer la visite des armes et
des cuirasses. — Des cuirasses ! oh ! oh ! se dit
tout bas Chicot, un instant, j'en suis, j'ensuis.
Et il se leva précipitamment et prit le bras
du prieur.
LES QUARANTE-ailQ.
^
Lersqae Chicot, soutenant le rérérend prieur,
arriva par ie grand escalier, dans la cour du
prieuré, le coup d'œil ftit exactement celui d^une
immense caserne en pleine activité.
En Ov^ moment, sur un geste de frère Borro-
fflée, les lignes se faisaient régulières et le si-
lence s'établit dans les rangs.
Ghioot s'assit sur un banc , afin d^assister à
ion aise aux manœuvres.
Gorenflotse tint debout, d^aplomb sur ses
jambes comme sur deux poteaux.
— Attention! dit tout bas frère Borromée.
Dom Modeste tira un sabre gigantesque de
son fourreau de fer, et, le brandissant en Fair,
il cria d'une voix de Stentor :
— Attention ! — Votre Révérence se fatigue-
rait peut-être à faire les commandements , dit
alors frère Borromée avec une douce prévenan-
ce. Votre Révérence souffrait ce matin : s'il lui
plaît de ménager sa précieuse santé , je com-
manderai aujourd'hui l'exercice. — Je le veux
bien, dit dom Modeste ; en effet, je suis souf-
firant, j'étoufTe, allez.
Borromée s'inclina, et, en homme habitué à
ces sortes de consentements, il vint se placer au
front de la troupe.
— Quel serviteur complaisant! dit Chicot;
c'est une perle que ce gaillard-là. — H est char-
mant , je te le disais bien , répondit Modeste.
— Je suis sûr qu'il te fait la même chose tous
les jours, dit Chicot. — Oh! tous les jours, il
est soumis comme un esclave ; je ne fais que
loi reprocher ses prévenances. L'humilité n'est
pas la servitude, ajouta sentencieusement Go-
renflot. — En sorte que tu n'as vraiment rien à
faire ici , et que tu peux dormir sur les deux
orefllas : frère Borromée veille pour toi. — Oh !
mon Dieu , oui. — Voilà ce que je voulais sa-
voir, dit Chicot, dont l'attention se porta sur
Borromée tout seul.
Sur les ordres du frère Borromée les moines
exécutèrent la course militaire , sorte de ma-
nœuvre fort en vogue à cetteépoque, les passes
d'armes , les passes d'épée , les passes de piqoes
et les exercices à feu.
Lorsqu'on ^n fut à cette dernière épreuve :
— Tu vas Toir mon petit Jacques, dit le
prieur à Chicot. — Qu'est-ce que c'est que ton
P^t Jacques ?-«Un gentil garçon que j'ai voulu
attacher à ma personne, parce qu'il a des de-
hors calmes et une main vigoureuse , et avec
tout cola la vivacité du salpêtre. — Ah ! vrai-
ment. Et où donc est-il, ce charmant enfant?
— Attends, attends, je vais te le montrer ; là ,
tiens, là-bas ; celui qui tient un mousquet à la
main et qui s'apprête à tirer le premier. — Et
il tire bien ? — C'est-à-dire qu'à cent pas le
drôle ne manque pas un noble à la rose. —
Voilà un gaillard qui doit vertement servir une
messe; mais attends donc, à ton tour. — Quoi
donc? — Mais si, mais non. — Tu connais mon
petit Jacques? — Moi, pas le moins du monde.
— Mais tu croyais le connaître d'abord ? — Oui,
il me semblait l'avoir vu dans certaine église ,
un jour , ou plutôt une nuit que j'étais renfer-
mé dans un confessionnal. Mais non, je me trom-
pais, ce n'était pas lui.
Cette fois, nous devons l'avouer, les paroles
de Chicot n'étaient pas exactement d'accord
avec la vérité. Chicot était trop bon physiono-
miste , quand il avait tu une figure une fois,
pour oublier jamais cette figure.
L'exercice étant terminé Borromée commanda
un mouvement qui tourna tous les moines vers
les bâtiments pour la rentrée.Gorenflot s'appuya
sur Chicot et monta majestueusement l'escalier.
— J'espère, dit-il avec orgueil, que voilà une
maison dévouée au service du roi , et bonne à
quelque chose , heim ! — Peste 1 je le crois
bien, dit Chicot; on en voit de belles, révérend
prieur, lorsque l'on vientchezvous. — En un mois
tout cela, en moins d'un mois même. — Et fait
par vous?— Fait par moi, par moi seul, comme
vous voyez , dit Gorenflot en se redressant. ^
C'est plus que je n'attendais, mon ami, et quand
je reviendraide ma mission. ..—Ah ! c'est vrai,
cher ami! parlons donc de votre mission. —
D'autant plus volontiers que j'ai un message,
ou plutôt un messager, à envoyer au roi avant
mon départ. — Au roi, cher ami, un messager?
Vous correspondez donc avec le roi ? — Direc-
tement. — > Et il vous faut un messager , di-
tes-vous ? — Il me faut un messager. — Vou-
lez-vous de nos frères? Ce serait un honneur
pour le couvent si un de nos ttères voyait le
roi. — Assurément. — Je vais mettre deux de
nos meilleures jambes à vos ordres.
Et le prieur frappa sur un timbre , au bruit
duquel accourut un f^re servant.^Qu'on fasse
monter le frère chargé des des courses de la ville.
LES QUARANTE-CINQ.
INx minutes après, il oarat sur le seuil de la
porte.
— AyanccZf frère Panurgc.
Chicot le re£;arda un instant, et pendant cet
instant, si court qu*il fût, il parut avoir appré-
cié à sa valeur le messager du couvent.
Panurgc resta humblement près de la porte.
— Venez là, monsieur le courrier, dit Chicot;
connaissez-vous le Louvre? — Mais oui, mon-
sieur, répondit Panurge. — Et dans le Louvre,
connaissez-vous un certain Henri de Valois?— Le
fQ[9 — Je ne sais pas si c'est bien le roi, en ef-
fet, dit Chicot ; mais enfln on a Thabitude de le
nommer ainsi. — C'est au roi que j'aurai af-
faire?—Justement : le connaissez-vous.— Beau-
coup, monsieur Briquet. — Eh bien, vous de-
manderez à lui parler. — On me laissera arri-
ver ? — Jusqu'à son valet de chambre, oui, votre
habit est un passeport; Sa Majesté est religieuse,
comme vous savez. — Et que diraî-je au valet
de chambre de Sa Majesté? -^ Vous direz que
vous êtes envoyé par Tombre. — Oui. — Et
que vous attendez la lettre. — Voilà tout ce
quMl y a à faire? dejnanda le courrier.— Vous
ajouterez que l'ombre attendra en suivant tout
doucement la roule de Charenton. — C'est sur
cette route que j'aurai à vous rejoindre, alors.
•— Parfaitement.
Panurge s'achemina vers la porte et souleva
la portière pour sortir : il sembla à Chicot qu'en
accomplissant ce mouvement, frère Panurge
avait démasqué un écouteur.
Au reste , la portière retomba si rapidement
que Chicot n'eût pas pu répondre que ce qu'il
prenait pour une réalité n'était pas une vision.
L'esprit subtil de Chicot le conduisit bien
vite à la presque certitude que c'était frère
Borromée qui écoutait.
— Partez yite, dit Gorenflot, M. Briquet est
pressé.
A peine Panurge fut-il sorti que Borromée
vint dire à dom Modeste qu'une dame inconnue
sollicitait une audience de sa révérence.
Chicot ouvrit des oreilles immenses.
— Elle est seule ? demanda Gorenflot. — Avec
un écuyer. — Mon ami, dit Gorenflot en se tour-
nant du côté du faux Robert Briquet, tu com-
prends ? — Je comprends, dit Chicot, et je vous
laisse. — Adieu, dom Modeste, adieu !
Et il se dirigea vers l'escalier.
— Pas de ce eAté, monsieur, s*il vous plaît,
dit vivement Borromée; la dame inconnue
monte par là, et elle désire bien ne rencontrer *
personne. -* Yoos avez raison, dit Chicol en
souriant, je prendrai par le petit escalier.
Et il s'avança vers une porte de dégagement,
donnant dans un petit cabinet.
Après ce cabinet venait une chambre.
Chicot s'arrêta un instant dans cette cham-
bre ; il éprouvait le besoin de réfléchir.
— On me cache Jacques, on me cache la dame,
on me pousse par les petits degrés pour laisser
le grand escalier libre, cela veut dire que l'on
veut m'cloigner du moinillon et me cacher la
dame, c'est clair.
Je dois donc, en bonne stratégie, faire exac-
tement le contraire de ce que l'on désire que je
fasse.
Et pour mettre ce projet à exécution. Chicot
sortit du prieuré des Jacobins le plus ostensi-
blement possible, causa un instant avec le frère
portier et s'achemina vers la Croix-Faubin en
suivant le milieu de la roule.
Seulement, arrivé à la Croix-Faubin, il dis-
parut à l'angle du mur d'une ferme, et là, sen-
tant qu'il pouvait défier tous les argus du prieur,
eussent-ils des yeux de faucon comme Borro-
mée, il se glissa le long des bâtiments , suivit
dans un fossé une haie qui faisait retour , et
gagna , sans avoir été aperçu , une charmille
assez bien garnie qui s'étendait juste en face du
couvent.
Chicot, on le sait, n'était pas long à prendre
un parti. H prit celui d'attendre, et cela le plus
commodément possible.
La route était déserte.
Chicot ne vit rien qu'un homme assez mes-
quinement vêtu , qui se promenait transversa-
lement sur la route , et prenant des mesures
avec un long bâton pointu.
— Que mesurait-il? pourquoi mesurait-il?
voilà quelles furent, pendant une ou deux mi-
nutes, les plus sérieuses réflexions de maître
Robert Briquet.
11 se résolut donc à ne point le perdre de vue.
Malheureusement, au moment où, arrivé au
bout de sa mesure, l'homme allait relever la
tête, une plus importante découverte vint absor-
ber toute son attention, en le forçant de IcTer
les veux vers un autre point.
THE NEW YCRffj
^M-ilC IIIRARY
'^'«^'vR. LENOX AND
• 's.MïXins. '-.\n\
LES QUARANTE-CINQ. 3d3
rîtàj^ -
La fenêtre da balcon de Gorcnflot s'ouvrît à 1 <» Vous m*avcz tu : très bien! continua Chi-
LES QUARAXTE-aNQ.
393
La fetiéire du balcon de Gorenflot s^ouvrit à
deux battants, et Ton vit apparaître dom Mo-
deste, qui conduisait une dame presque ense-
velie sous une mante de velours garnie de
fonrmce.
— Oh I oh! se du Chicot, voici la pénitente.
L'allure est jeune; voyons un peu la tète : là,
bien, tournez-vous encore un peu de ce côté ; à
meryeiile! Ilestvraiment singulier que je trouve
des ressemblances à toutes les figures que je
Tois. Fâcheuse manie que j'ai là! bon, voilà
récuyer à présent. Oh! ob! quant à lui , je ne
me trompe pas, c'est bien Mayncvillc. Oui, oui,
la moustache retroussée, Tépée à coquille, c'est
lui-même; mais raisonnons un peu : si je ne
me trompe pas pour Mayneville, ventre de bi-
che! pourquoi me tromperais-je pour madame
de Montpensier? car cette femme, eb oui ! mor-
bleu! c'est la duchesse.
Chicot, on peut le croire, abandonna dès ce
moment l'homme aux mesures, pour ne pas
perdre de vue les deux illustres personnages.
Au bout d'une seconde, il vit apparaître der-
rière eux la face pâle de Borromée que Mayne-
ville interrogea à plusieurs reprises.
— C'est cela, dit-il, tout le monde en est ; bra-
vo! conspirons, c'est la mode.
En ce moment, l'bomme aux mesures se re-
tourna, et Chicot reconnut en lui Nicolas Pou-
lain, lieutenant de la prévoté.
— Allons, fit-il, vive la ligue ! Peu ai assez vu
maintenant pour deviner le reste avec un peu
de travail; eh bien, soit, on travaillera.
Après quelques pourparlers entre la duches-
se, Gorenflot et Mayneville, Borromée referma
la fenêtre, et le balcon demeura désert
La duchesse et son écuyer après avoir passé
devant Chicot sans le voir, roulaient vers Pa-
ris, et Nicolas Poulain s'apprêtait à les suivre.
Comme la duchesse, il lui fallait passer de-
vant la haie babitée par Chicot.
Chicot le vit venir, comme le chasseur voit
venir la bête, s'apprètant à la tirer quand elle
«erait à portée.
Quand Poulain fat à la portée de Chicot,
Chicot tira.
-^ Eh! l'homme de bien, dit-il de son trou,
mi regard par ici, s'il vous plait.
Poulain tressaillit et tourna la tète du c6té
dttlossc.
— Vous m'avez vu : très bien ! continua Chi-
cot. Maintenant n'ayez l'air de rien, maître Ni-
colas... Poulain.
Le lieutenant de la prévôté bondit comme un
daim, au coup de fusil.
— Qui ètes-vous? demanda-t-il, et que dé-
sirez-vous? — Qui je suis? — Oui. — Je suis un
de vos amis, nouveau, mais intime; ce que je
veux, ah ! ça c'est un peu plus long à vous ex«*
pliqucr. — Mais enfin que désirez-vous? parlez.
— Je désire que vous veniez à moi. — A vous?
— Oui, ici ; que vous descendiez dans le fossé.
— Pourquoi faire? — Vous le saurez; descen-
dez d'abord. — Mais? — Et que vous veniez
vous asseoir le dos contre cet<e haie. — Enfin?
— Sans regarder de mon c6tè, sans que vous
ayez l'air de vous douter que je suis là.— Mon-
sieur? — LÀ, bien, asseyez-vous, c'est cela...
Ah ! ah ! il parait que nous prenions nos petites
dimensions sur la route de Vincenncs? — Moi?
— Sans aucun doute; après cela qu'y a-t-il
d'étonnant à ce qu'un lieutenant de la prévôté
fasse l'office de voyer quand l'occasion se pré-
sente? — C'est vrai, dit Poulain un peu ras-
suré , vous voyez , je mesurais. — D'autant
mieux, continua Chicot, que vous opériez sous
les yeux de très illustres personnages. — De
très illustres personnages? je ne comprends pas.
— Comment, vous ignoriez?.. — Je ne sais ce
que vous voulez dire. — Cette dame et ce mon-
sieur qui étaient sur le balcon, et qui viennent
de reprendre leur course vers Paris , vous ne
savez point qui ils étaient? — Je vous jure. —
Ah! comme c'est heureux pour moi d'avoir à
vous apprendre une si riche nouvelle! Figures-
vous, monsieur Poulain , que vous aviez pour
admirateurs dans vos fonctions de voyer, ma-
dame la duchesse de Montpensier et M. le comte
de Mayneville. Ne remuez pas, s'il vous plaît.
^ Monsieur, dit Nicolas Poulain , essayant de
lutter, ces propos, la façon dont vous me les
adressez...— Cher monsieur Poulain , vous vous
faites, je crois, des chimères; je vois plus clai-
rement, moi, dans cette aflaire-là. -^ Que voyeir
Yous? — Une belle et bonne potence.'— Mon-
sieur? —Attendez donc, que diable! avec une
corde neuve , quatre soldats aux quture coina
cardinaux , pas mal de Parisiens autour de la
potence , et certain lieutenant de la prévôté de
ma connaissance au bout de la corde.
294
LES QUAKAXTE-CINQ.
Nicolas Poulain tremblait si fort que de ce
tremblement il ébranlait toute la charmille.
— Monsieur! dit-il enjoignant les mains.—
Mais je suis votre ami, cher monsieur Poulain,
continua Chicot, et, en cette qualité d^ami, voilà
un conseil que je vous donne... — Un conseil?
— Oui, bien facile à suivre. Dieu merci 1 Vous
allez de ce pas ; de ce pas, entendez-vous bien ,
aller trouver... — Trouver... interrompit Ni-
colas, plein d^angoisses, trouver qui? — Un
moment, que je réfléchisse, interrompit Chicot,
trouver... M. d*Ëpemon. —H. d*Épernon, Tami
du roi? — Précisément; vous le prendrez à
part. — M. d'Épernon? — Oui, et vous lui con-
terez toute Taffaire du toisé de la route.— Est-
ce folie , monsieur? — Cest sagesse , au con-
traire , suprême sagesse. — Je ne comprends
pas. — C*est limpide, cependant. Si je vous dé-
nonce purement et simplement comme l'homme
aux mesures , on vous branchera ; si , au con-
traire, vous vous exécutez de bonne grâce , on
vous couvrira de récompenses et d'honneurs.
— Je pars, monsieur, dit le lieutenant attéré;
mais vous abusez étrangement.
Et il s'élança comme une flèche dans la di-
rection de la porte Saint-Antoine.
Quant à Chicot , il coupa à travers champs
pour rejoindre le chemin de Charenton.
VI.
Le soir même du jour où Chicot partait pour
la Navarre, nous trouverons dans la grande
chambre de Thêtel de Guise , ce petit jeune
homme à Tœil vif, que nous avons vu entrer
dans Paris en croupe sur le cheval de Carmain-
ges, et qui n'était autre, nous le savons déjà,
que la belle pénitente de dom Gorenflot.
Elle attendait avec impatience, debout dans
l'embrasure d'une fenêtre , quelqu'un qui tar-
dait à venir.
L'ombre commençait à s^épaissir, la duchesse
ne distinguait plus qu'à grand'peine la porte
de rhôtcl , sur laquelle ses yeux étaient cons-
tamment attachés.
Bnfit le pas d'un cheval se fit entendre, et
dix minutes après, la voix de l'huissier annon-
{ait mystérieusement chez la duchesse, M. le
duc de Mayenne.
Madame de Montpensier se leva et courut au
devant de son frère avee une t^e précipitation
qu'elle oublia de marcher sur la pointe dn pied
droit , comme c'était son habitude lorsqu'elle
tenait à ne pas boiter.
— Seul, mon frère? dit-elle, vous êtes seul?
— Oui, ma sœur, dit le duc en s'asseyant après
avoir baisé la main de la duchesse. — Mais,
Henri, où donc est Henri? Savez-vous bien que
tout le monde l'attend? les bourgeois... —Ils
le verront au bon moment, Pàques-Diea; c'est
ce que je viens leur dire. — Ils ne vous écou-
teront pas. — Quelque chose presse-t-il , ma
sœur? — Tout, si l'on veut. — Par qui com-
mencer, à votre avis? — Par prendre le roL
— C'est votre idée fixe ; je ne dis pas qu'elle
soit mauvaise, si l'on pouvait la mettre à exé-
cution ; mais projeter et faire sont deux ; rap-
pclcz-vous combien de fois nous avons échoué
déjà.
En ce moment l'huissier souleva la tapis-
serie.
— Plaît-il à Leurs Altesses de recevoir M. de
Mayneville? demanda-t-ii. — Mon complice, dit
la duchesse, qu'il entre.
M. de Mayneville entra en effet, et vint baiser
la main du duc de Mayenne,
— Un seul mot, monseigneur, dit-il; j'airire
du Louvre. — • Eh bien ! s'écrièrent à la fois
Mayenne et la duchesse. — On se doute de vo»
tre arrivée. — Tai un moyen tout simple de
répondre, dit le duc. — Lequel? demanda sa
sœur. — C'est d'aller saluer le roi et de loi
donner des nouvelles de ses bonnes villes de
Picardie, il n'y a rien à dire. Donc, Mayneville,
qu'on me rende mon cheval, tel qu'il est,5aQS
le bouchonner. Vous viendrez avec moi au U^
vre. Vous, ma sœur , attendez-nous , s'il vous
plaît. — Ici, mon frère ? — Non, à l'hôtel Saifltr
Denis, où j'ai laissé mes équipages et où Ton
me croit couché. Noos y serons dans deux
heures.
vn.
Ce jour-là pour de grandes aventures, le rti
sortit de son cabinet et fit appeler monsietr
d'Épemon.
11 pouvait être midi.
Le duc s'empressa d'obéir et d« passer ckei
le roi.
Il trouva Sa Mi^esté debout dans une V^
LES QUARAiNTE-ClNQ.
mière chambre, consîd»5rant avec attention un
moine jacobin qui rougissait et baissait les
yeux sous le regard perçant du roi.
Le roi prit d'Épernon à part.
— Regarde donc, duc, dit-il en lui montrant
le jeune homme , la drôle de figure de moine
que Toilà. — De quoi s'étonne Votre Majesté?
dit d'Épernon; je trouve la figure fort ordi-
naire, moi. — Vraiment?
Et le roi se reprit à rêver.
— Comment t'appclles-tu ? lui dit-il. — Frère
Jacques, sire. — Tu n'as pas d'autre nom? —
Mon nom de famille. Clément. — > Frère Jacques
Clément! répéta le roi. — Votre Majesté ne
trouve-t-cUc pas aussi quelque chose d'étrange
dans le nom ? dit en riant le duc.
Le roi ne répondit point.
— Tu as très bien fait la commission dit-il
au moine sans cesser de le regarder, tu peux te
retirer.
Et le moine sortit.
Le duc essaya de questionner le roi.
— Duc, interrompit le roi, as-tu parmi tes
quarante-cinq deux ou trois hommes qui sa-
chent monter à cheval ? — Douze au moins ,
sire, et tous seront cavaliers dans un mois. —
Choisis-en deux de ta main, et qu'ils viennent
me parler à l'instant même.
Le duc salua, sortit, et appda d*nne voix de
maitre :
— Monsieur de Carmainges! roonsienr de
SaÎQte-Maline !
Les deux noms retentirent sons les voûtes, et
les deux élus apparurent aussitôt. — Messieurs,
dit M. le duc d'Épernon , soivez-moi chez le
roi. Aussitôt qu'ils furent introduits sur nn
geste de Sa Majesté le duc se retira, et les deux
jeunes gens restèrent.
Celait la première fois qu'ils se trouvaient
devant le roi. Henri avait l'aspect fort impo-
— Vous êtes de mes quarante-cinq , mes-
sieurs? dit le roi. — Tai cet honneur, sire, ré-
pliqua Sainte-Maline. — Et vous, monsieur? —
rai cro que nfonsîeur répondait pour nous
deax, sirt * voilà pourquoi ma réponse s'est
(ait attendre; mais quant à être au service de
Votre Majesté, j'y suis autant que qui que ce
•oit an monde. — Bien. Vous allez monter à
cheval et pr-nHro la route de Tonrs^ vous pous-
serezjusqu'à ce que vous rencontriez un homme
voyageant seul. — Votre Majesté veut-elle nous
donner son signalement? demanda Sainte-Ma-
line. — Une grande épée au côté on au dos, de,
grands bras, de grandesjambes.il répondraao'
nom de l'Ombre. — Nous demanderons le non
de tous les yoyageurs que nous rencontrerons,
sire. — Et p'xus fouillerons toutes les hôtelle-
ries. — Une fois l'homme rencontré et recon-
nu, vous lui remettrez cette lettre.
Ernauton prit le précieux dépôt, qu'il serra
dans son pourpoint.
Ensuite les deux jeunes gens sortirent du
cabinet royal.
M. d'Épernon les attendait : il voulut ques-
tionner.
— Monsieur le duc, répondit Ernauton, le roi
ne nous a point autorisés à parler.
Ils allèrent à Tinstant même aux écuries, où
le piqucur du roi leur délivra deux chevaux de
route, vigoureux et bien équipés.
M. d'Épernon les eût suivis certainement
pour en savoir davantage, s'il n'eût été préve*
nu, au moment où Carmainges et Saint-Maiioe
le quittaient, qu'un homme voulait lui parler
à l'instant même et à tout prix.
— Quel homme ? demanda le doc avec in^
patience. — Le lieutenant de la prévôté de l'Ile-
de-France. ^ Eh parfandions ! s'écria-t-il, suis-
je échevin , prévôt ou chevalier du guet? -*
Non, monseigneur, mais voos êtes ami du rd,
répondit une humble voix à sa gauche. Je voos
en supplie, à ce titre écoutez-moi donc!
Le duc se retourna.
— Qui êtes-vous? demanda brutalement le
duc. — Nicolas Poulain, pour vous servir,
monseigneur. — Et vous voulez me parler? —
Je demande cette grâce. — Je n'ai pas le temps.
—Même pour entendre un secret, monseigneur?
— J'en écoute cent tous les jours, monsieur :
le vôtre fera cent et un; ce serait nn de trop.
— Même si celui-là intéressait la vie de Sa
Majesté? dit Nicolas Poulain en se penchantà
l'oreille de d'Épernon . — Oh ! oh ! je vous écon-
te; venez dans mon eabiaet.
Nicolas Poulaio essuya son front ruisselant
de sueur et suivit le duc.
LES QUARANTE-CINQ.
— Voyons Totre conspiration, monsieur? dit
sèchement le duc; Eh monsieur le duc, dit
Nicolas Poulain, il s^agit tout simplement du
plus épouvantable des forfaits, on veut enlever
le roi, monsieur le Duc. — > Et quel jour veut-
on enlever Sa Majesté? — Monseigneur, la
première fois que Sa Majesté ira à Vincennes
dans sa litière. — Gomment Tenlèvera-t-on?
— - En tuant ses deux piqueurs. — Et qui fera
le coup ? — Madame de Montpcnsier.
D'Ëpemon se mit à rire.
— Elle-même? — En personne, avec ses
affidés, bien entendu. — Et où se placcra-t-elle
pour présider à cet enlèvement? — A une fe-
nêtre du prieuré des Jacobins, qui est, comme
vous le savez, sur la route de Vincennes. —
Que diable me contez-vous là? — La vérité,
monseigneur. Toutes les mesures sont prises
pour que la litière soit arrêtée au moment oU
elle atteindra la façade du couvent. — 11 doit
y avoir autre chose encore, dit-il ; la duchesse,
toute résolue qu'elle soit, n*oserait pas tenter
seule une pareille entreprise — Elle attend son
frère, répondit Nicolas Poulain. — Le duc
Henri ! s'écria d'Ëpernon avec la terreur qu'on
éprouverait à l'approche du lion. — Non pas
le duc Henri , Monseigneur , le duc de
Mayenne seulement. ^- Ah! fit d'Épemon res-
pirant ; mais n'importe il faut aviser à tous
ces beaux projets. ^ Allez, mon ami, allez;
parfandious! que M. de Mayenne se tienne
bien.
n prononça ces mots en soulevant la tapis-
serie pour donner passage à Poulain; puis,
lorsqu'il eut vu celui-ci traverser l'anticham-
bre et disparaître» il repassa vivement chez
le roi.
Le roi, fatigué d'avoir joué avec ses chiens,
jouait au bilboquet.
— Eh bien, dit-il, en voyant Lavalette, qu'a-
vons-nous encore? voyons, es-tu mort? —
Plût au ciel. Sire ! répondit d'Epernon, je ne
verrais pas ce que je vois. — Quoi ? mon bil-
boquet? — Vous verrez, vous verrez vous-
même. Sire. A propos, quand allez-vous à
la campagne? — Au bois? Oui. — Samedi.
•» Dans trois jours alors?— Dans trois jours.
— Il suffît. Sire.
D'Épcriion salua le roi et sortit.
vm.
Maintenant, s'il plaît au lecteur, nous sui-
vrons les deux jeunes gens que le roi, enchanté
d'avoir ses petits secrets à lui, envoyait de son
côté au messager Chicot.
A peine à cheval, Emauton et Sainte-Ma-
line, pour ne point se laisser pi^dre le pas
l'un sur l'autre, faillirent s'étouffei en passant
au guichet : un quart d'heure après ils étaient
à Charenton.
^ Voilà là-bas, dit Emauton, celui que nous
cherchons et qui nous attend. — Peste ! mon-
sieur, dit sourdement Sainte-Maline, jaloux de
cet avantage de son compagnon, vous atez une
bonne vue; moi je ne distingue qu'un point
noir, et encore est-ce à peine.
Emauton ne s'était point trompé , l'homme
désigné était bien Chicot.
Il avait, de son côté , bonne vue et bonne
oreille ; il avait vu et entendu les cavaliers de
fort loin. Il s'était douté que c'était à lui qu'ils
avaient affaire, de sorte qu'il les attendait.
— Monsieur, dit Bmauton en saluant, nous
sommes, monsieur et moi, vos serviteurs.
. Chicot salua ayec son plus gracieux sourire.
— Serait-il indiscret, continua le jeune hom-
me, de vous demander votre nom? — Je m'ap-
pelle l'Ombre , monsieur, répondit Chicot.—
Vous attendez quelque chose? — Oui, monsieur.
— Vous serez assez bon, n'est-ce pas, pour
nous dire ce que vous attendez? — J'attends
une lettre.
Emauton tira la lettre de sa poitrine et la
remit à Chicot.
— Merci, messieurs, dit ce dernier. — Adieu,
monsieur, et bon voyage ; ave^vous quelque
chose à transmettre au Louvre? — Absolument
rien, messieurs ; grand merci, dit Chicot.
Emauton et Sainte-Maline tournèrent la tête
de leurs chevaux vers Paris, et Chicot s'éloigna
d'un pas que le meilleur mulet eût envié.
Une heure après, les deux cavaliers rentraient
au Louvre , et se dirigeaient vers le logis des
quarante-cinq.
Le roi était sorti et ne devait rentrer que le
soir.
Au moment où ils entraient dans la salle, la
trompette retentissait : à ce signal d'appel, l'^
LES QUARANT&€:iNQ.
207
quarante-cinq sortirent chacun de leur logis,
comme les abeilles de leurs alvéoles.
Chacun se demandait ce qui était survenu de
nouveau , tout en profitant de cet instant de
réunion générale pour admirer le changement
qui &*était opéré dans la personne et les habits
de ses compagnons.
Ces messieurs s^admiraient donc réciproque-
ment quand M. de Loignac entra, le sourcil
froncé. Il fit former le cercle et se plaça au mi-
lieu de ce cercle, avec une contenance qui n^an-
nonçait rien d'agréable.
Il est inutile de dire que tous les yeux se fixè-
rent sur le chef.
— Messieurs, demanda-t-il, êtes-vous tous
ici? — Tous, répondirent quarante-cinq voix,
arec un ensemble plein de promesses pour les
manœuvres à venir. — Messieurs, continua Loi-
gnac , vous avez été mandés ici pour servir de
garde particulière au roi ; c^est un titre hono-
rable, mais qui engage beaucoup.
Loignac fit une pause qui fut occupée par
un doux murmure de satisfaction.
— Aujourd'hui même commence votre ser-
rée : quinze d'entre vous se tiendront ce soir
au pied de Fescalier de Sa Majesté quand elle
recevra, quinze se tiendront en dehors, sans
mission ostensible, et se mêlant à la suite des
gens qui viendront au Louvre; quinze autres
enfin demeureront au logis. Maintenant, allez,
messieurs!
Tous sortirent : Emauton de Garmainges
resta seuL
— Vous désirez quelque chose, monsieur?
demanda Loignac. — Oui, monsieur, dit Er-
nauton en s'inclinant; il me semble que vous
avez oublié de préciser ce que nous aurons à
bire. Être au service du roi est un glorieux mot
ttas ioute, mais j'eusse bien désiré savoir jus-
qu'où entraîne ce service. — Cela, monsieur,
répliqua Loignac, constitue une question déli-
cate et à laqnelle je ne saurais catégoriquement
répondre. — Oscrai-je vous demander pour-
quoi, monsieur?
Toutes ces paroles étaient adressées à M. de
Loignac avec une si exquise politesse que, con-
tre son habitude, M. de liOignac cherchait en
vain une réponse sévère.
— Parce que moi-même j'ignore souvent le
malin ce que j'aurai à faire le soir. — Cepen-
dant, monsieur, lorsqu'un ordre vous déplaît?
— Je lis la signature de M. d'Épemon, et cela
me console. — Et M. d'Épemon?— M. d'Éper-
non lit la signature de Sa Majesté, et se console
comme moi. — Vous avez raison, monsieur* dit
Emauton, et je suis votre humble serviteur.
Emauton fit un pas pour se retirer; ce fut
Loignac qui le retint.
— Vous venez cependant d'éveiller en moi
certaines idées, fit-il, et je vous dirai à vous des
choses que je ne dirais point à d'autres, parce
que ces autres-là n'ont eu ni le courage ni la
convenance de me parler comme vous.
Emauton s'inclina.
— Monsieur, dit Loignac en se rapprochant
du jeune homme, peut-être viendra-t-il ce soir
quelqu'un de grand : ne le perdez pas de vue,
et suivez-le partout où 11 ira en sortant du Lou-
vre. — Monsieur, permettez-moi de vous le di-
re, mais il me semble que c'est espionner, ce-
la? — Espionner! croyez-vous? fit froidement
Loignac; c'est possible, mais tenez...
Il tira de son pourpoint un papier qu'il ten-
dit à Carmainges; celui-ci le déploya et lut :
« Faites suivre ce soir M. de Mayenne s'il
c osait par hasard se présenter au Louvre, n
— Signé? demanda Loignac. — Signé d'É-
pemon, lut Carmainges.— Eh bien, monsieur ?
— C'est juste , répliqua Emauton en saluant
profondément, je suivrai M. de Mayenne.
Et il se retira.
IX.
M. de Mayenne, dont on s'occupait tant an
Louvre, et qui s'en doutait si peu, partit de
Thôtel de Guise par une porte de derrière , et
tout botté, à cheval, comme s'il arrivait seule-
ment de voyage , il se rendit au Louvre , avec
trois gentilshommes.
M. d'Épemon, averti de sa venue, fit annon-
cer la visite au roi.
M. de Mayenne, introduit près de Sa Majesté,
lui fit avec respect une visite que le roi accueil-
lit avec affection.
— Eh bien, mon cousin, lui demanda le roi,
vous voilà donc venu visiter Paris? — Oui, si-
re, dit Mayenne; j'ai cm devoir venir, au nom
de mes frères et au mien, rappeler à Votre Ma-
jesté qu*elle n'a pas de plus fidèles sujets que
nons. — Par la mordieu! dit Henri, la chose
298 LES QUARAiNTE-CiNQ.
esisï coDQue, qu'à part le plaisir qae irous sa- | May neviUc suivit la litière* etla porte se referma*
Tez me faire en me visitant, vous pouviez, en ■ Arrivés dans le salon , le frère et la sœor«
vérité, vous épargner ce petit voyage. ! après plusieurs commentaires sur l'accueil da
Il faut bien certainement qu'il y ait en une
autre cause.
— Sire, j'ai craint que votre bienveillance
pour la maison de Guise ne fut altérée par les
roi et sur le plan des dix, convinrent des laits
suivants.
Le roi n^avait pas de soupçons , et se bisait
de jour en jour plus facile à attaquer.
bruits singuliers que nos ennemis font circuler ! L'important était d'organiser la ligue dans
depuis quelque temps. — Quels bruits? de- les provinces du nord,tandis que le roi abandon-
manda le roi avec cette bonhomie qui le ren- nait son frère et qu'il oubliait Henri de Navarre,
dait si dangereux au plus intimes. — Comment, i De ces deux derniers ennemis, le duc d'An-
demanda Mayenne un peu déconcerté , Votre jou , avec sa sourde ambition , était le seul à
Majesté n'aurait rien ouï dire qui nous fût dé- craindre ; quant à Henri de Navarre, on le sa-
favorable ? •— Mon cousin, dit le roi, sachez, une vait par des espions bien renseignés, il ne s'œ-
fois pour toutes, que je ne souffrirais pas qu'on cupait que de faire l'amour à ses trois on qua-
dit du mal de MM. de Guise; et comme on sait tre maîtresses.
cela mieux que vous ne paraissez le savoir, on Ils en étaient là de leur conversation, lor&-
n'en dit pas, duc. — Alors, sire, dit Mayenne que Mayneville entra tout à coup, annonçant
je ne regretterai pas d'être venu , puisque j'ai que Borromée voulait parler à M. le duc.
eu le bonheur de voir mon roi et de le trouver — Introduisez4e sans perdre un instant» dit
en pareilles dispositions ; seulement, j'avouerai la duchesse.
que ma précipitation aura été inutile. — Oh! La porte s'ouvrit, et l'horloge sonna onze
duc, Paris est une bonne ville d'où l'on a ton- heures.
jours quelque service à tirer, fit le roi. — Oui, — Eh bien, Borromée , quelles nouvelles
«ire, mais nous avons nos affaires à Soissons. m'apportez-vous? — Monsieur le duc, dit Bor»
— Lesquelles, duc? — Celles de Votre Mjyes- romée , le roi envoie ses secours à M. le duc
té, sire. — C'est vrai, c'est vrai, Mayenne : con- d'Anjou. — Bah 1 dit Mayenne , nous comiaî»-
tinuez donc à les faire comme vous avez com- sons cette chanson-là ; voilà trois ans qn'on
mcncé; je sais apprécier et reconnaître comme nous la chante. — Oh ! oui, mais cette fois,
il faut la conduite de mes serviteurs. monseignenr, je vous donne la nouvelle comme
Le duc se retira en souriant, et se rendit à sûre. — Hum! dit Mayenne, avec un meuve--
l'hôtel Saint-Denis où il avait élu domicile. j ment de tète pareil à celui d'un cheval qui se
Ce fut une grande facilité donnée à Ernau- cabre, comme sûre? — Aujourd'hui même c'est-
ton de suivre le duc, sans être remarqué. ; à-dire la nuit dernière, à deux heures du ma-
Au moment où le duc rentrait et où il se re- tin, M. de Joyeuse est parti pour Roaen. H
tournait pour saluer, dans un des gentilshom- prend La mer à Dieppe et porte à Anvers trois
mes qui saluaient en même temps que lui, il mille hommes. — Oh! oh! fit le duc; et qui
crut reconnaître le cavalier qui accompagnait vous a dit cela, Borromée. — Un homme qui
ou qu'accompagnait le page qu'il avait fait entrer lui-même part pour la Navarre , monseigneur,
par la porte Saint^Antoine, et qui avait montré j — Pour la Navarre ! chez Henri ? — Oui, moft*
une si étrange curiosité à l'endroit du supplice seigneur. — Et de la part de qui va-t-il chez
de Salcède. Henri? — De la part du roi? oui,monseîg;nettr,
Presqu'au même instant, et comme Mayenne de la part du roi, et avec une lettre du roL —
venait de disparaître, une litière fendit la foule. Quel est cet homme? — Il s'appelle Rob^
Mayneville alla audevant d'elle ; un des rideaux , Briquet. — Après? — Cest un grand ami de
s'écarta, et, grâce à un rayon de lune ^Ernaii- [ dom Gorenflot. — Un grand ami ais dom Go-
ton crut reconnaître et son page et la dame de \ renflot? — Us so tutoient. — Ambassadear du
la Porte-Saintr Antoine. | roi? — Ceci, j'en suis assuré; il a du prieaié
Mayneville et la dame échangèrent quelques envoyé chercher an Louvre une lettre de créan-
mots,la litière disparutsous le porche de l'hôtei; ; ce^et c'est un de nos moines qui a faitlaooiD-
LES QUARANTE-aNQ.
CQO
mission. — Et ce moine ne vous a pas commu-
niqué cette lettre? dit Mayenne; le maladroit!
— Monseigneur, le roi ne la lui a point remi-
se ; il Ta fait porter au messager par des gens
à lui. — 11 faut avoir cette lettre , morbleu! —
Certainement qu^il faut Tavoir, dit la duchesse.
— Commt:nt n^avez-vous point songé à cela ,
dit Mayne ville.
— J'y avais si bien pensé que f avais voulu
adjoindre au messager un de mes hommes, un
Hercule ; mais Robert Briquet s^en est défié et
Ta renvoyé. — Il fallait y aller vous-même. —
Impossible. — Pourquoi cela? — II me connaît.
— Pour moine , mais pas pour capitaine , j'es-
père? — Ma foi, je n'en sais rien; ce Robert
Briquet a l'œil fort embarrassant.^Quel homme
est-ce donc? demanda Mayenne. — Un grand
sec, tout nerfs, tout muscles, et tout os, adroit,
railleur et taciturne. — Ah! ah! et maniant
l'épée? — Comipe celui qui Fa inventée, mon-
seigneur. — Figure longue ? — Monseigneur ,
il a toutes les figures. — Ami du prieur? — Du
temps qu'il était simple moine. — Oh ! j'ai un
soupçon, Gt Mayenne en fronçant le sourcil, et
je réclaircirai , Qu^on me selle un cheval frais,
MayneYille.
Puis il ajouta tout bas :
— Vivrait-il encore? oh ! oui, il doit vivre !
Après le départ des jeunes gens, on se rap-
pelle que Chicot avait marché d'un pas rapide.
Mais aussi , dés qu'ils eurent disparu dans
le vallon que forme la côte du pont de Juvis^
sur rOrge, Chicot retira de sa poche la lettre du
roi, brisa le cachet et lut :
« Notre très cher frère , cet amour profond
que vous portait notre très cher frère et roi
défont, Charles IX, habite encore sous les voûtes
du Louvre et me tient au cœur opiniâtrement.
« Aussi me répugne-t-il d'avoir à vous en-
tretenir d'objets tristes et (àcheux; mais vous
êtes fort dans la fortune contraire : aussi je
n'hésite plus à vous communiquer de ces cho-
ses qu'on ne dit qu'à des amis vaillants et
éprouvés.
« D'ailleurs, j'ai un intérêt royal à vous per-
suader cet intérêt ; c'est l'honneur de mon nom,
et du vôtre, mon frère.
« Nous nous ressemblons en ce point, que
nous sommes tous deux entourés d'ennemis.
Chicot vous l'expliquera.
a Voire serviteur, M. le vicomte de Turcnne,
fournit des sujets quotidiens de scandak à vo-
tre cour : à Dieu ne plaise que je regarde en
vos affaires, sinon pour votre bien et honneur;
mais votre femme, qu'à mon grand regret Je
nomme ma sœur, devrait avoir ce souci pour
vous en mon lieu et place ; — ce qu'elle ne
fait.
« Je vous engage donc à veiller, mon frère,
à Q^ que les intelligences de Margot avec le vi-
comte de Turenne, étrangement lié avec nos
amis communs, n'apportent honte et dommage
à la maison de Bourbon. Faites un bon exem-
ple aussitôt que vous serez sûr du fait , et as-
surez-vous du fait aussitôt que vous aurez oui
Chicot expliquant ma lettre.
a 11 serait fâcheux que le moindre soupçon
planât sur la légitimité de votre héritage, mon
frère, — point précieux auquel Dieu m'interdit
de songer ; car hélas ! moi, — je suis condamné
d'avance à ne pas revivre dans ma postérité.
« Les deux complices que , comme frère et
comme roi , je vous dénonce , s'assemblent la
plupart du temps en un petit château qu'on
appelle Loignac : ils choisissent le prétexte
d'une chasse ; ce château est en outre un foyer
d'intrigues auxquelles les MM. de Guise ne sont
point étrangers ; car vous savez , à n'en pas
douter, mon cher Henri, de quel étrange amour
ma sœur a poursuivi Henri de Guise et mon
propre frère, M. d^Anjou, du temps que je por-
tais ce nom moi-même et qu'il s'appelait, lui,
duc d'Alençon.
a Je vous embrasse et vous recommande mes
avis, tout prêt d^ailleurs à vous aider en tout
et pour tout. En attendant, aidez-vous des avis
de Chicot, que je vous envoie.
« Votre affectionné, etc., etc. »
Ayant lu ainsi. Chicot posa sa tète entre ses
deux mains.
— Oh! fit-il, voilà, ce me semble, une assez
mauvaise commission, et qui me prouve qu^en
fuyant un mal , comme dit Horatius Flaccus f
on tombe dans un pire. Toutefois, cela n'eiiK
pèchera point Chicot de poursuivre son voyage.
Mais Chicot est un homme d'esprit, et Chicot
prendra ses précautions. En conséquence il se
mit à déchirer la lettre de son ami Henri de
Valois en un nombre infini de petits morceaux
qu'il jeta au vent; puis il continua sa route.
300
LES QUARANTE-CINQ.
n parcourut le trajet de Paris à Orléans de
toute la vitesse de son cheval, craignant d^ètre
poursuivi par les émissaires de MM. de Guise;
rien néanmoins ne justiGa ses craintes. Mais
en quittant Orléans, Chicot entendit au loin nn
certain bruit semblable au roulement que font
sur la terre sèche les chevaux qui galopent.
n se retourna , et au bas de la côte dont il
avait atteint la moitié^ il vit des cavaliers mon-
tant à toute brîde.
Il les compta; ils étaient sept. ^
Quatre avaient des mousquets sur Tépaule.
Le soleil couchant tirait de chaque canon un
long éclat d*un rouge de sang.
Les chevaux de ces cavaliers gagnaient beau-
coup sur Chicot. Chicot d^ailleurs ne se sou-
ciait pas d'engager une lutte de rapidité dont
le résultat eût été de diminuer ses ressources
en cas d'attaque ; seulement il marcha en zig-
zags , pour enlever aux arquebusiers la fixité
du point de mire.
Ce n*était point sans une profonde intelli-
gence de Tarquebuse en général , et des ar-
quebusiers en particulier, que Chicot employait
cette manœuvre; car au moment où les cava-
liers se trouvaient à cinquante pas de lui, il fut
salué par quatre coups d'arquebuse qui, suivant
la direction dans laquelle tiraient les cavaliers,
passèrent droit au-dessus de sa tête.
Chicot s*attendait, à ces quatre coups d'ar-
quebuse ; aussi avait-il fait son plan d'avance.
En entendant siffler les balles, il abandon-
na les rênes et se laissa glisser à bas de son
cheval. Il avait eu la précaution de tirer son
épée du fourreau , et tenait à la main gauche
une dague tranchante comme un rasoir, et
pointue comme une aiguille.
Chicot n'était pas précisément un homme
pieux ; mais, dans un pareil moment, il songea
qu'il y a un Dieu , que ce Dieu lui ouvrait les
bras, et qu^avant cinq minutes peut-être le pé-
cheur serait devant son juge.
Il marmotta quelque sombre et fervente
prière qui fut certainement entendue là-haut.
Deux hommes s'approchèrent de Chicot ; tous
deux avaient l'épée à la main.
On voyait bien que Chicot n'était pas mort,
à la façon dont il gémissait.
Comme il ne bougeait pas et ne s'apprêtait
en rien à se défendre , le plus zélé des deux
eut l'imprudence de s*approcher à b portée de
la main gauche ; aussitôt la dague , poussée
comme par un ressort, entra dans sa gorge ou
la coquille s'imprima comme sur de la cire
molle. En même temps la moitié de l'épée que
tenait la main droite de Chicot disparut dans
les reins du second cavalier qui voulait fuir.
— Tudieu ! cria le chef, il y a trahison : cluu^
gez les arquebuses ; le drôle est bien Titant
encore. — Certes oui, je suis encore vivant, dit
Chicot dont les yeux lancèrent des éclairs; et ^
prompt comme la pensée , il se jeta sur le ca-
valier chef, lui portant la pointe au masque.
Mais déjà deux soldats le tenaient enveloppé?
il se retourna, ouvrit une cuisse d'un large
coup d'épée et fut dégagé.
— Enfants ! enfants 1 cria le chef, les arque-
buses, mordieu!
— Avant que les arquebuses soient prêtes,
dit Chicot, je t'auri^i ouvert les entrailles, bri-
gand, et j'aurai coupé les cordons de ton mas-
que, afin que je sache qui tu es. * Tenez ferme,
monsieur, tenez ferme et je vous garderai, dit
une voix qui fit à Chicot l'effet de descendre du
ciel.
C'était la voix d'un beau jeune homme,
monté sur un bon cheval noir. 11 avait deux
pistolets à la main , et criait à Chicot :
— Baissez-vous, baissez-vous, morbleu!
mais baissez-vous donc.
Chicot obéit.
Un coup de pistolet partit, et un homme
roula aux pieds de Chicot , en laissant échap-
per son épée.
Cependant les chevaux se battaient; les
trois cavaliers suivants voulaient reprendre les
étriers, et n'y parvenaient pas ; le jeune homme
tira, au milieu de cette mêlée, un second coup
de pistolet qui abattit encore un homme.
— Deux à deux , dit Chicot : généreux sau-
veur, prenez le vôtre, voici le mien.
Et il fondit sur le cavalier masqué , qui fré-
missant de rage ou de peur, lui tint tête ce-
pendant comme un homme exercé au manie-
ment des armes.
De son côté le jeune homme avait saisi à bras
le corps son ennemi, l'avait terrassé sacs même
mettre l'épée à la main , et le garott^it avec
son ceinturon, comme une brebis à l'abattoir.
Chicot, en se voyant en face d'un seul ddret-
LES QUARANTE-CINQ.
301
saire, reprenait son sang-froid et par consé-
quent sa supériorité.
n poussa rudement son ennemi* qui était
doué d^une corpulence assez ample, Tacculaau
fossé de la route, et, sur une feinte de seconde,
loi porta un coup de pointe au milieu des côtes.
L'homme tomba.
Chicot mit le pied sur Fépée du vaincu pour
qu'il ne pût la ressaisir, et de son poignard
coupant les cordons du masque :
— M. de Mayenne!.... dit-il ; ventre de bi-
che ! je m'en doutais.
Le duc ne répondit pas : il était évanoui ,
moitié de la perte du sang, moitié du poids de
la chute.
Chicot se gratta le nez , selon son habitude,
lorsqu'il avait à faire quelque acte de haute
gravité; puis, après la réflexion d'une demi-
minute, il retroussa sa manche , prit sa large
dague et s'approcha du duc pour lui trancher
purement et simplement la.tête.
Hais alors il sentit un bras de fer qui étrei-
g^iait le sien , et entendit une voix qui lui di-
sait:
^ Tout beau, monsieur! on ne tue pas un
ennemi à terre. — Mais , qui êtes-vous donc
pour m*empêcher de tuer mon plus mortel en-
nemi. — Je suis celui qui vous a sauvé la vie ,
monsieur, répondit froidement le jeune homme.
— Et qui , vers Charenton , m'a , si je ne me
trompe, remis une lettre du roi, voici tantôt
trois jours. — Précisément — Alors vous êtes
au service du roi , monsieur? — Tai cet hon-
neur, répondit le jeune homme en s'inclinant.
-^ Et , étant au service du roi , vous ménagez
Jl. de Mayenne : mordieu ! monsieur, permet-
tez-moi de vous le dire , ce n'est pas d'un bon
serviteur. — Je crois au contraire , monsieur,
que c'est moi qui suis le bon serviteur du roi
en ce moment. — Peut-être, fit tristement Chi-
cot, peut-être ; mais ce n'est pas l'occasion de
philosopher. Comment vous nomme-t-on? —
Emantoa de Cormainges, monsieur.— Eh bien ,
monsieur Emauton, qu'allons-nous faire de cet
homme égal en grandeur à tous les rois de la
terre? car , moi , je tire au large , je vous en
avertis. — Je veillerai sur M. de Mayenne, mon-
sieur. ^ Alors je vous en laisse le soin.
^ Et Chicot serra la main d'Emauton et dis*
parut.
— Qui êtes-vous « monsieur ? demanda
Mayenne, lorsqu'il rouvrit les yeux.
Ernauion sourit.
— Ne me reconnaisse^vous pas, monsieur?
lui dit-il. — Si fait , reprit le duc en fronçant
le sourcil, vous êtes celui qui êtes venu au se-
cours de mon ennemi. — Oui, répondit Emau-
ton; mais je suis aussi celui qui ai empêché
votre ennemi de vous tuer. — Mais enfm, puis-
je savoir à qui j'ai l'honneur de parler? — Je
suis le vicomte Emauton de Carmainges, mon-
sieur. — Vous suiviez le chemin de Beaugency,
monsieur, continua Mayenne. — Oui, mon-
sieur. — Alors, je vous ai dérangé, et vous ne
pouvez plus marcher cette nuit, peut-être ? -*
Au contraire , monsieur , et je compte me re-
mettre en route tout à l'heure. — Pour Beau-
gency?
Emauton regarda Mayenne en homme que
cette insistance désoblige fort.
— Pour Paris? dit-ih
Le duc parut étonné.
— Savez-vous le nom de mon ennemi? de-
manda-t-il. — Non , monsieur. — Quoi I vous
lui avez sauvé la vie, et il ne vous a pas dit son
nom? — Je ne le lui ai pas demandé. — Je vois,
monsieur, dit Mayenne , qu'il n'y a rien à ap-
prendre de vous, et que vous êtes discret au-
tant que vaillant , et vous avez raison : votre
main, monsieur de Cormainges.
Emauton lui donna la main, mais sans que
rien dans son geste indiquât qu'il savait donner
la main à un prince.
— M. de Carmainges, dit-il, votre parole
d'honneur que , si je vous donnais une .lettre
pour quelqu'un, cette lettre serait fidèlement
remise à cette personne? — Je vous la donne,
monsieur. — Et j'y crois ; vous êtes trop galant
homme , pour que je ne me fie pas aveuglé-
ment à vous.
Emauton s'inclina.
— > Je vais vous confier une partie de mon
secret, dit Mayenne; je suis des gardes de map
dame la duchesse de Montpensier; j'avais mis-
sion de faire un voyage à Amboise, quand, en
chemin , j'ai rencontré mon ennemi. Vous sa-
vez le reste. Vous voudrez donc bien lui remet-
tre en mains propres, la lettre que je vais avoir
l'honneur de lui écrire? — Monsieur , dit le
jeune homme , dans trois jours ces tablettes
302
LES QUARA!HTB-€1NQ.
seront remises. — En mains propres^.. — ■ A
madame la duchesse de Montpensier elle-même.
Le duc serra les mains de son bienveillant
compagnon , et, fatigué à la fois de la conver-
sation qu'il venait de faire et de la lettre qu'il
venait d'écrire, il retomba , la saeor au front,
sur la paille fraîche.
Ernautou lui dit adieu et partit.
K l'instant même , et comme il avait pris le
cheval du duc en remplacement du sien, qu'il
avait donné à Robert Briquet , il marcha rapi-
dement , de sorte que vers la moitié du troi-
sième jour il arriva à Paris.
A trois heures de Taprès-midi il entrait an
Louvre, au logis des quarante-cinq.
Aucun événement d'importance, d'ailleurs,
n'avait signalé son retour.
Les gascons en le voyant poussèrent des ciis
de surprise.
M. de Loignac, à ces cris, entra, et, en aper-
cevant Ernauton, prit sa figure la plus renfro-
gnée, ce qui n'empêcha point Ernauton de mar-
cher droit à lui.
M. de Loignac fit signe au jeune homme de
passer dans le petit cabinet situé au bout du
dortoir, espèce de salle d'andience où ce juge
sans appel rendait ses arrêts.
Est-ce donc ainsi qu'on se conduit, monsieur?
lui dit-il tout d'abord; voilà, si je compte bien,
cinq jours et cinq nuits d'absence, et c'est vous,
TOUS, monsieur, que je croyais un des plus rai-
sonnables, qui donnez l'exemple d*ttne pareille
infraction? — Monsieur, répondit Ernauton en
s^inclinant, j'ai fait ce que l'on m'a dit de faire.
— Et que vous a-t-on dit de faire? — On m'a
dit de suivre M. de Mayenne et je l'ai suivi. —
Pendant cinq jours et cinq nuits? -— Pendant
cinq jours et cinq nuits, monsieur. -— Le duc
a donc quitté Paris? — Le soir même, et cela
m'a paru suspect. «* Vous aviez raison, mon-
sieur. Après?
Ernauton se mit alors à raconter succincte-
ment, mais avec la chaleur et l'énergie d'un
homme de cœur, l'aventure du chemin et les
suites que cette aventure avait eues. A mesure
qu'il avançait dans son récit, le visage si mo-
bile de Loignac s'éclairait de toutes les impres-
sions que le narrateur soulevait dans son âme.
Mais lorsque Ernauton en vint à la lettre con-
fiée à ses soins par M. de Mayenne :
— Vous l'avez» cette lettre ? s'écria U. de Loi-
gnac. — Oui, monsieur. — Diable ! voilà qui
mérite qu'on y prenne quelque attention, répli-
qua le capitaine; attendez-moi, monsieur, OD
plutôt venez avec moi, je vous prie.
Ernauton se laissa conduire, et arriva der-
rière Loignac dans la cour aux chevaux du
Louvre.
M. de Loignac , tandis qu'Ernauton demt'u-
rait à l'entrée de la cour, s'approcha de M. dD-
pcrnon, et le toucha au bas de son manteau.
— Nouvelles, monsieur le duc, dit-il; gran-
des nouvelles I
Le duc quitta le groupe dans lequel il se trou-
vait, et se rapprocha de l'escalier par lequel le
roi devait descendre.
— Dites, monsieur de Loignac, dites.— M. de
Carmainges arrive de par de là Oriéans : M. de
Mayenne est blessé très dangereusement.
Le duc poussa une exclamation.
.— Blessé, répéta-t-in — Et de plus, conti-
nua Loignac, il a écrit à madame de Montpen-
sier une lettre que M. de Carmainges a dans sa
poche. — Oh ! oh ! fitd'Epernon. Parfandious!
faites venir M. de Carmainges, que je lui parle
à lui-même.
Loignac alla prendre par la main Enaatoo
qui, ainsi que nous l'avoDS dit, s'était tenu à
l'écart, par respect, pendant le colloque de ses
chefe.
— Monsieur le duc, dît-il, voici notre voya-
geur. — Bien, monsieur. Vous avez à ce qu'il
paraît une lettre de M. le duc de Mayenne, fit
d'Epernon. — Oui, monseigneur. — Vcuillo
me remettre cette lettre,s'il vous plaît.
Et le duc étendit la main avec la tranquille
négligence d'un homme qui croit n'avoir qu'à
exprimer ses volontés, quelles qu'elles soicnl»
pour que ses volontés soient exécutées.
— Pardon, monseigneur, dit Carmainges,
mais ne m'avez-vous point dit de vous remettre
la lettre de M. de Mayenne à sa sœur? — Sans
doute. — M. le duc ignore que cette lettre m'est
confiée. — Qu'importe ! — Il importe bea»-
coup, monseigneur ; j'ai donné à M. le duc ma
parole que cette lettre serait remise à la du-
chesse cUe-mcme. — Étcs-vous au roi ou à
LES QUARàNTCCINQ^
303
M. de Mayenne. ^- Je sois au roi, monseigneur.
— Eh bien , le roi , veut voir cette lettre. —
Monseigneur, ce n'est pas vous qui êtes le roi.
—Je crois, en vérité, que vous oubliez à qui
TOUS parlez, monsieur de Carmaioges? dit d'E-
pémon en pâlissant décolère. — Je me le rap-
pelle parfaitement, monseigneur, au contraire ;
et c'est pour cela que je refuse. — Vous refu-
sez, vous avez dit que vous refusiez, je crois,
monsieur de Carmainges? — Je Tai dit. — Mon.
sieur de Carmainges , vous oubliez votre ser-
ment de fidélité ? — Monseigneur, je n'ai juré
jiisqu*à présent, que je sache, fidélité qu'à une
seule personne, et cette personne, c'est Sa Ma-
jesté. Si le roi me demande cette lettre, ill'aura;
car le roi est mon maître , mais le roi n'est
point là.
M. d'Epemon fit un mouvement terrible.
— Au cachot, au cachot! hurla d'Epemon
perdant toute retenue ; au cachot, et qu'on lui
prenne sa lettre. — ^ Nul n'y touchera! s'écria
Emauton en faisant un bond en arrière et en
tirant de sa poitrine les tablettes de Mayenne ;
et je mettrai cette lettre en morceaux, puisque
je ne puis la sauver qu'à ce prix ; et, ce faisant,
M. le duc de Mayenne m'approuvera et Sa Ma-
jesté me pardonnera.
Et en effet le jeune homme , dans sa résis-
tance loyale , allait séparer en deux morceaux
la précieuse enveloppe, quand une main arrêta
indlement son bras.
Si la pression eût été vidente, nul doute que
le jeune homme n'eût redoublé d'efforts pour
anéantir la lettre ; mais voyant qu^on usait de
ménagement, il s'arrêta en tournant la tète sur
son épaule.
— - Le roi , dit-îL
En effet, le roi, sortant du Lonvre, venait de
éeacendre son escalier, et arrêté un instant sur
la dernière marche , il avait entendu la fin de
la discussion, et son bras royal avait arrêté le
bras de Carmainges.
— Qu'y a-t-il donc, messieurs? demanda-i-il
de cette voix à laquelle il savait donner , lors-
qu'il le voulait, une puissance toute souveraine.
'— n y a. Sire, s'écria d'Epemon, sans se don-
ner la peine de cacher sa colère, il y a que cet
homme, un de vos quarante-cinq, du reste il
ira cesser d'en faire partie, il y a, disje, qu'en-
Toyé par moi en votre nom pour surveiller
M. de Mayenne pendant son séjour à Paris, i}
l'a suivi jusqu'au delà d'Orléans, et là a reçu de
lui une lettre adressée à madame de. Montpen-
sier. — Vous avez reçu de M. de Mayenne une
lettre pour madame deMontpensier? demanda
le roi. — Oui, Sire, répondit Ernauton ; mais
M. le duc d'Epemon ne vous dit point dans
quelles circonstances. ^ Eh bien! cette lettre,
demanda le roi, où est-elle ?~ Voilà justement
la cause du conflit. Sire; M. de Carmainges re-
fuse absolument de me la donner , et veut la
porter à son adresse : refus qui est d'un mau*
vais serviteur, à ce que je pense.
Le roi regarda Carmainges.
Le jeune homme mit un genou en terre.
— Sire, dit-il, je suis un pauvre gentilhomme»
homme d'honneur, voilà tout. Tai sauvé la vie
à votre messager, qu'allaient assassiner M. de
Mayenne et cinq de ses acolytes, car, en arri-
vant à temps, j'ai fait tourner la chance du com-
bat en sa faveur. — Et pendant ce combat , il
n'est rien arrivé à M. de Mayenne? demanda le
roi. — Si fait. Sire, il a été blessé, et même
grièvement. — Bon ! dit le roi ; après ? — Après,
Sire? — Oui. — VoU'e messager , qui parait
avoir des motifs particuliers de haine contre
M. de Mayenne...
Le roi sourit.
Votre messager. Sire, voulait achever son
ennemi, peut-être en avait-il le droit ; mais j'ai
pensé qu'en ma présence à moi, c'est-à-dire en
présence d'un homme dont l'épée appartient
à Votre Majesté, cette vengeance devenait un
assas»nat politique, et...
Ernauton hésita.
— Achevez, dit le roi. — Et j*ai sauvé M. de
Mayenne de votre messager, comme j'avais sau-
vé votre messager de M. de Mayenne.
D'Epemon haussa les épaules, Loignac mor-
dit sa longue moustache, le roi demeura froid.
-— Continuez, dit-iL — M. de Mayenne, ré-
duit à un seul compagnon , les quatre autres
ontététués.— M. de Mayenne, réduit, dis-je, à
un seul compagnon, ne voulant pas se séparer
de lui, ignorant que j'étais à Votre Majesté, s'est
fié à moi et m'a recommandé de porter une lettre
à sa sœur. Tai cette lettre, la voici : je l'offre à
Votre Majesté , Sire , pour qu'elle en dispose
comme elle disposerait de moL Mon honneur
m'est cher, Sire; mais du moment où j'ai, pour
M4
LEd QUARANTE-CINQ.
rif pondre à ma conscience, 1& garantie de la vo-
lonté royale , Ja fais abnégation de mon hon-
neur, ile«ten très bonnes mains.
Emauton, toujours à genoux, tendit les ta-
blettes au roi.
Le roi les repoussa doucement de la main.
— Que disiez-YOUS donc, d^Epemon ? M. de
Garmainges est un honnête homme et un fidèle
serviteur. — Moi, Sire, fit d*Epernon, Votre
Majesté demande ce que je disais? — Oui ; n*ai-
je donc pas entendu en descendant cet escalier
prononcer le mot cachot ? mordieu ! tout au con-
traire, quand on rencontre par hasard un homme
comme M. de Garmainges , il faudrait parler,
comme chez les anciens Romains, de couronnes
et de récompenses. La lettre est toujours à ce-
lui qui la porte, duc, ou à celui à qui on la
porte.
D'Epemon sMnclina en grommelant.
— Vous porterez votre lettre , monsieur de
Garmainges, reprit le roi, sans répondre à son
favori. — Merci, Sire, dit Garmainges en se re-
tirant. — Où la portez-vous? — A madame la
duchesse de Montpensier; je croyais avoir en
rhonneur de le dire à Votre Majesté . — Je m^ex-
plique mal. A quelle adresse, voulais-je dire?
est-ce à Fhôtel de Guise , à ThAtel Saint-Denis
ou à Bel...
Un regard de d^Epemon arrêta le roi.
— Je n^ai aucune instruction particulière de
M. de Mayenne à ce sujet. Sire ; je porterai la
lettre à ThAtel de Guise. — Maintenant, mon-
sieur de Garmainges... Et le roi regarda fixe-
ment le jeune homme. — Sire? — Avez-vous
juré ou promis autre chose à M. de Mayenne
que de remettre cette lettre aux mains de sa
sœur? — Non, Sire. — Vous n'avez point pro-
mis, par exemple, insista le roi, quelque chose
comme le secret sur Tendroit où vous pourriez
rencontrer la duchesse? — Non, Sire, je n*ai
rien promis de pareil. — Je vous imposerai donc
une seule condition monsieur. — Sire, je suis
Tesclave de Votre Majesté. — Vous rendrez
eette lettre à madame de Montpensier, et aus-
sitôt cette lettre rendue , vous viendrez me re-
joindre à Vincennes où je serai ce soir. — Oui,
Sire. — Et où yous me rendrez un compte fi-
dèle, où vous aurez trouvé la duchesse. —Sire,
Votre Majesté peut y compter. — Sans autre
explication ni confidgyîe, entendez-vous? —
Sire, je le promets. — Eh bien, messieurs, dit
Henri, partons.
D'Epernon s'inclina.
Le roi avait jeté un coup d*œil sur ses che-
vaux, et les yoyant si rigoureux et si piaffiaints^
il n'avait pas voulu courir seul le risque de la
voiture ; en conséquence , après avoir, comme
nous l'avons vu, donné toute raison à Eman-
ton, il avait fait signe au duc de prendre place
dans son carrosse. Arrivés à cent pas environ
au-delà du prieuré des Jacobins situés près la
porte Saint-Antoine, un observateur attentif
eût vu jeter au roi un coup d'œil plus furieux
que le premier sur une maison de belle appa-
rence qui bordait la route à gauche, et qui,
bâtie au milieu d'un charmant jardin, ouvrait
sa grille de fer aux lances dorées sur la grande
route.
Gette maison de campagne se nommait Bel-
Esbat
Tout au contraire du couvent des Jacobins ,
Bel-Esbat avait toutes ses fenêtres ouvertes, à
l'exception d'une seule devant laquelle retom-
bait une jalousie.
Au moment où le roi passa , cette jalousie
éprouva un imperceptible frémissement.
Enfin l'on arriva à Vincennes.
Sa Majesté , à peine descendue de voiture »
s'enferma dans sa chambre.
n faisait la bise la plus froide du monde ;
aussi Sainte-Maline, qui avait accompagné le
roi , commençait-il à s'accommoder dans nne
grande cheminée où il comptait se réchauffer,
et dormir en se réchauffant, lorsque Loignae
lui posa la main sur l'épaule.
— Vous êtes de corvée aujourd'hui, lui dit-il de
cette voix brève qui n'appartient qu'à l'homme
qui, ayant beaucoup obéi, sait à s(ta tour se
faire obéir ; vous dormirez donc un autre soir :
ahisi debout, monsieur de Sainte-Maline. — Je
suis prêt; j'ai mis mon cheval tont sellé au ra*
telier. — G'est bien. Vous irez droit au logis
deÊ quarante-cinq. — Oui , monsieur. — Là,
vous réveillerez tout le monde , mais de telle
façon, qu'excepté les trois chefs que je vais vous
désigner, nul ne sache où l'on va ni ce que Ton
va faire. — J'obéirai ponctuellement à ces pre-
mières instructions. — Voici les autres :
Vous laisserez quatorze de ces messieurs à la
porte Saint-Antoine;
Quinze sutres à moilié chemîu ;
St TOUS ramènerez ici les quatorze autres.
-- Regardez cela comme foit, monsieur de
Loignac ; mais à quelle heure faudra-t-il sortir
de Parisî — A la nuit tombante. — A cheval
on à piedî — A cheial. — Quelles armes? —
Toutes : dague, épée et pistolets. — CuirassésT
— Cuirassés. — Le reste de la coisigne,moQ-
sieur? — Voici trois lettres : une pour H. 4e
Chalabre, une pour H. de Biran, une pour tous.
H. de Cbalabre commandera la première es-
couade, IL de Biran la seconde , vous la troi-
sième. — Bien, monsieur. — On n'ouvrira ces
lettres que sur le terrain quand sonneront sii
benres. H. de Chalabre ouvrira lasienne porte
Saint-Antoine, H. de Biran i la Croii-raubio,
vous à la porte du donjon. — Le surplus des
inatractions est dans ces trois lettres. Allez
donc. <
Sainte-HalJne salua et lortit.
Une benre apte , il était au logis des i)ua-
rante-cinq.
La plupart de ces mewieun savouraient déjà
dans leurs chambres la vapeur du souper qui
fumait aux cuisines re^wctives de leurs mé-
nagères , mais d'un seul mot II renversa tonte*
les écuelles.
— A cheval , messieurs ! dit-il.
Et laissant tout le commun des martyrs à la
confusion de cette manœuvre, il expliqua l'or-
dre à HH. de Biran et de Chalabre.
On at l'appel.
Quarante-quatre seulement, y compris Sainte-
Haline, répondirent.
— Ernauton de CarmainKcs manque, dit
U. de Chalabre , dont c'était le tour d'eiercer
les lonctions de fourrier.
Une joie profonde emplit le cceur de Sainte-
Ualine et reÎBua jusqu'à ses lèvres qui grima-
cèrent un sourire , chose rare chez cet homme
au tempérament sombre et envieux.
En effet, aux yeux de Sainte-Haltne, Ernau-
ton se perdait itnmanquablement par cette ab-
sence, sans raison , au moment d'uns expédi-
tion de cette importance.
Les quarante-cinq , ou plutôt les quarante-
quatre partirent donc , chaque peloton par la
route qui lui était indiquée, c'est-à-dire H. de
Cbalabre , avec trebe hoouies , par la porte
Bourdelle :
20
306
LES QUARANTE-CINQ.
M. <k Km, aiec qiMMn, pur k porte du
Temple;
Bt «bÂb » Sftinle-Malfait airec qvatone w*
très, pftr k porte Saiftl-^atMie.
Ztt.
B OU iii«lAe do diio «alnmtoii, que Sainte-
MalîBo «rojoil si bi«i port«» powrsuivait 9»
cobUoIio Io oouo ittittlMiA do obl fortune 00-
conduite.
n otoit d'ObordOitenlilQViMftvoilosMt que
h dudiesn do MostpeMW, qu'il étoit olMurgé
do TOtroutor, do^oH llro à TMlel de Guiso, do
moment où dlo était 4 Pnm«
Einoiiton te diri|oodoM d^boidi woIMW
de Gttioe.
Lonqiio« opite o^raftr tNtppiàkiitndopQito
qui hd Ait ou^oite o^rao une oUrtaio cimtno-
pection, il demondo rhonneur d\imï rntrevue
avec madame la duchesse de Montpensier, il
lui fut d'abord cruellement ri au nez.
Puis, comme il insista, il lui fut dit qu'il de-
Tait savoir que Son Altesse habitait Soissons
et non Paris.
Ërnauton s'attendait à cette réception : elle
ne le troubla donc point.
— Je suis désespéré de cette absence, dit-il,
j'avais une communication delà phis haute im-
portance à faire à Son Altesse de la part de
M. le duc de Mayenne. — De la part de M. le
duc de Mayenne T fit le portier ; et qui donc
vous a chargé de cette communication ? — M. le
'îuc de Mayenne hji même. — Chargé? !ui, le
lue ! s'écria le portier avec un étonncment ad-
mirablement joué ; et où cela vous a-t-il chargé
de cette communication? M. le duc n'est pas
plus à Paris que madame la duchesse. — Je le
sais bien, répondit E^mauton ; mais moi aussi
je pouvais n*ètrc pas à Paris ; moi aussi , je
puis avoir rencontré M. le duc aitlcurs qu^à
Paris; sur la route de Bîois, par exemple.
— Sur la route de Blois? reprit le portier un peu
plus attentif, — Oui , et sur cette routo il peut
m'avoir rencontré et m*atoir chargé d\in mes-
sage pour madame de Montpensier.
Une lé^re inquiétude apparut sur te visage
de nnterlocuteur, lequet, comme sll eut craim
qu'on ne forçât sa consigne, tenait toujours la
porte entre-baitlée.
— Alors, demanda-t-il, ce message. — Je Tai.
^ Sor ^ronsf ^ Là« dit Bmaulon eu frtppoDt
sur son pourpoint.
Le fi<^o somteur attacha sur EraaulOD «a
regard invostigolenr.
— Vous diloa qno tons ovoi ce message sor
^rous? deaandn-t-il, — Oui, monsîenr, — El
qtte co meon|o est importuitt — De k plus
iMLttle inpormoo» — Vookft-YOMS me le toe
•poreevoir senkoiont) *- Yolontiofs.
Et EmmCni tîm do ta poUhno k l^tre <k
M* de Mayenne.
~Oli! ohl qnoBo encre singnttère! fit le
portier^ —^ C'est dn aug« répliqno tegmalkiee-
■Mnt Emavton.
Le torrllMir pàlit à coo mots, et ptes eocoie
tons donle à cette idée qno 00 nng ponnît être
cdin do M. do Moyenne*
— Monaienr « dit k aorntonr 010c fpnk
hâte, j^gnore si vous trcwvert» à Parts ou dans
les environs de Paris, madame la duchesse de
Montpensier; mais, en tout cas, vcuilki vous
rendre sans retard à une maison du faubourg
Saint- Antoine qu'on appelle Bcl-Esbat et qui
appartient à madame la duchesse; vous ia re-
connaîtrez , vu qu'elle est la première à main
gauche en allant à Vinccn nés, après le cou-
vent des Jacobins;- très certainement vous trou-
verez là quelque personne au service de ma-
dame la duchesse et assez avancée dans son
intimité pour qu'elle puisse vous dire où ma-
dame la duchesse se trouve en ce moment.
Ërnauton fît un signe de tète et tourna ses
pas vers k fhubourg Saint- Antoine.
Il n'eut aucune peine à trouver, sans deman-
der même aucun renseignement, cette maison
de Bel-ESbal, contiguë au prieuré des Jacobins.
!l agita la clochette, la porte s^ourrit.
— Entrez, lui dît-on.
11 entra et la porte se referma derrfôrc lui.
Une fois introduit , on parut attendre qn^iî
prononçât quelque mot d'ordre; mais, comme
il se contentait de regarder autour dt hii, on loi
demanda ce qu^T désirait. — Je désire parler
à madame la duchesse, dit le jeune homme. —
Et pourquoi venez-vous chercher madame la
duchesse à Be!-Esbat? demanda îc valet.—
Parce que, répliqua Ërnauton, leporiîer de
rhôtel de Guise m*^ renvoyé ici. — Bfadame ia
duchesse n'est pas plus à BeF-Bsbat qu^ Paris,
réphqua h valet. — Alors, dît Ërnauton, je ns-
LB WARAKTfr^MQ.
307
ter enfers elle de la commission dovin'a ebwgé
M.lediic deMafeuK» — Pottr dkv pooima-
ëane ëuchease? -- Pow iMidaaie l^teekesBe.
-* Une CQHRDitBMB de M. le dne de Mayenne?
-*OQi.
Le yalct réfléchit un instant.
— Monsieur, dit-i!, je ne puis prendre sur
B€i de fons répoadie; mais j^i ici nn supé-
rieur qu'il coDTient que je consnke* Veuillez
atteadre. — Que TeÂlà des gens bien servis ,
Biordien! dit Enanton. Quel ordie, quelle eon-
signe, quelle exactitude ! Certes, ce sent
des gens dangereux que les gens qui pen-
sent avoir besoin de se garder ainsi. On
B*entrepas chez MM. de Guise cemme au Lou-
vre» il s'en faut; aussi commencé-je à croire
qoe ce n'est pas le vrai roi de France que yi
Et il regarda autour de lui : la cour était
déserte ; mais toutes les pottes de^éeuries ou-
vertes, comme si Ton attendait quelque troupe
qui n'eàt qu'à entrer et à prendre ses quar-
tiers.
Ernautott fut intenmnpu dans son examen
par le valet qui rentra : il était suivi d'un antre
valet.
^ Confiez-moi votre cheval, monsieur, et
suivez mon camarade, dit-il; tous allez trouver
quek^'nn qui pourra vons répondre beaucoiq[>
mieux qne je ne puis le ûnre, moi.
Ernauton suivit le valet, attendit nn instant
dons une espèce d^anttdKUOBfare , et bientôt
après, sur l'ordre qu'avait été prendre le servi-
teur, fut introduit dans une petite salle voisine,
où travaillait à une broderie une femme vêtue
sans prétention, quoique avec une sorte d'élè-
gancc.
Elle tournait le dos à Emanton.
— Voici le cavalier qui se présente de la part
de M. de Mayenne , madame , dit le laquais.
Elle fit un mouvement.
Ernauton poussa un cri de surprise.
— Vous, madame ! s'écria-t-il en reconnais-
sant son page sous cette troisième transforma-
tion. — Vous! s'écria à son tour la dame, en
laissant tomber son ouvrage, et en regardant
Ernauton.
Puis feisant un signe au laquais :
— Sortez, dit-elle. -• Vous êtes de la maison
de wwdame ht diichesn& de Monipensier» ma-
dame? demanda Ernanlon avec surprise. — Uni,
fit l'ineonnne; nnis vous , voua , monskur ,
comment apporlen-votts m un obessage de
M.de Mayenne?— Par une suite de cireonH
tanecff que>e ne pouvais piévotr et ifu^il serait
trop long de voua neonler , dit Emaulan avec
une circonspection extrême. — Oh ! voua êtes
discret, monsieur, continua la dame en sou-
riant* *- Madame, répondit Bmanton, vous ne
me ferez pas dire ce que je ne sais pas, tonte
ma nussioa consiste à remettre une lettre à
Son Altesse. •- Eh bien, alors cette lettre? dit
la dame inconnue en tendant la main. — Cette
lettre ? reprit Ernauton. ~ Veuillez nous la re-
mettre. — Madame, dit Ernauton , je crojrais
avoir en Tbonnenr de vous faire counaître qae
cette lettre était adressée à madame In duchesse
de Montpensier. -• Mais, la dnchesse absente ,
reprit impatiemment la dame, e*est moi qui la
représente ici ; vous pouvez donc. .«<— ^e ne pais.
— Voua défies-vousde moi, monsieur? — Je le
devrais, madame, dit le jeune homme avec nn
regard à reipreasion duquel il n'y avait point
à se tromper; mais malgré le payslère de votre
conduite, vous m'avez inspiré, je l'avoue, d'au-
tres sentiments que ceux dont vous parlez. —
En vérité! s'écria la dame en rougissant quel-
que peu sous le regard enflammé dTrnauton.
Ernauton s'inclina.
— Faites-y attention, monsieur le messager,
dit-elle en riant, vous me faites une déclaration
d'ameur. — Mais, oui, madame, dit Ernauton,
je ne sais si je vous reverrai jamais, et, en vé-
rité , l'occasion m'est trop précieuse pour que
je la laisse échapper. — Alors, monsieur, je
comprends. — Vous comprenez que Je vous ai-
me, madame, c'est chose fort facile à compren-
dre, en effet. — Non , je comprends comment
vous êtes venu ici. — Ah î pardon, madame ,
dit Ernauton , à mon tour , c'est moi qui no
comprends plus. — Oui, je comprends qu'ayatii
le désfr de mo revoir vons avez p»^ nn prétex-
te!—Ah! vous me jugez ma). Tai en effet une
lettre de M. de Mavennc à remettre à madame
de Montpensier, et cette lettre la voici, elle est
écrite de sa main ; maïs comme elle est adt^essée
à madame de Monfpensier , elle seule la lira.
— Eh ! malheureux insensé que tu es, s*éeria
la duchesse, ne me reconnais-tu pas, ou plutôt
308
LES OUARANTE-CINQ.
ne me devines-tu pas poar la maîtresse suprê-
me, et Tois-tu briller les yeux d'une servante ?
Je suis la duchesse de Montpensier ; cette let-
tre, remets-la moi. -* Vous êtes la duchesse !
s*éa*ia Ernauton en reculant épouvanté.— Eh !
sans doute. Allons, allons, donne; ne vois-tu
pas que j*ai hâte de savoir ce qui est arrivé à
mon frère ?
Mais, au lieu d'obéir comme s'y attendait la
duchesse, le jeune homme, revenu de sa pre-
mière surprise, se croisa les bras.
— Comment voulez-vous que je croie à vos
paroles , dit-il , vous dont la bouche m'a déjà
menti deux fois? •
Ces yeux , que la duchesse avait déjà invo-
qués à l'appui de ses paroles , lancèrent deux
éclairs mortels ; mais Ernauton en soutint bra-
vement la flamme.
*— Vous doutée encore, il vous faut des preu-
ves quand j'affirme, s'écria la femme impérieuse
en déchirant à beaux ongles ses manchettes de
dentelles. <— Oui , madame , répondit froide-
ment Ernauton.
L'inconnue se précipita vers un timbre qu'elle
pensa briser, tant fut violent le coup dont elle
le frappa.
La vibration retentit stridente par tous les
appartements, et avant que cette vibration fût
éteinte un valet parut
^ Que veut madame? demanda le valet.
L'inconnue frappa du pied avec rage.
— Mayneville, dit-elfe, je veux Mayneville.
N'est-il donc pas ici ? — Si fait, madame. — Eh
bien! qu'il vienne donc alors!
Le valet s'élança hors de la chambre ; une
minute après, Mayneville entrait précipitam-
menL
— A vos ordres, madame, dit Mayneville. —
Madame! et depuis quand m'appelle-t-on sim-
plement madame, monsieur de Mayneville? fit
la duchesse e^^aspérée. — Aux ordres de Votre
Altesse, reprit Mayneville incliné et surpris jus-
qu'à l'ébahissement. «— Cest bien I dit Ernau-
ton, car j'ai là en face un gentilhomme, et s'il
me flBût un mensonge, par le ciel, au moins, je
saurai à qui m'en prendre. — Vous croyez donc
enfin? dit la duchesse.— Oui, madame, je crois,
et, comme preuve, voici la lettre.
St k jeune homme, en s'înclinant , remit à
madame de Montpensier cette lettre si long-
temps disputée.
La duchesse s'empara de la lettre, l'ouvrit et
lut avidement, sans même cherchera dissimu-
ler les impressions qui se succédaient sur sa
physionomie , comme des nuages sur le fond
d'un ciel d'ouragan.
Lorsqu'elle eut fini, elle tendit àMaynerille,
aussi inquiet qu'elle-même , la lettre apportée
par Ernauton.
Cette lettre achevée, la duchesse et Mayne-
ville se regardèrent, aussi étonnés l'un que
l'autre.
La duchesse rompit la première ce silence ,
qui eût fini par être interprété de Ernauton.
— A qui, demanda la duchesse, devons-nous
le signalé service que vous nous avez rendu ,
monsieur? — A un homme qui , chaque fois
qu'il le peut, madame, vient au secours du plus
faible contre le plus fort. — Voulez-vous me
donner quelques détails, monsieur? insista ma-
dame de Montpensier.
Ernauton raconta tout ce qu'il savait et indi-
qua la retraite du duc. Madame de Montpen-
sier et Mayneville rajoutèrent avec un intérêt
facile à comprendre.
Puis, lorsqu'il eut fini.
— Dois-je espérer,, monsieur, demanda la
duchesse , que vous continuerez la besogne si
bien commencée et que vous vous attacherez à
notre maison ? — Madame, dit Ernauton , j'ai
eu l'honneur de dire à M. de Mayenne que mon
maître est un bon maître, et me dispense, par
la façon dont il me traite , d'en chercher un
meilleur. — Ainsi, monsieur, voilà tout ce que
vous avez à me dire? demanda la duchesse. —
rai fait ma commission , répliqua le jeune
homme; il ne me reste donc plus qu'à pré^n-
ter mes très humbles hommages à Votre Al-
tesse.
La duchesse le suivit des yeux sans lui ren-
dre son salut ; puis, lorsque la porte se fut re-
fermée derrière lui.
— Mayneville, dit-elle en fraient du pied,
faites suivre ce garçon. — Impossible, madame,
répondit celui-ci, tout notre monde est sur pied;
moi-même j'attends l'événement : c'est un mau-
vais jour pour faire autre chose que ce quenous
avons décidé de faire. — Vous avez Taison,Mayne-
ville ; en vérité, je suis folle ; mais plus tard.^
LES QUARANTE-CINQ.
309
— Oh! plus tard, c'est autre chose; à votre
aise, madame. — Oui, car il m'est suspect comme
à mon frère. — Suspect ou non, reprit Mayne-
▼iUc, c'est un firaye garçon, et les braves gens
sont rares. 11 faut avouer que nous avons du bon-
heur ; un étranger, un inconnu qui nous tombe
du ciel pour nous rendre un service pareil. —
N'importe, n'importe, Mayneville ; si nous som-
mes obligés de l'abandonner en ce moment, sur-
veillez-le plus tard au moins. — Eh ! mada-
me, plus tard, dit Mayneville, nous n'au-
rons plus besoin de surveiller personne. — Al-
lons , décidément, je ne sais ce que je dis ce
soir ; vous avez raison, Mayneville, je perds la
tète. — 11 est permis à un général comme vous,
madame, d'être préoccupé à la veille d'une ac-
tion décisive. — C'est vrai. Voici la nuit, Mayne-
ville, et le Valois revient de Vinceaaes à la nuit.
— Oh ! nous avons du temps devant nous ; il
n*est pas huit heures, madame, et nos hommes
ne sont point encore arrivés d'ailleurs. — Tous
ont bien le mot, n'est-ce pas? — Tous. — Ce
sont des gens surs ? — Éprouvés, madame. —
Comment yiennent-ils? — Isolés, en pro-
meneurs.— Combien en attendez -vous? —
Cinquante ; c'est plus qu'il n'en faut, compre-
nez donc ! outre ces cinquante hommes , nous
avons deux cents moines qui valent autant de
soldats, si toutefois ils ne valent pas mieux. —
Mais, voyez donc s'ils viennent, Mayneville,
l'heure approche. — Madame , je suis à vos
ordres.
n alla au balcon, entr'ouvrit les volets, passa
•a tète el essaya de voir au dehors.
— Je ne vois rien , mais j'entends marcher
des chevaux. — Allons, allons, ce sont eux,
Mayneville. Tout va bien.
Bt la duchesse regarda si elle avait toujours
à sa ceinture la fameuse paire de ciseaux d'or
qni devait joaer vn n grand rôle dans Thi*-
toîfe.
xm.
Emauton sortit le cœur assez gros, mais h
eooscience assez tranquille : il ayait en la chance
de ne pas trahir le roi, de ne pas trahir M. de
Mayenne et de ne point se trahir lui-même.
Donc il était content, mais il désirait encore
beaucoup de choses, et, parmi ces choses, un
prompt retour à Vincennes pour informer le
roi.
Puis, le roi informé, pour se coucher et
songer.
Aussi à peine hors la porte de Bel-Esbat, Er-
nauton mit-il son cheval au galop, et après dix
minutes il arrivait au donjon.
Dans la cour, Carmainges aperçut cinquante
cavaliers désarmés qui, l'oreille basse et la pâ-
leur au front, entourés de cent-cinquante che-
vau-légers venus de Nogent et de Brie , déplo-
raient leur mauvaise fortune et s'attendaient à
un vilain dénoûment d'une entreprise si bien
commencée.
C'étaient nos Quarante-Cinq qui, pour leur
entrée en fonctions, avaient pris tous ces hom-
mes, les uns par ruse, les autres de vive
force.
Emauton monta les degrés qui conduisaient
à la chambre du roi.
Ce désarmement opéré il se trouva, et ce fui
Loignac qui constata le fait, que la route serait
libre jusqu'au lendemain , puisque l'heure où
les cinquante hommes désarmés devaient se
trouver réunis à Bel-Esbat était passée.
n n'y avait donc plus péril pour le roi de re-
venir à Paris.
Loignac comptait sans le couvent des Jaco-
bins et sans l'artillerie et la mousqueterie des
bons pères.
Ce dont d'Épemon était parfaitement infor*
mé, lui, par Nicolas Poulain.
Aussi, quand Loignac vint dire à son chef;
Monsieur , les chemins sont libres , d'Épemon
lui repliqua-t-il :
— Cest bien. L*ordre du roi est que les
Quarante-Cinq Dissent trois pelotons, un devant
et un de chaque côté des portières ; peloton
assez serré pour que le feu , s'il y a feu par
hasard, n'atteigne pas le carrosse. — Très
bien, répondit Loignac avec l'impassibilité
du soldat ; mais, quant à dire feu, comme je ne
vois pas de mousquets , Je ne prévois pas de
mousquetades.
— Aux Jacobins, monsieur, yous ferez ser-
rer les rangs, dit d'Épemon.
Ce dialogue fut interrompu par le mouve-
ment qui s'opérait sur l'escalier.
C'était le roi qui descendait, prêt à partir; il
310
LES Q13ARAOT&-CINQ.
était suî^ de quelques gentilâiommes , parmi
lesquels se troarait Ernauton.
— Messieurs , demanda le roi , mes brades
Quarante-Cinq sont-ils réunis ? — Oui, sire, dit
d*Ëpenion en lui montrant un groupe de ca-
Taliers qui se dessinait sous les Toutes. — Les
ardres ont été donnés ? — Et seront suivis, sire.
— Aknrs, partons, dit Sa Majesté.
Loignac fit sonner le boute-selle.
L*appel fait à Toix basse, il se trouva que les
Ouanuite-Cinq étaient réunis, pas un ne man-
quait
On confia aux chevan-légersle soin d*empri-
sonner les gens de MayneTille et de la ducbesse,
vrec défense, sous peine éemoit, 4e knridres-
ner une wide pnrole.
Le roi monta dans son carrosse et plaça ion
épée nue à côté de lui,
M. d'Épernon jura padandious, et essaya
galamment si la sienne jouait bien au Tour-
veau.
Neuf beures tonnaient an donjon : Ton
partit.
Une heure après le départ d*Emauton, M. de
May ne ville était encore à la fenêtre; seulement,
cette heure écoulée , il était beaucoup moins
tranquille, et surtout un peu plus enclin à es-
pérer le secours de Di*)u , car il commençait à
croire que le secours des hommes lui manquait
Pas un de 3i38 soldats n'aTaitparu : la route,
silencieuse et noire, ne retentissait, à des inter-
valles éloignés, que du bruit de quelques che-
vaux dirigés à toute bride sur Vîncennes.
A ce bruit, M. de BJ^yneville et la du-
chesse essayaient de plonger leurs regards dans
les ténèbres pour reconnaître leurs gens, pour
dcTiner une partie de ce qui se passait, ou sa-
voir la cause de leur retard.
Mais, ces bruits éteints» tout rentrait dans le
silence.
— Neuf heures, dit Mayneyille répondant à
, sa propre impatience ; eh ! voilà les jacobins
qui sortent de leur couvent et qui se rangent
le long des murs de la cour ; peut-être ont-ils
quelque avis partîcuhcr, eux.— Silence! s'écria
la duchesse en étendant la main verslliorizon.
—Quoi? — Sâence, écoutez !
On commençait d^entendre au loin un roule-
ment pareil à celui du tonnerre.
— CTest la cavalerie, s^écria la dndiesBe, ils
nous ramènent, ils nous l^mènent!
Et passant , selon son caractère emporté, de
fapprehension la ^us cmelle à la joie la plus
folle, die battit des mains en criant : je le ticnsi
je le ticnsi
Mayneville écouta encore.
— Oui, dit-il, oui, c*cst un carrosse qnl rouk
et des chevaux qui galopent.
Et il commanda à pleine voix :
— Hors les murs, mes pères, hors les murs.
Aussitôt, la grande grîQe du prieuré s*onvrît
précipitamment , et, dans nn bel ordre , sorti-
rent les cent moines armés, à la tète desquels
marchait Borromée.
Bientôt la route, qm fusait nn coude à qud-
que distance du prieuré , se trouva îlluminéo
d*une quantité de fiambeaux, grâce auxquels la
duchesse et Mayneville purent voir reluire dc5
cuirasses et briller des épées.
Incapable de se modérer, elle cria :
— Descendez, Mayneville, et vous me ramè-
nerez tout lié, tout escorté de gardes! — Oui,
oui, madame, dit le gentilhomme avec distrac-
tion; mais une chose m*inquiète. — Laquelle?
— le n*entcnds pas le signal convenu. — A
quoi bon le signal puisqu'on le tient? — Mais
on ne devait Varrèter qu'ici, en face du
prieuré , ce me semble , insista Mayneville.
— Ils auront trouvé plus loin Foccasloo
meilleure. — Je ne vois pas notre officier. —
Je le vois, moi. — Où ? — Cette plume rouge!
— ▼entre-bleu, madame! — Quoi? — Cette
plume rouge! — Eh bien ?— Cest M. dlîper-
non! M. d:*£pemonl Tépée à la nain ! --On
loi a teiflié son épée! *- Par la mort, Q com*
mande. — A nos geut II y a donc tnihtaon?
— Eh mada»e,neneaattlpasao8CcM.-^?ous
êtes fou, Mayaevilk.
fiicttflwnKentL(iignae«àla lèle dn ftnmier
peloton des Quarante-Cinq , brandissant «M
large épée, cria : Viire le roi !
— Vive le roi ! répondirent avec leur formi-
dable accent gascon les Quarante-Cinq dans
Tenthousiasine.
La duchesse pâlit et tomba sur le rebord de
la croisée, comme si elle allait s^évanouir.
Mayneville, sombre et résolu, mit Tepée à la
main, n ignorait si, en passant, ces hommes
n^allaient pas envahir la maison.
us t}UAflANPfi^G«ft.
911
U corlQgQ anAçdt tMjauré oonme «ne
trombe de bruit et de lumière. Il«v;iit êXUrni
Bei-Ësbat, ilaHntcttfiMre ItpriMro^
Borraniée fi« trèis pis tti «YMULÉâfiiac ^Ui-
sa son aliev«l droit à oe aoîM, «(iii seinUait
fout ta robe 4e teine loi offirir le<x>nbât
Mais Borrom^, eo véiiiaUe rtHre qu'il étftit^
€v«it d*tta coupd'iftil eaiciilé le nombre des dé-
fenaeert du roi , recoiimi leur mtnilieft gQer>-
rier. L'ebscnœ des putittm de It ducbeasetai
révélait le sort fatal de Tcntrcprise : hésiter à se
•ououttn^ c*élait Mtt perdre.
n n'hésita plus, et au morocai oè le poiMfl
du chet«l de UNgnao allait k heurter. Il cria :
Vive le roi l d'une voix preeque aussi aoaote
que venait de le faire Loigaac.
Alors le couvent tout entier hurla : Vive k
roi ! en agitant ses armes.
— Merci, aies révérends pères» merci ! cria la
^ix stridente de Henri Ul.
Puis il passa'devant le eottvent, qui devait être
le teme de sa eocrse*, oomme un seurbittoA
de fcn, de bmit «I de gieiie. Hissant deitière lui
BeKEsbat dans robsenrilé.
Du haut de son baleon, eacfaée par Fécusson
de fer doré, derrière lequel elle était tombée à
fsnonXf la duciMase voyait, imsrrogeait, dévo-
rait chaque visege,snr leqnel les lorcbes jetaient
leur flamlioyante Inmière.
^ Ah! fit-elle sree on crf, en désignant un
des eavalkrs de feseorte. Voyc« ! voyex, May-
eevilk ! — Le jeune homme, le messager de M.
le due de Mayenne an service du roi! s'écria
celuiHri.--*noQS sommes perdus! murmurais
duchesse. — Il faut foir,et promptement, ma-
dame, dit Mayneville ; vainqueur aajourd^faiii,
le Valois abusera demain de sa vidoîre. -^Noiis
awons été trahis 1 s'écria la duchesse» Ce Jeune
homme nous a trahis ! Il savait tout !
Le rei était déjà kin : Il avait disparu^ avec
tonte son cseorle, sous la porte SaiAt'iAntoinev
qui s'était OttVtffte devant Aui et rsHumée dei^
ncps nn«
XIV.
Chiootf auquel nos koteurs BOUS permettocift
de revenir, Chicoi« aptes la décuuueite impoiw
tante qu'il venait de faire en reeonnaissaut M.
de Mayenne, Chioot n'avait pin un instant à
perdre pour se jeter k fAusTtie fossihie hors da
retentissement de Taventure,
— Allons! allons! s>kria k brave Gascon ,
en prédpitBint sa coarseda ofiité de Beaugency,
c'est ici l'occasion ou jamais de faire courir sur
des chevaox de poule l'argent réoni de ces trois
illustres personnages qu'on appelle Henri de
Vaiois, dom ModeMa Corenflot et Sébastien
Chicot.
Chioot, une fois en selle, galopa aussi vite que
voulurent bien le lui permettre les clievaux de
trente relais. Quant à lai, il sembklt fait d'acier,
ne paraisHnt pas, an bout de soixante lieues
dévorées en vingt heures, éprouver k moindre
fatigue.
Lorsque, grâce à cette rapidité, il eut en trais
jours atteint BordeMx, Chicot jufea qu'il lui
était parfaitement peitnis de reprendre quelque
peu haleine.
On peut penser quand on galope; on ne peut
même guère faire que oek.
Chicot pensa donc beaueoop*
Son ambassade, qui prenait de k gravité au
Air et à neeure qu'il s'avançait vers k tettne
de son voyage, son ambascade lui apparut sous
un jour bien itèrent, sans que nous puisskns
dire {irécisément sons quel jonr élk lui a|q>a-
rut.
Quel prince allait-il trouver dans oet étrange
Henri, que ks uns croyaient un nkis, les au-
tres un lâche, tous un renégat sans eons^
quencef
Mais sou opinion à luf. Chicot, n'était pas
celk de tout le monde. Depuis son séjour en
Navarre, le caractère de Henri, eommo la peem
du caàiéléoa, qui subit le reflet de l'objet sur
lequel il se trouve, le caractère de Henri, tom*-
chant le sol natal, avait éprouvé quelques
nuances.
C'est que Henri avait su mettre asseï d'sspaeè
entre la griffe royale et cette précieuse peau,
qu'il avait si habilement sasvée detout aoeroe
pour ne plus redouter ks atteintes.
Cependant sa politique extérieure était touK
jours k mèflse ; il s'éteignait dans le bruit gé-
nénd, éteignant avec lui et autou' de lui quel^
ques noms illustres, que, dans le monde fraa»
(ais, on s'étonnait de voir refléter leur cktté
sur nue pàk couronne de Navarre. Comne à
taris, il CiisaH ouur assidue à sa femme, dom
112
LES QUARAIfTE-CniQ.
rinfluence, à deux cents lieues de Paris, sem-
blait cependant être devenue inutile. Bref, il
végétait, heureux de vivre.
Pour le vulgaire, c*était sujet d'hypiirboliques
nûlleries.
Pour Chicot , c'était matière à profondes ré-
flexions.
Chicot, tout en faisant ees réflexions tout bas,
sMnformait tout haut où était le roi.
Le roi était à Nérac. D*abord on Pavait cru à
Pau, ce qui avait engagé notre messager à pous-
ser jusqu^à Montrde-Marsan; mais, arrivé là, la
topographie de la cour avait été rectifiée , et
Chicot avait pris à gauche pour rejoindre la
route de Nérac, qu'il trouva pleine de gens re-
venant du marché de Condom.
On lui apprit,— Chicot, on se le rappelle, fort
eirconspect quand il s'agissait de répondre aux
questions des autres. Chicot était fort question-
neur,— on lui apprit, disons-nous, que le roi
de Navarre menait fort joyeuse vie, et qu'il ne
se reposait point dans ces perpétuelles transi-
tions d'un amour à l'autre.
11 entra vers le soir à Nérac, justement à
l'heure de ces promenades qui préoccupaient
si fort le roi de France et son ambassadeur.
Au reste. Chicot put se convaincre de la fa-
cilité des mœurs royales, à la façon dont il fut
admis à une audience.
Un simple valet de pied lui ouvrit les portes
d*un salon rustique dont les abords étaient tout
émaillés de fleurs ; au-dessus de ce salon étaient
Tantichambre du roi et la chambre qu'il aimait
à habiter le jour, pour donner ces audiences
saps conséquence dont il était si prodigne.
Un officier, voire même un page, allait le
prévenir quand se présentait un visiteur. Cet
officier ou ce page courait après le roi jusqu'à
ce qu'il le trouvât, en quelque endroit qu^il fût.
Le roi venait sur cette seule invitation, et rece-
vait le requérant.
Chicot fut profondément touché de cette Ca-
eilité toute gracieuse. H jugea le roi bon, can*
dide et tout amoureux.
Ce fut bien ^us encore son opinion, tors»
qu'au bout d'une allée, non pas de trois mille
pas, mais de donxe ou quime, au bout d*une
allée sinueuse et bordée de lauriers-roses en
fleurs, il vit arriver, avec un mauvais fentre sur
k lète, un pourpoint feuiUeHBMrte tt des bottas
grises, le roi de Navarre tontépanooi, nn bflbo-
quet à la main.
Henri avait k front nni,eomnie si aucun sond
n'osait reffleurer de l'atk , k bouche rieuse,
rosil brillant d'insouciance et de santé.
Tout en s'approchant, il arrachait de k main
gauche les fleurs de k bordure.
— Qui me veut parier? demanda-4-iI à son
page. ^-Sire, répondit celui-ci, un homme qui
m'a l'air moitié seigneur, moitié homme de
guerre.
Chicot entendit ces derniers mots et s'avança
gracieusement.
— Cest moi, sire, dit-il. — Bon, s'écria le roi
en levant ses deux bras au ciel, monsieur Chi-
cot en Navarre , monsieur Chicot chez nous,
ventre saint-gris! soyez le bien -venu, cher
monsieur Chicot.
~ Mille grâces, sire. —Bien vivant, grâce
à Dieu. —Je l'espère du moins, cher sire, dit
Chicot, transporté d*use. — Ah 1 parbleu , dit
Henri , nous allons boire ensemble d'un petit
vin de Limoux dont vous me donnerez des nou-
velles ; vous me faites en vérité bien joyeux ;
monsieur Chicot; asseyez-vous k.
Et il montrait nn banc de gazon.
— kmais, sire, dit Chicot en se défendant. ^
— Avez-vous donc fait deux cents lieues pour
me venir voir, afin que je vous laisse debout?
Non pas, monsieur Chicot, assis, assis; on ne
cause bien qu'assis. — Mais, sire, k respect. —
Du respect chez nous, en Navarre? tu es fou,
mon pauvre Chicot, et qui donc pense à cek?
— Non, sire, je ne suis pas fou, répondit Chi-
cot; je suis ambassadeur.
Un léger pli se forma sur le front pur dn roi;
mais il disparut si rapidement que Chieot, tout
observateur qu^il était, n'en reconnut même pas
k trace.
— Ambassadenr, dit Henri avec nne sar|Mrise
qu'il essaya de rendre naïve , ambassadeur de
qui?— Ambassadeur du roi Henri 10. le viens
de Paris et du Louvre, sire. — Ah! c'est dilié-
rent alors, dit le roi en se levant de son banc de
gazon avec un soupir. Allez, page ; kisseipoous.
Montes dn vin an premier, dans ma chambre;
non, dans mon cabinet. Venez avec moi, Ghi-
cot, que je vous conduise.
Chieot suivit k roi de Navarre» Henri mar-
LES QUARAimMaNQ.
3t3
chait plus Tîte alors qa*en retenant par son
allée de lauriers.
— Quelle misère! pensa Chicot, de venir
troubler cet honnête homme dans sa paix et
dans son ignorance. Bast! il sera philosophe !
Le cabinet du roi de Navarre n*était pas bien
somptueux, comme on le présume. Sa Majesté
Béarnaise n'était point riche, et du peu qu'elle
atait, ne faisait point de folies. Ce eabinet oc-
cupait, avec la chambre à coucher de parade
tonte Taile droite du chAteau, un corridor était
pris sur Tantiehambre des gardes et sur la
chambre à coucher; ce corridor conduisait au
eabinet.
De cette pièce spacieuse et assez convenable-
ment meublée , quoiqu'on n'y trouvât aucune
trace de luxe royal , la vue s'étendait sur des
prés magnifiques situés au bord de la rivière.
De grands arbres,8aules et platanes,cachaient
le cours de l'eau sans empêcher les yeux de
s'éblouir de temps en temps, lorsque le fleuve
sortant, comme un Dieu mythdogique de son
feuillage, faisait resplendir au soleil de midi ses
écailles d'or , ou à la lune de minuit , ses dra-
peries d'argent.
Le roi s'assit, avec sa bonhomie ordinaire et
son sourire étemel, dans un grand ûuitenil de
daim à clous dorés, mais à franges de laine;
Chicot, pour lui obéir, fit rouler en face de lui
un pliant ou plutôt un tabouret recouvert de
même et enrichi de pareils ornements.
Henri regardait Chicot de tous ses yeux, avec
des sourires,nous Tavons déjà dit,mais en même
temps avec une attention qu'un courtisan eht
trouvée fatigante.
Puis prenant un air sérieux, Henri dit à Chi-
cot:
— Voulez-vous que nous parlions d*abord de
îotre visite? — Si cela ne fatigue pas trop votre
Majesté, je me mets à ses ordres.
L*œil du roi étincela.
— Me fatiguer! reprit-il; puis, d*un autre
ton : il est vrai que je me rouille ici, continua-
t-ilavec calme. Mais je ne suis pas fiatigué tant
que je n'ai rien Hait. Or, aujourdliui Henri de
Navarre a, deçà et delà , fort traîné son corps,
iBtts te roi n'a pas encore fidt agir son esprit.
^ Sire, j*en suis bien aise, répondit Chicot;
ambassadeur d'un roi, TOlre parent et votre
«mi, f ai des eommiasîMis fort délieales à fiûre
près de Votre Majesté. — Pi riez vite alors, car
vous piquez ma curiosité. — Sire... — Vos let-
tres de créance d'abord, c'est une formalité inu-
tile , je le sais , puisqu'il s'agit de vous ; mais
enfin je veux vous montrer que tout paysan
béarnais que nous sommes, nous savons notre
devoir de roi.
Et Henri étendit la main.
— Voilà le malheur, sire, reprit Chicot; j'a-
vais une lettre et peu de gens l'eussent eue
meilleure. — Votis l'avez perdue? — Je me
suis hâté de Tanéantir, sire, car M. de Mayen-
ne courait après moi pour me la voler. — Le
cousin Mayenne? — En personne. — Heureu-
sement, il ne court pas bien fort. Engraisse-t-
il toujours ? — Ventre de biche, pas en ce mo-
ment, je suppose. — Et pourquoi cela ? — Parce
qu'en courant, comprenez-vous, sire, il a eu le
malheur de me rejoindre, et dans la rencontre,
ma foi, il a attrapé un bon coup d'épée. — Et
de la lettre? — Pas l'ombre , grâce à la pré-
caution que j'avais prise. — Bravo ! vous aviez
tort de ne pas vouloir me raconter votre yoyage^
monsieur Chicot, dites-moi cela en détail, cela
m'intéresse vivement. — Votre Majesté est bien
bonne. — Seulement une chose mMnquiète. —
Laquelle? — Si la lettre est anéantie pour mons
de Mayenne , elle est de même anéantie pour
moi ; comment donc saurai-je alors quelle chose
m'écrivait mon bon frère Henri , puisque sa
lettre n'existe plus? — Pardon, sire; elle existe
dans ma mémoire. — Comment cela? — Avant
de la déchirer, je l'ai apprise par cœur. — Ex-
cellente idée, monsieur Chicot, excellente, et
je reconnais bien là l'esprit d'un compatriote.
Vous allez me la réciter, n'est-ce pas ? — VoIoih
tiers, sire. — Telle qu'elle était sans y rien
changer? — Sans y foire un seul contre-sen».
— Comment dites-vous ? — Je dis que je vais
vous la dire fidèlement; quoique j'ignore la
langue, j'ai bonne mémoire. — Quelle langue?
— La Ismgue latine donc. — Je no vous com-
prends pas,dit Henri avec son clair regard à l'ad-
resse de Chicot. Vous parlez de langue latine,
de lettre... — Sans doute. — Expliquez-vous ;
la lettre de mon frère était-elle donc écrite en
latin? — Eh ! oui, sire. — Pourquoi en latin?
— Ah! sire, sans doute parce que le latin est
une langue audacieuse, la langue qui sait tout
dirsi la langue aveclaqnelle Perse et Juvénal
ai4
LCS <^ARANT£-CINQ.
oot éternisé la démence et les «rreiirs des
rois — Des rois? — fit des rcioeSi sire«
Le sourcU du roi se plissa sur sa profonde
orbite.
— Je veux dire des empereurs et des impéra-
trices» reprit Chicot. — Vous savez donc le la-
tin, vous, monsieur Chicot ? reprit froidement
Henri. — Oui, sire,— Alors, tous ma viendrez
eo aide ; car, moi, je cannais peu le latm. Ré-
citez donc.-^ Votre Majesté ardonne. — €*esNi-
dire que je vous prie, dier monsieur Chioot*
Chicot récita la lettre avec lotîtes sortes de
préambules.
Lorsqu'il eât terminé, Henri, feîgamt de ne
pas saisir le sens du récit, dit à Chicot, comme
illuminé par une idée :
-* Faites une chose, monsieur Chicot. — La-
quelle? — Ailes trottTer ma femme Margota;
elle est satante; récilei-4tti la lettre, et bien
sûr qu'elk comprendra, elle. Alors, et loutaa-
turelleroent, elle me TexpUqiiera.^ Ah ! voilà
qui est admirable! s'écria Chicot. — N'est-ce
pas? vos-y. — i'j cours, sire. «— Allez , mon
4Lmi, allez.
Chicot prit les rcBseignemenls pour trouver
madame Marguerite et quitta le roi, plus con-
vaincu que jamais que iê roi était une énigme.
La reine habitait Tautre allé du château, di-
visée àpeu près de la même fiiçoa que celle que
venait de quitter Chicot.
On entendait toiy ours de ce côté quelque mu-
sique, on y voyait toiqonrs rôder quelque pa-
nache.
Née an pied du trône, fiUe, sœur et femme de
roi, Mai^pierite avait profondément souffert. Sa
philosophie, plus Danfaromie que celle du roi de
Navarre, était moins solide, parce qu'elle n'é-
tait que factice et due h Tétudë, tandis que celle
du roi naissait de son propre fond.
Aussi Maignerite , toute philosophe qu'cUc
était, ou plutôt qu'elle voulait être , avait-oUe
d^ laissé le temps et les chagrins imprimer
leurs sillons oxpressib sur son visage.
Elle était néaomeins encore d'une remarqua-
ble beauté, beauté de physionomie, surtout,
celle qui frappe le moins chez les personnes
d'un rang vulgaire, mais qui plaît le plus chez
les illustres, à qui l'on est to^jours pnôt à ac-
corder la suprématie de la beauté physique.
Maignerite avait k sourire joyeuKct bon, l'^nil^
humide et hrillant, le geste sou|^c et carres-
sant; Mai^crite, nous l'avons dit, était
toiyours une aéerahie créature*
Femme, elle marchait comme une princesse ;
reine, elle avait la démarche d'une rhannaiHp
femme«
MHfpwrile allait plus 4e eonCuients. U
pauvre reine n'en voulait plus, depuis qu'ils
avaient, po«r de rargunt, «eadu aa eoafiiBce
et son boMMnr«
Elle marchmt dette seule, etcela douUnt
pent-éfere eoeora nm yeux des Nsvamis, nus
qu'ils s'en douMnauÉ euz^viAaiss, la fluiesté
de cette attitude, mieux dessinée par son infe-
Du reste , le mavmii vouloir qu'eUe sentait
chez Henri, étak font ittstiticIJif , et venait bien
plutôt de la propre eenacieiice de ses torts, qse
des ftdts du Béarnais. Bnrî ménageait en elle
une fille de France; il ne lui parlait qo'afec
nne obséquieuse politesse, oo qn'avee un gra-
cieux abandon; 9 n'avmt pour elle, en tonte
ceeasîon et à propos de toutes choses , que les
procédés d*iin mari et d'un ami.
Telles étaient les études et les réflexioss
qne fhisait, snr des apparences bien faibles en-
core, Chicot, le plus cÂ>servatenr et le plus oé-
tîeuleux des hommes.
n s'était présenté d^abord au palais, rensei-
gné par Henri, mais il n^y avait trouvé person-
ne. Marguerite, lui avait-on dit , était au bout
de cette belle allée parallèle au fleuve, et il se
rendait dans cette allée, qui était la fameuse
allée des trois miBe pas, par celle des lauritts-
roses.
Comme un page du roi précédait Chicot, U
reine, dont les yeux erraient çà et là atcc Té-
tcrncUc inquiétude des cœurs mélancoliques,
la reine reconnut les couleurs de Navarre et
rappela.
— Que veux-tu, d'Aubiac? demandA-l-€ll«-
Le jeune homme, nous aurions pu dircren-
fanty car il n'avait que douze ans à peine, rou-
git et plpya le genou devant Marguerite.
— Madame, div41 en fhiaçais, carUrûse
exigeait qu'on prosciivU le patois de tootes les
manifestations de service ou de toutes les rete-
tions d'atBures , uu gentilhomme de Pans, en-
voyé du Leuvreà Salfaiesté lenû deNavam
LES QUARANTR-aNQ.
31 S
«I renvoyé par Sa Majesté le roi de Navarre à
vous, désire parler à Votre Majesté.
Un fen subit colora le beau visage de Mar-
guerite; elle se retourna vivement et avec cette
sensation pénible qui, à toute occasion, pénètre
les cœurs longtemps froissés.
Chicot était debout et immobile à vingt pas
d'elle.
Ses yeux subtils reconnurent au maintien et
à la silhouette , car le Gascon se dessinait sur
le fond orangé du ciel , une tournure de con-
naissance ; elle quitta le cercle, au lieu de com-
mander au noureau venu d^approcher.
En se retournant toutefois pour donner un
adieu à la compagnie, elle fît signe du bout des
doigts à un des plus richement vêtus et des
plus beaux gentilshommes.
L*adieu pour tous était réellement un adieu
pour on seul.
Mais comme le cavalier privilégié ne parais-
sait pas sans inquiétude , malgré ce salut qui
avait pour but de le rassurer et que Tœil d'une
femme voit tout :
— Monsieur de Turenne, dit Marguerite,
veuillez dire à ces dames que je reviens dans
on instant.
Le beau gentilhomme au pourpoint blanc et
bleu s'inclina avec plus de légèreté que ne Veut
fait un courtisan indifférent.
La reine vint d^un pas rapide à Chicot qui
avait examiné toute cette scène, si bien en
harmonie avec les phrases de la lettre quMi ap-
portait, sans bouger d^une semelle.
— Monsieur Chicot! s'écria Marguerite éton-
née 9 en abordant le Gascon. — Aux pieds de
Votre Majesté, fit Chicot, de Votre Majesté, tou-
jours bonne et toujours belle, et toujours reine
à Nérac comme au Louvre. — C'est miracle de
vous voir si loin de Paris , monsieur. — Par-
donnez-moi, madame, car ce n'est pas le pau-
vre Chicot qui a eu Tidée de faire ce miracle.
— Je le crois bien, vous étiez mort, disait-on.
— Je faisais le mort. — Que voulez-vous de
nous, monsieur Chicot , secais-je particulière-
ment assez heureuse ponr qu^on se souvint
de la reine de Navarre en France ? — Oh !
madame, dit Chicot en souriant , soyez
tranquille , on n*oublie pas les reines chez nous,
quand elles ont votre âge et surtout votre
beauté. — On est donc toujours galant à Paris?
— Le roi de FVance, ajoirta Chicot sans répon-
dre à la dernière question, écrit m^ me à ce su-
jet an roi de Navarre.
Marguerrte rougtt.
^■' n écrit? demanda-fr-€lle.— Oui, madame,
-î— Et c'est vous qui avez apporté la l^îltre? ^
Apporté, non pas, par des raisons qne le roi de
Navarre vous expliquera, mais apprise par
cœur et répétée de souvenir, —le comprends :
cette lettre était d^importance; et vous avez
craint qu'elle ne se "perdit ou qu^on ne vous la
volât? -- Voilà le vrai, madame; maintenant,
que Votre Majesté m'excuse ; mais' la lettre était
écrite en latin. — Oh! très bien! s'écria la rei-
ne; vons savez que je sais le latin.— Et h roi
de Navarre, demanda Chicot, le sait-il?— Cher
monsieur Chieat, répondit Marguerite , il est
fort dfficile de savoir ce qoe sait le roi de Na-
varre. •— Ah l idi 1 fit Chicot, heureux de voit
qu'il n^étaît pas le seuhà chercher le mot de
l'énigme. — S'il faut en croire les apparenceft,
continua Marguerite, î! le sait fort mal, car ja-
mais il ne comprend , ou du moins ne semble
comprendre quand je parle en cette langue avec
quelqu'un do la cour.
Chicot se mordit les lèvres.
— Ah diable ! fit-0. — Lui avez- vous dit
cette lettre? demanda Marguerite. — C'était à
lui qu'elle était adressée. — Et a-t-il paru la
comprendre? — Mais pas très bien.
— Aors, qn'a-t-il fait? *- 11 m'a envoyé
vers vous, madame. — Vers moi? — Oui,
en disant que cette lettre paraissait con-
tenir des choses trop importantes pour la faire
traduire par un étranger, et qnll valait mieux
que ce ffttvous, qui étiez la plus belle des sa*-
vantes et la plus savante des bcBes. —Je vous
écouterai, monsieur Chicot, puisque c'est Tor-
dre du roi que je vous écoute, dit Marguerite
un peu émue. — > Merci, madame; oii plait-îl à
Votre Majesté que je parte? — Ici ; non , non ,
chez moi plutôt; venez dans mon cabinet, je
TOUS prie.
Marguerite regarda profondément Chicot, qni
par pitié pour elle peut-être, lui avait d'avance
laissé entrevoir un coin de la vérité.
La pauvre femme sentit le besoin d'un appui,
d'un dernier retour vers l'amour peut-être,
avant de subir l'épreuve qui la menaçait :
— Vicomte , dit-elle à M. de Turenne, votra
3ie
LES QUARANTE-CINQ.
bras jusqu^u château. Précédex-nous « mon- 1
sieur Chicot, je vous supplie !
Arrivés dans le cabinet. Chicot fut invité à
s'asseoir dans un beau et bon fauteuil de tapis-
serie représentant un amour éparpillant un
nuage de fleurs ; un page, qui n*était pas d*Au-
biac , mais qui était plus beau et plus riche*
ment vêtu, offrit de nouTeaux rafraîchisse-
ments au messager.
Chicot n'accepta point, et se mit en devoir ,
quand le vicomte de Turenne eut quitté la pla-
ce, de réciter, avec une imperturbable mémoi-
re, la lettre du roi de France et de Pologne par
la grâce de Dieu.
Cbicot transmetteit cette traduction avec Tac-
cent le plus étrange possible, afin que la reine
fût le plus longtemps possible à la comprendre ;
mais si fort habile qu'il fût à travestir son pro-
pre ouTrage, Marguerite le saisisssait au vol et
ne cachait aucunement sa fureur et son indi-
gnation.
— Par la sainte-communion, dit la reme,
quand Chicot eut achevé, mon frère écrit joli-
ment en latin; quelle véhémence, quel style !
Je ne l'eusse jamais cru de cette force. —Ah !
vraiment! s'écria en entrant un personnage
tout hilare et tout bruyant.
Chicot et la reine se retournèrent d'un même
mouvement.
C'était le roi de Navarre. (1)
— Voyons, monsieur Chicot , dit le roi , de
l'air d'un homme qui s'apprête à se bien ré-
jouir, vous avez dit cette fameuse lettre à ma
femme, n'est-ce pas?— Oui, sire. — Eh bien,
ma mie, dites-moi un peu ce que contient cette
fameuse lettre. — C'est une lettre pei^e, sire.
— Bah! -— Oh oui! et qui contient plus de ca-
lomnies qu'il n'en faut pour brouiller non seu-
lement un mari avec sa femme, mais un ami
avec tous ses amis. — Oh! oh! fit Henri en se
redressant et en armant son visage naturelle-
ment si franc et si ouvert, d'une défiance affec-
tée, brouiller un mari et une femme, vous et
moi donc! — Vous et moi, sire. *- Et en quoi
cela, ma mie?
Chicot se sentait sur les épines, et il eut
donné beaucoup, quoiqu^il eût très faim, pour
s'aller coucher sans souper.
— Le nuage ya crever, murmurait-il en ki-
même, le nuage va crever ! — Sire, dit la rei-
ne, je regrette fort que Votre Majesté ait oublié
le latin , qu'on a dû lui enseigner cependaDl
Car si vous compreniez, vous verriez dans U
lettre force compliments de toute nature pour
moi. — Oh ! très bien, dit le roi. - Mais cd
quoi, reprit Henri, des compliments pour tous
peuvent-ils nous brouiller, madame? car enfin,
tant que mon frère Henri vous fera des compli-
ments, je serai de l'avis de mon frère Henri; si
l'on disait du mal de vous dans cette lettre, ah!
ce serait autre chose, madame, et je compren-
drais la politique de mon frère. — Ah ! si l'on
disait du mal de moi , vous comprendriez la
politique de Henri.
— Oui, de Henri de Valois : il a pour nous
brouiller des motifs que je connais. — Atten-
dez alors, sire ; car ces compliments ne sont
qu'un exorde insinuant pour arriver à des in-
sinuations calomnieuses contre vos amis et les
miens.
(I) Voir k f rawa nr «eitr.
I
Et après ces roote audacieusement jetés,
Marguerite attendit un démenti.
Chicot baissa le nez, Henri haussa les épau-
les.
— Voyez, ma mie, dit-il, si, après tout, tous
n'avez pas trop entendu le latin, et si cette in-
tention mauvaise est bien dans la lettre de
mon frère.
Si doucement et si onctueusement que Henri
eût prononcé ces mots, la reine de Natarre
lui lança un regard plein de défiance.
— Comprenez-moi jusqu'au bout, dit-elle,
sire. — Je ne demande pas mieux. Dieu m'es
est témoin, madame, répondit Henri. — Atci-
vous besoin ou non de vos serviteurs? voyons.
— Si j'en ai besoin , ma mie? La belle ques-
tion ! Que ferais-je sans eux et réduit à mes
propres forces, mon Dieu ! — Eh bien! sire,
le roi veut détacher de vous vos meilleur
serviteurs. — Je l'en défiel — Bravo!
sire, murmura Chicot. — Eh! sans doute, fit
Henri, avec cette étonnante bonhomie qui lu
était si particulière , que , jusqu'à la fia de sa
vie, chacun s'y laissa prendre , car mes servi-
teurs me sont attachés par le cosur et non par
l'intérêt. Je n'ai rien à leur donner, moi.—
Vous leur donnez tout votre cœur, toute votre
foi, sire, c'est le meilleur retour d'un roi i ses
. '. . ARY
}
Î /si .;-•. ' -. .JX AND
>mm â«a ueux noms que je cherdiais,
\utame, Margota cim Tunnnio.
Hifgoeril^t ^^^ ^<>>s« <ictint cramoisie.
doute, ma mie,o*est celui que tous donnez.
— Et Henri baisa la main à moitié glacée de
Marguerite.
L L. O V 'JMn^^J J J JL »_; J 1 1 V
LES QUARAMTE-OHQ.
317
amis. — Oui , ma^mie , eh bien? — Eh bien ,
sire , n*ayez {4us foi en eux. — Ventre saint-
gris, je n*en manquerai que s'ils xsî'j forcent^
c*est-à-dire s*ils déméritent. — Bon, alors, fit
Mai^erite , on tous prouTera qu'ils déméri-
tent, sire ; voilà tout. — Ah ! ah ! fit le roi ;
mais en quoi ?
Chicot baissa de nouveau la tète , comme il
faisait dans tous les moments scabreux.
— Je ne puis vous conter cela, sire, répon-
dit Marguerite, sans compromettre...
Et elle regarda autour d'elle.
Chicot comprit qu'il gênait et se recula.
— Cher messager , lui dit le roi , veuillez
m attendre en mon cabinet : la reine a quelque
chose de particulier à me dire, quelque chose
de très utile pour mon service , à ce que je
Tois.
Marguerite resta immobile, à l'exception d'un
léger signe de tête que Chicot crut avoir saisi
seul.
Voyant donc qu*il faisait plaisir aux deux
époux en s'en allant, il se leva et ' quitta la
chambre, avec un seul salut à l'adresse de tous
deux.
flenri.et sa femme eurent donc la satisfac-
tion du tête-à-tète.
—Monsieur, dit Marguerite, j'attends que
TOUS m'interrogiez.
— Cette lettre vous préoccupe fort, ma mie,
dit-il ; ne vous alarmez dqnc pas ainsi , quelques
aplicati<ms seulement; par exemple, que veu-
lent dire ces mots : quotidiè scandcdum , qui se
tronvent dans la lettre.
— Mai^erite fit un mouvement et répondit :
-* Mais , sire à qui s^appliqaeraient ces pa-
roles?
— Ah ! voilà ce que je n'ai pu comprendre.
Mais vous qui savez le latin, vous allez me l'ex-
pliquer.
Marguerite rougit jusqu'aux oreilles, tandis
que, btète baissée, la main en l'air, Henri
avait Tair de chercher naïvement à quelle per-
sonne de sa cour le quoMiè êcandalum pouvait
•'appliquer.
*- ÊÊargçêa , niarmurait-t-il , Margota eum
IWimiio.VoUà les deux noms que je cherchais,
nadame, Marffota eum Turénmo.
Marguerite, cette fois, devint cramoisie.
-* Des caiomtties ! sire , s'éeria-t-elle , allez-
vous me répéter des calomnies !
-^ Coupable, se dit noosna, n'est-ce pas,
continua Henri?
•^ Oui , Monsieur , nocens.
— Eh bien, il y a dans la lettre : Margota
eu/nTurenniOfOm^ nooaUes, convenifiiU tn
aistdlo nomine Lorgnac* Mon Dieu! que je
regrette de ne pas avoir l'esprit aussi orné que
j'ai la mémoire sûre !
— Àmho nocerUes , répéta tout bas Margue-
rite , plus pâle que son col de dentelles gaude-
ronnées ; il a compris.
— Margota eum TurenrUo , ambo noowtes.
Que diable a voulu dire mon frère par ambo ?
poursuivit impitoyablement Henri de Navarre.
Ventre saint-gris, ma mie, c'est bien étonnant
que, sachant le latin comme vous le savez,
vous ne m'ayez point encore donné l'explica-
tion de cette phrase qui me préoccupe.
— Sire, j'ai eu l'honneur de vous dire déjà...
— Eh pardieu! interrompit le roi, voici jus-
tement Turennius qui se promène sous vos fe-
nêtres, et qui regarde en l'air, comme s'il yous
attendait, le pauvre garçon. Je vais lui faire si-
gne de monter; il est fort savant, lui, il me
dira ce que je veux savoir.
—Sire! sire! s'écria Marguerite en se sou-
levant sur son fauteuil et en joignant les deux
mains, sire, soyez plus grand que tous ces
brouillons et tous les calomniateurs de France.
— Eh ! ma mie , on n'est pas plus indulgent
en Navarre qu'en France , ce me semble; ici,
cependant, nous devrions être indulgents.
Madame; nous menons si douce vie , vous dans
les bals que vous aimez, moi dans les chasses
que j'aime. -
— Oui , oui, sire , dit Marguerite, vous avez
raison, soyons indulgents.
— Oh! j'étais bien sûr de votre cœur, ma
mie.
— C'est que vous me connaissez, sire.
— Oh! oui! dit Henri, je vous connais bien.
Madame , et mon frère de France aussi , lui qui
dit tant de bien de vous dans cette lettre, et
qui ajoute : Fiat samun exemplum ftatim , of-
que re$ certior evmiet. Ce bon exemple, sans
doute, ma mie, c'est celui que vous donnez.
— Et Henri haisa la main à moitié glacée de
Marguerite.
SI B LES OCAlUNn^ailQ.
Puis 8*«iTèteiit sar le scbil et la porte : vous
savez que je pars deflMiiii po«r la eliasse; peut-
être ne TOUS iTT«fm-je qo'ain reloor, peut-être
dot, par cenaéquent plua de trois cent auik
ecus, phi8 de Tilles, et surtout plus de Cahors.
CTest une foçon comme ime autrt. d^âuder la
même jamais.... ces loups sont de mauvaises ; parole, et mon frère de Valois est fort adroità
bêtes ; venez, quo je vous embrasse, ma mie.
Il embrassa pres(|«e affectueusement Mar-
ées sortes de piégfes. — Vous aimcrics cepen-
dant foTi à tenir cette place, n*esi-ce pas, sire!
guérite , et sortit, la laissant , stupéfaite de ■ dit Chicot. — Sans doute ; car enfin, qu'est-ce
tout ce qu'elle venait d'entendre.
Le roi rejoignit Chicot dans son cabinet
Chicot était encore tout agité des craintes de
que ma royauté de Béam? une pauvre petite
principauté 'que Tavarice de mon beau-{rére
et de ma belle-mère ont tellement rognée, que
Tcxplication. • le titre de roi qui y est attaché est deveaD on
— Eh bien! Chicot, fit ^nri. — Eh bien! ' titre ridicule. — Oui, tandis que Cahonajosté
sire , répondit Chicot.— Tu ne sais pas ce que à cette principauté... — Cahors serait mon
la reine prétend?— Non.— Elle prétend que boulevart, la sauvegarde de ceux de ma religion,
ton maudit latin va troubler tout notre mena- — Eh bien, mon cher sire, faites votre deuil
ge.— Eh! sire, s^écria Chicot, pour Dieu, de Cahors, car que vous soyez brouillé ou non
oublions-le , ce latin » et tout sera dit. — ^11 n'en avec madame Marguerite, le roi de France ne
est pas d'un morceau de latin dédamé comme vous la remettra jamais, et à moins que vous
d*un morccan de latin écrit> le vent emporte ne la preniez... — Oh! s'écria Henri, je ia
Fun, — le feu ne peut pas, quelquefois, réus- prendrais bien, si elle n'était si Corte, et sur-
sir à dévorer Tantre. | tout si je ne haïssais la guerre. — Cahors est
-* Je vois avec bonheur, sire, répondit Chicot, ' imprenable, sire, dit Chicot,
fue tout ce que Ton tentera, sera inutile, et,| Henri arma son visage dVine impénétrable
que rien ne pourra rompre la bonne harmonie ' naïveté.
qui existe entre vous et la reine. — Eh î mon — Oh ! imprenable, imprenable, dit-il; si
ami, rintérêt qu'on a à tious brouiHer est trop aussi bien j'avais une armée... que je n'ai pas.
clair... — Je vous avoue, sire, que je ne suis — Éfcoutez, sire, dit Chicot, nous ne sommes
pas si pénétrant que vous le croyez. — Sans pas ici pour nous dire des douceurs. Entre
doute, tout ce que désire mon frère Henri, c'est Gascons, vous savez, on va branchement. Pour
que je répudie sa sorar. — Comment cela? prendre Cahors, où est M. de Vesra, il fao-
Exp)iquez-moi la chose, je vous prie. Peste? je drait être un Annibal ou un César, et Vetre
ne croyais pas venir à si bonne école. -7- Tu Majesté...
sais qu'on a oublié de me payer la dot de ma ' Eh bien! Ma Majesté? demanda Henri avec
femme, Chicot. — Non, je ne le savais pas,
sire ; seulement je m'en doutais. — - Que cette
dot se composait de trois cent mille écus d*or.
son narqnois sourire.
— Votre Majesté Ta dit, dlc n'inine ptf b
guerre.
— Joli denier. — Et de plusieurs villes de su- I Henri soupira, un trait de flamme îNomma
reté, eU entre oes villes^ celle de Cahors. — | son œil plein de mélancolie ; mais, coiD|m-
Jolie ville, mordicu. -^ ^m rédamé, non pas ' mant aussitôt ce mouvement involontaire, il
mes trois cent mille éeus d'or, tout pauvre que \ lissa de sa maki noircie par le hàk^ sa barbe
je suis, je me prétends plus riche que le roi rude et brune, en disant : ne parlons pbiâ de
de France, mais Gsbor». — Ah ! vous avez ré- , oes choses qiû me troubteai î'espfiL Je n ai
clamé Cahors, sire. Veaitra de biciie, Tons avez pas CalMvs ; eh bien., je m^en passecai*
bien fait ; et h votre place, j'eusse fait comme — - C'est dur, ■mnh roi \ — Uo^ veux-ta? pai5-
vous. — Et voilh pompqnoi, dit le Béarnais avec qae tq pensas toêHOBèaie que jjBflHMs iknii ae
sen fin sounre, vfMSàpenrqvoi... Comprends^u me rendra cette ville. — Je le pense, sire,j'eo
maintenant Y Non, le diaMe m'^osporte! <— sois sâr, et cela pont tUNSiaisoiiSi. — Dis-les-
Voilà pourquoi eo ne vovdnut brouiller avec mu. Chicot. -« Volontiera: la premièie, c'est
ma i^mme an potnl que )• la répudiasse, que Cahors ast une villa de bon produit: q«e
Plus de femme, tu entends. Chicot, ptes de le roi de France aimera mieui se la réstfTer
LES QUARANTE-CINQ.
311
qte de la donner à qui que ce soit. -* Ce Q^est
pis tout à fait honnête cela. Chicot. — Cest
royal, sire. — Ah ! c'est royal de prendre ce
qui plaît? -—Oui, cela s'appelle se faire la part
du lioo, et le lion est le roi des animaux. — Je
me souviendrai de ce que tu me dis là, mon
bon Chicot, si jamais je me fiais roi. Ta seconde
raison, mon fils? — La voici : madame Cathe-
rine... — EUe se mêle donc toujours de poli-
tique, ma honne mère Catherine? interrompit
Henri. — Toujours, madame Catherine aime
mieux voir sa fille à Paris qu'a Nérac, près
(Telle que près de tous, — Tu crois? Elle n'aime
cependant pas sa fille d'une folle manière,
madame Catherine. — Non; mais madame
Marguerite vous sert d'otage, sire. — Tu es
confit en finesse. Chicot. Le diable m'em-
porte, si j'eusse jamais songé à cela; mais en-
fin tu peux avoir raison ; oui, oui, une fille de
France, au besoin, est un otage. Eh bien ? —
Eh bien! sire, en diminuant les ressources,
on diminue le plaisir du séjour. Nérac est une
ville fort agréable, qui possède un parc char-
mant et des allées comme il n'en existe nulle
part; mais madame Marguerite, privée de res-
sources s'ennuira à Nérac, cl regrettera le Lou-
vre. — J*aime mieux ta première raison. Chi-
cot, dit Henri en secouant la tète. — Alors je
vais vous dire la troisième : Entre le duc
^iWnjou qui cherche à se faire un trône et qui
^'mue la Flandre, entre MM. de Guise qui
voudraient se forger nne couronne et qui re-
muent la France; entre S. M. le roi d*Espagne
qui voudrait tàter de la monarchie unîTerselle
et qui remue le monde, vous, prince de Na-
varre, vous faites la balance, et maintenez un
certain équilibre. — En vérité, moi, sans poids.
— tetement, Voyez plutôt la république suisse.
Devenez puissant, c*est-à-dire pesant, et vous
emporterez le ptatean. Tons ne serez phis un
contre-poids, vous serez un poids. — Oh! j>u-
ne beaucoup cette raiaon-fii, Ghioot, et elle est
parfaitement bien déduite. Tu es véritablement
clerc. Chicot. — Wà fbi, sire. Je suis ce que
je puis, dit Chicot, flatté, quoi qu'il en eût, âa
oinnpliment, et se kissant allelr à cette bonho-
mie royale à laquelle il n'étidt point accoutu-
loé. — VoiE donc Texplleation de ma sitaation?
^ Senri — OnnpIfeCe, stre. -* Bt moi qnf ne
▼oytis rien de tout cela, Oicot, mof qnf esp^
rais toujours, comprends-tu? — Eh bien, sire,
si j'ai un conseil à vous donner, c'est de cesser
d'espérer; au contraire! Je vais donc faire.
Chicot, pour cette créance du roi* de France,
ce que je fais pour ceux de mes métayers qui
ne peuvent me solder le fermage; je mets un
P à côté de leur nom. — Ce qui vent dire payé*
— Justement. — Mettez deux P, sire,etpous»
sez un soupir.
Henri soupira.
— Ainsi lerai-je. Chicot, dit-il. Au leate,
mon ami, tu vois qu'on peut vivre en Béara
et que je n'ai pas absolument besoin de Cahors.
— Je vois cela, et, comme je m'en doutais^
vous êtes un prince sage, un roi philosophe...
Mais quel est ce bruit? — Du bnût? où cela?
— Mais dans la cour, ce me semUe» -^
Regarde par la fenêtre^ mon ami, regarda
Chifiol a'aiHprocha de la croisée*
^ Sir«, dit-il, il y a ca bas une domaine de
gens assez mai accoutrai* — > Ahl ce sont BMe
pauvrea, fit le roi de Nevane est ae k«enC —
Votre Miû^^ * see paiivreel -^ Sana doule»
Dieu ne reeoiwnaBdeht^l point kdiiarité? Pomt
n'être point cathoUqve, Ghieel, je n'en «nia pe»
moins chrétien. •— Brava, ^ire. — Viens €bir
cet, descendow; nous ferona eoBesible Tan-
mône. puia noue remooleroBa sonper. — Siie.
je voua suis. -<-> Prends cette boôrse qui eal
sur la taU^le» prte 4e aen épée, voiMa? -«-
Je la tiens, sire.^ ^ A merveille.
Be'deMeBdirent donc : la suit était venae.
Le roi, tout en marchant, paraisBait aoncieox,
préoccupé*
Chicot le regardait el •'Mrislait de eeUe
préoeei^MtîoB.
— Oà diable ai-je en Tidée, se disaH-i! à
Ini-mème, d*iAer parler politîqne à ce brave
prince? je hri ai mis h mort an ecenr, en vérité f
Absurde bélftre qne Je suis, va f
Une fois descendu dans la cour, Henri de
Navarre s^approcha du groupe de mendiants
qui avait été signalé par Chicot.
C'était en effet une douzaine d*hommes de
stature, de physionomie et de costume diffé-
rents ; des gens qu'un inhabile observateur e&t
remarqués à leur voix, à leur pas, à leurs ges-
tes, pour des bohfimiens, des étrangers» des
passants insolites, et qn^nn obsenratenr habile
330
LES QUARàNTE-ONQ.
eût reconnus, lui, pour des gentilshommes dé-
guisés.
Henri prit la bourse des mains de Chicot et
fit un signe.
Tous les mendiants parurent comprendre
parfaitement ce signe.
Ils vinrent alors le saluer, chacun à son tour,
avec un air d'humilité qui n'excluait point un
regard plein d'intelligence et d'audace, adressé
au roi lui seul, comme pour lui dire :
— Sous l'enveloppe le cœur brûle.
Henri répondît par un signe de tète, puis
introduisant l'index et le pouce dans la bourse
que Chicot tenait ouverte, il y prit une pièce.
— Eh ! fit Chicot, vous savez que c'est de
l'or, sire? — Oui, mon ami, je le sais. — Peste !
vous êtes riche. — Ne vois-tu pas, mon ami,
dit Henri, avec un sourire, que toutes ces piè-
ces me servent à deux aumônes? Je suis pau-
vre au contraire. Chicot, et je suis forcé de
couper mes pistoles en deux pour faire vie qui
dare. -* C'est vrai, dit Chicot avec une sur-
prise croissante ; les pièces sont des moitiés de
pièces coupées avec des dessins capricieux. —
Oh ! je suis comme mon frère de France qui
s'amuse à découper des images, j'ai mes tics;
je m'amuse, dans mes moments perdus, moi,
à rogner mes ducats. Un Béarnais pauvre et
honnête est industrieux comme un juif. — -
Cest égal, sire, dit Chieot en secouant la tête,
car il devinait quelque nouveau mystère caché
là-dessous; c'est égal, voilà une singulière
iaçon.de faire l'aumône. ^ Tu ferais autre-
ment, toi? — Oui, ma foi, au lieu de prendre
la peine de séparer chaque pièce, je la
donnerais entière en disant : Voilà pour
deux! — Ils se battraient, mon cher, et je fe*
rais du scandale en voulant taire du bien. —
— Enfin 1 murmura Chieot, résunuint par oe
mot, qui est la quintessence de toutes les phi-
losophies, son opposition aux idées bizarres du
roi.
Henri prit donc une demi-pièce d'or dans la
bourse, et se plaçant devant le premier des
mendiants avec cette mine calme et douce qui
composait son maintien habituel, il regarda cet
homme sans parler, mais non sans l'interroger
du regard.
— Agen, dit celui-ci en s'inclinant. — Com-
bien? demanda le roi. — Cinq cents. — Ca-
bors,^t il lui remit la pièce, et en pnt une au-
tre dans la bourse.
Le mendiant salua plus bas encore que la
première fois, et s'éloigna.
Il fut suivi d'un autre qui salua avec humi-
lité.
— Auch, dit-il en saluant. — Combien? —
Trois cent cinquante. — Cahors, et il lui re-
mit la seconde pièce, et en prit une autre dans
la bourse.
Le second disparut comme le premier. Un
troisième s'approcha et salua.
— Narbonne, dit-il. — Combien? — Huii
cents. — Cahors, et il lui remit la troisième
pièce et en prit une autre dans la bourse —
Montauban, dit un quatrième. — Combieû?
— Six cents, — Cahors.
Tous enfin, s'approcbant en saluant, pronon-
cèrent un nom, reçurent l'étrange aumône et
accusèrent un chiffre dont le total monta à huit
mille.
A chacun d'eux Henri répondit : Cahors, sans
qu'une seule fois l'accentuation de sa voix va-
riât dans la prononciation du mot.
La distribution faite, il ne se trouva plus de
demi-pièces dans la bourse, plus de mendiants
dans la cour.
— Voilà, dit Henri. — C'est tout, Sircl -
Oui, j'ai finL
Chicot tira le roi par la manche.
— Sire? dit-il. — Eh bien ! — îTcst-il per-
mis d'être curieux? — Pourquoi pas? La cu-
riosité est chose naturelle. — Que vous disaient
ces mendiants? et que diable leur répondiez-
vous?
Henri sourit.
—C'est qu'en vérité, tout est mystère ici.—
Tu trouves? — Oui; je n'ai jamais vu faire
l'aumône de cette façon. — C'est l'habitude à
Nérac, mon cher Chicot. Tu sais le proverbe :
Chaque ville a son usage. — Sire! sireî -
Viens souper, mon ami; rien n'ouvre l'cspnt,
à mon avis, comme en manger et déboire. Noos
chercherons à table, et tu verras que si m»
pistoles sont rognées, mes bouteilles sont plei-
nes. — Le roi silflA un page et demanda son
souper.
Puis, passant familièrement son bras sous
celui de Chicot, il remonU dans son cabinit
où le souper était servi.
Le repas fut des plusjojeui. He'nn semblait
n'&Toîr plDS rien dans la pensée ni tur le «xur,
<'t quand il était dans ces dispositions d'esprit,
c'étaK un eiccllent conTife que le Béarnais.
Le souper l'ut assaisonné de force compli-
ments, que les deuiconTiTeséchangérent entre
eui, mais que nous ne rapporterons pas ici.
— Aimez-Tous la chasse, ChicolT dit Henri,
en quittant la table. — Pas beaucoup, sire ; et
vous? — J'en suis passionné, moi, depuis mon
^jour 4 la cour du roi Charles IX. — Pourquoi
Votre Majesté me Taisait-elle l'hoDueur de s'in-
former si j'aimais la chasse? demanda Chicot.
— Parce que je chasse demain, et compte vous
emmener avec moi. — Sire , ce sera beaucoup
d'honneur , mais..'. — Oh! compère , sojez
tranquille, cette chasse est faite pour réjouir
les yeux et Le cœur de tout homme d'cpéc. Je
Miis bon chasseur, Chicot, et je tiens à ce que
vous me voyiez dans mesavantages.que diable!
voua, voulez me connaître, dites-vous î — Ven^
ire de biche, sire, c'est un de mes plus grands
dûsirs, je l'avoue. — Eh bien ! c'est un câté
K>us lequel vous ne m'avez pas encore étudié.
— Sire, je ferai tout ce qu'il plaira au roi. --^
T. IX.
Bon ! c'est chose convenue ! Ah ! voici un page:
on nous dérange. — QuelquealTaire importante.
Sire. — Une aftaire ! k moi ! lorsque je suis à
table! il est étonnant, ce cher Chicot, pour se
croire toujours à la cour de France. Chicot,
mon ami, sache une chose, c'est qu'à Ncrac...
— Eh bien, sire? — Quand on a bien soupe,
l'on se couche. — Mais ce page î — Eh bien !
mais ce page ne peut-il annoncer autre chose
que desaf^ires?— Ah! je comprends, sire, et
je vais me coucher.
Chicot se leva, le roi en Tit autant, et prit le
bras de son hôte, qui semblait ne pouvoir plus
se soutenir et ouvrit la porte.
— Tu vas trouver le page dans la galerie,
et tlt'indjqueralachambrc:Va. — Merci, sire.
Et Chicot sortit, apri;s avoir salué aussi bas
que peut le faire un homme ivre.
Uais, aussitôt la porte refermée derrière lui,
toute trace d'ivresse dispamt ; il fit trois pas en
avant et, revenant tout-à-eoup, il colla son
Œil à la large serrure. A peine était-il en ob-
servation qu'un homme entra.
Lorsque cet homme eut ijté son chapeau.
Chicot reconnut la noble et sévère ligure de
21
322
LES QUARANTE-CINQ.
Daplcssis-Mornay , le conseiller rigide et vigi-
lant de Henri de Navarre.
Le visage de Henri, à celte apparition, ex-
prima de îdjoie; il serra les mains du nouveau
venu , repoussa la table avec dédain et fit as-
seoir Mornay auprès de lui, avec toute l'ardeur
qu'eût mise un amant à s'approcher de sa maî-
tresse.
Il semblait avide d'entendre les premiers
mots qu'allait prononcer le conseiller; mais
tout-à-coup , et avant quQ Mornay eût parlé, il
se leva et lui faisant signe d'attendre , il alla à
la porte et poussa les verrous avec une circons-
pection qui donna beaucoup à penser à Chi-
cot.
Puis il attacha son regard ardent sur des
cartes, des plans et des lettres que le ministre
fit successiveipent passer sous ses yeux.
^ Le roi alluma d'autres bougies , et se mit à
écrire et à pointer les cartes de géographie.
— Oh ! oh ! fit Chicot , voilà la bonne nuit
ïlu roi de Navarre. Ventre de biche! si elles
ressemblent toutes à celles-là, Henri de Valois
pourra bien en passer quelques-unes de mau-
vaises.
En ce moment, il entendit marcher derrière
lai ; c'était le page qui gardait la galerie et l'ut-
lendait par ordre du roi.
Dans la crainte d'être surpris, s'il demeurait
plus longtemps aux écoutes , Chicot redressa
sa grande taille, et demanda sa chambre à l'en-
fant
D'ailleurs, il n'avait plus rien à apprendre ;
l'apparition de Duplessis lui avait tout dit.
— Venez avec moi, s'il vous plaît, monsieur,
dit d'Aubiac, je suis chargé de vous conduire
à votre appartement.
Et il conduisit Chicot au second étage, où
son logis avait été préparé.
Il ne faisait pas jour encore quand le roi
le lendemain monta chez Chicot; il se fit ouvrir
la porte, et secouant le dormeur dans son lit :
— Eh I eh ! compère, dit-il, alerte, alerte, il
est deux heures du malin. Allons, hors du lit,
nous partons pour la chasse. — Comment, vous
m'emmenez, sire! — Tu seras mon historio-
gri.phe , Chicot. — 5c tiendrai noie des coups
tirés? —Justement.
Chicot secoua la tète.
— Eh bien! qu'as-tu? demanda le roi. —
J'ai, répondit Chicot, que je n'ai jamais vu pa-
reille gaîté, sans inquiétude. — Bah! — Oui^
c'est comme le soleil quand il... — Eh bienî
— Eh bien ! sire, pluie, éclair et tonnerre ne
sont pas loin.
Henri se caressa la barbe en souriant et ré-
pondit :
— S'il fait de l'orage, Chicot, mon manteau
est grand et tu seras à couvert.
Puis s'avançant vers ranlichambrc , tandis
que Chicot s'habillait tout en murmurant.
— Mon cheval ! cria le roi ; et qu'on dise à
M. de Mornay que je suis prêt. — Ah ! c'est
M. de Mornay qui est grand-veneur pour cette
chasse ? demanda Chicot. — M. de Mornay est
tout ici. Chicot, répondit Henri. Le roi de Na-
varre est si pauvre, qu'il n'a pas le moyen de
diviser ses charges en spécialités. Je n'ai qu'un
homme, moi. — Oui, mais il est bon, soupira
Chicot.
Chicot, en jetant les yeux sur les préparatifs
du départ, ne put s'empêcher de remarquer à
demi-voix que les chasses du roi Hpnri de
Navarre étaient moins sompiucuscs que celles
du roi Henri de France.
Doute ou quinie gentilshommes seulement,
parmi lesquels il reconnut M. le vicomte de
Turenne, objet des contestations matrimoniales,
formaient toute la suite de S. M.
On avait laissé Nérac, franchi les portes de
la ville; depuis une demi-heure à peu près on
marchait déjà dans la campagne.
— Tiens, dit Henri à Chicot, en amenant sa
main au-dessus de ses yeux pour s'en fiiireunc
visière, tiens, je ne me trompe pas, je pense-
Qu'yn-t-il? demanda Chicot — Regarde donc
là-bas aux barrières du bourg de Moiras; ne
sont-cc point des cavaliers que j'aperçois?
Chicot se haussa sur ses étriers.
— Ma foi, sire, je crois que oui, dit-il. —Et
moi j'en suis sûr. — Cavaliers, oui, dit Chicot
en regardant avec plus d'attention ; mais chas-
seurs, non. — Pourquoi pas -îhasseurs? -
Parce qu'ils sont armés comme des Roland et
des Amadis, répondit Chicot. — Eh ! qu'im-
porte l'habit, mon cher Chicot, tu as déjà ap-
pris en nous voyant que l'habit ne fait pas le
chasseur. — Mais , s'écria Chicot, je vois au
moins deux cents hommes là-bas, — Eh bien .
LES QUARANTE-CINQ.
323
que prouve cela, mon fils? quiS Moiras est une
bonne redevance.
Chicot sentit sa curiosité aiguillonnée de plus
en plus.
Quelque temps après » de Tautrc côté de la
Garonne , à une demi-lieue du fleuve à peu
près, trois cents cavaliers cachés dans une forêt
de pins, apparurent aux yeux de Chicot.
— Oh ! oh ! monseigneur, dit-il tout bas à
Henri , est-ce que ces gens ne seraient pomt
des jaloux qui auraient entendu parler de votre
^chasse et qui auraient dessein de s'y opposer?
— Non pas,. dit Henri, et tu te trompes encore
cette fois, mon fils : ces gens sont des amis qui
nous viennent de Puymirol, de vrais amis. —
Tudieu, sire, vous allez voir plus d*hommes à
votre suite que vous ne trouverez d'arbres dans
la forêt, et quand donc entrerons-nous en
chasse? — Nous ne sommes pas encore sur le
territoire des loups, mon cher Chicot, répondit
Henri. — Et quand y serons-nous , sire ? — Cu-
rieux ! — Non pas y sire! mais vous comprenez,
on désire savoir où l'on va. — Tu le sauras de-
main, mon fils ; en attendant couche-toi là, sur
les coussins à ma gauche; tiens, voilà déjà
Moniay qui ronfle à ma droite. — Peste, dit
Chicot, il a le sommeil plus bruyant que la
veille. — Oui, c'est vrai, dit Henri, il n'est pas
bavard ; mais c'est û la chasse qu'il faut le voir
et tu le verras.
Le jour paraissait à peine, quand un grand
bruit de chevaux réveilla Chicot et le 'roi de Na-
varre.
Un vieux gentilhomme, qui voulut servir le
roi lui-même, apporta à Henri la tartine de miel
ci le vin épicc du matin.
Mornay et Chicot furent servis par les servi-
tours du vieux gentilhomme.
Le repas fini on sonna le boutc-selIc.
— Allons, allons, dit Henri, nous avons une
bonne journée à faire aujourd'hui; achevai,
messieurs, à cheval !
Chicot vit avec étonnemcnt que cinq cents
cavaliers avaient grossi l'escorte.
Ces cinq cents cavaliers étaient arrivés pen-
dant la nuit.
I — Ah çà mais ! dit-H, ce n'est pas une suite
que vous avez , sire , ce n'est plus même une
troupe, c'a«t une armée.
Henri ne répondit rien que ces trois mots :
— Attends encore, attends.
A Lauzerte six cents hommes de pied vin-
rent se ranger derrière cette troupe de cava-
liers.
— Des fantassins! s'écria Chicot, de la pc-
daille ! — Des rabatteurs, fit le roi, rien autre
chose que des rabatteurs.
Chicot fronça le sourcil et de ce moment il
ne parla plus.
Vingt fois ses yeux se tournèrent vers la
campagne , c'est-à-dire que vingt fois l'idée do
fuir lui traversa l'esprit. Mais Chicot avait sa
garde d'honneur, sans doute à titre de rcpré»
sentant du roi de France.
Il en résultait que Chioot était si bien recom-
mandé à cette garde , comme un personnage
de la plus haute importance , qu'il ne faisait
pas un geste sans que ce geste ne fut répété
par dit hommes.
— Enfin, murmura Chicot, qui ne put garder
le silence plus longtemps, arriverons-nous au-
jourd'hui , sire? — Non, demain. — Demain
matin ou demain soir ? — Demain matin. —
Alors, dit Chicot, c'est à Cahors que nous chas-
sons, n'est-ce pas, sire? -— C'est de ce côté-
là , fit le roi.
On passa la seconde nuit à Catus, à peu près
de la même façon qu on avait passé la pre-
mière.
Le lendemain , à huit heures du matin, on
était en vue de Cahors, avec mille hommes de
pied et deux mille chevaux.
On trouva la viUe en défense; des éclaireurs
avaient alarmé le pays; M. de Vesin s'était
aussitôt précautionné.
— Ah ! ah ! fit le roi, à qui Mornay commu-
niqua cette nouvelle, nous sommes prévenus ;
c'est contrariant. — H faudra faire le siège en
règle, sire, dit Mornay ; nous attendons encore
deux mille hommes à peu près, c'est autant
qu'il, nous faut, pour balancer les chances, du
moins. — Assemblons le copseH, dit M. de Tu-
renne, et commençons les tranchées.
Chicot regardait toutes ces choses, et écoutait
toutes ces paroles d'un air cflaré.
La mine pensive et presque piteuse du roi
: de Navarre le confirmait dans ses soupçons.
324
LES QUARANTE-CINQ.
([uc Henri était un pauvre homme de guerre ,
ot cette conTiction seule le rassurait un peu.
Henri avait laissé parler tout le monde, et,
pendant démission des divers avis, il était resté
muet comme un poisson. >
Tout à r-oup il sortit de sa rêverie, rclcya la
tète, et du ton du commandement :
— Blessieurs, dit-il, voilà ce qu'il fkut faire :
nous avons trois mille hommes , et deux que
vous attendez , dites-vous , Mornay ? — Oui ,
sire. — Cela fera cinq mille en tout; dans un
siège en règle, on nous en tuera mille ouquiuzc
cents en deux mois ; la mort de ceux-là décou-
ragera les autres; nous serons obligés de lever '
le siège et de battre en retraite ; en battant en
retraite nous en perdrons mille autres, ce sera
Id moitié de nos forces.
Sacrifions cinq cents hommes tout de suite,
et prenons Cahors.
— Gomment entendez-vous cela, sire? de-
manda Mornay. — Mon cher ami , nous irons
droit à celle des portes qui se trouvera la plus
proche de nous. Nous trouverons un fossé sur
notre route ; nous le comblerons avec des fas-
cines ; nous laisserons deux cents hommes à
terre , — mais nous atteindrons la porte. —
Après, sire? — Après la porte atteinte, nous la
ferons sauter avec des pétards, et Ton se logera.
Ce n'est pas plus difficile que cela.
Chicot regarda Henri, tout épouvanté.
— Oui, grommela-t-il, poltron et vantard,
voilà bien mon gascon; est-ce toi, dis, qui iras
placer le pétard sous la porte?
A rinstant même , comme s'il eût entendu
Vaparté de Chicot, Henri ajouta :
— Ne perdons pas de temps, messieurs , la
viande refroidirait; allons en avant , et qui
m'aime me suive !
Chicot s'approcha de Mornay, à qui il n'avait
pas eu le temps, tout le long de la route, d'a-
dresser une seule parole.
— Dites donc, monsieur le comte, lui glissa-
t-il à l'oreille , est-ce que vous avez envie de
vou« (aire écbarpcr tous? — Monsieur Chicot;
il nous faut cela pour bien nous mettre en train,
répliqua tranquillement Mornay. — Mais vous
ferez tuer le roi ! — Bah ! Sa Majesté a une
bonne cuirasse! — D'ailleurs, dit Chicot, il ne
sera pas si fou que d'aller aux coups , je pré-
sume?
Mornay haussa les épaules et tourna les ta-
lons à Chicot.
— Allons, dit Chicot, je l'aime encore mieux
quand il dort que quand il veille , quand il
ronfle que quand il parle ; il est plus poli.
La petite armée s'avança jusqu'à deux por-
tées de canon de la ville ; là on déjeûna.
Le repas pris, il fut accordé deux heures aux
officiers et aux soldats pour se reposer.
H était trois heures de l'après-midi , c'est-à-
dire qu'il restait deux heures de jour'à peine,
lorsque le roi fit appeler les officiers sous sa
tente.
Henri était fort pâle, et tandis qu'il gesticu-
lait, ses mains tremblaient si visiblement,
qu'elles laissaient aller leurs doigts comme des
gants pendus pour sécher.
— Messieurs, dit-il, nous sommes venus pour
prendre Cahors; il faut donc prendre Cahors,
puisque nous sommes venus pour cela ; mais il
faut prendre Cahors par force , par force , co-
tender-vous? c'es^è-dire en enfonçant du fer
et du bois avec de la chair.
Ce fut là toute rallocution royale ; mais elle
était suffisante à ce qu'il parait, car les soldats
y répondirent par des murmures enthousiastes,
et les officiers par des bravos frénétiques.
La petite armée partit sous le commande-
ment de Mornay pour prendre ses positions.
Au moment où elle s'ébranla pour se mettre
en marche, le roi vint à Chicot.
-- Pardonne-moi, ami Chicot, lui dit-il; je
t'ai trompé en te parlant chasse , loups et au-
tres balivernes ; mais je le devais décidément,
et c'est ton avis à toi-même, puisque tu me Pas
dit, en toutes lettres ; décidément le roi Henri
ne veut pas me payer la dot de sa sœur Margot,
et Margot cric , Margot pleure pour avoir son
cher Cahors; il faut faire ce que femme veut
pour avoir la paix dans son ménage ; je vais
donc essayer de prendre Cahors, mon cher Chi-
cot.
En ce moment, le bruit du canon de la place,
accompagné d'une mousquetade furieuse , se
fit entendre : c'était M. de Vesins qui répondait
à la sommation de se rendre que lui adressait
Duplessis-Mornay.
— Hein, dit Chicot, que pensez-vous de cette
musique? — Je pense qu'elle me fait un froid
de diable <^Qsla moelle des os, répliqua Henri.
LES QUARANTE^INQ.
325
Allons, mon cheval , mon cheval , s*écria-t-il
d^ane voix saccadée et cassante comme le res-
sort d^une horloge.
Chicot le regardait et Técoutait sans rien
comprendre à Fétrangc phcnoniène qui se dé-
veloppait sous ses yeux.
Henri se mit en selle, mais il s*y reprit à deux
fois.
— Allons, Chicot, dit-il, à cheval aussi, toi,
tu n^es pas homme de guerre non plus, hein ?
— Non, sire. — Eh bien ! viens. Chicot, nous
allons avoir peor ensemble , viens voir le feu ,
mon ami, viens; un bon cheval à M. Chicot!
Chicot haussa les épaules, et monta sans
sourciller un beau cheval d'Espagne qu'on lui
amena d'après Tordre que le roi venait de don-
ner.
Henri mit sa monture au galop ; Chicot le
suivit.
En arrivant sur le front de sa petite armée,
Henri leva la visière de son casque.
En ce moment, le canon de la place tonna»
et ouvrit une file tout entière d'infanterie à dix
pas du roi.
— Vcntrc-saint-gris ! dit-il, as-tu vu, Chicot?
c'est pour tout de bon, il me semble.
Et ses dents claquaient.
— Il va se trouver mal , dit Chicot. — Ah !
murmura Henri, ah ! tu as peur, carcasse mau-
dite, tu grelottes, tu trembles ; attends, attends.
Je vais te faire trembler pour quelque chose.
Et enfonçant ses deux éperons dans le ventre
,du cheval blanc qui le portait, il devança cava-
lerie , infanterie et artillerie , et arriva à cent
pas de la place, rouge du feu des batteries qui
tonnaient du haut du rempart, pareil à un fra-
cas de tempête, et qui se reflétait sur son ar-
mure comme les rayons d'un soleil couchant.
Là, il tint son cheval immobile pendant dix
minutes, la face tournée vers la porte de la ville,
et criant :
— Les fascines , ventre saint-gris , les fas-
cines!
Momay l'avait suivi , visière levée , épée au
poing.
Chicot fit comme Momay ; il s*était laissé cui«
rasscr, mais il ne tira point Tépée.
Derrière ces trois hommes, bondirent, exaltés
par l'exemple, les jeunes gentilshommes hu-
ICuenots criant et hurlant :
— Vive Navarre!
Le vicomte de Turenne marchait à leur tète,
une fascine sur le cou de son cheval.
Chacun vint et jeta sa fascine ; eti un instant
le fossé creusé sous le pont-Ievis fut comblé.
Les artilleurs s'élancèrent; en perdant trente
hommes sur quarante , ils réussirent à placer
leurs pétards sous la porte. ' '
La mitraille et la monsquetcrie sifflaient
comme un ouragan de feu autouf de Henri;
vingt hommes tombèrent en un instant sous
ses yeux.
— En avant! en avant! dit-il; et il poussa
son cheval au milieu des artilleurs.
Et il arriva au bord du fossé au moment où
le premier pétard venait de jouer.
La porte s'était fendue en deux endroits.
Les artilleurs allumèrent le second pétard.
Il se fit une nouvelle gerçure dans le bois;
mais aussitôt par la triple ouverture, vingt ar-
quebuses passèrent, qui vomirent des balles sur
les soldats et les ofTiciers.
Les hommes tombaient autour du roi comme
des épis fauchés.
— Sire, disait Chicot sans songer à lui, sire,
au nom du ciel, retirez-vous.
Mornay ne disait rien , mais il était fier de
son élève, et de temps en temps il essayait de
se mettre devant lui ; mais Henri l'écartait de
la main par une secousse nerveuse.
Tout-à-coup Henri sentit que la sueur perlait
à son front et qu'un brouillard passait sur ses
yeux.
— Ah ! nature maudite ! s'écria-t-il , il ne
sera pas dit que tu m'^auras vaincu.
Puis, sautant à bas de son cheval :
— Une hache! cria-t-il, une hache!
Et d'un bras vigoureux il abattit canons d*ar-
quebuses, lambeaux de chêne et clous de
bronze.
Enfin nnc poutre tomba , un pan de porte ,
un pan de mur, et cent hommes se précipitè-
rent par la brèche en criant :
— Navarre! Navarre! Cahors est à nous.
Vive Navarre !
Chicot n'avait pas quitté le roi ; il était avec
lui sous la voûte de la porte où Henri était entré
un des premiers; mais, à chaque arquebusade,
il le voyait frissonner et baisser la tête.
— Ventre saint-gris! disait Henri furieux, as-
326
LES QUARANTB-CINQ.
tu jamais vu pareille poltronnerie. Chicot?
— Non, Sire, répliqua celui-ci, je n'ai jamais
vu de poltron pareil à vous ; c'est effrayant.
En ce moment, les soldats de M. de Yesins
tentèrent de déloger Henri et son avant-garde,
établis sous la porte et dans les maisons envi-
ronnantes.
Henri les reçut Tépée à la main.
Mais les assiégés furent les plus forts ; ils réus-
sirent à repousser Henri et les siens au-delà du
fossé.
— Ventre saint-gris ! s'écria le roi , je crois
que mon drapeau recule ; en ce cas là , je le
porterai moi-même.
Et d'un effort sublime , arrachant son éten-
dard des mains de celui qui le portait, il le leva
en l'air et le premier rentra dans la place , à
moitié enveloppé dans ses plis flottants.
— Aie donc peur, disait-il, tremble donc
maintenant, poltron !
Les balles sidlaient et s'aplatissaient sur ses
armes avec un bruit strident, et trouaient le
drapeau avec un bruit mat et sourd.
MM. de Turenne, Mornay et mille autres s'en-
gouffrèrent dans cette porte ouverte, s'élançant
à la suite du roi.
Le canon dut se taire à l'extérieur : c'était
face à face, c'était corps à corps, qu'il fallait dé-
sormais lutter.
On entendit au-dessus du bruit des armes,
du fracas des mousquetades , des froissements
du fer, M. de Vesins qui criait :
— Barricadez les rues, faites des fossés, cré-
neler les maisons. — Oh ! dit M. de Turenne
qui était assez proche pour l'entendre, le siège
de la ville est fait, mon pauvre Vesins.
Et en manière d'accompagnement à ces pa-
roles, il lui tira un coup de pistolet qui le bles-
sa au bras.
Tu te trompes, Turenne, tu te trompes, ré-
pondit M. Vesins, il y a vingt sièges dans Ca-
liorî; donc, s'il y en a un'de fait, il en reste
encore dix-neuf à faire. *
M. de Vesins se défendit cinq jours et cinq
nuits de rue en rue, de maison en maison.
Par bonheur pour la fortune naissante de
Henri de Navarre, il avait trop compté sur les
murailles et la garnison de Cahors , de sorte
qu'il avait négligé de faire prévenir M. de Biron.
Pendant cinq jours et cinq nuits, Henri com-
manda comme un capitaine et combattît comme
un soldat; pendant cinq jours et cinq nuits, il
dormit la tète sur une pierre et s'éveilla la ha-
che au poing.
Chaque jour, on conquérait une rue, one
place , un carrefour; chaque nuit la garnison
essayait de reprendre la conquête du jour.
Enfin dans la nuit du quatrième ou cinquième
jour, l'ennemi harassé parut devoir donner
quelque repos à l'armée protestante. Ce fut
Henri qui l'attaqua à son tour; on força un
poste retranché qui coûta sept cents hommes;
presque tous les bons officiers y furent blessés ;
M. de Turenne fut atteint d'une arquebusade
à répaule, Mornay reçut un grès sur la tète et
faillit être assommé.
Le roi seul ne fut point atteint; à la peur
qu'il avait éprouvée d'abord et qu'il avait si
héroïquement vaincue , avait succédé une agi-
tation fébrile, une audace presque insensée;
toutes les attaches de son armure étaient bri-
sées, autant par ses propres efforts que par les
coups des ennemis; il frappait si rudement,
que jamais un coup de lui ne blessait son
homme; il le tuait.
Quand ce dernier poste fut forcé, le roi entra
dans l'enceinte, suivi de l'éternel Chicot, qui,
silencieux et sombre, voyait depuis cinq jours
et avec désespoir, grandir à ses côtés le fan-
tôme effrayant d'une monarchie destinée à
étouffer la monarchie des Valois.
— Eh bien! qu'en penses-tu, Chicot? dit le
roi, en haussant la visière de son casque , et
comme s'il eût pu lire dans Tàme du pauvre
ambassadeur. — sire, murmura Chicot avec
tristesse. Sire, je pense que vous êtes un véri-
table roi. — Et moi, sire, s'écria Mornay, je
dis que vous êtes un imprudent : comment !
gantelets à bas et visière haute quand on tire
sur vous de tous côtés, et, tenez, encore une
balle !
En effet, en ce moment , une balle coupait
en sifllant une des plumes du cimier de Henri,
Au môme instant et comme pour donner
pleine raison à Mornay, le roi fut enveloppé par
une dizaine d'arquebusiers de la troupe parti-
culière du gouverneur.
Ils avaient été embusqués là par M. de Ve«
sins, et tiraient bas et jiiste.
LES QUARANTE-CINQ.
327
Le cheval du roi fut tue, celui de Mornay eut
la jambe cassée.
Le roi tomba, dix épces se levèrent sur lui.
Chicot seul était resté debout, il sauta à bas
•de son cheval, se jeta en avant du roi ,fii fit
-avec sa rapière un moulinet si rapide , qu'il
écarta les plus avancé:^
Puis, relevant Henri embarrassé dans les har-
nais de sa monture, il lui amena son propre
«heval, et lui dit :
Sire, vous témoignerez au roi de France que,
si j'ai tire Tépée contre lui, je n'ai du moins
touché personne.
Henri attira Chicot à lui , et, les larmes aux
yeux, l'embrassa.
— Ventre saint-gris! dit-il, tu seras à moi,
Chicot; tu vivras, tu mourras avec moi, mon
enfant. Va, mon service est bon comme mon
cœur! — Sire, répondit Chicot , je n'ai qu'un
service à suivre en ce monde , c'est celui de
mon prince. Hélas! il va diminuant de lustre ,
mais je serfii fidèle à l'adverse fortune, moi qui
ai dédaigné la prospère. Laissez-moi donc ser-
vir et aimer mon roi tant qu'il vivra, sire; je
serai bientôt seul avec lui , ne lui enviez donc
point son dernier serviteur. — Chicot, répliqua
Henri, je retiens votre promesse, vous entendez!
vous m'êtes cher et sacré , et après Henri de
France vous aurez Henri de Navarre pour ami.
— Oui , sire , répondit simplement Chicot, en
' baisant avec respect la main du roi. — Bîainte-
nanl, vous voyez, mon ami , dit le roi; Cahors
est à nous. M. de Vesins y fera tuer tout son
monde ; — mais moi, plutôt que de reculer j'y
ferais tuer tout le mien.
La menace était inutile, et Henri n'avait pas
ïxrsoin de s'obstiner plus longtemps. Ses trou-
pes, conduites par M. de Turenne, venaient de
faire main-basse sur la garnison; M. de Vesins
ctait pris.
La ville était rendue.
Henri prit Chicot par la main et l'amena dans
une maison toute brûlante et toute trouée de
balles , qui lui servait de quartier-général , et
là, il dicta uue lettre à M. de Mornay, pour que
Chicot, la portât au roi de France.
— Et maintenant, ami Chicot, continua Hen-
ri, embrassez-moi etprcnezgarde de vous souil-
ler. Je vous offrirais bien une part de venaison
si je savais que vous dussiez Paecepter, mais je
vois dans vos yeux que vous refuseriez. Toute-
fois, voici ma bague, prenez-là , je le veux ; et
puis, adieu. Chicot, je ne vous retiens plus; pi-
quez vers la France, vous aurez du succès à la
cour, en racontant ce que vous avez vu.
Chicot accepta la bague et partit.
XV.
Nous allons ramener nos lecteurs à Paris
dans cette rue de Bussy que l'on connaît déjà.
11 était neuf heures du soir et la maison de
Robert Briquet toute seule, toute triste, sans
un reflet, profilait sa silhouette triangulaire sur
un ciel pommelé , évidemment plus disposé à
la pluie qu'au clair de lune.
Cette pauvre maison, dont on sentait que
râmc était sortie, fesait un digne pendant à
cette maison mystérieuse dont nous avons déjà
entretenu nos lecteurs et qui s'élevait en face
d'elle.
A la porte de cette maison se trouvait Henri
du Bouchage, qui selon son habitude, venait
soupirer, prier. 11 voulait frapper, mais son hé-
sitation de tous les jours eut le dessus, il re-
cula.
Au bout de quelques instants , comme hon-
teux de son incertitude, frappons, se dit-il à lui
même, du courage et il fit un pas, mit le pied
sur le seuil de la porte et souleva le heurtoir.
— Vie effroyable, murmura-t-il, vie de vieil-
lard. Oh I quel jour pourrai-je donc dire : belle
morte, riant mort, douce tombe, salut!
Il frappa un deuxième coup.
— C'est cela , continua-t-il en écoutant, voilà
le bruit de la porte intérieure qui crie, le bruit
de l'escalier qui gémit, le bruit du pas qui s'ap-
proche :
Et il frappa une troisième fois.
— Encore ce coup, dit-il, le dernier; c'est
cela : le pas devient plus léger, le serviteur re-
garde au treillis de fer, il voit ma pâle, ma si-
nistre, mon insupportable figure, puis il s'éloi-
gne sÂiS ouvrir jamais!
La cessation de tout bruit sembla justifier la
prédiction du malheureux jeune homme.
— Adieu, maison cruelle ; adieu jusqu'à do-
main , dit-il.
Et, se baissant de manière à ce que son front
fût au niveau du seuil de pierre, il y déposa du
1 fond de l'àme un baiser qui fit tressaillir le dur
328
LES Q15AI\ANTE-CIXQ.
granit, moins dur cependant encore que le
cœur des habitants de cette maison.
Puis, comme il avait fait la veille, et comme
il comptait faire le lendemain, il se retira.
Mais à peine avait-il fait deux pas en arrière,
^u'à sa profonde surprise le verrou grinça dans
sa gâche ; la porte s'ouvrit, et le serviteur s'in-
clina profondement.
Cétait le même dont nous avons tracé le
portrait lors de son entrevue avec Robert Bri-
quet.
— Bonsoir, monsieur, dit-il d'une voix rau-
que , mais dont le son cependant parut à du
Bouchage plus doux que les plus suaves con-
certs des chérubins qu'on entend dans ces son-
ges d'enfance, où l'on rêve encore du ciel.
Tremblant, éperdu, Henri, qui avait déjà fait
dix pas pour s'éloigner, se rapprocha vivement,
et, joignant les mains, il chancela si visible-
ment, que le serviteur le retint pour l'empêcher
de tomber sur le seuil ; ce que cet homme fit ,
au resté, avec Texpression visible d^une respec-
tueuse compassion.
— Voyons, monsieur, dit-il, me voilà; ex-
pliquez-moi, je vous prie, ce que vous désirez.
— J'ai tant aimé, répondit le jeune homme, que
je ne sais plus si j'aime encore. Mon cœur a
tant battu, que je ne puis dire s'il bat toujours.
— Vous plairait-il , monsieur , dit le serviteur
avec respect, de vous asseoir là près de moi et
de causer ? — Oh ! oui.
Le serviteur lui fit un signe de la main.
Henri obéit à ce signe , comme il eût obéi à
un geste du roi de France ou de l'empereur
romain.
— Parlez, monsieur, dit le serviteur, quand
ils furent assis Tun près de l'autre , et dites-
moi votre désir. — Mon ami, répondit Du Bou-
chage, ce n^st pas d'aujourd'hui que nous
nous parlons et que nous nous touchons ainsi.
Mainte fois, vous ie savez, je vous ai atton^u et
surpris au détour d'une rue; alors je vous ai
offert assez d'cr pour vous enrichir, quand vous
eussiez été le plus avide des hommes ; d'autres
fois, j'ai essayé de vous intimider, jamais vous
ne m'avez écouté, toujours vous m'avez vu souf-
frir, et cela, sans compatir, visiblement au
moins, à mes souffrances. Aujourd'hui, vous
me dites de vous parler, vous m'invitez à vous
exprimer mon désir: qu'est-il donc arrivé,
mon Dieu ! et quel nouveau malheur me cache
cette condescendance de votre part?
Le serviteur poussa un soupir. U y a^ait évi-
demment un cœur, et un cœur pitoyable, sous
cette rude enveloppe.
Ce soupir fut entendu de Henri etTencou-
ragea.
— Vous savez , continua-t-il • que j'aime et
comment j'aime; vous m'avez vu poursuivre
une femme et la découvrir malgré ses efForts
pour se cacher et pour me fuir; jamais, dans
mes plus grandes douleurs , une parole amère
ne m'est échappée, jamais je n'ai donné suite
à ces pensées de violences qui naissent du dé-
sespoir et des conseils que nous souIBc avec
l'ardeur du sang la fougueuse jeunesse. — Cest
vrai, monsieur, dit le serviteur, et en ceci pleine
justice vous est rendue par ma maîtresse et
par moi. — Ainsi convenez-en, continua Henri
en pressant entre ses mains les mains du vigi-
lant gardien , ainsi ne pouvais-je pais un soir,
quand vous me refusiez l'entrée de cette mai-
son , ne pouvais-je pas enfoncer la porte, aiasi
que le fait tous les jours le moindre écolier ivre
ou amoureux? Alors, ne fût-ce que pour un
moment, j'aurais vu cette femme inexorable, je
lui eusse parlé. — C'est vrai encore. — Enfin,
continua le jeune comte, avec une douceur et
une tristesse inexprimables, je suis quelque
chose en ce monde , mon nom est grand , nia
fortune est grande, mon crédit est grand, le
roi lui-môme, le roi me protège ; tout à Thenre
encore le roi me conseillait de lui confier mes
douleurs, me disait de recourir à lui, m'offrait
sa protection. — Ah ! fit le serviteur avec une
inquiétude visible.— Je n'ai point voulu, se hâta
de dire lejeune homme; non, j'ai tout refusé,
tout refusé pour venir prier à mains jointes de
s'ouvrir, cette porte qui, je le sais bien, ne s'ou-
vre jamais.— Monsieur le comte ,vous êtes en effet
un cœur loyal et digne d'être aimé.— Eh bien!
interrompit Henri avec un douloureux serrement
de cœur, cet homme au cœur loyal, et, de votre
avis môme , digne d'être aimé , à quoi le con-
damnez-vous? Chaque matin mon page apporte
une lettre , on ne la reçoit même pas ; chaque
soir je viens heurter à cette porte moi-même,
et chaque soir on m'éconduit ; enfin on me
laisse souffrir, me désoler, mourir dans cette
LES QUARANTE-CINQ.
32»
rae , sans avoir pour moi la compassion qu'on
aurait pour un pauvre chien qui hurle. Ah!
non ami , je vous le dis , cette femme n'a pas
le cœur d*une femme ; on n*aime pas un mal-
heureux, soit ; ah ! mon Dieu ! on ne peut pas
plus commander à son cœur d'aimer que de lui
dire de n'aimer plus, mais on a pitié d'un mal-
heureux qui souffre , et on lui dit un mot de
consolation ; mais on plaint un malheureux qui
tombe, et on lui tend la main pour le relever ;
mais non , non » cette femme se complaît avec
mon supplice ; non , cette femme n'a pas de
cœur; non, car si elle eût eu un cœur, elle
m'eût tué avec un refus de sa bouche , ou fait
tuer avec quelque coup de couteau, avec quel-
que coup de poignard ; mort, au moins, je ne
souffrirais plus. — Monsieur le comte, répondit
le serviteur après avoir scrupuleusement écouté
tout ce que venait de dire le jeune homme , la
dame que vous accusez est loin, croyez-le bien,
d'avoir le cœur aussi insensible, et surtout aussi
cruel que vous le dites ; elle souffre plus que
voas, car elle vous a vu quelquefois, car elle a
compris ce que vous souffrez « et elle ressent
pour vous une vive sympathie. — Oh I de la
compassion, de la compassion ! s'écria le jeune
homme , en essuyant la sueur froide qui cou-
lait de ses tempes; oh ! vienne le jour où son
oœur que vous vantez, connaîtra l'amour, l'a-
mour tel que je le sens , et si , en échange de
cet amour, on lui offre alors de la compassion,
je serai bien vengé. — Monsieur le comte, mon-
sieur le comte, ce n'est pas une raison de n'a-
voir point aimé, que de ne pas répondre à l'a-
mour ; cette femme a peut-être connu la passion
plus forte que vous ne la connaîtrez jamais ;
cette femme a peut-être aimé comme jamais
vous n'aimerez.
Henri leva les mams au ciel.
— Quand on a aimé ainsi, on aime toujours!
s*ccria-t-il. — Vous ai-je donc dit qu'elle n'ai-
mait plus, monsieur le comte ? demanda le[ser-
Tîtcur.
Henri poussa un cri douloureux et s'affaissa
comme s'il eût été frappé de mort.
— Elle aime ! s'écria-t-il, elle aime ! ah! mon
Dieu ! mon Dieu ! — Oui , elle aime ; mais ne
soyez point jaloux de l'homme qu'elle aime ,
monsieur le comte; cet homme n'est plus de
ce mondp; ma maîtresse est veuve, ajouta le
serviteur compatissant, espérant calmer par ccs^
mots la douleur du jeune homme.
Et, en effet, comme par enchantement, ces
mots lui rendirent le soufflç , la vie et l'espoir.
— Voyons , au nom du ciel , dil-il , ne m'a-
bandonnez pas ; elle est veuve, dites-vous, alors
elle verra se tarir la source de ses larmes; elle
est veuve, ah ! mon ami, elle n'aime personne
alors, puisqu'elle aime un cadavre, une ombre^
un nom; la mort, c'est moins que Tabsence;
me dire qu'elle aime un mort, c'est me dire
qu'elle m'aimera.... Eh! mon Dieu, toutes Ic^
grandes douleurs se sont calmées avec le
temps : quand la veuve de Mausole , qui avait
juré à la tombe de son époux une douleui éter-
nelle, quand la veuve de Mausole eut épuise
ses larmes, elle fut guérie ; les regrets sont une
maladie : quiconque n'est pas emporté dans la
crise, sort de cette crise, plus vigoureux et plus
vivace qu'auparavant.
Le serviteur secoua la tète.
— Cette dame, monsieur le comte, répondit-
il, comme la veuve du roi Mausole, a juré au
mort une éternelle fidélité; mais je la connais,
et elle tiendra mieux sa parole que ne l'a fait
cette femme oublieuse dont vous me parlez. —
J'attendrai, j'attendrai dix ans, s'il le faut! s'é-
cria Henri ; Dieu n'a pas permis qu'elle mourût
de chagrin ou* qu'elle abrégeât violemment ses
jours , vous voyez bien; puisquMle n'est pas
morte , c'est qu'elle peut vivre , et que , puis-
qu'elle vit, je puis espérer. — Oh! jeune
homme ! jeune homme ! dit le serviteur avec
un accent lugubre , ne comptez pas ainsi avec
les sombres pensées de§ vivants, avec les exi-
gences des morts ; elle a vécu ! dites-vous ; oui»
elle a vécu ! non pas un jour, non pas un mois,
non pas une année : elle a vécu sept ans ! —
Joyeuse tressaillit. — Mais, savez-^ous pour-
quoi, dans quel but, pour accomplir quelle ré-
solution elle a vécu? Elle se consolera, espérez-
vous? Jamais, monsieur le comte, jamais!
C'est moi qui vous le dis, c'est moi qui vous lo
jure, moi, qui n'étais que l'humble serviteur
du mort, moi, qui, tant qu'il a vécu, étais une
âme pieuse, ardente et pleine d'espérance , cl
qui, depuis qu'il est mort, suis devenu un cœur
endurci; eh bien, moi, moi, qui ne suis que son
serviteur, je vous le répète, jamais je ne me con-
solerai.—Cet homme tant regretté, interrompit
330
LES QUARANTE-CINQ.
Henri , ce mort bien heureux , ce mari... —Ce *
D*étair pas le mari,' c'était Tamant, monsieur le i
comte, et une femme comme celle que malheu-
reusement vous aimez , n'a qu'un amant dans
toute 8a vie. — Mon ami ! mon ami I s'écria le
jeune homme efTrayé de la majesté sauvage de
cet homme à l'esprit élevé , et qui cependant
était prrdu sous des habits vulgaires, mon ami,
je vous en conjure, intercédez pour moi ! — Moi!
s'écria-t-il , moi ! Écoutez, monsieur le comte,
si je vous eusse cru capable d*user de violence
envers ma £:;altresse, je vous eusse tué, tué de
cotte main.
Et il tira de dessous son manteau un bras
nerveux ti viril, qui semblait celui d'un jeune
homme do vingt-cinq ans à peine , tandis que
ses cheveux blanchis et sa taille courbée lui
donnaient i'apparcncc d'un homme de soixante
ans.
— Si, au contraire, continua-t-il, j'eusse pu
croire que ma maîtresse vous aimât, c'est elle
qui serait morte. — Maintenant, monsieur le
comte , j'ai dit ce que j'avais à dire , ne cher-
<:hez point à m'en faire avouer davantage, car,
sur mon honneur, et quoique je ne sois pas
gentilhomme , croyez-moi , mon honneur vaut
quelque chose, car, sur mon honneur, j'ai dit
tout ce que je pouvais avouer. . *
Henri se leva, la mort dans Tàme.
— Je vous remercie, dit-il , d'avoir eu cette
compassion pour mes malheurs; maintenant je
suis décidé. — Ain$i vous serez plus calme à
l'avenir, monsieui'le comte, ainsi vous vous
éloignerez de nous , voils nous laisserez à une
destinée pire que la vôtre, croyez-moi. — Oui,
je m'éloignerai de vous, en effet, soyez tran-
quille , dit le jeum: homme , et pour toujours.
— Vous voulez mourir , je vous comprends. —
Pourquoi vous le cacherais-je ? je ne puis vivre
sans elle, il faut bien que je meure, du moment
où je ne la i>ossède pas. — Monsieur le comte,
nous avons bien souvent parlé de la mort avec
ma maîtresse ; croyc7-moi, c'est une mauvaise
mort que celle qu'on s^ donne de sa propre
main. — Auisi, n'est-ce point celle-là que je
choisirai; il y a pour un jeune homme de mon
nom, de mon âge et de ma fortune , une mort
qui de tout temps d été une belle mort, c'est
celle que Ton reçoit en défendant son roi et son
pays. — Si vous souffrez au-delà de votre force,
si vous ne devez rien à ceux qui vous survi-
vront, si la mort du champ de bataille vous est
offerte y mourez, monsieur le comte, mourez,
il y a longtemps que je serais mort, moi, si je
n'étais condamné à vivre. — Adieu et merci,
répondit Joyeuse , en tendant la main au servi-
teur inconnu. Au revoir dans un autre monde!
Et il s*éloigna rapidement, jetant aux pieds
du serviteur, touché de cette douleur profonde,
une pesante bourse d'or.
Blinuit sonnait à l'église Saint-Germain-dcs-
Prés.
Henri avait à peine quitté la rue de
Bussy qu'un mouvement inaccoutumé avait lieu
dans cette maison mystérieuse , que nos lec-
teurs n'ont jamais vue qu'extérieurement dans
les pages de ce récit.
Le serviteur , au front chauve , allait et ve-
nait d'une chambre à l'autre , portant çà et là
des objets empaquetés qu'il enfermait dans une
caisse de voyage.
Ces premiers préparatifs terminés, il chargea
un pistolet et fit jouer dans sa gaine de ve-
lours un large poignard ; puis il le suspendit ,
à l'aide (l'un anneau, à la chaîne qui lui ser-
vait de ceinture , à laquelle il attacha , en ou-
tre y son pistolet , un trousseau de clefs et un
livre de prières relié en chagrin noir.
Tandis qu'il s'occupait ainsi , un pas léger
comme celuid'uneombre , eflleurait le plancher
du premier étage et glissait le long de l'esca-
lier.
Tout à coup une femme pâle et pareille à un
fantôme, sous les plis de son voile blanc, ap-
parut au seuil de la porte , et une voix douée
et triste comme un chant d'oiseau au fond d'un
bois , se fit entendre,
— Romy , dit cette voix, êtes-vous prêt?
— Oui , madame, et je n'attends plus, à
cette heure , que votre cassette pour la joindre
à ia mienne.
— Croyez-vous donc que ces boites seront
facilement chargées sur nos chevaux?
— J'en réponds, madame; d'ailleurs, si
cela vous inquiète le moins du monde , nous
LES QUARANTE-CINQ.
331
f ouYons nous dispenser d'emporter la mienne :
o'ai-je point là-bas tout ce qu'il me faut?
— Non , Remy, non , sous aucun prétexte ,
je ne veux que tous manquiez du nécessaire
en route ; et puis, une fois là-bas , le pauvre
vieillaid étant malade , tous les domestiques
seront occupés autour de lui. 0 Remy ! j'ai
hâte de rejoindre mon père ; j'ai de tristes pres-
sentiments , et il me semble que depuis un
siècle je ne l'ai pas vu.
— Cependant, madame, dit Remy, vou^
l'avez quitté il y a trois mois , et il n'y a pas
entre ce voyage et le dernier , plus d'intervalle
qu'entre les autres.
— Remy , vous qui êtes si bon médecin , ne
ra'avez-vous pas avoué vous-même , en le quit-
tant la dernière fois , que mon père n'avait plus
longtemps à vivre ?
— Oui , sans doute , mais c'était une crainte
exprimée et non une prédiction faite ; Dieu
prend parfois en oubli les vieillards? et ils vi-
vent—c'est étrange à dire , — par l'babituile de
vivre ; il y a môme plus : parfois encore le
vieillard est comme l'enfant , malade aujour-
dliui, dispos demain.
— Hélas ! Remy, et, comme l'enfunt aussi,
le vieillard dispos aujourd'hui, demain est
mort.
Remy ne repondit pas, car aucune réponse
rassurante ne pouvait réellement sortir de sa
bouche , et un silence lugubre succéda pen-
dant quelques minutes au dialogue que nous
Tenons de rapporter.
Chacun des deux interlocuteurs resta dans
sa position morne et pensive.
— Pour quelle heure avcz-vous demandé les
chevaux 9 Remy? reprit enfin la dame mysté-
rieuse.
— Pour deux heures après minuit.
— Une heure vient de sonner. — Oui , ma-
dame.— Personne ne guette au dehors, Remy?
— Personne.
— Pas même ce malheureux jtune homme?
— Pas même lui !
Remy soupira.
— Vous me dites cela d'une fa{on étrange ,
Remy?
— C'est que celui-là aussi a pris une réso-
lution.
— Laquelle ? demanda la dame en tressail-
lant.
— Celle de ne plus nous voir, ou du moins
de ne plus essayer à nous voir.
— Et où va-t-il?— Où nous allons tous : au
repos.— Dieu le lui donne éternel , répondit la
dame d'une voix grave et froide comme un glas
de mort , et cependant...
Elle s'arrêta.
— Copendunt? reprit Remy.
— N'avait-il rien à faire en ce monde..
— Il avait à aimer si on l'eût aimé.
— Un homme de son nom , de son rang et de
son âge , devrait compter sur l'avenir..
^ Y comptez-vous, vous, madame, quiètes
d'un âge , d'un rang et d'un nom qui n'ont
rien à envier au sien?
Les yeux de la dame lancèrent une sjnistre
lueur.
— Oui , Remy , dit-elle , j'y compte , puisque
je vis ; mais attendez donc...
Elle' prêta l'oreille.
— N'est-ce pas le trot d'un cheval que j'en-
tends?—Oui , ce me semble. — Serait-ce déjà
notre conducteur?
— C'est possible : mais, en ce cas, il aurait
devancé le rendez-vous de près d'une heure,
— On s'arrête à la porte , Remy.— En cfTet.
Remy descendit précipitamment , et arriva au
bas de l'escalier au moment où trois coups, ra-
pidement heurtés , se faisaient entendre.
— Qui va là ? demanda Remy.
— Moi , répondit une voix cassée et trem-
blante, moi, Grandchamp, le valet de chambre
du baron.
— Ah! mon Dieu! vous Grandchamp, vous
à Paris! Attendez que je vous ouvre ; mais
parlez bas.
Et il ouvrit la porte.
— D'où venez-vous donc? demanda Remy à
voix basse. — De Méridor.
— De Méridor?
— Oui , cher Monsieur Remy. Hélas !
— Entrez , entrez vite , mon Dieu !
— Eh bien , Remy, dit du haut de l'escalier
la voix de la dame , sont-ce nos chevaux ?
— Non, non, madame, ce ne sont pas eux.
Puis, revenant au vieillard :
— Qu'y-a-il, mon bon Grandchamp? — Vous
ne devinez pas? répondit le serviteur. — Hélas !
332
LES QUARANTE-CINQ.
si, je devine ; mais au nom du ciel ne lui an-
noncez pas cette nouvelle tout d'un coup. Oh 1
que va-t-elle dire, la pauvre dame ! — Remy,
Remy, dit la voix, vous causez avec quelqu'un,
ce me semble? — Oui, madame, oui. — Avec
quelqu'un dont je reconnais la voix. — En
effet, madame... Comment la ménager. Grand-
champ ? la voilà.
La dame, qui était descendue du premier au
rez-de-chaussée, comme elle était descendue
déjà du second au premier, apparut à l'extré-
mité du corridor.
— Qui est là? demanda-t-ell&; on dirait que
c'est Grandchamp. — Oui, madame, c'est moi
répondit humblement et tristement le vieillard
en découvrant sa tète blanchie. — Grandchamp,
toi, oh! mon Dieu! mes pressentiments ne
m'avaient point trompée, mon père est mort.
— Eu effet, madame, répondit Grandchamp
oubliant toutes les recommandations de Remy,
en effet, Méridor n'a plus de maître.
Paie, glacée, mais immobile et ferme, la dame
supporta le coup sans fléchir.
Remy, la voyant si résignée et .si sombre,
alla à clic et lui prit doucement la main.
— Comment est-il mort? demanda la dame,
dites, mon ami. — Madame, monsieur le baron,
qui ne quittait plus son fauteuil, a été frappé
il y a huit jours, d'une troisième attaque d'a-
poplexie. Il a pu une dernière fois balbutier
votre nom, puis, il a cessé de parler et dans
la nuit il est mort.
Diane fit au vieux serviteur un geste de re-
racrciment ; puis, sans ajouter un mot elle re-
monta dans sa chambre.
— Enûn la voilà libre, murmura Remy, plus
sombre cl plus pâle qu'elle. Venez, Grandchamp,
venez.
La chambre de la dame était située au pre-
mier étage, derrière un cabinet qui avait vue
sur la rue, tandis que cette chambre elle-même
ne tirait son jour que d'une petite fenêtre per-
cée sur une cour.
L'ameublement de cette pièce était sombre,
mais riche ; les tentures^ en tapisseries d'Arras,
les plus belles de l'époque, représentaient les
. divers sujets de la Passion.
Un prie-Dieu en chêne sculpté, une stalle de
la môme matière et du même travail, un lit à
colonnes torses, avec des tapisseries pareilles à
celles des murs; enfin, un tapis de Bruges :
voilà tout ce qui ornait la chambre.
Pas une fleur, pas un joyau, pas une dorure;
le bois et le fer bruni remplaçaient partout l'ar-
gent et l'or , un cadre de bois noir enfermait
un portrait d'homme placé dans un pan coupé
de la chambre et sur lequel donnait le jour de
la fenêtre, évidemment percée pour l'éclairer.
Ce fut devant ce portrait que la dame alla
s'agenouiller, avec un cœur gonflé, mais des
yeux arides.
"^ Elle attacha sur cette figure inanimée un
long et indicible regard d'amour, comme si
cette noble image allait s'animer pour lui ré-
pondre.
Noble image, en effet, et l'épithète semblait
faite pour elle.
Le peintre avait représenté un jeune homme
de vingt-huit à trente ans, couché à moitié nu
sur un Ut do repos ; de son sein entrouvert
tombaient encore quelques gouttes de sang ;
une de ses mains, la main droite, pendait mu-
tilée, et cependant elle tenait encore un tron-
çon d'épée.
Ses yeux se fermaient comme ceux d'un hom-
me qui va mourir ; la pâleur et la souffrance
donnaient à cette physionomie un caractère di-
vin que le visage de l'homme ne commence à
prendre qu'au moment où il quitte la vie pour
l'éternité.
Pour toute légende, pour toute devise, on
lisait sous ce portrait, en lettres rouges comme
du sang :
Aut César aut ntkiL
La dame étendit le bras vers cette image, et
lui adressant la parole comme elle eût fait à
un dieu :
« Je t'avais supplié d'attendre, quoique ton
âme irritée dût être altérée de vengeance, dit-
elle ; et comme les morts voient tout, ô mon
amour, tu as vu que je n'ai supporté la vie que
pour ne pas devenir parricide ; toi mort, j'eusse
dû mourir ; mais, en mourant, je tuais mon
père.
A Et puis, tu le sais encore, sur ton cadavre
sanglant j'avais fait un vœu, j'avais juré de
payer la mort par la mort, le sang par le sang ;
mais alors je chargeais d'un crime la tête du
vieillard qui m'appelait son innocente enfant.
« Tu as attendu, merci, bien-aimé, tu as
LES QUARANTE-CINQ.
333
attendu, et maintenant je suis libre; le der-
nier lien qui m*enchalnait à la terre vient d'être
brisé par le Seigneur, au Seigneur grâces soient
rendueo. Je suis tout à toi : plus de voiles, plus
<i*embûvhes, je puis agir au grand jour, car,
maintenant, je ne laisserai plus personne après
moi sur la terre, j'ai le droit de la quitter. »
Elle se releva sur an genou et baisa la main
<|ui sembbit pendre hors du cadre.
« Tu me pardonnes, ami, dit-elle, d'avoir
les yeux arides; c'est en pleurant sur ta tombe
que mes yeux se sont dépêchés, ces yeux que
tu aimais tant.
« Dans peu de mois j'irai te rejoindre, et tu
nie répondras enfin, chère ombre à qui j'ai
tant parlé sans jamais obtenir de réponse. »
A CCS mots, Diane se releva respectueuse-
fnent, comme si elle eût fini de converser avec
Dieu ; elle alla s'asseoir sur sa stalle de chêne.
— Pauvre père! murmura-t-elle d'un ton
froid et avec une expression qui semblait n'ap-
f)artcnir à aucune créature humaine.
Puis elle s'abîma dans une rêverie sombre
<]ai lui fit oublier, en apparance, le malheur
présent et les malheurs passés.
Tout à coup elle se dressa, la main appuyée
an bras du fauteuil.
•— C'est cela, dit-elle, et ainsi tout sera mieux,
Remv !
Le fidèle serviteur écoutait sans doute à la
porte, car il apparut aussitôt.
— Me voici, madame, répondit-il. — Mon
digne ami, mon frère, dit Diane, vous la seule
créature qui me connaisse en ce monde, dites-
moi adieu. — Pourquoi cela, madame? —
Parce que l'heure est venue <le nous séparer,
Remy. — Nous séparer I s'écria le jeune hom-
me, avec un accent qui fit tressaillir sa com-
pagne. Que dites-vous, madame? — Oui, Remy.
€e projet de venge^ce me paraissait noble et
pur tant qu'il y avait un obstacle entre lui et
moi, tant que je ne l'apercevais qu^à l'horizon ;
ainsi sont les choses de ce monde : grandes et
belles de loin. Maintenant que je touche à l'exé-
cution, maintenant que l'obstacle a disparu, je
ne recule pas, Remy, mais je ne veux pas en-
traîner à ma suHe, dans le chemin du crime,
une âme généreuse et sans tache : ainsi, vous
me quitterez, mon ami. Toute cette vie passée
dans les larmes me comptera comme une expia-
tion devant Dieu et devam vous, et elle vous
comptera aussi à vous, je l'espère ; et vous,
qui n'avez jamais fait et qui ne ferez jamais de
mai, vous serez deux fois sûr du ciel.
Remy avait écouté les paroles de la dame de
Monsoreau d'un air sombre et presque hau-
tain.
— Madame, répondit-il, croyez-vous donc
parler à un vieillard trembleur et usé par l'abus
de la vie? Madame, j'ai vingt-six ans, c'est-à-
dire, toute la sève de la jeunesse qui paraît ta-
rie en moi. Cadavre arraché de la tombe, si je
vis encore, c'est pour Taccomplisscment do
quelque action terrible, c'est pour jouer un rôle
actif dans l'œuvre de la Providence. Ne séparez
doncjamais ma pensée de la vôtre, madame,
puisque ces deux pensées sinistres ont si long-
temps habité sous le même toit : où vous irez,
j'irai ; ce que vous ferez, je vous aiderai ; sinon,
madame, et si, malgré mes prières, vous per-
sistez dans cette résolution, continua le jeune
homme, comme si elle n'avait point parlé, je
sais ce que j'ai à faire, moi, et toutes nos étu-
des devenues inutiles aboutiront pour moi à
deux coups de poignard : l'un, que je donne-
rai dans lé cœur de celui que vous connaissez,
l'autre dans le mien. — Remy, Remy ! s'écria
Diane en faisant un pas vers le jeune homme
et en étendant impérativement sa main au-des-
sus de sa tête, Remy ! ne dites pas cela. La vie
de celui que vous menacez ne vous appartient
pas : elle est à moi , je l'ai payée assez cher
pour la lui prendre moi-même quand le mo*
ment où il doit la perdre, sera venu. Vous sa-
vez ce qui est arrivé , Remy, et ce n'est point
un rêve, je vous le jure, le jour où j'allai m'a-
genouiller devant le corps déjà froid de celui-
ci:..
Et elle montra le portrait.
— Ce jour, dis-jc, j'approchai mes lèvres des
lèvres de cette blessure que vous voyez ouverte,
et ces lèvres tremblèrent et me dirent : a Ven-
ge-moi , Diane , venge-moi ! n — Madame !
— Remy, je te le répète, ce n'était pas un bour-
donnement de mon délire : la blessure a parle,
elle a parlé , te dis-je , et je l'entends encore
murmurer : « Venge-moi, Diane, veng(smoi. »
Le serviteur baissa la tête.
— C'est donc à moi et non pas à vous, la
vengeance, continua Diane; d'ailleurs, pour qui
334
LES QUARANTE-CINQ.
cl par (jui est-il mort? Pour moi etpar moi. —
Je dois vous obéir , madame , répondit Rcmy,
car j^ctais aussi mort que lui. — Qui m*a
fait enlnvcr. du milieu des cadavres dont
cette chambre était jonchée? vous. Qui m'a
guéri de mes blessures ? vous. Qui ro^a
caché ? vous, vous, c'cst-dire la moitié de Tàme
de celui pour lequel j'étais mort si Joyeuse-
ment ; ordonnez donc , j'obéirai , pourvu que
vous n'ordonniez pas que je vous quitte.— Soit,
Remy, suivez donc ma fortune ; vous avez rai-
son, rien ne doit plus nous séparer.
Remy montra le portrait.
— Maintenant, madame, dit-il avec énergie,
il a été tué par trahison ; c^est par trahison qu'il
doit être vengé. Ah ! vous ne savez pas une
chose, vous avez raison, la main de Dieu est
avec nous; vous ne savez pas que , cette nuit,
j'ai trouvé le secret de VAqua Tofana^ ce poison
des Médicis, ce poison de René le Florentin.—
Oh ! dis-tu vrai ? — Venez voir, madame, ve-
nez voir. — Mais Grandchamp qui attend, que
dira-t-il de ne plus nous voir revenir, de ne
plus nous entendre ? car c'est en bas, n'est-ce
pas? que tu veux me conduire? — Le pauvre
vieillard a fait à cheval soixante lieues , ma-
dame ; il est brisé de fatigue et vient de s'en-
dormir sur mon lit. Venez.
Diane suivit Remy.
Remy emmena la dame inconnue dans la
chambre voisine, et poussant un ressort caché
sous une lame du parquet, il fit jouer une trappe
qui glissait dans la largeur de la chambre jus-
qu'au mur.
Cette trappe, en s'ouvrant, laissait apercevoir
un escalier sombre, roide et étroit, Remy s'y
engagea le premier et tendit son poing à Diane
qui s'y appuya et descendit après lui.
Vingt marches de cet escalier, ou, pour
mieux dire, de cette échelle, conduisaient dans
un caveau circulaire noir et humide, qui pour
tout meuble, renfermait un fourneau avec son
Atre immense, une table carrée, deux chaises de
jonc, quantité do fioles et de boites de fer.
Et pour tous habitants, une chèvre sans bê-
lements et des oiseaux sans voix, qui sem-
blaient dans ce Heu obscur et souterrain les
spectres des animaux dont ils avaient la ressem-
blance, et non plus ces animaux eux-mêmes.
Dans te fourneau, un reste de feu s'en allait
mourant, tandis qu'une fumée épaisse et noire
fuyait silencieuse, par un conduit engagé dacs
la muraille.
Un alambic posé sur l'àtre laissait filtrer len-
tement , et goutte à goutte , une liqueur jaune
comme l'or.
Ces gouttes tombaient dans une fiole de verre
blanc, épais de deux doigts, mais en même
temps de la plus parfaite transparence , et qui
était fermée par le tube de l'alambic qui com-
muniquait avec elle.
Diane descendit et s'arrêta au milieu de tous
ces objets à l'existence, aux formes étranges,
sans étonnement et sans terreur; on eut dit.
que les impressions ordinaires de la vie ne pou-
vaient plus avoir aucune mfluencc sur cette
femme, qui vivait déjà hors de la vie.
Remy lui fit signe de s'arrêter au pied de
l'escalier ; elle s'arrêta où lui disait Remv.
Le jeune homme alla allumer une lampe qui
jeta un jour livide sur tous les objets que nous
venons de détailler et qui, jusque-là, dormaient
ou s'agitaient dans l'ombre.
Puis il s'approcha d'un puits creusé dans le
caveau touchant aux parois d'une des murail-
les, et qui n'avait ni parapet, ni margelle, at-
tacha un seau à une longue corde et laissa glis-
ser la corde sans poulie dans l'eau, qui somcil-
lait sinistremcnt au fond de cet entonnoir, ot
qui fit entendre un sourd clapotement ; enfin il
ramena le seau plein d'une eau glacée et pure
comme le cristal.
— Approchez, madame, dit Remy.
Diane approcha.
Dans cette énorme quantité d'eau , il laissa
tomber une seule goutte du liquide contenu
dans la fiole de verre , et la masse entière de
l'eau se teignit à l'instant même d'une couleur
jaune; puis, cette couleur s'évapora , et l'eau,
au bout de dix minutes, était devenue transpa-
rente comme auparavant.
La fixité des yeux de Diane donnait seule uno
idée de l'attention profonde qu'elle apportait à
cette opération.
Remy la regarda.
— £h bien l demanda celle-ci. — Eh bien !
trempez maintenant, dit Remy, dans cette eau
qui n'a ni saveur ni couleur, trempez une fleur,
un gant, un mouchoir; pétrissez avec cette
eau des savons de senteur, versez-en dans Tai-
LES QUARANTE^INQ.
33S
guicre où Ton puisera pour se laver les dents,
.es mains el le visage , et vous verrez, comme
on le vit naguère à la cour du roi Charles IX,
la fleur étouffer par son parfum, le gant empoi-
sonner par son contact , le savon tuer par son
introduction dans les porcs. Versez une seule
goutte de cette huile pure stir la mèche d'une
bougie ou d'une lampe , le coton s'en .impré-
gnera jusqu'à un pouce à peu'près, et pendant
une heure , la bougie ou la lampe exhalera la
mort, pour brûler eusuitc aussi innocemment
qu'une autre lampe ou une autre bougie. —
Vous êtes sûr de ce que vous dites là Rcmy?
demanda Diane. — Toutes ces expériences, je
les ai faites, madame ; voyez ces oiseaux qui
ne peuvent plus dormir et qui ne veulent plus
manger, ils ont bu de l'eau pareille à cette eau.
Voyez cette chèvre qui a brouté de l'herbe ar-
rosée de cette même eau, elle mue, et ses yeux
Tacillent;nous aurons beau la rendre maintenant
à la liberté, à la lumière, à la nature, sa vie est
condamnée, à m'oins que cette nature à laquelle
nous la rendrons, ne révèle à son instinct quel-
ques-uns de ces contre-poisons que les ani-
maux devinent , et que les hommes ignorent.
— Peut-on voir cette fiole , Remy ? demanda
Diane. — Oui, madame, car tout le liquide est
précipité, à cette heure; roiRs attendez.
Remy la sépara de l'alambic avec des pré-
cautions infinies; puis , aussitôt, il la boucha
(f un tampon de molle cire qu'il aplatit à la sur-
face de son orifice , et , enveloppant cet orifice
d'an morceau de laine, il présenta le flacon à sa
compagne.
Diane le prit sans émotion aucune, le soule-
va à la hauteur de la lampe, et, après avoir
regardé quelque temps la liqueur épaisse qu'il
contenait :
— 11 suffit, dit -elle, nous choisirons,
lorsqu*il sera 'temps , du bouquet , des
qants, de la lampe, du savon ou de l'aiguiè-
re. La liqueur tient-elle dans le métal? — Elle
le ronge. — Mais alors ce flacon se brisera
peut-être t — Je ne crois pas; voyez l'épais-
seur du cristal;, d'ailleurs nous pourrons l'en-
fermer ou plutôt remboîter dans une enveloppe
d'or. — Alors, Rcmy, reprit la dame, vous êtes
content, n'est-ce pas?
Et quelque chose comme un pâle sourire,
''fflcura les lèvres de la dame, et leur donna
ce reflet de vie, qu'un rayon de la lune donne
aux objets engourdis.
— Plus que je ne le fus jamais, madame, ré-
pondit cclfii-ci ; punir les méchants, c'est jouir
de la plus sainte prérogative de Dieu.
— Écoutez, Remy, écoutez !
Et la dame prêta l'oreille.
— Vous avez entendu quelque bruit? — Le
piétinement des chevaux dans la rue , ce me
semble; Rcmy, nos chevaux sont arrivés. —
C'est probable, madame , car il est à peu près
l'heure à laquelle ils devaient venir; mais,
maintenant, je tais les renvoyer. — Pourquoi
cela? — Ne sont-ils plus inutiles? — Au lieu
d'aller à Méridor, Remy, nous allons en Flan-
dre ; gardez les chevaux. — Ah ! je comprends.
Et les yeux du serviteur, à leur tour, laissè-
rent échapper un éclair de joie qui ne pouvait
se comparer qu'au sourire de Diane.
— Mais Grandchamp, ajouta-t-il, qu'allons-
nous en faire? — Grandchamp a besoin de se
reposer, je vous l'ai dit. 11 demeurera à Paris
et vendra cette maison, dont nous n'avons plus
besoin.
En ce moment on heurta à la porte de la rue.
— Cç sont vos gens, madame, vous ne vous
trompiez pas. Vite, remontez et répondez, tan-
dis que je vais fermer la trappe.
La dame obéit.
Une même pensée vivait tellement dans ces
deux corps, qu'il eût été difficile de dire lequel
des deux pliait l'autre sous sa domination.
Rcmy remonta derrière elle, et poussa le res-
sort.
Le caveau se referma.
Diane trouva Grandchamp à la porte; éveillé
par le bruit, il était venu ouvrir.
Le vieillard ne fut pas peu surpris quand il
connut le prochain départ de sa maîtresse, qui
lui apprit ce départ sans lui dire où elle allait.
^ Grandchamp, mon ami, lui dit-elle, nous
allons, Remy et moi, accomplir un péleiinage,
voté depuis longtemps ; vous ne parlerez do ce
voyage à personne , et vous ne révélerez \tion
nom à qui que ce soit. — Oh ! je le jure* ma-
dame, dit le vieux serviteur. Mais on vous re-
verra cependant?^ Sans doute, Grandchamp,
sans doute : ne se revoit-on pas toujours, quand
ce n'est point en ce monde, dans l'autre au
^36
LES QUARANTË-ClNQ.
moins. Mais, à propos, Grandchamp^ cette mai-
son nous dovicnt inutile.
Diane tira d'une armoire une liasse de pa-
piers. •
— Voici les titres qui constatent la propriété :
\ous louerez ou vendrez celte maison. Si d*ici
à un moi* , vous n'avez trouve ni locataire , ni
acquéreur, vous Tabandonncrez tout simple-
ment cl vous retournerez à Mcridor. — Et si je
trouve aaïuéreuri madame, combien la vcn-
drai-jc? — Ce que vous voudrez. — Alors je
rapporterai l'argent à Méridor? — Vous le gar-
derez pour vojus, mon vieux Grandchamp. —
Cuoi, madame, une pareille somme? — Sans
doute. Ne vous dois-je pas bien cela pour vos
bons services, Grandchamp? et puis, outre mes
dcUcs envers vous, n'ai-je pas aussi à payer
celles do mon père? — Mais, madame, sans
procuration, je ne puis rien faire. — Ha raison,
dit Remy. — Trouvez un moyen, dit Diane. —
Rien de plus simple. Cette maison a été achetée
en mon nom ; je la revends à Grandchamp,quiv
de cette façon, pourra la revendre lui-même à
<[u\ il voudra. — Faites.
Remy prit une plume et écrivit sa donation
au bas du contrat de vente.
— Maintenant, adieu, dit la dame de Monso-
reau à Grandchamp, qui se sentaK tout ému de
rester seul en cette maison, adieu Grandchamp;
faites avancer les chevaux tandis que je termine
ies préparatifs.
Alors Diane remonta chez elle, coupa avec un
poignard la toile du portrait, le roula, Tenve-
ioppa dans une étoffe de soie et plaça le rouleau
dans la caisse de voyage.
Ce cadre, demeuré vide et béant, semblait
raconter plus éloquemment qu^auparavant en-
core toutes les douleurs quMl avait entendues.
Le reste de la chambre, une fois ce portrait
enlevé, n'avait plus de signification et devenait
une chambre ordinaire.
Quand Remy eut lié les deux caisses avec dos
sangles, il donna un dernier coup d'œil dans
la rue pour s'assurer que nul n'y était arrêté ,
excepté le guide ; puis aidant sa pâle maîtresse
à monter à cheval :
^ Je crois, madame, lui dit-il tout bas, que
cette maison sera la dernière où nous aurons
demeuré si longtemps. — L'avant-dernière, Re-
my, dit la dame de sa voix grave et monoto-
ne. — Quelle sera donc Tautre? — Le tombeau,
Remy.
XV!.
Maintenant, il faut que nos lecteurs noua
permettent d'abandonner le roi au Louvre. —
Ilcnri de Navarre à Cahors, Chicot sur la grande
route , et la dame de Monsoreau dans la rue,—
pour aller trouver en Flandre Monseigneur le
duc d'Anjou , tout récemment nommé duc de
Brabant , et au secours duquel nous avons ru
s'avancer le grand amiral de France, Anne
Daignes , duc de Joyeuse.
A quatre-vingts lieues de Paris, vers le nordi
le bruit des voix françaises et le drapeau de
France flottaient sur un camp français aux rives
de l'Escaut.
C'était la nuit : des feux disposés en an cer-
cle immense bordaient le fleuve si large devant
Anvers , et se reflétaient dans ses eaux pro-
fondes.
La solitude habituelle des polders à la som-
bre verdure , était troublée par le hennisse-
ment des chevaux français.
Du haut des remparts de la ville , les senti-
nelles voyaient reluire au feu des bivouacs , le
mousquet des sentinelles françaises , éclair fu-
gitif et lointain q«e la largeur du fleuve jeté
entre cette armée et la ville , rendait aussi inof-
fensif que les éclairs de chaleur qui brillcat à
l'horizon par un beau soir d'été.
Cette armée était celle du duc d'Anjou.
Le camp était assis sur les deux rives de
l'Escaut : l'armée, bien disciplinée , était ce-
pendant agitée d'un esprit d'indécision facile à
comprendre.
En effet, beaucoup de calvinistes assistaient
le duc d'Anjou , non point par sympathie pour
le susdit duc , mais pour être aussi désagréables
que possible à l'Espagne, et aux catholiques
de France et d'Angleterre ; ils se battaient donc
plutôt par amour propre que par conviction ou
par dévoûment, et l'on sentait bien que, la
campagne une fois finie, ils abandonneraient
le chef ou lui imposeraient des conditions.
D'ailleurs ces conditions, le duc d'Anjou lais-
sait toujours croire qu'à l'heure venue, il irait
au:devant d'elles. Son mot favori était : Henri
de Navarre s'est bien fait catholique, pourquoi
François de France ne se ferait-il pas huguenot?
De l'autre cûté, au contraire, c'est-à-dire chez
Tcnaerni, ciislaient, en opposition a*ec ces dis-
sidences morales et politiques, des principes
distincts, une cause parfaitement arrfitéc, le
tout parTaitement pur d'ambition ou de colère.
AnTcre aYail d'abord eu l'intention de se
donner, mais à ses conditions et à son heure ;
elle ne refusait pas précisément François, mais
elle se réservait d'attendre, forte par sou as-
siette, par le courte et l'expérience belliqueuse
de ses habitants; elle savait d'ailleurs qu'en
étendant le bras, outre le duc de Guise en ob-
servation dans la Lorraine, elle trouvait Alexan-
dre Farnèse dans le Luxembourg. Pourquoi,
en cas d'urgence, n'ac"^ptcrait-eUe pas les se-
cours de l'Espagne contre Anjou , comme elle
avait accepté le secours d'Anjou contre l'Es-
pagneT
Qoitic, après œla, ù repousser l'Espagne
après que l'Espagne l'aurait aidée à repousser
Anjou.
Ces républicains monotones avaient pour eux
U force d'airain du bon sens.
Tout à coup ils liront apparaître une flotte
à Tcmbouchurede l'Escaut, et ils apprirent que
cette Dotlc arrivait avec le grand amiral de
France, et que ce grand amiral de France ame-
oait un secoursàleur ennemi.
Depuis qu'il était venu mettre le siège de-
vant Anvers, le duc d'Anjou était devenu wi<
turcllement l'ennemi des Anversois.
En apercevant cette flotte , et en apprenant
l'arrivée de Joyeuse, les calvinistes du duc d'An-
jou firent UQC grimace presque égale à cella
que faisaient les Flamands.
L'arrivée de ce renfort , sur lequel le duc
d'Anjou lui-même ne comptait pas, avait bou-
levcrâé les Espagnols, et, de leurcÂté, les Lor-
rains en crevaient de fureur.
C'était bien quelque chose pour le duc d'An-
jou que de jouir à lafois de cette double satis-
faction.
Uais le duc ne ménageait point ainsi tous les
partis, sans que la discipline de son armée en
soufirit fort.
Joyeuse, à qui la mission n'avait jamais
souri, on se le rappelle, se trouvait mal i l'aise
au milieu de cette réunion d'hommes si divers
de sentiments : il sentait instinctivement que
le temps des succès était passé ; quelque chose
comme le pressentiment d'un grand ^heccou-
rait dans l'air, et, dans sa paresse de courtisan,
comme dans son amour-propre de capitaine,
il déplorait d'être venu de si loin pour partager
une défaite.
Cette opinion. Joyeuse l'exposait tout haut
dans la tente du duc.
Pendant que le conseil se tenait entre ses
capitaines , le duc était assis ou plulAt couché
33R
LKS QUARANTE rîNO.
sur un long fiiutruil qui pouvait , an besoin ,
servir de lit de repos, et il écoutait non point
les avis du grand amiral de France, mais les
chuchûtéi^icnta de son joueur de luth Aurilly.
Aurilly, par aes lâches cpmplaisancos, par
ses basses Qaiieriea et par ses continuelles assi-
duité^ avait enchaîné la faveur du prince) Jfr»
mais A ne Pavait servi comme avaient fait les
autres amisi en desserrant, soit le roi, soit de
puissants personnages, de sorte qu*il avait évilé
t*écueil où la Mole, Coconnas, Bussy et tant
d^autres s'étaient brisés*
LMnfluenpe de cet homnip était immense parea
qu^elle était sccrèta.
Joyeuse, en le toyunt ainsi Oouper dans ses
développements da Stratégie et détourner Tat-
tcntion du duc, loyeusa se retira en arrière, |fi-
terrompant tout net la fil do son dlseourt.
François avait Tair de ne pas écouter, mais
il écoutait réellement; aussi, cette impatience
de Joyeuse ne lui échappa-t-elle point et, sur
le champ :
— Ifonsicur Tamiral, dit-il, qu'aveE-vous?
— Rien, monseigneur ; j'attends seulement que
Votre Altesse ait le loisir de m'écouter. •* liais
j'écoute, monsieur de Joyeuse, j'éooute, répon-
dit allègrement le duc. -* Monseigneur, répon-
dit Joyeuse en lançant au pauvre musicien on
coup d'oeil, sous lequel celui-ci plia ayec son
humilité ordinaire, je ne suis pas un chanteur
pour avoir besoin que Ton m'accompagne quand
je parle. -— Bon , bon , duc ; taisez-voua ,
Aurilly.
Aurilly s'inclina.
— Donc, continua François, vous n'approu-
vez pas mon coup de main sur Anvers, mon-
sieur de Joyeuse? — * Non, monseigneur. — •
J'ai adopté ce plan en conseil, cependant. —
Aussi, monseigneur, n'esVee qu'avec une
grande réserve que je prends la parole, après
tant d'expérimentés capitaines.
Et Joyeuse, en homme de eour, salua antoar
de lui.
Plusieurs voia s'élevèrent pour affirmer au
grand amiral que son avis était le leur.
D'autres, sans parler, firent des signes d'a»-
aestimenti
— Ainsi vous craignez ua écbeo, dit le dua ?
— Oui, momalgneur, Ja le erains. «^ Vous ne
•ereidane |^ là| monsieur do Joyeuse t Poor-
qtioi donc n'y scrais-je pointa — Parce que je
m'étonne que vous doutiez ù ce point de votre
propre bravoure, que vous vous voyici déjà en
fuite devant les Flamands. — Monseigneur, je
ne doute pas de mon courage ; — monseigneur,
je serai au premier rang , mais je serai batto
au premier rang, — tandis que d'autres le se-
ront au dernier, voilà tout. — Mais enfio votre
raisonnement n'est pas logiqtie, fponsieur do
Joyeuse : vous approuves que j'aie pris les pe-
tites places. — J'approuve aue vousprenieice
qui ne se défend point. — En bien, après avoir
pris les petites places qui ne se défendaient
pas , comme vous dites, je ne reculerai point
devant la grande, parce qu'elle te défend, ou
plutôt paroe qu'elle mepace da ae défendre. —
Et Votre Altesse a tort \ tnieut vaut reculer (or
un terrain sàr que de trébucher dans un foMé
en continuant de marcher en avant. — Soit, je
trébucherai, mais je ne reculerai pas. —Votre
Altesse fera ici comme elle voudra, dit Joyeuse
en «'inclinant, et nous, de notre côté, nous fe-
rons comme voudra Votre Altesse ; nous som-
mes ici pour lui obéir. -— Ce n*est pas répondre,
duc. — C'est cependant la seule réponse que
je puisse faire h Votre Altesse. — Ainsi, vous
persistez dans votre opinion Y — Dans laquellet
•— Que nous serons battus, — Immanquable-
ment. ~ Eh bien , c'est facile à éviter , pour
votre part, du moins, monsieur de Joyeuse,
continua aigrement le prince ; mon frère vous
a envoyé vers moi pour me soutenir; votre res-
ponsabilité est à couvert, si je vous donne con-
gé en vous disant que je ne crois pas avoir be-
soin d'être soutenu. — Votre Altesse peut me
donner congé , dit Joyeuse ; mais , à la veiUe
d'une bataille , ce serait une honte à moi que
de Taccepter.
Un long murmure d'approbation accueillit
les paroles de Joyeuse; le prince comprit qu*il
avait été trop loin.
— Mon cher amiral, dit-il en se levant et en
embrassant le jeune homme, vous ne vouleï
pas m'entendre. lime semble pourtant que j'ai
raison, ou plutôt que , dans la position où je
suis , je ne puis avouer tout haut que j'ai eu
tort ; vous me reprochez mes fautes, je les con-
nais : j'ai été trop jaloux de Thonneur de mon
nom ; j'ai trop voulu prouver la supériorité des
arfenesfran^isea, done j*ai tort. Mais le mal est
VS& QUAKANTE-GINQ.
33d
faiti «Il v6trfc7.-v<Mfô Êommcttrc un pire? nous
voici devant des gens armés, c'est-à-dire de-
vant des hommes qui nous disputent ce qu'ils
m'ont offert. Voulez-vous que je leur cède?
demain alors^ ils reprendront pièce h pièce ce
que j'ai conquis ; non, l'épée est tirée, frappons
OD sinon nous serons Ihippés : voilà mon sen-
timent. — Du moment où Votre Altesse parle
ainsi, dit Joyeuse, je me garderai d'«^outer un
mot; je suis ici pour vous obéir^ monseigneur,
et d'aussi grand eœur, croyez-le bien , si vous
me conduisez à la mort, que si vous me meaez
à la victoire ; cependant; mais , aon « monsei-*
gneur. — - Quoi ? — Non, je veux et dois me
taire.— Non, par Dieu! dites, amiral; dites, je
le veux. — Alors en particulier, monseigneur.
— En particulier? — Oui, s'il plaît à Votre Al*
tesse.
Tous se levèrent et reculèrent jusqu'aux ex'*
trémttés de la spacieuse tente de François.
Parlez, dit celut*-ci. — Monseigneur peut
prendre indifféremment un revers qne lui inti*
givrait l'Espagne, un écfaec qui rendrait triom-
phants CCS buveurs de bière flamands , o« M
prince d'Orange à double face ; mais s'aceom-
moderatt-il aussi volontiers de fiiidre rire à sea
dépens M. le duc de Guise ?
François fronça le sourcil.
— M. de Guise Y dit-il ; eh 1 qoVt-il à hm
dans tout ceci? -^ M. de Guise, eentinaa
Joyeuse, a tenté, dit-^oo, de foire assassiner
monseigneur ; si Salcède ne l'a pas avoué Mr
réchafiuid, il l'a avoué à la gène^ Or, c'est une
grande joie à offrir au Lovraia, qui joue un rftie
dans tout ceci, ou je m'y trompe fort, que de
nous faire battre sous Anvers, et de lui proca-
rer, qui sait? sans bourse délier , cette mort
d'un ftls de France, qu'il avait promis de payer
si cher à Salcède ^ Lisez l'hiitoirc de Flandre ^
monseigneur, et vous y verres que les Flamands
ont pour habitude d'engraisser leurs terres avec
le sang d«s princes les plus iHusircs et des
meilleurs chevaliers français.
Le due aecona la tête.
— Eh bien, soit, Joyeuse, dit^il, je donnerai
s*il le faut, au Lorrain maudit la joie de me voir
mort, mais je ne lui donnerai pas celle de me
voir fuyant. J'ai soif de gloire^ Joyeuse ; car seul
de mottnffffi) j*at encore des batailles à gagner.
*-* Et Catcan-Cambrésis que vous oubliez, mon-
seigneur; il est vrai que vous êtes le seul. —
Comparez donc cet escarmouche à Jarnac et à
Moncontour, Joyeuse, et faites \e compte de ce
que je redois à mon bien-aimé frère Henri. — >
Npn, non, ajouta-t-il, je ne suis pas un roite-
let de Navarre; je suis un prince français, moi.
Puis se retournaat vers les seigneurs qui,
aux paroles de Joyeuse^ s'étaient éloignés.
— Messieurs, ajoata-tr-il, l'assaut tient ton*
jours; la pluie a cessé, les terrains sont bons,
nous attaquerons cette suit.
Joyeuse s'inclina.
«— Monseigneur voudra bien détailler ses or-
dres, dit-il, m)us les attendons. — Vous avez
huit vaisseaux, sans compter la galère amirale,
n'est-ce pas, monsieur de Joyeuse? — Oui,
monseigneur. — Vous Corcorez la ligne , et ce
sera chose facilci ks Anversois n'ayant dans le
port que des vaisseaux marchands ; alors vous
viendrez vous cmbosser en face du quai. Là, si
le quai est défendu^ vous foudroierez la ville en
tentant un débarquement avec vos quinze
cents hommes.
Du reste de l'armée je ferai deux colonnes,
l'une commandée par M. le comte de Saint-Ai-
gaaiif l'autre commandée par moi-même. Tou-
tes deux tenteront l'escalade par surprise, au
momeut où les premiers coups de canon parti-
rcmt.
La cavalerie demeurera en réserve , en cas
d'échec, pour protéger la retraite de la colonne
repoussée.
De ces trois attaques , i'une réussira certai*
nement; Le premier corps ^ établi sur le rem-
part, tirera use fusée pour rallier à lui les au-
tres corps.
«^ Mais il faut tout prévoir « monseigneur ,
dit Joyeuse. Supposons ce que vous ne croyez
pas supposable , c'cst-à'-dire que les trois co-
lonnes d'attaque soient rcpoussées toutes trois.
— Alors nous gagnons les vaisseaux sous la
protection du feu de nos batteries, et nous
nous répandons dans les polders, où les Anver-
sois ne se hasarderont point à nous venir
chercher.
On s'inclina en signe d'adhésion.
— Maintenant, messieurs, dit le duc, du si-
lence.
Qu'on éveille les troupes endormies , qu*on
embarque avec ordre) — que pas un feu^ pas
340
LES QUARANTE-CINQ.
un coup de mousquet ne révèlent votre des-
sein. — Vous serez dans le port, amiral, avant
que les Anversois se doutent de votre départ.
Nous qui allons le traverser et suivre la rive
gauche, nous arriverons en même temps que
vous.
Allez, messieurs, et bon courage. Le bonheur
qui nous a suivi jusquMci ne craindra point
de traverser TEscaut avec nous.
Les capitaines quittèrent la tente du prince,
et donnèrent leurs ordres avec les précautions
indiquées.
Bientôt, toute cette fourmilière humaine fit
entendre son murmuré confus : mais on pou-
vait croire que c'était celui du vent , se jouant
dans les gigantesques roseaux et parmi les
herbages touffus des polders.
L*amiral s'était rendu à son bord.
xvu.
Les Anversois ne voyaient pas tranquille-
ment les apprêts hostiles de M. le duc d'Anjou,
et Joyeuse ne se trompait pas , en leur attri-
buant toute la mauvaise volonté possible.
Anvers était comme une ruche quand vient
le soir, calme et déserte à Textérieur, au dedans
pleine de murmure et de mouvement.
Les Flamands en armes faisaient des pa.
trouilles dans les rues , barricadaient leurs
maisons, doublaient les chaînes et fraternisaient
avec les bataillons du prince d'Orange, dont
nne partie déjà était en garnison à Anvers , et
dont l'autre partie rentrait par Iractions, qui,
aussitôt rentrées, s'égrenaient dans la ville.
Lorsque tout fut prêt pour une vigoureuse
défense, le prince d'Orange, par un soir sombre
et sans lune, entra à son tour dans la ville sans
manifestation aucune, mais avec le calme et la
fermeté qui présidaient à Taccomplissement de
toutes ses résolutions , lorsque ces résolutions
étaient une fois prises.
11 descendit à l'Hôtel-de-Ville , où ses affidés
avaient tout préparé pour son installation.
Là il reçut tous les quarteniers et centeniers
de la bourgeoisie , passa en revue les officiers
des troupes soldées, puis enfin, reçut les prin-
cipaux officiers qu'il mit au courant de ses
projets.
Le soir même où le duc d'Anjou s'apprêtait
à attaqner* comme nous Uavons vu , le prince
d'Orange, qui était depuis deux jours dans la
ville , et tenait conseil avec le commandant de
la place pour les bourgeois, on discutait les
moyens à employer pour repousser l'attaque
des Français, qui paraissait imminente, lors-
qu'un homme, poussé par l'huissier, entra
lourdement dans la salle, et fit avec respect
quelques pas sur la dalle polie en s'avançant
moitié vers le bourgmestre, moitié vers le
prince d'Orange.
— Ah! ahl dit le bourgmestre, c'est toi,
mon ami. — Moi-même, monsieur le boui^-
mcstre, répondit le nouveau venu. — Monsei-
gneur, dit le bourgmestre, c'est un homme que
nous avons envoyé à la découverte.
Le nouveau venu était un de ces marins fla-
mands dont le type est si reconnaissable, étant
si accentué : la tête carrée , les yeux bleus, ic
col court et les épaules larges; il froissait entre
ses grosses mains son bonnet de laine humide,
et lorsqu'il fut près des officiers , on vit qu^il
laissait sur les dalles une large trace d'eau.
C'est que ses vêtements grossiers étaient lit-
téralement trempés et dégouttants.
— Oh ! oh ! voilà un brave qui est revenu à
la nage , dit le prince en regardant le marin
avec cette habitude de l'autorité, qui impose
soudain au soldât et au serviteur, parce qu'elle
implique à la fois le commandement et la ca-
resse. — Oui, monseigneur, oui, dit le marin
avec empressement, et l'J^caut est large et ra-
pide aussi, monseigneur.^ Parle, Goês, parie,
continua le prince, sachant bien le prix de la
faveur qu'il faisait à^n simple matelot en l'ap-
pelant par son nom. — Monseigneur, dit-il, je
suis parti dans ma plus petite barque ; j'ai passé
avec le mot d'ordre au milieu du barrage que
nous avons (ait sur l'Escaut avec nos bâtiments,
et j'ai poussé jusqu'à ces damnés Français,
— Tandis que je ramais dans la nuit avec
mes avirons enveloppés de linge, j'ai entendu
une voix qui criait : — Holà de la barque, qu«
voulez-vous?
Je croyais que c'était à moi que l'interpella-
tion était adressée , et j'allais répondre une
chose ou l'autre, quand j'entendis crier derrière
moi :
— Canot amiral.
Le prince regarda les officters avec un signe
de tète qui signifiait :
LES QUARANTE-CINQ.
341
— Que TOUS avais-je dit? — A.u même ins-
tant, continua Goës, et comme je voulais virer
de bord , je sentis un choc épouvantable ; ma
barque s^enfonça; l*eau me couvrit la tète; je
roulai dans un abîme sans fond ; mais les tour-
billons de l*Escaut me reconnurent pour une
vieille connaissance, et je revis le ciel.
C'était tout bonnement le canot amiral qui ,
en conduisant M. de Joyeuse à bord, avait passé
sur moi. Maintenant, Dieu seul sait comment
je n*ai pas été broyé ou noyé.
— Merci, brave Goës, merci, dit le prince
d'Orange , heureux de voir que ses prévisions
s'étaient réalisées; va, et tais-toi.
Et étendant le bras de son côté, il lui mit une
bourse dans la main.
— Eh bien, demanda le prince au bourg-
mestre, que dites-vous de ce rapport? doutez-
vous encore que les Français vont appareiller?
Croyez-moi, ce n'était pas pour passer la nuit à
bord que M. de Joyeuse se rendait du camp à la
galère amirale. — Donc, tenez-vous prêts, mes-
sieurs; car, si vous leur en donnez le temps,
ils attaqueront sérieusement. — Mais, demanda
le bourgmestre , comment monseigneur croit-il
que les Français vont attaquer? — Voici les
probabilités : l'infanterie est catholique, elle se
battra seule. Cela veut dire qu*elle attaquera
d'un côté; la cavalerie est calviniste, elle se
battra seule aussi. Deux côtés. La marine est à
M. de Joyeuse, il arrive de Paris; la cour sait
dans quel but il est parti , il voudra avoir sa
part de combat et de gloire. Trois côtés. — Alors
faisons trois corps, dit le bourgmestre. — Non,
messieurs, voici comment j'agirais :
Les Français, la galère amirale en tète, vont
essayer de forcer le passage. Je double les
chaînes du barrage', en leur laissant assez de
longueur pour que la flotte se trouve engagée
au milieu de vos barques et de vos vaisseaux.
Alors, de vos barques et de vos vaisseaux, vingt
braves que j'y laisserais jetteraient des grap-
pins, et, les grappins jetés, ils fuiraient dans
une barque après avoir mis le feu à votre bar-
rage chargé de matières inflammables. — Et la
flotte française brûle tout entière. — Oui, tout
entière; alors plus de retraite par mer, plus de
retraite à travers les polders, car vous lâchez
les écluses de Malines, de Berchem, de Lier, de
Dufiel et d'Anvers. Repoussés d'abord par vous.
poursuivis par vos digues rompues, enveloppés
de tous les côtés par cette marée inattendue et
toujours montante, par cette mer qui n'aura
qu'un flux et pas de reflux, les Français seront
tous noyés, abîmés, anéantis.
Les officiers poussèrent un cri de joie.
— Ainsi , à onze heures les Français seront
battus, à minuit la flotte sera brûlée, à une heure
les Français seront en pleine retraite, à deux
heures Malines rompra ses digues. Lier ouvrira
ses écluses , DuiTel lancera ses canaux hors de
leur lit : alors toute la plaine deviendra un océan
furieux qui noiera maisons, champs, bois, vil-
lages, c^est vrai ; mais qui, en même temps, je
vous le répète, noiera les Français, et cela de
telle Oeiçon, qu'il n'en rentrera pas un seul en
France.
Un silence d'admiratioH et presque d'effroi
accueillit ces paroles; puis, tout à coup, les
Flamands éclatèrent en applaudissements, se
retirèrent chacun de son côté et firent des pré-
paratifs pour le combat.
XVllI.
Au moment où tout le conseil sortait de
l'Hôtel-de-Ville, et où les ofîBciers allaient se
mettre à la tète de leurs hommes et exécuter les
ordres du chef qui semblait envoyé aux Fla-
mands par la Providence elle-même , une lon-
gue rumeur circulaire qui semblait envelopper
toute la ville retentit et se résuma dans un
grand cri.
En même temps l'artillerie tonna.
Cette artillerie vint surprendre les Français
au milieu de leur marche nocturne, et lorsqu'ils
croyaient surprendre eux-mêmes la ville en-
dormie. Mais, au lieu de ralentir leur marche ,
elle la hâta.
Si l'on ne pouvait prendre la ville par sur-
prise à l'échelade, comme on disait en ce temps-
là, on pouvait, comme nous avons vu le roi de
Navarre le faire à Gahors , on pouvait combler
le fossé avec des fascines et faire sauter les
j portes avec des pétards.
! Le canon des remparts continua donc de u-
rer; mais dans la nuit son effet était presque
nul. Après avoir répondu par des cris aux cris
de leurs adversaires , les Français^s'avancèrent
. en silence vers le rempart avec cette fougueqst
^¥t
LES QUARANTE-CINQ.
intrépidité qui leor est habituelle dans IVitla-
({ne.
Mais tout à coup, portes et paternes 8*ouTrent,
elde tous côtés s'élancent des gens armés; seu-
lement, ce n'est point Tardcnte impétuosité des
Français qui les anime, c^est une sorte d^vresse
pesante qui n'empêche pas le mouvement du
guerrier, mais qui rend le guerrier massif
comme une muraille roulante.
Cotaient les Flamands qui s'atançaient en
hataillons serrés, en groupes compacts au-dessus
desquels continuait de tonner une artillerie plus
bruyante que formidable.
Alors le combat s'ongage pied à pied, Tépée
et le couteau se choquent, la pique et la lame
se froissent, les coups de pistolet, la détonation
des arquebuses éclairent les visages rougis de
sang.
Mais pas un cri, pas un murmure, pas une
plainte : le Flamand se bat avec rage, le Fran-
çais avec dépit Le Flamand est furieux d'avoir
à se battre, car il ne se bat ni par état ni par
plaisir. Le Français est fi^rieux d'avoir été at-
taqué lorsqu'il attaquait.
Aq moment oà l'on en vient aux hmibs avec
cet «Gharaement que nous essayerions inutile-
nent de rendre « des détonations pressées se
font entendre du côté de Sainte-Marie, et une
laear s'élève au-dessus de la ville comme un
panache de flammes. C'est Joyeuse qui attaque
et qui va faire diversion en forçant la barrière
qui défend l'Escaut, qui va pénétrer avec sa
flotte jusqu'i^u cœur de la ville.
Du Qtoins^ c'es^ çç qu'espèrent les Français.
Mais U q'çi^ ^t point ainsi.
Poussé par ua vent d'ouest, c'est-à-dire par
le plus (ayorable à upe pareille entreprise,
Joyeuse avait levé l'ancre, et, la galère amira^e
en tète, il s'était laissé aller à cette brise qui le
poussait malgré le courant. Tout était prêt pour
le combat; ses marins, armés de leurs sabres
d'abordage, étaient à l'arrière. — Sescanonniers,
mèche allumée, étaient à leurs pièces, ses ga-
biers avec des grenades dans les hunes; cnfîn,
des matelots d'élite, armés de haches, se te-
naient prêts à sauter sur les navires et les bar-
ques ennemis, et à briser chaînes et cordages
pour faire une trouée à la flotte.
On avançait en silence. Les sept bâtiments
de Joyeuse, disposés en manière de coin, dont
la galère aroirale formait l'angle le phis aigu,
semblaient une troupe de fenlèmes gigantes-
ques, glissant à fleur d^eau. Le jeune homme,
dont le poste était sur son banc de quart, n'a-
vait pu rester à son poste. Vètn d\jne magni-
flque armure, il avait pris sur la gjllèro la place
du premier lieutenant, et, courbé sur le beau-
pré, son œil semblait vouloir percer les brumes
du fleuve et la profondeur de la nuit.
Bientôt, à travers cette double obscurité, il
vit apparaître la digue qui s'étendait sombre en
travers du fleuve. Elle semblait abandonnée et
désarte. Seulement il y avait dans ce pays d*em-
bûches quelque chose d'effrayant dans cet
abandon et cette solitude.
Cependant on avançait toujours; on était en
vue du barrage, à dix encablures à peine, et i
chaque seconde on s'en rapprochait davantage,
sans qu'un seul gtit vive /fût encore venu frap-
per IVeille des Français.
Les matelots ne voyaient dans ce silenœ
quHinc négligence dont ils se réjonissaient; le
jeune amiral, plus prévoyant, y devenait quel-
que ruse dont il s'effrayait.
Enfin la proue de la galère amirale s'engagea
au milieu des agrès des deux bâtiments qui
formaient le centre du barrage, et, les poussant
devant elle , elle fit fléchir par le milieu toute
cette digue flexible dont les compartiments te-
naient l'un à l'autre par des chaînes, et qui,
cédant sans se rompre, prit, en s'appliquant aux
flancs des vaisseaux français , la même forme
que ces vaisseaux ofi'raient eux-mêmes.
Tout à coup, et au moment où les porteurs
de haches recevaient l'ordre de descendre pour
rompre le barrage, une foule de grappins, jetés
par des mains invisibles, vinrent se cramponner
aux agrès des vaisseaux français.
Les Flamands prévenaient la manœuvre des
Français en fkisant ce qu'ils allaient faire.
Joyeuse crut que ses ennemis lui offraient un
combat acharné. 11 l'accepta. Les grappins, lan-
cés de son côté , lièrent par des nœuds de fer
les bâtiments ennemis aux siens. Puis , saisis-
sant une hache aux mains d'un matelot, il s'é-
lança le premier sur celui dos bâtiments qu'il
retenait d'une plus sûre étreinte, en cricant : A
l'abordage! à l'abordage!
Tout son équipage le suivit, officiers et ma-
telots, en poussant le môme eri que lui; mAi9
LES QUAI\AJJTE-qiNÛ.
34?
auçiin cri ne répondit au sien, aucune force ne I
ç*opposa àtfson agression.
Seulement on vit trois barques chargées
d^hommcs glissant silencieusement sur le fleu-
ve, comme trois oiseaux de mer attardés.
Ces barques fuy^iimt i^ fprce de r^imes , les '
oi^ai^ s^cloignaient à tire-d^aile.
Les assaillant^ restaient immobiles sur ces
bâtiments qu'ils venaient de conquérir sans
lutte.
Il en était de mènie sur toute la ligne'.
Tout à coup Joyeuse entendit sous ses pieds
un grondement sourd , et une odeur de soufre
se répandit dans Tair. I
Un éclair traversa son esprit; il courut à une ^
écoutille qu'il souleva : les entrailles du bâti-
ment brûlaient.
A rinstant même, le cri aux vaisseaux! aux
vaisseaux! retentit sur toute la ligne.
Chacun remonta plus précipitamment qu*il
n*était descendu; Joyeuse, descendu le pre-
mier, remonta le dernier.
Au moment où il atteignait la mur^illç de sa
galère, la flamii^e faisait éclater le pont du bâ-
timent qu'il quittait.
Alors, comme de vingt volcans, s'élancèrent
des flammçs; chaque barque, chaque sloop,
chaque bâtiment était un cratère ; la flotte fran-
çaise, d'un port plus considérable, semblait
dominer un abinie de feu.
L'ordre avait été donné de trancher les cor-
dages, de rompre les chaînes, de briser les
grappins ; les ipatelots s'étaient élancés dans les
agrès avec la rapidité d'hommes convaincus
que de cette rapidité dépendait leur salut.
Mais Tœuvre était immense ; peut-être se fût-
on détaché des grappins jetés par les ennemis
sur la flotte française ; mais il y avait encore
ceux jetés par la flotte française sur les bâti-
ments ennemis.
Tout à coup vingt détonations se firent en-
tendre; les bâtiments français tremblèrent dans
leur membrure, gémirent dans leur profouT
deur.
C'étaient le^ canons qui défendaient la digue,
et qui , chargés jusqu'à la gueule et abandon- {
nés par les Anversois, éclataient tout seuls au '
fur et à mesure que le feu les gagnait, brisant -
sans intelligence tout ce qui se trouvait dans '
\W direction, mais bris^pt, I
Les flammes montaient comme de gigantes-
ques serpents , le long des mâts , s'enroulaient
autour des* vergues, puis, de leurs langues ai-
guës, venaient lécher les flancs cuivrés des bâ-
timents français.
Joyeuse, avec sa magnifique armure damas--
quinée d^or, donnant, calme et d'une voix im-
périeuse , ses ordres au milieu de toutes ce^
flammes , ressemblait à une de ces fabuleuses
salamandres aux millions d'écaillcs qui, à cha-
que mouvement qu'elles faisaient, secouaient
une poussière d'étincelles.
Mais bientôt les détonations redoqblèrent plus
fortes et plus foudroyantes ; ce n'ét^iei^t plus les
canons qui tonnaient, c'étaient les saintes-barbes
qui prenaient feu , c'étaient les bâtiments eux-
mêmes qui éclataient.
Tant qu'il avait espéré de rompre les llen!|
mortels qui l'attachaient à ses ennemis. Joyeuse
avait lutté ; mais il n'y avait plus d'espoir d'y
réussir : la flamme avait gagné les vaisseaux
français, et, à chaque vaisseau ennemi qui sau-
tait, une pluie de feu, pareille à un bouquet
d'artifice, retombait sur son pont.
Seulement, ce feu, c^était le feu grégeois, ce
feu implacable, qui s'augmente de ce qui éteint
les autres feux, et qui dévore sa proie jusqu'au
fond de l'eau.
Les bâtiments anversois, en éclatant, avaient
rompu les digues; mais le^ bâtiments français,
au lieu de continuer leur route, allaient à la
dérive tout en flammes eux-mènics , et entraî-
nant après eux quelques fhigments du brûlot
rongeur, qui les avait étreints de ses bras de
flammes.
Joyeuse comprit qu'il n'y avait plus de lutte
possible ; il donna Tordre de mettre toutes les
barques à la mer, et de prendre terre sur la
rive gauche.
. L'ordre fut transmis aux autres bâtiments h
l'aide des porte-voix ; ceux qui ne l'entendirent
pas eurent instinctivement la même idée.
Tout l'équipage fut embarqué jusqu'au der-
nier matelot, avant que Joyeuse quittât le pon^
de sa galère.
Son sangfroid semblait avoir rendu le sang-
froid à tout le monde : chacun de ses marins
avait à la main sa hache ou son sabre d'abor-
dage.
Avant qu'il eût atteint les rivcs.du fleuve, la
344
LES Ql^ARANTE-CINQ.
galère aroiralc sautait , cclairaiU d*un côté la
silhouette de la ville , et de rautrç^rimmense
horizon du fleuve qui allait, en s'élargissant
toujours, se perdre dans la mer.
Pendant ce temps, Tartillerie des remparts
avait éteint son feu, non pas que le combat eût
diminué de rage, mais au contraire parce que
Flamands et Français en étant venus aux mains,
on ne pouvait plus tirer sur les uns sans tirer
sur les autres.
1^ cavalerie calviniste avait chargé à son
tour, faisant des prodiges : devant le fer de ses
cavaliers, elle ouvre ; sous les pieds de ses che*
vaux, elle broie; mais les Flamands blessés
éventrcnt les chevaux avec leurs larges coutelas.
Malgré cette charge brillante de la cavalerie,
un peu de désordre se met dans les colonnes
françaises, et elles ne font plus que se mainte-
nir au lieu d'avancer, tandis que des portes de
la ville sortent incessamment des l)ataillons frais
qui se ruent sur Tarmée du duc d'Anjou.
Tout à coup une grande rumeur se fait en-
tendre presque sous les murailles de la ville.
Les cris : Anjou ! Anjou ! France ! France ! re-
tentissent sur les flancs des Anversois, et un
ehoc effroyable ébranle toute cette masse si
serrée par la simple impulsion de ceux qui la
poussent, que les premiers sont braves parce
qu'ils ne peuvent faire autrement.
Ce mouvement , c'est Joyeuse qui le cause ;
ces cris, ce sont les matelots qui les poussent:
quinze cents hommes armés de haches et de
coutelas, et conduits par Joyeuse, auquel on a
amené un cheval sans maître, sont tombés tout
à coup sur les Flamands; ils ont à venger leur
flotte en flammes et deux cents de leurs com-
pagnons brûlés ou noyés.
Ils n'ont pas choisi leur rang de bataille; ils se
sont élancés sur le premier groupe qu'à son langa-
ge et à son costume ils ont reconnu pour ennemi.
Nul ne maniait mieux que Joyeuse sa longue
épée de combat; son poignet tournait comme
un moulinet d'acier, et chaque coup de taille
fendait une tète, chaque coup de pointe trouait
an homme.
Le groupe de Flamands sur lequel tomba
Joyeuse fut dévoré comme un grain de blé par
une légion de fourrais.
Ivres de ce prcuiicr succès, les marins pous-
sèrent en avant.
Tandis qu'ils gagnaient du terrain, la cava-
lerie calviniste , enveloppée par ces torrents
d'hommes, en perdait peu à peu ; mais l'infan-
terie continuait de lutter corps à corps avec les
Flamands.
Le prince avait vu Tincendie de la flotte
comme une lueur lointaine, il avait entendu
les détonations des canons et les explosions des
bâtiments, sans soupçonner autre chose qu'un
combat acharné, qui de ce côté devait natu-
rellement se terminer par la victoire de Joyeuse;
le moyen de croire que quelques yaisseaux fla-
mands luttassent avec une flotte française!
Il s'attendait donc à chaque instant à une
diversion de la part de Joyeuse, lorsque tout à
coup on vint lui dire que la flotte était détruite
et que Joyeuse et ses marins chargeaient au
milieu des Flamands.
Dès lors, le prince commença de concevoir
une grande inquiétude : la flotte, c'était la rc
traite et par conséquent la sûreté de l'armée.
Le duc envoya l'ordre à la cavalerie calvi-
niste de tenter une nouvelle charge, et cava-
liers et chevaux épuisés se rallièrent pour se
ruer de nouveau sur les Anversois.
On entendait la voix de Joyeuse crier au mi-
lieu de la mêlée : Tenez ferme , monsieur de
Saint-Aignan ! France! France!
Et, comme un faucheur entamant un champ
de blé , son épée tournoyait dans Pair et s'a-
battait, couchant devant lui sa moisson d'hom-
mes; le faible favori , le sybarite délicat, sem-
blait avoir revêtu avec sa cuirasse la force fa-
buleuse de l'Hercule néméen.
Et l'infanterie, qui entendait cette voix do-
minant la rumeur, qui voyait cette épée éclai-
rant la nuit, l'infanterie reprenait courage, et,
comme la cavalerie, faisait un nouvel effort et
revenait au combat.
En ce moment , un flot de cavaliers tomba
sur les marins de Joyeuse qui, lassés de frapper
sans relâche avec leurs armes de géants, firent
leur premier pas en arrière.
Un quart d'heure après, les Français pliaient
sur toute la ligne et cherchaient à reculer sans
fuir.
Mais une dernière troupe de cinq cents che-
vaux et de deux mille hommes d'infanterie
sortit toute fraîche de la ville, et tomba sur cette
armét harassée et déjà marchant à reculons.
LES QUARANTE-CINQ.
341
(Tétaient ces yieilles bandes du prince d*0-
range, qui tour à tour ayaient lutté contre le
duc d'Albe, contre don Juan, contre Requesens
et contre Alexandre Famèse.
Alors il fallut se décider à quitter le champ
de bataille et à faire retraite par terre, puisque
la flotte sur laquelle on comptait en cas d*évé-
oement était détruite.
Malgré le sangfroid des chefs, malgré la bra-
voure du plus grand nombre, une affreuse dé-
route commença.
Les chevaux s'animaient malgré la fatigue,
car eux-mêmes semblaient être aussi sous Tin-
fluence de la peur ; les hommes se dispersaient
pour trouver des abris : en quelques heures
Tarmée n'exista plus à Fétat d'armée.
C'était le moment où , selon les ordres de
nonseigneur, s'ouvraient les digues et se le-
vaient les écluses. Depuis Lier jusqu'àTermonde,
depuis Haesdonk jusqu'à Malines, chaque petite
rivière, grossie par ses affluents, chaque canal
débordé envoyait dans le plat pays son contin-
gent d'eau faneuse.
Ainsi, quand les Français fugitifs commen-
cèrent à s'arrêter, ayant lassé leurs ennemis ,
quand ils eurent tu les Anversois retourner
enfin vers leur yille, suivis des soldats du prince
d'Orange; quand ceux qui avaient échappé
sains et saufs du carnage de la nuit crurent
enfin être sauvés et respirèrent un instant, les
uns avec une prière , les autres avec un blas-
phème, c^était à cette heure même qu'un nouvel
ennemi, aveugle, impitoyable, se déchaînait
sur eux avec la célérité du vent, avec l'impé-
tuosité de la mer; toutefois, malgré l'immi-
nence du danger qui commençait à les enve-
lopper, les fugitifs ne se doutaient de rien.
Joyeuse avait commandé une halte à ses ma-
rins, réduits à huit cents, et les seuls qui eus-
sent conservé une espèce d'ordre dans cette
effroyable déroute.
Le comte de Saint-Aignan , haletant , sans
voix, ne parlant plus que par la menace de ses
gestes , le comte de Saint-Aignan essayait de
nDier ses fantassins épars.
Le duc d'Anjou, à la tète des fuyards, monté
sur un excellent cheval , et accompagné d'un
domestique tenant un autre cheval en main ,
poussait en avant, sans paraître songer à rien.
— Le misérable n'a pas de cœur, disaient les
uns. — Le vaillant est magnifique de sangfroid,
disaient les autres.
Quelques heures de repos , prises de deux
heures à six heures du matin , rendirent aux
fantassins la force de continuer la retraite.
Seulement, les vivres manquaient.
Quant aux chevaux, ils semblaient plus fati-
gués encore que les hommes, se traînant à peine,
car ils n'avaient pas mangé depuis la veille.
Aussi marchaient-ils à la queue de l'armée.
On espérait gagner Bruxelles qui était au duc,
et dans laquelle on avait de nombreux parti-
sans; cependant on n'était pas sans inquiétude
sur son bon vouloir; un instant aussi Ton avait
cru pouvoir compter sur Anvers comme on
croyait pouvoir compter sur Bruxelles.
Là, à Bruxelles, c'est-à-dire à huit lieues à
peine de l'endroit où l'on se trouvait, on ravi-
taillerait les troupes, et l'on prendrait un cam-
pement avantageux pour recommencer la cam-
pagne interrompue au moment que l'on juge-
rait le plus convenable.
Les débris que l'on ramenait devaient servir
de noyau à une armée nouvelle.
Cest qu'à cette heure encore nul ne pr^
voyait le moment épouvantable où le sol s'af-
faisserait sous les pieds des malheureux sol-
dats, où des montagnes d'eau viendraient s'a-
battre et rouler sur leurs tètes , où les restes
de tant de braves gens, emportés par les eaux
bourbeuses, rouleraient jusqu'à la mer, ou
s'arrêteraient en route pour engraisser les cam-
pagnes du Brabant.
M. le duc d'Anjou se fit servir à déjeuner
dans la cabane d'un paysan, entre Héboken et
Heckhout.
La cabane était vide, et, depuis la veille au
soir les habitants s'en étaient enfuis; le feu
allumé par eux la veille brûlait encore dans la
cheminée.
Les soldats et les officiers voulurent imiter
leur chef et s'éparpi}lèrent dans les deux bourgs
que nous venons de nommer ; mais ils virent
avec une surprise mêlée d'effroi que toutes les
maisons étaient désertes, et que les habitants
en avaient à peu près emporté toutes les pro-
visions.
Le comte de Saini-Aignan cherchait fortune
comme les autres; cette insouciance du duc
d'Anjou, à l'heure même où tant de braves
m LES QUARANTS^OWQ.
gen9 mouraieDt pouf lui « répugnait à soo e»- | Oes voyiigeufs cben^inaieDt 4e front, chaeiii
prit, et il s'était éloigné du prince. } suivapl sa pensée, peut-être la même, suis
1) était de eeux qui disaient « j échanger une seule parole.
« Le misérable n'a pas de oœur I » | Ils avaient la tournure et le costume de ces
Il Yisita, pour son eompte, deux ou trois forains picards qui faisaient alors un ccimmerce
maisons qu'il trouva vides; U frappait à la assidu entre le royaume de France et les Fiaa-
porte d'une quatrième , quand on vint lui dire dres, sorte de commis-voyageurs» pi^urseun
qu'à deux lieues à la ronde, c'est-à-dire dana et naïfs, qui, à cette époque, faisaient le travail
le cercle du pays que Vam ooeupaitf toutes les c|e ceux d'aujqurd^hui, sans se douter qu'ils
maisons étaient ainsi. touchassent à la spécialité de la grande prop;^
A cette nouvelle , M. de Saial-Aigaaa fronça gande commerciale,
le sourcil. 1 Quiconque les cftt vus trotter si paisiblement
— En route, messieurs, en route I ditntl aux aur la route, éclairée par la lune, les eût pris
officiers. •» liais , répondirent aeux«ci , nous pour de bonnes gens, preasés de trouver un lit,
sommes harassés, mourant de fiaim, général, après une journée convenablement faite.
— Oui ; mais vous êtes vivants, «t si vousrea- Cependant il n'ej^t f^llu qu'entendre qud-
tcz ici une heure de plus, vous êtes morts; ques phrasea, détachées de leuf convcr^tion
peut-être môme est-il déjà trop tard. par te vent, quand il y a^ait coiiversation, pour
M. de Saint*Aignan ne pouvait rien désigner, ne paa conserver d'eux cette opipion erroné
nais il soupçonnait quelque grand danger ca« que leur donnait la première apparence,
ché dans cette solitude. { Et d'abord ^ le plus étrange dea mots écban-
On décampa. géa entre fmx, fut \^ preniier niat qu'ils écbap-
Le duo d -Anjou prit la tète, M. de Saiat-Ai- gèrent, quand ils furent arrivéa à une duni-
gnan garda le contre, et Joyeuse se chargea de Ueua de Bruxelles à peu près,
rarriôrc-garde. I -«r. Madi^nc, dit le plus gros au plus svclte
Mais deux ou trois mille hommes encore se des deux compagnons, vous avez en vérité eu
détachèrent des groupes, ou afiaiblis par leurs raison de partir cctt^î puit^ nous giignons sept
blessures , ou harassés de fhtigue , et se cou- Ueups en faisant cette marche, et nous arriv4>as
ahèrcnt dans les herbes, ou au pied des arbres, à Matines au moment où, selon toute proliolù-
abandonnés, désolés, frappés d'un sinistre prts- Uté , le résultat du coup de main sur Anvers
sentiment. j 9eva connu. On sera là~bas dans toute Tivresse
Avec eux restèrent les cavaliers démontés, du triomphe. En deux jours de très pcliics
ceux dont les chevaux ne pouvaient plus s^ m^trche^t et pour vous reposer vous avez besuio
traîner^ ou qui s'étaient blessés en marchant. ! de courtes étapes, en deux jours ic pcliles
A peine, auteur du duc d*Aiyou, restait-il marches, nous gagnons Anvers, et cela justo-
trois mille hommes valides et en état de eom- ment à l'heure probable où le prince sera rc-
battre.
XIX.
Tandis que ce désastre s'accomplissait, pré-
curseur d'un désastre plus grand encore, deux
venu de sa joie et daignera regarder à terre t
iprès s'être élevé jusqu'ai^ septième ciel.
Le compagnon qu'on appelait 9iadanie,et
qui ne se révoltait aucu^ement de cette appella-
tion, malgré ses habits d'homme, répuii<lit
voyageurs montés sur d^excellepts chevaux du ; 4'une voix calme, grave et douce à la fois :
Perche, sortaient de la porte de Bruxelles pou- — r Moq ami, croyez-moi, Dieu se lassera ifi
dant une nuit fraîche, et poussaient en avant protéger ce misérable priufe , et il le frappera
dans la direction de Malines. cruellement ; hàtons-nous donc de mettre à
Ils marchaient côte à eôte , loa manteaux en exécution nos projets, car je ne suis pas de aux
trousse, sans armes apparentes, à part toutefois ! qui croient à la fatalité, moi, et je pense que le.s
un large eouteau flamand^ dont on yeyait bril- ^ hommes ont le libre arbitre de leurs volûAlés
1er la poignée de cuivre à la centure 4^ Tun , et de leurs faits. Si nous n'agissons pas et que
d'eux. ) n^vs laissions agir Dieu , çc n'était pas la
LES QUARANTB^CINQ.
Wl
peine de tiYre douloureusement jusque aujaur-
jourd'hui.
— Vous frissonnez, madame, dit le plus âgé
des deux voyageurs; prenez votre manteau. —
Non, Rcmy, merci ; je ne sens plus, tu le sais,
ni douleurs du corps, ni tourments de l'esprit.
Rcmy leva les yeux au ciel et demeura plongé
dans un sombre silence.
Parfois il arrêtait son cheval et se retournait
sur SCS étricrs, tandis que sa compagne le de-
Tancail, muette comme une statue équestre.
Après une de ces haltes d'un instant, et
quand son compagnon Teut rejointe :
— Tu ne Tois plus personne derrière nous t
dit-elle. — Non, madame, personne. — Ce ca-
valier qui nous avait rejoints la nuit à Valen-
cienncs, et qui s'était enquis de nous après nous
avoir observés si longtemps avec surprise? —
Je ne le revois plus. — Mais il me semble que
je lai revu, moi, avant d'entrer à Mous. — Et
moi, madame, je suis sûr de l'avoir revu avant
dVnlrer à Bruxelles. — A Bruxelles, tu dis? —
Oui ; mais il se sera arrête dans cette dernière
ville.— Rcmy , dit la dame en se rapprochant
de son compagnon, comme si elle craignait que
sur celte route déserte on né pût l'entendre ;
Rem Y, ne t'a-t-il point paru qu'il ressemblait...
*- A qui, madame? — Comme tournure, du
moins, car je n^ai pas vu son visage, à ce mal-
heureux jeune homme. — Oh ! non, non, ma-
dame, se hâta de dire Remy, pas le moins du
monde ; et , d'ailleurs , comment aurait-il pu
deviner que nous avons quitté Paris et que
nous sommes sur cette route? — Mais comme
il savait où nous étions, Remy, quand nous
changions de demeure à Paris.
— Non , non , madame , reprit Remy, il ne
nous a pas suivis ni fait suivre , et , comme je
vous l'ai dit là-bas, j'ai de fortes raisons de
croire qu'il avait pris un parti désespéré , mais
vis-à-vis de lui seul. — Hélas! Remy, chacun
pf>rtc sa part de souffrance en ce monde ; Dieu
allège celle de ce pauvre enfant!
Remy répondit par un soupir au soupir de
sa maîtresse, et ils continuèrent leur route sans
autre bruit que celui du pas des chevaux sur le
chemin sonore.
l)cux hcui'cs se passèrent ainsi.
Au moment où nos voyageurs allaient entrer
idm Viivorde, Remy tourna vivement la tète.
H venait d^entendr» le galop cTun cheval au
tournant du chemin.
II s'arrêta, écouta, mats ne vît rien.
Ses yeux cherchèrent inutilement à percer la
profondeur de la nuit, mais comme aucun bruit
ne troublait son silence solennel, il entra dans
le bourg avec sa oompagne.
— Madame, lui dit-il, le Jour va bieBtdt ve-
nir ; si^vons m'eh croyes, bous nous arrôterons
ici ; les chevaux sont las, et vous avez besoin
de reposi -^ Remy, dit la datne, vous voulea
inutilement me cacher ce que vous éprouvez.
Remy, vous êtes Inquiet... — Oui , de votre
santé, madame; croyez-moî, une femme ne
saurait supporter de pareilles ihtigues , et c'est
à peine si ihoi-ùièrae... -^ Faites comme il vous
plaira, Remy, répondit la dame. — Eh bien,
alors, entres' dans ràtte ruelle à l'extrémité de
laquelle j^aperçois une lanterne qui se meurt;
c'est le signe auquel on reconnaît les hôteUc-
ries. HAtez-vous, je vous prie. — Vous aves
donc entendu quelque chose? — Oui, comme
le pas dikn cheval, n est vrai que je crois bien
m'ètre trompé; mais , en tout cas , je reste un
instant en arrière pour m'assurer de la réalité
ou de la fausseté de mes doutes.
La dame, sans répliquer, sans essayer de
détourner Remy de son intention , toucha les
flancs de son cheval, qui pénétra dans la ruelle
longue et tortueuse.
Remy la laissa passer devant, mit pied à terre
et lâcha la bride à son cheval qui suivit natu-
rellement celui de sa compagne.
Quant à lui , courbé derrière une borne gi*
gantesque, il attendit.
La dame heurta au seuil de l'hàtellerie der-
rière la porte de laquelle , suivant la coutume
hospitalière des Flandres, veillait ou plutôt dor-
mait une servante aux larges épaules et aux
bras robustes.
La fille avait déjà entendu le pas du cheval
claquer sur le pavé de )a ruelle , et, réveillée
sans mauvaise humeur, elle vint ouvrir la porte
et recevoir dans ses bras le voyageur ou plutôt
la voyageuse.
Puis elle ouvrit aux deux chevaux la large
porte cintrée dans laquelle ils se précipitèrent
en reconnaissant une écurie.
— J'attends mon compagnon , dit la dame,
laissez-moi m*asseoir près du feu en Tattendautt
348
LES QUAR^INTE-CINQ.
je ne me coucherai point qu*il ne soit arrîTé.
La serrante jeta de la paille aux chcTaux,
referma la porte de récurie, rentra dans la cui-
sine, approcha un escabeau du feu, moucha
a^ec ses doigts la massive chandelle, et se ren-
dormit.
Pendant ce temps, Remy, qui s*était placé en
embuscade, guettait le passage du Toyageur
dont il avait entendu galoper le cheval.!
Il le vit entrer dans le bourg, marcher au
pas en prêtant Toreille attentivement; puis,
arrivé à la ruelle , le cavalier vit la lanterne et
parut hésiter s*il passerait outre , ou s'il se di-
rigerait de ce côté.
Il s'arrêta tout à fait à deux pas de Remy qui
sentit sur son épaule le souffle du cheval.
Remy porta la main à son couteau.
— C'est bien lui, murmura-t-il, lui de ce côté,
lui qui nous suit encore. — Que nous veut-il?
Le voyageur croisa ses deux bras sur sa poi-
trine, tandis que son cheval soufflait avec effort
en allongeant le cou.
Il ne prononçait pas une seule parole; mais,
au feu de ses regards dirigés tantôt en avant,
tantôt en arrière , tantôt dans la ruelle , il n'é-
tait point difficile de deviner qu'il se demandait
s'il fallait retourner en arrière, pousser en avant
ou se diriger vers l'hôtellerie.
— Ils ont continué, murmura-t-il à demi-
voix, continuons.
Et rendant les rênes à son cheval, il continua
son chemin.
— Demain, se dit Remy, nous changerons de
route.
Et il rejoignit sa compagne qui l'attendait
impatiemment.
— Eh bien, dit-elle tout bas, nous suit-on ? —
Personne; je me trompais; il n'y a que nous
sur la route , et vous pouvez dormir en toute
sécurité. — Oh! je n'ai pas sommeil, Remy ,
vous le savez bien. — Au moins vous soupcrez,
madame, car hier déjà vous ne prîtes rien. —
Volontiers, Remy.
On réveilla la pauvre servante , qui se leva ,
cette seconde fois , avec le même air do bonne
humeur qt|^ la première, et qui, apprenant ce
dont il était question, tira du buffet un quartier
de porc salé, un levraut froid et des confitures;
puis elle apporta un pot de bière de Louvain
ecumante et perlée.
Remy se mit à table près de sa maîtresse.
Alors celle-ci emplit à moitié un verre à anse
de cette bière dont elle se mouilla les lèvres,
rompit un morceau de pain dont elie mangea
quelques miettes, puis se renversa sur sa chaise
en repoussant le verre et le pain.
— Comment, vous ne mangez plus, mon gen-
tilhomme? demanda la servante* — Non, j'ai
fini, merci.
La servante alors se mit à r^arder Remy qui
ramassait le pain rompu par sa maîtresse, le
mangeait lentement et buvait un verre de bière.
— Et la viande, dit-elle, vous ne mangez pas
de viande , monsieur? — Non , mon enfant,
merci. — Vous ne la trouvez donc pas bonne!
— Je suis sûr qu'elle est excellente, mais je n'ai
pas fiûm.
La servante joignit les mains pour exprimer
Tétonnement où la plongeait cette étrange so-
briété ; ce n'était pas ainsi qu'avaient Thabi-
tude d'en user ses compatriotes voyageurs.
Remy comprenant qu'il y avait un peu de
dépit dans le geste invocateur de la servante,
jeta une pièce d'argent sur la table.
— Oh! dit la servante, pour ce qu'il faut
vous rendre, mon Dieu ! vous pouvez bien gar-
der votre pièce, six deniers de dépense à dcui.
— Gardez la pièce tout entière , ma bonne, dit
la voyageuse, mon frère et moi, nous sommes
sobres, c'est vrai, mais nous ne voulons pas di-
minuer votre gain.
La servante devint rouge de joie , et cepen-
dant en même temps des larmes de compassion
mouillaient ses yeux , Unt ses paroles avaient
été prononcées douloureusement.
*- Dites-moi , mon enfant , demanda Remy«
existe-tril une route de traverse d'ici àMalines?
— Oui, monsieur, mais bien mauvaise; tandis
qu'au contraire, monsieur ne sait peut-être pas
cela, mais il existe une grande route excellente.
— Si fait, mon enfant, je sais cela. Mais je dois
voyager par l'autre. — Dame ! je vous préve-
nais, monsieur, parce que , comme votre com-
pagnon est une femme , la route sera double-
ment mauvaise, pour elle surtout. — En quoi,
ma bonne? — En ce que, cette nuit, grand
nombre de gens de la campagne traversent le
pays pour aller sous Bruxelles. — Oui, ils êmi-
gront momentanément. — Pourqr^i donc cmi-
grcnt-ils? — Je ne sais; c'est ror<ire. — L'or-
LES QUARANTE-CINQ.
349
dre de qui? du prinee d^Orangeî — Non , de
mooscigneur?
— Qui est-ce monseigneur?
^ Ah! dame! tous m'en demandez trop,
monsieur, je ne sais pas; mais enfin, tant
il y a que, depuis hier au soir, on émigré.
— Et quels sont les émigrants? — Les habi-
tants de la .campagne , des villages , des
bourgs , qui n'ont ni digues ni remparts. —
C'est étrange, fit Rcmy. — Mais nous-mêmes,
dit la fille , au point du jour nous partirons ,
ainsi que tous les gens du bourg. Hier à onze
heures , tous les bestiaux ont été dirigés sur
Bruxelles par les canaux et les routes de tra-
verse;^ voilà pourquoi , sur le chemin dont je
Yous parle, il doit y avoir à cette heure encom-
brement de chevaux, de chariots et de gens. —
Pourquoi pas sur la grande route? la grande
route, ce me semble, vous procurerait une re-
traite plus facile. — Je ne sais; c'est Tordre.
Remy et sa compagne se regardèrent.
— Mais nous pouvons continuer,. n^estrce
pas, nous qui allons à Ifalines? — J^ le crois, à
moins que vous ne préfériez faire comme tout
le monde, c'est-à-dire vous acheminer sur
Bruxelles.
Remy regarda sa compagne.
— Non, non, nous repartirons sur-le-champ
pour Malines, s'écria la dame en se levant ; ou-
^z récurie, s'il vous plait, ma bonne.
Remy se leva comme sa compagne en mur-
murant à demi-voix :
— Danger pour danger, je préfère celui que
je connais; d'ailleurs le jeune homme a de l'a-
vance sur nous... et si par hasard il nous atten-
dait, eh bien, nous verrions !
Et comme les chevaux n'avaient pas encore
été dessellés, il tint l'étrier à sa compagne, se
mit lui-même en selle, et le jour levant les
trouva sur les bords de la Dyle.
Le danger que bravait Remy était un danger
réel, car le voyageur, «près avoir dépassé le
bourg et couru un quart de lieue en avant, ne
voyant plus personne sur la route, s'aperçut
bien que ceux qu'il suivait, s'étaient arrêtés
dans le village.
Il ne voulut point revenir sur ses pas , sans
doute pour mettre à sa poursuite le moins d'a^
fectation possible; mais il se coucha dans un
champ de trèfle, ayant eu le soin de (aire des-
cendre son cheval dans un de ces fossés pro-
fonds qui, en Flandre , servent de clôture aux
héritages.
U résultait de cette manœuvre que le jeune
homme se trouvait à portée de tout voir sans
être vu.
Ce jeune homme, on l'a déjà reconnu, comme
Remy l'avait reconnu lui-même , et comme la
dame l'avait soupçonné, ce jeune homme, c'é-
tait Henri Du. Bouchage, qu'une étrange fata-
lité jetait une fois encore en présence de la
femme qu'il avait juré de fuir.
Après son entretien avec Remy sur le seuil
de la maison mystérieuse, c'est-à-dire après la
perte de toutes ses espérances , Henri était re-
venu à l'hôtel de Joyeuse, bien décidé, comme
il l'avait dit, à quitter une vie qui se présentait
pour lui si misérable à son aurore; et, en gen-
tilhomme de cœur, en bon fils, car il avait le
nom de son père à garder pur, il s'était résolu
au glorieux suicide du champ de bataille.
Or, on se battait en Flandre; le duc de
Joyeuse , son frère , commandait une arnoée et
pouvait lui choisir une occasion de bien quitter
la vie. Henri n'hésita point; il sortit de son
hôtel à la fin du jour suivant, c'est-à-dire vingt
heures après le départ de Remy et de sa com-
plue.
Des lettres arrivées de Flandre annonçaient
un coup de main décisif sur Anvers. Henri se
flatta d'arriver à temps. Il se complaisait dans
cette idée que, du moins, il mourrait l'épée à
la main , dans les bras de son frère , sous un
drapeau français; que sa mort ferait grand
bruit, et que ce bruit percerait les ténèbres
dans lesquelles yivait la dame de la maison
mystérieuse.
Nobles folies! glorieux et sombres rêves!
Henri se reput quatre jours entiers de sa dou-
leur et surtout de cet espoir qu'elle allait bien-
tôt finir.
Au moment où , tout entier à ces rêves de
mort, il apercevait la flèche aiguë du clocher de
Yalenciennes et où huit heures sonnaient à la
ville, il s'aperçut qu'on allait fermer les portes ;
il piqua son cheval des deux et faillit, en pas-
sant sur le pont-levis, renverser un homme qui
rattachait les sangles du sien.
Henri n'était pas un de ces nobles insolents
qui foulent aux pieds tout ce qui n'est point ui^
m
LRS 0»ÏAnANTfi-fWQ
ccnsson. — H fit ert passahl drs excuses & cet
homnn qii se retotiflta au son de sa voix, puis
se délourna aussitôt.
Henri , cmpofté par Taction de sou cheval ,
qu'il essayait d'arrêter en vain, — Henri tres-
saillit comme s'il eût vu ce qu'il ne s'attendait
pas à voir.
— Oh ! je suis fou , pensa-t-il , Remy à Va-
Icncicnncs ; Remy, que j'ai laissé, il y a quatre
jours, rue de Bussy ; Remy sans sa maltresse «
car il avait pour compagnon un jeune homme,
ce me semble? En vérité, la douleur me trou-
ble le cerveau , m^ahère la vue à ce point que,
tout ce qui m^entoure , revêt la forme de mes
immuables idées.
Et, continuant son chemin, il était entré dans
la ^ille sans que le soupçon qui avait effleuré
son esprit, y eût pris racine un seul instant.
A la première écurie qu'il trouva sur son
chemin^ il s'arrêta, jeta la bride aux mains d^un
valet d'écurie, et s^assit devant la porte, sur un
banc , pendant qu'on préparait sa chambre et
son souper.
Mais tandis que , pensif, il était assis sur ce
baqc, il vit s'avancer les deux yoyageurs qui
marchaient côte à côte, et il remarqua que
celui qu'il avait pris pour Remy , tournait t^-
(^ncjpfimeni la tête.
L'autre avait le visuga caebé soin Tombée
d'un chapeau à larges bords»
Remy, en passant devant rhAtellerte, vit
Henri sur le banc et détonnid eacore ht tâte;
mais cette précaution même contribua à ie hitt
reconnaître.
-* Oh 1 cette fois, mttmiHii Heari, je ne me
trompe point, mon sang est froid, mon œil clair*
mes idées fraîches; revenu d'une première
hallucination, je me possède complètement. Or,
le môme phénomène se produit, et je crois en-
core reconnaître , dans l'un de ces voyageurs ^
Remy , e'esthà-dire le serviteur àt la maison
du faubourg. -^ Non ! eontinoa^t-il. Je ne puis
rester dans une pareille iheertitude, et« sans
retard, il feut que j'éelairctsse mes doutes.
Henri, cette résolution prise^ se leva et nai^
eha dans la grande rue sur lei traces des deux
voyageurs; mais, «Ht que eeiix««i Cusseat déjà
entrés dans quelque maisen, aeit qj^ils eussent
pris une autre mute^ Henri ne lee aperçât plus«
il murut jusqu'aux parées ; etirs étaient fer-
mées.
Donc les voyageurs n'avaient pas pu sortir.
Henri entra dans toutes les hôtelleries, ques-
tionna , chercha et finit par apprendre qa im
avait vu deux cavaliers se dirigeant vers one
auberge de mince apparence , située rue da
Beffroi.
L'hôte était occupé à f^mcr lorsque Du Boo-
chage entra»
Tandis que cet homme, affriandé par la bonne
mine du jeune voyageur, lui offrait sa maison
et ses services, Henri plongeait ses regards dans
l'intérieur de la chambre d'entrée, et dcTâi-
droit où il se trouvait, pouvait apercevoir en-
core, sur le haut de Tescalier, Remy lui-même,
lequel montait, éclairé par la lampe d'une ser-
vante.
Il ne put voir son compagnon qui, sans dootCt
étant passé le premier, avait d^ dispam.
Au bout de l'escalier, Remy s'arrêta* Ea le
reconnaissant positivement^ ceila fois, le comte
avait poussé une exclamation» et, au son de la
voix du eomte^ Remy s^était retonmc.
Aussi, à son visage si remarquable par la ci-
catrice qui le labourait, à son regard plein d'in-
quiétude, Henri ne conservart-il aucun doute,
et, trop ému pour prendre un parti à l'instant
même, s'éloign»-t-il on ee demandant avec un
horrible serrement de cœur, pourquoi Remy
avait quitté sa maîtresse, et pourquoi il se ttou-
vait seul sur la même route que ïuik
Mous disons seul , parce que ffenri n'mi
d^abotd prèle aucune attention au second ca-
valier.
Sa pensée roulait d'aMne en abîme.
te lendemain, à l'heure de l'ouvertarc des
portes, lorsqu'il crut pouvoir so trouver face i
fooe avec les deux voyageurs ^ il fut bien ssi^
pris d'apprendre que , dans la nuit, ces deoi
inconnus avaient obtenu du gouverneur la pe^
mission dft sortir, et que, contre toutes les ha-
bitudes, on avait ouvert les portes pour eux.
De celte façon , et comme ils étaient partis
vers une heure du matin, ils avaient sixhcuf^
d'avance sur Henri.
il fallait rattraper ces six heures. ^ H^ori
mit son cheval «u giiept et rejo%nit à Mons ici
voyageurs quMl dépassa*
il vit encore Retfiyi maiS| cette fois, il ett
LfeS OWA«ANtR-WNO.
981
fallu que h«?ttiy f6t sofcicr potil" le frcohnallfe.
Henri s'était aitublé d'une casaque de soldat et
avait acheté un autre cheVal.
Toutefois, Tœil défiant du bon serviteur dé-
joua presque cette combinaison, et, à tout ha^
sard , If" compagnon de Remy prévenu par un
seul mot, eut le ternes de détourner son visagd
que Henri cette fois encore ne put apercevoir.
Mais le jeune homme ne perdit point cou-
rage; il questionna dans la première hôtellerie
qui donna asile aux voyageurs , et comme il
accompagnait ses questions d'une irrésistible
auxiliaire, il finit par apprendre que le compa-
gnon de Remy était un jeune homme fort beau,
mais fort triste, sobre, résigné , et ne parlant
jamais de fatigue.
Henri tressaillit, un éclair iUumina sa pensée.
— Ne serait-ce point une femme î demanda^
l-il. — C'est possible, répondit Thôte; au-
jourd'hui beaucoup de femmes passent ainsi
déguisées pour aller rejoindre leurs amantls à
l'armée de Flandre, et comme notre état à noua
autres Aubergistes est de ne rieti voir, ttotts ne
voyons rien.
Cette etplication brisa le cœur de Henri, ffé-
tait-il pas probable, en effet, que Retny accofâ^
pàgnât sa mattfesse déguisée en cavalier?
Alors, et si cela était ainsi , Henri ne com-
prenait rien que de fâcheux dans cette aventufe.
Sans doute, comme le disait l'hôte, la dame
inconnue allait rejoindre son amant en Fhmdre.
Remy montait donc lorsquMI parlait de ces
regrets étemels; cette fable d^un amour passé
qui avait à tout jamais habillé sa maîtresse de
deuil, c'était donc lui qui l'avait inventée pour
éloigner un surveillant importun.
— Eh bien, alors, se disait Henri, plus brisé
de cette espérance qu^il ne l'avaitjamalséiéde
son désespoir, eh bien, tantmieut, un moment
viendra où j'aurai le pouvoir d'aborder cette
femme et de lui reprocher tons ces subterfuges
qui abaisseront cette femme, que j'avais placée
si haut dans mon esprit et dans mon cœur, au
niveau des vulgarités ordinaires ; ators, alors,
moi qui m'étais fait l'idée d'une créature pres^
que divine, alors, en voyaut de près cette en-
veloppe si briHante d*uno âme tout ordinaire,
peut-être me préeipiterai-Je moi^êine du fthe
de mes fllusions, du haut de mon amour é
Ktle jeune homme ft'arrachatt lee ehetettx et
se déchirait la poitrine , à cette* idée qu'il per-
drait pent-être un jour cet ainour et ces illu-
sions qui le tuaient, tant il est vrai que mieux
Vaut un coeur mort qu'un cœur vide.
H en était là, les ayant dépassés comme nous
avons dit et rêvant à la cause qui avait pu pous-
ser en Flandre en même temps que lui , ces
deut personnages indispensables à son exis-
tence, lorsquMl les vit entrer à Bruxelles.
Nous savons comment il continua de les
suivre.
A BrUlelles, Henri avait pris de sérieuses
informations sur la campagne projetée par M.
le duc d'Anjou.
Les Flamands étaient trop hostiles au duc
d'Anjou pour bien accueillir un Français de
distinction ; ils étaient trop fiers du succès que
la cause nationale venait d'obtenir, cai* c'était
déjà un succès que de voir Anvers fermer ses
portes au prince que les Flandres avaient ap-
pelé pouf régner sur elles; ils étaient trop
fiers aisouS-nous, de ce succès, pour se priver
d'humilier un peu ce gentilhomme qui venait
de France, et qui les questionnait avec le plus
pi)r accent parisieq, accent qui, à toute époque,
a paru si ridicule au peuple belge.
Henri eonçui dès lors des craintes sérieuses
80? eette expédition, dont son frère amenait Mpe
si grande part; il résolut en aonséqucufie 4e
précipiter sa marehe sur Anvers.
C'était pour lui nue snrprias indicible que
de voir Remy et sa compagne, quelque intérêt
4]u'ils parussent avoiF à a'êlre pas reconnus,
suivre qbaiiaéttent la même routa qu'il suivait.
C^était une pifelite que tous detfï tendaient
h tib même but.
Au sorth* du botirg, Heftri, eaéhé dans les
trèfiee où nous FaVotts laissé, était certain, cetto
fois au moins de voir en face le visage de ce
Jeune homme qui accompagnait Remy.
Là n feeôntialtraît foutes ses incertitudes et
y mettrait tin.
Et c'est alors, comme noue le disions, qu*il
déehh*ait sa poitrine, tant 11 avait peur de per-
dre cette chimère qui le dévorait, mais qui le
h\Mî vivre de mille vies, eu attendant qu^eite
le tuât.
Ldisque les dent voyagettrt passèrent devant
le Jeune hemme^ «fu*ils étalMit loin de eoup»
35S
LES QUARANTE-CINQ.
çonner être caché là, la dame était occupée à
lisser ses cheveux, qu*elle n^avait point osé re-
nouer à rhôtellcrie.
Henri (a vit, la reconnut, et faillit rouler éva-
noui dans le fossé où son cheval paissait tran-
quillement.
Les voyageurs passèrent.
Oh ! alors, la colère s'empara de Henri, si
bon, si patient, tant qu'il avait cru voir chez
les habitants de la maison mystérieuse cette
loyauté qu'il pratiquait lui-même.
Mais après les protestations de Remy , mais
après les hypocrites consolations de la dame,
ce voyage ou plutôt cette disparition constituait
une espèce de trahison envers l'homme qui avait
si opiniâtrement , mais en même temps si res-
pectueusement assiégé cette porte.
Lorsque le coup qui venait de frapper Henri
fut un peu amorti, le jeune homme secoua ses
beaux cheveux blonds, essuya son front cou-
vert de sueur et remonta à cheval ^ bien dé-
cidé à ne plus prendre aucune des précautions
qu'un reste de respect lui avait conseillé de
prendre , et il se mit à suivre les voyageurs,
ostensiblement et à visage découvert.
Plus de manteau, plus de capuchon, plus
dliésitation dans sa marche, la route était à lui
comme aux autres; il s*en empara donc tran-
quillement, réglant le pas de son cheval sur le
pas des deux chevaux qui le précédaient.
n était décidé à ne parler ni à Remy, ni à sa
compagne, mais à se faire seulement recon-
nsdtrc d'eux.
— Oh ! oui, oui, se disait-il , s'il leur reste ,
à tous deux une parcelle de cœur, ma présence
bien qu'amenée par le hasard , n'en sera pas
moins un sanglant reproche pour les gens sans
iDi qui me déchirent le cœur à plaisir.
U n'avait pas fait cinq cents pas à la suite
des deux voyageurs, que Remy l'aperçut.
Le voyant ainsi délibéré, ainsi reconnais-
sable s'avancer le front haut et découvert, Re-
my se troubla.
La dame s'en aperçut et se retourna.
— Ah ! dit-elle, n'est-ce pas ce jeune homme,
Remy?
Remy essaya encore de lui faire prendre le
change et de la rassurer.
— Je ne pense point, madame, dit-il; autant
que je puis en juger par l'habit, c'est un jeune
soldat wallon qui se rend sans doute à Ams-
terdam , et passe par le théâtre de la guerre
pour y chercher aventure. — N'importe, je sois
inquiète, Remy. — Rassurez-vous , madame,
si ce jeune homme eût été le comte Du Bou-
chage, il nous eût déjà abordés ; vous savez s*il
était persévérant. — Je sais aussi qu'il était
respectueux, Remy y car, sans ce respect même,
je me fusse contentée de vous dire : éloignez-Ic,
Remy, et je ne m'en fusse point inquiétée da-
vantage. » Eh bien, madame, s'il était si res-
pectueux, ce respect, il l'aura conservé, et toos
n'aurez pas plus à craindre de lui, en suppo-
sant que ce soit lui, sur la route de Bruxelles
à Anvers qu'à Paris dans la rue de Bussj. -
N'importe, continua la dame en regardant en-
core derrière elle, nous voici à Malines, chao-
geons de chevaux, s'il le faut, pour marcher
plus vite, mais hâtons-nous d'arriver à Anvers,
hâtons-nous, — Alors, au contraire, je vous
dirai, madame, n'entrons point à Malines; nos
chevaux sont de bonne race, poussons jusqu'à
ce bourg qu'on aperçoit là-bas à gauche et qui
se nomme, je crois, Yillebrock ; de cette façon
nous éviterons la ville, l'auberge, les questions,
les curieux, et nous serons moins embarrassés
pour changer de chevaux ou d'habits si par har
sard la nécessité exige que nous en changions.
— Allons, Remy, droit au bourg alors.
Ils prirent à gauche , s'engageant dans un
sentier à peine frayé, mais qui cependant, se
rendait visiblement à Villebrok.
Henri quitta la route au même endroit qu'eux
et les suivit, gardant toujours sa distance.
L'inquiétude de Remy se manifestait dans
ses regards obliques, dans son maintien s^té,
dans ce mouvement surtout qui lui était deyc-
nu habituel, de regarder en arrière avec une
sorte de menace , et d'éperonner tout à coup
son cheval.
Ces différents symptômes, comme on le com-
prend bien, n'échappaient pointa sa compagne.
Ils arrivèrent à Yillebrock.
Des deux cents maisons dont se composait
ce bourg, pas une n'était habitée ; quelques
chiens oubliés, quelques chats perdus couraient
effarés dans cette solitude, les uns appelaiit
leurs maîtres avec de longs hurlements, les au-
tres fuyant légèrement, et s'arrètant, lorsqu'ils
se croyaient en sûreté, pour montrer leur mu-
«au mobile , soi» la traverse d'une porte on
par le soupirail d'une cave.
Rcoiy heurU eu vingt endroits, ne vit rien,
et ne fut entendu de personne.
De son cât£, Henri, qui semblait une ombre
attachée au pas des voyageurs, s'était arrêté
à la première maison du bourg , avait
heurté i la porte de cette maison, mais tout
aussi inutilement qae ceux qui le précé-
dnicat, et alors ayant deviné que la guerre
était cause de cette désertion, il attendait pour
se rcmetlre en route que les voyageurs eussent
{iris un parti.
C'est ce qu'ils firent aprts que leurschevaux
•eurent déjeuné avec le graiu que Remy trouva
àam le cofTrc d'une hôtellerie abandonnée' _
— Madame, dit alors Rcmy, nousnc sommou
plus dans un paya calme, ni dans une situation
ordinaire ; il ne convient pas que nous nous
«posions comme des enfants. Nous allons cer-
tainement tomber dans une bande de Français
r>u de Flamands, sans compter les partisants
espagnols , car , dans la situation étrange où
sont les Flandres, les routiers de toutes les es-
pèces, lesavcntoricrs de tousles pays doivent y
puHulcr ; si vous étiez un bomme je vous tien-
drais un autre langage: mais vous êtes femme,
vous êtes jeune, vous êtes belle , vous courrez
donc un double danger pour votre vie et pour
■ votre honneur. — Oh! ma vie, ma vie ce n'esi
T. IX.
rien, dit la dame. — C'est tout , au CMitrairc,
madame , répondit Hemy , lorsque la vie a ira
but.— Eh bien! qucproposcï*\ousalorsîPcn-
sez et agissez pour moi, Remy ; vous savciqne
ma pensée à moi n'est pas sur cette terre. —
Alors, madame, repondit le serviteur, demeu-
rons ici, si vous m'en croyez, j'y vois ^aucouf
de maisons qui peuvent offrir un abn sitr, j'ai
des armes, nous nous dé Fendrons ou nous nous
cacherons , selon que j'estimerai que nous se-
rons assez forts ou trop faibles. — Non, Remy,
non, je dois aller en avant, rien ne m'arrêtera,
répondit la dame en secouant la tâtc ; je ne
concevrais de craintes que pour vous, si j'avais
des craintes. — Alors, fit Remy, marchons.
Et il poussa son cheval sans ajouter une pa-
role.
La dame inconnue le suivit, et Henri Du Bou-
chage, qui s'était arrêté en même temps qu'eus,
se remit en marche avec eux.
Au fur et & mesure que les voyageurs avan-
çaient, le pays prenait un aspect étrange.
U semblait que les campagnes fussent déser-
tées comme le bourg et les villages.
On CLtt dit la nature la veille du jour où
l'homme et les animaux furent créés.
Le soir venait, Henri, saisi de sur^wisc et
rapproché par le sentiment des voyageurs qui
le prccêdaiont, Henri demandait à l'air, aux ar-
bres, aux horizons lointains, aux nuage» mê'
23
354
LES QUAÏLVNTE-aXQ.
me, Tcxplication de ce phénomène sinistre.
Les seuls personnages qu^ animassent cette
morne solitude « e*étaient, se détachant sur la
teinte pourprée du soleil couchant, Remy et sa
compagne, penchés pour écouter si quelque
bruit ne viendrait pas jusqu'à eux; puis, en
arrière, à cent pas d'eux, la figure de Henri ,
conservant sans cesse la môme distance et la
môme attitude.
La nuit descendit sombre et froide , le vent
du nord-ouest siffla dans Tair, et emplit ces
solitudes de son bruit plus menaçant que le
silence.
Remy arrêta sa compagne, en posant la main
sur les rônos de son cheval.
— Madame, lui dit-il, vous savez si je suis
inaccessible à la crainte, vous savez si je ferais
' un pas en arrière pour sauver ma vie ; eh bien,
ce soir , quelque chose d'étrange se passe en
moi , une torpeur inconnue enchaîne mes fa-
cultés, me paralyse , et me défend d'aller filus
loin, madame. Appelez cela terreur, timidité,
panique même, madame, je vous le confesse :
pour la première fois de ma vie... j'ai peur.
La dame se retourna; peul-ôtre tous ces pré-
sages menaçants lui avaient-ils échappé , peut-
être n'avait-ellc rien vu.
— 11 est toujours là? dcmanda-t-elle. — Oh !
ce n'est plus de lui qu'il est question , répon-
dît Remy ; ne songez plus à lui , je vous prie ;
il est seul ot je vaux un homme seul. Non , le
danger que je crains ou plutôt que je sens, que
je devine , avec un sentiment d'instinct bien
plutôt qu'à l'aide de ma raison , ce danger, qui
s'approche , qui nous menace, qui nous enve-
loppe peut-être, ce danger est autre ; il est in-
connu, et voilà pourquoi je l'appelle un danger.
La dame secoua la tète.
— Tenez, madame, dit Remy, voyez-vous là-
bas drs saules qui courbent leurs cimes noires?
— Oui. — A côté de ces arbres, j'aperçois une
petite maison; par grâce, allons-y; si elle est
habitée , raison de plus pour que nous y de-
mandions l'hospitalité; si elle ne l'est pas, em-
parons-nous-en f madame ; ne faites pas d'ob-
jection, je vous en supplie.
L'émotion de Remy, sa voix tremblante, l'in-
cisive persuasion de ses discours décidèrent sa
compagne à céder.
f Elle tourna la bride de son cheval dans b
direction indiquée par Remy.
Quelques minutes après, les voyagi-urs heur-
taient à la porte de cette maison, bâtie en effet
sous un massif de saules.
Un ruisseau , afOuent de la Nethe , petite ri-
vière qui coulait à un quart de lieue de là; un
ruisseau enfermé entre deux bras de roseaux
et deux rives de gazon , baignait le pied des
saules de son eau murmurante ; derrière la
maison, bâtie en briques et couverte de tuiles,
s'arrondissait un petit jardin, enclos d'une haie
vive.
Tout cela était vide, solitaire, désolé.
Personne ne répondit aux coups redoublés
que frappèrent les voyageurs.
Remy n'hésita point: il tira son couteau,
coupa une branche de saule, l'introduisit
entre la poi:te qt la serrure, et pesa sur le pèoc.
La porte s'ouvrit.
Remy entra vivement : il mettait à toutes
ses actions , depuis une heure , l'activité d'un
homme travaillé par la fièvre. La serrure, pro-
duit grossier de l'industrie d'un forgeron voi-
sin, avait cédé presque sans résistance.
Remy poussa précipitamment sa compagne
dans la maison , poussa la porte derrière lui,
tira un verrou massif, et, ainsi retranché, res-
pira comme s'il venait de gagner la vie.
Non content d'avoir abrité ainsi sa maîtresse,
il l'installa dans l'unique chambre du premier
étage, où, en tâtonnant, il rencontra un lit,
une chaise et une table.
Puis, un peu tranquillisé sur son compte, il
redescendit au rez-de-chaussée, et, par un con-
trevent entr'ouvcrt, il se mit à guetter par une
fenêtre grillée, les mouvement»; du comte qui,
en les voyant entrer dans la maison, s'en était
rapproché à l'instant même.
Les réflexions de Henri étaient sombres et
en harmonie avec celles de Remy.
— Bien certainement, se disait-il, quelque
danger inconnu à nous, mais connu dos habi-
tants , plane sur le pays : la guerre ravage la
contrée , les Français ont emporté Anvers ou
vont l'emporter; saisis de terreur, les paysans
ont été chercher un refuge dans les villes.
Cette explication était spécieuse , et cepen-
dant elle ne satisfaisait pas le jeune homme.
LES OUARANTE-CINQ.
305
U'aillrurs, elle îc ramenait à un autre ordre
de pensées. •
— Quc^onl faire de ce côté Remy et sa maî-
tresse? se demandait-il. Quelle impérieuse né-
cessité les pousse vers ce danger terrible ? Oh !
je le saurai , car le moment est enfin venu de
parler à celte femnoe et d'en finir à jamais avec
tous mes doutes. Nulle part encore l'occasion
ne s*est présentée aussi belle.
Et il s^avança vers la maison.
Mais tout à coup il s'arrêta.
— Non, non, dit-il, avec une de ces hésita-
tions subites si communes dans les cœurs
amoureux, non, je serai martyr jusqu'au bout.
D'ailleurs, n'est-ellc pas maîtresse de ses ac-
tions et sait-elle quelle fable a été forgée sur
olle par ce misérable Remy? Oh! c'est à lui,
c'est à lui seul que j'en veux, à lui qui m'assu-
rait qu'elle n'aimait personne! Mais, soyons
juste encore, cet homme devait-il pour moi,
qu'il ne connaît pas , trahir les secrets de sa
maîtresse ? Non ! non! mon malheur est certain,
et ce qu'il y a de pire dans mon malheur, c'est
qu'il vient de moi seul et que je ne puis en re-
jeter le poids sur personne. Ce qui lui man-
que, c'est la révélation entière de la vérité ;
c'est de voir cette femme arriver au camp, sus-
pendre ses bras au cou de quelque gentil-
homme, et lui dire : vois ce que j'ai souffert et
comprends combien je t'aime !
Eh bien ! je la suivrai jusque-là ; je verrai ce
que je tremble de voir , et j'en mourrai : ce
sera de la peine épargnée au mousquet et au
canon.
ilélas ! vous le savez, mon Dieu, ajoutait. Henri
avec un de ces élans comme il en trouvait par-
fois au fond de son âmo, pleine de religion et
d'amour ; je ne cherchais pas cette suprême
angoisse ; je m'en allais souriant à une mort
réfléchie , calme, glorieuse. Je voulais tomber
sur le champ de bataiHc avec un nom sur les
lèvres, 1«î vôtre, mon Dieu ! avec un nom dans
le cœur, le sien. Vous ne l'avez pas voulu, vous
me destinez à une mort désespérée, pleine de
fiel et de tortures; soyez béni, j'accepte.
• Puis , se rappelant ces jours d'attente et ces
nuits d'angoisse, qu'il avait passes en face de
cette inexorable maison , il trouvait qu'à tout
prendre , à part ce doute qui lui rongeait le
cœur, sa iiosition était moins cruelle qu'à Paris,
car il la voyait parfois, il entendait le son de sa
parole, qu'il n'avait jamais entendu î et mar-
chant à sa suite , quelques-uns de ces arômes
vivaces qui émanent de la femme que l'on
aime, venaient, mêlés à la brise , lui caresser
le visage.
Aussi , continuait-il , les yeux fixés sur cette
chaumière où elle était renfermée :
— Mais en attendant cette mort et tandis
qu'elle repose dans cette petite maison , je
prends ces arbres pour abri , et je me plains,
moi qui puis entendre sa voix si elle parle, moi
qui puis apercevoir son ombre derrière la fe-
nêtre ! Oh ! non, non, je ne me plains pas. Sei-
gneur! Seigneur! je suis encore trop heureux.
Et Henri se coucha sous ces saules, dont les
branches couvraient la maison , écoutant avec
un sentiment de mélancolie impossible à dé-
crire , le murmure de l'eau qui coulait à ses
côtés.
Tout à coup il tressaillit , le bruit du canou
retentissait du côté du nord, et passait, empor-
té par le vent.
— Ah! se dit-il, j'arriverai trop tard, on at-
taque Anvers.
Le premier mouvement de Henri fut de se
lever, de remonter à cheval et de courir, guidé
par le bruit, là où l'on se battait; mais, pour
cela, il fallait quitter la dame inconnue et mou-
rir dans le doute.
S'il ne l'avait point rencontrée sur sa routci,
Henri eût suivi son chemin, sans un regard en
arrière, sans un soupir pour le passé, sans un
regret pour l'avenir; mais , en la rencontrant,
le doute était entré dans son esprit, et, avec le
doute, l'irrésolution.
Il resta.
Pendant deux heures , il resta couché, prê-
tant l'oreille aux détonations successives qui
arrivaient jusqu'à lui, se demandant quelles
pouvaient être ces détonations irrégulières et
plus fortes, qui, de temps en temps, étaient ve-
nues couper les autres.
Il était loin de se douter que ces détonations
étaient causées par les vaisseaux de son frère
qui sautaient.
— Enfin, vers deux heures, tout se calma;
vers deux heures et demie, tout se tut.
Le bruit du canon n'était point parvenu , à
ce qu'il paraissait, dans l'intérieur de la maison,
356
LES QUARANTE-CINQ.
ou, s'il y était parvenu, les habitants provisoires
} étaient demeurés insensibles.
A cette heure, se disait Henri, Anvers est pris,
rt mon frère est vainqueur ; mais , après An-
vers, viendra €and ; après Gand, Bruges, et
Toccasion ne me manquera pas pour mourir
glorieusement.
Mais, avant de mourir, je veux savoir ce que
va chercher cette femme au camp des Français.
Et comme à la suite de toutes ces commotions
qui avaient ébranlé Tair , la nature était ren-
trée dans son repos, Henri , enveloppé de son
manteau, rentra dans son immobilité.
Il était tombé dans cette espèce d'assoupisse-
ment à laquelle, vers la fin de la nuit, la volonté
de l'homme ne peut résister, lorsque son che-
val qui paissait à quelques pas de lui, dressa
Toreflle et hennit tristement.
Henri ouvrit les yeux.
L^animal, debout sur ses quatre pieds, la tète
tournée dans une autre direction que celle du
corps, aspirait la brise qui, ayant tourné à rap-
proche du jour, venait du sud-est.
— Qu'y a-t-il , mon bon cheval? dit le jeune
homme en se levant et en flattant le cou de
l'animal avec sa main ; tu as yu passer quelque
loutre qui t'effraye ; ou tu regrettes l'abri d'une
bonne étable?
L'animal, comme s'il eût entendu l'interpel-
lation, et comme s'il eût voulu y répondre, se
porta d'un mouvement franc et vif dans la di-
rection de Lier, et, l'œil fixe et les naseaux ou-
verts, il écouta.
~ Ah ! ah 1 murmura Henri, c'est plus sé-
rieux, à ce qu'il me parait : quelque troupe de
loups suivant les armées pour dévorer les ca-
davres. -
Le cheval hennit, baissa la tète, puis par un
mouvement rapide comme l'éclair , il se mit à
fuir du côté de l'ouest.
Mais , en fuyant , il passa à la portée de la
main de son maître , qui le saisit par la bride
;omme il passait, et l'arrêta.
Henri, sans rassembler les rênes, l'empoigna
par la crinière et sauta en selle ; une fois là,
lomme il était bon cavalier, il se fit maître de
l'animal et le contint.
Mais, au bout d'un instant, ce que le cheval
avait entendu , Henri commença de l'entendre
lui-même et celle terreur qu'avait ressentie la
brute grossière, lliomme fut étonné de la res-
sentir à son tour.
Un long murmure pareil à celui du vent stri-
dent et grave à la fois, s'élevait des didérents
points d'un demi-cercle qui semblait s^étendre
du sud au nord ; des bouffées d'une brise fraî-
che , et comme chargée de particules d'eau ,
éclaircissaient par intervalles, ce murmure, qui
alors devenait semblable au fracas des marées
montantes sur les grèves caillouteuses.
— Qu'est-ce que cela? demanda Henri : se-
rait-ce le vent ? Non, puisque c'est le vent qui
m'apporte ce bruit, et que les deux sons m'ap-
paraissent distincts.
Une armée en marche, peut-être; mais non;
— il pencha son oreille vers la terre, — j'enten-
drais la cadence des pas, le firoissement des ar-
mures, l'éclat des voix.
Est-ce le crépitement d'un incendie? non
encore ; car on n'aperçoit aucune lueur à l'ho-
rizon, et le ciel semble même se rembrunir.
Le bruit redoubla et devint distinct : c'était
le roulement incessant, ample , grondant, que
produiraient des milliers de canons traînés au
loin sur un pavé sonore.
Henri crut un instant avoir trouvé la raison
de ce bruit en l'attribuant à la cause que nous
avons dite, mais aussitôt :
— Impossible, dit-il, il n'y a pas mille canons
dans l'armée.
Le bruit approchait toujours.
Henri mit son cheval au galop et gagna une
éminence.
— Que vois-jc ! s'écria-t-il en atteignant le
sommet.
Ce que voyait le jeune homme, son cheval
l'avait vu avant lui , car il n'avait pu le Hiire
avancer dans cette direction, qu'en lui déchi-
rant le flanc avec ses éperons , et lorsqu'il fut
arrivé au sommet de la colline il se cabra à
renverser son cavalier .sous lui. Ce qu'ils
voyaient, cheval et cavalier, c'était, àThôrizon,
une bande blafarde, immense, infinie, pareille
à un niveau, s'avançant sur la plaine, formant
un cercle immense et marchant vers la mer.
Et cette bande s'élargissait pas à pas aux
yeux de Henri, comme une bande d'étofie qu'on
déroule.
Le jeune homme regardait encore indécis
et étrange phénomène, lorsqu'cn ramenant sa
LES QUARANTE-CINQ.
337
Tuc «Of la p!ace qu'il Tenait de quitter, il s'a-
perçut que la prairie slmprégnait d'eau , que
la petite rivière débordait et commençait de
nojer sous sa nappe soulevée sans cause visible,
les roseauic qui, un quart d'heure auparavant,
se hérissaient sur ses deux rives.
L'eau gagnait tout doucement du côté de la
maison.
— Malheureux insensé que je suis , s'écria
ïlcnri , je n'avais pas deviné , c'est leau ' c'est
l'eau ! les Flamands ont rompu leurs digues.
Henri s'élança aussitôt du côté delà maison,
et heurta furieusement à la porte.
— Ouvrez, ouvrez! cria-t-il.
Nul ne répondit.
— Ouvrez, Remy, cria le jeune homme, fu-
rieux à force de terreur, ouvrez, c'est moi Rcnri
Du Bouchage, ouvrez 1 — Oh 1 vous n'avez pas
besoin de vous nommer, monsieur le comte ,
répondit Remy de l'intérieur de la maison, et
il y a longtemps que je vous ai reconnu; mais
je vous préviens d'une chose, c'est que si vous
enfoncez cette porte vous me trouyerez derrière
elle, un pistolet à chaque maio. — Mais, tu ne
comprends donc pas, malheureux? cria Henri,
avec un accent désespéré : l'eau, l'eau , c'est
l'eau?.. — Pas de fable, pas de prétextes, pas
de ruses déshonorantes, monsieur le comte. Je
TOUS dis que vous n'entrerez ici qu'en passant
sur mon corps. — Alors, j'y passerai! s'écria
Henri, mais j'entrerai. Au nom du ciel, au
nom de Dieu, au nom de ton salut et de celui
de ta maîtresse, veux-tu ouvrir? — Non!
Le jeune homme regarda autour de lui, et
aperçut une de ces pierres homériques, comme
en faisait rouler sur ses ennemis Ajax Télamon ;
il souleva cette pierre entre ses bras , 1 éleva
sur sa tètP, et s'avançant en courant vers la
maison, il la lança dans la porte.
La porte vola en éclats.
En même temps une balle siffla aux oreilles
de Hcuri, mais sans le toucher.
Henri sauta sur Remy.
Remy tira son second pistolet, mais l'amorce
seule prit feu.
— Mais tu vois bien que je n^ai pas d'armes,
insensé! s'écria Henri ; ne te défends donc plus
contre un homme qui n'attaque pas, regarde
seulement, regarde.
Et il le traîna près de la fenêtre, qu'il enfonça
d'un coup de poing.
— Eh bien ! dit-il, vois-tu, maintenant, vois
tu?
Et il lui montrait du doigtla nappe immense
qui blanchissait à l'horizon, et qui grondait eu
marchant, comme le front d'une armée gigan-
tesque.
L'eau! murmura Remy. — Oui, l'eau! l'eau!
s'écria Henri ; elle envahit ; vois à nos pieds :
la rivière déborde, elle monte ; dans cinq mi-
nutes on ne pourra plus sortir d'ici.
— Madame! cria Remy, madame! — Pas de
cris, pas d'effroi, Remy. Prépare les chevaux ;
et vile , vite. — 11 l'aime, pensa Remy , il la
sauvera.
Remy courut à l'écurie. Henri s^élança vers
l'escalier.
Au cri de Remy , la dame avait ouvert sa
porte.
Le jeune homme l'enleva dans ses bras,
comme il eût fait d'un enfant.
Mais elle, croyant à la trahison ou à la vio-
lence, se débattait de toute saîorce et se cram-
ponnait aux cloisons.
— Dis-lui donc, cria Henri, dis^lui donc que
je la sauve.
Remy entendit l'appel du jeune homme, au
moment où il revenait avec les deux chevaux.
— Oui ! oui ! cria-t-il, oui, madame, il vous
sauve, ou plutôt il vous sauvera ; venez ! venez I
Henri , sans perdre de temps à rassurer la
dame, .l'emporta hors de la maison, et voulut
la placer avec lui sur son cheval. .
Hais elle, avec un mouvement d'invincible
répugnance, glissa hors de cet anneau vivant,
et fut reçue par Remy, qui Tassit sur le cheval
préparé pour elle.
— Oh ! que faites-vous, madame, dit Henri,
et comment comprenez-vous mon cœur? H ne
s^agit pas pour moi, croyez-le bien, du plaisir
de vous serrer danï mes bras, de vous presser
sur ma poitrine d'homme, quoique, pour cette
faveur, je fusse prêt à sacrifier ma vie; il s*agit
de fuir plus rapide que l'oiseau. Ehl tenez, 1k$-
nez, les voyezrvous, les oiseaux qui foienl?
En effet, dans le crépuscule à peine naissatit
encore, on voyait des nuées de courlis et de
pigeons traverser l'espace d'un vol rapide et
effaré, et, dans la nuit, domaine ordinaire de
358
LES QUAUANTE-CLNU.
la chauve-souris silencieuse, ces vols bruyants,
favorisés par la sombre rafale, avaient quelque
chose de sinistre à Torcille, d'éblouissant aut
yeux.
La dame ne répondit rien ; mais, comme elle
étaif en selle, elle poussa son cheval en avant
sans détourner la tète.
Mais son cheval et celui de Remy , forcés de
marcher depuis deux jours, étaient fatigués.
A chaque instant Henri se retouri^it, et
voyant qu'ils ne pouvaient le suivre :
— Voyez, madame, disait-il, comme mon
cheval devance les vôtres, et pourtant je le re-
tiens des deux mains ; par grûcc, madame, tan-
dis qu'il en est temps encore , je ne vous de-
mande plus de TOUS, emporter dans mes bras,
mais prenez mon cheval et laissez-moi le vôtre.
— Merci , monsieur, répondait la voyageuse de
sa voix toujours calme, et sans que la moindre
altération se trahH dans son accent. — Mais ,
madame, s'écriait Henri en jetant derrière lui
des regards désespérés, l'eau nous gagne, en-
tendez-vous! entendez-vous!
En cfTct, un ccaquemcnt horrible se faisait
entendre en ce moment môme; c'était la digue
d'un village que venait d'envahir l'inondation :
madriers, supports, terrasses avaient cédé, un
double rang de pilotis s'était brisé avec le fra-
cas du tonnerre , et l'eau , grondant sur toutes
ces ruines, commençait d'envahir un bois de
chônes dont on voyait frissonner les cimes, et
dont on entendait craquer les branches comme
si tout un vol de démons passait sous sa feuillée.
Les arbres déracinés s'cntrc-choquant aux
pieux, les bois des maisons écroulées flottant à
la surface de l'eau ; les hennissements et lc9
cris lointains des hommes et des chevaux, en-
traînés par l'inondation , formaient un concert
de sons si étranges et si lugubres, que le fris-
son qui agitait Henri passa jusqu'à l'impassible,
Tiadomptablc cœur de l'inconnue.
. Elle aiguillonna son cheval , et son cheval ,
cofflinc s'il eût senti lui-même l'imminence du
danger, redoubla d'efforts pour s'y soustraire.
Mais l'eau gagnait, gagnait toujours, et,
avant dix minutes, il était évident qu'elle au-
rait rejoint les voyageurs.
A chaque instant Henri s^rrêtait pour atten-
dre ses compagnons, et alors il leur criait :
— Plus vite, madame! par grâce, plus vite!
Tcau s'avance, l'eau accourt! la voici!
Elle arrivait en effet, écumeuse, tourbillon-
nante, irritée ; elle emporta comme une plume
la maison dans laquelle Remy avait abrité sa
maîtresse; elle souleva comme une paille la
barque attachée aux rives du ruisseau ; et ma-
jestueuse, immense, roulant ses anneaux comme
ceux d'un serpent, elle arriva, pareille à un
mur, derrière les chevaux de Remy et de Tia-
connue.
Henri jeta un cri d'épouvante et revint sur
l'eau, comme s'il eût voulu la combattre.
— Mais vous voj'cz bien que vous êtes per-
due! huria-t-il désespéré. Allons, madame, il
est encore temps peut-ôtre, descendez, venez
avec moi, venez. — Non, monsieur, dit-elle.
— Mais dans une minute il sera trop tard, re-
gardez, regardez donc!
La dame détourna la tète, l'eau était à cin-
quante pas à peine.
— Que mon sort s'accomplisse î dit-^lle ; vous,
monsieur, fuyez! fuyez!
Le cheval de Remy , épuisé , butta des ^eai
jambes de devant , cl ne put se relever malgré
les efforts de son cavalier.
— Sauvez-la! sauvez-la! fût-ce malgré elle,
s'écria Remy.
Et en même temps , comme il se dégageait
des étriers, l'eau s'écroula comme un gigantcs-
que monument sur la tête du fidèle serviteur.
Sa maîtresse, à cette vue, poussa un cri ter-
rible et s'élança en bas de sa monture, résolue
de mourir avec Remv.
Mais Henri, voyant son intention, s'était élancé
en même temps qu'elle; il la saisit en envelop-
pant sa taille avec son bras droit; et, remon-
tant sur son cheval, il partit comme un trait.
— Remy! Remy ! criait la dame les bras éten-
dus de son côté, Remy!
Un cri lui répondit. Remy était revenu à la
surface de l'eau, et, avec cet espoir indompta-
ble , bien qu'insensé , qui accompagne le mou-
rant jusqu'au bout de son agonie, il nageait
soutenu par une poutre.
A côté de lui passa son cheval , battant Tcau
désespérément avec ses pieds de devant, tandts
que le flot gagnait le cheval de sa maîtresse, et
que, devant le flot, & vingt pas tout au plus.
Henri et sa compagne ne couraient pas, mais
LES QUARANTB-CINa
35^
volaient sur le troisième chevet!, fou de terreur.
Remy ne regrettait plus la vie , puisqu'il es-
pérait, en raouraot, que celle qu'il aimait uni-
quement serait sauvée.
— Adieu, madame, adieu I cria-t-il, je pars
le premier, et je vais dire à celui qui nous at->.
tend que vous vivez pour...
Rcroy n'acheva point ; une montagne d'eau
passa sur sa tôte et alla s'écrouler jusque sous
les pieds du cheval de Henri.
— Remy, Remy ! cria la dame, Remy, je veux
mourir avec toi! Monsieur, je veux l'attendre^
monsieur, je veux mettre pied à terre ; au nom
du Dieu vivant, je le veux !
Elle prononça ces paroles avec tant d'énergie
et de sauvage autorité , que le jeune homme
desserra ses bras et la laissa glisser à terre en
disant :
— Bien , madame , nous mourrons ici tous
trois; merci à vous qui me faites cette joie que
je n'eusse jamais espérée.
Et, comme il disait ces mots en retenant son
cheval, l'eau bondissante l'atteignit, comme elle
avait atteint Remy ; mais, par un dernier effort
d'amour, il retint par le bras la jeune femme
qui avait mis pied à terre.
Le flot les envahit, la lame furieuse les roula
durant quelques secondes pèle-mèle avec d'au-
tres débris.
C'était un spectacle sublime que le sangfroid
de cet homme, si jeune et si dévoué, dont le
buste tout entier dominait le flot, tandis qu'il
soutenait sa compagne de la main , et que ses
genoux, guidant les derniers efforts du cheval
expirant, cherchaient à utiliser jusqu'aux su-
prêmes cfTorts de son agonie.
11 y eut un moment de lutte terrible pendant
hquel la dame, soutenue par la main droite de
Henri , continuait de dépasser do la tète le ni-
veau de l'eau, tandis que, de la main gauche,
Henri écartait les bois flottants et les cadavres
dont le choc eût submerge ou écrasé son che-
vaL
Un du ces corps flottants , en passant près
d'eux , cria ou plutôt soupira :
— Adieu ! madame , adieu ! — Par le ciel !
8*ccria le jeune homme, c'est Remy ! Eh bien !
loi aussi, je te sauverai.
Et, sans calculer le danger de ce surcroit de
pesanteur, il saisit la manche de Remy, l'attira
sur sa cuisse gauche et le fit respirer librement-
Mais en même temps le cheval , épuisé da
triple poids, s'enfonçait jusqu'au cou, puis jus-
qu'aux yeux ; enfin , les jarrets brisés pliant
sous lui, il disparut tout à fait.
— Il faut mourir! murmura Henri. Mon Dieu!
prends ma vie, elle fut pure. — Vous, madame,
ajouta-t-il, recevez mon âme, elle était à vous!
En ce moment , Henri sentit Remy qui lui
échappait ; il ne fit aucune résistance pour le
retenir; toute résistance était maintenant inu-
tile.
Son seul soin fut de soutenir la dame au-
dessus de l'eau pour qu'elle, au moins, mourtUt
la dernière , et qu'il se pût dire à lui-même , à
son dernier moment, qu'il avait fait tout ce
qu'il avait pu pour la disputer à la mort.
Tout à coup , et comme il ne songeait plus
qu'à mourir lui-même, un cri de joie retentit à
ses côtés.
Il se retourna et vit Remy qui venait d'at-
teindre une barque.
Cette barque. Vêtait celle de la petite maison
que nous avons vu soulever par l'eau; l'eau
l'avait entraînée, et Remy, qui avait repris
ses forces, grâce au secours que lui avait porté
Henri, Remy, la voyant passer à sa portée, s'é-
tait détaché du groupe haletant, et en deux
brassées l'avait atteinte.
Ses deux rames étaient attachées à son abor-
dage, une gaffe roulait au fond.
11 tendit la gaffe à Henri qui la saisit, entraî-
nant avec lui la dame, qu'il souleva par-dessous
ses épaules et que Remy reprit de ses mains.
Puis lui-même , saisissant le rebord de la
barque, il monta près d'eux.
Les premiers rayons du jour naissaient, mon-
trant les plaines inondées et la barque se ba*
lançant comme un atome sur cet océan tout
couvert de débris.
A deux cents pas à peu près, vers la gauche»
s'élevait une petite colline qui, entièrement en-
tourée d'eau , semblait une Ile au milieu de la
mer.
Henri saisit les avirons et rama du côté de
la colline vers laquelle d'ailleurs le courant les
portait.
Remy prit la gaffe et, debout à l'avant, 8*oe-
cupa d'écarter les poutres et les madriers coatie
lesquels la barque pouvait se heurter.
iQÙ LES QUARANTE-CINQ.
Grâce à la force de Henri, grAce à Tadresse
de Rcmy, on aborda ou plutôt on fut jeté contre
la colline.
Rcmy sauta à terre et saisit la chaîne de la
larque, qu*il tira vers lui.
Henri s*aTança pour prendre la dame entre
] bras ; mais elle étendit la main , et , se Ic-
^ st seule, elle sauta à terre.
Henri poussa un soupir ; un instant il eut Ti-
sc prolongeait dti cdté de ces fcui , et il revint
dire quUl croyait qu*à mille pas à peu près de
Tcndroit où Ton avait pris terie , commençait
une espèce de jetée qui s^avançait en droite
ligne vers les feux.
Ce qui Aisait croire à Remy à une jetée, ou
tout au moins à un chemin, c^ëtait une double
ligne d^arbres directe et régulière.
Henri fit à son tour ses observations , qui se
dcc de se rejeter dans Tablme et de mourir à trouvèrent concorder avec celles de Rcmy ; mais
ses yeux; mais un irrésistible sentiment Ten- cependant il fallait, dans cette ciirooslance ,
chaînait à la vie tant qu*il voyait cette femme , donner beaucoup au hasard,
dont il avait si longtemps désiré la présence ^.^^^^ entraînée sur la déclivité de la plaine,
sans Tobtcnir jamais. jç, ^^^^^ rejetés à gauche de leur route en leur
Il tira la barque à terre et alla s'asseoir à dix ^^^^^^ j^^^j^ „„ ^^^j^ considérable ; cette dé-
pas de la dame et de Reray, hvide, dégouttent ovation, ajoutée à la course insensée des che-
d'unc eau qui s'échappait de ses habits , plus ^^^^^ y^^^ ^^^^ ^^^^ ^^y^^ de s'orienter,
douloureuse que le sang. : n ^ • i * a •
Ils étaient Lvés du danger le plus pressant. « "ttra. que le jour Tenait, mais nuasçux
c'est^-dirc de l'eau ; rinondalion.si forte qu'elle « '»'»• "'"«•^.•^«^ •"""''^ î *"«"" ''^."'Pf "^^
-.^ - .- . ^.. X 1* w....é^... \i^ !• et sur un ciel pur, on eut aperçu le clocher de
fût, ne monterait jamais à la hauteur de la ., ,. . * j * 1? i • • j
... ' Mahnes, dont on ne devait être éloigne que de
coUine. A y k rÀ » ^
Au-dessous d'eux, dès lors, ils pouvaient con- ^"* "^"^* * ^^ ^^
tcmpler cette grande colère des flots, qui n'a de — Eh bien , monsieur le comte , demanda
colère au-dessus d'elle que celle de Dieu. ^emy, que pensei-Tous de ces feux? — Ces
Henri regardait passer cette eau rapide, gron- ''«"»• <!"> semblent vous annoncer, à tous, un
dante, qui charriait des amas de cadavres fran- »^" hospitalier, me semblent menaçants, à
jais; près d'eux, leurs chevaux et leurs armes. ™o« » «* je m'en défie. — Et pourquoi cela? -
Rcmy ressentait une vive douleur à l'épaule, *^cmy, dit Henri en baissant la voix, Yoyci tons
un madrier flottant l'avait atteint au moment où «es cadavres : tous sont^français , pas un n'est
son cheval s'était dérobé sous lui. flamand ; ils nous annoncent un grand désastre.
Quant à sa compagne, à part le froid qu'elle *es <i»g"C9 <>"* ^té rompues pour achever de
éprouvait, elle n'avait aucune blessure; Henri détruire l'armée françaises! elle a été vaincue,
l'avait garantie de tout ce dont il était en son !»"«* détruire l'effet desa tictoircsi elle a triom-
pouvoir de la garantir. Phé. Pourquoi ces feux ne seraient-ils pas aussi
Henri fut bien surpris de voir que ces deux bien allumés par des ennemis que par des amis»
êtres si miraculeusement échappés à la-mort ne o" pourquoi ne seraient-ils pas tout simplement
remerciaient que lui , et n'avaient pas eu pour "»« ^use ayant pour but d'attirer les fugitifs?
Dieu, premier auteur de leur salut, une seule — Cependant, dit Remy, nous ne pouvons de-
action de grâces. meurcr ici ; le froid et la faim tueraient ma
La jeune femme fut debout la première; elle maîtresse. — Vous avez raison, Remy, dit le
remarqua qu'au fond de l'horizon, du cùté de comte : demeurez ici avec madame; moi, je
l'occident, on apercevait quelque chose comme vais gagner la jetée, et je viendrai vous rap-
des feux à travers la brume. portcr des nouvelles. — Non , monsieur, dit la
Il va sans dire que ces feux brûlaient sur un dame , vous ne vous exposerez pas seul ; nou»
point élevé que l'inondation n'avait pu atteindre, nous sommes sauvés tous ensemble, nous mour-
Autant qu'on pouvait en juger au mUieu de ron» tous ensemble. Remy, votre bras, je suis
ce froid crépuscule qui succédait à la nuit, ces prête.
feux étaient distants d'une lieue environ. | Chacune des paroles de cette étrange créa-
Remy s'avança sur le point de la colline qui turt a ait un accent irrésistible d'autorité, au-
I
LES QUARANTE-CINQ.
301
quel personne n'avait Tidéc de résister un seul
inslant.
Henri s'inclina et marcha le premier.
L'inondation éiail plus calme, la jetée qui
tenait aboutir à la colline formait une espèce
(l'anse où l'eau s'endormait Tous trois montè-
rent dans le petit bateau, et le bateau fut lancé
de nouveau au milieu des débris et des cada-
vres flottants.
Un quart d'heure après , ils abordaient à la
jclée.
Us assurèrent la chaîne du bateau au pied
d'un arbre, prirent terre de nouveau, suiTÎrent
la jetée pendant une heurc-à peu près, et arri-
Tèrent à un groupe de cabanes flamandes au
milieu duquel, sur une place plantée de tilleuls,
étaient réunis autour d'un grand feu , deux ou
trois cents soldats au-dessus desquels flottaient
les plis d'une bannière française.
Tout à coup la sentinelle , placée à cent pas
à peu près du bivouac, aviva la mèche de son
mousquet en criant :
— Qui vive? — France 1 répondit Du Bou-
chage.
Puis, se retournant vers Diane :
— Maintesant, madame, dit-il, vous êtes
sauvée ; je reconnais le guidon des gendarmes
d'Âunis, corps de noblesse dans lequel j'ai des
amis.
Au cri de la sentînelie et à là réponse du
comte, quelque» getadarmes accoururent en eflc
au devant des nouveaux venus, deux fois bien
accueillis au milieu de ce désastre terrible, d'a-
bord parce qu'ils survivaient au désastre , en-
suite parce qu'Us étaient des compatriotes.
Henri se fit reconnaître tant personnellement
qu'en nommant son frère. Il fut ardemment
questionné et raconta de quelle façon miraeu-
kvsc lui et ses compagnons avaient échappé à
ia mort, mais safis rien dire autre chose.
Reniy et sa maltresse s'assirent silencieuse-
ment dans un coin; Henri les alla chercher
pour les inviter à s'approcher du feu.
Tous deux étaient encore ruisselants d'eau.
— Madame , dît-il , vous serex respectée ici
comme dans votre maison; je me suis permis
de dire que vous étiez une de mes parentes ,
pardonnc2-moi.
Et, sans attendre les remerctments de ceux
auxquels il avait sauvé la vie , Henri s'éloignai
pour rejoindre les officiers qui l'attendaient.
Rcmy et Diane échangèrent un regard qui ,.
s'il eût été vu du comte, eût été le remorcîment
si bien mérité de son courage et de sa délica-
tesse.
Les gendarmes d'Aunis, auxquels nos fugitifs-
venaient de demander l'hospitalité, s'étaient
retirés en bon ordre après la déroute et le
sauve qui peut des chefs.
Partout où il y a homogénéité de position ,
identité de sentiment et habitude de vivre en*
semble, il n'est point rare de voir la spontanéité
dans l'exécution après l*unité dans la pensée^
C'est ce qui était arrivé cette nuit même aux
gendarmes d'Aunis.
Voyant leurs chefs les abandonner et les au-
tres régiments chercher différents partis pour
leur salut, ils s'entregardèrent, serrèrent leurs^
rangs au lieu (fe les rompre, mirent leurs che-
vaux* au galop, et sous la conduite d'un de leurs
enseignes , qu'ils aimaient fort à cause de sa*
bravoure, et qu'ils respectaient à un degré égal
à cause de sa naissance, ils prirent la route de
Bruxelles.
Comme tous les acteurs de celte terrible scène,,
ils virent tous les progrès de l'inondation, et fu-
rent poursuivis par les eaux furieuses; mais le
bonheur voulut qu'ils rencontrassent sur leur
chemin le bourg dont nous avons parlé , posi-
tion ^'orte à la fois contre les hommes et contre
les éléments.
Los habitants , sachant qu'ils étaient en sû-
reté, n'avaient pas quitté leurs maisons, à part
les femmes, les vieillards et les enfants, qu'ils
avaient envoyés à la ville; aussi les gendarmes
d'Aunis, en arrivant, trouvèrent-ils de la résis-
tance ; mais la mort hurlait derrière eux : ils
attaquèrent en hommes désespérés , triomphè-
rent de tous les obstacles, perdirent dix hommes
à l'attaque de la chaussée , mais se logèrent et
firent décamper les Flamands.
Une heure après, le bourg était entièiement
cerné par les eaux , excepté du côté de cette
chaussée par laquelle nous avons vu aborder
Henri et ses compagnons.
Tel fut le récit que firent à Du Bouchage les
gendarmes d'Aunis.
— Et le reste de l'armée? demanda Henri»
— Regardez, répondit l'enseigne, à chaque in-
362
LES QUARANTE-CINQ.
stant passent des cadavres qui répondent à vo-
tre question.— Mais... mais mon frère?hasarda
Du Bouchage d'une voix étranglée. — Hélas !
monsieur le comte , nous ne pouvons vous en
donner de nouvelles certaines; il s'est battu
comme un lion ; trois fois nous l'avons retiré
du feu. 11 est certain qu'il avait survécu à la
bataille , mais à l'inondation nous ne pouvons
le dire.
Henri baissa la tète et s'abîma dansd'amères
réflexions; puis tout à coup :
— Et le duc? demanda-t-il.
L'enseigne se pencha vers Henri , et à voix
basse :
— Comte, dit-il, le duc s'était sauvé des pre-
miers. 11 était monté sur un cheval blanc sans
aucune tache qu'une étoile noire au front. Eh
bien! tout-à-l'heure , nous avons vu passer le
cheval au milieu d'un amas de débris; la jambe
d'un cavalier était prise dans Tétricr et surna-
geait à la hauteur de la selle. — Grand Dieu !
s'écria Henri. — Grand Dieu! murmura Remy
qui, à ces mots du comte : et le duc! s'étant
levé, venait d'entendre ce récit, et dont les yeux
se reportèrent vivement sur sa paie compagne.
— Apres? demanda le comte. — Oui, après?
balbutia Remy. — Eh bien ! dans le remous que
formait Tcau à l'angle de cette digue, un de mes
hommes s'aventura pour saisir les rônes flot-
tantes du cheval ; il l'atteignit, souleva l'animal
expiré. Nous vîmes alors apparaître lajbotte
blanche et l'éperon d'or que portait le duc. Mais,
4ÎU môme instant, l'eau s'enfla comme si elle se
fût indignée de se voir arracher sa proie. Mon
gendarme lâcha prise pour n'être point entraî-
né, et tout disparut. Nous n'aurons pas môme
la consolation de donner une sépulture chré-
tienne à notre prince. -Mort! mort lui aussi,
l'héritier de la couronne , quel désastre !
Remy se retourna vers sa compagne, et, avec
une expression impossible à rendre :
— 11 est mort , madame , dit-il , vous voyez.
— Soit loué le Seigneur qui m'épargne un crime,
répondit-elle, en levant en signe de reconnais-
sance les mains et les yeux au ciel. — Oui, mais
il nous enlève la vengeance, répondit Remy. —
Dieu a toujours le droit de se souvenir. La
vengeance n'appartient à l'homme que lorsque
Dieu oublie.
Le comte voyait avec une espèce d'cflroi cette
exaltation des deux étranges personnages qu il
avait sauvés de la mort ; il les observait do loin
de l'œil et cherchait inutilement, pour se diire
une idée de leurs désirs ou de leurs craintes ,
à commenter leurs gestes et Tcx pression de
leurs physionomies.
La voix de l'enseigne le tira de sa contem-
plation.
— Mais Tous-mèmey comte, demanda celui-ci,
qu'allez-vous faire ?
Le comte tressaillit.
— Moi? dit-il. — Oui, vous. — Tattendrai
ici que le corps de mon frère passe devant moif
répliqua le jeune homme avec l'accent d'un
sombre désespoir ; alors moi aussi je tâche; ai
de l'attirer à terre pour lui donner une sépul-
ture chrétienne, et, croyez-moi, une fois que je
le tiendrai , je ne l'abandonnerai pas.
Ces mots sinistres furent entendus de Rerox,
et il adressa au jeune homme un regard plein
d'aflfi'ctueux reproches.
Quant à la dame, depuis que l'enseigne avait
annoncé cette mort du duc d'Anjou, elle n'en-
tendait plus rien , elle priait.
Après qu'elle eut fait sa prière, la compagno
de Remy se souleva si belle et si radieuse, que
le comte laissa échapper un cri de surprise et
d'admiration.
Elle paraissait sortir d'un long sommeil dont
les rôves auraient fatigué son cerveau et altéré
la sérénité de ses traits; sommeil de plomb qui
imprime au front humide du donneur les tor-
tures chimériques de son rôve.
Ou plutôt c'était la fille de Jaïre, réveillée au
milieu de la mort sur son tombeau, et se rele-
vant de sa couche funèbre, déjà épurée et prèle
pour le ciel.
La jeune femme, sortie de cette léthai^ic,
promena autour d'elle un regard si doux , si
suave, et chargé d'une si angélique bonté, que
Henri , crédule comme tous les amants, se 0-
gura la voir s'attendrir à ses peines et céder
enfin à un sentiment, sinon de bienveillance,
du moins de reconnaissance et de pitié.
Tandis que les gendarmes, après leur frugal
repas, dormaient ça et là dans les décombres,
tandis que Remy lui-mômc cédait au sommeil
cl laissait sa tète appesantie s'appuyer sur la
traverse d'une barrière à laquelle son banc ctail
appuyé , Henri vint se placer près do la jeaa<î
LES QUARANTE-CINQ.
363
Xuinmo, et d*une voix si basse et si douce qu*elle
scmlilait un murmure de la brise :
— Madame, dit-il, vous vivez !...0h 1 laissez-
moi vous dire toute la joie qui déborde de mon
cœur, lorsque je vous regarde ici , en sûi*eté ,
après vous avoir vue là- bas , sur le seuil du
tombeau. — C'est vrai, monsieur, répondit la
dame, je vis par vous; et, ajouta-t-elle avec un
triste sourire , je voudrais pouvoir vous dire
que je suis reconnaissante. — Enfin, madame,
reprit Henri avec un effort sublime d*amour et
(i abnégation, quand je n'aurais réussi qu'à vous
sauver pour vous rendre à ceux que vous aimez.
— Que dites-vous? demanda la dame. — A
ceux que vous alliez rejoindre à travers tant
de périls, ajouta Henri. — Monsieur, ceux que
j'aimais , sont morts, ceux que j'allais Rejoin-
dre, le sont aussi. — Oh I madame, murmura
le jeune homme en se laissant glisser sur ses
deux genoux, jetez les yeux sur moi, sur moi
qui ai tant souffert^ sur moi qui vous ai tant
aimé. Oh ! ne vous détournez pas; vous êtes
jeune, vous êtes belle comme un ange des cieux.
Lisez bien dans mon cœur que je vous ouvre,
et TOUS verrez que ce cœur ne contient pas un
atome de l'amour comme le comprennent les
autres hommes. Vous ne me croyez pas! Exa-
minez les heures passées, pesez-les, une à une :
laquelle m'*a donné la joie, laquelle Tespoir, et
ceprndant j'ai persisté. Vous m'avez fait pleu-
rer, j'ai bu mes larmes ; vous m'avez fait souf-
frir, j'ai dévoré mes douleurs; vous m'avez
poussé à la mort, j'y marchais sans me plain-
dre. Même en ce moment , où vous détournez
la tète, où chacune de mes paroles , toute brû-
lante qu^elle soit, semble une, goutte d'eau
glacée tombant sur votre cœur , mon âme est
pleine de vous, et je ne vis que parce que vous
vivez. Tout à l'heure n'allai&-je pas mourir près
de vous? Qu'ai-je demandé? rien. Votre main,
l'ai-je touchée ? Jamais , autrement que pour
vous tirer d'un péril mortel. Je vous tenais en-
tre mes bras pour vous arracher aux flots, avez-
vous senti l'étreinte de ma poitrine? non. Je ne
suis plus qu'une âme, et tout en moi a été pu-
riGc au feu dévorant de mon amour. — Oh!
monsieur, par pitié, ne me parlez point ainsL
— Par pitié aussi, ne me condamnez point. On
m'a dit que vous n'aimiez personne; ohl ré-
pcUz-moi cette assurance : c'est une singu-
lière faveur, n'est-ce pas, pour un homme qui
aime , que de s'entendre dire qu'il n'est pas
aimé; mais je préfère cela, puisque vous me
dites en même temps que vous êtes insensible
pour tous. Oh! madame, madame, vous qui
êtes la seule adoration de ma vie, répondez-
moi.
Malgré les instances de Henri, un soupir fût
toute la réponse de la jeune femme.
— Vous ne me dites rien , reprit le comte.
Remy, du moins, a eu plus de pitié de moi que
vous; il a essayé de me consoler, lui! Oh! je
le vois, vous ne me répondez pas , parce que
vous ne voulez pas me dire que vous alliez en
Flandre joindre quelqu'un plus heureux que
moi, que moi qui suis jeune, cependant ; que
moi, qui porte en ma vie une partie des espé-
rances de moQ frère ; que moi, qui meurs à vos
pieds, sans que vous me disiez : j'ai aimé, mais
je n'aime plus; ou bien : j'aime , mais je ces-
serai d'aimer ! — Monsieur le comte, répliqua
la jeune femme avec une majestueuse solennité,
ne me dites point de ces choses qu'on dit à une
femme ; je suis une créature d'un autre monde,
et ne vis point en celui-ci. Si je vous avais vu
moins noble, moins bon, moins généreux; si
je n'avais pour vous, au fond de mon cœur, le
sourire tendre et doux d'une sœur pour son
frère, je vous dirais : — Levez-vous, monsieur
le comte, et n'importunez plus des oreilles qui
ont horreur de toute parole d'amour. Mais je ne
vous dirai pas cela, monsieur le comte, car je
souffre de vous voir souffrir. Je dis plus : à pré-
sent que je vous connais, je vous prendrais la
main, je l'appuierais sur mon cœur, et je vous
dirais volontiers : — Voyez, mon cœur ne bat
plus ; vivez près de moi, si vous voulez* et as-
sistez jour par jour , si telle est votre joie , à
cette exécution douloureuse d'un corps tué par
les tortures de l'àme ; mais ce sacrifice que vous
accepteriez comme un bonheur, j'en suis sûre....
— Oii! oui, s'écria Henri. — Eh bien , ce sa-
crifice, je dois le repousser! Dès aujourd'hui
quelque chose vient d'être changé en ma vie,
je n'ai plus le droit de m'appuyer sur aucun
bras de ce monde, pas même sur le bras de ce
généreux ami, de cette noble créature qui re-
pose là-bas et qui a pendant un instant le bon-
heur d'oublier ! Hélas ! pauvre Remy, continua*
t-cllc en donnant à sa voix la première inflexion
a6t
LES QUARANTE-CINQ.
de sensibilité que Henri eût remarquée en elle,
paavre Remy , ton réveil à toi aussi va être
triste^ tune sais pas les [>rogrës de ma pensée,
ta DO lis pas dans mes yeux , tu ne sais pas
qu'au sortir de ton sommeil tu te trouveras
seul sur la terre, car seule, je dois monter à
Dieu. — Que dites-vous? s'écria Henri; pen-
sez-vous donc aussi à mourir, vous?
Rcmy, réveillé parle cri douloureux du jeune
comte, souleva sa tête et écouta.
Vous m'avez vu prier, n*est-ce pas? continua
la jeune femme.
Henri fit un signe affirmatif.
— Cette prière, c'étaient mes adieux à la
terre; cette joie que vous avez remarquée sur
mon visage , cott^. joie qui m'inonde en ce
moment, c'est la même que vous remarqueriez
en moi , si l'ange de la mort venait me dire :
Lève-toi, Diane! et suis moi aux pieds de Dieu!
•* Diane ! Diane ! murmura Henri, je sais donc
comment vous vous appelez... Diane! nom
chéri, nom adoré !. .
Et l'infortuné se coucha aux pieds de la jeune
femme, en répétant ce nom avec l'ivresse d'un
indicible bonheur.
— Oh ! silence, dit la jeune femme , de sa
voix solennelle, oubliez ce nom qui m'est échap-
pé ; nul , parmi les vivants , n'a droit de me
percer le cœur en le prononçant. — Oh ! ma-
dame , madame, s'écria Henri, maintenant que
je sais votre nom , ne me dites pas que vous
aHcz mourir* — Je ne dis pas cela, monsieur,
reprit la jeune femme de sa voix grave; je dis
que je vais quitter ce monde de larmes, de
haines, de sombres passions, d'intérêts vils et
de désirs sans nom, je disque je n'ai plus rien
à faire parmi les créatures que Dieu avait
créées mes semblables ; je n'ai plus de larmes
dans les yeux, le sang ne fait plus battre mon
cœur, ma tète ne roule plus une seule pensée,
depuis que la pensée qui l'emplissait tout en-
tière, est morte; je ne suis plus qu'une victime
sans prix, puisque je ne sacrifie rien, ni désir,
ni espérances, en renonçant au monde ; mais
enfin, telle que je suis, je m'offre au Seigneur :
il me prendra en miséricorde, je l'espère , lui
qui m'a fait tant souffrir et qLi n'a pas voulu
que je succombasse à ma souÎTrance.
Rcmy, qui avait écouté ces paroles, se l<»vs
lentement, et vint droite sa maîtresse.
^ Vous m'abandonnez? dit-îl d'une voix
sombre. — Pour Dieu, répliqua Diane en Icranl
vers le ciel sa main pâle et amaigrie comme
celle de la sublime Madeleine. — Cest vniî
Et comme Diane abaissait sa main, il la prit
de ses deux bras, l'étreignit sur sa poitrine
comme il eût fait de la relique d'une sainte.
-" Oh ! que suts-je auprès de ces doux cœurs?
soupira le jeune homme avec le frisson de l'é-
pouvante. — Vous êtes, répondit Diane, la seul>
créature humaine sur laquelle j'aie attaché
deux fois mes yeux depuis que j*ai condam-
né mes yeux à se fermer à jamais.
Henri s'agenouilla.
— Merci, madame, dit-il, vous venez de vous
révéler à moi tout entière ; merci, je vois clai-
rement ma destinée : à partir de cette heure,
plus un mot de ma bouche , plus une aspira-
tion de mon eœar ne trahiront en moi celui qui
vous aimait.
Vous êtes au Seigneur, madame , je ne sois
point jaloux de Dieu.
Il venait d'achever ces paroles, et se relevait
pénétré de ce charme régénérateur qui accom-
pagne toute grande et immuable résolution,
quand dans la plaine, encore couverte de va-
peurs qui allaient s'éclaircissant d'instants en
instants, retentit un bruit de trompettes loiii-
taines.
Les gendarmes sautèrent sur leurs armes, et
furent & cheval avant le commandement.
Henri écoutait.
— Messieurs, messieurs, s'écria-t-il, ce soDt
les trompettes de l'amiral , je les reconnais, je
les reconnais, mon Dieu! Seigneur! puissent-
elles m'annoncer mon frère ! — Vous votcz
bien que vous souhaitez encore quelque chose,
lui dit Diane, et que vous aimez encore quel-
qu'un, pourquoi donc choisiriez-vons le déses-
poir, enfant, comme ceux qui ne désirent plus
rien, comme ceux qui n'aiment plus personne*
— Un cheval ! s'écria Henri , qu'on me prête
un cheval ! — Mais, par où sortirez-voos, de-
manda l'enseigne, puisque l'eau nous environne
de tous côtés? — Mais vous voyez bien que la
plaine est praticable; vous voyez bien qu'ils
marchent , eux, puisque leurs trompettes son-
nent. — Montez en haut de la chaussée, mon-
LES QUARAKTE-C1NQ.
365
sieur le comte, répondit renseigne, le temps
Véclaircit et peut-être pourrci-vaus voir. — J'y
vais, dit le jeune homme.
Henri s'avança en effet vers Féminence dé-
signée par renseigne, les trompettes sonnaient
toujours par intervalles, sans se rapprocher ni
s'éloigner.
Remy avait repris sa place auprès de Diane.
Un quart d'heure après, Henri revint ; il avait
vu, et chacun pouvait le voir comme lui , il
aiait vu sur une colline, que la nuit empêchait
db dfstiiigucr, un détachement considérable de
Iroupes françaises cantonnées et retranchées.
A part un large fossé d'eau qui entourait le
ïfourg occupé par les gendarmes d'Aunis, la
plaine commençait à se dégager comme un
<^lang qu'on vide, la pente naturelle du terrain
entraînant les^ eaux vers la mer, et plusieurs
points du terrain, plus élevés que les autres,
commençant à reparaître, comme après un
déluge.
Le limon fangeux des eaux roulantes avait
couvert toutes les campagnes, et c'était un triste
spectacle que de voir , au fur et à mesure que
le vent soulevait le voile de vapeurs étendu sur
la plaine, une cinquantaine de cavaliers enfon-
•;ant dans la fange et tentant de gagner , sans
pouvoir y réussir, soit le bourg,£oit la colline.
De la colline on avait entendu leurs cris de
détresse, et voilà pourquoi les trompettes son-
naient incessamment.
Dès que le vent eut achevé de chasser le
t)rouillard, Hcnpi aperçut sur la colline le dra-
peau de France, se déroulant superbement dans
le ciel.
Les gendarmes hissaient, de leur côté, la
sornette d'Aunis, et de part et d'autre, on en-
tendait des feux de mousqueterie tirés en signe
'le joie.
Vers onze heures, le soleil apparut sur cette
>ccn^e de désolation , desséchant quelques par-
ti' s de la plaine et rendant praticable la crête
<i*i:nc espèce de chemin de communication.
Henri, qui essayait ce sentier, fut le premier
ù s'apercevoir, aux bruits des fers de son che-
vùl, qu'une route ferrée conduisait, en faisant
un détour circulaire , du bourg à la colline ; il
en conclut que les chevaux enfonceraient par-
dessus le sabot, jusqu'à mi-jambe, jusqu'au
poitrail peut-être, dans la fa^f^c, mais n'iraient*
pas plus avant , soutenus qu'iLn seraient par le
fond solide du sol.
11 demanda de tenter l'épreuve, et, comme
personne ne lui faisait concurrence dans ce
dangereux essai , il recommanda à l'enseigne,
Remy et sa compagne, et s'aventura dans le pc^
riileux chemin.
En Bjéme temps qu'il partait du bourg, on
voyait un cavalier descendre de la colline , et,
comme Henri le faisait, tcntci\ de son côté, de
se mettre en chemin pour se rendre au bourg.
Tout le versant de la colline qui regardait le
bourg, était garni de soldats spectateurs qui
levaient leurs bras au ciel et semblaient vou-
loir arrêter le cavalier imprudent par leurs
supplications.
Les deux députés de ces deux tronçons du
grand corps français poursuivirent courageu-
sement leur chemin, et bientôt ils s'aperçurent
que leur tâche était moins difGcile qu'ils ne
l'eussent pu craindre, et surtout qu'on ne le
craignait pour eux.
Un large filet d'eau, qui s*échappait d'un
aqueduc crevé par le choc d'une poutre, sor-
tait de dessous La fknge et lavait, comme à des-
sein , la chaussée bourbeuse , découvrant sous
son flot plus limpide le fond du fossé que cher-
chait l'ongle actif des chevaux.
Déjà les cavaliers n'étaient plus qu'à deux
cents pas l'un de l'autre.
— France! cria le cavalier qui venait de la
colline.
Et il leva son toquet, ombragé d'une plume
blanche.
— Oh ! c'est vous , s^écria Henri avec une
grande exclamation de joie, vous, monsei-
gneur? — Toi, Henri, toi, mon frère, s'écria
l'autre cavalier.
Et au risque de dévier à droite ou à gauclic,
les deux chevaux partirent au galop , se diri-
geant l'un vers l'autre; et bientôt, aux accla-
mations frénétiques des spectateurs de la
chaussée et de la colline, les deux cavalier»
s'embrassèrent longuement et tendrement.
* Aussitôt le boui^ et la colline se dégarni-
rent : gendarmes et chevau-légers , gentils-
hommes huguenots et catholiques, se prccipi-
tcrent dans le chemin ouvert par les deux
frères.
Bientôt les deux camps s'étaient joints ; le»
3e« LES ou A RAXTE-CINQ.
bras sYtaicnt ouverts, et sur le chemin où tous Flandre. — Toujours par amour? demanda
avaient cru trouver la mort, on voyait trois Joyousc. — Non, par désespoir. Maintenant, je
mille Français crier merci au ciel et vive la vous le jure, Anne, je ne sais plus amoureux; ma
France ! passion , c'est la tristesse. — Mon frère , mon
. — Messieurs, dit tout à coup la voix d'un of- frère , s'écria Joyeuse , permettci-moi de vous
fu'icr huf^aienot, c'est vive M. Tamiral qu'il faut dire que vous êtes tombé sur une miscrall<;
crier, ear c'est à M. le duc de Joyeuse et non À femme. -^ Comment cela? — Oui , Henri , i^
un autre que nous devons lu vie cette nuit, et arrive qu'à un certain degré de méchanceté ou
ce matin le bonheur d'embrasser nos compa- de vertu, les êtres créés dépassent la volonté
triolos. du Créateur et se font bourreaux et homicides.
Une immense acclamation accueillit ces pa- ce que l'Église réprouve également; ainsi, par
rôles. trop de vertu , ne pas tenir compte des souf-
Les deux frères échangèrent quelques mots frances d'autrui, c'est de l'exaltation barbare,
trempés de larmes. c'est une absence de charité Chrétienne. —Oh !
— Mon frère , dit Henri , tâchez, je vous mon frère, s'écria Henri, ne calomniez point la
prie , que je puisse vous parler un moment, vertu, — Oh ! je ne calomnie pas la vertu,
— Je vais aller occuper le bourg, répon- Henri ; j'accuse le vice, et voilà tout Je le ré-
dit Joyeuse, choisissez^y un logement pour moi pète donc , cette femme est une miséraM<*
et m'y attendez. femme, et sa possession , si désirable qu'elle
Ilenri alla retrouver ses deux compagnons. ' soit, ne vaudra jamais les tourments qu'elle te
— Vous voilà au milieu d'une armée, dit-il à fait souffrir.
Rcmv ; croyez-moi , cachez-vous dans le loge-
Henri saisit la main de son frère.
ment que je vais prendre ; il ne convient point i — Vous ne pensez pas un mot de ce que vous
que madame soit vue de qui que ce soit. Ce avancez là , Joyeuse , lui dit-il. — Si , par ma
soir, lorsque chacun dormira, j'aviserai à vous foi. — Vous si bon, si généreux ! — Générosité
faire plus libres. j avec les gens sans cœur, c'est duperie, frère.
Rcmy s'installa donc avec Diane dans le lo- I — Oh ! Joyeuse , Joyeuse , vous ne connaissez
gcmcnt que leur céda l'enseigne des gcndar- ; point cette femme. — Mille démons! jeneveni
mes, redevenu, par l'arrivée de Joyeuse, simple pas la connaître. — Pourquoi cela? — Parce
officier aux ordres de l'amiral.
qu'elle me ferait commettre ce que d'aulrrs
Vers deux heures , le duc de Joyeuse entra nommeraient un crime , et que je nommerais,
trompettes sonnantes dans le bourg, fit loger ' moi, un acte de justice. — Oh! mon bon frère,
ses troupes, donna des consignes sévères pour ' dit le jeune homme avec un angélique sourire,
que tout désordre fut évité. que vous êtes heureux de ne pas aimer! Mais,
Partout il fut accueilli comme an sauveur s'il vous plaît , monseigneur l'amiral , laissons
par des cris d'amour et de reconnaissance. j là mon fol amour, et causons des choses de la
— Allons, allons, dit<>il, au retour, en se re- guerre. — Soit! aussi bien , en parlant de la
trouvant seul avec son frère, viennent les Fia- folie, tu me rendrais fou. — Vous v^ez que
mands et je les battrai ; et même, vrai Dieu ! si nous manquons de vivres. — Je le sais, et j'ai
cela continue, je les mangerai, car j'ai grand'- déjà pensé au moyen de nous en procurer.—
faim; et, ajouta-t-il tout bas à Henri en jetant Et l'avez-vous trouvé? — Je pense que oui.^—
dans un coin son pain duns lequel il avait paru Lequel? — Je ne puis bouger d'ici avant d'à-
mordre avec tant d'enthousiasme, voilà une voir reçu des nouvelles de l'armée, attendu qu?
exécrable nourriture. ! la position est bonne et que je la dérendrai>
Puis lui jetant le bras autour du cou : ' contre des forces quintuples; mais je puis cn-
— Çà, maintenant, ami, causons, et dis-moi voyeràla découverte un corps d'éclaireurs; ils
comment eu te trouves en Flandre quand je te trouveront des nouvelles d'abord, ce qui est la
croyais à Paris. -^ Mon frère , dit Henri à l'a- vie véritable de gens réduits à la situation où
mirai , la vie m'était devenue insupportable à nous sommes ; <— des vivres ensuite, car, en vê-
Paris , et je suis parti pour vous retrouver en ' rilé, cette Flandre est un beau pays. — Pas
LES QUARANTE^LNQ.
367
Irop, mon frère, pas trop. — Oh! je ne parle
que de la terre telle que Dieu Ta faite, et non
des hommes qui, éternellement, gâtent l'œuvre
de Diru. Comprenez-vous , Henri , quelle folie
ce prince a faite ; quelle partie il a perdue ;
comme Torgueil et la précipitation Tout ruiné
vito, ce malheureux François. Dieu a son âme,
nVn parlons plus; mais , en vérité , il pouvait
s'acquérir une gloire immortelle et l'un des
beaux royaumes de l'Europe, tandis qu'il a fait
!('s affaires de qui... de Guillaumc-le-Sournois.
Au reste, savez-vous, HCnri, que les Anversois
se sont bien battus? — Et vous aussi, à ce
qu'on dit, mon frère. — Oui, j'étais dans un de
mes bons jours, et puis il y a une chose qui
m'a excité. — Laquelle? — C'est que j'ai ren-
contré sur le champ de bataille une épée de ma
connaissance. — Un Français? — Un Français.
— Dans les rangs des Flamands? — A leur
tèlo. Henri, voilà un secret qu'il faut savoir
pour donner un pendant à l'écartellement de
Salccdc en place de Grève. — Enfin, cher sei-
gneur , vous voici revenu sain et sauf , à ma
grande joie ; mais moi , qui n'ai rien fait en-
( ore , il faut bien que je fasse quelque chose
aussi. — Et que voulez-vous faire? — Donnez-
moi le commandement de vos éclaireurs, je
vous prie. — Non, c'est en vérité trop périlleux,
Henri, je ne vous dirais pas ce mot devant des
étrangers; mais je ne veux pas vous faire mou-
rir d'une mort obscure, et par conséquent d'une
laide mort. — Mon frère, accordez-moi ce que
je vous demande, je vous prie; je prendrai
toutes les mesures de prudence, et je vous pro-
mets de revenir ici. — Allons, je comprends!
—Que comprenez-vous?— Vous voulez essayer
si le brpt de quelque action d'éclat n'amollira
pas ie cœiir de la farouche. Avouez que c'est
cela qui vous donne cette insistance. — J'a-
vouerai cela, si vous voulez, mon frère. — Soit,
vous avez raison. Les femmes qui résistent à
un grand amour, se rendent parfois à un peu
de bruit. — Je n'espère pas cela. — Triple fou
que vous êtes alors , si vous le faites sans cet
espoir. Tenez , Henri , ne cherchez pas d'autre
raison au refus de cette femme, sinon que c'est
une capricieuse qui n'a ni cœur ni yeux. —
Vous me donnez ce commandement, n'est-ce
pas, mon frère? — U le Gaut bien, puisque vous
le voulez. — Je puis partir ce soir môme? —
Tout de suite , si vous le voulez. — Alors , je
pars, mon frère ; avez-vous quelque ordre se-
cret? — Non; seulement ne répandez pas la
mort du duc; laissez croire qu'il est à mon
camp. — Bien, mon frère ;-est-ce tout? — C'est
tout.
Et les jeunes gens se jetèrent dans les brns
l'un de l'autre, — et se séparèrent, — non sans
retourner encore la tète l'un vers l'autre, —
non sans se saluer du sourire et de la main.
Henri transporté de joie, se hâta d'aller re-
jomdre Diane et Remy. .
— Tenez-vous prêts dans un quart d'heure ,
leur dit-il, nous partons. Vous trouverez doux
chevaux tout sellés à la porte du petit escalier
de bois qui aboutit à ce corridor; mèlez-vous
à notre suite et ne soufflez mot
Puis, apparaissant au balcon de châtaignier
qui faisait le tour de la maison :
— Trompettes des gendarmes, cria-t-il, son-
nez le boute-selle.
L'appel retentit aussitôt dans le bourg, et ren-
seigne et ses hommes vinrent se ranger de-
vant la maison.
Leurs gens venaient derrière eux avec quel-
ques mulets et deux chariots. Remy et sa com-
pagne, selon le conseil donné, se dissimulaient
au milieu d'eux , et la petite troupe se mit en
route à l'instant môme.
Il était dix heures du soir quand on arriva à
Rupelmonde.
Henri descendit dans une chétive hôtellerie
et choisit au premier étage une chambre pour
Diane et pour Remy, qu'il ne voulait point faire
souper avec tout le monde.
Puis il s'en alla , avant de se mettre à table
lui-même, visiter ses gens dans les diverses po-
sitions qu'ils avaient prises.
Au bout d'une demi-heure, Henri rentra.
Cette demi-heure lui avait suffi pour assurer h
logement et la nourriture de tous ses gens , et
pour doi^ner les ordres nécessaires en cas dt;
surprise des Hollandais.
Les officiers, malgré son mvitation de no
point s'inquiéter de lui, Pavaient attendu pour
commencer leur repas ; seulement, ils s'étaient
mis à table ; que)ques»uns dormaient de fatigtir
sur leurs chaises.
■
L'entrée du comte réveilla les dormeurs, et
fit lever les éveillés.
568
Lies gUARANTE-ClNQ.
Honri jeta un coup d'œil sur la salle.
Des lampes de cuivre , suspendues au pla-
fond , éclairaient d'une lueur fumeuse et près- ,
que compacte.
La table, couverte de pains de froment et de
viande de porc , avec un pot de bière fraîche
par chaque homme , eût eu un aspect appétis-
sant, même pour des gens qui depuis vingt-
quatre heures n'eussent pas manqué de tout
On indiqua à Henri la place d'honneur.
ll.s'aissit.
— Mangez, messieurs, dit-il.
Aussitôt cette permission donnée , le bruit
des couteaux et des fourchettes sur les assiettes
<le faïence , prouva à Henri qu'elle était atten-
due avec une certaine impatience et accueillie
avec une suprême satisfaction.
Pendant la route , la petite escorte avait re-
cueilli deux Français se disant officiers de ma-
rine , mais en arrivant au village ils avaient
disparu.
Henri, inspiré de quelque défiance, les avait
fait chercher; aussi à peine était-il à table qu'il
<icmanda à l'enseigne si on avait retrouvé ces
officiers»
— Oui , monsieur , répondit celui-ci. — Où
rsont-ils ? ~ Là, voyez au bout de la table.
Non seulement ils étaient assis au bout de la
"iable, mais encore à l'endroit le plus obscur de
sla chambre. *
— Messieurs, dit Henri, vous êtes mal placés
•<'t vous ne mangez point, ce me semble. —
Merci, monsieur le comte, répondit l'un d'eux,
nous sommes très fatigués, et nous avions, en
vérité , plus besoin de sommeil que de nourri-
ture; nous avous déjà dit cela à MM. vos offi-
c-iers, mais ils ont insisté, disant que votre or-
dre était que nous soupassions avec vous. Ce
nous est un grand honneur , et dont nous vous
sommes bien reconnaissants. Mais néanmoins,
f^i,au lieu de nous garder plus long temps,
vous aviez la bonté de nous faire donner une
chambre...
Henri avait écouté avecl a plus profonde at-
tention , mais il était évident que c'était bien
plutôt la voix qu'il écoutait que la parole.
— Et c'est aussi l'avis de votre compagnon?
<lil Henri, lorsque l'officier de marine eut cessé
de parler.
Et il regardait ce compagnon qui tenait son
chapeau rabattu sur ses yeux et qui s'olistiuait
à ne pas souiller mot, avec une attention si
profonde, que plusieurs des convives commeo*
cèrent à le regarder aussi.
Celui-ci , forcé de répondre à la question do
comte , articula d'une laçon presque inintelli-
gible ces deux mots :
— Oui, comte.
A ces deux mots le jeune homme tressaillit.
Alors , se levant , il marcha droit au bas beat
de la table , tandis que les assistants suivaient
avec une attention singulière les mouvements
de Henri et la manifestation bien visible de son
étonnement.
Henri s'arrêta près des deux officiers.
— Monsieur , dit-il à celui qui avait parlé le
premier, faites-moi une grâce. — Laquelle,
monsieur le comte î — Assurez-moi que vous
n'êtes pas le frère de M. Aurilly, ou peut-être
M. Aurilly lui-même. —Aurilly! s'écrièrent
tous les assistants. — Et que votre compagnon,
continua Henri , veuille bien relever un peu le
chapeau qui lui couvre le visage, — sans quoi
je l'appellerai monseigneur , et je m'incliairai
devant luL
En même temps, son chapeau à la main,
Henri s'inclina respectueusement devant l'in-
connu.
Celui-ci leva la tète.
— Monseigneur le duc d'Anjou ? s'écrièrint
les officiers. — Le duc vivant. — Ma foi, mes-
sieurs, dit l'officier, puisque vous voulez bien
reconnaître votre prince vaincu et fugitif, je oc
résisterai pas plus longtemps à cette manifes-
tation dont je vous suis reconnaissant; vous ne
vous trompiez pas , messieurs , je suis bien li-
duc d'Anjou. — Vive monseigneur ! s'écricrciit
les officiers.
Toutes ces acclamations, bien que sincères,
ef&rouchèrent le prince.
— Oh ! silence, silence, messieurs, dit-il, ne
soyez pas plus contents que moi , je vous prie,
du bonheur qui m'arrive. Je suis enchanjé de
n'être pas mort, je vous prie de le croire, et ce-
pendant si vous ne m'eussiez point reconnu, je
ne me fusse pas le premier vanté d'être vivant.
A propos , continua le duc d'Anjou , ton frère
est mort, n'est-ce pas, Du Bouchage?
Henri se sentit le cœur déchiré psr cette
froide question.
— Bon, DiORScigii. ur . rùponilil-ii, il vit. —
Ati! tant mieux, dit le duc avec son sourire
îtacé : quoi ! aotrc brave loycuse a survécu.
Où est-il , que je l'Embrasse ? — il n'est point
«i, monsi^igncur. — Ah ! oui , blessé. — Non,
monseigneur, sain et saur.— Hais fugitif comme
moi , errant , affamé , hontcui et pauvre guer-
rier, hébs ! Le proverbe a bien raison : Pour la
^ire l'épcc, après l'épée le sang, aprcs le sang
let larmes. — Uonscigneur, j'ignorais le prj>
icrbc,ct je suishmircui, malgré le proverbe,
'l'ipprendrc à Votre Altesse que mon frère a
lu le bonheur de sauver trois mîUo hommes,
oec lesquels il occupe un gros bourg à sept
ticaes d'ici, et, tel que me voit Son Altesse, je
iMrchc comme Mairenr de son armée.
U duc pâlit.
—Trois mille hommes, dit-il, et c'est Joyeuse
'|ui a sauvé ces trois mille hommes? Vive
lo^T'usc 1 pardicu ! foin de la maison de Valois ;
ce D'est pas «Uc, ma foi, qui peut prendre pour
sadevisc: /fiJan'Icr.— Monsoigneurl oh! mon-
iei^cur! muripura Du Bouchage suffoqué de
'loulcur, en voyant <\tia cotte hibirité du prince
>'aehsit Dite sombre et douloureuse jalousie.—
Son , sur mon âme , je dis vrai , n'est-ce pas ,
Aurillj? Nous revenons en France pareils à
1^'rançoiï 1" après la bataille de Pavie. Tout est
perdu, plus l'honneur! ah! ah! ah! j'ai rc-
iiMvé la deviK de la maison de France , moi.
T. IX.
Un morne silence accueillit ces rires dccbi-
rants comme s'ils eussent été des sanglots,
— Monseigneur, interrompit Henri, racontez-
moi comment le dieu tutélaire de U France a
sauvé Votre Altesse. —Eh 1 cher comte, c'est
bien simple, le dieu tutélaire de la France était
occupé k autre chose de plus important sans
doute en Cfi moment, de sorte que je me suis
sauvé tout seul. — Et comment cela , monsei-
gneur ? — Nais il toutes jambes.
Pas un sourire n'accueillit cette plaisanterie,
que le duc eût certes punie de mort si elle eut
été faite par un autre que par lui.
— Oui, oui, c'est bien le mot, hcinT comme
nous courions, conlinua-1-il, n'est-ce pas, mon
brave Aurilljî — Ce misérable n'a pas de coeur,
pensa Henri. Oh ! pourquoi son malheur , sa
honte et surtout sa naissance le protégent-ils
contre l'appel qu'on aurait tant de bonheur ù
lui adresser? Du Bouchage sortit de la salle.
Il n'ayait fallu , comme on le voit, qu'un in-
stant à co vagabond , à ce fugitif, à ce vaincu,
pour redevenir fier , iusouciaDt et impérieux.
Commander .'i cent hommes ou à cent mille,
c'est toujours commander; le duc d'Anjou eu
eût agi de même avec Joyeuse. Les princes ne
demandent jamais ce qu'ils croient mériter,
mais ce qu'ils croient qu'on leur doit.
Tandis que Du Bouchage était dehors, Fran-
çois questionnait, et Aurilly, cette ombre du
370
LES QUAItVNlE-ClNt}.
raaltre, laquelle suivait tous ses mouvements,
questionnait aussi.
Le duc trouvait étonnant qu^un homme du
nom et du rang de Du Bouchage, eût consenti
a prendre ainsi le commandement d*une poi-
gnée d'hommes et se fût chargé d'une expédi-
tion aussi périlleuse. C'était en effet le poste
d*an simple enseigne et non celui du frère d'un
grand amiral.
Chez le prince tout était soupçon, et tout
soapçon avait besoin d'être éclairci.
Q insista donc , et apprit que le grand ami-
ral , en mettant son frère à la tète de la recon-
naissance, n'avait fait que céder à ses pressantes
instances.
Celui qui donnait ce renseignement au duc,
et qui le donnait sans mauvaise intention au-
cune, était l'enseigne des gendarmes d'Aunis,
lequel avait recueilli Du Bouchage, et s'était vu
enlever son commandement , comme Du Bou-
chage venait de se voir enlever le sien par le
duc.
Le prince avait cru apercevoir un léger sen-
timent d'irritabilité dans le cœur de l'enseigne
contre Du Bouchage ; voilà pourquoi il inter-
rogeait particulièrement celui-ci :
— Mais , demanda le pnnce , quelle était
donc l'intention du comte, qu'il sollicitait avec
tant d'instance un si pauvre commandement?
— Rendre service à l'armée d'abord, dit l'en-
seigne , et de ce sentiment je n'en donte pas.
— D'abord ? avez-vous dit : —quel est l'ensuite^
monsieur ? — Ah ! monseigneur, dit l'enseigne,
je ne sais pas. — Vous me trompez ou vous
vous trompez vous-même, monsieur, vous
savez. — Monseigneur, je ne puis donner,
même à Votre Altesse, que les raisons de mon
service, — Vous le voyez, dit le prince en se
retournant vers quelques ofUciers demeurés à
table , j'avais parfaitement raison de me tenir
caché, messieurs, puisqu'il y a dans mon ar-
mée des secrets dont on m'exclut. — Ah ! mon-
seigneur, reprit l'enseigne. Votre Altesse com-
prend bien mal ma discrétion ; il n'y a de se-
crets qu'en ce qui concerne M. Du Bouchage ;
ne pourrait-il pas arriver, par exemple, que
tout en servant l'intérêt général, Bl. Henri eût
voulut rendre service à quelque parent ou à
quelque ami , en le faisant escorter ? — Qui
ionc est ici parent ou ami du comte? Qu'on le
dise ; voyons, que je Tembrasse! — Monsei-
gneur, dit Aurilly en venant se mêler à la con-
versation avec cette respectueuse funiliarilé
dont il avait pris l'habitude, monseigneur, je
viens de découvrir une partie du secret, et il
n'a rien qui puisse motiver la défiance de Votre
Altesse. Ce parent que M. Du Bouchage vou-
lait faire escorter , eh bien! — Eh bien , fit le
prince, achève , Aurilly. — Eh bien, monsei-
gneur, c'est une parente. — Ah ! ahl ab! se-
cria le duc, que ne me disait-on la chose tout
franchement ? — Ce cher Henri ! — Eh mais!
c'est tout naturel. — Allons , allons , fermons
les yeux sur la parente , et n'en parlons plas.
— Votre Altesse fera d'autant mieux , dit Au-
rilly, que la chose est des plus mystérieuses.
•* Comment cela ? — Oui, la dame, comme U
célèbre Bradamonte dont j'ai vingt fois chanté
l'histoire à Votre Altesse , la dame se cache
sous des habits d'homme.— Oh ! monseigneur,
dit l'enseigne , je vous en supplie ; M. Henri
m'a paru avoir de grands respects pour cette
dame, et, selon toute probabilité, en voodrail-il
aux indiscrets. — Sans doute, sans doute,
monsieur l'enseigne ; nous serons muets comme
des sépulcres , soyez tranquille , seulement, si
nous voyons la dame, nous tâcherons de ne pas
lui faire de grimaces. Ah ! Henri a une parente
avec lui , comme cela tout au milieu des gen-
darmes? et où est-elle, Aurilly, cette parente?
— Là-haut, — Comment , là-haut , dans celle
maison-ci ? — Oui, monseigneur ; mais chut.
voici M. Du Bouchage. — Chut! répéta le
prince en riant aux éclats.
Le jeune homme, en rentrant, put entendre
le funeste éclat de rire du prince ; mais il n'a-
vait point assez vécu auprès de Son Altesse
pour connaître toutes les menaces renfermées
dans une manifestation joyeuse du duc d'Anjou.
Il eût pu s'apercevoir aussi , au trouble de
quelques physionomies , qu'une conversation
hostile avait été tenue par le duc en son ab-
sence et interrompue par son retour.
Mais Henri n'avait point assez de défiance
pour deviner de quoi il s'agissait; nul n'était
assez son ami pour le lui dire en présence du
duc.
D'ailleurs Aurilly faisait bonne garde, elle
duc qui , sans aucun doute , avait déjà à peu
près arrêté son plan, retenait Henri près de sa
LES QUARANTE-CINQ.
371
personne jusqu^à v^ que tous les officiers pré-
sents à la conversation fussent éloignés.
Le duc avait fait quelques changements à la
distribution des postes.
Ainsi, quand il était seul, Henri avait jugé à
propos de se faire centre, puisqu^il était chef,
<7t d*établir son quartier générai dans la mai-
son de Diane.
Puis, au poste le plus important après celui-
là et qui était celui de la rivière , il envoyait
renseigne.
Le duc, devenu chef à la place de Henri, pre.
nait la place de Henri , et envoyait Henri où
celui-ci devait envoyer renseigne.
Henri ne s*en étonna point. Le prince s^était
aperçu que ce point était le plus important, et
il le lui confiait : c'était chose toute naturelle,
si naturelle , que tout le monde , et Henri le
premier, se méprit à son intention.
Seulement il crut devoir faire une recom-
mandation à Tenteigne des gendarmes, et s'ap-
procha de lui. C'était tout naturel aussi qu'il
mit sous sa protection les deux personnes sur
lesquelles il veillait et qu'il allait être forcé,
momentanément du moins, d'abandonner.
Hais , aux premiers mots que Henri tenta
d'échanger avec l'enseigne, le duc intervint.
— Des secrets! dit-il avec son sourire.
Le gendarme avait compris, mais trop tard,
rindiscrétion qu'il avait faite. Use repentait, et
voulant venir en aide au comte :
— Non , monseigneur , répondit-il ; M. le
comte me demande seulement combien il me
reste de livres de poudre sèche et en état de
servir.
Cette réponse avait deux buts , sinon deux
résultats : le premier, de détourner les soup-
çons du duc s'il en avait ; le second, d'indiquer
au comte qu'il avait un auxiliaire sur lequel il
pouvait compter.
— Ah ! c'est différent, répondit le duc, forcé
d'ajouter foi à ces paroles, sous peine de com-
promettre par le rôle d'espion sa dignité de
prince.
Puis, pendant que le duc se retournait vers
la porte qu'on ouvrait :
^ don Altesse sait que vous accompagnez
quelqu'un, glissa tout bas l'enseigne à Henri.
Du Bouchage tressaillit; mais il était .
trop tard. Ce tressaillement n'avait point I
échappé au duc, et, comme pour s*assurer par
lui-même si les ordres avaient été exécutés
partout, il proposa au comte de le conduire
jusqu'à son poste, proposition que le comte fut
bien forcé d'accepter.
Henri eût voulu prévenir Remy de se tenir
sur ses gardes et de préparer à l'avance quel-
que réponse ; mais il n'y avait plus moyen, tout
ce qu'il put faire , ce fut de congédier l'ensei-
gne par ces mots :
— Veillez bien sur la poudre , n'est-ce pas ?
veillez-y comme j'y veillerais moi-même. —
Oui, monsieur le comte, répliqua le jeune
homme.
En chemin, le duc demanda à Du Bouchage :
— Où est cette poudre que vous recomman-
dez à notre jeune officier , comte? — Dans la
maison où j'avais placé le quartier général,
Altesse. — Soyez tranquiUe, Du Bouchage, ré-
pondit le duc, je connais trop bien l'importance
d'un pareil dépôt , dans la situation où nous
sommes, pour ne pas y porter toute mon atten-
tion. Ce n'est point notre jeune enseigne qui le
surveillera, c'est moi.
La conversation en resta là. On arriva, sans
parler davantage, au confluent du Heuve et de
la rivière ; le duc fit à Du Bouchage force re-
commandations de ne pas quitter son poste et
revint.
11 retrouva Aurilly; celui-ci n'avait point
quitté la salle du repas, et, couché sur un banc,
dormait dans le manteau d'un officier.
Le duc lui frappa sur l'épaule et le réveilla.
Aurilly se frotta les yeux et regarda le prince.
— Tu as entendu? lui demanda celui-ci. —
Oui, monseigneur, répondit Aurilly. — Sais-tu
seulement de quoi je veux parler? — Pardieu!
de la dame inconnue , de la parente de M. le
comte Du Bouchage. — Bien , je vois que le
faro de Bruxelles et la bière de Louvain ne t'ont
point encore trop épaissi le cerveau. — Allons
donc, monseigneur, parlez ou faites seulement
un signe , et Votre Altesse verra que je suis
plus ingénieux que jamais. — Alors , yoyons,
appelle toute ton imagination à ton aide et de»
vine. — Eh bien , monseigneur, je devine que
Votre Altesse est curieuse. — Ah! parbleu!
c'est une affaire de tempérament cela ; U s'a-
git seulement de me dire ce qui piqut» ma cu-
riosité à cette heure. — Vous voulez savoir
372
LES QUARATfTE-aWQ.
quelle est la brave créatnre qai suit ces deux
MM. de Joyeuse à travers le feu et à travers
l'eau ? — Tu as mis le doigt sur la chose, Au-
rilly. — Allons, allons, cherche, cherche, et ne
reviens que lorsque tu auras trouvé ; moi , je
reste ici. — Ty vais, monseigneur.
Aurilly se leva, et, léger comme un oiseau,
il se dirigea vers la chambre Toisine , où se
trouvait le pied de Fescalier.
Aurilly était léger comme un oiseau ; aussi à
peine entendit-on un léger craquement au mo-
ment où il mit le pied sur les premières mar-
ches; mais aucnn bruit ne décela sa tentative.
Au bout de cinq minutes, il revint près de
son maître qui s^était installé , ainsi qu*il avait
dit, dans la grande salle.
— Eh bien? demanda celui-ci. — Eh bien,
monseig eur, si j'en crois les apparences, il
* sera difficile d'approcher la parente de MM. de
Joyeuse. — Pourquoi cela? — Parce qu'un
dragon la garde. — Quelle est cette sotte plai-
santerie, mon maître t— Eh! monseigneur,
ce n'est malheureusement pas upe sotte plai-
santerie, c'est une triste vérité. Le trésor est
au premier, dans une chambre derrière une
porte sous laquelle on voit luire de la lumière.
— Bien, après? — Monseigneur veut dire
avant. — Aurilly. — Eh bien, avant cette
porte, monseigneur, on trouve un homme cou-
ché sur le seuil dans un grand manteau gris.
— Oh! oh! M. Du Bouchage se permet de
mettre un gendarme à la porte de sa maitresse?
— Ce n^est point un gendarme, monseigneur,
c'est quelque valet de la dame et du comte lui-
même. — Et quelle espèce de valet? — Mon-
seigneur, impossible de voir sa figure, mais ce
que l'on voit , et parraitement , c'est un large
couteau flamand passé à sa ceinture et sur le-
quel il appuie une vigoureuse main. — C'est
piquant, dit le duc ; réveille-moi. un peu ce
gaillard-là, Aurilly. — Oh ! par exemple, nort,
monseigneur. — Tu dis? — Je dis que , sans
compter ce qui pourrait m'arriver à l'endroit
du coutiviu tûmand , je ne vais pas m'amuser
à me faire un mortel ennemi de MM. de Joyeuse,
qui sont très bien en cour. Si nous eussions été
it)i des Pays-Bas, passe encore ; mais nous n'a-
yons qu'à faire les gracieux, monseigneur, sur-
tout avec ceux qui nous ont sauvés. Prenez
garde, monseigneur, si vous ne le dites pas.
ils le diront. — Tu as raison, Aurilly, dit k
duc en frappant du pied; toujours raison, et
cependant... — Oui, je comprends; H ci pen-
dant Votre Altesse n*a pas vu un seul visagr
de femme depuis quinze mortels jours. Je ne
parle point de ces espèces d'animaux qui peu-
plent les polders ; cela ne mérite pas le nom
d'hommes ni de femmes ; ce sont des mâles et
des femelles, voilà tout. — Je veux voir cdte
maîtresse de Du Bouchage, Aurilly ; je veux la
voir, entends-tu? — Oui , monseigneur , jVn-
tends. — Eh bien , réponds-moi alors. — Eh
bien, monseigneur, je réponds que vous b
verrez peut-être; mais pas par la porte, au
moins. — Soit, dit le prince, mais si je ne puis
la voir par la porte, je la verrai par la fenèrrc,
— Ah! voilà une idée, monseigneur, et U
preuve que je la trouve excellente , c'est
que je vais tous chercher une échelle.
Aurilly se glissa dans la cour de la maison
et alla se heurter au poteau d'un appentis soos
lequel les gendarmes avaient abrité leurs che-
vaux.
Après quelques investigations, Aurilly troain
ce qu'on trouve presque toujours sous un ap-
pentis, c'est-à-dire une échelle, et ia plaça
contre la muraille.
L^échelle appliquée , le duc monta et attei-
gnit le haut de l'échelle ; Aurilly demeura au
pied.
La chambre dans laquelle Henri avait en-
fermé Diane était tapissée de nattes et meublée
d'un grand lit de chêne , avec des rideaux de
serge, d'une table et de quelques chaises.
La jeune femme, dont le cœur paraissait
soulagé d'un poids énorme depuis cette fausse
nouvelle de la mort du prince, dormait le coude
appuyé sur la table, sa tête appuyée sur sa
main.
Son corps souple et délicat était renversé de
côté sur sa chaise au long dossier.
Les yeux fermés, ces yeux aux paupières
veinées d'azur, la bouche suavement cntr'ou-
verte, les cheveux rejetés en arrière par-dessus
le capuchon du grossier vêtement d'homme
qu'elle portait, Diane devait apparaître comme
une Yis|on sublime aux regards qui s'apprê-
taient à violer le secret de sa retraite.
Le duc, en l'apercevant, ne put retenir un
mouvement d'admiration^ si s'appu^'a sur le
n
LES QUARANTE-CINQ. 373
bord de la fenêtre et dévora des yeux jusqu*aux — Brune?., blonde ?.. interrogea Aurilij. —
moindres détails de cette idéale beaaté. C*est bizarre , Aurilly, murmura le prince, f ai
Mais tout à coup, au milieu de cette contem- vu cette fcmme-là quelque part. — Vous Tavcx
plation , ses sourcils se froncèrent; ils redes- reconnue ? — Non, car je ne puis mettre ancun
cendit deux échelons avec une sorte de préci- nom sur son visage; seulement sa vuem^a
pitation nerveuse. frappé d*un coup violent au cœur.
Dans cette situation, le prince n*était plus Aurilly regarda k prince tovt étonné, pois,
exposé aux reflets lumineux de la fenêtre, re- avec un sourire dont il ne se domiapas lapeMc
flets qu*il avait paru fuir ; il s^adossa donc au de dissimuler Tironie :
mur, croisa ses bras sur sa poitrine et rêva. -- Voyez-vous cela? dit-il. —Eh ! monsieur,
AuriUy, qui ne le perdait pas des yeux , put ne riez pas , je vous prie , répliqua S( chôment
le voir avec ses regards perdus dans le vague, François; ne voyez-vous pas que je soulfre?-^
comme sont ceux d*un homme qui appelle à Oh! monseigneur, est-il possible? s'écria An*
lui SCS souvenirs les plus anciens et les plus rilly. — Oui, en vérité, c'est comme je te le dis,
fugitifs. je ne sais ce que j'éprouve ; mais , ajout&rt-il
Après dix minutes de rêverie et dMmmobi- d'un air sombre , je crois que j^ai eu tort de
lité, le duc remonta vers la fenêtre, plongea de regarder. — Cependant, justement à cause de
nouveau ses regards à travers les vitres, mais l'efTct que sa vue a produit sur vous , il faut
ne parvint sans doute pas à la découverte qu'il savoir quelle est cette femme , monseigneur. —
désirait, car la même ombre resta sur son Certainement qull le Ihut, dit François. —
front et la même incertitude dans son regard. Cherchez bien dans vos souvenirs , monsei-
Il en était là de ses recherches , lorsque Au- gneur , est-ce à la cour que vous l'avez vue ?
rilly s'approcha vivement du pied de l'échelle. _ Non, je ne crois pas. — En France, en Na-
— Vite, vite, monseigneur, descendez, dit varrc, en Flandre? — Non. — C*est une Espa-
Aurilly, j'entends des pas au bout de la rue gnole peut-être? — Je ne crois pas. — Une
voisine. Anglaise? quelque dame de la reine Elisabeth ?
Mais au heu de se rendre à cet avis, le duc — Non , non , elle doit se rattacher à ma vie
descendit lentement, sans rien perdre de son d'une façon plus intime; je crois qu'elle m*est
attention à interroger ses souvenirs. apparue dans quelque terrible circonstance. —
— U était temps, dit Aurilly. — De quel cdté Alors vous la reconnaîtrez facilement, car, Dieu
vient le bruit? demanda le duc. — De ce côté, merci ! la vie de monseigneur n'a pas vu beau-
dit Aurilly, et il étendit la main dans la direc- coup de ces circonstances dont Son Altesse par-
tion d'une espèce de ruelle sombre. lait tout à l'heure. — Tu trouves? dit François,
Le prince écouta. avec un funèbre sourire.
— Je n'entends plus rien, dit-il. — La pcr- ^ Aurilly s'inclina.
sonne se sera arrêtée ; c'est quelque espion qui — Vois-tu, dit le duc, maintenant je me sens
nous guette. — Enlève l'échelle, dit le prince, assez maître de moi pour analyser mes sensa-
Aurilly obéit; le prince, pendant ce tcropsi^ tions : cette femme est belle , mais belle à la
s'assit sur le banc de pierre qui bordait de façon d*une morte , belle comme une ombre p
chaque côté la porte de la maison. belle comme les figures qu'on voit dans les ré-
' Le bruit ne s'était point renouvelé , et pcr^ ves ; aussi me semble-t-il que c'est dans un
sonne ne paraissait à l'extrémité de la ruelle, rêve que je l'ai vue , et, continua le duc, j*ai
Aurilly revint. fait deux ou trois rêves effrayants dans ma vie,
— Eh bien, monseigneur, demanda-t-il , est- et qui m'ont laissé comme un (Void au coeur,
elle belle? — Fort belle, répondit le prince d'un Eh bien! oui , j'en suis sûr maintenant , c*est
air sombre. — Qui vous fait si triste alors, dans un de ces rêves-là que j'ai tu ht femme
monseigneur? Vous aurait-elle vu? — Elle delà-haut. —Monseigneur, monseigneur, s*é-
dort. — De quoi vous préoccupez-vous en ce cria Aurilly, que Votre Altesse me permette de
cas? lui dire que, rarement, je l'ai entendue expri-
Lc yrince ne répondit pas. mer si douloureusement sa susceptibilité en
374
LES QUARANTE-CINQ.
matière de sommeil ; le cœur de Son Altesse
est heureusement trempé de manière à lutter
avecfacier le plus dur, et les vivants n'y mor-
dent pas plus que les ombres, j'espère ; tenez,
moi, monseigneur, si je ne me sentais sous le
poids de ^u'^lque regard qui nous surveille de
cette rue, j'y monterais à mon tour, à Téchclle,
et j'aurais raison, je vous le promets, du rêve,
de Tombre et du frisson de Votre Altesse. —
Ma foi, tu as raison, Aurilly , va chercher Té-
chelle; drcssc-la et monte; qu'importe le sur-
veillant! n'es-ttt pas à moi? Regarde, Aurilly,
regarde.
Aurilly avait déjà fait quelque pas pour obéir
à son maître , quand soudain un pas précipité
retentit sur la place, et Henri cria au duc ;
— Alarme ! monseigneur, alarme !
D'un seul bond Aurilly rejoignit le duc.
— Vous , dit le prince , vous ici , comte ! et
sous quel prétexte avez-vous quitté votre poste?
-~ Monseigneur, répondit Henri avec fermeté ,
si Votre Altesse croit devoir me faire punir ,
elle le fera. En attendant, mon devoir était de
venir ici, et m'y voici venu.
Le duc, avec un sourire significatif, jeta un
coup d'œil sur la fenêtre.
— Votre devoir, comte? Expliquez-moi cela,
dit-il. — Monseigneur , des cavaliers ont paru
du côté de l'Escaut; on ne sait s'ils sont amis
ou ennemis. -— Nombreux? demanda le duc
avec inquiétude. — Très nombreux , monsei-
gneur. -^* Eh bien! comte, pas de fausse bra-
voure, vous avez bien fait de revenir; faites
réveiller vos gendarmes, longeons la rivière
qui est moins large, et décampons, c'est le plus
. prudent parti. — Sans doute, monseigneur,
. sans doute ; mais il serait urgent , je crois, de
prévenir mon frère. — Deux hommes suffiront.
^ — Si deux hommes suffisent, monseigneur,
dit Henri, j'irai avec un gendarme.— Non
pas, morbleu, dit vivement François, non pas,
Du Bouchage, vous viendrez avec nous. Peste!
ce n'est point en de pareils moments que l'on
se sépare d'un défenseur tel que vous. — Vo-
ire Altesse emmène toute l'escorte? -* Toute.
— C'est bien, monseigneur, répliqua Henri en
. s'inclinant; dans combien de temps part Votre
Altesse? — Tout de suite, comte. — Hola!
quelqu'un, cria Henri.
Le jeune enseigne sortit de la ruelle comme
s'il n'eût attendu que c t ordre de son chef pour
paraître.
Henri lui donna ses ordres , et presque aus-
sitôt on vit les gendarmes se replier sur h
place de toutes les extrémités du bourg, en
faisant leurs préparatifs de départ.
Au milieu d'eux le duc s'entretenait avecles
officiers.
Puis, se tournant vers Aurilly :
— Toi , tu vas rester ici , lui dit-il. Celte
femme ne peut nous suivre. Et d'ailleurs je
connais assez ces Joyeuse pour savoir que ce-
lui-ci n'osera point emmener sa maîtresse avec
lui en ma présence. D'ailleurs nous n'allons
point au bal, et nous courrons d'un train qui
fatiguerait la dame. — Oii va monseigneur?—
En France ; je crois que mes affaires sont tout
à fait gâtées ici. — Mais dans quelle partie de
la France? Monseigneur pense-t-il qu'il soit
prudent pour lui de retourner à la cour? — Non
pas; aussi selon toutes les apparences je m'ar-
rêterai en route dans un de mes apanages, à
Château-Thierry, par exemple. — Votre Al-
tesse est-elle fixée? — Oui , Château-Thierry
me convient sous tous les rapports, c'est à une
distance convenable de Paris , à vingt-quatre
lieues; j'y surveillerai messieurs de Guise, qui
sont la moitié de l'année à Soissons. Donc, c'est
à Château-Thierry que tu m'amèneras la belle
inconnue. — Mais , monseigneur , elle ne se
laissera peut-être pas emmener. — Es-tu fou?
puisque Du Bouchage m'accompagne h Cbi-
teau-Thierry , et qu'elle suit Du Bouchage, les
choses au contraire iront toutes seules. —Hais
elle peut vouloir afier d'un autre côté , si elle
remarque que j'ai de la pente à la conduire
vers vous. — Ce n'est pas vers moi que tu la
conduiras, mais , je te le répète, c'est vers le
comte. Allons donc! mais, parole d'honneur,
on croirait que c'est la première fois que tu
m'aides en pareille circonstance. As-tu de l'ar-
gent ? — J'ai les deux rouleaux d'or que Votre
Altesse m'a donnés au sortir du camp des pol-
ders. ~~ Va donc de l'avant. Et par tous les
moyens possibles, tu entends? par tous, amène-
moi ma belle inconnue à Château-Thierrj;
peut-être qu'en la regardant de plus près je la
reconnaîtrai. — Et le valet aussi? — Oui, s'il
ne te gêne pas. — Mais s'il me gêne. —Fais de
lui ce que tu Cais d*une pierre que tu rencoa-
LES QUARANTE-CINQ.
375
très sur ton cticmin, jette4e dans un fossé. — *
Lîicn, monseigneur.
Tandis que les deux funèbres conspirateurs
dressaient leurs plans dans Fombre, Henri mou-
lait au premier et réveillait Remy.
Remy, prévenu, frappa à la porte d^une cer-
taine façon, et presque aussitôt la jeune femme
ouvrit.
Derrière Remy, elle aperçut Du Bouchage;
— Bonsoir , monsieur, dit-elle avec un sou-
rire que son visage avait désappris.— Oh! par-
donnez-moi, madame, se hâta de dire le comte,
je ne viens pas vous importuner, je viens vous
faire mes adieux. — Vos adieux ! vous partez ,
monsieur le comte? — Pour la France , oui ,
madame. — Et vous nous laissez? — Ty suis
forcé, madame, mon premier devoir étant d'o-
béir au prince. — Au prince? il y a un prince
ici? dit Remy. — Quel prince? demanda Diane
en pâlissant. — M. le duc d'Anjou, que Ton
croyait mort, et qui est miraculeusement sauvé,
nous a rejoints.
Diane poussa un cri terrible, et Remy devint
si pâle, qu'il semblait avoir été frappé d'une
mort subite.
^ Répétez-moi , balbutia Diane , que M. le
duc d'Anjou est vivant, que M. le duc d'Anjou
est ici. — S'il n'y était point, madame, et s'il
Dc me commandait de le suivre, je vous eusse
accompagnée jusqu'au couvent dans lequel,
m*avcz-vous dit, vous comptez vous retirer.
—Oui , oui , dit Remy , le couvent, madame,
le couvent.
Et il appuya un doigt sur ses lèvres.
Un signe de tète de Diane lui apprit qu'elle
avait compris ce signe.
— Je vous eusse accompagnée d'autant plus
volontiers, madame, continua Henri, que vous
{lourrez être inquiétée par les gens du prince .
— Comment cela? — Oui, tout me porte à
croire qu'il sait qu'une femme habite cette mai-
sou, et il pense sans doute que cette femme est
une amie à moi. — Et d'où vous vient cette
croyance? — Notre jeune enseigne l'a vu dres-
ser une échelle contre la muraille et regarder
par cette fenêtre. — Oh ! s'écria Diane , mon
Dieu! mon Dieu! — Rassurez-vous , madame,
il l'a entendu dire à son compagnon qu'il ne
vous connaissait pas. — N'importe, n'importe ,
(lit la jeune femme en regardant Remy. —
Tout ce que vous voudrez, madame, tout, dit
Remy en armant ses traits d'une suprême ré-
solution. — Ne vous alarmez point, madame,
dit Henri, le duc va partir à^ l'instant même ;
un quart d'heure encore et vous serez seule et
libre. Permettez-moi donc de vous saluer avec
respect et de vous dire encore une fois que
jusqu'à mon soupir de mort mon coeur battra
pour vous et par vous. Adieu ! madame, adieu l
Et le comte, s'inclinant aussi religieusement
qu'il eût fait devant un autel, Gt deux pas en
arrière.
— Non, non, s'écria Diane avec régarement
de la fièvre ; non, Dieu n'a pas voulu cela; non ;
Dieu avait tué cet homme , il ne peut l'avoir
ressuscité; non, non, monsieur; vous vous
trompez, il est mort!
En ce moment même , et comme pour ré-
pondre à cette douloureuse invocation à la mi-
séricorde céleste , la voix du prince retentit
dans la rue.
— Comte, disait-elle, comte, vous nous faites
attendre. — Vous l'entendez, madame, dit
Henri. Une dernière fois, adieu.
Et serrant la main de Remy, il s'élança dans
l'escalier.
Diane s'approcha de la fenêtre, tremblante
et convulsive comme l'oiseau que fascine le ser-
pent des Antilles.
Elle aperçut le duc à cheval : son visage était
coloré par la lueur des torches que portaient
deux gendarmes.
— Oh! il vit, le démon, il vit, murmura
Diane à l'oreille de Remy avec un accent telle-
ment terrible , que le digne serviteur en fat
épouvanté lui-même; il vit, vivors aussi ; il
part pour la France. Soit, Remy, c'est en France
que nons allons.
Les préparatifs du départ des gendarmes
avaient jeté la confusion dans le bourg; leur
départ fit succéder le plus profond sileace au
bruit des armes et des voix.
Remy laissa ce bruit s'éteindre peu à peu et
se perdre tout à (ait; puis, lorsqu'il crut la
maison complètement déserte, il descendit dans
la salle basse pour s'occuper de son départ et
de celui de Diane.
Mais, en poussant la porte de cette salle, il
fut bien surpris de voir un homme «issis près
du feu, le visage tourné de son côté.
S76
LES QUAR/IMB-€INQ.
Cet homme guettait éTidcmment la sortie de
Rcmy, quoique on rapcrcevant il eût pris Tair
de la plus profomle insouciance.
Remy s'approcha , selon son habitude , avec
une démarche lente et brisée , en découvrant
son ft-ont chauve et pareil à celui d'un vieillard
accablé d'années.
Celui vers lequel il s'approchait avait la lu-
mière derrière lui • de sorte que Rcmy ne put
distinguer ses traits.
"— Pardon , monsieur, dit-il , je me croyais
seul ou presque seul ici. — Moi aussi, répondit
l'interlocuteur; mais je vois avec plaisir que
j'aurai des compagnons. — Oh ! de bien tristes
compagnons, monsieur, se hâta de dire Remy,
car, excepté un jeune homme malade que je
ramène en France... — Ah ! fit tout à coup Au-
rilly en affectant toute la bonhomie d'un bour-
geois compatissant , je sais ce que vous voulez
dire.— Vraiment? demanda Remy .—Oui, vous
voulez parler de la jeune dame. — De quelle
jeune dame? s'écria Remy sur Ui défensive. —
Là! là, ne vous fâchez point, mon bon ami, ré-
pondit Aurilly ; je suis l'intendant de la maison
(le Joyeuse ; j'ai rejoint mon jeune maître par
Tordre de son frère ; et, à son départ, le comte
m'a recommandé une jeune dame et un vieux
serviteur qui ont l'intention de retourner en
France api^ l'avoir suivi en Flandre...
Cet homme parlait ainsi en s'approchant de
Remy avec un visage souriant et affectueux. 11
s'était placé, dans son mouvement, au milieu
du rayon de la lampe, ea sorte que toute la
clarté l'illuminait.
Remy alors put le voir.
liais au lieu de s'avancer de son cdié vers son
interlocuteur, Rcmy fit un pas en arrière, et un
sentiment semblable à celui de l'horreur se pei-
gnit un instant sur son visage mutilé.
— Yous ne répondez pas , on dirait que je
vous fais peur? demanda Aurilly de son visage
1c plus souriant. — Monsieur, répondit Rcmy en
affectant une voix cassée, pardonnez à un pau-
vre vieillard que ses malheurs et ses blessures
ont rendu timide et défiant. — Raison de plus,
mon ami , répondit Aurilly, pour que vous ac-
ceptiez le secours et l'appui d'un honnête com-
pagnon; d'ailleurs, comme je vous l'ai dit tout-à-
llieure, je riens de la part d'un maître qui doit
vous inspirer confiance. — Assurément, mco-
sieur.
Et Remy fit un pas en arrière.
— Vous me quittez?.... — Je vais consulter
ma maltresse; je ne puis rien prendre sar moi,
vous comprenez. — Oh! c'est natarel; mais
permettez que je me présente moi-même, ]<:
lui expliquerai ma mission dans tous ses dé-
tails. — Non, non, merci : madame dort peot-
étre encore , et son sommeil m*est sacré. -
Gomme vous voudrez. D*ailleurs , je n'ai p!u<
rien à vous dire, sinon ce que mon maître m'a
chargé de vous communiquer. — A moi?— A
vous et à la jeune dame. — Votre maître, M.)
comte Du Bouchage, n'est-ce pas? * Lui-même.
— Merci, monsieur.
Lorsqu'il eut refermé la porte, toutes les ap-
parences du vieillard , excepté le front chauve
et le visage ridé, disparurent à l'instant même,
et il monta l'escalier avec une telle précipita-
tion et une vigueur si extraordinaire, que Toii
n'eût pas donné vingt-cinq ans à ce vieillard
qui, un instant auparavant, en paraissait
soixante.
— Madame! madame! s'écria Remr d'une
voix altérée , dès qu'il aperçut Diane. — Di
bien! qu'y a-t-il encore, Rcmy? le duc û'est-H
point parti? — Si fait, madame ; mais il y a ifi
un démon mille fois pire, mille fois plus à crain-
dre encore que lui ; un démon sur lequel tous
les jours, depuis six ans, j'ai appelé la vengeance
du ciel comme vous le faisiez aussi en atten-
dant la mienne. — Aurilly, peut-être ? demanda
Diane.— Aurilly lui-même; Tinfâme est là, c»
bas, oublié comme un serpent hors du nid par
son infernal complice. — Oublié ! dis-tu, Remy»
oh! tu te trompes; toi qui connais le duc, tu
sais bien tfu'il ne laisse point au hasard le soin
de faire le mal, quand ce mal il j)cutlc faire
lui-même ; non ! non ! Remy, Aurilly n'est point
oublié ici, il y est laissé, et laissé pour un des-
sein quelconque, crois moi. — Oh ! sar lui, ma-
dame, je croirai tout ce que vous voudrcil-
Mc connaît-il? — Je ne crois pas. — Et Ta-t-il
reconnu? — Oh moi! madame, répondit Remy
avec un triste sourire, moi, l'on ne me recon-
naît pas. — Il m'a devinée, peut-être? — Non ,
car il a demandé à vous voir. — Rcmy, je te
dis que, s'il ne m'a point reconnue, il me soup
çonne. — En ce cas rien de plus simple, dit
LES QUARANTE-aNQ.
2n
Remy d^iin air sombre, et Je remercie Dieu de
nous traeer si franchement notre route; te
bourg est désert, TinMmc est seul , comme je
suis seul... j*ai tu un poignard à sa ceinture...
j'ai un couteau à la mienne.... — Un moment,
Remy, un moment, dit Diane, je ne tous dis-
pute pas la vie de ce misérable ; mais, avant de
le tuer, il faut savoir ce qu'il nous veut, et si ,
dans la situation où nous sommes, il n'y a pas
moyen d'utiliser le mal qu'il veut nous faire.
Gomment s'est-il présenté à vous, Remy? —
Comme l'intendant de M. Du Bouchage, ma-
dame. — Tu vois bien , il ment donc; il a un
intérêt à mentir. Sachons ee qu'il veut, tout en
lui cachant notre volonté à nous. — J'agirai
selon vos ordres, madame.— Pour le moment,
que demande-t-il ? — A vous accompagner. —
En quelle qualité? — En qualité d'intendant du
comte. —Dis-lui que j'accepte. — Oh ! madame.
—Ajoute que je suis sur le point de passer en
Angleterre, où j'ai des parents, et que cepen-
dant j'hésite; mens comme lui ; pour vaincre,
Remy, il faut au moins combattre à armes éga-
les.—Mais il vous verra. — Et mon masque !
Bailleurs je soupçonne qu'il me connaît, Remy.
— Alors, s'il vous connaît, il vous tend un piège.
— Le moyen de s'en garantir est d'avoir l'air d'y
tomber. — Cependant? — Voyons , que crains-
la ? connais-tu quelque chose de pire que la
mort?— Non! — Eh bien! n'es-tu donc plus
décidé à mourir pour l'accomplissement de no-
tre vœu? — Si fait; mais non pas mourir sans
Tcngeance. — Remy, Remy, dit Diane avec un
regard brillant d'une exaltation sauvage , nous
nous vengerons, sois tranquille, toi du valet,
moi du maître. — Eh bien ! soit, madame, c'est
chose dite. — Va, mon ami, va.
Et Remv descendit, mais hésitant encore. Le
brate jeune homme avait, à la vue d'AurilIy,
ressenti malgré lui ce frissonnement nerveux
plein de sombre terreur que l'on ressent à la
me des reptiles; il voulait tuer, parcequ'il avait
eu peur .Mais cependant,au fur et à mesure quMl
descendait, la résolution rentrait dans cette âme
si fortement trempée, et, en rouvrant la porte,il
était résolu, malgré l'avis de Diane, à interro-
ger Aurilly , à le confondre, et, s'il trouvait en
lai les mauvaises intentions qu'il lui soupçon-
nait, à le poignarder sur là place.
(Tétait ainsi que Aemy entendait \^ diplo-
matie.
Aurilly l'attendait avec impatience; il avait
ouvert la fenêtre afin de garder d'un seul coup>
(Tœil toutes les issues.
Remy vint à lui armé d^nne résôhition iné-
branlable ; aussi ses paroles furent-elles douces^
et calmes.
— Monsieur, lui dit-il, ma maltresse ne peut
accepter ce que vous lui proposez. — Et pour-
quoi cela? — Parce que vous n*ctes point l'in-
tendant de M. Do Bouchage.
Aurilly pâlit.
— Mais qui vous a dit cela? demattda-t-iL
— Rien de plus simple. M. Du Bouchage m'a.
quitté en me recommandant la personne que
j'accompagne, et M. Du Bouchage, en me quit-
tant, ne m'a pas dit un mot de vous. — D ne
m'a vu qu'après vous avoir quitté. — Menson-
ges , monsieur, mensonges !
Aurilly se redressa; l'aspect de Remy lui
donnait toutes les apparences d'un vieillard.
— Vous le prenez sur un singulier ton, brave
homme , dit-il en fronçant le sourcil* Prenes
garde, vous êtes vieux, je suis jeune ; vous ètea
faible, je su» fort.
Remy sourit, mais ne répondit rien.
— Si je vous voulais du mal à vous ou à vo-
tre maîtresse, continua Aurilly, je n'aurais que
la main à lever. — Oh ! oh ! fit Remy, peut-èti«
me trompai- je ; et est-ce du bien que voua lui
voulez?— Sans doute. — Eipliqucz-moi ce que
vous désirez, alors.— Mon ami, dit Aurilly, je
désire faire votre fortune d'un seul coup, si vous
me servez. — Et si je ne vous sers pas? — En
ce cas-là, puisque vous me parlez franchement^
je vous répondrai avec une pareille franchise :
en ce ca»-là, je désire vous tuer. — Me tuer!
ah! fit Remy avec un sombre sourire.— 'Oui»
j'ai plein pouvoir pour cela.
Remy respira.
— Mais pour que je yous serve, dit-il, fautai
au moins que je connaisse vos projets. — Les
voici : Vous avez deviné juste, mon brave iiom-
me, je ne suis point au comte Du Bouchage.
-^ Ah ! et à qui étes-vous? — Je suis à un plus
puissant seigneur. — Faite»-y attention : vous
allez mentir encore. —Et pourquoi cela?— Au-
dessus de la maison de Joyeuse, je ne vois pas
beaucoup de maisons. — Pas même la mai^iOD
378
LES QUAIIANT&-CLNQ.
de France? — Oh! oh! fit Remy. — Et voilà
comme elle paye, ajouta Aurilly en glissant un
des rouleaux d*or du duc d'Anjou dans la main
de Remy.
Remy tressaillit au contact de cette main, et
fit un pas en arrière.
— * Vous êtes au roi? demanda-t-il avec une
naïveté qui eût fait honneur même à un homme
plus rusé que lui. — Non, mais à son frère, M. le
duc d'Anjou. — Ah I très bien , je suis le très
humble serviteur de monsieur le duc. — A mer-
veille.—Mais après?— Gomment, après? —
Oui, que désire monseigneur? — Monseigneur,
très cher, dit Aurilly en s'approchant de Remy
et en essayant pour la seconde fois de glisser
le rouleau dans la main» monseigneur est amou-
reux de votre maîtresse. — 11 la connaît donc?
— Il Ta vue. — It l'a vue! s*écria Remy, dont
la mam orispée s'appuya sur le manche de son
ouuteau, et quand cela Ta-t-il vue?— Ce soir.
— Impossible, ma maîtresse n'a pas quitté sa
chambre. — Eh bien, voilà justement; le prince
a agi comme un véritable écolier, preuve qu'il
est véritablement amoureux. — Comment a-t-il
agi? voyons, dites. — 11 a pris une échelle et a
grimpé au balcon. — Ah ! fit Remy en compri-
mant le3 battements tumultueux de son cœur,
ah 1 voilà comment il a agi ? — Il paraît qu'elle
<ïst fort belle? ajouta Aurilly. — Vous ne l'avez
donc pas vue , vous? — Non ; mais d'après ce
que monseigneur m'a dit , je brûle de la voir,
ne fût-ce que pour juger de l'exagération que
l'amour apporte dans un esprit sensé. Ainsi
donc, c'est convenu, vous êtes à nous.
Et pour la troisième fois , Aurilly essaya de
faire acceptci l'or à Remy.
— Certainement que je suis à vous, dit Remy
€n repoussant la main d' Aurilly ; mais encore
fautnil que je sache quel est mon rôle dans les
événements que vous préparez. — Répondez-
moi d'abord : la dame de là-haut est-cllc la
maltresse de M. Du Bouchage ou de son frère?
Le sang monta au visage de Remy.
-^ Ni de Tun ni de l'autre, dit-il avec con-
trainte; la dame de là-haut n'a pas d'amant.
—Pas d'amant! mais alors c'est un morceau de
roi. Une femme qui n'a pas d'amant! morbleu,
monseigneur, nous avons trouvé la pierre phi-
iosophale. — Donc, reprit Remy, monseigneur
le duc d*Anjou est amourcui de ma maîtresse?
— Oui. — Et que veut-il? — H veut Tavoir à
ChAteaU'Thierry, où il se rend à marches for-
cées. •— Voilà, sur mon âme, une passion venue
bien vite. — C'est comme cela que les passi<ms
viennent à monseigneur. — le ne vois à cda
qu'un inconvénient, dit Remy. — Lequel? —
C'est que ma maîtresse va s'embarquer pour
l'Angleterre. — Diable ! voilà en quoi justement
vous pouvez m*ètre utile, décidez-la. — A quoi?
— A prendre la route opposée. —Vous ne con-
naissez pas ma maîtresse, monsieur, c'est une
femme qui tient à ses idées; d'ailleurs, ce n'est
pas le tout qu'elle aille en France au lieu d'alkr
à Londres. Une fois à Chàteau-Thieny, croyez-
vous qu'elle cède aux désirs du prince? — Pour-
quoi pas? — Elle n'aime pas le duc d^Anjon. —
Bah! on aime toujours un prince du sang.—
Mais comment monseigneur le duc d'Anjou, s'il
soupçonne ma maîtresse d'aimer M. le comte
Du Bouchage ou M. le duc de Joyeuse, a-t-il eu
ridée de l'enlever à celui qu'elle aime? — Bon-
homme, dit Aurilly, tu as des idées triviales, et
nous aurons de la peine à nous entendre, à ce
que je vois; aussi je ne discuterai pas; j^ai
préféré la douceur à la violence, et maintenant,
si tu me forces à changer de conduite, eh bien !
soit, j'en changerai. — Que ferez-vous? — Je te
l'ai dit, j'ai plein pouvoir du prince. Je te tuerai
dans quelque coin, et j'enlèverai la dame. —
Vouscroyezàl'impunité?— Je croisa toutceque
mon maître me dit de croire.Voyons, décideras-
tu ta maîtresse à venir en France? — Ty tâ-
cherai ; mais je ne puis répondre de rieo. — Et
quand aurai-je la réponse? — Le temps de
monter chez elle et de la consulter. — Cest
bien, monte, je t'attends. — Tobéis, monsieur.
— Un dernier mot, bonhomme; tu sais que je
tiens dans ma main ta fortune et ta vie? — Je
le sais. — Cela suffit, va, je m'occuperai des
chevaux pendant ce temps. — Ne vous hâtez
pas trop. — Bah! je suis sûr de la réponse;
est-ce que les princes trouvent des crueUes?
— Il me semblait que cela arrivait quelquefois.
— Oui, dit Aurilly, mais c'est chose rare, allez.
Et tandis que Remy remontait, Aurilly,
comme s'il eût été certain de l'accomplissemenf
de ses espérances , se dirigeait réellement vers
Tccurie.
— Eh bien? demanda Diane en apercevant
Remy. — Eh bien ! madame, le duc vous a vue.
LES QUARANTE-CINQ.
379
— Et... — Et il TOUS aime. — Le due m'a me »
ic àixfi m*aime ! s'écria Diane ; mais tu es en
délire, ftemy. — Non, je tous dis ce qu'il m'a
dit.— Et qui fa dit cela? — Cet homme! cet
Aurilly ! cet infâme! — Mais s'il m'a vue, il m'a
reconnue, alors. — Si le duc tous eût reconnue,
croyei-Tous qu'Aurilly oserait se présenter de-
Tant TOUS et tous parler d'amour au nom du
prince? Non, le duc ne tous a pas reconnue.
— Tu as raison, mille fois raison, Remy. Tant
de choses ont passé depuis six ans dans cet es-
prit infernal , qu'il m'a oubliée. SuiTons cet
homme, Remy. — Oui, mais cet homme tous
reconnaîtra, lui. — Pourquoi Teux-tu qu'il ait
plus de mémoire que son maître? — Oh! parce
que son intérêt à lui est de se souTenir, tandis
que riDtérêt du prince est d'oublier; que le
duc oublie, lui, le sinistre débauché, l'aTcugle,
le blasé, l'assassin de ses amours, cela se con-
çoit. Lui, s'il n'oubliait pas, comment pourrait-
il Tivre? Mais Aurilly n'aura pas oublié, lui ;
i>'il Yoit Totre Tisage, il croira Toir une ombre
vengeresse et tous dénoncera. — Remy, je
croyais t'aToir dit que j'aTais un masque , je
croyais que tu m'aTais dit que tu aTais un cou-
leau.— C'est Trai, madame, dit Remy, et je
commence à croire que Dieu est d'intelligence
avec nous pour punir les méchants.
Alors, appelant Aurilly du haut de l'escalier :
— Monsieur! dit-il, monsieur!— Eh bien?
demanda Aurilly. — Eh bien, ma maîtresse re-
mercie M. le comte Du Bouchage d'aToir ainsi
pourvu à sa sûreté, et elle accepte aTCC recon-
naissance Totre offre obligeante. — Cest bien ,
c'est bien, dit Aurilly, préTenez-la que les che-
vaux sont prêts. — Venez, madame. Tenez, dit
Hcmy en offrant son bras à Diane.
Aurilly attendait au bas de l'escalier, lanterne
en main, aTide qu'il était de Toir le Tisage de
Hnconnue.
— Diable! murmura-t-il, elle a un masque.
Oh! mais d'ici à Château-Thierry, ses cordons
de soie seront usés... ou coupés.
On se mit en route.
Aurilly affectait aTcc Remy le ton de la plus
parfaite égalité, et, aTCC Diane, les airs du plus
profond respect.
Mais il était facile pour Remy de Toir que ces
tirs de respect étaient intéressés.
En effet, tenir l'étrier d'une femme quand
elle monte à cheTal ou qu*ene en descend;
Teillcr sur chacun de ses mouTements aTec sol-
licitude, et ne laisser échapper jamais une oc-
casion de ramasser son gant ou d'agrafer son
manteau, c'est le rôle d'un amant, d'un serri-
teur ou d'un curieux.
En touchant le gant, Aurilly Toyait la main ,
en .^alànt le manteau, il regardait sous le
masque ; en tenant l'étrier , il proToquait un
hasard qui lui fît entreToir ce Tisage, que le
prince, dans ses souTenirs confus, n'aTait point
reconnu , mais que lui , Aurilly , avec sa mé-
moire exacte, comptait bien reconnaître.
Mais le musicien aTait affaire à forte partie ,
Remy réclama son serrice auprès de sa com-
pagne, et se montra jaloux des préTenances
d'AuriUy.
Diane elle-même , sans paraître soupçonner
les causes de cette bienTeillance , prit parti
pour celui qu'Aurilly regardait comme un Tîeux
serTjteur et Toulait soulager d'une partie de sa
peine , et elle pria Aurilly de laisser faire à
Remy tout seul ce qui regardait Remy.
Aurilly en fut réduit, pendant les longues
marches , à espérer l'ombre et la pluie , pen-
dant les haltes, à désirer les repas.
Pourtant il fut trompé dans son attente, pluie
ou soleil n'y fiiisait rien , et le masque restait
sur le Tisage ; quant aux repas, ils étaient pris
par la jeune femme dans une chambre séparée.
Aurilly comprit que, s'il ne reconnaissait
pas, il était reconnu; il essaya de Toir par les
serrures, mais la dame tournait constamment
le dos aux portes; il essaya de Toir par les fe-
nêtres, mais il trouTa dcTant les fenêtres d'é-
pais rideaux, ou, à défaut de rideaux, les man-
teaux des Toyageurs.
Ni queAions ni tentatiTes de corruption ne
réussirent sur Remy; le senriteur annonçait
que telle était la Tolonté de sa maîtresse et par
conséquent la sienne.
— Mais ces précautions sont-elles donc pri-
ses pour moi seul? demandait Aurilly. — Non,
pour tout le monde. — Mais enfin , M. le duc
d*Anjou Ta Tue ; alors elle, ne se cachait pas.-*
Hasard, pur hasard , répondait Remy, et c'est
justement parce que, malgré elle, ma maîtresse
a été Tue par M. le duc d'Anjou, qu'elle prend
ses précautions pour n'être plus Tue par per-
sonne.
390
LES QUAIUNT&CWQ.
Cependant les jours s^éooulaienl, oo appro-
chait du terme, et, grâce aux précautions de
Remy et de sa maîtresse, la eurioaité d^Aarilly
atait été mise en déCuut.
T)éjà la Picardie apparaissait aux regards des
voyageurs. *
Aurillyqui, depuis trois ou quatre jours,
essayait de tout, de la bonne mine, de la bou-
derie, des petits soins, et presque dos viulen-
oes, commençait à perdre patience, et les man-
\9L\ê instincts de sa nature prenaient peu à peu
le dessus.
On eût dit qu*il comprenait que, sous le Toile
de cette femme, était caché un secret mortel.
Un jour il demeura un peu en arrière, utcc
Remy, et renouYola sur lui ses lentatites de
séduction, que Remy repoussa, comme d'ha-
bitude.
— Enfin , dit Aurilly, il faudra cependant
Itien qu*ttn jour ou Tautre je voie ta maîtresse.
-^ Sans doute , âh Remy, mais ce sera au jour
qu*ollc Toudra , et non au jour que vous vou-
drez. ^ Cependant, si j*employais laforcet dit
AnrîUy.
Un éclair qu^ii ne put retenir, jaillit des yeux
de Remy.
-- Essayez ! dit-il.
Aurilly vit l'éclair, il comprit ce qui vivait
d'énergie dans celui qu'il prenait pour un vieil-
lard.
11 se mit à rire.
— Que je suis fou ! dit-il , et que m'iidportc
qui elle est ? C'est bien la même, n'est-ee pas,
que M. le duc d'Anjou a vue? — Certes! — fit
qu'il m'a dit de lui amènera Château-Thierry?
•«-Otti.— Eh bien, c'est tout ce qu'il me faut;
ce n'est pas moi qui suis amoureux d'elle, c'est
monseigneur, et pourvu que vous ne cherchiez
pas a fuir, à m'échappcr... — En avons-nous
l'air? dit Remy. — Non. — Nous en avons si
peu l'air, et c'est si peu notre intention , que ,
n'y ftissiez-vous pas, nous continuerions notre
route pour Château-Thierry; si le duc désire
nous voir nous désirons le voir aussi, nous.—
Alors, dit Aurilly, cela «ombe à merveille.
Puis, comme s'il eût voulu s'assurer du désir
réel qu'avaient Remy et sa compagne de ne
pas changer de chemm :
— Votre maîtresse veut-elle s'arrêter ici quel-
ques instants? dit-il.
Et il moatrait une espèce d'hôteUerie sorb
roule.
«— Vous savez, lui dit Remy, que ma mi-
tresse ne s'arrête que dans les villes, ^k ri-
vais vu, dit Aurilly, mais je ne l'avais pis re-
marqué. — Ces! ainsi. — Eh biea, ani qui
n*ai pas ùài de vœu, je m'arrête un imUot;
continuez votre route, je vous rejoins.
Et Aurilly indiqua le chemin à Remy, des-
cendit de cheval et s'approcha de Thêle, qsi
vint au-devant de lui avec de grands respects
et comme ^il le connaissaiL
Remy rejoignit Diane.
— Que vous disait-il? demanda b jemic
femme. — n exprimait son désir ordinaire. -
Celui de me voir? — Oui.
Diane sourit sous son masque.
— Prenez garde, dit Remy, il est ftirienx.-
Il ne me verra pas. Je ne le veux pas, et c'est
te dire qu'il n'y pourra rien. — Biais une fois
que vous serez à Château -Thierry, ne faudra-
t-il point qu'il vous voie à visage découvert?
— Qu'importe si la découverte arrive trop tard
pour eux? — D*aîlleurs le maître ne m'a point
reconnue. — Oui, mais le valet vous reconnaî-
tra. — Tu vois que jusqu'à présent ni ma foii,
ni ma démarche ne l'ont frappé. — N'importe,
madame, dit Remy, tous ces mystères qui exis-
tent depuis huit jours pour Aurilly, n'aTaient
point existé pour le prince , ils n'avaient point
excité sa curiosité, point éveillé ses sonvenirs.
au lieu que, depuis huit jours, Aurilly cherche,
calcule, suppute; votre vue frappera une mé-
moire éveillée sur tous les points, il vous recon-
naîtra s'il ne vous a pas reconnue.
En ce moment, ils furent interrompus par
Aurilly, qui avait pris un chemin de traverse
et qui les ayant suivis sans les perdre de tus
apparaissait tout à coup dans l'espoir de saiiif
quelques mots de leur conversation.
Le silence soudain qui accueillit son arrivée
Ipi prouva signiQcativement qu'il gênait; iU'^
contenta donc de suivre par derrière comme ii
faisait quelquefois.
Dès ce moment, le projet f Aurilly fu^
arrêté.
Il se défiait réettcraeot de quelque cho^^
comme l'avait dit Remy; seulement il se di-
(lait instinctivement, car, pas un inslant|S<a
LES QUARAOTB-GINQ.
dSl
esprit, flottant de eanjeetores en conjectures,
ne s'était arrêté à la réalité.
D ne pouvait «^expliquer qu*on lui cachât
avec tant d*acharnement ee visage que tôt ou
tard il devait voir.
Pour mieux conduire son projet à sa fin , il
sembla de ce moment y avoir complètement
ri nonce , et se montra lo plus cemmode et le
plus joyeux compagnon possible durant le reste
Ho la journée.
Rr^my ne remarqua point ce changement sans
inquiétude.
On arriva à une ville et Ton y coucha comme
d'habitude.
Le lendemain, sous prétexte que la traite
était longue, on partil avec le jour.
A midi, il fallut s'arrêter pour laisser reposer
K s chevaux.
A deux heures on se remit en route. On
marcha encore jusqu'à quatre:
Une grande forêt se présentait dans le loin-
tain : c'était celle de La Fère.
Elle avait cet aspect sombre et mystérieux
de nos forêts du Nord ; mais cet aspect si im<-
posant pour les natures méridionales, à qui,
avant toute chose, il (hut la lumière du jour et
la chaleur du soleil, était impuissant sur Remy
et sur Diane , habitués aux bois profonds de
TAnjou et de la Sologne.
Seulement ils échangèrent un regard, comme
s'ils eussent compris tous deux que c'était là
que les attendait cet événement qui, depuis le
moment du départ, planait sur leurs têtes.
On entra dans la forêt.
n pouvait être six heures du soir.
Au bout d'une demi-heure de marche, le
jour était sur son déclin.
Un grand vent disait tourbillonner les feuilles
et les enlevait vers un étang immense , perdu
dons les profondeurs des arbres, comme une
autre mer morte, et qui côtoyait la route qui
s'étendait devant les voyageurs.
Depuis deux heures, la pluie, qui tombait
par torrents, avait détrempé le terrain argileux.
Diane , assez sûre de son cheval , et d'ailleurs
assez insouciante de sa propre sûreté , laissait
aller son cheval sans le soutenir; Aurilly mar-
chait à droite, Remy sur le milieu du chemin.
On eût dit que la forêt était un de ces bois
cachantes sous Tombre desquels rien no peut
vivre, si l'on n'eût entendu parfois sortir de ses
profondeurs le rauque hurlement des loups que
réveillait l'approche de la nuit.
Tout à coup Diane sentit que la selle de son
cheval, sellé comme d'habitude par Aurilly,
vacillait et tmirnait; elle appela Rcmy^ qui
sauta au bas du sien et se pencha pour resser-
rer la courroie.
En ce moment Aurilly s'approcha de Diane,
occupée, et^ du bout de son poignard , coupa
la ganse de soie qui retenait le masque.
Avant qu'elle eût deviné le mouvement ou
porté la main à son visage , Aurilly enleva le
masque et se pencha vers elle, qui, de son coté
se penchait vers lui.
Les yeux de ces deux créatures s'ctreigni-
rent dans un regard terrible ; nul n'eût pu dire
lequel était le plus pâle et lequel le plus mena*
çant.
Aurilly sentit une suour froide inonder son
front, laissa tomber le masque et le stylet et
frappa ses deux mains avec angoisse en criant :
— Ciel et terre!... — La dame de Blonso-
rcan! ! ! — C'est un nom que tu ne répéteras
plus... s^écria Remy en saisissant Aurilly à la
ceinture et en l'enlevant de son cheval.
Tous deux roulèrent sur le chemin.
Aurilly allongea la main pour ressaisir son
poignard.
— > Non , Aurilly, non , lui dit Remy on se
penchant sur lui et en lui appuyant le genou
sur la p(»trine, non» il faut demeurer ici.
Le dernier voile qui paraissait étendu sur le
souvenir d'Aurilly sembla se déchirer.
•— Le Haudoin, s'écria-t-il, je suis mort! —
Ce n'est pas encore vrai, dit Remy en étendant
sa main gauche sur la bouche du misérable qui
se débattait sons lui, mais tout à l'heure !
Et, de sa main droite, il tira son couteau de
sa gaine.
— Maintenant, dit-il, Aurilly, tu as raison,
maintenant tu es bien mort.
Et l'acier disparut dans la gorge du musi-
cien, qui poussa un râle inarticulé.
Diane, les yeux hagards, à demi-tournée sur
sa selle, appuyée au pommeau, frémissante,
mais impitoyable, n'avait point détourné la tête
de ce terrible spectacle. .
Cependant, lorsqu'elle vit le sang^ jaillir le
long de la lame , clic se renversa en arrière et
382 LES QUARANTK-CINQ.
tomba de son cheval, roide comme si elle était | Et il profita de cette ezclamatkm du roi pour
morte. attirer à lui les perdreaux.
Rcmy ne s'occupa point d'elle en ce terrible ' — Halte-là , Chîool , c'est mon plat! s^éem
moment, il rouilla Aurilly, lui enleva les deux Henri en allongeant la main pour retenir la
rouleaux d'or, puis attacha une pierre au cou bisque,
du cadavre et le précipita dans l'étang. I Chicot partagea fraternellement avec sc>ri
La pluie continuait de tomber à flots. prince et lui en rendit la moitié.
— Efface, ô mon Dieu ! dit-il, efface la trace Puis il se versa du vin, passa de la tusqne i
de ta justice, car elle a encore d'autres coupa- un pâté de thon, du thon à des écrevisies k-
blés à Trapper. cies, avala par manière d'acquit et par-dessu>
Puis il se lava les mains dans Teau sombre le tout , le consommé royal, puis poussant on
et dormante, prit dans ses bras Diane encore grand soupir :
évanouie, la hissa sur son cheval et monta lui- ^ Je n'ai plus faim , dit-il. — Par la nor-
môme sur le sien en soutenant sa compagne, dieu ! je l'espère bien , Chicot. — Ah!.. i»o-
Le cheval d'Aurilly, effrayé par les hurle- jour, mon roi, comment vas-tut je tetroore
ments des loups qui se rapprochaient, comme un petit air tout guilleret ce matin. ^ N'eski
si cette scène les eût appelés, disparut dans les pas. Chicot î —De charmantes petites cooleors.
bois. — Heinî — Est-ce à toit — Parbleu. -Alors,
Lorsque Diane fut revenue à elle , les deux je t'en fais mon compliment. — Le fait est qu'
voyageurs, sans échanger une seule parole, con- je me sens on ne peut plus dispos ce matin. -
tinuèrent leur route vers Château-Thierry. > Tant mieux , mon roi , tant mieux. — Ah ça!
j — Parle-moi un peu de ton voyage. — Très
volontiers , je ne suis venu que pour ceb. Pv
Le lendemain du jour où les événements que où veux-tu que je commence ? — Par le com-
nous venons de raconter s'étaient passés dans mencement. — Attends donc; tu veux toat sa-
la forêt de La Fère , le roi de France sortit du voir, n'est-ce pas? — Oui, raconte, Chicoti ra-
bain vers neuf heures du matin à peu prèa et conte; tu racontes très bien. — Allons, tu avais
écrit une lettre au féroce Béarnais. — Commeot
saift-tu cela? Parbleu ! je l'ai lue. — Qu en dis-
tu ? — Que si ce n'était pas délicat de procédé.
demanda à déjeuner.
Aussitôt la table fut dressée.
Le maître d'hôtel royal s'était surpassé. Une
certaine bisque de perdreaux avec une purée c*était au moins astucieux de langage. — ^
de truffes et de marrons attira tout d'abord devait les brouiller. •— Oui , si Henri et llar-
l'attention du roi, que de belles huîtres avaient got eussent été des conjoints ordinaires, d&
déjà tenté. j époux bourgeois. — Que veux-tu dire?-^«
Il en était à sa quatrième bouchée, lorsqu'un veux dire que le Béarnais n'est point une bète-
pas léger eftleura le parquet derrière lui, une ' — Oh I — Et qu'il a deviné. — Deviné quoiî
chaise grinça sur ses roulettes , et une voix — Que tu voulais le brouiller avec sa femio^
bien connue demanda aigrement :
— Un couvert.
Le roi se retourna :
— Chicot! s'écria-tr-il. — En personne.
Et Chicot , reprenant ses habitades , qu'au-
cune absence ne lui pouvait fiiire perdre , Chi- ' sa femme, que de ne pas pajer à ta sœarla
eot s'étendit dans sa chaise, prit une assiette, ! dot que tu lui dois! —Ouais. —Mon Dieu, oqn
— C'était clair, cela. — Oui, mais ce quil éuit
moins, c'était le but dans lequel tu veulais les
brouiller. — Ah! diable , le but. ^ Oui, ce
damné Béarnais ne s'est-il pas avisé de croira
que tu n'avais d'autre but, en le brouillant a^ec
une fourchette , et sur le plat d'huîtres com-
mença, en les arrosant de citron, à prélever les
plus grosses et les plus grasses , «ans ajouter
on seul mot.
—Toi ici, toi revenu! s'écria Henri.— Chut!
lui fit de la main Chicot, la bouche pleine.
voilà ce que ce Béarnais du diable s'est log?
dans l'esprit. — Continue , Chicot, continDC.
dit le roi devenu sombre , après? — Eb ^^^
à peine eut-il deviné cela, qu'il devint ce quf
tu es en ce moment, triste et mélancoliq»^ -
Après, Chicot, après ? — Alors, ccU Ta distrait
LES QUARANTB-aNQ.
3S3
de sa distraction , et il n*a presque plus aimé
Fosseuse, sa maîtresse que tu conoais. — Bah !
— Cest comme je te le dis; alors il a été pris
d*aii autre amour. -—Oh! c*est une belle et
forte personne, qui porte une ceinture magni-
fique» et qui est fort capable de se défendre si
on Tattaque. — Et s'est-elle défendue? — Par-
dieu ! — De sorte que Henri a été pepoussé arec
perte? — D'abord. — Ah I ah I et ensuite ? —
Henri est entêté; il est revenu à la charge. —
De sorte? — De sorte qu'il Ta prise. — C!om-
ment cela? — De force. — De force! — Oui*
arec des pétards. — Que diable me dis-tu donc
là. Chicot? — La vérité. — Des pétards , et
qu'est-ce donc que cette belle que l'on prend
avec des pétards? — C'est mademoiselle Ca-
hors. — Mademoiselle Cahors! — Oui , une
belle et grande fille , ma foi , qu'on disait pu-
ceOe comme Péronne, qui a un pied sur le Lot,
l'antre sur la montagne , et dont le tuteur est
ou plutôt était M. de Vesins , un braye gentil-
homme de tes amis. — Mordieu , s'écria Henri
furieux; ma ville! il a pris ma ville! — Dame!
tu comprends, Henriquet; tu ne voulais pas la
lui donner après la lui avoir promise; il a bien
fallu qu'il se décidât à la prendre. Mais, à pro-
pos, tiens, voilà une lettre qu'il m'a chargé de
te remettre en main propre.
Et Chicot, tirant une lettre de sa poche , la
remit au roi.
C'était celle que Henri avait écrite après la
prise de Cahors, et qui finissait par ces mots :
« Ce que tu m'as dit, m'a été fort utile ; je
connais mes amis, connais les tiens; Chicot te
dira le reste.»
Le roi , au comble de l'exaspération , put à
peine lire la lettre que Chicot venait de lui
donner.
— Oh! je suis trahi! s'écria Henri lorsqu'il
eut achevé la lecture, le Béarnais avait un plan
et je ne l'en ai pas soupçonné. — Mon fils, ré-
pliqua Chicot, tu connais le proverbe : il n'est
pire eau qu* l'eau qui dort. — Va-t'en au dia-
ble, avec tes proverbes !
Chicot s'avança vers la porte comme pour
obéir.
«— Non, reste.
Chicot s'arrêta.
«— Cahors prisl continua Henri. — Et de la
benne façon même, dit Chicot. — Mais il a donc
des généraux, des ingénieurs? — Nenni, dit
Chicot, le Béarnais est trop pauvre ; comment
les payerait-il ? Non pas, il fait tout lui-même.
— Et... il se bat, dit Henri avec une sorte de
dédain. — Te dire qu'il s'y met 'tout d'abord
et d'enthousiasme, non, je n'oserais pas, non ;
il ressemble à ces gens qui (âtent l'eau avant
que de se baigner; il se mouille le /bout des
doigts dans une petite sueur de mauvais augure,
se prépare la poitrine avec quelques med cuipà^
le front avec quelques réflexions philosophiques,
cela lui prend les dix premières minutes quF
suivent le premier coup de canon ; après quoi
il donne une tète dans l'action et nage dans le
plomb fondu et dans le feu , comme une sala-
mandre. — Diable! fit Henri, diable! —Et je
t'assure, Henri, qu'il y faisait chaud, là-bas.
Le roi se leva précipitamment et arpenta la
salle à grands pas.
— Voilà un échec pour mol, s'écriait-il en
terminant tout haut sa pensée commencée tout
bas, on en rira; je serai chansonné. Ces co-
quins de Gascons sont caustiques, et je les en-
tends déjà, aiguisant leurs dentset leurs sourires
sur les horribles airs de leurs musettes. Mordieu!
heureusement que j'ai eu l'idée d'envoyer à
François ce secours tant demandé ; Anvers va
me compenser Cahors; le Nord efiacera les
fautes du Midi. —Amen, dit Chicot.
En ce moment la porte s'ouvrit et l'huissier
annonça.
— M. le comte Du Bouchage ! — Ah ! s'écria
Henri , je te le disais bien , Chicot , voilà ma
nouvelle qui arrive. Entrez, comte, entrez.
L'huissier démasqua la porte, et l'on vit ap-
paraître dans le cadre de cette porte, à la por-
tière tombant à demi, le jeune homme qu'on
venait d'annoncer, pareil à un portrait en pied
d'Holbem ou du Titien.
Il s'avança lentement et flcchit le genoux au
milieu du tapis de la chambre.
— Tu viens de Flandre, mon fils? — Oui ,
Sire. — Et lestement, à ce que je vois. — Siro
aussi vite qu'un homme peut marcher sur la
terre. — Sois le bienvenu. Anvers, où en est
Anvers? — Anvers appartient au prince d'O-
range, Sire. — Au prince d'Orange, qu'est-ce
que c'est que cela? — - A Guillaume , si vous
l'aimez mieux. — Ah çà mais! et mon frère ne
marchait-il pas sur Anvers? — Oui, Sire ; mais
3«4
LES QUARANT&-C1NQ.
maintenant, ce n*cst plus sur Anvers qu*il mar- 1 homme en secouant ]a Icte, je u^ai rendu an-
che, c'est sur Ghâteau*Thierry. — 11 a quitte
Tarméc ? — Il n*y a plus d'armée. Sire. — Oh !
fit le roi en (aiblissant des genoux et en retom-
bant dans son fauteuil, mais Joyeuse. — * Sire,
mon frère, après avoir soutenu toute la retraite,
mon frère a rallié le peu d'hommes échappés
au désastre , et a fait avec eux une escorte à
M. le duc d'Anjou. «- Une défaite , murmura
le roi.
Puis, tout à coup, avec un édair étrange dans
le regard :
— Alors les Flandres sont perdues pour mon
frère î— Absolument, Sire. — Sans retour? —
Je le crains.
Le front du prince s'éclaircit graduellement
comme sous le jour d'une pensée intérieure.
^ Ce pauvre François , dit-il en Souriant, il
a du malheur en couronnes. U a manqué celle
de Navarre; il a étendu la main vers celle
d'Angleterre ; il a touché celle de Flandre ; ga-
geons, Du Bouchage, qu'il ne régnera jamais;
pauvre frère, lui qui en a tant envie. — Eh mon
Dieu ! c'est toujours comme cela quand on a
envie de quelque chose, dit Chicot d'un ton
solennel. — Et combien de prisonniers! de-
manda le roi. — Deux mille, à peu près. —
Combien de morts? — Autant au moins, M. de
Saint-Aignan est du nombre. — Comment! il
est mort, ce pauvre Saint-Aignan ? — Noyé. —
Noyé ! Comment , vous vous êtes donc jetés
dans l'Escaut? — Non pas; c'est l'Escaut qui
s'est jeté sur nous.
Le comte fit alors au roi un récit exact de la
bataille et de l'inondation.
Henri l'écouta d'un bout à l'autre avec une
•pause, un silence et une physionomie qui ne
manquaient pas de majesté.
cun service. — Je le conteste ; mais en tons
cas, ton f^re en a rendu. — D'immenses, Sire.
— Il a sauvé l'armée, dis-tu, ou plutôt les de-
bris de l'armée. — Il n'y a pas, dans ce qu*ïl
en reste, un seul homme qui ne vous dise qu'il
doit la vie à mon frère. — Eh bien ! Du Bou-
chage , ma volonté est d'étendre mon bienfait
sur vous deux, et j'imiterai en cela le Seigneur
tout puissant qui vous a protégés d'une façoa
si visible on vous faisant tous deux pareils, c'est-
à-dire riches, braves et beaux ; en outre j'imi-
terai ces grands politiques si bien inspirés tou-
jours, lesquels avaient pour coutume de récom-
penser les messagers de mauvaises nouvelles.
— Allons donc, dit Chicot, je connais des cxeoH
pies de messagers pendus pour avoir été por-
teurs de mauvais messages. — C'est possible,
dit majestueusement Henri, mais il y a le sé-
nat qui a remercié Varron. *- Tu me cites des
républicains. Valois, le malheur le rend
humble. — Voyons, Du Bouchage, que veux-
tu? que désires-tu? — Puisque Votre Majesté
me fait l'honneur de me parler si affectueuse-
ment, j'oserai mettre à profit sa bienveillance;
je suis las de vivre. Sire, et cependant j'ai ré-
pugnance à abréger ma vie, car Dieu le défend ;
je renonce donc à mourir avant le terme que
Dieu a fixé à ma vie, mais le monde me fati-
gue et je sortirai du monde; car, ainsi que dit
le prophète, mon cœur est triste comme la mort.
— Ah ! je comprends, ami, dit le roi, tu veux
entrer en religion. Je ferai ce que tu me de-
mandes, mon fils, lui dit-il ; tu veux être à Dieu,
tu as raison, c'est un meilleur maître que moi.
Tu seras ordonné selon tes désirs, cher comte,
je te le promets. — Votre Majesté me comble
de joie, s'écria le jeune homme en baisant la
Puis , lorsque le récit fut fini , il se leva et main de Henri avec autant de joie que s'il eût
alla s'agenouiller devant le prie-Dieu de son
oratoire, fit son oraison , et , un instant après ,
revint avec un visage parfiiitement rasséréné.
— Là, dit-il, j'espère que je prends les choses
en roi. Un roi soutenu par le Seigneur est réel-
lement plus qu*un homme. Voyons, comte,
imitez-moi , et puisque votre frère est sauvé
comme le mien. Dieu merci. Eh bien! déci-
dons-nous un peu. — Je suis à vos ordres.
Sire. — Que veux-tu pour prix de ips services.
été fdit duc, pair ou maréchal de France Ainsi,
c'est chose dite. — Parole de roi , foi de gen-
tilhomme, dit Henri.
La figure de Du Bouchage s'éclaira; quel-
que chose comme un sourire d'extase passa sur
SCS lèvres ; il salua respectueusement le roi, et
disparut.
— Voilà un heureux, un bien heureux jeune
homme! s'écria Henri.
Il achevait ces paroles en relevant son col ra-
Ou Bouchage? parle. — Sîrc, dit le jeune ; battu à l'italienne, aiwnd l'huissier Nambu
.CTOK LCNOX ANO
T. IX>
26
eris du «uU de la porte : — Dn messaj^^r rte
If. le duc de Guise pour Sa Majesté. — Est-ce
iu courrier ou un gentilhomme T demanda le
roi. — Cest un capitaine. Sire. — Par ms foi,
qu'il entre, et il sera le bien Tenu.
En même temps un capitaine de gcndannes
entra vêtu de l'uniforme de campagne, et fit le
salut accoutumé.
Chicot, à celte annonce, s'était rassis, et, se-
lon son habitude, tournait împcrlinemment le
dos à la porte, et son œil à demi voilé se plon-
geait dans une de ces méditations intérieures
qui lui étaient si habituelles, quand les pre-
miers mois que prononça le messager des Guise
le firent tressaillir.
En conséquence, il rouvrit l'œil.
Le messager se trouvait place ft dii pas du
fauteuil dans lequel Chicot s'était blotti , et
comme le profil de Chicot dépassait à peine les
garnitures du fauteuil, l'œil de Chicot voyait le
mewager tout entier, tandis que le messager
ne pouvait voir que l'œil de Chicot.
— Vous venez de la Lorraine? demanda le
roi à ce messager, dont la taille était assez
noble et la mine assez guerriËre. — Non pas,
Si^, mais de Soissons , où M. le duc , qui n'a
pas quitté cette ville depuis un mois, m'a re-
nia cette lettre que j'ai l'honneur de dépeser
aux pieds de Votre Majesté.
T. a.
L'œil de Chicot étincelait et ne perdut paa
un geste du nouveau venu, comme ses oreiUes
n'en perdaient pas une parole.
Le messager ouvrit son bufle fermé par des
ograTcs d'argent, et tira d'une poche de cuir,
doublée de soie, placée sur le cœur, non pu
une lettre, mais deux lettres, car l'une entraîna
l'autre h laquelle elle s'était attachée par la cire
dt son cachet, de sorte que, comme le capitaine
n'en tirait qu'une, la seconde ne tomba pas
moins sur le tapis, sans que Henri, ni le mes-
sager s'en aperçussent.
L'œil de Chicot suivit cette lettre au TrJ,
comme l'œil du chat suit le vol de l'oiseau.
^ Cest bien ! c'est bien ! fit le roi en reli-
sant chaque ligne de la lettre du duc avec une
satisfaction visible ; allez , capitaine , allci , et
dites à M, de Guise que je suis reconnaissant
de l'offre qu'il me fait. — Votre Majesté ne
m'honore point d'une réponse écrite 1 demanda
le messager. — Non, je le verrai dans un moi»
ou six Semaines ; par conséquent, je le remer-
cierai moi-même, allez !
Le capitaine s'inclina et sortit 4c l'apparte-
ment. Chicot ramassa la lettre , la serra avec
soin, prit congé du roi , et se rendit à sa petite
maison de la rue de Bussy.
Ce ne fut pas sans une puissante émoiioa
que Chicnt revit la rue des Augustins si calme
et si déserte, l'ongte formé par le pilté de mai*
36
380
LES QUARâNT&CINQ.
sons qui précédaient la sienne, enfin sa chère
maison elle-même avec son toit triangulaire ,
son balcon vermoulu et ses gouttières ornées
de gargouilles.
11 avait eu tellement peur de ne trouver qu'un
vide à la place de cette maison ; il avait si fort
redouté de voir la rue bronzée par la fumée
d'un incendie, que rue et maison lui parurent
des prodiges de netteté , de grâce et de splen-
deur.
Chicot avait caché dans le creux d'une pierre
servant de base à une des colonnes de son
balcon, la clef de sa maison chérie. En ce temps-
là une clef quelconque de coffre ou de meuble
égalait en pesanteur et en volume les plus
grosses clefs de nos maisons d'aujourd'hui; les
clefs des maisons étaient donc, d'après les pro-
portions naturelles, égales à des clefs de villes
modernes.
Aussi Chicot avait-il calculé la diihculté
qu'aurait sa poche à contenir la bienheureuse
clef, et avait-il pris le parti de la cacher où
nous avons dit.
Chicot éprouvait donc , il faut l'avouer, un
léger frisson en plongeant les doigts dans la
pierre ; ce frisson fut suivi d'une joie sans pa-
reille lorsqu'il sentit le froid du fer.
La clef était bien réellement à la place on
Chicot l'avait laissée ; ses meubles étaient en
bon état; rien n'avait disparu en son absence.
Cette première inspection faite. Chicot tira
de sa poche la lettre du messager de M. de
Guise, l'ouvrit et la lut.
Celle lettre était ainsi conçue :
« Chère sœur, l'expédition d'Anvers a réussi
pour tout le monde, mais a ms»nqué pour nous;
on vous dira que le duc d'Anjou est mort ; n'en
croyez rien, il vit.
» // riY, entendez-vous, là est toute la ques-
tion.
» Il y a toute une dynastie dans ces deux
mots; ces deux mots séparent la maison de
Lorraine du trône de France mieux que ne le
ferait le plus profond abîme.
D Cependant ne vous inquiétez pas trop de
cela. J'ai découvert que deux personnes que je
croyais trépassées, existent encore, et il y a
une grande chance de mort pour le prince dans
la vie de ces deux personnes.
» Pensez donc à Paris seulement; dans six
semaines, il sera temps que la ligue agisse ; que
nos ligueurs sachent donc que le moment ap-
proche et se tiennent prêts.
» L'armée est sur pied ; nous comptons douze
^mille hommes sûrs et bien équipés ; j'entrerai
avec elle en France, sons prétexte de combattre
les huguenots allemands qui vont porter se-
cours à Henri de Navarre ; je battrai les hugue-
nots, et , entré en France en ami , j'agirai en
maître. »
a P. S. Tapprouve entièrement votre plan à
l'égard des Quarante-cinq; seulement, per-
mettez-moi de vous dire, chère sœur, que vous
ferez à ces drôles-là plus d'honneur qu'ils n'en
méritent...»
— Ah diable ! murmura Chicot, voilà qui de-
vient obscur.
Et il relut.
m J'approuve entièrement votre plan à Tt-jard
des Quarante-Cinq... »
— Quel plan ? se demanda Chicot,
a Seulement, permettez-moi de vous dire,
chère sœur, que vous ferez à ces drôles-làplus
d'honneur qu'ils n'en méritent.»
— Quel honneur?
Chicot reprit,
a Qu'ils n'en méritent.
(1 Votre affcQ^ionné frère.
Cl H. DE LORRAIKE*
Cette lettre me paraît obscure ; mais ne déses-
pérons de rien, commençons par remercier mon
bienheureux Rcmy d'avoir ainsi veillé sur mon
petit trésor.
Il descendit donc et alla, préparant toutes les
gracieusetés de sa mine riante, frapper à la
porte du voisin.
11 remarqua le bruit de l'escalier, U craque-
ment d'un pas actif, et attendit ccpecdant assez
longtemps pour se croire obligé de frapper de
nouveau.
A ce nouvel appel, la porte s'ouvrit, et un
homme parut dans l'ombre.
— Merci et bonsoir , dit Chicot en étendant
la main, me voici de retour et je viens jous
rendre mes grâces, mon cher voisin . — Plaît-il .
fit une voix désappointée et dont Taccent sur-
prit fort Chicot,
En même temps, l'homme qui était venu ou-
vrir la porte faisait un pas en arrière.
— Tiens, je me trompe, dit Chicot, ce n'est
LES QUARANTE^WQ.
Î87
pas vous qui étiez mon voisin au moment de
mon départ, et cependant, Dieu me pardonne,
je vous connais. — Et moi aussi, dit le jeune
homme. — Vous êtes monsieur le vicom.te Er-
nauton de Carmaingcs. — Et vous, vous êtes
rOmbre. — En vérité, dit Chicot, je tombe des
nues. — Enfin , que désirez-vous , monsieur?
demanda le jeune homme avec un peu d*ai-
greur. — Pardon , je vous dérange peut-être,
mon cher monsieur? — Non , seulement vous
me permettrez de vous demander, n'est-ce pas,
ce qu'il y a pour votre service. — Rien, sinon
que je voulais parler au maître de la maison.
— Parlez alors. — Comment cela? — Sans
doute ; le maître de la maison , c'est moi. —
Vous? et depuis quand, je vous prie? — Dame,
depuis trois jours. — Bon ! la maison était donc
à vendre? — 11 paraît, puisque je l'ai achetée.
— Mais l'ancien propriétaire? — Ne l'habite
plus, comme vous voyez. — Où est-il? — Je
n'en sais rien.— Voyons, entendons-nous bienv
dit Chicot. — Je ne demande pas mieux, ré-
pondit Ernauton avec une impatience visible ;
seulement , entendons-nous vite. — L'ancien
propriétaire était an homme de vingt-cinq à
trente ans, qui en paraissait quarante. — Non;
c'était un homme de soixante-cinq à soixante-
six ans, qui paraissait son âge. — Chauve? —
Non, au contraire, avec une forêt de cheyeux
blancs. — Il a une cicatrice énorme au côté
gauche de la tête, n'est-ce pas? — Je n'ai pas
TU la cicatrice , mais bon nombre de rides. —
Je n'y comprends plus rien, fit Chicot. — Enfin,
reprit Ernauton après un instant de silence,
que voulicz-YOus à cet homme, mon cher mon-
sieur l'Ombre?
Chicot allait avouer ce qu'il venait faire ; tout
à coup le mystère de la surprise d'Ernauton
lui rappela certain proverbe cher aux gens
discrets.
— Je voulais lui rendre une petite visite
comme cela se fait en^rc voisins, dit-il, voilà
tout.
De cette façon. Chicot ne mentait pas et ne
disait rien.
— Mon cher monsieur, dit Ernauton avec
politesse, mais en diminuant considérablement
Fou vertu ro de la porte qu'il tenait entrebâillée,
mon cher monsieur, je regrette de ne pouvoir
▼ovs donner des renseignements plus précis.—
Merci, moifsieur, dit Chicot, je,chercherai ail-
leurs. — Mais , continua Ernauton en conti-
nuant de repousser la porte, cela pe m'empêche
point de m'applaudir du hasard qui me remet
en contact avec vous. — Tu voudrais me voir
au diable, n'est-ce pas? murmura Chicot en
rendant salut pour salut. #
Cependant comme, malgré cette réponse
mentale, Chicot, dans sa préoccupation, ou-
bliait de se retirer, Ernauton enfermant son
visage entre la porte et le chambranle, lui dit :
— Bien au revoir , monsieur. — Un instant
encore, monsieur de Carmainges, fit Chicot. —
Monsieur , c'est à mon grand regret , répondit
Ernauton , mais je ne saurais tarder, j'attends
quelqu'un qui doit venir frapper à cette porte
même, et ce quelqu'un m'en voudrait de ne
pas mettre toute la discrétion possible à le re-
cevoir. — Il sufGt, monsieur, je comprends, dit
Chicot ; pardon de vous avoir importuné, et je
me retire. — Adieu, cher monsieur TOmbre.-^
Adieu, digne monsieur Ernauton.
Et Chicot , en faisant un pas en arrière , se
vit doucement fermer la porte au nez.
Il écouta pour voir si le jeune homme dé-
fiant guettait son départ, mais le pas d'Ernauton
remonta l'escalier; Chicot put donc regagner
sans inquiétude sa maison, dans laquelle il
s'enferma, bien résolu à ne pas troubler les
habitudes de son nouveau voisin ; mais , selon
son habitude à lui, à ne pas trop le perdre de
vue.
Chicot, qui jusque-là avait été préoccupé de
cette phrase de la lettre du duc de Guise :
« J'approuve entièrement votre plan à l'égard
des Quarante-Cinq )» , abandonna donc cette
phrase dont il se promit de reprendre plus tard
l'examen pour couler à fond , séance tenante,
la préoccupation nouvelle qui venait de prendre
la place de l'ancienne préoccupation.
Chicot réfléchit qu'il était on ne peut plus
étrange de voir Ernauton s'installer en maître
dans cette maison mystérieuse dont les habi-
tants avaient ainsi disparu tout à coup, et ceht,
par deux raisons : **
La première, à cause de la parfaite ignorance
où les deux hommes vivaient l'un de l'autre,
ce qui faisait supposer qu'il devait y avoir en
entre eux un intermédiaire inconnu à Chicot.
I La seconde, parce que la maison avait dé
388
LES QUARANTE-CINQ.
être vendue à Çrnauton, qui n'avait pas d'ar-
gent pour Tacheter.
— 11 est vrai, 9e dit Chicot en s'installant le
plus commodément qu'il put sur sa gouttière,
son observatoire ordinaire, il est vrai que le
jeune homme prétend qu'une visite va lui
venir, et que cette visite est celle d'une femme;
aujourd'hui, les femmes sont riches et se per-
mettent des fantaisies. Ernauton est beau,
jeune, élégant; Ernauton a plu, on lui a donné
rendez-vous, on lui a dit d'acheter cette mai-
son ; il a acheté la maison et accepté le rendez-
vous,
-- Ernauton, continua Chicot, vit à la cour;
ce doit donc être quelque femme de la cour à
laquelle il a affaire. Pauvre garçon, l'aimera-
t-il ? Dieu l'en préserve ! Il va tomber dans ce
gouffre de perdition. Boni ne vais-je pas lui
lairc de la morale, moi?
De la morale doublement inutile et décuple-
ment stupide.
Inutile, parce qu'il ne l'entend point, et que,
rentendit-il, il ne voudrait pas l'écouter.
Stupide, parce que je ferais bien mieux d'aller
me coucher.
Chicot en était là de ses raisonnements, de
ses inductions et de sa philosophie, qui lui
avaient bien pris une heure en tout, lors-
qu'il fut tiré de sa préoccupation par l'ar-
rivée d'une litière venant du côté de l'hôtellerie
du Fier-Chevalier,
Cette litière s'arrêta au seuU de la maison
mystérieuse.
Une dame voilée en descendit et disparut
aussitôt par la porte qu'Ernauton tenait en-
tr'ouverte.
— Pauvre garçon , murmura Chicot , je ne
m'étais pas trompé , et c'était bien une femme
qu'il attendait, et là-dessus je m'en vais dormir.
Et en effet. Chicot se leva, mais restant im-
mobile quoique debout.
Une heure s'était écoulée à peu près, lorsque
Chicot crut entendre au bout de la rue le galop
d'un cheval. Et presqu'aussitôt un cavalier
apparut enveloppé de son manteau.
Le eavalier s'arrêta au milieu de la rue et
sembla cherchbr* à se reconnaître.
Alors le cavalier aperçut le groupe que for-
«laient la litière et les porteurs.
Le cavalier poussa son cheval sur eux ; il
était armé, car on entendait son épée battre
sur ses éperons.
Les porteurs voulurent s'opposer à son pas-
sage ; mais il leur adressa quelques mots à voix
basse, et non-seulement ils s'écartèrent respec-
tueusement, mais encore l'un d'eux, comme il
eut mis le pied à terre, reçut de ses mains les
brides de son cheval.
L'inconnu s'avança vers la porte et y heurta
rudement.
— Tudieu! se dit Chicot, que j'ai bien fait
de rester! mes pressentiments, qui m'annon-
çaient qu'il allait se passer quelque chose, ne
m'avaient point trompé. Voilà le mari , pauvre
Ernauton ! nous allons assister tout à l'heure à
quelque égorgement.
Cependant , si c'est le mari , il est bien bon
d'annoncer son retour en frappant si rudement.
Toutefois, malgré la façon magistrale dont
avait frappé l'inconnu , on paraissait hésiter à
ouvrir.
— - Ouvrez, cria celui qui heurtait. — Ouvrez
ouvrez, répétèrent les porteurs, — Décidément,
reprit Chicot, c'est le mari ; il a menacé les
porteurs de les faire fouetter ou pendre , et les
porteurs sont pour lui.
Pauvre Ernauton, il va être écorché vif.
Oh ! oh ! si je le souffre , cependant, ajouta
Chicot.
Car enfin , reprit-il , il m'a secouru , et par
conséquent, le cas échéant, je dois le secourir.
Or, il me semble que le cas est échu ou n'é-
choira jamais.
Chicot était résolu et généreux ; curieux en
outre; il détacha sa longue épée, la mit sous
son bras, et descendit précipitamment son es-
calier.
Chicot savait ouvrir sa porte sans la faire
crier, ce qui est une science indispensable à
quiconque veut écouter avec profit.
Chicot se glissa sous le balcon , derrière un
pilier, et attendit.
A peine était-il installé que la porte s'ouvrit
en face , sur un mot que l'inconnu soufOa par
la serrure ; cependant il demeura sur le seuil.
Un instant après, la dame apparut dans
l'encadrement de cette porte.
La dame prit le bras du cavalier qui la re-
LES QUARANTE^CINQ.
as»
conduisit à la litière, en ferma la porte et monta
à cheval.
— Plus de doute, c'était le mari, dit Chicot,
bonne pâte de mari après tout , puisqu^il ne
cherche pas un peu dans la maison pour faire
évcntrer mon ami Garmainges.
La litière se mit en route , le cavalier mar-
chant à la portière.
— Pardieu, se dit Chicot, il faut que je sui-
ve CCS gens-là ; que je sache ce qu'ils sont et
où ils vont ; je tirerai certainement de ma dé-
couverte quelque solide conseil pour mon ami
de Carmaingcs.
Chicot suivit en effet le cortège, en observant
cette précaution de demeurer dans Tombre des
murs et d'éteindre son pas dans le bruit du pas
des hommes et des chevaux.
La surprise de Chicot ne fut pas médiocre,
lorsqu^il vit la litière s'arrêter devant Tauberge
du Fier-Chevalier,
presque aussitôt , comme si quelqu'un eût
veillé , la porte s'ouvrit.
La dame , toujours voilée, descendit , entra
et monta aune tourelle, dont la fenêtre du pre-
mier étage était éclairée.
Le mari monta derrière elle.
Le tout était respectueusement précédé de
l*hôtesse , laquelle tenait à la main un flam-
beau.
— Décidément, dit Chicot en se croisant les
bras, je n'y comprends plus rienl...
Chicot croyait bien avoir déjà vu quelque
part la tournure de ce cavalier si complaisant;
mais sa mémoire, s'étant un peu embrouillée
pendant ce voyage de Navarre , où il avait vu
tant de tournures différentes , ne lui fournis-
sait pas, avec sa facilité ordinaire, le nom qu'il
désirait prononcer.
Tandis que , caché dans l'ombre , il se de-
mandait, les yeux fixés sur la fenêtre illumi-
née, #e que cet homme et cette femme étaient
venus faire en tête-à-tête au Fier-Chevalier ,
oubliant Ernautondans la maison mystérieuse,
notre digne Gascon vit s'ouvrir la porte de
rhôtcllerie, et, 'dans le sillon de lumière qui
s'échappa de l'ouverture, il aper{ut comme
une siûiouctte n^ire de moinillon.
Cette silhouette s'arrêta un instant pour re-
garder la même fenêtre que Chicot regardait.
— Oh! oh ! murmura-t-il, voilà ce me sem-
ble une robe de jacobin ; maître Gorenflot se
relâche-t-il donc sur la discipline, qu'il permet
à ses moutons d'aller vagabonder à pareille
heure de la nuit et à pareille distance du
prieuré?
Chicot suivit des yeux ce ja^^obin pendant
qu'il descendait la rue des Augustins , et un
certain instinct lui dit qu'il trouverait dans ce
moine le mot de l'énigme qu'il avait vainement
demandé jusque-là.
D'ailleurs, de même que Chicot avait cru
reconnaître la tournure du cavalier , il croyait
reconnaître dans le moinillon certain mouve-
ment d'épaule, certain déhanchement militaire
qui n'a^artiennent qu'aux habitués des salles
d'armef et des gymnases
— Je veux être damné , murmura-t-il si
cette robe-là ne renferme point ce petit mé-
créant qu'on voulait me donner pour compa-
gnon de route, et qui manie si habilement l'ar-
quebuse et le fleuret.
A peine cette idée fut-elle venue à Chicot ,
que pour s'assurer de sa valeur, il ouvrit ses
grandes jambes et rejoignit en dix pas le petit
compère qui marchait, retroussant sa robe sur
sa jambe sèche et nerveuse , pour aller plus
vite.
Cela ne fut pas fort difficile , d'ailleurs , at-
tendu que le moinillon s'arrêtait de temps en
temps pour jeter un regard derrière lui, comme
s'il s'éloignait à grand'peine et avec un pro-
fond regret. ^
Ce regard était constamment dirigé vers les
vitres flamboyantes de l'hôtellerie.
Chicot n'avait pas fait dix pas qu'il était cer-
tain de ne pas s*ètre trompé dans ses conjec-
tures.
— Holà! mon petit compère, dit-il; holà!
mon petit Jacquot! holà! mon petit Clément.
Et il prononça ce dernier mot d'une façon si
militaire, que le moinillon en tressaillit.
— Qui m'appelle? demanda le jeune homme
avec un accent rude et plus provocateur que
bienveillant. — Moi! répliqua Chicot en se
dressant devant le jacobin; moi, me reconnais»
tu, mon fils? — Oh! monsieur Robert Briquet,
s'écria le moinillon. — Moi-même, petit. Etoft
vas-tu comme cela si tard, enfant chéri?— Au
prieuré» monsieur Briquet — Soit ; mais d'où
d90
LES QUARANTE-CINQ.
Tiens-tu? — Moi ? — Sans doute , petit libex^
tin.
Le jeune homme tressaillit.
— Je ne sais pas ce que vous dites, monsieur
Briquet, reprit-il; je suis au contraire envoyé
en commission importante par dom Modeste ,
et lui-même en fera foi près de vous, si besoin
est. — • Là , là , tout doux , mon petit saint Jé-
rôme; nous prenons feu comme une mèche, à
ce qu'il paraît. — N'y a-t-il pas de quoi , lors-
qu'on s'entend dire ce que vous me dites? —
Dame 1 c*est que « vois-tu , une rohe comme la
tienne sortant d*un cabaret à pareille heure.
—D'un cabaret, moi ! — Eh I sans doute, cette
maison d*où tu sors, n'est-ce pas celle du Fier
Chevalier? Ah 1 tu vois bien que je t'y prends !
— Je sortais de cette maison, dit Clément, vous
avez raison ; mais je ne sortais pas d'un ca-
baret. — Gomment ! fit Chicot, rhôtellerie du
Fier-ChevaUer n'est-elle pas un cabaret? — Un
cabaret est une maison où l'on boit , et com-
me je n'ai pas bu dans cette maison, cette mai-
son n'est point un cabaret pour moi. — Diable !
la distinction est subtile, et je me trompe fort,
ou tu deviendras un jour un rude théologien ;
mais enfin si tu n'allais pas dans cette maison
pour y boire, pourquoi donc y allais-tu ?
Clément ne répondit rien , et Chicot put lire
sur la figure , malgré l'obscurité , une ferme
volonté de ne pas dire un seul mot de plus.
Cette résolution contraria fort notre ami qui
avait pris l'habitude de tout savoir. •
Ce n'était pas que Clément mit de Taigreur
dans son silence ; bien au contraire , il avait
paru charmé de rencontrer d'une façon si inat-
tendue son savant professeur d'armes , maitre
Robert Briquet, et il lui avait fait tout l'accueil
qu'on pouvait attendre de cette nature concen-
trée et revèche.
La conversation était complètement tombée.
Dépité, mais midtredelui, Chicot résolut pour
la renouer d'essayer de l'injustice; l'injustice
est une des plus puissantes pro^>cations qui
aient été iuveotées pour faire parler les femmes,
tes enfants et les infériaurs, de quelqne nature
qu'ils soient.
•^ N'importe, petit , dit-ii , comme s'il reve-
nait à sa première idée, n'importe, tu es un
charmant moinillon ; mais tu vas dans les hô-
ellerics, cl dans quelles hôtelleries encore, dans
celles ou l'on trouve de belles dames, et tu t'ar-
rêtes en extase devant la fenêtre où Ton peut
voir leur ombre; petit, petit, je le dirai à doin
Modeste.
Le coup frappa juste, plus juste même que
ne l'avait suppose Chicot, car il ne se doutait
pas, en commençant , que la blessure dût être
si profonde.
Jacques se retourna, pareil à un serpent que
l'on foule aux pieds.
— Ce n'est pas vrai, s'ccria-t-il, rouge de
honte et de colère, je ne regarde point les
femmes. — Si fait, si fait, poursuivit Chicot, il
y avait au contraire une fort belle dame au
Fier-Chevalier^ lorsque tu en es sorti , je sais
que tu l'attendais dans la tourelle, et je sais que
tu lui as parlé. — Moi ? — Sans doute, tu trou-
ves la duchesse fort belle. — Moi !! — Et tu te
retournes pour la voir encore à travers ks car-
reaux.—Moi!!!
Le moinillon rougit et balbutia.
— C'est vrai , elle ressemble à une Vierge
Marie qui était au chevet de ma mère ^ Oh!
murmura Chicot, combien perdent de choses
les gens qui ne sont pas curieux !
Alors il se fit raconter par le petit Clément ,
qu'il tenait désormais à sa discrétion , tout ce
qu'il voulait savoir, puis il le renvoya au cou-
vent.
Ce n'était pas sans raison que Chicot avait
congédié son interlocuteur. Il en avait tiré tout
ce qu'il voulait savcâr, et, d'un autre c6té, il
lui restait encore quelque chose à apprendre.
Il rejoignit donc à grands pas sa maison. La
litière, les porteurs et le cheval étaient toujours
à la porte du Fier-Chevalier,
Il regagna sans bruit sa gouttière.
La maison située en face de la sienne était
tocû^ui's éclairée.
Des lors, il n'eut plus de regards que pour
cette maison.
Il vit d'abord, par la fente du rideau, passer
et repasser Ernauton, qui paraissait attendre
avec impatience.
Puis il vit revenir la litière,, il vit partir May-
neviUe; enfin, il vit entrer la duchesse dans la
chambre où palpitait Ernauton plutôt qu'il ne
respirait»
Ernauton s'agenouilla devant la duchesse qui
lui donna sa blanche main à baiser.
LES QUARÀNTE^INQ.
391
Pais la duchesse releva le jeune homme et
le fit asseoir devant elle, à une table élégam-
ment servie.
— C'est singulier, dit Chicot, cela commen-
tait comme une conspiration, et cela finit
comme un rendez-vous d'amour.
Oui , contmua Chicot, mais qui Ta donné ce
rendez-vous d'amour?
Madame de Montpcnsier.
Puis s'éclairant à une lumière nouvelle.
— Oh ! oh ! murmura-t-il, « Chère sœur,
j'approuve votre plan à l'égard des Quarante*
cinq; seulement, permettez-moi de vous dire
que c'est bien de l'honneur que vous ferez à
ces drôlcs-là. » — Ventre de biche! s'écria
Chicot, j'en reviens à ma première idée ; ce
n'est pas de l'amour, c'est une conspiration.
Madame la duchesse de ^iontpensicr aime
M. Ernauton de Carmainges; surveillons les
amours de madame la duchesse.
Et Chicot surveilla jusqu'à ipinuit et demi,
heure à laquelle Ernauton s'enfuit, le manteau
SUT le néz, tandis que madame la duchesse de
Montpcnsier remontait en litière.
— Maintenant , murmura Chicot en descen-
dant son escalier, quelle est cette chance de
mort qui doit délivrer le duc de Guise de l'hé-
ritier présomptif de la couronne ? quelles sont
4^s gens que l'on croyait morts et qui sont vi-
vants?
Mordicu! je pourrais bien être sur la trace!
XXI.
Le lendemain de ce jour, le roi travaillait au
Louvre avec le surintendant des finances, lors-
qu'on vint le prévenir que M. de Joyeuse l'ainé
venait d'arriver et l'attendait dans le grand ca-
binet d'audience, venant de Château-Thierry
4ivec un message de M. le duc d'Anjou.
Le roi quitta précipitamment sa besogne et
courut à la rencontre de cet ami si cher.
Bon nombre d'officiers et de courtisans gar-
nissaient le cabinet; la reine mère était venue
ce soir-là escortée de ses filles d'honneur, et
ces demoiselles si fringantes étaient des soleils
toujours escortés de satellites.
Le roi donna sa main à baiser à Joyeuse et
promena un regard satisfait sur l'assemblée.
Dans l'angle de la porte d'entrée , à sa place
ordinaire, se tenait Henri Du Bouchage accom-
plissant rigoureusement son service et ses de-
voirs.
Le roi le remercia et le salua d'un signe de
tête amical, auquel Henri répondit par une ré-
vérence profonde.
Ces intelligences firent tourner la tête à
Joyeuse qui sourit de loin à son frère, sans ce-
pendant le saluer trop visiblement de peur d'of-
fenser l'étiquette.
— Sire, dit Joyeuse, je suis mandé vers Votre
Majesté par M. le duc d'Anjou, revenu tout ré-
cemment de l'expédition des Flandres. — Mon
frère se porte bien, monsieur l'amiral? demanda
le roi. — Aussi bien. Sire, que le permet l'état
de son esprit ; cependant je ne cacherai pas à
Votre Majesté que monseigneur parait souffrant.
— 11 aurait besoin de distractions après son
malheur, dit le roi , heureux de proclamer l'é-
chec arrivé à son frère tout en paraissant le
plaindre. — Je crois que oui , Sire. — On nous
a dit , monsieur l'amiral , que le désastre avait
été cruel. — Sire... — Mais que, grâce à vous,
bonne partie de l'armée avait été sauvée ; merci,
monsieur l'amiral, merci. Ce pauvre M. d'Anjou
désire-t-il pas nous voir? — Ardemment, Sire.
— Aussi le verrons-nous. Ètes-vous de cet
avis, madame? dit Henri en se tournant vers
Catherine , dont le cœur souffrait tout ce que
son visage s'obstinait à cacher. — Sire, répondit-
elle, je serais allée seule au devant de mon fils ;
mais, puisque Votre Majesté daigne se réunir à
moi dans ce vœu de bonne amitié , le voyage
me sera une partie de plaisir. — Vous viendrez
avec nous, messieurs, dit le roi aux courtisans;
nous partirons demain, je coucherai à Mcaux.
— Sire, je vais donc annoncer à monseigneur
bonne nouvelle? — Non pas! me quitter si tôt,
monsieur l'amiral, non pas! Je comprends qu'un
Joyeuse soit aimé de mon frère et désiré, mais
nous en avons deux... Dieu merci !... Du Bou-
chage, vous partirez pour Château-Thierry, s'il
vous plaît. — Sire, demanda Henri, me scra-t-il
permis , après avoir annoncé l'arrivée de Sa
Majesté à monseigneur le duc d'Anjou , de re-
venir à Paris? — Vous ferez comme il vous
plaira. Du Bouchage, dit le roi.
Henri salua et se dirigea vers la porte. Heu-
reusement Joyeuse le guettait.
— Eh bien ! dit Joyeuse , vous partez avec
beaucoup d'empressement, Henri.— Mais, oui.
392
LES QUARA9TE-CINQ.
mon frère. — Parce aue vous voulez bien vite
revenir? — C'est vrai. — Vous ne comptez donc
séjourner que quelque temps à Chdteau-Thierry?
— Le moins possible. — Pourquoi cela? — Où
Ton s'amuse, mon frère, là n'est point ma place.
— C'est justement, ac -contraire, Henri, parce
que monseigneur le duc d'Anjou doit donner
des fêtes à la cour que vous devriez rester à
Chdteau-Thierry.— Cela m'est impossible, mon
frère. — A cause de vos désirs de retraite , de
vos projets d'austérité? — Oui, mon frère.—
Vous êtes allé au roi demander une dispense.
— Qui vous a dit cela? — Je le sais.— Cest
vrai, j'y suis allé. — Vous ne l'obtiendrez pas.
— Pourquoi cela, mon frère? — Parce que le
roi n'a pas intérêt à se priver d'un serviteur tel
que vous. — Mon frère le cardinal fera alors ce
que S. M. ne voudra pas faire. — Pour une
femme! tout cela! — Anne, je vous en supplie,
n'insistez pas davantage. — Ah! soyez tran-
quille, je ne recommencerai pas; mais, une
fois, allons au but. Vous partez pour Château-
Thierry, eh bien! au lieu de revenir aussi pré"
cipitamment que vous le voudriez, je désire que
vous m'attendiez dans mon appartement; il y a
longtemps que nous n'avons vécu ensemble ;
j'ai besoin, comprenez cela, de me retrouver
avec vous. — Mon frère, vous allez à Château-
Tlîierry pour vous amuser, vous. Mon frère, si
je reste à Château-Thierry, j'empoisonnerai
tous vos plaisirs. — Oh que non pas! je résiste,
moi, et suis d*un heureux tempérament, fort
propre à battre en brèche vos mélancolies. —
Mon frère... — Permettez, comte, dit l'amiral
avec une impérieuse insistance, je représente
ici notre père, et vous enjoins de m'attendre à
Château-Thierry; vous y trouverez mon appar-
tement qui sera le vôtre. Il donne, au rez-de-
chaussée, sur le parc. — Si vous ordonnez, mon
frère, dit Henri avec résignation. — Appelez
cela du nom qu'il vous plaira, comte, désir ou
ordre, mais attendez -moi. — J'obéirai, mon
frère. — Et je suis persuadé que vous ne m'en
voudrez pas, ajouta Joyeuse en pressant le jeune
homme dans ses bras.
Celui-ci se déroba un peu aigrement peut-
être â l'accolade fraternelle, demanda ses che-
Tavx et partit immédiatement pour Château-
Thierry.
* n courait avec la colère d^un homme contra-
rié, c'est-à-dire qa*i] dévorait l'espace.
Le soir même il gravissait, avant la nuit, la
colline sur laquelle Château-Thierry est assis,
avec la Marne à ses pieds. f
Son nom lui fit ouvrir les portos du château
qu'habitait le prince; mais, quant à une au-
dience, il fut plus d'une heure à l'obtenir.
Le prince, disaient les uns, était dans ses ap-
partements; il dormait, disait un autre; il fai-
sait de la musique, supposait le valet de cham-
bre.
Seulement, nul parmi les domestiques, ne
pouvait donner une réponse positive.
Henri insista pour n'avoir plus à penser ao
service du roi, et se livrer dès lors tout entier
à sa tristesse. «
Sur cette insistance, et comme on le savait loi
et son frère des plus familiers du duc, on le fit
entrer dans l'un des salons du premier étage,
où le prince consentait enfin à le recevoir.
Une demi-heure s^écoula, la nuit tombait
insensiblement du ciel.
Le pas traînant et lourd du duc d'Anjou ré-
sonna dans la galerie ; Henri , qui le reconnut^
se prépara au cérémonial d'usage.
Mais le prince, qui paraissait fort pressé, dis-
pensa vite son ambassadeur de ces formalités
en lui prenant la main et en l'embrassant.
— Bonjour, comte, dit-il; pourquoi vous dé-
rangc-t-on pour venir voir un pauvre vaincu î
— Le roi m'envoie, monseigneur, vous prévenir
qu'il a grand désir de voir Votre Altesse, et
que, pour la laisser reposer de ses fatigues,
c'est Sa Majesté qui se rendra au devant d'elle
et qui viendra visiter Château-Thierry demain
au plus tard. — Le roi viendra demain ! s'écria.
François avec un mouvement d'impatience.
Mais il se reprit promptemcnt
•» Demain, demain, dit-il; mais en vérité
rien ne sera prêt au château ni dans la ville
pour recevoir Sa Majesté.
Henri s'inclina en homme qui transmet un
ordre, mais qui n'a point charge de le com^
menter. c^
— La grande hâte où Leurs Majestés sont <le
voir Votre Altesse ne leur a pas permis de peu*
ser aux embarras. — Eh bien ! eh bien ! fil le
prince avec volubilité, c'est à moi de mettre le
temps en double; je vous laisse donc, Henri -
LES QUARANTE-CINQ.
39^
merci de TOtre célérité, car tous avez couru
vite à ce que je vois; reposez-vous. — Votre
Altesse n'a pas d'autres ordres à me transmet-
tre? demanda respectueusement Henri. — Au-
cun. Couchez-vous. On vous servira chez vous,
comtt;. Je n'ai pas de service ce soir, je suis
souffrant, inquiet, j'ai perdu appétit et som-
meil, ce qui me compose une vie lugubre et à
laquelle, vous le comprenez, je ne fais partici-
per personne. A propos, vous savez la nouvelle î
— Non, monseigneur; quelle nouvelle?— Au-
rillya été mangé par les loups... — Aurilly!
s'écria Henri avec surprise.— Eh oui... dévo-
ré'....C'est étrange : comme tout ce qui m'ap-
proche meurt mal! Bonsoir, comte, dormez
bien.
Et le prince s'éloigna d'un pas rapide.
Henri descendit, et, en traversant les anti-
chambres, il trouva bon nombre d'officiers de
sa connaissance qui accoururent à lui , et qui
avec force amitiés lui offrirent de le conduire à
Tappartement de son frère, situé à l'un des
angles du chAteau.
Cétait la bibliothèque que le duc avait don-
née pour habitation à Joyeuse, durant son sé-
jour à Château-Thierry.
Deux salons meublés au temps de Fran-
çois !«•, communiquaient l'un avec l'autre et
aboutissaient à la bibliothèque ; cette dernière
pièce donnait sur les jardins.
Cest dans la bibliothèque qu'avait fait dres-
ser son lit. Joyeuse, esprit paresseux et cultivé
à la fois : en étendant le bras il touchait à la
science, en ouvrant les fenêtres il savourait la
nature ; les organisations supérieures ont be-
soin de jouissances plus complètes, et la brise
du matin, le chant des oiseaux ou le parfum
des fleurs ajoutaient un nouveau charme aux
triolets de Clément Marot ou aux odes de Ron-
sard.
Henri décida qu'il garderait toutes choses
comme elles étaient, non pas qu'il fût mu par
le syàabaritisme poétique de son frère, mais
au contraire par insouciance, et parce qu'il
lui était indifférent d'être là ou ailleurs.
Mais comme, en quelque situation d'esprit
que fat le comte, il avait été élevé à ne jamais
négliger ses devoirs envers le roi ou les princes
de la maison de France, il s'informa avec le
plus grand soin de la partie du château qulia-
bitait le prince depuis son retour.
Le hasard envoyait sous ce rapport, un cx^
cellent cicérone à Henri, c'était ce jeune ensei-
gne dont une indiscrétion avait, dans le petit
village de Flandre où nous avons fait faire une
halte d'un instant à nos personnages, livré an
prince le secret du comte ; celui-ci n'avait pas
quitté le prince depuis son retour, et pouvait
parfaitement renseigner Henri.
En arrivant à Château-Thierry, le prince
avait d'abord cherché la dissipation et le bruit;
alors il habitait les grands appartements, rece^
vait matin et soir et, pendant la journée, cou-
rait le cerf dans la forêt ou volait à la pic dans
le parc ; mais depuis la nouvelle de la mort
d' Aurilly, nouvelle arrivée au prince sans que
l'on sût par quelle voie, le prince s'était retiré
dans un pavillon situé au milieu du parc ; ce
'^Villon, espèce de retraite inaccessible,'^excepté
aux familiers de la maison du prince, était
perdu sous le feuillage des arbres, et apparais-
sait à peine au-dessus des charmilles gigan-
tesques et à travers l'épaisseur des haies.
C'était dans ce pavillon que depuis deux jours
le prince s'était retiré ; ceux qui ne le connais-
saient pas, disaient que c'était le chagrin que
lui avait causé la mort d'Aurilly qui le plon-
geait dans cette solitude ; ceux qui le connais-
saient prétendaient qu'il s'accomplissait dans
ce pavillon quelque œuvre honteuse ou infer-
nale qui, un matiû, éclaterait au jour.
L'une ou l'autre de ces suppositions était
d'autant plus probable, que le prince semblait
désespéré, quand une affaire ou une visite Tap*
pelait au château ; si bien qu'aussitôt «ette vi-
site reçue ou cette affaire achevée, il rentrait
dans sa solitude, servi seulement par deux
vieux valets de chambre qui l'avaient vu naître. '
— Alors, fit Henri, les fêtes ne seront pas
gaies, si le prince est de cette humeur. — As-
surément, répondit l'enseigne, car chacun saura
compatir à la douleur du prince, frappé dans
son orgueil et dans ses affections.
Henri continuait de questionner sans le vou-
loir, et prenait un étrange intérêt à ces ques»
tiens ; cette mort d'Aurilly qu'il avait connu à
la cour, et quMl avait revu en Flandre ; cette
espèce d'indifférence avec laquelle le prince lui
avait annoncé la perte qu*il avait faite ; cette
394
LES OUARANTE-aNQ.
réclusion dans laquelle le prince vivait, disait-
on, depuis cette mort; tout cela se rattachait
pour lui, sans qu'il sût comment, à la trame
mystérieuse et sombre sur laquelle, depuis
quelque temps, étaient brodés les événements
de sa vie.
— Et, demanda-l-il à renseigne, on ne sait
pas, avez-vous dit, d'où vient au prince la nou-
velle de la mort d'Aurilly. — Non. — Mais
enfin, insista-t-il, raconte-t-on quelque chose
à ce sujet? — Oh ! sans doute, dit renseigne,
vrai ou faux, vous le savez, on raconte toujours
quelque chose. — Eh bien ! voyons. — On dit
que le prince chassait sous les saules près la
riricre , et qu'il s'était écarté des autres chas-
seurs, car il fait tout par élans, et s'emporte à
la chasse comme au jeu, comme au feu, comme
à la douleur, quand tout à coup on le vit re-
venir avec un visage consterné.
Les courtisans l'interrogèrent , pensant qu'il
ne s'agissait que d*une simple aventure de
chasse.
Il tenait à la main deux rouleaux d'or.
— Comprenez-vous cela, messieurs? dit-il
d'une voix saccadée, Aurilly est mort, Aurilly a
été mangé par les loups.
Chacun se récria.
— Non pas, dit le prince, il en est ainsi, ou
te diable m'emporte, le pauvre joueur de luth
avait toujours été plus grand musicien que bon
cavalier ; il parait que son cheval Ta emporté,
et qu'il est tombé dans une fondrière où il s'est
tué; le lendemain deux voyageurs qui pas-
saient près de cette fondrière , ont trouvé son
corps à moitié mangé par les loups, et la preuve
que la chosse s'est bien passée ainsi , et que
les voleurs n'ont rien à faire dans tout cela,
c'est que voici deux rouleaux d'or qu'il avait
•ar lui et qui ont été fidèlement rapportés.
Or, comme on n'avait vu personne rapporter
ces deux rouleaux d'or, continua l'ensei*
gne , on supposa qu'ils avaient été remis au
prince par ces deux voyageurs, qui, l'ayant
rencontré et reconnu au bord de la rivière, lui
avaient annoncé cette nouvelle de la mort
d'Aurilly.
— C'est étrange , murmura Henri. — D'au-
tant plus étrange, continua l'enseigne, que l'on
a vu , dit-on encore , est-ce vrai ? est-ce une
invention ? le prince ouvrir la petite porte du
parc, du côté des châteignieis, et, par celte
porte, passer comme deux ombres. Le prince
a donc fait entrer deux personnes dans le parc,
les deux voyageurs probablement; c'est depuis
lors que le prince a émigré dans son pavillon,
et nous ne l'avons vu qu'à la dérobée.
— Et nul n'a vu ces deux vovageurs ? de-
manda Henri, — Moi, dit l'enseigne, en allant
demander au prince le mot d'ordre du soir
pour la garde du château , j'ai rencontré un
homme qui m'a paru étranger à la maison de
Son Aitessc, mais je n'ai pu voir son visage,
cet homme s'étant détourné à ma vue et ayant
rabattu sur ses yeux le capuchon de son jus-
taucorps. — Le capuchon de son justaucorps,
dites-vous ? — Oui , cet homme semblait un
paysan flamand, et m'a rappelé, je ne sais pour-
quoi, celui qui vous accompagnait, quand nous
nous rencontrâmes là-bas.
Henri tressaillit, cette observation se ratta-
chait pour lui à cet intérêt' sourd et tenace que
lui inspirait cette histoire , à lui aussi qui avait
vu Diane et son compagnon confiés à Aurilly,
cette idée était venue que les deux voyageurs
qui avaient annoncé au prince la mort du mal-
heureux joueur de luth, étaient de sa connais-
sance.
Henri regarda avec attention l'enseigne.
— Et quand vous crûtes avoir reconnu cet
homme, quelle idée vous est venue, monsieur?
deraanda-t-il. — Voici ce que je pense, répon-
dit l'enseigne ; cependant je ne voudrais rien
affirmer : le prince n'a sans doute pas renoncé
à ses idées sur la Flandre ; il entretient en con-
séquence des espions ; l'homme au surcot de
laine est un espion , qui dans sa tournée, aura
appris l'accident arrivé au musicien et aura
apporté deux nouvelles à la fois. — Cela est
vraisemblable, dit Henri, rêveur; mais cet
homme, que faisait-il quand vous l'avez vu ?—
Il longeait la haie qui borde le parterre, vous
verrez cette haie de vos fenêtres, et gagnait les
serres. — Alors vous dites que les deux voya-
geurs, car vous dites quMls sont deux...' — On
dit qu'on a vu entrer deux personnes, moi, je
n'en ai vu qu'une seule, lliomme au surcot.—
Alors, selon vous, l'homme au surcot habite-
rait les serres?— Cest probable. — Et ces ser-
res, ont-elles une sortie? — Sur la ville , oui,
comte.
LES QUARANTE-^CINQ.
395
Henri demeura quelque temps silencieux ;
son cœur battait avec violence; ces détails, in-
différents en apparence pour lui, qui semblait
<lans tout ce mystère avoir une double vue ,
avaient un immense intérêt
La nuit étaU venue sur ces entrefaites, et les
deux jeunes gens causaient sans lumière dans
Tapparlcment de Joyeuse,
Fatigué de la route , allourdi par les événe-
ments étranges qu'on venait de lui raconter,
sans force contre les émotions qu'ils venaient
de faire naître en lui , le comte était renversé
sur le lit de son frère et plongeait machinale-
ment les yeux dans l'azur du ciel , qui sem-
blait constellé de diamants.
Le jeune enseigne était assis sur le rebord
de la fenêtre, et se laissait aller volontiers, lui
aussi , à cet abandon de l'esprit , à cette poé-
sie de la jeunesse, à cet engourdissement ve-
louté de bien-être que donne la fraîcheur em-
baumée du soir.
Un grand silence couvrait le parc et la ville,
les portes se fermaient,les lumières s'allumaient
peu à peu » les chiens aboyaient au loin dans
les chenils contre les valets chargés de fermer
ic soir les écuries.
Tout à coup l'enseigne se souleva, fit avec la
main un signe d^attention, se pencha en dehors
de la fenêtre et appelant d'une voix brève et
basse le comte étendu sur le lit :
— Venez, venez î dit-il. — Quoi donc? de-
manda Henri, sortant violemment de son rêve.
«^ Lliomme,rhomme.^ Quel homme — L'hom-
me au surcot, l'espion.— Oh! fitHenri en bon-
dissant du lit à la fenêtre et en s'appuyant sur
l'épaule de l'ensdgne. — Tenez, continua l'en-
seigne, le voyez-vous là-bas ? il longe la haie ;
attendez, il va reparaître ; tenez, rcigardez dans
cotcspace éclairé par la lune ; le voilà, le voilà.
— Oui. — N'est-ce pas qu'il est sinistre ? — Si-
nistre , c'est le mol, répondit Du Bouchage en
■s'assombrissantlui-mème*-^ Croyez-vous que ce
soit un espion? —le ne croîs rien et je crois tout.
-—Voyez, il va du pavillon du prince aux ser-
res. — Le pavHlon du prince est donc là ? de-
manda Du Bouchage en désignant du doigt le
point d'où paraissait venir l'étranger. — Voyei
eette lumière qui tremble au milieu du feuil-
lage. — Eh bien? Cest celle de la salle à man-
ger. —Ah ! B*é€ria Henri» le voilà qui reparait
encore. — Oui, décidément il va aux serres re-
joindre son compagnon: entendez-vous ?
— Quoi? —Le bruit d'une clef qui crie dans la
serrure. — C'est étrange, dit Du Bouchage, il
n'y a rien dans tout cela que de très ordinaire,
et cependant... — Et cependant vous frissonnez,
n'est-ce pas ?— Oui, dit le comte, mais qu'est-ce
encore?
On entendait le bruit d'nne espèce de cloche.
— C'est le signal du souper de la maison du
prince; venest-vous souper avec nous, comte?
— Non, merci je n'ai besoin de rien, et si la
faim me presse, j'appellerai. — N'attendez point
cela, monsieur, et venez vous réjouir dans notre
compagnie, — Non pas; impossible. — Pour-
quoi?— S. À. R. m'a presque enjoint de me
faire servir chez moi; mais que je ne vous re-
tarde point.— Merci, comte, bonsoir, surveillez
bien notre fantôme. — Oh! oui, je vous en ré-
ponds, à moins, continua Henri, craignant d'en
avoir trop dit, à moins que le sommeil ne s'em-
pare de moi. Ce qui me parait plus probable et
plus sai^i que de guetter les ombres et les es-
pions.— Certainement, dit l'enseigne en riant.
Et il prit congé de Du Bouchage.
A peine fut-il hors de la bibliothèque , que
Henri s'élança dans le jardin.
— Oh ! murmura-t-il, c'est Remy, c'est Romy,
je le reconnaîtrais dans les ténèbres de l'enfer.
Et le jeune homme, sentant ses genoux
trembler sous lui , appuya ses deux mains hu-
mides sur son front brûlant.
— Mon Dieu! dit-il, n'est-ce pas plutôt une
hallucination de mon pauvre cerveau malade,
et n'est-il pas écrit que dans le sommeil ou dans
la veille, le jour ou l nuit, je verrai incessam-
ment ces deux figures qui ont creusé un sillon
si sombre dans ma vie ? — En efiet, contînya-
t-il comme un homme qui sent le besoin de se
convaincre lui-même, pourquoi Rcmy serait-il
ici dans ce château chez le duc d'Anjou ? Qu'y
viendrait-il faire ? quelles relations le duc
d'Anjou pourrait-il avoir avec Rcfiiy? Comment
enfin aurait-il quitté Diane, lui, lui , son éter-
nel compagnon? Non, ce n'est pas lui.
Puis, au bout d'un instant, une conviction
intime, profonde, instinctive, reprenant le
dessus sur le doute:
— C'est lui, c'qst lui, murmura-t-il déses-
S96
LES QUARANTE-CINQ.
péré et en s*appuyant à la muraille pour ne pas
tomber.
Comme il achevait de formuler cette pensée
dominante, invincible, maltresse de toutes les
autres, le bruit aigu de la serrure retentit de
nouveau, et quoique ce bruit fût presque im-
perceptible, ses sens surexcités le saisirent.
Une inexprimable frisson parcourut tout le
corps du jeune homme.
U écouta de nouveau.
n se faisait autour de lui un tel silence, qu*il
entendait battre son propre cœur.
Quelques minutes s'écoulèrent sans quMl vit
apparaître rien de ce qu'il attendait.
Cependant, à défaut des yeux, ses oreilles
lui disaient que quelqu'un approchait.
n entendait le sable sous des pas.
Soudain la ligne noire de la charmille se
dentela; il lui sembla sur ce fond sombre voir
se mouvoir un groupe plus sombre encore.
— Le voilà qui revient, murmure Henri, est-il
seul ? est-il accompagné ? — Le groupe s'avan-
çait du côté où la lune argentait un espace de
terrain vide.
C'est au moment où» marchant en sens op-
posé, Thomme au surcot traversait cet espace,
que Henri avait cru reconnaître Remy.
Cette fois, Henri vit deux ombres bien dis-
tinctes, il n'y avait point à s'y tromper.
Un froid mortel descendit jusqu'à son cœur,
et sembla l'avoir fait de marbre.
Les deux ombres marchaient vite, quoique
d'un pas ferme ; la première était vêtue d'un
surcot de laine, et, à cette seconde apparition
comme à la première, le comte crut bien recon-
naître Remy.
La seconde, complètement enveloppée d*un
grand manteau d'homme, échappait à toute
analyse.
Et cependant, sous ce mahteau, Henri crut
deviner ce que nul n'eût pu voir.
Il poussa une sorte de rugissement doulou-
reux, et dès que les deux mystérieux person-
nages eurent disparu derrière la charmille, le
ieune homme s'élança derrière et se glissa de
massifs en massifs, à la suite de ceux qu'il vou-
lait connaître — Oh ! murmuraît-il tout en mar-
chant, est-ce que je ne me trompe pas , mon
Dieu? est-ce que c'est possible?
Henri se glissa le long de la charmille par le
côté sombre, en observant la précaution de ne
point faire de bruit, soit sur le sable, soit le
long des feuillages.
Obligé de marcher, et, tout en marchant, de
veiller sur lui, il ne pouvait rien voir. Cepen-
dant, à la tournure, aux habits, à la démarche,
il persistait à reconnaître Remy dans l'homme
au surcot de laine.
De simples conjectures, plus effrayantes pour
lui que des réalités, s'élevaient dans son esprit
à l'égard du compagnon de cet homme.
Ce chemin de la charmille aboutissait à la
grande haie d'épines et à la muraille de peu-
pliers qui séparait du reste du parc, le paYillon
de M. le duc d'Anjou, et l'enveloppait d'un ri-
deau de verdure, au milieu duquel, comme nous
Pavons déjà dit, il disparaissait entièrement
dans le coin isolé du château . Il y avait de belles
pièces d'eau, des tailis sombres percés d'allées
sinueuses, et des arbres séculaires sur le dôme
desquels la lune versait des cascades de sa lo-
mière argentée, tandis que, dessous, l'ombre
était noire, opaque, impénétrable.
En approchant de cette haie, Henri sentit que
le cœur allait lui manquer.
En effet, transgresser aussi audaciensement
les ordres du prince et se livrer à des indiscré-
tions aussi téméraires, c'était le lait, non plus
d'un loyal et probe gentilhomme, mais d'un
lâche espion ou d'un jaloux, décidé à toutes
les extrémités.
Mais comme, en ouvrant la barrière qui sé-
parait le grand parc du petit, l'honmie fit un
mouvement qui laissait son visage à découvert,
et que ce visage était bien celui de Remy, le
comte n'eut plus de scrupules et poussa réso-
lument en ayant, au risque de tout ce qui pou-
vait arriver.
La porte avait été refermée ; Henri sauta par-
dessus les traverses et se remit à suivre les
deux étranges visiteurs du prince.
Ceux-ci se hâtaient.
Sous une allée d'épais marronniers, au boot
de laquelle on apercevait le pavillon éclairé
doucement, Henri ne put suivre aussi facile-
ment des gens qui, en se retournant, l'eus-
sent aperçu tout de suite.
D'ailleurs un autre sujet de terreur vint l'as-
saillir.
Le duc sortit du pavâlon au bruit que firent
LES QUARANTE-CINQ.
397
flor le sable les pas de Remy et de son com-
pagnon.
Henri se jeta derrière le plus gros des ar-
bres, et attendit^
Il ne put* rien voir, sinon que Remy avait sa-
lué très bas, que le compagnon de Remy avait
&it une révérence de femme et non un salut
d^bomme, et que le duc, transportét avait offert
son bras à ce dernier comme il eût fait à une
femme.
Puis tous trois, se dirigeant vers le pavillon»
ayaient disparu sous le vestibule, dont la porte
B^était refermée derrière eux.
— U faut en finir, dit Henri, et adopter un
endroit plus commode d*oà je puisse voir cha-
que signe sans être vu.
Il se décida pour un massif situé entre le pa-
villon et les espaliers, massif au centre duquel
jaillissait une fontaine, asile impénétrable, car
ce n*était pas la nuit, par la fraîcheur et Thu-
midité naturellement répandues autour de cette
fontaine, que le prince affronterait Teau et les
buissons.
Caché derrière la statue qui surmontait la
fontaine, se grandissant de toute la hauteur du
piédestal, Henri put voir ce qui se passait dans
le pavillon, dont la principale fenêtre s^ouvrait
tout entière devant lui.
Comme nul ne pouvait, ou plutôt ne devait
pénétrer jusque-là^ aucune précaution n*avai
été prise.
Ihie table était dressée, servie avec luxe et
chargée de yics précieux enfermés dans des
▼erres de Venise.
Deux sièges seulement à cette table, atten-
daient deux convives.
Le duc se dirigea vers Fun, et, quittant le
bras du compagnon de Remy, en lui indiquant
Tautre siège, il sembla Tinvitcr à se séparer
de son manteau, qui, fort commode pour une
course nocturne, devenait fort incommode lors-
qu'on était arrivé au but de cette course, et
que ce but était un souper.
Alors, la personne à laquelle Finvitation était
Caite jeta son manteau sur une chaise, et la lu-
mière des flambeaux éclaira sans aucune ombre
le visage pâle et majestueusement beau d'une
femme, que les yeui épouvantés de Henri re-
connurent tout d'abord.
C'était la dame de la maison mystérieuse de
la rue des Augustins, la voyageuse de Flandre;
c'était cette Diane enfin dont les regards étaient
mortels comme des coups de poignard.
Cette fois elle portait les habits de son sexe,
était vêtue d'une robe de brocard ; des diamants
brillaient à son cou, dans ses cheveux et à ses
poignets.
Sous cette parure, la pâleur de son visage
ressortait encore davantage,et sans la flamme
qui jaillissait de ses yeux, on eût pu croire que
le duc, par Femploi de quelque moyen magi-
que, avait évoqué l'ombre de cette femme plu-
tôt que la femme elle-même.
Sans Fappui de la statue sur lequel il avait
croisé ses bras plus froids que le marbre lui-
même, Henri fût tombé à la renverse dans le
bassin de la fontaine.
Le duc semblait ivre de joie ; il couvait des
yeux cette merveilleuse créature qui s'était as-
sise en face de lui, et qui touchait à peine aux
objets servis devant elle. De temps en temps
François s'allongeait sur la table pour baiser une
des mains de sa muette 0t pâle convive, qui
semblait aussi insensible à ces baisers que si
sa main eût été sculptée dans Falbâtre dentelle
avait la transparence et la blancheur.
De temps en temps, Henri tressaillait, por-
tait la main à son fh)nt, essuyait avec cette
main la sueur glacée qui en dégouttait et se
demandait :
— Est-elle vivante? est-elle morte?
Le duc faisait tous se^ efforts et déployait
toute son éloquence pour dérider ce front aus-
tère.
Remy, seul serviteur, car le duc avait éloi-
gné tout le monde, servait ces deux personnes,
et de temps en temps, frôlant avec le coude sa
maîtresse lorsqu'il passait derrière elle, sem-
blait la ranimer par ce contact, et la' rappeler
à la vie ou plutôt à la situation.
Alors un flot de vermillon montait au front
de la jeune femme, ses yeux lançaient un éclair,
elle souriait comme si quelque magicien avait
touché un ressort inconnu de cet intelligent au-
tomate et avait opéré sur le mécanisme des
yeux Féclair, sur celui des joues le coloris, sur
celui des lèvres le sourire.
Puis elle retombait dans son immobilité.
Le prince cependant se rapprocha, et par ses
398
LES QUARANTE-aNQ.
discours passionnés commença d'échauffer sa
nouvelle conquête.
Alors Diane, qui, de temps en temps, regar-
dait rhcurc à la magnifique horloge, accrochée
au-dessus de la lete du prince sur le mur op-
pose à clic, Diane parut faire un effort sur elle-
môme et, gardant le sourire sur les lèvres, prit
une (lart plus active à la conversation.
Henri, sous son abri de feuillage, se déchirait
les poings et maudissait toute la création, de-
puis les femmes que Dieu a faites, jusqu'à Dieu
qui Tavait créé lui-même.
Il lui semblait monstrueux et inique, que
cette femme, si pure et si sévère, s'abandonnât
aussi vulgairement au prince, parce qu'il était
prince, à l'amour parce qu'il était doré en ce
palais.
Son horreur pour Remy était telle, qu'il lui
eût ouvert sans pitié les entrailles, afin de voir
si un tel monstre avait le sang et le cœur d'un
homme.
C'est dans ce paroxisme de rage et de mépris,
que se passa pour Henri le temps de ce souper
si délicieux pour le duc d'Anjou.
Diane sonna. — Le prince, échauffé par le
vin et par les galants propos, se leva de table
pour aller embrasser Diane.
Tout le sang de Henri se figea dans ses vai-
nes. Il chercha à son côté s'il avait un poi-
gnard.
Diane, avec un sourire étrange, et qui cer-'
tes n'avait eu jusque-là son équivalent sur au-
cun visage, Diane l'arrêta en chemin.
— Monseigneur, dit-elle, permettez qu'avant
de me lever de table, je partage avec Votre
Altesse ce fruit qui me tente.
A ces mots, elle allongea la main vers la cor-
beille de filigrane d'or, qui contenait vingt pê-
ches magnifiques, et en prit une.
Puis, détachant de sa ceinture un charmant
petit couteau dont la lame était d'argent et le
manche de malachite, elle sépara la pêche en
deux parties et en offrit une au prince, qui la
saisit et la porta avidement à ses lèvres, comme
s'il eût baisé celles de Diane.
Cette action passionnée produisit une telle
Impression sur lui-même, qu'un nuage obscur-
cit sa vue au moment où il mordait dans le
fruit.
Diane le regardait avec son œil clair et 8o«
sourire immobile.
Remy, adossé à un pilier de bois sculpté, re-
gardait aussi d'un air sombre.
Le prince passa une main sur son front, y
essuya quelques gouttes de sueur qui venaient
de perler sur son front, et avala le morceau
qu'il avait mordu. ^
Cette sueur était sans doute le symptôme
d'une indisposition subite; car, tandis que
Diane mangeait l'autre moitié de la pèche, le
prince laissa retomber ce qui restait de la sienne
sur son assiette, et se soulevant avec effort, il
sembla inviter sa belle convive à prendre avec
lui l'air dans le jardin.
Diane se leva, et, sans prononcer une parole
prit le bras que lui offrait le duc.
Remy les suivît des yeux, surtout le prince
que l'air ranima tout à fait.
Tout en marchant,Diane essuyait la petite la-
me de son couteau à un mouchoir brodé d'or, et
le remettait dans sa gaine de chagrin.
Ils arrivèrent ainsi tout près du buisson ou
Et cachait Henri.
Le prince serrait amoureusement sur son
cœur le bras de la jeune femme.
— Je me sens mieux, dit-il, et pourtant je
ne sais quelle pesanteur assiège mon cervean;
je le vois, j'aime trop madame.
^ Diane arracha quelques fleurs à un jasmin,
une branche à une clématite et deux belles ro-
ses qui tapissaient tout un côté du socle de la
statue, derrière laquelle Henri se rapetissait ef-
frayé.
— Que faites-vous, madame? demanda le
prince.
— On m'a toujours assuré, monseigneur, dit-
efle, que le parfum des fleurs était le meilleur
remède aux étourdissements. le cueille un bou-
quet dans Tespoir que, donné par moi, ce bou-
quet aura l'influence magique que je lui sou-
haite.
Mais, tout en réunissant les fleurs du bou-
quet, elle laissa tomber une rose, que le prince
s'empressa de ramasser galamment.
Le mouvement de François fut rapide, mais
point si rapide cependant qu'il ne donnât le temps
à Diane de laisser tomber, sur l'autre rose, quel-
ques gouttes d'une liqueur renfermée dans un lia
con d'or qu'elle tira de son sein.
LES QUARANTE-aXQ.
399
Puis elle prit la roso. que le prince avait ra-
massée, et la mettant h sa ceinture :
— Celle-là est pour moi, dit-elle, chan-
geons.
Et, en échange de la rose qu'elle recevait des
n?ain3 du prince, elle lui tendit le bouquet.
Le prince le prit avidement , le respira avec
délices^ et passa son bras autour de la taille de
Diane. Mais cette pression voluptueuse acheva
sans doute de troubler les sens de François, car
il fléchit sur ses genoux , et fut forcé de s'as-
seoir sur un banc de gazon qui se trouvait là.
Henri ne perdait pas de vue ces deux per-
sonnages, et cependant il avait un regard aussi
pour Remy, qui, dans le pavillon, attendait la
fin de cette scène, ou plutôt semblait en dévo-
rer chaque détail.
Lorsqu'il vit le prince fléchir , il s'approcha
jusqu'*au seuil du pavillon. Diane de son côté ,
sentant François chanceler, s'assit près de lui
sur le banc.
L'ctourdisscment de François dura cette fois
plus longtemps que le premier, le prince avait
la tête penchée sur la poitrine. 11 paraissait
aToir perdu le fil de ses idées et presque le sen-
timent de son existence, et cependant le mou-
vement convulsif de ses doigts sur la main de
Diane, indiquait que d'instinct il poursuivait sa
chimère d'amour.
Enfin il releva lentement la tête, et ses lèvres
se trouvant à la hauteur du visage de Diane, il
fit un effort pour toucher celles de sa belle con-
Tiye; mais comme si elle n'eût point vu ce
mouvement, la jeune femme se releva.
— Vous souffrez, monseigneur? dit -elle,
mieux vaudrait rentrer.
— Oh! oui, rentrons! s'écria le prince dans
un transport de joie; oui, venez, merci.
Et il se leva tout chancelant ; alors , au lieu
que ce fût Diane qui s'appuyât à son bras, ce
fut lui qui s'appuya au bras de Diane; et grâce
à ce soutien , marchant plus à l'aise , il parut
oublier fièvre et étourdissement ; se redressant
tout à coup, il appuya, presque par surprise, ses
lèvres sur le col de la jeune femme.
Celle-ci tressaillit comme si, au lieu de l'im-
pression du baiser, elle eût ressenti la morsure
d^un fer rouge.
Remy, un flambciu ! s'écria-t-elle, un flam-
beau I
Aussitôt Rcmy rentra dans la salle à manger
et alluma, aux bougies de la table , un flam-
beau isolé qu'il prit sur un guéridon ; et, se rap-
prochant vivement de l'entrée du pavillon, ce
flambeau à la main : •
— Voilà, madame, dit-il. — Où va Voire Al-
tesse ? demanda Diane en saisissant le flambeau
et détournant la tête. —Oh! chez moi!... chez
moi!., et vous me guiderez, n'est-ce pas, ma-
dame? répliqua le prince avec ivresse. —Volon-
ticrs,monseigneur,répondit Diane ; elle se leva,
le flambeau en l'air , en marchant devant le
prince.
Rcmy alla ouvrir , au fond du pavillon , une
fenêtre par où l'air s'engouffra de telle façon ,
que la bougie portée par Diane, lança, comme
furieuse , toute sa flamme et toute sa fumée
sur le visage de François , placé précisément
dans le courant d'air.
Les deux amants, Henri les jugea tels, arri-
vèrent ainsi jusqu'à la chambre du duc,et dis-
parurent derrière la tenture de fleurs de lis qu
lui servait de portière.
Henri avait vu tout ce qui s'était passé, avec
une fureur croissante, et cependant cette fureur
était telle qu'elle touchait à l'anéantissement.
On eût dit qu'il ne lui restait de force que
pour maudire le sort qui lui avait imposé uno
si cruelle épreuve.
n était sorti de sa cachette, et, brisé, les bras
pendants, l'œil atone, il se préparait à regagner
demi-mort son appartement dans le château.
Lorsque, soudain la portière derrière laquelle
il venait de voir disparaître Diane et le prince,
se rouvrit , et la jeune femme , se précipitant
dans la salle à manger , entraîna Remy , qui,
debout, immobile, semblait n'attendre que son
retour.
— Viens!.... lui dit-elle, viens, tout est
fini...
Et tous deux s^élancèrent comme ivres, fowt
on furieux dans le jardin.
Mais, à leur vue , Henri avait retrouvé toute
sa force; Henri s'élança au-devant d'eux, et
ils le trouvèrent tout à coup au milieu de l'al-
lée , debout, les bras croisés, et plus terrible
dans son silence, que nul ne le fut jamais dans
ses menaces. Henri, en effet, en était arrivé à
ce degré d'exaspération, qu'il eût tué quiconque
se fût avisé de soutenir que les femmes n'é-
400
LES QUARANTE-CINQ.
taient pas des monstres eoYoyés par Tenfer
pour souiller le monde.
Il saisit Diane par le bras, et Tarrèta court,
malgré le cri de terreur qu*elle poussa, malgré
le couteau que Remy lui appuya sur la poi-
trine, et qui effleura les chairs. (1)
— Oh ! vous ne me reconnaissez pas sans
doute, dit-il avec un grincement de dents ter-
rible, je suis ce neuf jeune homme qui vous
aimait et à qui vous n*avez pas youlu donner
d'amour, parce que, pour vous, il n'y avait plus
d'avenir, mais seulement un passé. Ah! beUe
hypocrite. Et toi, lâche menteur, je vous con-
nais enfin, je vous connais et vous maudis ; à
Tun je dis : je te méprise; à l'autre : tu me fais
horreur. — Passage ! cria Remy d'une voix
étranglée, passage! jeune fou... ou sinon... —
Soit, répondit Henri , achève ton ouvrage , et
tue mon corps , misérable, puisque tu as tué
mon âme.— Silence! murmura Remy furieux,
en enfonçant de plus en plus sa lame sous la-
quelle criait déjà la poitrine du jeune homme.
Mais Diane repoussa violemment le bras de
Remy, et saisissant celui de Du Bouchage, elle
l'amena en face d'elle.
Elle était d'une pâleur livide ; ses beaux che-
veux, raidis, flottaient sur ses épaules ; le con-
tact de sa main sur le poignet d'Henri, faisait à
ce dernier un froid pareil à celui d'un cadavre.
—Monsieur, dit-elle, ne jugez pas témérairement
des choses de Dieu! Je suis Diane de Méridor,
la maîtresse de M. de Bussy, que d'Anjou laissa
tuer misérablement quand il pouvait le sauver,
n y a huit jours que Remy a poignardé Au-
rilly, le complice du prince, et quant au prin-
ce, je viens de l'empoisonner avec un fruit, un
bouquet, un flambeau. Place ! monsieur, place
à Diane de Méridor, qui de ce pas, s^en va au
couvent des Hospitalières.
Elle dit, et, quittant le bras de Henri, elle re-
prit celui de Remy , qui l'attendait.
Henri tomba agenouillé , puis renversé en
arrière, suivant des yeux le groupe cflrayant
des assassins, qui disparurent dans la profon-
deur des taillis , comme eût fait une infernale
vision.
Ce n'est qu'une heure après , que le jeune
homme brisé de fatigue , écrasé de terreur et
i Voir U grtTuro tar acier. }
la tête en feu , réussit à trouver assez de for-
ces pour se trîdner jusqu'à son appartement;
encore fallut-il qu'il se reprit à dix fois pour
escalader la fenêtre. H fit quelques pas dans
la chambre et s*en alla, tout trébuchant, tom-
ber sur son lit.
Tout dormait dans le château.
XXH.
Le lendemain, vers neuf heures, un bean
soleil poudrait d'or les allées sablées de Châ-
teau-Thierry.
De nombreux travailleurs, commandés la
veille, avaient dès l'aube, commencé la toilette
du parc et des appartpments destinés à rece-
voir le roi, qu'on attendait.
Rien encore ne remuait dans le pavillon où
reposait le duc , car il avait défendu, la veille,
à ses deux vieux serviteurs de le réveiller. Ds
devaient attendre qu'il appelât.
Vers neuf heures et demie, deux courriers,
lancés à toute bride, entrèrent dans la ville,
annonçant la prochaine arrivée de sa Majesté.
Les échevins , le gouverneur et la garnison
prirent rang pour faire haie sur le passage de
ce cortège.
A dix heures, le roi parut au bas de la col-
line; il était monté à cheval depuis le dernier
relai. C'était une occasion qu'il saisissait ton-
jours, et principalement à son entrée dans les
villes, étant beau cavalier,
La reine-mère le suivait en litière ; cinquante
gentilshommes, richement vêtus et bien mon-
tés, venaient à leur suite.
Une compagnie des gardes, commandée par
Crillon lui-même, cent vingts Suisses, autant
d'Écossais, commandés par Larchant, et toute
la maison de plaisir du roi, mulets, coffres et
valetaille, formaient une armée dont les files
suivaient les sinuosités de la route qui monte de
la rivière au sommet de la colline.
Enfin , le cortège entra oo ville au son des
cloches, des canons et des musiques de tout
genre.
Les acclamations des habitants furent vives;
le roi était si rare en ce temps-là, que, vu de
près, il semblait encore avoir gardé un reflet de
la Divinité.
Le roi, en traversant la foule, cherebf .vai-
flement son Mk , il ne trouva que Henri Du
Bouchage à la gpHe Aa cbileau.
Une fois dans l'intérieur, Henri lU s'infoma
de la santé du duc d'Anjou, à l'ofScier qui avait
pris sur lui de receToir Sa Majesté.
— Sire, répondit celui^i, Son Altesse habite
depuis quelques jours le pavilloo du parc , et
nous ne l'avons pas encore vue ce matin. Ce-
pendant il 2st probable que', se portant bien
hier, elle se porte bien encore aujourd'hui.
— C'est un endroit bien retiré , à ce qu'il parait,
dit Henri, mécontent, qne ce pavillon du parc,
pour que le canonn'TSoitpas entendue — Sire,
se hasarda de dire un des deux serviteurs du
duc. Son Altesse n'attendait peut-être pas si
l&t Votre Majesté. — Vieux fon , grommela
fleuri , crois-tu donc qu'un roi Tienne comme
ceU cbei ks gens sans les préveniri H. le duc
d'Anjou sait mou arrivée depuis hier.
Puis craignant d'attrister tout ce monde par
Doe mme soucieuse, Henri, qui voulait paraître
dooz et bon aux dépens de François , s'écria :
— Puisqu'il ne rient pas an devant de sous ,
«HoDfl au devant de lui. —Montrez-nous le che-
min, dit Catherine du fond de sa litière.
Toute l'escorte prit la route du vieux parc.
Au moment où lespremiers gardes touchaient
à la channDle, an <;ridéehiraiitet lugubre perça
kes ain.
— Qu'est cela T ât le roi se tournant vers aa
T. IX.
mère. —Mon Dieu! murmura Catherine. esfia>
yant de lire lor tous les visages, c'est un cri
de détresse ou de désespoir. — Mon prince 1
mon pauvre duc ! s'écria l'autre vieux serv^
leur de François, en paraissant à une fenêtre
avec les signes de la plus violente douleur. "
Tous coururent vers le pavillon, le roi entraîné
par les autres.
n arriva au moment où l'on relevait le corps
du duc d'Anjou, qne son valet de ehambre,
entré sans ordre, pour annoncer l'arrivée du
rot, venait d'apercevoir gisant sur le tapis de sa
chambre k coucher.
Le prince était froid, raide, et ne donnait
aucun signe d'existence qu'un mouvement
étrange des paupières et une contraction gri-
maçante des lèvres.
Le roi s'arrêta sur le seuil de la porte , et
tout le monde derrière lui.
— Voilà un vilain pronostic 1 murmura-t-il.
— Retirez-vous, mon fils , lui dit Catherine , je
vous prie. — Ce pauvre François! dit Henri,
heureux d'être congédié et d'éviter ainsi le
spectacle de cette agonie.
Toute la foule s'écoula sur les traces du roi.
— Étrange 1 étrange 1 murmura Catherine,
agenouillée près dn prince ou ptui&t du cada-
vre, sans autre compagnie que celle des deui
vieux serviteurs; et, tandis qu'on courait tout*
kl ville pour trouver le médecin dn prince, et
20
402
LES QUARANTE-CINQ.
qa^un courrier parteH pour Paris afin de hàtci
la venue rfes médeehisdtt roi, restés à Mcaux
avec la reine» die examinait, mtet moins de
science sans doote, mais non moins de pers-
picacité que MiroD hii-méme aurait pu k fkire,
ies diagnostics de cette étrange maladie à la-
<Iiielle succombait son fib.
BDe avait de rexpérienee^Ut Florealme; amsi^
avant toote chose, elle questionna froidemcnl,
«t sans les embarrasser, les denx scrritemrs,
qui s^arranhaicnt les cbevern et se meortm-
^ientle visagR dans leur désespoir.
Tous deux répondirent qoe le prince était
rentré la veiHe à la nnit^aprèsaToir été dérangé
foittnopportunémentparM. Henri Du Bouchage,
Teaast de la part dn roi.
Pois ib ajootèrent qo*à la soite de cette an-
dience, donnée au grand château, le prince «mî
commandé un souper délicat , ordonné que nul
ne se présentât an pavillon sans être mandé;
enfin, enjoint positivement qu^on ne le réveillât
pas au matin , ou qu*on n^entrât pas chez loi
avant un appel positif.
— n attendait quelque maîtresse, sans doute?
demanda la reine-mère. — Nous le croyons,
madame, répondirent humblement les valets ,
mais la discrétion nous a empêché de nous en
assurer. — Rn desservant, cependant, vous avez
dû voir sî mon fils a soupe seul t — Nous n'a-
vons pas desservi encore, madame, puisque
Tordre de monseigneur était que nul n^enlrât
dans le pavillon. — Bien, dit Catherine, per-
sonne n'a donc pénétré ici î — Personne , ma-
dame. — Retirei-vous.
Et Catherine, cette fois, demeura toul-à-fait
seule.
Alors, laissant le prince sur le lit, comme on
l'avait déposé, elle commença une minutieuse
investigation de chacun des ^mptômes ou de
chacuac dos traces qui surgissaient à ses yeux
comme résultat de ses soupçons au de ses
craintes.
Elle avait vu le trooi de François chargé d'nne
teinte bistrée, ses yeux sanglants et cerclés de
bleu, ses lèvres labourées par un sillon sem-
blable à celai qu'impriaie le soufre brâlant sur
des chairs vives.
Elle observa le même ngne sur les narines
et sur les ailes du nez
— Voyons , dit—dk em regardant autour da
prince.
Et la première chose qn^elle vît, ee fiit b
flambeau dans le«|uel s'étaft consumée toate la
bougie aOnmce la veille au soir par Renj.
— Celle bongie a brAlé longtemps, dit-€De.«.
donc il y a longtemps qne Fraoçots était dm
celle diambre. Ah ! voici un bonqnel sor le
t^MS... Catherine ksaisit précipitamnieiiL,|nis,
ranarqnant que tontes les fleurs étaieat*
fraîches, à l'exception d'nne rose qui était
de et desséchée : — > Qu*est eela? murmiDa-V
elle, qa*a-t-on vené snr les fieoilles de cette
fleur !.« . le connais, il me semble, me liqnenr
qui bne ainsi les roses.
Elle éloigna le bouquet d*elle en frissonnant
— ^Ceb m*explîqnerait les narines et la dis-
soIntîOfï des chairs do frwrt ; maïs les lèvres?
Catherine courut à la salle à manger, les va-
lets n'avaient pas menti, rien n'indiquait qu'on
eût touché au couvert depuis la fin du repas.
Snr le bord de la table, une moitié de péèhe
dans laquelle s*iraprimait un demi-cercle de
dents , fixa plus partienlièrement les regards de
Catherine.
Ce fruit, si vermeil an cœur, avait noirci
comme la rose et s'était émaiUé au- dedans de
marbrures violettes ci brunes. L'action cono-
sive se distiagnait plus particulièrement sur la
tranche, à l'endroit où le couteaaavait dû pas-
ser. — Voilà pour les lèvres, dit-elle; mais
François a mordu seulement une bouchée dans
ce fruit. 11 n'a pas terai longtemps à sa main ce
bouquet, dont les fleurs sont encore fraîches,
le mal n'est pas sans remède, le poison ne pent
avoir pénétré profondément.
liais alors, s'il n'a agi qne superficiellement,
pourquoi donc oette parafe si complète et ce
travail ai avancé de la décomposition? U faut
que je n'aie pas tout vu» Ea disant ces mots,
Catherine porta ses yeux autour d'elle , et vit
suspendu à son bâton de bois de rose, par sa
chaîne d'argent» le papegai reuge et bleu qu'af-
fectionnait François.
L^oiseau était moit, laidie; et les ailes hc-
Catherine ramena son tiaage anxieux sur le
flambeau dont elle s'était déjà occupée une
fois, peur s'assurer, à sa ^complète combustion,
que le prince était rentré de bonne heure.
LES QUABAMTE-CniQ.
403
-* La fumée ! se dit Catkeriiie , la famée ! la
mèche du flambeau était empoisonnée , mon
fils est mort. ««
Aussitôt elle appela. La chambre se remplit
de serviteurs et d'officiers.
— Miron l &Iiroa ! disaient les uns. — Un prê-
tre, disaient les autres.
Mais, elle, pendant ce temps, approchait des
Erres de François un des fiaeons qu'elle por-
tait toujours dans son aumônière , et interro-
gea les traits de son fils pour juger Teffet du
contre-poison.
Le duc ouvrit encore les yeux et la bouche,
mais dans ses yeux ne brillait plus un regard ,
à ce gosier ne montait plus la voix.
Catherine, sombre et muette, s'éloigna de la
chambre en faisant signe aux deux serviteurs
de la suivre, avant qu'ils n'eussent encore com-
muniqué avec personne.
Alors elle les conduisit dans un autre pa-
villon, où elle s'assit, les tenant Fun et l'autre
sous son regard.
M. le duc d'Anjou, dit-elle, a été empoisonné
dans son souper ; c'est vous qui avez servi ce
sooper.
A ces paroles on vit la pâleur de la- mort en-
vahir le visage des deux hommes.
— Qu'on nous donne la torture, dirent-ils;
qu^on nous tue,mais qu'on ne nous accuse pa&
— "Vous êtes des niais; croyez-vous que, si je
vous soupçonnais, la chose ne serait pas faite?
Vous n^avez pas, je le sais bien, assassiné votre
maître, mais d'autres l'ont tué, et il faut que
je connaisse les meurtriers. Qui est entré au
paTiUon ? — Un vieil homme , vêtu misérable-
ment, que monseignenr recevait depuis deux
jours. — Mais... la femme! — Nous ne Pavons
pas vue. — De quelle femme Votre Majesté veut-
elle parler ? — Il est venu une femme qui a
làît un bouquet...
Les denx serviteurs se regardèrent avec tant
de naïveté, que Catherine reconnut lenr inno-
eenee à ce seul regard.
— Qu'an m*a{l1e chercher, dit^e alors , le
gooT^tieur de la ville et le gouvemenr au châ-
leaa.
Les deux valets se précipitèrent vers la porte.
— Un moment! dit CaÂerme, en les douant
par ce seul mot sur le seuil. Vons seals et moi
WH&s savons ce que je viens do ^wn dire; je ne
le dirais pas, moi ; si qiielqu*un l'apprend, ee
sera par l'un de vous; ce jonr-là, vous mour-
rez tous denx. Allez!
Catherine interrogea moins onverteroent les
deux gouverneurs. Elle leur dit que le duc avmt
reçu de certaine personne une mauvaise nou-
velle qui l'avait affecté profondément, que là
était la cause de son mal, qu'en interrogeant
de nouveau les personnes, le duc se remettrait
sans doute de son alarme.
Les gouverneurs firent fouiller la ville, le
parc, les environs, nul ne snt dire ee qu'étaient
devenus Remy et Diane.
Henri seul connaissait le secret, et il n'y avait
point danger qui le révélât.
Tout le jour, l'affreuse nouvelle, commentée,
exagérée, tronquée, parcoorut Chàfeau-Thierry
et la province; chacun expliqua, selon son car»*
ctère et son penchant, l'accident sunremi au duc.
Mais nul, excepté Catherine et Dn Bouchage,
ne s'avoua que le duc était un homme mort.
Ce malheureux prince ne reconvra pas h.
voix ni le sentiment , ou, pour mieux dire , il
ne donna plus aucun signe d'intelligence.
Le roi frappé d'impressions higubres, ce qui
redoutait le plus au monde, eut bien voulu re-
partir pour Paris; mais la reine-mère s'opposa
a ee départ, et force fut à h cour de demeurer
an driLteau.
Les médecins arrivèrent en foule ; Miron seid
devina la cause du mal, et jugea sa gravité;
mais il était trop bon courtisan pour ne pas
taire la vérité, surtout lorsqt'il eut consulté les
regards de Catherine.
On l'interirogeait de touteit parts, et il répon*
dait que c«*taineme«t M. le doc d'Anjom avatt
éprouvé de grands èhagrins et essuyé un vio-
lent ehoe.
11 ne se compromit done pas, ce qui est fort
difficile en pareil cas.
Lorsque Henri ïïï hii demanda de répondre
affirmativement ou négathrement à cette ques*
tkm:
— Le due vivm4-ilT— Dans trois jours , je
le dirai à Votre Majesté , répliqua le médecin.
^ Et à moi, que me dîres-vous ? fit Catherine à
voix basse. ^ A vous, madame, c'est diflSrent;
je répondrai sans hésitation.— Quoi?—* Que
Votre Majesté m^mteiTOge. -^ Quel jour mon
fih sefa-Ml mort , Mfa^n ? --- Ilemaînau soir.
404
LES QUARANTK-CmQ.
madame. ~ Si tôt 1 — Ah ! madame» murmura
le médecin, la dose était aussi trop forte.
Catherine mit un doigt sur ses lèvres , re-
garda le moribond et répéta tout bas son mot
sinistre :
— Fatalité 1
X.
Le comte avait passé une terrible nuit, dans
un état voisin du délire et de la mort.
Cependant, fidèle à ses devoirs, dès qu'il en-
tendit annoncer l'arrivée du roi, il se leva et le
reçut comme nous avons dit; mais après avoir
pr&enté ses hommages à S. M., salué la reine-
mère et serré la main de Tamiral, il s'était ren-
fermé dans sa chambre, non plus pour mourir,
mais pour mettre décidément à exécution son
projet que rien ne pouvait plus combattre.
Aussi, vers onze heures du matin, c'est-à-dire
quand, à la suite de cette terrible nouvelle qui
s'était répandue, le duc d*Anjou est atteinte
mort, chacun se fut dispersé, laissant le roi tout
étourdi de ce nouvel événement, Henri alla frap-
per à la porte de son frère qui, ayant passé une
partie de la nuit sur la grande route, venait de
se retirer dans sa chambre.
— Ah! c'est toi, demanda Joyeuse à moitié
endormi : qu'y a-t-il? — Je viens vous dire
adieu, mon frère, répondit Henri.— Comment,
adieu?., tu pars ? — Je pars, oui, mon frère, et
rien ne me retient plus ici, je présume. — Com-
ment rien? — Sans doute ; ces fêtes auxquelles
TOUS désiriez que j'assistasse n'ayant pas lieu,
me voilà dégagé de ma promesse.*- Vous vous
trompez, Henri, répondit le grand amiral; je ne
vous permets pas plus de partir aujourd'hui
que je ne vous l'eusse permis hier.— Soit, mon
frère ; mais alors , pour la première fois de ma
vie, j'aurai la douleur de désobéira vos ordres
et de vous manquer de respect; car, à partir
de ce moment, je vous le déclare, Anne, rien ne
me retiendra plus pour entrer en religion. —
Mais cette dispense venant de Rome ? — Je l'at-
tendrai dans un couvent.— En yérité, vous êtes
décidément foui si'écria Joyeuse, en se levant
avec la stupéfaction peinte sur son visage. —
Au contraire, mon cher et honoré frère, je suis
le plus sage de tous, car moi seul sais bien ce
que je fais. — Henri , vous nous aviez promis
un mois. — Impossible, mon frère ! — Encore
huit jours. — Pas une heure. — Mais tu souf-
fres bien, pauvre enfant! — Au contraire, je oe
souffre plus, voilà pourquoi je vois que le mal
est sans remède. — Mais enfin, mon ami, cette
femme n'est point de bronze : on peut l'atten-
drir, je la fléchirai. — Vous ne ferez pas Vïm-
possible, Anne; d'ailleurs, se laissàt-«Ue fléchir
maintenant, c'est moi qui ne consentirais plus
à l'aimer. — Allons, en voilà bien d^ane autre.
— C'est ainsi, mon frère. — Comment! si elle
voulait de toi, tu ne voudrais plus d'elle? mais
c'est de la rage, pardieu! — Oh! non, certes,
s'écria Henri avec un mouvement d'horreur,
entre cette femme et moi, il ne peut plus rien
exister. — Qu'est-à-ce à dire? demanda Joyeuse
surpris, et quelle est donc cette femme alors?
Voyons, parle, Henri, tu le sais bien, nous
n^avons jamais en de secrets l'un pour l'antre.
Henri craignit d'en avoir trop dit, et d'avon*, eu
se laissant aller au sentiment qu'il venait de
manifester, ouvert une porte par laquelle l'œA
de son frère pût pénétrer jusqu'au terrible se-
cret qu'il renfermait dans son cœur; il tomba
donc dans un excès contraire, et, comme il ar-
rive en pareil cas, pour rattraper la parole
imprudente qui lui était échappée , il en pro-
nonça une plus imprudente encore.
— Mon frère, dit-il, ne me pressez plus, cette
femme ne m*appartiendra plus, puisqu'elle ap-
partient maintenant à Dieu. — Folies, contes;
cette femme une nonnain, elle vous a menti. —
Non, mon frère, cette femme est Hospitalière ;
n'en parlons donc plus et respectons tout ce qui
se jette dans les bras du Seigneur.
Anne eut assez de pouvoir sur lui-même
pour ne point manifester à Henri la joie que
cette révélation lui causait.
D poursuivit :
— Voilà du nouveau, car vous ne m^enaves
jamais parlé. — C'est du nouveau, en effet, car
elle a pris récemment le voile ; mais, j^en suis
certain, comme la mienne, sa résolution est ir-
révocable. Ainsi, ne me retenez plus, mon frè-
re, embrassez-moi comme vous m'aimez: lais-
sez-moi vous remercier de toutes vos bontés,
de toute votre patience, de votre amour infim
pour un pauvre insensé, et adieu!
Joyeuse regarda le visage de son frère ; fl le
regarda en homme attendri qui compte sur son
LES QUARANTE-ONQ.
4QB
attendrissement pour décider la persuasion dans
autrui.
Mais Henri demeura inébranlable à cet at-
tendrissement, et répondit par son triste et éter-
nel sourire.
Joyeuse embrassa son frère et le laissa par-
tir.
— Va, se dit-Q à lui-même, tout n*est point
fini encore, et si pressé que tu sois, je t'aurai
bientôt rattrapé.
n alla trouver le roi qui déjeunait dans son
lit, ayant Chicot à ses côtés.
— Bonjour! bonjour! dit Henri à Joyeuse ,
je suis bien aise de te voir, Anne, je craignais
que tu ne restasses couché toute la journée,
paresseux. Gomment Ta mon frère? — Hélas!
sire, je n'en sais rien, je viens vous parler du
mien. — Duquel? — De Henri. — Veut-il tou-
jours se faire moine? — Plus que jamais. — n
prend l'habit? — Oui, sire. — H a raison, mon
fils. — Comment, sire? — Oui, l'on va vite au
ciel par ce chemin. — Oh ! dit Chicot au roi, on
y ya bien plus vite encore par le chemin que
prend ton frère. — Sire, Votre Majesté veut-elle
me permettre une question ? — Vingt, Joyeuse»
vingt, je m'ennuie fort à Château-Thieny, et
tes questions me distrairont un peu. — Sire,
▼eus connaissez toutes les religions du royau-
me ? — Comme le blason, mon cher. — Qu'estr
ce que les Hospitalières, s'il vous plait?— C'est
nne toute petite communauté très distinguée ,
très rigide, très sévère, composée de vingt da-
mes chanoinesses de saint Joseph, — Y fait-on
des vœux? — Oui, par faveur et sur la présen-
tation de la reine. — Est-ce une indiscrétion
que de vous demander où est située cette com-
munauté, sire? — Non pas : elle est située rue
du Chevet-Saint-Landry, dans la Cité, derrière
le cloître Notre-Dame. — A Paris? — A Paris.
— Merci, sire. — Mais pourquoi diable, me de-
mandes-tu cela? Est-ce que ton frère aurait
changé d'avis, et qu'au lieu de se faire capu-
cin, il voudrait se foire Hospitalière , mainte-
nant? — Non, sire , je ne le trouverais pas si
fou, d'après ce que Votre Majesté me faitl'hon*
neur de me dire, mais je le soupçonne d'avoir
en la tète montée par quelqu'un de cette com-
munauté; je voudrais, en conséquence, décou-
vrir ce quelqu'un et lui parler. — Par la mor-
dieu, dit le roi d'un air fat, j'y ai connu, voilà
bientôt sept ans, une supérieure qui était fort
belle. — Eh bien ! sire, c'est peuVètre encore la
même. — Je ne sais pas ; depuis ce temps, moi
aussi. Joyeuse , je suis entré en religion , ou à
peu près. — Sire, dit Joyeuse, donnez-moi à
tout hasard, je vous prie, une lettre pour istle
supérieure, et mon congé pour deux jours. ^»
Tu me quittes, s'écria le roi, tu me laisses tout
seul ici? — Ingrat, fit Chicot en haussant toa
épaules, estrce que je ne suis pas là, moi? —
Ma lettre, sire, s'il vous plaît, dit Joyeuse.
Le roi soupira, et cependant il écrivit
— Mais tu n'as que (aire à Paris , dit Henri
en remettant la lettre à Joyeuse. -- Pardon ,
sire, je dois escorter ou du moins surveiller
mon frère. — C'est juste : va donc, et reviens
vite.
Joyeuse ne se fit point réitérer cette permis-
sion; il commanda ses chevaux sans bruit, et
s'assurant que Henri était déjà parti, il poussa
a& galop jusqu'à sa destination.
Sans débotter, le jeune homme se fit co&->
duire directement rue du Chavet-Saint-Lan-
dry.
Cette rue aboutissait à la rue d'Enfer, et à sa
parallèle, la rue des Marmouzets.
Une maison noire et vénérable, derrière les
murs de laquelle on distinguait quelques hau-
tes cimes d'arbres, des fenêtres rares et grillées,
une petite porte en guichet; yoilà quelle était
l'apparence extérieure du couvent des Hospita-
lières.
Sur la clef de voftte du porche, un gros-
sier artisan avait gravé ces mots latins avec un
ciseau :
MÀTaoNiE Hosprrss.
Le temps avait à demi rongé l'inscription et
la pierre.
Joyeuse heurta au guichet et fit emmener
ses chevaux dans la rue des Marmouzets , de
|)eur que leur présence dans la rue ne fit une
trop grande rumeur.
Alors, frappant à la grille du tour :
— Veuillez prévenir madame la supérieure,
dit-il, que M. le duc de Joyeuse, grand-amiral
de France , désire l'entretenir de la part du
roi.
La figure de la religieuse qui avait paru der-
4100
LES QUARAMTE-OKCI.
rièrc h ^\He^ roagH sons sa guimpe, et le tour [
se referma.
Cinq minutes après, une porte s^ouTrait et
lojease entrait dans la salle du parloir.
Une femme belle et de haute stature fit à
Joyeuse une profonde révérence, que Tamiral
lui rendit en homme religieux et mondain tout
ir la fois.
— Madame, dit*il, le roi sait que tous derez
admettre, ou que tous avez admis au nombre
de vos pensionnaires une personne à qui je
dois parler. Veuillez me mettre en rapport avec
cette personne. — Monsieur , le nom de cette
tiamc, s'il vous plaît? — Je rîgnore, madame.
— Alors, comment pourrai-je accéder à votre
demande? — Rien de plus aisé. Qui avez-Tous
admis depuis un mois? — Vous me désignez
trop positivement ou trop peu cette personne,
dit la supériurc, et je ne pourrais me rendre à
Totre désir. — Pourquoi? — Parce que, depuis
Tin mois , je n'ai reçu personne , si ce n'est pe
matin? — Oui, monsieur le duc, et vous com-
prenez que votre arrivée, deux heures après la
sienne, ressemble trop à une poursuite pour que
jevous donne la permission de lui parler. — ^Ma-
TÏame, je vous en prie. — Impossible, mon-
sieur. — Montrez-moi seulement cette dame. —
Impossible, vous dis-je... Dérailleurs, votre nom
a suffi pour vous ouvrir la porte de ma mai-
son ; mais, pour parler h. quelqu'un ici, excepté
k moi , il faut un ordre écrit du roi. — Voici
Cet ordre, madame, répondit Joyeuse en exhi-
bant la lettre que Heuri lui avait signée.
La supérieure lut et s'inclina.
^ Que la volonté de Sa Majesté soit faite, dit-
elle, même quand elle contrarie la volonté de
Dieu.
Et elle se dirigea vers la cour du couvent.
— Maintenant, madame, fit Joyeuse en Tar-
rêtant avec politesse , vous voyez que j'ai le
droit; mais^ je crains l'abus et l'erreur; peut-
être cette dame a'est-ellc pas celle que je cher
chc, veuillez me dire comment elle est venue f
et de qui elle était accompagnée?
— Tout cela est inutile, monsieur le duc, ré-
pliqua la supérieure» vous ne faites pas erreur,
et cette dame qui est arrivée ce matin seule-
ment , après s'être fait attendre quinze jours «
cette dame que m'a recommandée une person-
ne qui a toute autorité sur moi, est bien la per-
sonne à qui M. le due de Joyeuse doit avoir
besoin de parler.
A ces mots, la svpérienre fit une nosteUe
révérence au duc et disparut.
Dix minutes après, elle revint accompapée
d'une Hospitalière doat le voik était rab&tta
tout entier sur son visage.
C'était Diane qui avait déjà pris l'habit Je
l'ordre.
Le duc remercia la supcricute, offrit b& es-
cabeau à la dame étrangère, s'assit lui-mèDe,
et la supérieure partit en fermant de sa sm
les portes du parloir désert et sombre.
— Bladame, dit alors Joyeuse sans autre
préambule, vous êtes la daôie de la rue (ks
Augttstins , cette femme mystérieuse que moa
Xrère, M. le comte Du Bouchage, aime follement
et mortellement
L*Hospitalière inclina la tète pour répondre,
mais elle ne parla pas.
Cette affectation parut une incivilité à Joyeu-
se; il était dqjà fort mal disposé envers son iiK
terlocotrice, il continua :
— Vous n'avez pas supposé , madame, qu il
suffit d'être belle, ou de paraître belle, de nV
v«yir pas un cœur caché sous cette beauté, de
faire naître une misérable passion dans Tàine
d'un jeuoe homme de mon nom, et de dire uo
jour à cet homme : Tant pis pour vous à vous
avez un cœur , je n'en ai pas , et ne veux pas
en avoir. *- Ce n'est pas cela que j'ai répon-
du, monsieur y et vous êtes mal informé, dU
l'HospiUliêre , d'un ton de voix si noble et si
toucliant, que la colère de Joyeuse en fut ud
moment aiÉiiblie.^ Les termes ne fontrieuau
sens, madame ; vous avez repoussé mon frère,
et vous l'avez réduit au désespoir. — InnoceflL
ment, monaieur, car j'ai toi^ours cherché a
éloigaer de Bioi IL Du Bouchage. «^ Cela s ap*
pelle le manège de la coqu^terie, madame, et
le résultat (ait la faute. — ^ul n*a le droit de
m'accuser» monsieur; je ne suis coupable de
rien; vous vous irritez contre moi, je nerépoo-
drai pUis. — Oh ! oh ! fit Joyeuse en s'écbauf-
faut far degrés, vous avez perdu mon irère,et
vous croyez vous justifier avec cette majesté
provocatrice; non, non, la démarche que je
fais doit vous éclairer sur mes intentions, je
suis sérieux, je vous le jure, et vous voyez as
tremblement de mes mains et de mes lèvref.
LES QUARANTE-aNQ.
407
que YOQS aurez besoin de bons arguments pour
me fléchir.
L*Hospitalière se leTa.
— Si vous êtes venu ponr insulter une fem-
me, dit-Hîlle arec le même sangfroid , insultez-
moi, monsieur; si vous êtes venu pour me faire
changer d'avis, vous perdez votre temps, reti-
rez-vous. — Ah ! vous n'êtes pas une créature
fanmaine, s*écria Joyeuse exaspéré, vous êtes
un démon. — Tai dit qne je ne répondrais
pins; maintenant ce n^est point assez, je me
retire.
Et lHospitalièrc fit un pas vers la porte.
Joyeuse rarrèta.
— Ah ! un instant, il y a trop longtemps que
je vous cherche pour vous laisser fuir ainsi ; et
pnisqu'enfin je suis parvenu à vous joindre,
pnisqu'enfin votre insensibilité m'a confirmé
dans cette idée qui m'était déjà venue , que
vous êtes une créature infernale , envoyée par
l'ennemi des hommes pour perdre mon frère,
je veux voir ce visage sur lequel l'Abîme a écrit
ses plus noires menaces ; je veux voir le feu de
ce regard fatal qui égare les esprits. A nous
deux, Satan.
Et Joyeuse , tout en faisant le signe de la
croix d'une main, en manière d'exorcisme, ar-
racha de l'autre le voile qui couvrait le visage
de rHospitalière ; mais celle-ci, muette, impas-
sible, sans colère, sans reproche, attachant son
regard doux et pur sur celui qui l'outrageait si
cruellement:
— Oh ! monsieur le duc! dit-elle , ce que
vous faites là est indigne d'un gentilhomme.
Joyeuse fut frappé an cœur : tant de mansué-
tude amollit sa colère , tant de beauté boule-
versa sa raison.
— Certes , murmura-t-îl après un long si-
lence, vous êtes belle , et Henri a dû vous ai-
mer ; mais Dieu ne vous a donné la beauté que
ponr la répandre comme un parfum sur une
existence attachée à la vôtre.
— Monsieur, n'avez-vous point parlé à votre
frère? on , si vous lui avez parlé, il n'a point
jugé à propos de vous faire son confident ; sans
cela , fl vous eût raconté qne j'ai fait ce que
▼DOS dîtes : j'ai aimé , Je n*aimerai plus ; j*ai
▼éca, je dois mourir.
Joyeuse n'avait pas cessé de regarder Diane,
ja flamme de ses regards tout puissants s'était
infiltrée jusqu'au fond de son âme , pareille à
ces jets de feux volcaniques qui fondent l'airai»
des statues, rien qu'en passant auprès d'elles.
Ce rayon avait dévoré toute matière dans le
cœur de l'amiral , Tor pur y bouillonnait seul»
et ce cœur éclatait comme le creuset sons h.
fusion du métal.
— 6h ! oui, dit-il encore une fois d'une voix
plus basse et en continuant de fixer sur elle un
regard où s'éteignait de plus en plus le feu de
la colère ; oh ! oui , Henri a dû vous aimer. •«
Oh ! madame, par pitié , à genoux, je vous en
supplie, madame, aimez mon frère. *
Diane resta froide et silencieuse.
— Ne réduisez pas une famille à l'agonie, ne
perdez pas l'avenir de notre race, ne faites pas
mourir l'un de désespoir, les autres de regret.
Diane ne répondait pas et continuait de re-
garder tristement ce suppliant incliné devant
elle.
— Oh ! s'écria enfin Joyeuse , en étreîgnant
furieusement son cœur avec une main crispée.
Oh ! ayez pitié de mon frère, ayez pitié de moi-
même, je brûle, ce regard m*a dévoré... Adieu,
madame, adieu.
n se releva comme un fou, secoua ou plutOl
arracha les verroux de la porte du parloir , et
s'enfuit éperdu jusqu'à ses gens qui Tatten*
daient au coin de la rue d'Enfer.
Le dimanche, 10 juin, à onze heures environ,
toute la cour était rassemblée dans la chambre
qui précédait le cabinet, où depuis sa rencontre
avec Diane de Méridor, le duc d'Anjou se mou-
rait lentement et fatalement.
Ni la science des médecins, ni le désespoir
de sa mère, ni les prières ordonnées par le roi,
n'avaient conjuré l'événement suprême.
Miron, le matin de ce 10 juin, déclara an roi
que la maladie était sans remède, et que Fran*
çois d'Anjou ne passerait pas la journée.
Le roi affecta de manifester une grande dou-
leur, et, se tournant vers les assistants :
— Voilà qui va donner bien des espérances
à mes ennemis, dit-il.
A quoi la reine-mère répondit :
— Notre destinée est dans les mains de Dieu,
mon fils.
A quoi Chicot, qni se tenait humble et ocuh
trit près de Henri HI, ajouta tout bas : .
— Aidons Dieu quand nous pouvons, sire.
408
LES QUARANTB-aNO
Néanmoins, le malade perdit, vers onie heu-
res et demie, la couleur et la vue ; sa bouche ,
ouverte jusqu^alors, se ferma ; le flux de sang
qui, depuis quelques jours, avait effrayé tous
les assistants comme autrefois la sueur de sang
de Charles IX, s'arrêta subitement, et le froid
gagna toutes les extrémités.
Henri était assis au chevet du lit de son
frère.
Catherine tenait , dans la ruelle , une main
glacée du moribond.
L'évèque de Château-Thierry et le cardinal
de Joyeuse, disaient les prières des agonisants,
que tous les assistants répétaient, agenouillés et
les mains jointes.
Vers midi, le malade ouvrit les yeux ; le so-
leil se dégagea d'un nuage et inonda le lit d'une
auréole d'or.
François, qui n'avait pu jusque là remuer un
seul doigt, et dont rintelligence avait été voi-
lée comme ce soleil qui reparaissait, François
leva un bras vers le ciel avec le geste d'un
homme épouvanté.
Il regarda autour de lui , entendit les priè-
res, sentit son mal et sa faiblesse, devina sa
position, peut-être parce qu'il entrevoyait déjà
ce monde obscur et sinistre où vont certaines
âmes après qu'elles ont quitté la mort.
Alors, il poussa un grand cri et se frappa le
front avec une force qui fit frémir toute l'assem-
blée.
Puis fronçant le sourcil comme s'il venait
de lire en sa pensée un des mystères de sa
vie :
— Bussy ! murmura-t-il, Diane !
Ce dernier mot, nul ne l'entendit que Cathe-
rine, tant le moribond l'avait articulé d'une voix
afiaiblie.
Avec la dernière syllabe de ce nom , Fran-
çois d'Anjou rendit le dernier soupir.
En ce moment même , par une coïncidence
étrange, le soleil qui dorait l'écusson de France
et les fleurs de lys d'or, disparut ; de sorte que
ces fleurs de lys, si brillantes il n'y avait qu'un
instant , devinrent aussi sombres que l'azur
qu*elles étoilaient naguères d'une constellation
presqu*aussi resplendissante que celle que l'œil
du rêveur va chercher au ciel.
Catherine laissa tomber la main de son fils.
Henri lU frissonna et s'appuya tremblant sur
Tépaulc de Chicot qui frissonnait aus&s, maisi
cause du respect que tout chrétien doit aui
morts.
Miron. approcha une patène d'or des lèvres
de François, et après trois secondes, Tayant
examina :
— Monseigneur est mort, dit-il.
Sur quoi, un long gémissement s*éleva des
antichambres, comme accompagnement do
psaume que murmurait le cardinal :
— ii iniquiUUes fneœ ad vocem deprecationiè
mecs.
— Mort ! répéta le roi , en se signant da
fond de son fauteuil; mon frère! mon frère!
— L'unique héritier du trône de France, mur-
mura Catherine , qui , abandonnant la ruelle
du mort, était déjà revenue près du seul fils
qui lui restait. — Oh ! dit Henri , ce trône de
France est bien large pour un roi sans postéri-
té ; la couronne est bien large pour une tète
seule... Pas d'enfants, pas d'héritiers... qui donc
me succédera?
Comme il achevait ces paroles, un grand brait
retentit dans l'escalier et dans les salles.
Nambu se précipita vers la chambre mor-
tuaire, en annonçant :
— Son Altesse Monseigneur le duc de Guise.
Frappé de cette réponse à la question qu'il
s'adressait , le roi pâlit , se leva et regarda sa
mère.
Catherine était plus pâle que son fils. Al'ao*
nonce de cet horrible malheur qu'un hasard
présageait à sa race , elle saisit la main du roi
etl'étreignit ct>mme pour lui dire :
— Voici le danger... mais ne craignez rien ,
je suis près de vous !
Le fils et la mère s'étaient compris dans la
même terreur et dans la même menace.
Le duc entra, suivi de ses capitaines. H en-
tra le front haut, bien que ses yeux cherchas-
sent ou le roi , ou le lit de mort de son frère,
ayec un certain embarras.
Henri ni debout, avec cette majesté suprême
que lui seul peut-être trouvait en de certains
moments dans sa nature si étrangement poéti-
que, Henri III arrêta le duc dans sa marche par
un geste souverain qui lui montrait le cadavre
royal sur le lit froissé par l'agonie.
Le duc se courba et tomba lcnte.*nent à ge-
noux.
LBS QUARANTB-CINQ.
409
Autour de lui, tout courba la tèto et plia le
Jarret.
Henri III resta seul debout a^ec sa mère
et son regard brilla une dernière fois d'or->
gueil.
Chicot surprit ce regard, et murmura tout
bas cet autre verset des Psaumes ;
«— D^kiet pùtmUêt de sedê et txékMi
humiles! »
(11 renversera le puissant du trône et fera
monter celui qui se prosternait.)
Aua. Dinus.
lISITiDltlfil WMI MM
C'étaitlelS janvier 1664.
On venait de construire , sur les dessins de
Philbert Delorme , la galerie parallèle au cours
de la Seine, et destinée à joindre le palais des
Tuileries auLouvre. Samajesté Louis XIV voulut
descendre dansles serres, où le fameux jardinier
Le Nôtre avait appelé, des quatre parties du
monde, les fleurs les plus rares et les plantes
les plus curieuses.
Sous ces Voûtes, Tair était tiède et parfumé
comme celui d*un jour de printemps.
A droite du maître marchait Colbert, rêveur,
silencieux, toujours occupé de vastes projets,
on gémissant de voir le plus grand roi du monde
se fourvoyer dans mille intrigues d*amour. A
gauche, se pavanait Lauzun, Fambitieux cour-
tisan, le roué par excellence, et qui cependant
n^eut pas assez de finesse pour deviner la haine
déguisée sous la faveur royale.
Il devait expier plus tard, au château de Pi-
gnerol, le crime d'ètro plus aimable et «lus
beau que le roi.
^ Messieurs, dit Louis XIV, en montrant à
son ministre et à Lauzun de grands orangers,
dont les (hiits d'or se détachaient sur un rideau
de verdure, ceci est un présent de notre ancien
ennemi Philippe IV, aujourd'hui notre beau-
père. D a dépeuplé ses jardins pour orner les
Tuileries, et Tinfante d'Espagne, en voyant
ces beaux arbres, ne regrettera plus les om-
lirages de fEscurial.
— Sire, dit gravement Colbert, la reine pleure
une perte beaucoup plus douloureuse, celle de
votre affection.
— Parbleu! s'écria Lauzun, pour regretter
une chose, il faut l'avoir connue! Or,si je ne me
irompe...
— Taisez-vous, monsieur le duc! Votre ton
léger nous blesse, autant que le reproche in-
direct qui Ta précédé.
Louis XIV reprit ensuite, en se tournant vers
le ministre:
^ Mon mariage est Tœuvro de la politique
de Mazarin. Cest assez vous dire qu'on n'a pas
consulté mon cœur.
Colbert s'inclina sans répondre
— Quant à vous, monsieur de Lauzun, reprit
le roi, souvenez-vous que Marie-Thérèse est
reine de France. La nature de nos sentimens à
son égardnedoitètre l'objet d'aucune discussion.
— Siro, vous me voyez au désespoir, si j'ai
pu vous déplairo.
— Brisons là! dit Louis XIV, en s*approchant
d'un homme assez jeune encore, lequel, n'ayant
pas été prévenu de la visite du roi, venait d'ôter
son habit pour tailler un magnifique rosier de
Hollande.
C'était le jardinier.
L'année précédente, il avait dessiné les
bosquets des Tuileries, et il s'occupait alors
à soigner les arbustes qui devaient y figurer
au printemps. Agité {iar quelque souvenir, ap-
paremment fort désagréable. Le Nôtre n'avait
pas entendu les visitettrs.D grondait, à part lui,
et laissait échapper des jurons énergiques, en
promenant la serpette sur les branches du rosier.
— Eh quoi! sommes-nous de mauvaise
humeur? lui demanda Louis XTV.
4M
HlSTOne OUKB ROSE.
Le jardinier, se troQvaal à TimproTistc en
fiice de sa majesté royale, ne prit pas même le
temps de remettre son habit, et s'écria sans
autre préambule:
— Sire, justice!... Ce matin, les demoiselles
d^honneur de madame la reine-mère ont fait
une excursion dans mes domaines, et n'ont
tenu compte ni de mes représentations, ni de
mes plaintes. Voyez ce magnolier d'Amérique,
c^est le seul que Totre majesté possède..» £h
bien! sire, elles en ont coupéles plus jolies fleurs;
elles ont cueilli les oranges, ont ravagé les roses!
Heureusement , j'ai pu leur cacher mon feus
beau rosier, mon enfant chéri, celui que je
cultive avec le plus d'amour, et qui vivra cin-
quante ans, pourvu qu'on ait soin, si je meurs
le premier, de ne lui laisser produire qu'une
rose par saison.
Le Nôtre alla prendre à quelque distance
Tarbuste dont il faisait l'éloge.
— C'est la rose à cent feuilles, sire;... je l'ai
sauvée du pillage. Mais si pareille chose se
renouvelle, je déclare à votre majesté...
— Allons, allons, calmons-nous, dit Louis
XTV, les jeunes ûUcs sont comme les papillons,
elles aiment les fleurs.
— Eh! morbleu! sire, les papillons ne cassent
pas les branches et ne mangent pas d'oranges.
Le grand roi daigna sourire à cette brusque
répartie du jardinier.
— Voyons, lui' dit-il, nommez-nous les cou-
pables.
— Toutes, sire;... c'est à dire, non, la colère
me rend injuste. 11 en est une qui n'a pas suivi
Texemple de ses compagnes; c'était la plus belle
fraîche comme cette rose et douce comme un
ange. La pauvre enfant cherchait à me con-
soler, pendant que les autres pillaient comme
en pays conquis. Elle se nomme Louise.
— C'est M"» de la Valliére, dit Lauzun à
Louis Xrv, cette jeune personne que vous avez
remarquée hier au cercle de M"* Henriette.
— Elle aura sa récompense, dit le roi Seule
de toutes les fîUcs d'honneur. M"* de la Val-
Hère assistera au bal que nous donnerons tantôt
Ici même.
— Du bal?... Ah! mes pauvres fleurs! s'écria
Le Nôtre, en joignant les mains avec acca-
hlcmcnt.
— Mais, sire, fil observer Colbert, vous avez
prMDis, ce soir, audience à deux arehîtectcs.
Claude Perrault et Ubéral Bruant! Le premier
doit vous présenter les dessins de l'Observa-
toire, et le aeeond le ptan de l'hôtel des Inva-
lides.
— Reoeviei ces messieurs vous-même, ré-
pondit le r<M. Nousdanserons pendant que vow
travaillerez à notre gloire; la postérité ne le
saura pas! Seulement, pour orner ces murailles
•«es, veuillez faire demander à la manufacture
des Gobelins, que vous venez de fonder, quel-
ques-unes de ces belles tapisseries dont vous
noos avez fait Tâoge.
— H suffit. J'obéirai, sire, dit le ministre.
Au grand désespoir de Le Nôtre, le bal eut
donc lieu dans les serres, métamorphosée,
comme par un coup de baguette, en une vaste
ga!erie,où se confondaient mille girandoles étin-
celantcs dcdiamantset defleors.Chaque oranger
ressemblait à un gracieux candélabre de ver-
dure et portait des bougies à ses branches. Une
multitude de jolies femmes tourbillonnaient an
milieu de ces flots de lumière, sons ces arbres
fleuris, ou se pressaient sur le passage do
maître pour en obtenir un regard. Le vent
d'hiver soufflait au dehors, et le pauvre gre-
lottait à Tangle des rues; mais, en compen-
sation, la cour dansait, comme en un jour d'été,
sous rombragc, et respirait de suaves parfums.
La jeune reine ne se trouvait point à cette
réunion folâtre. Marie-Thérèse, dévote et ré
servée, fuyait les plaisirs bruyants auxquels se
livrait le monarque, son époux, et tenait com-
pagnie à la reine-mère, sa tante.
En conséquence, le bal, était présidé par
M"' Henriette et Olympe Mancini, comtesse de
Soissons.
Douce et timide colombe. M'*» de la Valliére
se tenait modestement à l'écart, lorsque le roi,
qui depuis longtemps la cherchait des yeux, IV
perçut enfin sous ce même magnolier que les
compagnes de la jeune fille avaient dégarni de
ses fleurs, acte imprudent dont elles étaient
punies en n'assistant pas à la fcte.
Un instant après, la main de Louise tremblait
d'émotion, pressée qu'elle était par la main
royale; car Louis XTV venait de cho'»su- la liUe
d'honneur pour sa danseuse.
A la fin du bal Le Nôtre, qui avait rcça des
HISTOIRE B^UNE ROSE
41!
ordres fomipls, apporta son rosier faTori dans
une caisse richement dorée.
Le pauvre homme avait Tair d*un condamné
qa*on mène au supplice*
n plaça Tarbuste sur la dernière marche
d^one estrade, en vue de tous, et chacun put
lire au bas de la caisse ces mots qui mirent au-
trefois le désordre dans Tolympe:
« A la plus belle! »
Vingt rivales pâlirent, en apprenant que le
duc de Lauzun avait été chargé par Louis XIY
de faire porter la rose à cent feuilles dans Fap-
partement de M"' de la Tallière.
Mais Le Nôtre fut heureux, car II obtint la
permission d*aller soigner son enfant chéri chez
la favorite du roi.
Cette rose devint un talisman mystérieux
auquel la jeune fille attachait la persévérance
de Tamour de Louis XIV. Elle suivait avec sol-
licitude toutes les phases de la végétation,trcm-
blant à la chute d^une feuille, s^afQigeant jus-
qn^aux larmes , lorsqu^un nouveau bouton ne
surgissait pas à côté de la rose épanouie pour
la remplacer lorsqu'elle perdait son éclat.
Louise n'avait cédé qu'à son cœur, et ies
lèves de l'ambition ne troublaient pas son âme
naïve.
« Si tendre et si honteuse de l'être, d comme
récht quelque part M** de Sévigné, la pauvre
jeune fille pleurait sa faute au pied du crucifix.
Ses remords la punissaient cruellement de son
bonheur, et plus d'une fois le prêtre qui disait
la première messe à la chapelle de Versailles,
entendit des sanglots étouffés partir de la tri«-
bune royale, et vit, en se retournant, une om-
bre blanche agenouillée.
C'était Mlle de la Vallière,qui priait Dieu de
faii pardonner une nuit d'amour.
Ange tombé, Louise se souTenait du ciel.
Dix ans s'écoulèrent de la sorte. La jeune
fiUe continua d'expier par ses larmes les fai-
blesses de son cœur.
Nous retrouvons an château de Saint-Ger-
OMûn la rose à cent feuilles, placée sur un gué-
ridon brillant de dorures. Mais la pauvre fleur,
malgré les soins de Le NMre, s'inclinait triste-
■lest sur sa tige flétrie.
Près d'elle, îi^ de la Vallière, que" le roi ve-
aait de créer duchesse, pleurait avec amertu-
EUe acceptait ce Utrc et les honneurs qui y
étalent attachés, la malheureuse! elle acceptait
tout cela pour ses enfants; car elle avait deux
enfants du roi... du roi qui ne l'aimait plus 1
Louise ne confiait sa douleur qu'à Dieu et à
une amie qu'elle croyait discrète et sincère,
Prençoise*AtfaénaIs de Mortemar, duchesse de
Montespan.
Celle-ci, entrant nn soir chez la favorite > la
trouva en larmes.
— Eh quoi! s'écria-t-elîe , vous avez le ta*
bouret et tous pleurez? Le roi ne vient-il pas
de vous donner une nouvelle preure d'amour?
Vous l'accusiez injustement, Louise.
Pour tonte réponse^ M"» de la Vallière, jeta
les yeux sur la rose mourante.
-» Bon Dieu! quelle étrange superstition
vous avez là ! dit M** de Montespan , qui prit
un sîége et s'assit aux côtés do son amie. En
vérité , c'est un inconcevable enfantillage de
croire que la tendresse d'un roi suive les des-
tinées d'une fleur ! Allons, enfant, ajouta-efie,
en donnant sur les mains de la belle désolée
de petits coups d'éyentail, vous êtes toujours
adorable, pourquoi ne seriez-vous plus adorée?
— Parce qu'une autre est assez habile pour
déployer aux yeux du roi, des avantages que
je n'ai pas, sans doute.
Athénaîs se mordit les lèvres.
Ces paroles de la Vallière avaient un accent
d'ironie douloureuse qui ne pouvait échapper à
la rusée duchesse. Louise finissait par com-
prendre que sa confidente ne lui faisait des
protestations d'amitié que pour la perdre plus
sûrement. La veille , après le jeu, Louis XIV
n'avait-il pas causé longuement avec Athénaîs?
Ne s'était-il pas amusé de la manière plaisante
avec laquelle M** de Montespan contrefaisait
les ridicules de certaines personnes de la cour?
Enfin , n'avait-il pas répondu par ces mots
cruels aux reproches d'amante de M'** de la
Vallière :
— «Louise, vous êtes folle! Votre rosier
vous fait des confidences... Prenez garde, il
me calomnie ! «
Quelle autre qu'AthénaTs avait pu dévoiler
ce candide mystère d'amour? Et dans quelles
circonstances, hélas! avait-il été dévoilé?
Mil* de la Vallière, à l'aspect de sa T^^e ,
s'était hâtée d^cssuyer ses pleurs, mais pas assez
promptcmcnt pour qu'Athénaïs ne les vit pas
414
L*01IBR£
massant alors rèventail qui s^était échappé de
ses mains, il recommeiiça son balancement
monotone avec ce chagrin qu'on éprouve en
voyant finir un rêve heureux.
La voix du marquis vint brusquement ani-
mer la scène.
— Les malheureux, s*écria-t-il, en déchirant
les feuillets qu*rl tenait à la main , voilà où ils
sont venus maintenant! Prêcher Tégalité aux
esclaves, c^est leur dire de frapper... et ils ap-
pellent cela de la phîlantropie ! Ah ! messieurs
les philantropes , vous vous donnez la peine
d*apprendre le patois créole pour composer le
Catéchisme du nègre ; vos efforts ne seront pas
perdus ; vous pouvez compter sur mon active
coopération. On dit que vos prosélytes ont la
tète dure ; j'ai trouvé un moyen excellent pour
inculquer vos principes. Tamariez , cours me
eberdier le commandeur.
Le nègre sortit pour exécuter les ordres de
son maitre. Le marquis se mit à arpenter Tap-
partement en se frottant les mains,
Eugène Raymond et Rose attendirent que
le retour de Tamariez vint leur donner
Texplication de Temportemcnt de M. de
Ralnbert. — Eugène ne paraissait guère s*oc-
cuper de ce qui se passait autour de lui.
— Il était en proie à une espèce d*idée fixe ;
an chagrin secret le tourmentait, et Rose s'é-
tonnait du désir qu'elle éprouvait d'en connaî-
tre la cause et d'en adoucir l'amertume. Sans
se rendre bien compte du sentiment qui rani-
mait, son choix s'était porté de préférence sur
la romance dans laquelle l'amant de Colette
exprime s<in désespoir amoureux ; elle pensait
que cet air devait tirer Eugène de sa rêverie ,
mais soit que les mélodies de Jean-Jacques, en-
tendues si loin de l'Opéra , perdissent la meil-
leure partie de leur charme au milieu d'une
nature grandiose, soit que la tristesse du jeune
avocat ne fût pas de celles que la musique fait
évanouir , la virtuose le trouva insensible. Si
Btagène n'écoutait pas Pair, il entendait la voix
de la ehairteuse , et cette voix si pure , dont il
savourait toute la douceur , ne fisiisait qu'aug-
menter sa peine.
L*arrrvée du commandeur mit fin aux chau-
lons de Rose. Il salua humblement rassemblée
et attendit qu'on lui adressât la parole.
•^ Pierre , lui dit M. de Rambert , quel est
l'esclave sur lequel tu as saisi cette brochure?
— Annibal , maître , répondit le romman-
deur.
Le marquis ramassa les fragments de récrit
qu'il venait de déchirer dans on accès de co-
lère , et se mit à compter avec soin les Bgnes
du premier paragraphe.
— Douze, s'écria-t-il, c'est juste mon compte;
demain M. le commandeur Pierre aura soin de
faire administrer au philosophe Annibal doott
coups de fouet pendant qu'un autre esclave lin
à haute voix la réponse à la première question
de son catéchisme : QueU sont les droûs éë
nègre t Qu'ils lisent tant qu'ils voudront toos
les pamphlets qu'il plahn à leurs amis les phi-
lantropes 'de leur envoyer; je me charge de
leur en développer à ma manière les sages
préceptes. Pierre, tu peux partir à présent.
Le commandeur fit une inclination jusqu'à
terre , et se retira en assurant le marquis que
ses ordres seraient fidèlement exécutés.
Cette singulière sentence peut donner une
idée des opmions et du caractère de M. de Ram*
bert. Sa fille n'essaya même pas d'intervenir
en faveur du condamné; rexpériencc lui avait
appris que ses prières ne serviraient qu'à ang^
monter la sévérité de son père , dont le cœur
s*était endurci dans l'habitude du dcspoUme.
Instruit dès l'enfance à ne von* dans le nègre
qu'un instrument passif, une sorte d^mtermé-
diaire entre l'homme et la brute, il ne pouvai
que se mettre en fureur au nom seul d*une
égalité dont le désir fermentait déjà dans la
tète d'un grand nombre d'esclaves. Les mots
d'affranchissement, de liberté, de vengeance,
se murmuraient dans les ateliers et devant la
porte des cases. M. de Rambert se montrait le
plus intraitable entre tous les colons qui
croyaient devoir recourir à un redoublement de
rigueur comme au seul moyen efficace de com-
primer l'esprit de révolte. Rose, ne pouvant
prévenir le châtiment réservé à Annibal , se
promit du moins de soulager en secret la vic-
time.
Parvenue à Tâge oiï le cœur a besoin d^ ré-
pandre la sensibilité et la tendresse dont il est
plein, privée de sa mère, MRe de Rambert avait
laissé en France toutes ses affections. Sa tante
H*« de NoUier, Estelle du Terrage , son amie
de couvent n'étaient, plus là pour lui rendre et
rOMBRE
4f$
pour recevoir ses confidences. Elle croissait
comme ers flrurs solitaires dont le vent seul
recoeille les parfums. Son oniqne plaisir était
de secourir les nombrenses infortunes dont
elle était le témoin. La charité la consolait dans
son abandon ; car h^ fleurs , les oiseaux , les
insectes dv tropique, toutes ces merveilles qui
avaietit si vivrment excité sa curiosité dans les
premiers temps de son séjour à Saint-Domin-
gue^ commençaient à la laf ser. Quel sentiment
passe plus vite que Padmiration, quand on n*a
personne à qui la faire partager ? La nature
réelle ne loi snfOsait pHts. Elle aimait à se faire
raconter les lé»»»ndes mystérieuses , les naïves
traditions dont la mémoire superstitieuse des
nègres est peoplée. Les contes de la Bretagne
avec lesquels on Tavart bercée se mêlaient aux
récits nouveaux quMIe entendait, et associant
la poésie de la clairière à ceUe de la savane,
dk s*étAit formé un monde fantastique au sein
duquel elle aimait à se réfugier, lorsque la se*
vérité de sofi père ou Tennui de la solitude
lui portait de trop vives atteintes.
M. de Rambert trouvait qve sa fille dérogeait
en visitant la case de la négresse infirme ou
malade; il lui faisait un crime de sa compas-
sion. Quels reproches n*aurait-îl point adressés
en ce nomcnt à Rose s*H avait pu lire ce qni
se passait dans son ceeur, à ndée du supplice
qui attendait Annibal.
Toutes les fois qu'Eugène Raymond venait à
laGinesterre, il fallait quMl se résignât à se
laisser gagner deux ou trois parties d'échecs;
•ans cela, H. de Rambert ne se serait pas en-
dormi satisfait. Ce soir % le marquis n*épronva
pas le besoin de remporter sa victoire de ri-
gueur. La fermentation qui régnait parmi les
nègres ToUigeait, disait-il, à une plus grande
surveillance ; il voulut donc se rendre compte
par laMDéne si rien d'extraordinaire ne se
pasttH sur r habitation. Il quitta le salon et se
dirigeaTers les cases. Tamariez abandonna alors
son éventail; mais au lien de se diriger ters le
massif de cocotiers, qo*Annibal, ignorant encore
le sort qui lui était réservé pour le lendemain,
ftisaît retentir du bmit de ses diansons, tandis
qv\ne bande de nègres dansait galment autour
de hti , la Gaiipe s*aecronpit en dehors au pied
mèoie de h fenêtre. Sa tête reposait sur ses
genovs que ses bras tenaient serrés contre sa
poitrine. Plongé dans une immobilité complè-
te, il semblait entièrement absorbé dans cette*
rêverie vague, si chère aux individus de sa ra-
ce, et qui leur tient lieu de liberté; mais par
un mouvement imperceptible, il relevait de
temps en temps son front , son œil plongeait
rapidement dans le salon, et s'abaissait ensuite
plus triste et plus résigné.
Après le départ de son père,Mii« de Rambert
s'était remise à son clavecin. Aucune lumière
ne brillait encore dans le salon. Un crépuscule
doux éclairait la jeune fille. Le regard fixé sur
ce visage dont la blancheur éclatante se déta-
chait au milieu de Tobscurite, Eugène Raymond
gardait le silence. Rose essaya de chanter;
mais, après quelques notes , elle sentit sa voix
faiblir et elle fut obligée de s'arrêter. Alors elle
s'approcha de la fenêtre. L'air était calme , le
couchant vaporeux; la nuit s'étendait douce-
ment sur la campagne, aucune rumeur ne s'é-
levait du côté des bois ; la danse des nègres
ayait fini ; la brise elle-même n'osait pas trou-
bler ce silence interrompu seulement par le
bourdonnement des phalènes et le bruit de Feau
tombant de l'arrosoir d'un esclave occupé à cul-
tiver son étroit jardin.
Il y avait dans la beauté de cette scène quelr
que chose de mélancolique dont M"« de Ram-
bert se sentit émue.
— Comme tout est tranquille ce soir! dit-
elle d'un ton faible.
Ces mots tirèrent Eugène de ses réflexions.
— N'aimeriez-vous pas, répondit-il « quelques
nuages à Thorizon, et dans le lointain la chan«
son d^un pâtre , comme dans notre Bretagne ?
Rose tressaillit à ce souvenir.
— A quoi bon , reprit-eUe, regretter ce que
Ton a perdu pour jamais?
— Cest ce que je me dis bien souvent, con-
tinua Eugène ; heureux ceux auxquels les pro-
messes de l'avenir permettent de perdre la mé-
moire du passé; cela tous sera facile. Votre
heureuse destinée est fixée dans cette Ile ; bienr
tdt un époux , des enlknts, eflkceront de votre
coeur le souvenir de votre seconde patrie...
— Je n*ottbIierai jamais du moins ceux que
j^ al aimés , dit Rose en Finterrompant atee
vîTacité.
-^ Vons croyez donc, demanda Eugène, qaH
est des affections qui sarritent à tout?
416
viMum
— Je le crois 9 répondit Rose aTec moins de
^ force que tout à Theure et en rougissant
— Alors , reprit-il d'une toîx dont le léger
tremblement démentait le calme , il est bien à
plaindre celui qu'un devoir impérieux appelle
loin de celle qu'il aime, et qui part sans même
savoir s'il est aimé!
Eugène parut attendre une réponse. One al-
lusion était-elle renfermée dans ce qu'il venait
de dire? Mi*« de Rambert Tignorait , mais elle
ne put se défendre d'un secret pressentiment.
Cachant mal l'expression qu'eUe ressentait, elle
répliqua :
— Sans doute celui dont vous parlez doit
souffrir , mais pourquoi ne cherche-t-il pas à
savoir s'il est aimé?
Rose était belle en ce moment; la curiosité
et la pudeur , la lutte entre l'espérance et la
crainte, qui s'était établie dans son cœur, don*
naient à sa physionomie ce charme suprême et
fugitif qui est comme un rayonnement de l'âme
Eugène , entraîné par la force de ses senti-
ments, allait peut-être tout dire, lorsque le cla-
quement d'un fouet et un bruit de pas se firent
entendre. Rappelé à lui-même par cette sou-
daine interruption, il laissa tomber un regard
triste sur M"* de Rambert, en lui disant d'une
Toix qu'il s^efforçait de rendre ferme :
— Parce que l'honneur le lui défend!
A peine la conversation venait-elle définir
qne Tamariex se montra devant la fenêtre.
— Maître, s*écria-t-il, les chevaux sont prêts
et la lune se lève.
M. de Rambert était arrivé sur ces entrefoi-
tes. Eugène Raymond avait été forcé de laisser
son cheval à la Tille ; ceux du marquis devaient
le reconduire, et ce fut Tamariez qu'on char-
gea de les ramener. Le propriétaire de la Gi-
nesterre semblait satisfait des résultats de son
inspection.
— Ces messieurs , dit-il en parlant des nè-
gres , mettent au nombre de leurs droits celui
de dormir, et tout annonce que pour cette nuit
ils n'en réclameront pas d'autres. Tamariez va
conduire les chevaux jusqu'au bout de l'ave-
nue ; nous irons l'y rejoindre. Si vous désirez
écrire à votre tante, ma chère Rose, M. Ray-
mond viendra chercher votre lettre dans quel-
ques jours et prendre congé de ses amis. Le
Saint-Wwwt n'est-il pas arrivé?
^ 11 est en rade depuis hier, lépoodil En-
gène.
— Ne dirait-on pas à voir votre tristesse
qu'on ya vous conduire dans quelque lieu de
déportation? Vous allez en France , et je vou-
drais bien pouvoir faire comme vous. Allons,
il est temps de partir. Vous, ma fiUe, rentrez;
l'air du soir n'est pas bon à respirer pour la
poitrines délicates.
Ces mots furent 4its d'un ton moilié brus-
que, moitié amical.
Rose s'empressa d'obéir , et quand Eugène
voulut la voir encore une fois avant de partir
elle avait disparu. Rentrée dans sa chambre, et
la tète pleine des émotions qu'avaient fait naî-
tre en elle son entretien avec Eugène et l'an-
nonce subite de son départ, elle se mit à rêver
en regardant le ciel. Un rossignol caché dan»
un bouquet de jam-roses chantait non loin de
l'habitation, mais elle ne l'écoutait pas. La voiz
plus douce et à la fois plus triste qui s'élevait
dans son cœur l'empêchait d'entendre toutes
les autres.
Pendant ce temps, M. de Rambertet Eugène
avaient pris le chemin de l'avenue. Le bras do
marquis était passé sous celui du jeune avocat,
qui voyait bien que son compagnon ne s'étaii
pas dérangé pour le simple plaisir de lui fiûrc
une politesse. Quand ib se trouvèrent seuls, le
marquis prit la parole.
— Ne vous étonnez pas, mon ami, dit M. de
Rambert, de ce que vous allez entendre, je me
fais vieux... Ne m'interrompez pas... je sais ce
que vous pourriez me dire... n est très viai
que j'ai l'air robuste, qu'il est bien peo de jeu-
nes gens qui pourraient me tenir pied«qnejeiie
crains ni la fatigue , ni le travail ; mais enfin je
touche à la soixantaine, et je dois songer à l'a-
venir de ma fille...
A ces mots Eugène redoubla d'attention.
— Vous connaissez trop bien les cdoniei
pour ignorer combien il est difficile de gouve^
ner, surtout dans ce temps-ci, trois cents nè>
grès toujours prêts à se soulever : une telle tâ-
che est au-dessus des forces d'une femme. Une
douloureuse expérience me l'a appris, nous
croyons être les maîtres, et c'est nous en réa-
lité qui courboQS la tête. L'incendie , le poi-
son nous menacent sans cesse. Si je venaisà
mourir. Rose pourrait-elle tonte seule se sous-
Inire aui dangers qui l'enTironneroiitT
Eugène baissa la tète sans répondre.
— J'ai pris des mesures à cet égard . La meil-
lïnre partie de ma Tortune a été seCTètement
réalisée, et j'en ai fait passer le produit en
France. Lorsque j'aurai trouTé nn acquéreur
pour la Ginesterre, j'entreprendrai encore une
fois ce Toyagc que j'ai bit autrefois dans des
cinonslances bien cruelles, et qui me dictent la
conduite que je dois tenir aujourd'hui. En
fonce, je trouverai pour ma fille un mari di-
gne d'elle par sa fortune et sa naissance ; car
dececAté j'ai des idées... ou des préjugés, si
10D1 airoei mieux, qne l'éloquence de tous nos
prétendus noTateurs ne me fera jamais per-
dre.
Eu voyant que le marquis n'avait encore jeté
les ycui sur personne, et que le choix de son
gendre o'êuit pas déterminé, Eugène se sentit
plus léger.
— ie vois que vous af^ronvci mes projets ;
mad je ne me dissimule pas que mon argent,
confié k des mains étrangères, court de grands
risques si un homme honnèle et intelligent ne
se charge d'en surveiller l'emploi; vous allez
en France, monsieur Raymond, voulei-vous
Un cet homme ou plutôt cet ami 1 Ce n'est pas
«a négociant qui tous parle, c'est un père I
T. B.
Eugène ne pouvait manquer d'accueillir avec
joie une telle ouverture,
— Je vous remercie, poursuivit le marquis»
des assurances que vous me donnei, A votre
prochaine visite à la Ginesterre, je vous remet-
trai vos instructipns. Venez nous voir le plus
tôt possible ; vous nous dercz les derniers jonrf
qui vous restent h passera Saint-Domingue.
Là dessus, ils se séparèrent en se serrant la
main.
Parvenu au sommet de la colline des Genêts,
Eugène s'arrêta pour jeter encore un regard
sur la demeure qu'il quittait. Les rayons de la
lune éclairaient le toit de l'habitation, une fai-
ble lumière brillait dans la chambre de Rose.
L'ccil d'Eugène s'arrêta un moment sur cette
clarté ; puis il s'éloigna en étouffant un soupir.
Tamariz tenant deux chevaux par la bride
attendait ie signal du départ ; il avait suivi le
regard d'Eugène , et un mouvement d'impa-
tience avait agité ses lèvres. Un moment aprèt
tous deux disparaissaient dans le chcmio
creux qui conduisait à la ville.
Quelques mots d'explication sufQront pour
fairb comprendre la conduite d'Eugène Ray-
mond pendant la soirée qui vient de s'écoulCT.
Le nom qu'il portait ne lui appartenait pas.
Eugène était flls naturel. Elevé jusqu'à dix ans
par le vieux curé d'une paroisse bretonne , fi
entra ensuite dans un collège d'oraloricn* à
27
4' 8
L'OMBRE
Paris.Un procureur auChâlclct venaitleyoir et
payait sa pension. Reçu avocat à vingt cinq ans,
Eugène débuta au barreau sous les auspices
du vieux praticien qui lui témoignait une
grande amitié , mais qui refusait de répondre
à toutes les questions qu'il lui adressait tou-
chant sa famille. Seul, isolé, Eugène demanda
des consolations à Tétude : mais il vint un mo-
ment où ces consolations ne lui suffirent plus.
Tous ceux qu'il voyait autour de lui tenaient
à la vie par des liens et des affections dont il
était privé ; l'appui de la richesse et de la fa-
veur lui manquait également pour réussir dans
le monde ; il résolut de s'expatrier. Son pro-
tecteur, après lui avoir demandé quelque temps
pour réfléchir sur son projet, le laissa libre de
l'accomplir. Eugène Raymond pai*tit pour
Saint-Domingue. Les colons l'accueillirent d'a-
bord avec méfiance ; mais bientôt il devint l'ami
et le conseil des principaux habitants de file,
surtout du marquis de Rambert, pour le compU^,
duquel il avait gagné un procès important
Eugène Raymond était établi depuis deux ans
à Saint-Domingue,lorsque M^e de Ramberi arri-
va de France. M. de Rambcrt, obligé de se
rendre à la ville pour recevoir sa fille, accepta
un logement chez son avocat. Ce fut dans cette
demeure modeste que Rose passa sa première
nuit après les fatigues de la traversée, et, de-
puis , le lit sur lequel elle avait reposé , les
meubles qu'elle avait effleurés , la chaise que
sa robe avait recouverte, étaient devenus pour
Eugène Raymond les objets d'un culte. Il aima
M"e de Rambcrt dès qu'il la vit. Quand il ve-
nait à la Ginesterre , le marquis, ne s'imagi-
nant même pas qu'un roturier osât lever les
yeux sur sa fille , le laissait souvent seul avec
Rose. Tous deux avaient été élevés dans le
même pays, tous deux étaient jeunes, pleins de
sensibilité, ils éprouvaient les mêmes regrets et
les mêmes désirs. Si Eugène ce soir avait pu
retenir l'aveu prêt à s'échapper, c'est qu'il de-
vait cacher un amour contre lequel sa pau-
vreté et le mystère de sa naissance auraient
dû le i^rémunir. En*"perdant volontairement
cette occasion de faire connaître ses sentiments,
il renonçait à l'espérance de les découvrir ja-
mais. Dans quinze jours il devait quitter l'ile ;
le procureur au Châtclet lui mandait de se
rendre au plus tôt en France , s'il voulait arri-
ver à temps pour apprendre un secret d'où dé-
pendait son avenir. Un an auparavant, il serait
parti avec joie; maintenant il sentait qu'il
laissait à Saint-Domingue toutes ses espéran-
ces de bonhenr.
Durant le trajet qui sépare la Ginesterre de
la ville, Eugène regretta d'avoir remporté une
victoire si complète sar lui-même : .ses tristes
réflexions l'absorbaient tellement qu'il parât
étonné en se trouvant devant la porte de sa
maison. Un esclave, averti par le bruit des che-
vaux du retour de son maître , vint lui ouvrir.
Eugène était trop agité pour se livrer au re-
pos. Au lieu de prendre le chemin de stm ap-
partement, il ouvrit une petite porte qui le
conduisit dans une chambre où il se renfermait
qudquefois pendant des heures entières. C'é-
tait la chambre de Rose. Rien n'avait été chan-
gé depuis son départ. Après avoir jeté un coup
d'œil sur tous ces objets qui lui rappelaient les
commencements de son amour , il se dirigea
vers le lit, et écartant les plis du moustiquaire
de gaze, il regarda longtemps le chevet comme
si une personne aimée y était endormie.
. . Les premières lueurs de l'aube commençaient
à paraître, lorsque Tamariz parvint pour la se-
conde fois au sommet de la colline des Genêts.
Sous les feuilles d'un cocotier , on distinguait
une forme immobile qui projetait son omhre
sur la route. Les chevaux firent entendre on
hennissement. Superstitieux comme tous les nè-
gres , Tamariz ne put s'empêcher de songer
aux fantômes des esclaves suppliciés qui vien-
nent la nuit jeter des maléfices sur les habita-
tions. Le spectre paraissait se diriger vers lui,
Tamariz fit le signe de la croix. Au même ins-
tant une main sèche et ridée saisit la bride de
son cheval et les paroles suivantes furent pro-
noncées d'un ton de voix guttural :
— Depuis quand le fils ne reconnaît-il plus
sa mère ?
C'était une négresse, vieille et cassee,qni par*
lait ainsi. Ses cheveux gris s'échappaient ea
longues mèches d'un madras déchiré, et re-
tombaient sur ses épaules nues ; une robe à
ramages rouges pendait sur ses pieds ensan-
glantés par les épines des forêts.A sa main, elle
tenait un long bambou; la misère et la fatigue
se lisaient sur ses traits amaigris. Son énergie
s'était réfugiée dans ses yeux , qui brillaient
L'Ombre
419
d^un éclat singulier. Oa la connaissait dans
nie sous le nom de la Vieille Louise, Ses com-
patriotes Tentouraient d'une grande vénération ;
les blancs avaient souvent recours à elle pour
guérir quelques blessures, et surtout la piqûre
des serpents.
Tamariz mit pied à terre en reconnaissant
la vieille femme.
— Pourquoi, lui dit-il, ma mère ne vient-elle
pas voir son fils dans sa case, au lieu de l'at-
tendre la nuit au milieu d'un grand chemin ?
— La route est longue du grand Morne à la
Ginestorrc, et Louise n'est plus assez forte pour
supporter la chaleur du soleil.
Tamariez se remit en marche avec celle qu'il
appelait sa mère, et au bout d'un quart d'heure
les aboiements d'un chien annoncèrent leur ar-
rivée à l'habitation.
C'était la première Sois depuis trois mois que
la vieille Louise se montrait à la Gioeaterre, où
elle venait ordinairement toutes les semaines.
M-*« de Rambcrt qui aimait beaucoup les con-
tes de la négresse , s'était informée auprès de
Tamariz des motifs de cette absence prolon-
gée ; mais celui-ci n'avait pu lui répondre. L'é-
loignemcnt de Louise lui était plus pénible qu'à
tout autre, car il l'aimait d'une alTection réelle.
Bien souvent, Louise lui avait raconté que sous
Tentrcpont du vaisseau qui les enlevait à leur
pays, sa mère était morte de douleur ; que lui^
pauvre enfant, s'était détaché de son sein
comme un fruit qui tombe d'un arbre mort, et
qu'alors elle lui avait fait partager le lait ré-
servé à sa fille, qui devint la plus belle des es-
claves de la Ginesterre, et dont on trouva le
cadavre au fond d'un torrent le jour du ma-
riage de M. de Rambert. Cette perte cruelle
augmenta l'attachement de Tamariz pour sa
mère adoptive. Celle-ci resta comme folle de
douleur pendant plusieurs années. M. de Ram-
bert, par suite d'une pitié qui étonna tout le
inonde, la laissa libre de vivre comme elle l'en-
tendrait. Louise choisit l'existence nomade, al-
lant d'une habitation à l'autre, et pleurant tou-
jours sa ûlle. Tamariz ne put la remplacer
dans son cœur. A voir l'empressement avec le-
quel il étanchait le sang qui coulait des pieds
de la vielle, le soin avec lequel il renouvelait
son lit de feuilles sèches, on eût dit le aèle d'un
ûls véritable. Au milieu de ses préoccupations,
I Tamariz ne s'aperçut pas qu'il laissait échap-
pe]: un Bchu de soie bleue soigneusement ca-
ché dans son sein. Un éclair de joie cruelle
passa dans les yeux de Louise; elle s'empara
du mouchoir en regardant Tamariz d'un air
de triomphe. Celui-ci poussa un cri de déses-
poir et s'élança vers Louise pour lui arracher
le fichu qu'elle étalait comme un trophée ; la,
vieille le repoussa d'un geste d'autorité. Les
doigts du nègre se crispèrent ; mais concen-
trant aussitôt sa colère , il attendit en silence
ce que la vieille allait dire.
— Dois-je porter ce fichuà Nerina et lui de-
mander le sien en échange? dit enfin Louise,
d'un ton dont la douceur cachait une raillerie
profonde.
.— Oui , répondit Tamariz en balbutiant ,
c'est pour elle que je l'ai acheté.
— Mon fils a donc appris à mentir depuis
que je ne l'ai yu? Les marchands qui vont dans
la campagne savent biep que les nègres sont
trop pauvres pour acheter des mouchoirs
aussi soyeux. Regarde ces plis. Nerina vou-
drait-elle d'une parure qu'une autre a portée?
Tamariz regarda sans répondre le mouchoir
profkné.
— Mon fils, reprit la vieille, ne craint -il pas
le fouet du commandeur si l'on trouve ce fichu
entre ses mains?
Les veines du nègre se gonflèrent; son bras
s'agita convulsivement; son front se redressa
avec fierté.
—A quoi bon ce mouchoir ? continua la vieille
satisfaite de l'eflet qu'elle venait de produire ;
Nerina se moque, comme toutes les autres, de
Tamariz. Elle dit que si aucun feu ne s'allunrc
pour lui sur les collines , s'il ne va plus aux
Bomboulas^ c'est qu'il préfère l'instrument d'i-
voire au bailalo, la blanche à la négresse.
La vieille s'arrêta pour voir si le coup avait
porté. Un frémissement douloureux agita le
corps de Tamariz.
— Qu'importe à votre fils , répondit-îl, qoe
Nerina refuse ses présents? Tamariz veut vi»
vre seul ; il est comme l'arbre sous lequel nî
l'herbe ni les fleurs ne peuvent croître.
— Mon fils ne dit pas la vérité, s'écria la né-
gresse, en attachant son œil ardent sur celui
de Tamariz; je connais une fleur blanche
qu'il aimerait à voir fleurir sous son ombre!
420
L^OMBRE
Le cœur du nègre battit avec force.
—La fleur dont parle ma mère se flétrirait sous
son ombrage , lui dit-il tristement, ^Tamarii
n'aime personne; il est esclaye.il ne doit qu^obéir .
— Souvent, reprit la vieille, en donnant une
inflexion douce et barmonieuse à sa voix , j'ai
TU le soir, sur la lisière des forêts, des mains
blanches qui dénouaient des chevelures d'é-
bène .Pourquoi des doigts noirs ne toucheraient-
ils pas des tresses blondes? Le temps n*est pas
loin , poursuivit-elle avec un accent solennel ,
où les femmes et les filles des blancs se jette-
ront aux pieds de ceux qu'elles méprisent et se
trouveront heureuses d'être aimées par un es-
clave, afin d'échapper à la mort. Les forts n'at-
tendront pas ce jour, ils seront heureux avant
l'heure.
La curiosité de Tamariz était violemment
excitée. Le moment était venu de frapper un
coup décisif. Sans lui donner le temps de se re-
connaître, la vieille Louise ajouta :
— Mon fils ne saitril pas qu'il y a au sommet
du Morne une retraite où nul ne pourrait le
poursuivre. L'aigle est heureux dans son aire
quand il a sa compagne avec lui.
En voyant l'ardeur soudaine qui enflamma
le regard du nègre , Louise put croire qu'elle
avait triomphé.Ses lèvres prirent une elfrayante
expression de joie. On voyait que de violents
combats se livraient dans l'âme de Tamarix.
— Le vautour demande-t-il à la tourterelle
rose s'il peut la prendre dans ses serres? s'é-
cria Louise.
Sa prunelle fauve brillait dans l'ombre comme
celle d'une tigresse; une émotion d'attente ex-
traordinaire se peignait dans tous ses traits.
«— Mon ûb veut-il que demain j'entraîne la
jeune blanche du côté du Morne?
La poitrine du nègre haletait; une sueur
glacée tombait de son front; ses membres trem-
blaient. Tout-à-coup il mit ses deux mains de-
vant ses yeux« et s'élança hors de la case en
répétant :
— Jamais! jamais!
— Lâche ! s'écria Louise, je ne dois compter
que sur moi!.*
Sur une éminence voisine de l'habitation,
M. de Rambert avait fait bâtir, du vivant de sa
femme, un pavillon de branchage que mille
plantes grimpantes cou vraient de leurs feuilles et
de leurs fleurs. Delà on apercevait l'Océan. Rose
venait souvent dans cette retraite où , étendiit
sur un hamac, à la manière créole, elle «mit
à respirer la fraîcheur des brises de Ber. Lt
lendemain du jour où nous l'avons montrée
avec son père et Eugène Raymond, dans le &«•
Ion de la Ginesterre, Rose s'était dirigée dès le
matin vers le pavillon. Elle réfléchissait soucieu-
se , abattue , lorsque , du milieu d'un massif
d'arbustes, une voix s'éleva lente et monotone.
Mil* de Rambert prêta l'oreille ; il lui semblait
que ces sons ne lui étaient pas inconnus. Bien-
tôt, elle fit un mouvement de joie et marcha
vers le taillis. La vieille Louise , assise sur un
tronc d'érable , chantait en marquant la ca-
dence avec son bâton.
— Ma jeune maîtresse était là, s'écria la né-
gresse en feignant une vive surprise ; heureux
est le moment où je la vois.
MU* de Rambert jeta un coup d'oui de com-
passion sur les vêtements de Louise.
— Pourquoi, lui dit-elle, ètes-vous restée si
longtemps sans venir à l'habitation ? Vous m'a-
viex promis de vous adresser à moi quand vous
auriez besoin de quelque chose.
*- Oui, les blancs sont bons ; ils donnent to-
lontiers une robe et une paire de souliers à la
vieille négresse. La pauvre folle l'avait oublié.
n y avait dans ces paroles une teinte de rail-
lerie amère, dont W^ de Rambert ne s'aperçut
pas.
— Folle , reprit Rose , vous ne l'avez jamais
été pour noi. Vous avez beaucoup souffert par-
ce que vous avez perdu votre enfant.
A ce souvenir , une clarté sombre et mena-
çante illumina les yeux de Louise.
— Pardonnez-moi d'avoir réveillé votre doo-
leur ; venez avec moi dans le pavillon ; vous
me raconterez cette histoire que vous me pro-
mettez depuis si longtemps.
— Plus tard ma jeune maîtresse connaîtra
cette histoire ; mais elle-même n'a-t-elle rien
àm'apprendre?
— Eh quoi donc? demanda W^ de Rambert,
étonnée.
La négresse s'avança vers Rose, et appuya sa
main froide contre son cœur. ^
— Ck>mme il palpite, dit-elle, on dirait les
battements rapides de l'aile d'une colombe. Je
sais bien vers quel nid elle voudrait voler!
ano
NOMBRE 421
Cette allusion excita une surprise mêlée de t comme si elle eût craint qu^une goutte ne s'en
honte chez la jeune fille. Son cœur se mit en I échapi2àt. Tantôt un tremblement cnpvui&if «aL.
.tr
L'OMBRE
42i
Cette allusion excita une surprise mêlée de
honte chez la Jeune fille. Son cœur se mit en
effet à battre avec une violence extrême. Le so-
leil venait de se cacher ; un air épais et lourd
emDrasait Fatmosphère. De larges gouttes de
pluie tombèrent avec un bruit sourd sur les
feuilles de Yeloutiers. Rose et Louise cherchè-
rent un abri dans le pavillon.
Le soleil avait disparu entièrement derrière
des nuages noirs et déchirés. Des vols de ben-
galis traversaient Tespace en poussant des cris
plaintiCs. La cime des arbres frémissait, puis il
se faisait un grand silence. La chaleur était
étouffante. Sans faire attention au malaise qu'é-
prouvait Rose , la négresse s*était emparée de
sa main, et, accroupie sur )e sol, elle considé-
rait attentivement les lignes qui s'entrecroi-
saient sur cette peau blanche et fine. Les lignes
qui représentent la durée de ia vie ne se re-
joignaient pas à leur extrémité; la vieille sou-
rit en faisant cette remarque. Affaiblie par l'ap-
proche de l'orage , comme toutes les organisa-
tions nerveuses. M"* de Rambert semblait
prête à défaillir. Un éclair passa rapidement
devant ses yeux; le roulement lointain de la
foudre se fit entendre. Un frisson glacial par-
courut ses tempes ; un feu ardent dessécha ses
lèvres ; elle fit un pas vers le seuil pour respi-
rer : aussitôt le tonnerre en éclatant embrasa
le tronc d'érable sur lequel la négresse était as-
sise un moment auparavant.
— De l'eau ! s'écria Rose en sortant du pa-
villon et en tombant évanouie à quelques pas
sur sa chaise.
Sa compagne poussa un cri : elle se dirigea
vers une source qui coulait à quelques pas. Le
bruit de la tempête empêchait d'entendre ce
qu'elle disait^ mais sa physionomie avait pris
un air de triomphe. Elle tira un sachet mys-
térieux de son sein , et étendit la main sur le
vase dans lequel elle venait de puiser de l'eau
en murmurant des paroles inintelligibles. Quel-
ques minutes après, elle était agenouillée de-
vant M»* de Rambert. Après avoir trempé à
diverses reprises ses lèvres dans le vase que la
négresse lui présentait , elle le vida d'un seul
trait. Riea ne saurait donner une idée de Tat-
titude de Louise en ce moment. La poitrine ha-
letante, la fièvre dans le regard , elle tenait le
verre collé contre les lèvres de la jeune fille
comme si elle eût craint qu'une goutte ne s'en
échappât. Tantôt un tremblement convulsif agi-
tait ses lèvres,tantôt elles étaient contractées par
un sourire cruel. Elle était effrayante à voir
ainsi couvant sa proie du regard. En voyant ce
visage terrible au moment où elle rouvrait la
paupière, Mi^'' de Rambert eut peur.
— Où suis-je? s'écria-t-elle, au secours!
Au même instant, Tamariz se présenta à tra-
vers un massif de broussailles (i).
Soulevant rapidement M»* de Rambert, il la
déposa sur le hamac , et portant ses regards
menaçants sur la négresse, il chercha à deviner
ce qui avait pu ariacher à sa maîtresse le cri
qu'il venait d'entendre ; rien autour de lui ne
pouvait trahir ce seciQet. En moins d'une mi-
nute, la physionomie de Louise était redevenue
calme et froide. 11 attendit dans une attitude
sombre que sa maîtresse reprit ses sens
Sans paraître troublée , Louise s'avança vers
le hamac.
— N'ayez plus peur, mam'zelle Rose, dit-elle
avec un accent maternel ; l'orage est passé ;
écoutez les oiseaux qui chantent.
Le soleil se levait derrière les nuages noirs ;
la pluie avait cessé; un vent frais se glissait à
travers les persiennes. La vivacité de l'air ra-
nima les forces de M"« de Rambert ; elle se re-
dressa lentement, et portant la main à son
front comme pour en chasser un souvenir im-
portun, elle regarda autour d'elle sans recon-
naître d'abord les objets. En voyant Louise, elle
tourna la tête avec effroi. Tamariz vit ce mouve-
ment, mais la négresse ajouta sans s'émouvoir:
— Mam'zelle Rose a eu peur en entendant le
tonnerre; elle s'est endormie, et elle a fait un
rêve : veut-elle me dire ce qu'elle a vu?
— Ce n'était qu'un songe ! murmura M"« de
Rambert.
Un soupir de satisfaction sortit de sa poitri-
ne. Le malaise de Rose s'était dissipé avec l'o-
rage. Une teinte légère de pâleur rappelait seule
sur son visage la trace des émotions passées.
Elle se mit en marche pour retourner à la Gi-
nisterre. Les champs de cannes brillaient d*cui
éclat plus verdoyant après la pluie; d'humides
perles étincelaient sur des badamiers. L'aspect
joyeux de la campagne acheva de la]guérir. Les
eaux grossies du ruisseau avaient emporté le
(1) Voyes la gi'àTare sur acier.
422
L^OMBRE
pont de bambous qui conduisait de la colline
à l'habitation. Ce fut avec une franche gaîté Je
créole qu'elle se confia au bras de Tamariz, qui
fa porta comme une enfant d'une rive à l'autre.
Un feu subit se glissa dans les veines du nègre ; sa
tète se remplit d'un bourdonnement confus. Le
fardeau était bien léger, cependant l'esclave se
sentit pris d'une espèce de défaillance. 11 ne vit
point le regard de mépris que lui jeta Louise,
parvenue avant lui sur Tautrebord, grâce aux
cailloux polis autour desquels Teau bouillon-
nait sans pouvoir les submerger.
Debout , les bras croisés devant la porte de
la maison, le marquis avait assisté de loin à
cette scène. Il attendait que sa fille fût arrivée
pour donner cours à sa mauvaise humeur.
— M'apprcndrez-vous enfin ce que vous êtes
devenue depuis ce matin , lui dit-il , d'un ton
plus brusque qu'à l'ordinaire ; j'ai mis tout le
monde sur pied pour vous chercher ; croyez-
vous qu'il soit convenable d'errer ainsi toute
seule dans les champs, sans prendre garde aux
inquiétudes que vous me donnez? Si c'est-là ce
que totre tante vous a appris, je ne me char*
gérai pas de l'en féliciter.
Gomme nous l'avons dit déjà , M. de Ram-
bert avait été obligé, après la mort de sa femme,
de confier Rose à sa sœur. Il aimait véritable-
ment sa fille et il aurait voulu faire disparaître
la froideur qu'avait mise entre elle et lui une
longue séparation ; mais altier jusque dans l'a-
mour paternel , ÏV soupirait après la confiance
de son enfant sans rien faire pour la mériter.
U craignait qu'une Mrtre affection n'eût usurpé
'la place qu'il se croyait en droit d'occuper dans
le cœur de sa fille. Cette crainte se traduisait
fréquemment par des reproches dans le genre
de ceux que nous venons de rapporter. 11 était
pénétré de reconnaissance pour les soins que
M"* de Nollier avait prodigués à la jeunesse de
Rose, et il ne perdait aucune occasion d'en di-
minuer l'importance. Il en était jaloux.
M^'o de Rambert avait suivi son père au sa-
lon,
— Pardonnez-moi, répondit-elle timidement
après que le premier accès de colère fut passé ,
d'avoir mérité vos reproches. Je ne croyais pas
)ous làire de la peine en passant une heure
dans le pavillon de la colline , où d'ailleurs je
n'étais pas seule...
— C'est cela , reprit M. de Rambert , tou-
jours ce pavillon où je vous ai surprise déjà,
pleurant sur une lettre de M't« Estelle , votre
amie. Vous n'avez donc personne à aim^
ici.
La paupière de Rose se mouilla de larmes.
Le marquis sentit qu'il allait trop loin. Il ajouta
avec plus de douceur.
— Avec qui éticz-vous donc pendant que vo-
tre père tremblait pour vous pendant l'orage?
Rose montra la vieille Louise qui, se tenant
derrière le marquis , s'était jusque-là dérobée
à sa vue. Sans s'occuper de l'entretirn qui ayait
lieu à côté d'elle la vieille négresse s'était as-
sise sur une natte , et elle contemplait d'un air
satisfait le portrait de M"* de Rambert. Cette
curiosité ralluma la colère du marquis.
— Vous appelez cela quelqu'un , dit-il à sa
fille. Que viens-tu faire icit Au chenil, vieille
folle !
Il se mit à secouer le bras de la vieille pour
la faire sortir.
— Il est bien ressemblant, n'est-ce pas, maî-
tre , dit Louise en se redressant. Ce sont ses
yeux, sa bouche, sa blancheur, continua-t-cUe
sans prendre garde à l'emportement du marquis;
elle s'appelait Rose, et elle était bien jolie
comme sa fille.
— Te tairas-tu, s'écria M. de Rambert en la
menaçant.
— N'est-ce pas, maître, que vous l'aimiez
beaucoup.
Le marquis, exaspéré, allait s'élancer sur la
vieille. Sa fille le retint.
— Au nom de ma mère , dit Rose , épar-
gnez-la.
M. de Rambert se laissa tomber snr un fau-
teuil. Il garda quelque temps le silence ; ce cal-
me laissait Rose dans l'attente d'une crise plus
violente. Elle fit signe à Louise de se retirer;
mais celle-ci, absorbée de nouveau dans la con-
templation du portrait, ne la comprit pas, ou
ne voulut pas comprendre. M. de Rambert sor-
tit enfin de sa rêverie; d'une voix émue» il sV
'dressa à sa fille.
— Emmène cette femme , sa rue me fait
mal : merci, chère enfant, de m'avoir empêché
de commettre une mauvaise action. J'allais
oublier qu'elle est folle !
Cette bonté subite, ce repeatîr inattendu.
L*0M6RE
423
remplireot Rose d^étonnenient. Ces sentiments
si nonveaux chez le marquis, le souvenir de sa
femme les ayait-il seul excités? La jeune fille
le crut, il lui sembla que son amour pour son
père datait de ce moment. Heureuse et atten-
drie, elle entraîna la négresse hors du salon.
Avant de sortir, elle s^inclina devant M. de
Rambert et lui présenta son front à baiser. A
-cette marque de tendresse, les yeux du plan-
teur se mouillèrent; il releva Rose et la tint
longtemps serrée entre ses bras. ^
Nous laisserons aux événements le soin de
découvrir la nature des sentiments que les pa-
roles de la vieille Louise avaient fait naitre dans
le cœur du marquis. Pendant qu'il s'occupe
dans son cabinet à rédiger les instructions dont
il a parlé à Eugène Raymond , revenons à sa
fille.
Le soleil ne lançait plus que de faibles rayons
à travers les branches des bananiers. La jour-
née, commencée avec l'orage, s'achevait au mi-
lieu d'un calme majestueux. La vieille Louise
avait repris son bâton de voyage. Sans la
crainte de méconter son père. M"* de Rambert
aurait essayé de la retenir; elle l'accompagna
du moins jusque sur la lisière de la forêt. Se
une partie delà scène du pavillon s'était effacée
de son esprit , il en était une autre qu'elle n'a-
vait point oubliée : « On dirait les battements
rapides de l'aile d'une colombe , » avait dit la
négresse en mettant la main sur son cœur.
-Gomment un secret qu'elle ne s'avouait point à
elle-même avait-il pu être découvert? Voilà ce
-que Rose voulait savoir et ce qu'elle n'osait
demander. Après avoir cherché longtemps quels
moyens elle emploierait pour arriver à son but,
usant de ces formules détournées que l'habitude
de la dissimulation rend familières aux nègres,
elle dit à la vieille :
— IiOuisese souvient-elle encore des paroles
qu^elle a prononcées ce matin dans le pavillon ?
Cette question sembla troubler un moment
Louise ; elle répondit en cherchant à déguiser
S09 embarras : r
—Louise a perdu la tête en voyant sa jeune
maîtresse souffrir ; elle a tout oublié.
— Ifa-t-elle pas, reprit Rose, parlé long-
temps en mettant la main sur son cœur?
Cette phrase suffit pour rassurer Louise ; elle
ne se méfie de rien, pensa-t-elle. Un éclair de
joie cruelle passa dans ses yeux ; ses traits re-
prirent un moment l'expression qu'ils laissèrent
éclater lorsque le fichu &e soie tomba de
sein de Tamariz.
— Tu l'aimes, s'écria-t-elle, comme si le
voisinage des bois l'eût rendue tout-à-coup à
sa rudesse naturelle; j'en doutais encore,
quoique plus d'une fois j'aie vu son regard
chercher le lien. Veux-tu que j'aille lui dire
qu'il vienne demander ta main au marquis ; il
faut se hâter d'être heureux avant que la mort
nous surprenne. As-tu quelquefois pensé à la
mort, jeune fille?
Ce n'était plus la négresse humble et soumise
de tout à l'heure; c'était la sorcière du pavillon
qui parlait. M"* de Rambert regarda autour
d'elle comme pour implorer du secours. Les
esclaves avaient déserté les plantations, par-
tout régnait le silence et la solitude. Rose se
sentit défaillir. Heureusement des aboiements
retentirent dans la clairière voisine, et un chien
vint s'ébattre à ses pieds. C'était le chien de
Tamariz. Son poil hérissé , ses sauts, ses cris,
témoignent de sa joie. On eût dit qu'il parta-
geait l'attachement de son maître pour M"* de
Rambert. Où est Tamariz? demanda-t-clle en
caressant l'animal, comme s'il eût pu répondre.
La physionomie mobile de Louise ne refléta
plus que des sentiments calmes et doux.
— Le jeune homme de la ville n'est pc? seul
à s*apercevoir que vous êtes jolie. Prenez garde
à vous, mam'zelle Rose; l'amour entre dans
le cœur des noirs comme dans celui des blancs.
M"* de Rambert ne fit pas grande attention
à ces paroles, qui semblaient contenir une es-
pèce de menace. Désormais Louise ne lui in-
spirait plus que de la répugnance. La négresse
prit le chemin de la forêt ; mais avant de dis-
paraître derrière les arbres, elle se retourna
pour crier à Rose : Nous nous reverrons !
Voyant que Tamariz ne paraissait point,
M"* de Rambert se décida à regagner seule la
Ginesterre. Le nègre n'était pas loin cependant.
Caché derrière les badamiers qui bordaient
l'avenue, il suivait sa maîtresse, dont le visage
pâle et rêveur se laissait voir de temps en temps
à travers les branches. Le chien bondissait de-
vant ses pas, comme si par ses jeux il eût voalu
la distraire. Une grande faiblesse s'empara de
Rose dès qu'elle fut de retour à l'habitation.
424
L'OMBRE.
Prétextant aux yeux de son père la suite des
fatigues de la journée, elle monta dans sa
chambre. Là,elle se coucha; mais il lui fut im-
possible de goûter le repos dont elle ayait be-
soin. Dès qu'elle fermait la paupière, il lui
semblait entendre une Toix menaçante lui dire:
As-tu quelquefois songé à la mort, Jeune fille?
Les impressions tristes s'effacent prompte-
ment du cœur de la jeunesse. Cependant , ni
le lendemain, ni les suivants. M"* de Rambert
Jie put retrouver sa tranquillité ; son corps souf-
frait comme son esprit. L'idée seule de revoir
la vieille Louise la faisait frissonner ; elle ne
pouvait songer à la scène du pavillon sans
éprouver une espèce de terreur; il lui semblait
que l'esclave avait emporté le dernier mot d'une
énigme menaçante pour elle. Parfois elle s'en
voulait d'attacher tant d'importance aux paroles
d'une folle, et elle se promettait de bannir
toutes les appréhensions chimériques qui l'ob-
sédaient; elle n'y serait peut-être point parve-
nue SI l'amour n'eût été là pour occuper son
imagination. Cet amour, se l'avouait-elle enfm
À elle-même? Pas encore; mais en songeant
au prochain départ d'Eugène, son cœur battait
#Me subite commotion. Lui parti, elle allait
€omaiencer à se trouver seule. C'est surtout à
ce sentiment qu'elle eut pu reconnaître la force
du penchant qui l'entraînait. Une impatience
fébrile l'agitait sans cesse. Souvent un malnise
indéflni85able,une doulenr sourde, la retenaient
à l'habitation. Alors le moindre bruit dans l'a-
venue, les aboiements du chien, les pas d'un
cheval, la faisaient tressaillir; et si son père
prononçait le nom d'Eugène Raymond en s'é-
tonnant de son absence, son cœur battait avec
plus de force, ses joues se coloraient, et elle
avait besoin de toute son énergie pour cacher
son trouble et son émotion. A cette langueur
succédait une ardeur extraordinaire; il lui
fallait le bruit, l'agitation. Suivie de Tamariz
et de quelques nègres, elle promenait l'inquié-
tude de son Ame au milieu des forêts les plus
épaisses et des clairières les plus solitaires.
Aucun obstacle, aucune crainte ne l'arrêtaient.
Par moments, ses forces trahissaient ce besoin
de mouvement ; alors elle donnait le signal de
la halte ; on s*asseyait au bord de quelque
ruisseau, et là elle restait occupée à voir couler
Teau jusqu'à ce que Tamariz l'avertît qu'il était
temps de partir. Ses yeux se détachaient lente-
ment de la rive et des fleurs qui remaillaient
Peut-être que n'ayant pas d'autre confidente »
elle cherchait si parmi ces fleurs elle ne décou-
vrirait pas quelque marguerite à qui elle pût
dire son secret.
" Ce trouble, cette anxiété, Eugène les connais-
sait depuis longtemps, et il regrettait l'époque
où il ne souffrait que de leurs atteintes. La rai-
son exigeait qu'il ne revit plus M*** de Rambert,
et il ne pouvait chasser son image. Renfermé
chez lui, ne voyant personne, son unique dis-
traction était de faire le portrait de Rose. D
ignorait qu'on évoque les traits de celle qu'on
aime, mais qu'on ne se les rappelle pas; eUe
passe devant les yeux comme une apparition
divine qu'on ne peut retenir. C'est avec le cœur
qu'on voit la femme aimée, et le cœur n'a de
mémoire que pour lui.
Eugène s'était promis de partir sans voir
Rose ; il voulait prétexter des occupations in-
dispensables et envoyer un message à M. de
Rambert pour prendre les papiers dont il avait
parlé ; mais au moment d'accomplir cette ré-
solution, sa fermeté l'abandonnait : il remettait
sans cesse au lendemain l'exécution de ce pro-
jet. Alors lui aussi, pour fuir ses incertitudes,
recherchait la tranquillité des bois. Souvent il
sa croyait égaré au milieu des forêts, et il se
retrouvait aux environs de la Ginesterre. Un
jour, après avoir erré dans les gorges qui sil->
lonnent la contrée, il déboucha tout à coup sur
le sommet d^ Genêts. En découvrant le toit de
l'habitation et la cime verdoyante des badanaiers
de l'avenue, le désir de revoir Rose, ne îùi<^
qu'un moment avant son départ, fit taire tojs
ses scrupules. Avant de prendre le sentier qui
conduisait chez le marquis , il s'arrêta cepen-
dant et resta quelque temps immobile, comme
s'il avait eu besoin de réfléchir à ce au'il allait
faife.
V. Profitons de ce moment pour aller au ^aion
de la Ginesterre. M. de Rambert visite ses plan-
tations. Nous ne retrouvons que sa fille et Ta-
mariz. Rose n'est plus cette jeune fille si bril-
lante de vie et de fraîcheur que nous avons Tue
au début de notre histoire. Une pâleur unifor-
me était répandue sur ses traits, qu'un incar-
nat maladif venait animer de temps en temps.
Ses bras, qu'elle laissait retomber de chaque
L*01IBRE.
42^
côté de son fauteuil , semblaient céder à une
langueur inTîncible. Tamariz, debout, son
éventail à la main, regardait tristement sa mai-
tresse qui sommeillait Un songe beureux tra-
versait Tesprit de M"* de Rambert, car un léger
sourire errait sur ses lèvres décolorées; elle se
réveilla comme en sursaut, et prêta Toreille
du côté de Tavenue.
— Quelqu'un vient, s'écria-t-cUe , en se le-
vant avec un mouvement de joie.
— C'est sans doute le maître, répondit Ta-
mariz.
— Ordinairement Tom ne bennit pas en s'ap-
prochant de Tbabitation , reprit Rose ; ce n'est
pas mon père.
Elle ouvrit rapidement la fenêtre, et elle re-
connut Eugène. Après avoir mis pied à terre,
illa salua et lui offrit un bouquet de fleurs. Il
jeta ensuite la bride à Tamariz, et, avec un
empressement extraordinaire , il l'entraîna du
côté de l'écurie, où il voulait, dit-il, s'assurer
par lui-même que rien ne manquerait à son
cheval.
Le rêve qui égayait tout à l'heure le sommeil
de Rose venait de se réaliser. Elle restait à la
même place, l'œil fixé sur les fleurs, ravie par
la plus douce des surprises. Tout à coup une
violente palpitation fit battre son cœur : un
biUet écrit au crayon était caché au milieu du
bouquet qu'Eugène venait de lui remettre.
Poussée par un sentiment plus fort que la ré-
flexion, elle l'ouvrit, et comme elle finissait de
le lire , le jeune homme parut. En voyant le
papier déplié entre les mains de Rose, ses yeux
suppliants s'attachèrent sur les siens; elle-
même, éperdue, chancelante, eut à peine la
force de lui faire un signe; elle se laissa tom-
ber sur le fauteuil en pressant le bouquet contre
son cœur.
— Vous m'aimez! s'écria Eugène en se pré-
cipitant à ses genoux. Rose, revenez à vous ;
j'ai besoin de vous entendre. En même temps,
il embrassait les mains de la jeune fille, qui
n^avait pas laissé écbapper le bouquet.
Rose le voyait ; elle l'entendait, mais sans
pouvoir lui répondre; elle aurait voulu que
Fespèce d'extase dans laquelle elle était plongée
pût toujours durer. La voix de Tamariz vint
Yen tirer brusquement.
— M. le marquis, dit le nègre en outrant
dans le salon.
^ Ces paroles furent prononcées du ton le plus
naturel. Tamariz reprit son éventail et se mit
à sa place ordinaire, derrière le fauteuil de son
maître.
Le brusque changement survenu dans la
santé de sa fille alarmait M. de Rambert plus
qu'il ne voulait le faire paraître ; il attribua à
son état de maladie les tracés de fatigue qu'il
apercevait sur la figure de Rose ; il l'embrassa
d'un air gai , et tendit la main à Eugène.
— Je m'attendais à vous trouver ici, dit-il au
jeune avocat. Vous vous êtes fait désirer, mon
cher Raymond. Tai appris que le Saint-Waast
devait mettre à la voile dans deux jours. Mes
lettres sont prêtes. Que ne puis-je vous aban-
donner ces maudits nègres!
Le cœur de Rose se serra tristement à ces
paroles. Un regard d'Eugène lui fit voir que sa
douleur était partagée.
— Je parie, ajouta le marquis, que Rose vous
remettra un paquet plus volumineux que le
mien.
Rose n'avait songé à écrire ni à sa mère ni
à Estelle ; ne pouvant avouer le motif de cet
oubli, elle répondit à son père :
— Ne m'avez-vous pas dit que de si longues
lettres semblaient faire croire que je n'avais
personne à aimer ici?
— Et tu n'as pas voulu mériter ce reproche»
reprit le marquis ; mais sois sans crainte, je ne
suis plus jaloux maintenant.
Il attira sa fille vers son sein , et la contem-
pla avec une tendresse mêlée d'inquiétude. H
vit le bouquet qu'elle avait à sa ceinture, et lui
demanda qui le lui avait donné.
— M. Raymond, répondit la jeune fille en
rougissant.
— Vous vous croyez donc déjà à Paris, dit
gaiment le marquis en s'adressant à Eugène.
Je ne vous croyais pas si galant.
Cette plaisanterie, dont M. de Rambert parut
fort content, mit fin à la conversation. Sa bille
humeur ne se démentit pas durant tout le re-
pas. Eugène et Rose ne purent s'associer, mal-
gré tous leurs efforts, à cette galté ; ils atten-
daient avec trop d'impatience le moment de se
retrouver seuls. *
Le marquis partit enfin pour sa ronde habi-
426
L'OMBRE.
tuelle. Les deux amants quiUèrenl le salon. Les
esclaves étaient revenus des plantations. Devant
les cases couraient et gambadaient des négril-
lons demi-nus. Plusieurs vieilles négresses as-
sises en rond fumaient gravement leurs pipes.
Le bruit sourd des tambours frappés avec le
plat de la main conviaient les plus alertes à la
danse. Rien n'égalait Tempressement avec le-
quel les nègres se précipitaient vers cette fa-
tigue nouvelle pour oublier la fatigue du jour.
Un seul parmi eux préférait le repos à la ba-
boula. Adossé contre un arbre, il marquait avec
sa tète les mesures de la danse qu'il entendait
au loin. Les traits animés par un ravissement
intérieur, il imprimait à son corps un balance-
ment rapide. Ce nègre n'était autre que le mal-
heureux Annibal, qui, malade encore des suites
de la correction que lui avait valu le Caté-
chisme des nègres, était forcé de rester au logis.
Pour se consoler, il chantait le refrain d'une
chanson créole, que Rose affectionnait :
Mi zétoU la li claire
Guettez lumière à 11 ,
Mais vous et pi 11 chère
G*est vous qui pli joli.
Après avoir écouté pendant quelque temps
cette chanson, Eugène et Rose s'étaient enfon-
cés dans le massif de cocotiers qui s'élevaient
derrière l'habitation. Eugène lui racontait
comment son amour avait commencé le jour
même où il l'avait vue pour la première fois, et
combien il avait souffert jusqu'à ce moment.
Le bras passé sous celui de son amant. M"* de
Rambert se laissait aller tout entière aux char-
mes de cet entretien et à la douceur de ces
aveux ; ils oubliaient l'avenir pour savourer le
présent. Eugène se souvint enfin qu'il allait
partir bientôt. A cette idée, Rose sentit son
cœur défaillir. Il y eut un moment de silence,
pendant lequel son bras se détacha involontai-
rement de celui d'Eugène.
— Pourquoi, lui dit-elle enfin, partiriez-vous
à présent?
— Pour vous obtenir, répondit Eugène; je
TOUS perds si je reste. Mais avant de partir, j'ai
une prière à vous adresser.
Le regard de Rose invita Eugène à continuer.
— Ne me defijandez pas, reprit-il, quelles sont
les causes qui icodent mon départ nécessaire.
et pour me prouver que vous croyez en moi,
jurez qu'avant un an vous ne serez à personne,
lors même que votre père l'ordonnerait!
L'air sincère avec lequel Eugène s'était ex-
primé rendit à Rose toute sa confiacce. Elle
leva les yeux vers le ciel comme pour le prendre
à témoin de son serment.
'^ — Merci ! s'écria alors Eugène en couvrant
sa m&in de baisers; je pars heureux.
Après le départ d'Eugène, qu'elle ne devait
plus revoir que dans un an. Rose se retira
pour pleurer sans crainte d'être vue. Toute la
nuit la lumière brilla derrière ses persiennes
de banbou. Elle ne veillait pas seule dans Tha-
bitation. Si quelqu'un eût soulevé la toile gr(»-
sière qui masquait la porte de la case de Ta-
mariz, il eût vu le nègre versant des larmes
sur un mouchoir bleu.
Le lendemain du départ d'Eugène, M"* de
Rambert sentit reparaître plus vives que ja-
mais les souffrances qu'elle éprouvait depuis
quelque temps. A la langueur et à l'accable-
ment ayait succédé un feu mtérieur qui brû-
lait sa poitrine. C'est à peine si elle avait la
force de gravir le sentier qui conduisait au pa-
villon d'où elle voyait fuir les vaisseaux vers
la terre où il allait. Le marquis commençait à
ne pluspouvoir dissimuler ses inquiétudes. Un
soir, suivis de Tamariz, M. de Rambert et Rose
se dirigeaient vers le pavillon. Faible et chan-
celante, Rose s'appuyait sur le bras de son
père. Voyant qu'elle se soutenait à peine, le
marquis voulut retourner à l'habitation : mais
elle n'eut garde d'y consentir. Elle prit place
sur un banc de mousse, et le premier objet
qui frappa sa vue fut un navire qui se balan-
çait sur ks flots. Rose pensa tout de suite que
c'était celui d'Eugène, et une vive rougeur
colora ses joues.
— Allons, dit M. de Rambert en regardant
sa fille, ce n'est qu'un peu de fatigue ; au lien
d'envoyer chercher un médecin à la ville, nous
pourrons nous contenter de consulter la vieille
Louise.
A peine ces paroles Curent-elles prononcées,
qu'à l'endroit môme où elle s'était offerte à sa
vue plusieurs jours auparavant. M"* de Ram-
bert vit se dresser la haute taille delà négresse.
Elle s'avança lentement vers Rose, écarta sans
parler les boucles de dieveux que le vent avait
L'OMBRE.
427
ramenées sur le front. de la jeune fille, et elle
examina, à la faible clarté du ciel étoile, ces
yeux minés par une douleur inconnue, ce vi-
sage délicat dont la pâleur ressortait au mi-
lieu de Tobscurité.
Rcse eut peur comme le jour ou elle s'était
tronvée seule avec la négresse dans le pavillon.
Elle fit un effort pour dégager sa main, dont
Louise s'était emparée. La vieille comptait les
pulsations de ce pouls agité par la fièvre. Enfin
elle laissa échapper la main de la malade en
poussant un éclat de rire sec et vibrant.
M"* de Rambert se souvint d'avoir entendu
ce rire. La scène du pavillon se retraça vive-
ment à son esprit. Elle saisit le bras de son père.
Tamarjz ne perdait pas la négresse de vue.
— Qu'a-t-elle donc à rire ainsi, cette vieille
folle ? s'écria le marquis que la vue de Louise
mettait toujours en colère.
— Le maître se trompe, reprit la négresse,
quand il dit que Louise est folle ; j'ai dit à
mam^zelle Rose qu'elle me reverrait, et je suis
venue pour lui raconter cette histoire qu'elle
m'a si souvent demandée. Vous pleurerez en
l'entendant, car vous êtes bonne, mam'zelle
Rose, si bonne que tous les nègres qui vous
voient passer le dimanche quand vous revenez
de la messe font le signe de la croix, et prient
Dieu qu'il fasse vivre longtemps la jeune blan-
che de la GiQcsterre. En finissant, un sourire
sardonlque contracta sa bouche.
Garde tes sornettes pour tes imbéciles de
compatriotes, rçprit le marquis impatienté, et
laisse-nous tranquilles.
-*Le maître va voir si je dis des sornettes,
répondit la négresse, et l'œil égaré elle com-
mença le récit suivant entremêlé de Içyrmes et
de gestes bizarres.
— Regardez cette jeune fille qui se cache
pour pleurer derrière les caneficiers. Elle croit
qu^ personne ne la voit. Cependant sa mère
l'a aperçue. Qu'as-tu ? mon enfant, lui dit-elle ;
souffres-tu du mal dont j'ai souffertquand j'é-
tais jeune conK ne toi? Dis-moi quel est celui
qui t*a offert le collier Ae corail et le madras
des fiançailles. La jeune fille ne répond pas,
elle pleure.
La mère interroge le prêtre; elle interroge
le médecin ; elle-même va cueillir l'herbe so*
Utaire qui protège contre les sortilèges ; mais
la tristesse de sa fille ne fait qu'augmenter.
Elle lui demande encore une fois de lui confier
ses chagrins ; elle la couvre de baisers. Sa fille
ne répond pas, elle pleure.
Le maître de l'habitation se marie. Retentis-
sez, tambours ornés de fleurs : que le taffia
circule. Esclaves, réjouissez-vous. Qu'elle est
belle la négresse qui se balance au milieu de
la bamboula ! Comme elle ondule, comme die
glisse autour de son danseur, qui tantôt agite
dans l'air une gaze blanche, tantôt s'en fait une
ceinture, tantôt la laisse flotter comme un dra-
peau ! J'irai à la fête avec ma fille, et tout le
monde dira qu'elle est la plus belle. Cherche
ton enfant, pauvre mère : arrête la bamboula,
secoue le bras des danseurs ivres de rhum et
de bruit, fais-toi fouler jiux pieds par les ron-
des furieuses; ta fille n'est pas à la fête. Va
regarder au fond -du torrent ; c'est là qu'elle
est couchée sur un lit de gravier.
M. de Rambert, qui déjà avait plusieurs fois
témoigné son impatience, devint tout à coup
plus attentif. Rose remarqua ce changement.
Quant à Tamariz, les yeux ouverts, la bouche
béante, il donnait toute son attention à Louise.
Celle-ci reprit d'une voix haletante :
— Apportez la fille dans là case afin que la
mère lave son corps et lui mette sa dernière
parure. Garde ton petit collier d'or, mon en-
fant ; si je le conservais, sa vue me ferait mou-
rir de douleur. J'enferme tes longs cheveux
sous ce mouchoir que je t'avais acheté pour
la fête. Elle se jetait en même temps sur le ca-
davre dé sa fille pour Tembrasser ; puis elle
recommençait à la parer. Emporte ton scapu-
laire dans ta tombe, mon petit ange, afin qu'il
te préserve dcszombis. Mais qu'est-ce qui brille
sur ton cœur ? Un médaillon... La mère regar-
de : c'était le portrait du maître.
H. de Rambert tressaillit à ce souvenir. 11
fit un mouvement pour interrompre la négresse ;
mais elle continua avec plus d'exaltation que
jamais.
— La mère pleure sur le tombeau de sa fille ;
elle s'arrache les cheveux, elle se roule par
terre ; elle pousse des cris, et le maître dit au
commandeur : I^e faites pas travailler cette
femme ; qu'elle s*en aille où elle voudra, elle
est folle ! Alors la mère quitta l'habitation mau-
dite ; elle vécut avee les nègres marrons dans
428
LX)MBRB.
les cavernes du morae, et ses compagnons, en
voyant ce qu^elle avait souffert, lui apprirent
comment on pouvait se venger.
En parlant de la jeune fille morte victime
de son amour pour son maître, la voix de Louise
avait pris des inflexions d*une tendresse déchi-
rante. Des larmes roulaient dans ses yeux. C'é-
tait bien TMnour et le désespoir d'une mère.
M"* de Rambert , quoique dominée par la cu-
riosité, attendait avec une espèce de terreur
la fin de cette histoire : son père réfléchis-
sait aux dernières paroles de Louise, et il ne
songea pas àFinterrompre quand celle-ci, après
un moment de silence, recommença d'un ton
lugubre et menaçant :
— La folle a voulu retourner à l'habitation.
On célèbre le baptême de la fille du maître.
Gomme la mère est heureuse et fière, comme
son visage brille, bon Dieu ! comme le planteur
est heureux 1 Trois jours après sa femme tombe
malade, sa main est brûlante comme la vôtre,
mam'zelle Rose ; ses joues se creusent, et elle
ne sait d'où lui vient son mal, comme vous,
mam'zelle Rose. Maître, conduisez-la en France
ayec son enfknt pour que les médecins la gué-
rissent; le maître part, mais le voilà qui
revient sans sa femme. Les nègres sculii sa-
vent comment on arrête le poison qu'ils ont
versé. Maître, votre femme est morte; pour^
quoi avez-vous oublié la Jeune fille qui s'était
précipitée au fond du torrent et sa mère en-
core vivante?
Misérable ! s'écria M. de Rambert, suffoqué
par le désespoir, je me vengerai à mon tour.
le n'ai pas encore fini, répondit la négresse
sans s'effrayer de ces menaces. Ma fille avait
seize ans quand elle est morte ; maître, la vôtre
a atteint cet âge à la dernière procession de la
Fête-Dieu, elle est jeune, elle est belle, elle
aime comme mon enfant : eh bien ! conduisez-
là en France.
— Pas d'armes, murmura avec rage le mar-
quis, en portant la main à sa ceinture.
L'éclat de rire qu'elle avait poussé au com-
mencement de cette scène retentit encore une
fois. Louise étendit vers Rose ses bras déchar-
nés, puis elle franchit avec une vigueur toute
juvénile le ravin qui la séparait de la forêt. M,
de Rambert voulut s'élancer à sa poursuite,
Tamariz le retint.
— ' Ce n'est pas vous, maître, lui dit-il, qui
la rejoindrez dans le bois pendant la nuit, il
îani attendre !
Cest impossible, reprit le marqnis avec une
sombre fureur ; suis-moi.
M. de Rambert avait oublié sa fille. Rose se
jeta dans ses bras en frissonnant. Partons, s'é-
cria-t-elle, partons, c*est-là que j'ai été em-
poisonnée. D'un geste saccadé, elle désignait
le pavillon.
Il fallut transporter Rose à la Ginester-
re. Elle était dans un tel état de prostration,
qu'on la mit au lit sans qu'elle parût s'aperce-
voir de ce qu'on faisait autour d'elle. Le délire
s'était emparé de son esprit Pendant toute la
nuit le marquis ne quitta pas son chevet. Elle
semblait lutter contre un cauchemar affreux,
et lui-même se demandait si ce qui venait de
se passer était vrai, et si c'était bien sa fille
qu'il voyait mourir auprès de lui. n espérait
parfois que le rêve se dissiperait, et que Dieu
ne voudrait pas faire partager à l'innocent k
punition du coupable; l'enchaînement doulou-
reux de ses idées ramenait Louise devant ses
yeux, et la rage le rendait presque insensé.
Ses traits s'agitaient convulsivement, et ses
membres se crispaient. Toutes ses émotions si
diverses et st poignantes l'agitaient au milieu
d'un demi-sommeil dans lequel la fatigue l'a-
vait plongé à son tour. R ne put longtemps
jouir de ce repos pénible. Vers le matin, il se
réveilla. Rose avait repris son calme ; pendant
quelques heures, elle dormit paisiblement. Elle
ouvrit les yeux en tressaillant. Son père était
assis auprès d'elle. Les impressions violentes
auxquelles il avait été en proie pendant cette
nuit terrible étaient encore empreintes sur sa
figure. Rose ne put retenir ses larmes.
— Mon père, dit-elle au marquis, pourquoi
souffrir plus que moi, je suis résignée.!
Tamariz, après le retour du marquis *et de
sa fille à habitation, n'était pas resté auprès
de ses maîtres. Suivons-le dans le voyage qu'il
a entrepris.
A deux lieues de la Ginesterre, entouré de
vastes forêts, s'élève le morne noir, pic soli-
taire déchiré par les mille torrents qui ali-
mentent les rivières de 111e. Le bruit des eaux
et du vent retentit seul dans cette solitude.
Personne ne se hasarde dans ces lieux mau*
L*OMBRE.
429
dits, si ce n*est qnelqu^esclave fugitif qui se
eache le jour dans les creyasses du roc. Pour-
tant, aux premières lueurs de Taube, on eût
pu voir un homme se frayant un passage à
travers les rochers, et paraissant se diriger
Ters rentrée d^nne cayeme, d*où s^échappait
un mince filet de fumée. Tantôt en franchis-
sant les précipices, tantôt en se laissant glisser
sur la paroi unie du rocher, le Toyageur par-
vint au terme de sa course. C'était une grotte
précédée d'une espèce d'entablement, au bout
duquel s'ouvrait un des plus profonds abîmes
du morne. Arrivé sur l'étroite corniche, le nè-
gre se courba et se mit à ramper pour péné-
trer dans la caverne. Quelques pots grossiers,
une pierre noircie par le feu, un lit de feuilles
mortes, composaient l'ameublement de cette
triste demeure. Au fond de la grotte, une
vieille négresse était étendue. Ses yeux ardens
brillaient dans l'obscurité ; elle murmurait des
mots entrecoupés.Ellenes'aperçutpointdela pré
sence de l'étranger ; car, s'animant par dégrés,
elle entonna un chant bizarre et incohérent.
A entendre les intonations variées de sa voix,
on eût dit qu'elle était engagée dans une con-
versation avec un être invisible.
— rai rencontré cette nuit, disait-elle, un
jeune blanc qui m*a demandé le chemin de
la Ginesterre. Je l'ai reconnu, et je lui ai dit :
Hâtez-vous d'aller voir encore une fois la jolie
Rose ; elle mourra bientôt : C'est moi qui l'ai
empoisonnée. La balle de son fusil m'a frappée ;
mais ma langue lui a fait une blessure plus
cruelle.
La vieille fit on effort pour se h ver sur son
séant, et elle montra sa poitrine c raverte de
•Mg.
Je souffre, reprit-elle après avoir étouffé un
en de douleur; mais ils soufiriront plus long-
temps que moi. Maître, elle sera longue l'agonie
de ta fille. Ne pleurez pas nègres marrons,
quand ce soir en venant allumer le feu mysté-
rieux sur le morne, tous trouverez mon cada-
vre. Louise meurt contente, elle s'est vengée.
Le nègre s'était agenouillé devant la mou-
rante, et il lui disait d'une voix suppliante :
— Reconnaissez votre fils, il faut que vous
Fentendiez !
Au son de cette voix, Louise passa la main
sur son front, regarda longtemps le nègre, et
prononça le nom de Tamariz.
— C'est lui, reprit-il avec énergie ; c'est vo-
tre fils!
— Que vient-il chercher ici? demanda la
vieille. La mémoire lui était revenue.
— Le nègre est l'ombre de la jeune blanche.
Si elle meurt, il doit disparaître avec elle. Ta-
mariz vient chercher l'herbe qui peut la sau-
ver.
— Tu veux donc qu'elle vive pour un autre,
pour celui qui m'a tuée?
Ma mère se sera blessée elle-même en tom-
bant la nuit sur un rocher. Celui dont elle parle
est parti , il ne doit plus revenir.
La vieille poussa un de ces éclats de nre qui
lui étaient familiers. Au mouvement qu'elle
fit, le sang s'échappa à flots de sa blessure.
Elle retomba sur son lit épuisée.
— Le contrepoison, s'écria Tamariz, le con-
trepoison !
Louise, rassemblant toutes ses forces pour
se lever encore une fois, lança au nègre un
coup d'œil où se lisait la haine implacable. —
À mon tour maintenant de répondre : Jamais!
jamais !
Tamariz saisit le bras de la vieille, et en
grinçant des dents il lui demanda encore une
fois le contrepoison.
^ — Tu menaces ta mère, lui dit Louise en
faisant des efforts pour respirer; mais je ne
te crains pas, je vais mourir !
Sa poitrine ne fit plus entendre qu'un rflle
sourd, l'orbite de ses yeux se resserra peu-À-
peu ; elle porta ses mains crispées sur son sein
et poussa un grand cri. C'était la fin de son
agonie.
Le n^e s'enfuit de la grotte sans oser je-
ter un regard derrière lui ; il descendit le mor-
ne comme un insensé, et courut au milieu de
la forêt jusqu'à ce qu'enfin à la crête d'un
rocher la mer lui apparut Un vaisseau était à
l'ancre. Une légère lueur, suivie d'un nuage
de fumée, s'éleva des sabords, et l'écho sourd
d'un coup de canon se fit entendre. Tamariz
reprit sa course et se dirigea yers le rivage.
Quand il y parvint, le premier objet qui
frappa sa vue fut un homme étendu sur le sa-
ble, un fusil était couché à son côté. Son cos-
tume ne pouvait servir qu'à le faire reconnal-
430
l'ombre:
tre par Tamariz. Seulement un chapeau ciré
qu'il trouva à quelques pas de distance lui
permit de supposer que Tinconnu appartenait
à réquipage du vaisseau qu'on apercevait près
de la côte. Le coup de canon qu'il venait de
tirer était sans doute un signal. Dans cette pen-
sée, le nègre mit son mouchoir au bout du
fusil qu'il avait ramassé et chercha, en l'agi-
tant au-dessus de sa tête, à attirer l'attention
de la vigie. Sa tentative réussit ; une chaloupe
fut mise à la mer et quatre rameurs la pous-
sèrent vers l'endroit où se trouvait Tamariz.
L'inconnu n'avait pas donné signe de vie.
Tamariz mit la main sur son cœur, et il le
sentit battre. Il courut vers une source qui
coulait à la lisière du bois. A son retour, il
souleva la tète inclinée sur le sable ; mais à
peine en eut-il reconnu les traits qu'il la laissa
retomber, et s'éloigna avec un mouvement de
répulsion comme si par mégarde il eût touché
un serpent. U.n mélange indéfinissable de sen-
timents, une étrange expression d'étonnement
et de haine passa dans ses yeux. 11 saisit un
couteau attaché à sa ceinture ; son bras s'ar-
rêta involontairement au moment où il allait
frapper. Il promena un moment la lame sur la
poitrine de sa victime, puis il jeta brusquement
l'arme loin de lui.
— Non dit-il, elle souffrirait trop !
Tamariz ne parut plus songer qu^à sauver
celui qu'il venait de menacer ; il retourna à
la source, et laissa tomber quelques gouttes
d'eau sur son visage. Cette fraîcheur bienfai-
sante le ranima ; ses yeux se rouvrirent, ses
lèvres murmurèrent quelques phrases entre-
coupées.... Rose.... la Ginesterre.... Louise....
je ne veux pas partir.... 11 perdit de nouveau
connaissance, sans voir le nègre auprès de
lui.
La chaloupe venait d'aborder. Deux matelots
s'en détachèrent, et furent bientôt auprès de
Tamariz.
— Est-ce qu'il est mort , demanda un des
marins? en voyant le corps étendu sur la rive.
— Il faut bien le croire , répondit Tautre ,
puisqu'il n'a pas entendu les coups de canon
que nous tirons depuis ce matin.
— Ce monsieur quitte tous les soirs le vais-
seau , depuis huit jours que le vent nous retient
à louvoyer sur cette côte, et le diable sait où il
va. C^est nous qui sommes obKgés de le con«-
duire. Rame, matelot,pour les passagers! Le
capitaine est trop complaisant!
— Nous n'aurons plus à faire cette corrée,
reprit le plus jeune des matelots, qui paraissait
aussi le plus humain; eh! moricaud , ajouta-
t-il en s'adressant à Tamariz, aide-nous à trans-
porter ce colis , et vite , car le vent souffle. Sans
ce maudit passager, nous aurions déjà fait dix
bonnes lieues. S'il est malade, le ehiruipen le
guérira; s'il est mort, il y a un prêtre à bord
qui l'enterrera comme un chrétien.
— Il n'est qu^évanoui, camarades, répondit
Tamariz.
— Camarades , le moricaud s'émancipe ; si
j'avais du temps à perdre , je t'apprendrais avec
ceci comment on s'exprime avec ses supérieurs.
Le vieux matelot montrait son poing d'an air
furieux. Lorsque le corps eut été déposé dans
la chaloupe , il aurait peut-être exécuté sa me-
nace , s'il n'eût été intimidé parla contenance
ferme du nègre. L*embarcation reprit le large.
Tamariz attendit que le vaisseau eût entière-
ment disparu à l'horizon pour regagner la Gi-
nesterre ; il fit au marquis le récit de la mort
de Louise, mais il garda le silence sur tout le
reste. <"
Le propriétaire de la Ginesterre se trouvait
dans une situation de ceux qu'une catastrophe
imprévue arrache tout à coup à leur félicité.
Au désespoir avait succédé une morne stupeur.
Quant à Rose , elle vivait comme dans on rêve ;
elle croyait à la réalité des dangers qui Teo-
touraient, sans perdre l'illusion de les voir un
jour se dissiper. Peu de gens connurent son
sort, car la prudence qui avait empêché le
marquis de sévir contre Louise, cette prudence»
qui est presque une raison d'état aux colonies,
l'obligeait à tenir ce cruel événement aussi se-
cret que possible. Le poison est l'arme à la-
quelle les esclaves ont le plus souvent recours
quand ils veulent se venger. On connaît la
manie d'irritation qui les possède. La moindre
indiscrétion pouvait faire d'un crime isolé une
épidémie. La contrainte dans laquelle il était
obligé de vivre augmentait encore le désir qu'é-
prouvaitH. de Rambert d'abandonner Saint-Do-
mingue. Il faisait dans ce but de fréquentes
excursions à la ville. A son retour, il épiait les
progrès de la maladie sur les traits de sa fille.
L'OMBRE.
431
n aurait vouîn rester toujours auprès d'elle, et
sa présence renouvelait sa douleur. Miné lui
aussi par une souffrance incessante, il rassem-
blait les dernières forces qui lui restaient pour
lutter contre ses atteintes. Tamariz partageait
ses soins entre le père et la fille ; il était calme
et même insouciant en apparence ; mais la nuit,
renfermé dans sa case, il étouffait de rage en
serrant le mouchoir bleu de Rose contre son
cœur.
Le jour du départ arriva enfin. Le marquis,
sa ûlle, et Tamariz, qui voulut les suivre, quit-
tèrent Saint-Domingue. La traversée fut d'abord
heureuse. Dans quelques jours les voyageurs
allaient apercevoir les côtes de France. Un coup
de vent entraîna le vaisseau et lui fit perdre sa
route. La tempête dura trois jours. Rose ne
craigait pas la mort ; elle priait Dieu pour rendre
à leur famille Téquipage et les passagers. Le
ciel Texauça. Le Saint- Waast en fut quitte pour
quelques avaries , et pour un retard d'un mois
dans son retour. M. de Rambert n'avait pu ré-
sister à tant de fatigues; il était obligé de garder
le lit« Quelquefois cependant , quand le vent
était doux , le qjcl serein , son nègre le trans-
portait sur le tillac. Rose s'asseyait à ses pieds
et cherchait à le tromper par son air d'enjoue-
ment et de gaité. Ce vieillard, dans lequel on
aurait pu à peine reconnaître le marquis de
Rambert , cette jeune fille reposant sa tète pâle
sujr les genoux de son père , formaient un ta-
bleau à la vue duquel les matelots eux-mêmes
se sentaient émus. Ordinairement Tamariz, ac-
croupi à quelque distance, complétait l'en-
senible. 11 cherchait toujours un endroit d'oi]i
son oeil pût plonger sur sa maîtresse. Déjà plu-
sieurs fois M"* de Rambert s'était sentie trou-
blée en rencontrant le regard singulier du
nègre. Ces mots de Louise : « L'amour entre
dans le cœur des noirs comme dans celui des
blancs» s'étaient offerts à sa mémoire; mais
bientôt elle s'était rassurée, en songeant que le
regard de l'esclave reflétait la tristesse ^u'on
éprouve en quittant son pays.
Au milieu de ses souffrances, une espérance
secrète soutenait Rose. Seule, son œil suivait
avec impatience les vagues trop lentes à fuir
derrière elle. Quand les voiles pendaient collées
le long des mâts , quand le vaisseau restait im-
mobile sur la mer unie, elle épiait Tinstant où
le vent se mettrait à souffler. Quand , poussé
par une bonne brise , le vaisseau reprenait sa
marche, elle se sentait plus heureuse, elle se
disait : Je le reverrai ! •
M*» de NoUicr avait fait préparer des appar-
tements pour son frère et sa nièce dans son
hôtel à Paris. M** de NoUier connaissait le mo-
tif qui ramenait son frère. On devine combien
la première entrevue fut cruelle. A peine en
France, H. de Rambert retrouva quelque chose
de son activité passée. C'est dans le désir de
sauver sa fille qu'il puisait un reste de force.
Malgré ce qui avait eu lieu pour sa femme, il
espérait qu'on trouverait les moyens de guérir
Rose. Les plus célèbres médecins furent con-
sultés. Les uns conseillèrent un voyage en
Suisse; d'autres, des plaisirs, des distractions:
les plus francs gardèrent le silence. Rose fei-
gnit de croire à Tcfficacité du second moyen
proposé par la Faculté. Au grand contentement
du marquis, les bals, les concerts, la prome-
nade, les spectacles devinrent sa seule occupa-
tion. Elle se montrait partout, parce que partout
ella espérait le rencontrer. Au bout de quelque
temps, toutes les forces de Rose ne purent suf-
fire à soutenir l'ardeur qu'elle déployait. M. de
Rambert perdit sa dernière illusion. Le coup
mortel était reçu. L'état du marquis empirait
de jour en jour ; sa taille s'était voûtée ; l'orbite
de ses yeux se creusait profondément. Ce dé-*
périssement, qui le conduisait au tombeau» il
l'appelait une indisposition passagère occasion^
née par le brusque changement de climat. Il
était parvenu à faire partager celte opinion par
M"* de Nollier et par Rose. Un soir cependant^
ils étaient réunis tous trois dans la chambre
du vieillard. Le marquis était assis devant une
table couverte de papiers. Sa respiration sem-
blait plus gênée qu'à l'ordinaire; ses mains
étaient froides, et il était obligé d'essuyer de
temps en temps la sueur moite qui mouillait
son front.
— M. Eugène Raymond est un ami sur le-
quel on peut compter, dit le marquis en enta-
mant la conversation. Rose releva la tète.
— n a, poursuivit-il, fidèlement rempli mes
instructions; pourquoi ne puisrje l'en remer-
cier? Mon homme d'affaires ne l'a vu qu'une
fois, et personne n'a pu me mettre sur sa trace.
» Personne ! dit Rose tristement.
432
L^OMBRB.
^ Il est sans doute reparti pour les colonies.
Je le regrette, car il m^auraît aidé à consolider
ton avenir
Rose jeta sur son père un regard de doulou-
reux ctonnement, comme pour lui dire : Vous
savez bien que je n*en ai pas.
— Prends ces papiers, ma fille ; c*est ton
patrimoine que je te remets. Ta tante conti-
nuera auprès de toi le rôle d^une mère ; elle te
trouvera un appui , un protecteur. Car ce mal
affreux passera ; j^ai besoin d'emporter cette
consolation.
Rose, pendant la maladie lente qui consumait
son père sous ses yeux, n'avait jamais conçu
la pensée qu'il pût en mourir. Elle se réveilla au
milieu de sa sécurité, et un éclair fatal lui fit
voir le danger.
Mon père! s'écria Rose en sanglottant, vous
me trompiez. Ma tante , envoyez chercher le
médecin.
M"* NoUier se leva pour sonner.
^ Qu'avez-vous, mon père, parlez! au nom
du ciel.
.
— Je n^ai rien , répondit le marquis d'une
Toiz entrecoupée, mais distincte. Viens, mon
enfant, que je te presse sur mon cœur.
Rose se précipita dans les bras de jon père.
Celui-ci se sentit pris au même instant d'une
grande faiblesse. Il tomba dans une espèce de
syncope. Heureusement le docteur était arrivé.
— Vous le sauverez , dit Rose en le voyant ;
00 ne meurt pas ainsi 1
Le docteur s'approcha du marquis, et, peu
A peu, il lui fit reprendre ses sens.
— Rose, s'écria M. de Rambert d'un ton bref,
dès qu'il fut revenu à lui !
-~ Me voici, mon père, vous êtes sauvé I
— Rose, reprit le moribond d'une voix si
basse et si haletante, que sa sœur, penchée sur
lui, put à peine l'entendre; c'est moi qui suis
cause de ton malheur. Dis à ton père mourant
que tu lui pardonnes.
La jeune fille poussa un cri sourd, et se pré-
cipita aux genoux de son père.
— Merci , ma chère Rose! Ma sœur, c*est à
vous que je la confie encore une fois! Puis il
ISarda le silence.
Le docteur, qui s'était retiré pour ne pas
troubler ce dernier entretien, s'approcha du
fauteuil où le marquis semblait reposer. Dès
qu'il eut jeté un coup-d'œil sur son visage, il
dit à M*** de Nollier, en lui montrant Rose
agenouillée devant son père :
— Emmenez-la, madame ; tout est fini !
Quelques jours ayant ce funeste événement,
Estelle du Terrage avait écrit à son amie une
lettre qui renfermait le passage suivant : . . .
« Oui, ma chère Rose, je vais me
marier. Voici comment s'est faite ma connais-
sance avec le comte de Breuil. Je l'ai vu cet
hiver, pour la première fois, dans un bal , chez
ma cousine. Son regard calme et doux, l'espèce
de réserve dans laquelle il se tenait, me le
firent remarquer. Plusieurs fois il refusa de
danser, et sur la fin du bal, il vint m'inviter.
Je préférais cette marque d'attention à tous
les compliments dont j'avais été l'objet pendant
toute la soirée. D me paria, et je me sentis
émue. Le lendemain, Q demanda à être pré-
senté à ma mère. Il vint plusieurs fois à la
maison. Peu à peu une intimité réelle s*établît
entre bous ; il me parlait de ses malheurs, et
moi, sans savoir en quoi ib consistaient, f en-
visageais comme une espérance la tâche de le
consoler. Un jour, ma mère m*appela dans son
appartement, et là elle me dit : Quelqu'un a
demandé ta main ; mais je n*al rien voulu pro-
mettre sans te consulter. — M. de Breuil, m'é-
criai-je aussitôt, ne pouvant dissimaler ma
joie. — Tu viens de me dicter toi-même la ré-
ponse que je dois faire à cette demande , ré»
pondit ma mère en souriant ; ce soir, M. le
comte de Breuil saura que tu agrées sa recher-
che. Entre nous, je puis te dire que jamais^je
n'avais été aussi heureuse. Le soir, le comte
reçut cette nouvelle avec une joie triste, dont
j'eus l'enfantillage de paraître affectée; mais
bientôt, en l'entendant parler de la tendresse
et du bonheur qu'il me promettait, je fus ras-
surée. Maintenant il est parti pour mettre ordre
à ses afikires. A son retour, nous signerons le
contrat. Tu viendras passer quelques jours en
Bretagne pour assister à mon mariage. Sans
toi, quelque chose numquerait àmon bonheur. »
L*OMBRE
433
Environ deux mois après la mort de son père,
ifiiede Rarobert était installée chez sa tante,
4ans une* ccrre des environs de Rennes. Le
châleaa s^élevait, comme la Ginesterre, au pied
d*une colline,entre des massirs de marronniers.
L*appartemcnt de Rose donnait sur une terras-
se d^où Ton apercevait le cours sinueux de File et
les toits pointus du château de M** du Ter-
rage. Rose aimait ce paysage; il lui rappelait
ses jeunes années. L^aspect de cette nature
calme reposait son âme. Son abattement s'était
changé en mélancolie : comme si la vue des
lieux où elle avait été heureuse pouvait lui rendre
le bonheur passé elle se sentit unmoment revivre.
On était alors au milieu du printemps. Par
une belle après-midi de mai, deux jeunes filles
se promenaient entre une double rangée de
saules qui bordaient la rivière. L*une, vêtue de
deuil, marchait lentement et s'arrêtait de temps
en temps pour suivre d'un œil rêveur le cours
de l'eau. Elle paraissait languis^nte et faible
mais sa langueur lui prêtait un charme nou-
veau, et la pâleur répandue sur ses traits aug-
mentait encore leur pureté. On l'eût crue plus
âgée que sa compagne, et cependant toutes les
deux étaient nées la même année. La seconde,
Tive et pétulante, l'oeil noir et animé, laissait
éclater dans chacun de ses mouvements la grâce
de la jeunesse. Déjà à diverses reprises, elle
avait essayé de tirer son amie de la rêverie dans
laquelle elle était plongée, mais voyant ses ef-
forts inutiles, elle s'éloigna d'un air boudeur.
L'autre s'aperçut de son mécontentement, et
lui dit d'un ton moitié sérieux, moitié léger.
«-Je t'aflaige,ma bonne Estelle,pardonne-moi.
Passant son bras autour de celle qui venait
de parler, Estelle l'embrassa comme une sœur.
— Tu souffres. Rose, tout le monde le voit;
mais ce que tu as, personne n'en sait rien.
Rose ne répondit pas.
— Confie-moi tes chagrins, reprit Estelle, je
ce suis plus une enfant,pttisque demain on me
marie. Ses joues brunes se couvrirent d'une
vive rougeur.
Mi« de Rambert était retombée dans sa mé-
lancolie. Le bonheur d'Estelle lui faîsaitfaireun
douloureux retour sur elle-même. Le souvenir
d'Eugène Raym )nd se présenta à son esprit,
nn ce moment, [lensa-t-cllo, il traverse les mers
{H>urme chercher etson front retomba tristement.
T. IX.
— Toujours sombre, dit Estelle, avec un
dépit amical; il faut que ta soisgaie, cependant,
pour signer ce soir au contrat. M. de Breuil est
arrivé avec un de ses amis, et notre mariage
aura lieu dans quinze jours.
Des pas se firent entendre dans l'allée.
C'est ma mère qui m'envoie chercher! s'é-
cria-t-elle. liais au lieu de la tête vénérable et
poudrée de sa gouvernante, elle vit paraître le
visage noir et les cheveux crépus de Tamariz.
— - Toujours sur tes pas, dit tout bas la
fiancée du comte à Rose, décidément c'est ton
démon familier.
Le nègre, plus humble et plus respectueux
que jamais, s'adressa à sa maîtresse :
— Il s'élève de la rivière un vent qui donne
la fièvre : M** de Nollier prie mademoiselle de
rentrer.
Rose prit le bras d'Estelle, et toutes deux re-
gagnèrent le château. Tamariz, masqué parles
saules, suivait Rose du regard, comme le jour
où caché derrière les badamiers il avait accom-
pagné sa maîtresse ^rès le départ de la vieille
Louise. Estelle, qui par hasard s'était tournée
de son côté, vit ses yeux qui brillaient derrière
le feuillage.
— Regarde, dit-elle en montrant le nègre à
son amie, on dirait qu'il nous épie.
<- — Folle que tu es, lui répondit Rose, à ce
soir.
En ce moment, M'i« du Terrage vit venir à
elle sa gouvernante, et les deux jeunes filles
se séparèrent.
M"* de Nollier et sa nièce se rendirent le
soir chez la marquise du Terrage. En entrant
dans le salon, elles trouvèrent déjà tous les in-
vités réunis. Le notaire,en grand costume noir,
se tenait debout devant une table écl&irée par
quatre candélabres. L'un des côtés de hi table
était occupé par M"* du Terrage et sa fille, l'au-
tre par un vieillard qui représentait à la céré-
monie le père du comte de Breuil, mort de-
puis peu. Les parents, pour la plupart vieux
nobles de province, gardaient une attitude sé-
vère, rangés en cercle dans leurs fauteuils. Les
bougies étendaient leur faible clarté sur les
portraits de famille qui tapissaientlesmursde
la salle ; eux aussi semblaient assister comme
témoins à l'engagcmcntqui allait se contracter.
La beauté de la fiancée, qui contrastait avec la
28
434
L*OMBRK
▼leillessc des assistants, cette antique scUc dont
les lumiôrcs ne pouvaient entièrement dissiper
robscurilé, Timage des aïeux planant sur leurs
descendants, le silence qu^interrompait seul de
temps en temps la toux sèche d*un vieillard,
la silhouette grave du notaire, tout cela for-
mait un ensemble vraiment imposant. La porte
s'ouvrit, et la voix chevrotante d'un vieux do-
mestique annonça M. le comte de Breuil.
L'assemblée se leva pour lui faire honneur.
11 répondit par un salut respectueux à cette
marque de politesse. Après s'être incliné de-
vant M"« du Terrage et sa fille, il attendit dans
une altitude de recueillement profond que son
tour fut venu de mettre son nom au bas de
l'acte. Le notaire lui rendit la plume. Il s'avança
vers la table. Le reflet des bougies éclaira for-
tement son visage. Au moment où il se baissait
pour signer, un cri déchirant retentit au fond
du salon.
Tout le monde se précipita du côté d'où ce
cri de désespoir était parti.
Là, le comte qui s'était élancé le premier re-
connut M<>* de Rambert sanglotant sur le sein
de sa tante.
— Elle ici! s'écrîa-t-il.
— 11 m'a trompée,murmurait-elle au milieu de
ses larmes!., que je suis heureuse de mourir!..
Le comte voulut lui prendre la main; Rose
éperdue, en proie à une espèce d'égarement,
saisit le bras de M«« de Nollier, et l'entraîna
hors du salon. Elle parcourut comme une insen-
sée le trajet qui la séparait du château; elle se-
rait tombée d'épuisement sur le perron, si Ta-
mariz ne se fut trouvé là comme par miracle
pour la soutenir.
Apres la fuite de Rose, le comte avait refusé
de signer le contrat. Il fallut emporter Estelle
ôvauouie. La stupeur régnait sur tous les vi-
sages; Que signifiait celte rupture subite?Chacun
attendait une explication; mais M. de Breuil ne
voulut parler que devant M^e du Terrage et sa
mie.
Pendant que le comte avait avec elles cet en-
tretien dont nous connaîtrons bientôt le résultat.
Rose raconlait à sa tante ce qui s'était passé à
Saint-Dominique entre elle et Eugène Raymond.
Le moment n'était pas propice pour chercher
à découvrir comment le jeune avocat s'était
métamorphosé en noble comte : M*»* de Nollier '
se contenta de pleurer avec sa nièce. Pauvre
enfant, lui dit-elle en la quittant, quand elle
la vit disposée à prendre un peu de repos. Dieu
t'a donné les peines de l'àmc, comme si ce
n'était pas assez de celles du corps.
Au lever du jour, à ce moment où le cœur
est plus ouvert aux impressions heureuses, îl
était arrivé quelquefois à M^^« de Rambert de
regretter la vie. Une magnifique matinée d'été
succédaà la soirée que nous venons de raconter.
Au lieu de voir sa résignation faiblir, Rose se
sentit plus raffermie que de coutume; elle ou*
vrait son livre de prières, lorsqu'il lui sembla
que quelqu'un se glissait dans sa chambre. En
se retournant elle vit Estelle qui se j< ta dan»
ses bras en fondant en larmes. M^i« de Rambert
ne put se défendre d'un premier mouvement
de répulsion.
— Pourquoi me repousser, lui dit la jeune
fille, il t'aime! Elle essuya deux larmes qui
coulaient sur sa joue. Rose s'attendrit en com-
prenant cette douleur.
— Je n'ai pas voulu tarder à l'annoncer cette
bonne nouvelle, reprit Estelle; hier il nous
a révélé le secret de sa vie. Il n'avait pas de
nom à offrira celle qui deviendrait sa femme,son
père l'avait abandonné, ce n'est qu'en mou-
rant qu'il lui a laissé ses titres et sa fortune.
Alors Eugène Raymond devint comte de
Breuil.
— C'est alors qu'il m'a oubliée, dit Rose tris-
tement.
— Il te croyait morte, poursuivit Estelle;.
pendant huit jours son vaisseau fut obligé d^at-
tendre en vue de l'ile un vent favorable. Une
nuit, il débarqua pour te voir encore une fois.
En traversant la forêt, il se trouva face à face
avec une vieille négresse. Elle lui dit que ta
étais empoisonnée, que tu allais mourir, qu'elle-
môme t'avait versé le poison. Il s'élança à la
poursuite de la vieille qui s'était enfuie après
avoir prononcé ces mots. Il croyait avoir perda
sa trace, quand tout à coup un éclat de rire re»
tentit près de lui en môme temps que son nom
qu'on lui jetait comme un défi. La lune qui
éclaira subitement la clairière, lui fit voir une
ombre qui courait devant lui. Alors, a-Arû dit
à ma mère, je tirai mon coup de fusil, un en
terrible répondit à cette détonation, puisje n'eir
tendis plus rien que le bruit de la mer. Je vi»
L*0A1BRK
435
briller le fanal de mon vaisseau, je voulus re-
tourner à la Cincstcrre, mes forces me tralii-
rcnL je tombai sur le sable, et en me réveillant
je me trouvai en pleine mer. On me raconta
qu'un nègre avait indique ma pr'ésence à la
vigie, qu'il avait aidé à me transporter dans la
chaloupe, mais je ne me souvins que des pa-
Fi'lcs de la négresse, et je me crus séparé pour
toujours de colle que j'aimais.
Le cœur de Rose palpitait doucement pendant
que Al" duTcrrage parlait
— Puisqu'elle vit, a-t-il ajouté en s'adressant
à moi, puisque j'ai été dupe d'un mensonge, je
vous demande de me dégager d'une promesse
que j'aurais été heureux de tenir. — Tu de-
"vines quelle a été ma réponse.
Rose, tout entière à sa joie, ne s'aperçut point
de l'effort qu'avait fait son amie pour cacher sa
souffrance en achevant sa narration.
— Merci! s*écria-t-elle, en s'élançant vers
Estelle; puis, comme frappée d'un pénible sou-
venir, elle s'arrêta tout à coup, et reprit d'une
voix faible mais résolue :
— Je né puis accepter ton sacrifice, la né-
gresse a dit vrai, je suis empoisonnée!
llve du Tcrrage poussa un cri de surprise.
—•Voilà donc, dit-elle, ce que tu me cachais !
— N'avais-je pas raison, ma chère Estelle, à
chaque instant la mort peut me prendre.
— Sans l'avoir revu?
— Cette nuit, répondit Rose, j'ai promis à
Dieu de lui consacrer les dernières heures qui
me restent à passer sur cette terre. S'il m'a ja-
mais aimée, qu'il ne cherche pas à me revoir;
j*ai une autre prière à lui adresser. Promets-
moi de t'acquilter fidèlement de ce message.
— Je le jure, dit Estelle.
— Dis-lui que Rose mourante lui demande
de te rendre heureuse.
— Ma sœur! s'écria Estelle, et leur entretien
finit dans un long embrasscmcnt.
A partir de ce jour, par une bonté providen-
tielle. Rose ne souffrit plus, mais ses forces
Tabandonnèrent complètement. Elle ne pou-
vait plus quitter son fauteuil, et elle passa sa
journée à se faire lire la Bible par sa tante ou
par Tamariz. La marquise du Terrage a,vait
jugé convenable de quitter pour quelque temps
la Cretagne avec sa fille, Eugène s*était con-
formé à la volonté de Rose ; il ne se piésentait l refrain créole une seconde fois.
mais il imaginait mille
jamais devant elle,
moyens pour lui faire connaître sa présence.
Tantôt elle trouvait sur sa table une ;iquarelle
représentant la Ginesterre et l'avenue des ba-
damicrs; tantôt en s'éveillant le matin elle
voyait à côté du portrait de sa mère relui du
marquis en costume de planteur. M"* de Nol-
lier se Jaîsait sans doute la complice de ces
innocentes supercheries. Ces témoignages d'a-
mour étaient précieux au cœur de Rose, mais
elle n*en faisait rien paraître, jamais elle ne
prononçait le nom d'Eugène.
Un mois après les événements que nous ve-
nons de rapporter. Rose sommeillait les lèvres
entr'ou vertes par un sourire, comme le jour
où Eugène vint la surprendre dans le salon de
la Ginesterre, et comme à celte époque Tamariz
accroupi à côté d'elle îa regardait dormir, sans
les boucles de cheveux qui tombaient le long
des joues de la jeune fille, ses traits se seraient
confondus avec la blancheur du coussin sur
lequel sa tète reposait. Un soufQe lent et régu-
lier soulevait sa poitrine. Sans qu'aucun bruit
se fit entendre, elle se réveilla en tressaillant.
!!"• de Rambert fit signe à Tamariz d'ouvrir
^a fenêtre. Le ciel était parsemé d'étoiles, un
vent chaud agitait la mousseline des rideaux
et venait se jouer doucement jusque dans les
cheveux de la malade.
— C'est une nuit de Saint-Domingue, mnr-
mnra-t-elle... je me sens heureuse ce soir.
Elle prêta tout à coup l'oreille, et elle resta
longtemps penchée comme pour écouter de
mystérieuses harmonies. On n*entendait aucun
bruit dans la campagne. Le coude appuyé sur
le bras du fauteuil, le front dans sa main. Rose
restait immobile. Son regard brillant d'une
lueur étrange indiquait seul qu*elle vivait. Elle
était depuis quelques minutes plongée dans
cet état de contemplation, lorsqu*une voix pure
et flexible s*éleva au milieu du silence etchaifta
les paroles suiyantes ;
BIl zétoll la 11 clairo
Guettez lamlëre à 11,
Mais vous et pi II chère,
C'est vous qui pli Joli.
— C*est lui, dit rose tout bas, il m^appellcy
je viens!
La voix, en se rapprochant, fit entendre le
436
LOMBRE
— Me Toici, reprit-elle d^une voix à peine
articulée.
L'éclat de ses yeux devint plus vif. Elle ne put
se lever, mais ses lèvres gardèrent leur sou-
rire. Elle porta ses mains à son cœur, et elle
laissa retomber sa tête sur l'oreiller en pous-
sant une faible exclamation, te nègre s'avança
pour voir si elle écoutait. Elle était morte.
Les yeux de Tamariz restèrent secs, mais les
artères de son front semblèrent prêtes à se rom-
pre. Rassemblant toute l'énergie qui lui restait
dans un baiser, il approcha ses lèvres ardentes
de la bouche tiède encore de sa maîtresse.
Puis il tomba foudroyé à ses pieds.
L'ombre avait suivi le corps.
Taxilb Deumu
n y a sept ou huit ans, un médecin, mon
camarade de collège, m'emmena pour voir à
l'hôpital de la Salpétrière une femme devenue
folle à cause de lui. Marié comme l'on marie
tant de pauvres filles à un homme plein de
mérite et d'années, elle était, un jour, tombée
malade de tristesse et d'ennui. Mon ami le mé-
decin demeurait dans la maison ; il fut appelé.
La pharmacologie n'a point grand' chose à faire
dans les aflections du genre de celle qu'éprou-
vait la jeune femme. Le mal était dans le cer-
veau ; le mal était dans le besoin d'aimer, dans
le besoin d'être mère, qui dévorait cette fraîche
victime condamnée à la société désespérante
d'un vieillard de soixante-dix ans. Pour étour-
dir sur un vide aussi affreux les facultés affec-
tives de la malade, il fallait une médecine toute
de paroles et de consolations. Ce fut celle que
mon ami tenta. Il s'y prit trop bien, hélas!
car, sans le savoir, sans le vouloir certaine*
ment, il rendit M** G*^ amoureuse de lui. A
la fin d'une visite assez longue , comme il se
tevait pour sortir, après avoir, tout attendri ,
oièlé ses larmes aux larmes de l'infortunée,
combien fut terrible sa surprise de voir M"' G'**
s'élancer tout à coup vers lui , les bras ouverte,
ea s'écriant d'une voix délirante : ^ Jules !
mon Julesl mon bon Jules! je t'aime je
t'aime ! — Il recula frappé de stupeur. Toute
jSH présence d'esprit l'avait abandonné, n vou-
lut rappeler la pauvre femme au sentiment de
sa position. Il lui parla de ses devoirs, du
monde, de son mari, mais maladroitement,
sèchement, sévèrement. Elle baissa la tète avec
tristesse ^< et, quand elle l'entendit ouvrir la
porte et s'en aller; elle se regarda dans la
glace et comprit qu'elle était laido, douloureuse
vérité sur laquelle jusqu'alors elle avait réussi
à se faire illiision. Écrasée de honte et de re-
mords, elle s'évanouit. Quand elle reprit con-
naissance , elle était folle. Au bont de quelque
temps, elle fut conduite à la Salpétrière.
Quand nous arrivâmes dans cette grande co*
lonie de misères humaines , le médecin , mon
compagnon, me laissa entrer seul dans la cour
où était M"* G***, car il savait que sa'préscnce
eût été capable de tuer la folle. Un surveillant me
la désigna ; je m'approchai d'elle. Après m'a-
voir longtemps regardé , elle me dit avec une
expression que je n'oublierai jamais : — Croi-
riez-YOUS, monsieur, que j'ai été assez mépri-
sable pour dire à un autre qu'à mon mari : h
taime\ Je mérite d'être brûlée, n'est-ce pas?...
Mais on ne me brûlera pas, ajouta-t-elle en
riant et d'un air de mystère, car je mourrai
demain à six heures du soir.. .Vous comprenez
bien? à six heures du soir! Ainsi, je n'ai plus
que vingt -quatre heures à vivre. ^D était
midi; mais la malheureuse se croyait toujours
à six heures du soir, parce que cette heure-là
venait de sonner quand ellefità Jules l'aveu qui
l'avait rendue folle. — ^Un jour de cette semaine,
ramenéàla Salpétrière par des motifs toutautres,
je me rappelai M"* G. ., et j'en demandai des ucu-
velles à M. Scipion Pinel, l'un des médecins
des aliénées , digne légataire de l'héritage im-
mense de lumières et de philanthropie que lui
a laissé son illustre père. U m'apprit que
M** G... avait fini par comprendre , malgré sa
folie, que le séjour à l'hôpital serait un obsta-
cle continuel, invincible à ses projets de sui-
cide. Pour se soustraire donc à cette surveil-
lance de tous les instants, elle est parvenue, à
force de volonté, à donner vraiment le change
sur son état. Pendant fort longtemps elle avait
simulé tant d'obéissance et de tranquillité,
qu'enfin les grilles s'étaient ouvertes à la solli-
citation de ses parents convaincus. Rentrée
chez elle. M"* G*** s'était procuré du vilrioU
l'avait bu et était morte. Ai/s. L'
*•»
C
4dS
LES DERNIERS KERVEN
semblable aux bastions de notre fortification
moderne. ,
Les descendants du sire de Rcrvcn n'avaient
fait que de légères réparations au manoir pa-
ternel, tant il avait été solidement construit;
et environ quatre cents ans après sa fondation,
c'est-à-dire en 1470, époque où nous trans-
portons le lecteur, on n'y avait ajouté que de
nombreuses plates-formes sur lesquelles repo-
saient de grosses coulevrines, formidables en-
gins dont rinvention avait totalement changé
la guerre de siège.
Vers le milieu du mois de marsdc cette année,
deux hommes se promenaient, un soir, sur la
terrasse qui dominait la tour d'Orient; ilsmar-
chaientà pas lents ets'arrètaicnt souvent, comme
pour traiter avec plus de soin et d'attention le
sujet dont ils s'entretenaient. L'un semblait
fort âgé, l'autre pouvait avoir vingt-cinq ans.
Le vieillard parlait avec feu, le jeune homme
écoutait avec respect; tous deux s'assirent sur
un banc de pierre et continuèrent leur entretien.
— Mon fils, dit en souriant avec amertume le
sire do Kerven, je viens d'entrer dans ma soi-
xante-quatorzième année; certes c'est un grand
âge, et peu d'entre nous l'atteignent; mais qui
pourra croire au récit de tout ce que j'ai vu,
quand le tempes aura renversé ces murailles.
— Oui, comme mes pères, j'ai été saisi du
vertige!... ilclasl pour quelques belles actions,
que ne folies, que de désespoirs, que de larmes,
que de sang!... ^ Plus tard tu sauras peut-
être, et je souhaite ne jamais te l'apprendre,
pourquoi j'ai loyalement servi la maison de
Lancastre, moi qui, par tradition paternelle,
aurais dû donner la dernière goutte de mon
sang aux héritiers légitimes des Plantagenet,
nos bienfaiteurs ; — enfin, quel qu'en soit le
motif, reprit le vieillard avec un sourire amer,
je me suis jeté avec audace au milieu des ba-
tailles; j'ai failli payer de ma tète mon inébran-
lable dévoûment; j'ai perdu au service des
rois la grande fortune de mes aïeux; j'ai ren-
contré partout la corruption, le mensonge, l'é-
golsmc, l'ingratitude! le corps couvert de cica-
trices, le cœur déchiré de blessures, revenu
enfin à mon berceau «^t aux tombes de la fa-
mille, je me trouve heureux, mon enfant, au-
tant qu'on peut l'être ici-bas.
— Quand vous accusez d'ingratitude et de per-
versité ceux que vous avez fréquentés,mon père,
vous n'entendezparlcr que des hommes, car...
— J'entends parler de tous, mon enfant, re-
prit avec vivacité le sire de Kerven, de tous,
hommes et femmes!... Et il leva les yeux an
ciel comme pour cacher l'émotion qui l'agitaiL
— Cependant votre compagne, mon père,
celle que vous avez tant aimée? • '
— Ta mère ! oui,tudisvrai, mon fils ; et attirant
à lui le front d'Henri, il le baisa tendrement. —
Ta mère était une noble femme, et le Seigneur
a béni ses entrailles en te donnant à son amour.
Sois toujours plein de respect pour sa mémoire,
cela te portera bonheur. Mais, enfant, ne cher-
che pas. sa semblable, elle était seule au
monde!...
— Mon père interrompit brusquement Henri,
voilà, sur la route de Coutances, un chevalier
qui sans doute vient au château; le recevrez-
vous?
— Sans doute, mon enfant, répondit avec
calme et douceur le sire de Kerven; l'hospita-
lité s'exerce au nom de Dieu.
Et comme le cavalier s'arrêtait contre la bar-
rière du premier pont-levis, pour échanger
quelques paroles avec le gardien de ce poste
avancé. Le sire de Kerven s'appuya sur le bras
de son fils, et, regagnant l'csealier qui condui-
sait aux étages inférieurs, il lui dit:
— Va recevoir notre hôte , fais-lui bon ac-
cueil : s'il désire me parler, tu l'introduiras,
saqs le faire attendre.
PRESSENTIUENTS*
Les appartements du sire de Kerven étaient
situés au premier étage de la tour du Feu ; nous
ne parlerons que de celui où le vieux guerrier
se préparait à recevoir son noble visiteur. C*é-
tait une grande salle octogone, tendue de ta-
pisseries fort anciennes, représentant des mys-
tères mêles à des allégories profanes. Une énor-
me cheminée en granit noir occupait tout un
côte du polygone, et l'on voyait à tous les an-
gles dos armes et dos trophées de chasse. Au-
dessus de la cheminée, on avait habilement
sculpté l'écusson des chevaliers de Kerven, et ce
travail montrait en relief un chevron en champ
d'or, accompagné, en pointe, d'un nid d'éper-
viers, le tout timbré d'une couronne de
comte.
LES DERNIERS KERVEN
43»
Fort peu de temps après la scène que nous
avons décrite au premier chapitre, pendant que
le sire de Kerven, assis près du foyer, sem-
blait plongé dans une rêverie profonde et dis-
traite,la tapj<«erie qui cachait l'entrée de la salle
fut soulevée par Henri qui s'avança, suivi de
l'étranger. Le comte se leva, et, sans témoigner
la moindre surprise, après avoir attentivement
examiné le nouveau personnage, il lui dit :
Soyez le bien-venu, sire Wenlock : au nom de
qui venez-vous ? que nous voulez-vous? L'é-
tranger fit quelques pas en avant, et remit au
seigneur châtelain une lettre fermée aux armes
de France et d'Angleterre, en lui disant : de la
part delà reine Marguerite.
— Lisez-nous cela, mon fils, reprit le vieux
comte, car vous nous servez à la fois de défen-
seur et de chapelain.
Henri brisa les cachets, et porta tour-à-tour
sur son père et sur le messager des regards
qui semblaient demander s'il devait lire à haute
Toix.
— Je suis instruit de tout ce que vous allez
apprendre, dit aussitôt le cavalier; cependant,
ajouta-t-il, comme vous aurez à prendre une
détermination, après avoir lu la lettre de notre
anguste souveraine, il est mieux que je me re-
tire. — Demeurez , messire , répondit le sei-
gneur de Kervcn : j'ai toujours agi tète haute,
et mes déterminations se prennent au grand
jour, sans peur et sans contrainte. Puis, se tour-
nant vers son fils, il lui dit : J'écoute, mon en-
fant.
Le jeune homme déploya le parchemin , et
lut avec une joie qu'il s'efforçait en vain d'é-
toulTer, les lignes suivantes :
« A notre bon et loyal serviteur et brave che-
valier, le comte de Kerven , que Dieu protège,
nous, Marguerite d'Anjou, reine d'Angleterre :
salut en Notre-Seigneur.
« Nous vous faisons savoir que le ciel n^a pas
abandonné la cause du juste, et que le dieu des
armées s'est enfin prononcé pour le roi légiti-
me. L'heure de venger les victimes de la san-
glante journée de Towton (1) est venue. Le
(1) La bataille de Thowton et Saxton, livrée entre
les deux viUages de ce nom, dans le Yorksire, par les
troupes de Henri VI, à Edouard IV. Cette bataille
décida du sort des Lancastriens, elle se donna le 20
mars 1 461 ; et au mois de juin la même année, Edouard
.V était oottronné à Westminster.
I porteur de ce message vous racontera les évé-
nements qui font pencher vers nous la balance
divine : la discorde est au camp d'Yorck, la cour
de France nous vient en aide , et bientôt , la
rose des Lancastrcs reprendra sa place au trône
où chancelle l'usurpateur. Accompagnée de no-
tre auguste et bicn-aimé fils, nous espérons re-
joindre sous peu les braves qui préparent, au
prix de leur sang, notre triomphe ; et nous ré-
clamons vos conseils , ainsi que les services de
l'héritier de votre illustre renommée ; c'est en
lui que le roi veut récompenser le zèle du plus
dévoué de ses amis.
« Fait à Nancy, le 30 mars 1470.
« Marguerite. »
•
Le sire de Kerven , pendant la lecture de cette
lettre, avait constamment attaché son regard
sur le visage de son fils ; il avait remarqué avec
chagrin l'émotion qui troublait la voix du lec-
teur; et, lorsque celui-ci lui remit, d'une main
tremblante, la feuille, dont il semblait se sépa.
rer à regret, son père se tourna vers le cavalier
et lui dit : Vous exprimerez à la reine toute la
reconnaissance que lui garde le comte de Ker-
ven pour la distinction dont elle veut Thono-
rer ; vous lui direz que mes vœux l'accompai»
gnent dans son entreprise, dont Dieu seul peut
apprécier l'équité ; que vous m'avez trouvé dans
la demeure de mes ancêtres , plus pauvre que
tous ceux dont je porte le nom ; vieux , chétif
et sans forces pour aller lui donner des conseils
dont sa sagesse n'a que faire ; enfin, sir Wen*
lock, ajouta le comte, en regardant de nouveau
son fils d'un œil sévère, vous lui direz qu'après
avoir donné ma fortune, mon repos, mon sang»
pour le salut de sa dynastie, je ne peux coo»
sentir à lui donner mon enfant, auquel j'ap-
prends chaque jour l'oubli des hommes et des
grandeurs. Ceci étant dit une fois pour toutes»
mcssire,ce château vous est ouvert, comme à tout
passant, c'est le droit de l'hospitalité ; vous n'y
êtes pas seulement libre , vous y êtes maître ;
et, à notre table comme à notre feu, yous aurez
la place d'honneur pour tout le temps qu'il
vous plaira.
A peine cette brusque façon de répondre à
un éclatant témoignage de la laveur royale
avait-elle été exprimée; à peine le vieux sei-
gneur avait-il achevé ses offres d'hospitalité si
4â0
LES DEUiNIERS KERVEN.
noble et si généreuse » qu'un jeune page écarta
les doubles rideaux qui cachaient l'une des por-
tes de Tappartement, et se tint, immobile et si-
lencieux, adossé contre les plis de la tapis-
serie.
Le sire de Kerven étendit la main comme
pour inviter son hôte à le suivre , et , lo diri-
geant, il entra dans la salle où on avait dressé
le souper. Henri et le cavalier échangèrent un
regard de surprise et d*intclligence, puis rejoi-
gnirent le vieux comte qui leur assigna leurs
places. Le page referma les portières , et vint
s'accouder au dossier du fauteuil de son maî-
tre. I
Les convives étaient au nombre de six. Le
comte avait son fils à sa droite, et un vieillard
à longue barbe grise à sa gauche. Cet homme
avait un visage dur et sévère, qui allait bien à
sa taille, haute et riche, malgré le poids dont
les ans Tavaient chargé. 11 demeurait grave et
silencieux, attentifaux paroles et aux gestes du
sire de Kerven, composant sa physionomie sur
Texpression que prenait celle de son maître ,
c'était rintcndant du château , on le nommait
Pierre de Lamorge. Les fonctions paisibles qu*il
exerçait juraient , en quelque sorte , avec la
▼erdeur de sa vieillesse et le feu de son regard ;
on devinait aisément que cette tète altièrc, que
ce visage mâle , que ces membres encore ner-
veux n'avaient pas été vaincus par les années
sans s'être mêlés aux actions bruyantes de leur
bel âge. Pierre de Lamorge ayait suivi le comte
de Kerven dans toutes ses expéditions, il avait
partagé ses dangers en qualité d'écuyer, et
Tancien compagnon de guerre était encore un
vieil ami dons la retraite. Le page accoudé au
(àatcuil du comte était fils du brave intendant;
et, par une rencontre toute sympathique , les
deux guerriers, après avoir lutté contre les re-
vers de la fortune et les caprices des batailles,
s'étaient retirés sous un môme toit,pour y nour-
rir un même sentiment de haine contre les
hommes, et pour caresser une même pensée
d^amour, celle dP préparer à deux enfants ché-
ris un avenir sans ambition , sans malheurs.
Les deux frères d'armes avaient, Tun pour l'au-
tre, une égale estime ; le respect et le dévoû-
ment absolus de l'écuyer pour son maître mct^
talent seuls une différence dans leurs relations.
En tout et pour tout, le premier n'était que
l'ombre du second.
• L^étrangcr était assis en face du comte , et»
aux deux bouts de la table se tenaient, dans une
attitude réservée, le chef de la vénerie et le
maître des écuries, l'un nommé Raoul, l'autre
Garik.
— Messire Wenlock, demanda Henri, est-il
vrai que le roi et toute la cour habitent, dans
ce moment, Âmboise?
Le sire de Kerven et l'intendant échangèreot
un regard rapide et triste.
— Le roi Louis promet merveille à sa pa-»
rente , la grande reine d'Angleterre. Pour la
distraire de ses malheurs, il lui prépare à Am-
boise une réception magnifique. 11 relève son
courage, quelquefois abattu , par des espéran-
ces qui embellissent l'avenir. 11 est peu de sei-
gneurs en France, ajouta le cavalier en baissant
la voix, qui ne se sentent entraînés à secourir
de si nobles infortunes , tant par honneur que
par galanterie. — L'honneur est un vain mot
qui ne couvre que des mensonges , répondit
froidement le comte de Kerven ; quant à votre
galanterie, c^est un filet jeté par l'enfer au mi-
lieu des hommes assez sots pour s*y laisser
prendre. Le roi Louis XI comble de bontés sa
parente Marguerite, dites-vous; et il médite
évidemment la ruine du roi René, son père^
qu'il chassera bientôt du duché d'Anjou , son
dernier apanage. On prétend que le comte de
Warwick offre ses services à la reine , ajouta
brusquement et avec une froideur évidemment
simulée le sire de Kerven , voilà un puissant
auxiliaire. — Le comte est attendu à Calais, il
est en pleine disgrâce à Londres. — Mais est-il
sûr de la garnison de Calais? — Il en est le
gouverneur ; d'ailleurs, il n'a peut-être répandu
le bruit de ce voyage que pour mieux tromper
la surveillance des côtes... Le duc de Clarencc
l'accompagne. — Et que fait le vieux roi Ré-
né ? Est-il toujours assez sage pour ne s'occn-
per que de peinture ? — 11 fait des poèmes, en-
tre autres, Y Abusé en cour; on prétend que
c'est un livre admirable. — > Le titre ast fécond
et promet. Pauvre vieux prince! roi de Sicile ,
duc de Bar, duc d'Anjou, comte de Provence^
et ne possédant rien qu'une famille malheu-
reuse, qu'un CQBur trop vertueux!
Cette pensée , exprimée d'une voix grave et
LES DERNIERS RERVEN
4 il
diagrine, interrompit la conversation, qu'au-
cun des conyives n*osa renouer ; et le repas s V
cheva dans un profond silence.
— Mon fils« reprit enfin le comte de Rerven,
TOUS conduirez notre hôte dans les appartements
qui loi sont préparés; et vous mettrez tout à sa
disposition dans ce château ; faites honneur et
largesse, allez.
Le jeune homme se leva, le sire Wenlock en
fit autant; et s*adressant au vieillard, il lui
dit:
— Monseigneur, au nom de la reine et de sa
noble cause, je vous remercie de votre accueil
loyal et généreux; je regrette, mais je respecte
vos inébranlables déterminations ; recevez mes
vœux et mes adieux. — Nous quittez-vous donc
déjà, demanda le châtelain ?— Non, mais une
heure avant le jour , je reprendrai ma route ;
mes moments sont comptés , ils ne m'appar-
tiennent pas. — Faites , répondit le comte , et
que Dieu vous garde.
11 rendit de la main le salut plein de respect
que lui fit l'étranger, puis suivant son fils du
regard, il sembla méditer quelque pensée dou-
loureuse, car il se retourna brusquement vers
les autres convives, leur donna Tordre de sor-
tir, et posant la main sur Fépaule de Finten-
dant^ il le retint à son côté.
— Ange, dit-il au petit page, tenez-vous dans
la pièce voisine, et soyez prêt à repondre quand
je vous appellerai.
L'enfant obéit à l'instant même, et les deux
guerriers, se trouvant seuls, se regardèrent
quelque temps avec inquiétude.
— A»*tu remarqué la figure de cet homme?
demanda le comte? — Oui, monseigneur; et
avei-vous remarqué le front radieux de votre
fils? — Eh bien! quelle conséquence tires-tu
dates observations? — Qu'il y a un complot
tramé entre ce cavalier et sir Henri ; que, dans
ce moment même , ils sont en conférence , et
que nous sommes menacés de quelque grand
malheur ; je dis nous , car j'ai mes raisons de
croire que je dois partager jusqu'à la fin voii
infortunes.
Ce dernier mot sembla tirer le eomta do la
rêverie où il était tombé.
—Quelles sont tes raisons? demanda-t-il.
— J'ai toujours ajouté foi aux pressentiments,
et je n'ai jamais négligé les avis que nous en-
voie la Providence sous les formes les plus vul-
gaires. L'histoire de ma vie entière n'est qu'un
souvenir de la vôtre, vous en rappeler les évé-
nements saillants serait rouvrir toutes les bles-
sures de votre cœur ; je me contente donc de
vous dire que- chaque catastrophe de mes
soixante années d'existence active et laborieuse
avait été tristement pressentie, et qu'hier cette
voix sinistre et mystérieuse , qui ne s'est fait
entendre que pour mon malheur , s'est tout à
coup élevée dans mon âme et m'a fait trembler
comme le rugissement du lion fait trembler un
coursier. Votre page , messire, ce pauvre en-
fant, mon seul espoir, ma seule joie, votre page
dormait hier dans son alcôve , près de votre
chambre. Je lui avais promis de lui laisser mon-
ter dans la matinée le cheval de sir Henri ; et
il était convenu entre nous, que j'irais l'éveil-
ler de fort bonne heure. Je m'attendais bien à
être devancé par ce petit espiègle, et à le trou-
ver prêt malgré ma diligence. Arrivé près de
son lit, j'écartai ses rideaux ; il dormait, et je
contemplai avec orgueil, avec bonheur son vi-
sage paisible et doux, ses cheveux blonds ré-
pandus sur son cou , ses yeux voilés de longs
cils d'or; et j'écoutai dans l'extase le bruit lé-
ger de sa respiration. Tout à coup ses membres
s'agitent, son front se plisse, ses yeux s'ouvrent
à demi , son teint se colore , une sueur abon-
dante couvre ses joues , et de ses lèvres con-
tractées s'échappent des mots confus et entre-
coupés : « Monseigneur Henri !.. prenez gar-
de!,. dU vous (roAtt!.. Oh\ vous mê faUesn
mail.. Comme Us me font mal\.. Madame]. ..-
Madamel... Henril... fienrt!... Ifonpéra!... »
Effrayé , je mis la main sur son front; il s^é-
veilla en sursaut, et achevant son rêve dans mei^
bras, où il s'était jeté tout elRiré, il me dit ea
pleurant :« Mon père! mon pèro!... ^dl là^
foi mail bien mail » Ses doigts blancs et roses
se portaient à son cou... Puis il me regarda, eif
fixant ses grands yeux bleus sur les miens, mcf
fit UB sourire enivrant , et me dit de sa chèro
petite voix câline : « Partons; nou? irons ton**
jours au galop, n'est-ce pas? » Le souvenir de
notre promenade lui était seul revenu ; je n'ai
pu tirer aucune explication de ce rêve. — 11 est
étrange ! s'écria le comte de Kerven.— Oh! je
. n'ai pas fini, attendez...
442
LES DERNIERS KERYEN
Et rinlcndant reprit après une courte
pause :
— Pendant que mon fils s*babillait et que je
souriais à son joyeux empressement, une pen*
9^^ rapide et fatale traversa mon esprit, je crus
retrouver dans ce rôve étrange, Tun de ces mys-
térieux avertissements querenfer m*a sans cesse
envoyés ; mon sourire se glaça sur mes lèvres,
mes yeux se voilèrent de larmes , et pour me
•dérober aux caresses enjouées du pauvre en-
fant , je sortis de sa petite chambre en lui di-
sant de m'aitcndre dans la cour. Seul et livré à
mes pressentiments , marchant sans but , sans
Tolonté, sans intention , je me suis arrêté de-
vant la chambre de sir Henri; là, devant sa
porte, je me suis accusé de folie , de vertige,
•d'impiété; j'ai prié le Seigneur; je lui ai dit
que j*étais bien ingrat, puisque je doutais de
tes bontés, de sa miséricorde, de sa justice, en
prévoyant des malheurs impossibles, au lieu de
le glorifier pour le trésor de beauté , de can-
deur et de tendresse qu'il avait donné à mes
vieux jours. Oui, comte, j'ai prié avec ferveur,
j'ai fléchi le genou devant le maître des des-
tinées ; mais quand je me relevai de mon hum-
ble attitude, le bon ange qui priait dans mon
âme s'était envolé.», une main sanglante me
montra la porte de sir Henri, et la voix infer-
nale me cria : «c Entre... » J'entrai l — Après...
dit le chevalier en fixant sur le conteur un re-
gard fauve et sinistre. — Le plus grand silence
régnait dans l'appartement, reprit l'intendant ;
je m'arrêtai , après avoir fermé la porte der-
rière moi. Mes traits me semblaient boulever-
sés, mes mains tremblaicat, mes genoux cé-
daient sous le poids de mon corps. Enfin je
m'approchai du lit où reposait votre enfant, et
je le vis endormi d'un doux sommeil, le sou-
rire aux lèvres, le bonheur sur le front. J'ad-
mirais ce visage , où l'on retrouve la mâle no-
blesse du vôtre, et je senuiis s'éflacer mes der-
nières sensations d'épouvante , lorsque j'aper-
çus dans la main du chevalier un billet légère-
ment froissé et entr'ouvert. La curiosité l'em-
porta sur le respect, sur le devoir, et je pris ce
papier sans éveiller son heureux possesseur ; je
l'ouvris...' il contenait une boucle de cheveux
bruns magnifiques. — Des cheveux de femme 1
s'écria le comte avec une sorte d'effroi. — Oui,
monseigneur, des cheveux de femme ; et je lus
ces mots :
«Songe, ami, qu^en te donnant ce gage de
mon amour , je t'ai donné ma vie; songe que
rien au monde ne saurait te ravir à ma pen-
sée, que j'aurai pour t'aimer le cœur d'une
femme et le courage d'un homme , et que la
mort même ne peut désunir nos âmes... »
— Oh ! toujours le môme langage ! Cœur de
femme et mensonge , cœur de femme et trahi-
son ! voilà tout , voilà , s'écria de nouveau le
comte.
Puis, se remettant aussitôt de son emporte-
ment, il ajouta d'une voix chagrine :
— Achève... — En lisant ces lignes, toutes
mes frayeurs me revinrent, plus nombreuses
et plus hardies ; je m'approchai de la fenêtre
pour mieux me convaincre de ce que je n'avais
que trop bien lu, et je vis... — Achève, répéta
le sir de Kerven avec force. — J'avais bien lu^
mcssire, et ces lignes d'amour étaient tracées
avec du sang. — Oui , continua le comte « je
les reconnais là! pour donner plus de force à
leurs serments, elles ont le grand courage de
se faire une égratignure, et elles écrivent leurs
mots d'enfer avec du sang!.. Oh! mon Dieu !
mon Dieu ! n'était-ce pas assez de ma pauTre
vie, de mes douleurs, de mes blessures? tous
fallait-il, vous faut-il encore mon enfant? ne
me l'avez-vous donné que pour lui faire un sort
semblable au mien?..Etce billet, où est-il? —
Hors de moi, reconnaissant plus que jamais le
doigt de la fatalité dans ce rôve cfi'rayant que
je faisais tout éveillé , je jetai sur le lit de sir
Henri ce papier qui charmait ses doux songes,
et je m'éloignai. Avant de quitter la chambre
de votre fils, je voulus le contempler encore...
Il dormait toujours , le visage empreint de ce
bonheur que donne un premier amour !
En achevant ces mots, Pierre de Lamorge se
renversa sur le dossier de sa chaise et demeura
immobile, livré à ses tristes méditations.
Un silence grave et morne régna longtemps
entre les deux vieillards ; enfin le sire de Ker-
ven leva les yeux sur l'intendant et le tira de
sa méditation par ces mots :
-~ Le billet était-il signé? — U était signé
Margaret.
Le comte réprima un tressaillement qui agita
tout son corps.
LES DERNIERS KERVEiN
443
— Rien de plus ? ajouta-t-il. — Rien de plus.
— Et pourquoi n'es-tu pas venu aussitôt me
faire part de cette découverte ? — Je Teusse
fait, monseigneur , si j'avais conservé quelque
calme ; mais le trouble de ma pensée m'a ravi
toute présence d'esprit.
Aussitôt le comte de Kerven saisit une clo-
chette d'argent qui était à sa portée, la fit tin-
ter vivement, et le jeune page, écartant les ri-
deaux de la chambre voisine, montra sa figure
rose et blonde, en secouant les longues boucles
qui flottaient sur son cou.
— Venez ici, Ange, approchez là, tout près,
dit le comte.
Le gracieux enfant se plaça respectueusement
entre les deux vieillards.
— Vous êtes dévoué à sir Henri, dit le com-
te. — Autant qu'à vous, monseigneur. —Beau-
coup plus qu'à moi, sans doute, reprit sévère-
ment le comte.
Le page baissa la tête.
— Ecoutez, Ange, quel que soit votre atta-
chement pour mon fils , vous êtes ici à mon
service, et je suis plus que votre suzerain, je
suis l'ami de votre père, vous devez m'obéir,
et n'obéir qu'à moi.
L'enfant garda un profond silence ; les deux
vieillards échangèrent un coup d'œil rapide.
*- Tenez-vous prêt à partir demain matin ,
au point du jour pour Calais.
Le page s'inclina profondément en signe d'o-
béissance; son front ne trahit aucune surprise,
aucun embarras. Le comte étendit la main en
signe d'adieu et le congédia.
— Ils n'ont aucun projet arrêté, dit l'inten-
dant aussitôt qne son fils eut quitté l'apparte-
ment. — Cet enfant est plus rusé que vous et
moi, compère; il n'est pas tombé dansle piège
que je lui tendais ; mais à demain : je vais
éclaircir ce mystère ; Dieu nous garde, mon
ami! tes rêves m'ont épouvanté.
L'intendant se leva, salua le comte et sortit.
Le sire de Kerven posa ses deux coudes sur la
table, et, la tête dans ses deux mains ^ il de-
meura silencieux et immobile comme les gran-
des figures qui ornaient les tapisseries de la
salle.
LE MESSAGE.
— Ainsi donc, à demain, sir Henri ; dormez
I en paix, nous avons six heures devant nous, et
la route est longue de Goutanccsà Amboise.*—
A demain, sire Wenlock; nous avons tout et
qu'il faut en voyage , bonne monture et bon
courage. — Au point du jour , rendu aux fon-
drières : c'est entendu, n'est-ce pas ? — Je ne
vous ferai pas attendre. — Touchez là, et sur
parole? — Parole de chevalier, milord, c'est
tout vous dire.
Ce dialogue avait lieu dans la chambre de
Henri de Kerven , entre l'étranger et le jeune
chevalier.
— Ne craignez-vous aucune indiscrétion de
la part de cet enfant , messire ? — Je compte
plus sur la fidélité de mon petit ami que sur
mon propre courage, demain, pour quitter mon
vieux père, milord ; cet enfant est sûr, discret,
loyal et brave. Nous sommes frères et devons
l'être à vos yeux.— Soit, tout est pour le mieux,
reprit l'étranger ; et faisant un pas vers la fe-
nêtre, il ajouta : Voilà le château tout entier
endormi, nous sommes fous de veiller aussi
tard ; je vous quitte.
Et il se dirigea vers la porte ; sir Henri l'ac-
compagna, ils sortirent.
Au même moment un petit bruit retentit
dans la chambre ,- et une porte cachée dans la
boiserie tourna lentement sur ses gonds. Un
homme enveloppe d'un large manteau entra ;
s^arrêtant au premier pas, il jeta un regard ra*
pide autour de lui, se découvrit le visage, puis,
entendant marcher dans l'antichambre, il se ré-
fugia derrière les draperies qui se trouvaient
à sa portée.
Le chevalier referma la porte sur lui, se pro-
mena lentement dans sa chambre, rasa souvent
le rideau qui abritait son mystérieux témoin, et
ne pouvant contenir plus longtemps le torrent
de ses pensées, il s'écria en joignant les
mains :
— Oh! partir! partir! te revoir , te suivre,
t'adorer, Marguerite! bientôt et pour toujours!
quel espoir ! quel beau rêve !.. Mais mon père,
mon pauvre bon vieux père ! Quelle nuit l corn*
ment dormir !.. Demain 1 oh ! demain 1..
En ce moment de nouveaux pas retentirent
dans l'antichambre, et, sans s'être annoncé, le
jeune page entra en courant vers son jeune
maître, et lui dit d'une voix chagrine :
— Monseigneur ! monseigneur, qu'il me tar«
44i
LES DERNIERS KERVEN
dait de vous voir! — Allons, vilain, vous me
câlinez pour que je ne vous gronde pas. D*où
venez-vous , si tard ? Je vous attends depuis
bientôt deux heures. -~ Pas de fâcherie , mon
chevalier, pas de grondcrie, surtout ; Je viens
d'en entendre de reste, — Qui donc t'a gron-
dé, mon Benjamin % — Votre noble père, d'a-
bord , ensuite le mien. — Et pourquoi , cher
petit? — Pour vous, méchant. — Toujours pour
moi : tu finiras par me détester; et qu'avons-
Dous donc fait? — Oh ! bien des choses, dit en
souriant le gracieux enfant, d'abord vous m'ai-
mez bien, et puis je vous aime trop. — Tu es
fou, frère. — Pas du tout; notre grande ami-
tié leur a fait croire à quelque complot tramé
entre nous ; la présence du lord Wenlock, quel-
ques-uns de vos gros soupirs peut-être, je ne
sais quoi, enfin ; et M. le comte m'a ordonné
de partir demain matin pour Calais. — Toi par-
tir, me quitter!... Jamais n'est-ce pas? — Ja-
mais ! Je ne vous quitterai que pour mourir ,
monseigneur, vous le savez bien. — Viens que
je t'embrasse ; pour cette jolie réponse, choisis
ce qui te plaira dans tout ceci.
Le page sauta avec l'agilité d'un fifton sur
une panoplie.
— Ce beau poignard, dit-il? — Prends-le !. .
Pourquoi n'cst-tu pas venu aussitôt m'apporter
cette mauvaise nouvelle? lord Wenlock aurait
voulu te voir. — Vous en parlez bien à votre
aise, messire; est-ce qu'après la réprimande de
votre père , je n'ai pas dû recevoir celle du
mien ; et cela dans une grande galerie bien
firoide : j'en suis encore tout transi ; laissez^moi
me chaulTer un peu. A quelle heure partons-
nous décidément? — Un peu avant le jour. —
Bon, ils seront bien habiles s'ils savent courir
après nous ; il ne restera que des râteliers à
récurie ; et puis, vous avez longuement causé,
n'est-ce pas? il vous a parlé d'elle ? sait-il bien
nconter tout cela? vous aime-t-elle toujours
autant? est-elle toujours aussi belle? m'aime-
r»*t-elle un peu ? Mais parlez donc ! — Tu es
charmant, avec tes petites questions... oui,
nous n'avons parlé que d'elle et de la reine.
Mais éooute-moi, j'ai eu plus qu'un récit, plus
qu'une causerie, j'ai reçu une lettre, une lon-
gue lettre. — Oh 1 lisez-la moi, mon bon frère;
elle dit de si belles choses! J'écoute, tenez, je
ne bouge plus, je n'ai plus froid : me voilà, li-
sez. Et s'asseyont parterre, le bel enfont s'ae-
couda sur les genoux du chevalier qui tira de
son sein le papier chéri. — La voilà, cette let-
tre, et je vais te la lire , parce que tu es mon
ami, mon frère ; elle et toi, Ange, vous deux et
mon père, voilà mes afléctions bénies, mes
trois trésors d'amour et d'amitié, mes trois ser-
ments sacrés.
Pendant qu'il parlait, le page lui souriait et
serrait une de ses mains. Le chevalier ouvrit b
lettre et lut à demi-voix :
« Ami bien cher, cette lettre te sera remise
par l'un des nôtres , le lord Wenlock , homme
loyal et brave, attaché aux malheurs de la rei-
ne, comme il le fut à sa puissance ; c'est te dire
qu'il mérite ta confiance et qu'il a toute li
mienne. Tai dû surmonter bien des frayeor»
ayant de lui livrer «ne partie du secret qui fait
ma vie ; mais ma seule ressource, mon seule»*
poir étaient en lui seul, et, sans regrets , sus
craintes nouvelles je te l'envoie. Ami , te paN
lera-t-il de moi comme mon pauvre cœur le dé-
sire et l'espère? saura-t-il te dire tout ce que
notre séparation me coûte de soupirs et de Ia^
mes? saura-t-il te dépeindre la p&leur de mon
visage, le dépérissement de tout mon être,
qu'une seule pensée consume , qu'un seul es-
poir ranime, qu'un seul rêve fait exister. Non :
folle, et pauvre folle que je suis , je me berce
d'illusions menteuses, car quel homme peat
bien lire dans notre oœur, sur nos traits, daas
nos yeux ? quel homme peat nous deviner, nous
comprendre et nous traduire! Notre âme est-
faite pour souffrir, car Dieu la créa pour ai-
mer... w
Les rîdeauX'fr'agitèrent an moment où la voix
du lecteur exprimait avec passion octte der-
nière pensée. Henr} s'arrêta brusquement, et dit
au
— N'as-tu rien entcndut — Non , monsei-
gneur! c'est le vent qui agite vos rideaux.
Cette fenêtre est entr'ouverte : je vais la fer-
mer. -^ Je tremble toujours comme un mal-
faiteurl —Pourquoi donc tremblez-vous, braw
comme vous êtes ? — Oh ! cher petit , la pen-
sée de mon vieux père ne me quitte pas; je
crois toujours le voir, je crains son regard sé-
vère; et cependant je l'aime bien plus que je
ne le crains : il est si bon, si généreux. Tiens,
cet amour me sera latal ; ouds n'importe ! -*
LES DERNIERS KERVEN
445
Fatal ! à vous dont je serais jaloux, si je ne vous
aimais plus que moi-même, à vous si heureux,
à vous le roi du monde , car cette lettre vaut
presqu*un trône, et votre amie n'a pas d'égale
parmi les reines... oh ! je le lui dirai. — Cher
bon frère cu as raison,< je me plains de ma ri-
chesse; c'est qu'elle me rend fou î Voilà vingt-
cinq années que je consacre à mon père, jour
par jour , heure par heure ; est-ce ma faute à
moi, si mon cœur s'est donné? Non, c'est Dieu
qui l'a voulu; c'est lui qui m'a béni en elle.
Mon père a des raisons pour détester lés fem-
mes, pour ne croire à aucune vertu, à aucun
boâheur, à aucune pureté ; mais il ne la con-
naît pas. Oh ! s'il la connaissait ! — Pourquoi
ne pas tout lui direl quand il l'aura vue, il fera
comme nous, il l'aimera. — Tout lui dire !..
jamais, non , jamais ; et cependant il faut que
je parte demain, dans quelques heures; que je
m'éloigne, que je le laisse ici, dans ce château,
où il ne lui restera que les tombeaux de nos
ancêtres , ses chagrins et le souvenir des in-
grats qu'il a faits; car j'aurai flétri moi-même
sa dernière espérance, sa dernière joie , son
amour, et rejeté sa dernière bonté. Je le sais,
mon frère, je suis indigne, je suis infâme, mais
j'aime, j'aime ! et pour elle, après avoir donné
mon sang , mon honneur , ma piété filiale, eh
bien! je donnerais mon âme! Tu es heureux,
toi, tu ne comprends rien encore à ces mou-
vements du cœur ; reste longtemps dans cette
calme ignorance; l'amour, mon enfant, c'est la
joie dans le malheur et le sourire dans les lar-
mes. — Je ne sais pas aimer, dites-vous, mon-
seigneur ; et cependant tout ce que vous ve-
nez de dire , je l'avais pensé comme vous :
comme vous, j'ai un père adoré , yieux, infir-
me, mutilé parla guerre, comme le vôtre;
comme vous, je vais le quitter. Dieu, que vous
avez invoqué, nous mit au monde, vous et moi,
pour nous donner sans doute une destinée pa.
reiUe. Mon père s^est fait le compagnon du vô-
tre. Maintenant , continuez de lire cette belle
lettre ajouta le page. Gomme elle parle, votre
Marguerite! comme tout ce qu'elle dit remue
\*àmé\ comme elle vous aime 1 Lisez encore,
monseigneur. A la femme qui m'écrirait seulo-
ment deux lignes aussi douces, je donnerais ma
vie toute entière...
Henri continua :
« Je passe les journées à xùq contraindre, et
les nuits à te pleurer. Souvenirs, souvenirs!
les regrets que vous me laissez sont mon uni-
que bonheur. Ami ! garderas-tu toujours la mé-
moire de nos premiers jours heureux? et le châ*
teau de Goutances sera-t-il aimé de toi , tou-
jours, comme l'abri de ta première enfance et
le berceau de ton premier amour ? Premier
amour! On me dit chaque jour que les hom-
mes sont insconstants, et qu'ils aiment les pau-
vres femmes, comme le soleil aime toutes les
fleurs ; cependant Henri, mon frère, je ne peux
croire à ton inconstance, car tu m'as juré sur
ton père, sur tes armes, sur ton honneur, que
nous serions unis pour la vie ici-bas comme
pour l'éternité au ciel. Rappelle-toi la soirée, où
à la clarté mourante de notre astre chéri , au
son grave et pieux des cloches du vieux cou-
vent de Goutances , mes deux mains dans les
tiennes , et ton cœur dans le mien , tes doux
serments m'ont promis le bonheur.
t Je crains ton père, tout en l'aimant en fille
humble et soumise , je crains son empire sur
toi; car tu l'aimes plus que moi, plus que tout
au monde ; je le sais , et je m'incline devant
eette préférence. Oui, tu fléchiras devant sa
morale sévère ; il te dira de me laisser , et tu
oublieras ta simple Marguerite, qui.n'a que son
amour pour défense... Mais je me vengerai : car
je t'aime, car tu es à moi , mon beau maître ,
mon chevalier, mon seigneur! et si je t'ai juré
de ne me séparer de toi que pour mourir, c'é-
tait pour te faire comprendre que ton abandon
me donnerait la mort. »
— Nous avons eu la même pensée , s'écria
vivement le page : je vous ai dit tout-à-l'heure
que je ne vous quitterais que pour mourir ;
elle vous répète ce serment : nous verrons qui
le tiendra mieux de l'amour ou de l'amitié.
Le chevalier porta sur Ange des yeux bril-
lants de joie , et par un mouvement plein de
naturel et de chaleur, il présenta la lettre qu'il
tenait aux lèvres de son page , en lui disant :
Tiens, baise ce papier parfumé, ces pensées di-
vines, et adore l'âme de ma Marguerite, comme
moi tout ce qui vient d'elle.
Ange déposa respectueusement deux baisers
sur le p4pier, et dit en souriant :
— Elle vous donne plus que vous ne pouvex
rendre, monseigneur. — Pourquoi? — Elle
4iO
LES DERNIERS KERYEN
vous aime plus que tout au monde , Faimez-
vous plus que votre père î
Henri demeura pensif, le front penché.
•* Tu me faiSf ainsi qu'elle, une question qui
me poursuit à toute heure, cher enfant ; depuis
longtemps elle se présente à ma pensée, et ma
pensée s'effraie d'y répondre. — Quoi! pour-
riez-vous balancer? — Malheureusement non*
J'ai recherché avec un soin minutieux tout ce
que mon Cœur doit à mon père : j'ai compté
avec avarice les caresses de sa tendresse vigi-^
lante et infatigable , j'ai interrogé la dernière
goutte de mon sang, et elle m'a répondu que
mon père devait être un dieu pour moi ; j'ai in-
terrogé mon courage prêt à tout sacrifier pour
cet auguste vieillard, tout, excepté, mon amour.
Sondant ma raison, j'ai voulu savoir ce que
Marguerite me donnait en échange de l'amour
paternel : dans ce calcul, dans ces recherches,
dans ces questions faites à mon cœur , mon
cœur est demeuré impitoyable, et j'ai reconnu
cette vérité fatale, ingrate, horrible , que mon
père qui, depuis plus de vingt ans, ne vit qu'en
moi, cédait la première place à une femme qui
m'aime depuis trois mois. — Grand Dieu!
qu'est-ce donc que ramour,demanda le page en
pâlissant. — Une fleur embaumée dont le par-
fum fait mourir, mon enfant ; l'amour n'exalte
l'dme qu'aux dépens de ses vertus et de sa
virginité sacrée.— Pourquoi donc aimer ainsi,
monseigneur? Ah! n'aimez que votre père et
moi, et vous vivrez sans trouble, comme au ciel.
— N'aimer que mon père et toi, pauvre frère!
et Marguerite?
En achevant ces mots , le chevalier de Ker-
ven laissa tomber sa tète sur l'épaule du page ;
et tous deux demeurèrent muets et immobiles
pendant quelques instants. Enfin, la voix douce
et mélodieuse du gracieux enfant se fit en-
tendre.
— Allons, mon beau maître , courage ! nous
ne parlerons plus que d'elle désormais ; votre
petit ami sera son esclave et le vôtre , et , s'il
pouvait partager son cœur, c'est à elle qu'il en
donnerait la moitié. Lisez la dernière page de
cette lettre adorée , puis donnez-la moi que je
la baise encore...
— Ciel !
A ce cri Henri se redressa vivement; Ange
de Lamorçe, le regard fixe et troublé, le visage
bouleversé, les lèvres entr'ouvcrtes , mais im-
mobiles , étendit la main vers l'alcôve ; et le
chevalier tournant la tète s'écria d'une voix dé-
chirante :
— Mon père!
Le comtcde Kervcnvenaitd'écarter les rideaux
et regardait son fils avec un mélange de pitié,
de colère et de froid dédain. Le visage du vieil-
lard était pâle; ses yeux gris étaient fixes
comme ceux d'un mort; ses cheveux blancs
couvraient en désordre ses joues et son front ;
sa taille riche et n^ajestucuse s'était noble-
ment redressée ; ses deux mains crispées à Té-
toffe des rideaux étaient raidcs et immobiles,
son manteau le drapait en entier et tranchait
brusquement avec la couleur rouge des tentu-
res de l'appartement.
Pendant quelques instants , les ttx>is acteurs
de cette scène gardèrent un morne silence. Le
chevalier essaya de parler et ne put que répé-
ter sa première exclamation :
— Mon père. — Savez-vous, répondit le comte
d'une voix grave et ferme , savez-vous si le
dieu qui m'a ravi mon fils vous a laissé votre
père?
Le chevalier se leva et courut se jeter aux
pieds du comte, en répétant pour la troisième
fois :
— Mon père !
Le vieillard , immobile et comme enchaîné ,
continua sur le même ton :
— Les années qui pèsent sur ma tète ne m'a-
vaient apporté que déceptions, malheurs, ou-
trages. Une seule pensée vivait chaste et pure
dans ce vieux cœur flétri ; j'admirais la puis-
, sance de Dieu qui, en regard de tous les vices
et de toutes les ingratitudes, semblait avoir
placé l'amour maternel et la piété filiale; et,
dans ma joie, chaque jour je remerciais Dieu
d'être père. Voilà que cette dernière croyance
est détruite ! mon fils , vous avez trompé ma
plus douce et plus sainte espérance ; mais je
ne dois pas être moins clément envers vous
qu'envers mes ennemis. Je vous pardonne , et
je prie le ciel pour vous.
Le chevalier embrassait les mains d^. son
père; et le page, qui s'était doucement rappro-
ché de son maître, se tenait également à ge-
noux, sans oser lever les yeux sur le comte qui
reprit :
LES DERNIERS KERVEN
4iT
— J'ai tout entendu ; honte à vous, cheva-
lier de Kervcn qui , mcfiaut dans ma bonté et
indigne de mon amitié , avez pu forcer votre
seigneur et père à se cacher comme un larron
pour surprendre votre impiété. J'ai vécu les
deux tiers d'un siècle ; et, pour la première fois
de cette vie sans reproches , vous avez fait
monter la rougeur à mon front. Guidé par ma
foUe tendresse pour un fils ingrat et oublieux,
je venais pour vous interroger, pour connaître
le fond de vos pensées, pour vous servir en ami,
tout en vous aimant comme un père. Ce que
je voulais savoir de vous, je le sais; mais ce
n'est pas à moi que vous l'avez confié. Eh bien,
cette femme que vous aimez depuis trois mois
et qui m'a chassé de votre cœur, je la maudis!
— Oh ! monseigneur , prenez pitié ! s'écria le
page en se prosternant jusqu'à terre.— Et vous,
mon fils, n'oubliez pas qu'un jour ayant blessé
mon cœur oii vous étiez adoré , ayant froissé
mon orgueil et causé ma douleur la plus vive,
- n'oubliez pas que j'ai mis mon dernier courage
à vous bénir.
En achevant ces mots , le comte prit le bras
de son fils, et s'appuyant sur lui , il se dirigea
vers l'un des fauteuils qui bordaient la che-
minée.
Cette scène avait épuisé les forces du noble
Ticillard ; il tomba sur son siège et demeura
quelques instants affaissé par la douleur et la
fatigue. Enfin , relevant la tète , il se tourna
vers son fils qui était debout devant lui, les
mains jointes ; et le regardant avec une indi-
cible douleur qui donnait à ses traits vénéra-
bles l'exprcssioa d'un saint patriarche , il lui
dit:
— Viens là , mon Henri : ton pauvre cœur
n'est pas moins déchiré que le mien, je le vois;
tes souffrances je les ai éprouvées et j'y sais
compatir!.. Viens là, assieds-toi; parle-moi
comme à toi-même. Quan4 tu étais enfant , tu
te mettais toujours sur mes genoux pour me
raconter, souvent avec de gros soupirs, les heu-
reux malheurs de tes folles journées. Mon
cœur n'a-t-il donc pas vieilli avec le tien, de-
puis le temps de ces naïves confidences ? Cha-
que jour qui couvre mon front me rapproche
de la tombe , et te rend plus cher à ma ten-
dresse? Pourquoi Tami de tes innocentes folies
ne serait-il plus le confident de tes rêves d'a-
venir? Je hais le monde, et , s'il le faut, je te
dirai pourquoi .Mais toi, je t'aime ; et ta beauté,
ton courage , ta belle âme sont les seuls biens
qui aient survécu aux lointaines années de ma
malheureuse jeunesse! Ce que j'aime dans
mon passé c'est toi , ce que j'aime en ce mo-
ment c'est toi , ce que j'aimerai dans l'éter-
nité après Dieu ,, ce sera toi , rien que toi !
A ces dernières paroles , son fils , les lèvres
posées sur son front, couvrit de baisers ses
cheveux blancs ; et de grosses larmes , long-
temps contenues , s'échappèrent de ses yeux
pour tomber sur les mains de son père. Ému,,
troublé, le vieillard secoua la tète et voulut en
vain cacher les pleurs qui sillonnaient aussi
son visage.
C'était un tableau saisissant et digne d'un pein-
tre habile que celui que nous esquissons. Ces trois
âges si distincts, si tranchés, réunis et domi-
nés par une seule pensée; l'innocence naïve >
l'audace généreuse , l'expérience désespérée se
donnant la main sur ces trois tètes d'aspect si
différent; le morne silence de la nuit; tout
concourait à jeter sur cette scène une gravité
solennelle.
— Et quelle est pette femme ? demanda en-
fin le comte d'une voix calme.
Le page regarda le chevalier , le chevalier
regarda son père et ne répondit pas.
UN MOT DU SECRET.
Les yeux de Henri de Kerven s'étaient abais-
sés tout à coup à la rencontre du regard triste
et morne du comte.
— Puis-je savoir son nom? demanda de nou-
veau le vieillard.— Marguerite, dit le chevalier.
— Marguerite ! répéta le Comte en s'efforçant
de retenir un soupir dont il ne put se rendre
maître. — N'a-t-clle pas un nom de famille»
mon fils? — Un beau nom. — Puis-je le con-
naître? — Hélas! mon père, pourquoi m'obli-
ger de rouvrir mes blessures en vous entrete-
nant d'un sujet que vous avez en horreur ? Cette
femme , je l'aime , vous savez combien , vous
m'avez entendu; elle est belle comme doit
l'être le plus bel ange de Dieu ; elle est noble
et d'un sang qui vaut le vôtre ; son âme est
sans égale en ce monde ; son amour m'enivre
de joie et d'orgueil. Tout ce que je yous dis là,
je le Jure par les livres saints. Par serment je
448
LES DERNIERS KBRVEN
lui ai donné ma vie; par serment elle m'a con-
sacré la sienne. Mon père! mon noble père!
laissez-nous nous aimer : nous serons tous deux
à TOUS bénir. — Enfant, reprit le comte, à ces
paroles ardentes , à cette passion chaleureuse-
ment exprimée , je reconnais la jeunesse folle,
imprudente, fatalement emportée; je me re-
trouve dans tes émotions , et Je ne veux Rap-
porter que mon expérience, sans prétendre
arrêter les élans de ton cœur. Teusse été heu-
reux, je te Tavoue, de te Toir adopter mes
principes, et mépriser ce sexe trompeur avant
de ravoir éprouvé ; mais la nature a détruit
tous mes plans , et je dois écouter en elle la
voix du Créateur. Loin donc de m'opposer à
ton amour, je veux le diriger, le servir. Si
cette femme est digne de toi, de nous; s'il
m'est prouvé qu'elle t'aime, je vous bénirai
tous les deux, et vous unirai dans ce château,
sous mes yeux et sous mon aile. — 0 mon sei-
gneur, mon maître, mon père! s'écria le che-
valier, surpris de ce discours, que de bonté et
de noblesse! Oui, un jour, un jour viendra.
J'espère, où tous deux, agenouillés devant
vous... — Quoi ! interrompit le vieillard , exis-
terait-il un obstacle assez grave pour triompher
de votre accord et de ma volonté ? ^Oui, mon
père... — Et lequel? — Je l'ignore; c'est un
secret dont Marguerite doit m'instruire, et que
vous connaîtrez aussitôt.
Le comte regarda son fils avec sévérité, et
répondit d'une voix troublée :
— Plus je m'avance dans les mystères de
cette intrigue, plus j'écoute mes pressenti-
ments, plus j'interroge, et plus je découvre
les signes de cette fatalité qui m'a fait ce que
je suis. Mon fils, une dernière fois, au nom de
la majesté paternelle, je vous demande queUe
est la femme que vous aimez? — C'est Mar-
guerite de Sevem, qui... — Assez, interrompit
brusquement le vieux guerrier.
Et reprenant tout à coup ses allures sauvages
et son autorité inflexible, il continua d'une
voix exaltée :
— Marguerite de Sevem, fille de Marguerite,
comtesse de Rosières, duchesse de Severn,
première dame d'honneur de la reine d'Angle-
terre, femme belle de visage et d'esprit, femme
hideuse de cœur ; Marguerite de Rosières , à
qui je dois tous mes malheurs, toi qui m'as
fait vivre pendant trente ans d'une vie horrible,
toi qui as étouffé toutes mes pensées généreu-
ses, qui as desséché mon cœur et mon cervcan,
toi qui n'as laissé dans ce cœur que des désirs
de vengeance et de haine, Marguerite, tu viens
donc encore me poursuivre dans mon dernier
asile! Oh! malheur! malheur!
Épuisé par cette sortie violente, le vieillard
demeura sans forces, sans mouvement, sans
parole pendant quelques instants. Son fils et
le jeune page l'avaient écouté avec surprise et
terreur. Henri était devenu pâle, et ses lèvres
entr'ouvertes n'avaient pu donner passage u
cri d'horreur que son cœur voulait pousser.
— Oui, mes enfants, reprit le comte, appre-
nez enfin une partie de ce secret que je voulais
ensevelir dans ma tombe. Apprcoei, Henri,
que votre père avait, à votre âge, les qualités
qui vous font aimer ; il avait , de plus que voos,
de grandes richesses ; son pennon flottait porté
par des barons ; il était jeune , noble , rkfae,
glorieux , envié. H rencontra une femme , fl
l'aima et crut en être aimé. L'amour, en se ré-
vélant à lui , se montra comme un trésor dont
il voulait jouir en avare. Votre père aima cette
femme comme un martyr aime son Dieu ; poor
elle , il donna ses châteaux jusqu'au detnkt
donjon ; sa liberté, ses honneurs , son sang,
son âme. Tant qu'il fut riche, grand, puissaot,
eUe feignit de l'adorer ; tant que ses mains
ouvertes purent donner, non pas à son ava-
rice, mais à sa vanité, mais à son luxe, eUe loi
fit croire à son amour. Tant que la voix des
feourtisans le proclama l'homme à la mode et
le grand seigneur , il fut le caprice de cette
femme ; et du jour où sa puissance, sa fortune,
ses honneurs tombèrent avec lui, elle le dédai-
gna, l'oublia.
Cette femme est cause de tout ce qui ine
donne l'horreur du monde ; elle a blanchi mes
cheveux, elle a souillé mon âme, et, si la main
de Dieu ne m'avait pas retenu , si elle ne mV
vaît pas montré votre mère, mon fils, f aurais
vengé dans le sang de la duchesse de Sevcra
les outrages que je dois à Blarguorite de Ro-
sières. La femme que vous aimez est la â!Ie de
cette créature maudite, aujourd'hui couchée
dans un tombeau qui s'est trop tard ouvert
pour elle , pour vous, pour moi ! Aimez celle
Jeuse fille, mon enfont , et tcui serei , oinii
<lueiDoi, traînée de malheurs en malheun,
vous userez toute la Ipjaulé de votre cœur,
toute la reli^on de votre txw à l'adoror; et,
<lu jour où son caprice se reporters lur un
autre, tous recommeacerez ce drame sanglant
cl odieux que Tua jeunesse, mon Age mur et
mes vieux ans n'ont pas pu terminer! Alors,
celle que vous aimez sera pour vous sans
amour, sans foi , sans honneur ; elle donnera
sa main à UD rival , et ne vous Tcra même pas
faamfinc d'un regard, si vous allez devant elle
«t pour die à la mort.
Chevalier de Kenren, j'en ai dit asset. Je vous
ai firit connaître en quelques mots une hisbire
qne j'aurais pu écrire avec du sang, avec des
lannn! Dans tous mes désastres, ïl me restait
va bonheur : comme la fleur qui vient au dé-
sert, vous étiei né dans ce cbileau tout en
mines ; vous étiez l'étoile da naurragé, l'espé-
rance du condamné. Votre mÈrc, morte en vous
mettant au monde, m'avait quitté avec un sou-
rire et les deux mains jointes sur votre front,
comme poar léguer en vous une récompense à
me* 4«"letirs. Votre berceau , agité par mes
(DalBs aébiles , fut pour met un sjoibole de
««jaiKes ^ me falsaH ainev le reOet de na
pauvre vie, comme un vieux chêne le lierre qui
Tenlace. Cen est assez; vous m'avez entendu,
■UB ffli. Dteu veuille que vous m'ajet com-
pris] Maintenant Je retourne à ma solitude.
L'anbe commence h peindre ; fbearc fixée pour
votre départ approche : choisissez entre votre
vieux pÈre infirme, malheureux, pauvre, sani
soutien , et cette jeune Pille qui porte un nom
pour moi plein d'épouvante; choisissez entre,
efle, qui est Jeune et toute à ravcnir, et mol,
qui suis courbé vers la tombe, où jR vais bientôt
prier pour vous. Si vous partez, retenez bien
ces dernières paroles de votre ami le pIuB
cher... 11 n'y a de vrai, après l'amour de DIca,
que l'amour de la famille ! Quelle que soit votre
détermination, cnfont preux on fils ingrat, je
vot» bénis et vous recommande à la clémence
du Tout-Puissant.
En achevant ce» mots , le comte qui s'était
levé de son I^uleuit , se retira lentement , en
dégageant avec douceur ses mains des mains
de Henri et du Jeune page, qui le snivaicnt,
les yenx baignés de lames.
Depuis quelflUCs minutes déjà, le sire de
Kcrven avait disparu ; le bruit de ses pas ne
résonnait plus. Henri regarda Ange de Laou»
gc, et cclul-cl lui dit :
— Eh bien, monscigncOTl
Au même instant , une pierre lancée de U
cour vint frapper les volets de la fenétrC. L*
rftevalipr tressaillit :
— C'est le signal, dît-H* — Quel signal t —
Lord Wculock nom attend. — Eh blent Jevail
30
450
LES DERNIERS KERVSN
lui souhaiter bon voyage, n'est-ce pas, mon-
âeigaeur ?
Henri ne répondit rien. Il se promenait de
long en large. Une seconde pierre frappa le
Tolet, mais plus violemment. Henri courut à la
fimêtre, Touvrit, et, se penchant en dehors, il
dit à voix basse :
— Est-ce vous , milord ? — Les chevaux sont
prêts; le jour va poindre. — Je suis à vous.
Passez le pont ; je descends.
Et, se retournant vers le page, Henri lui dit
arec un calme affecté :
— Cher Ange , tu ne peux pas me suivre :
ton père et le mien ont trop besoin de toi. Je
veux bien pour Marguerite affronter la colère
de Dieu et celle de mon père ; mais je ne pour-
rais, sans un crime, te ravir à tes devoirs.
Adieu. — Ouoi ! monseigneur, vous partez, et
moi... — Adieu, embrassons -nous. — Non,
puisque vous êtes décidé à commettre cette
mauvaise action, monseigneur, votre frère, votre
page vous suit , et ne vous quittera que pour
mourrir ; nous nous le sommes promis , ne
Foubliez pas.
Un troisième coup retentît à la fenêtre. Le
chevalier et son page ^^enveloppèrent de leurs
manteaux, et sortirent à petit bruit de la salle.
Us se glissèrent, longeant les murs, jusqu'aux
écuries, où ils rencontrèrent le lord Wcnlock,
qui leur rendit leur salut à voix basse.
— Nous sommes en retard, chevalier ; voici
Taurore, et votre père pourrait être éveillé. —
Peu importe, répondit sourdement Henri; par-
tons.
Les trois clievaux étaient prêts ; les cavaliers,
les prenant par la bride, se mirent en route et
se dirigèrent vers le pont-levis. Henri marchait
Iq premier; il dit quelques mots à Toreille du
garde qui veillait à la porte d'entrée, et le pas-
sage lui fut aussitôt livré. Un second archer
était posté en sentinelle de Tautre çêté du fossé
d'enceinte. Mais ayant pour consigne la sur-
veillance de Textérieur, il n'arrêtait jamais les
gens qui sortaient du château. En voyant s'a-
vancer les trois cavaliers, il se retira dans une
guérite en pierre , qui lui était réservée, et,
s'appuyant sur son arbalète, il demeura immo-
bile. Après avoir dépassé la travée du pont, le
chevalier de Kcrven s'arrêta , et dit au lord :
— Vous, pouvez maintenant monter en selle ;
nous ne courons plus aucun lisque d'être en-
tendus. Je vous rejoindrai dans quelques in*
stants.
L'étranger sauta sur son cheval sans répon-
dre , et partit. Alors Henri posa la main sur
l'épaule de son page, et lui dit d'une voir
tremblante d'émotion :
— A genoux, mon frère, à genoux, et prions
pour ceux que nous laissons ici.
Ange de Lamorge obéit, et tour à tour ks
vedettes purent entendre la voix des defu fu-
gitifs, qui s'écrièrent avec douleur :
— Pardon, mon père, pardon !
Us se relevèrent : le page s'élança l^ie-
ment sur son cheval , et Henri , s'approcbaat
de l'archer, qui témoin de cette scène la con-
templait sans la troubler, lui dit :
— Quand tu seras relevé de ta veillée , mon
ami, tu porteras au seigneur de Kerven ce col-
lier, et tu lui diras que la dernière pensée da
fils de ton maître, en le quittant, fût une
prière à Dieu pour son père.
Le soldat étendit la main ponr recevoir le
joyau, et répondit :
— Je vous obéirai , messire , et votre père
vous bénira.
A ce son de voix bien connu , le cheTalier
poussa un faible cri qui sembla sortir de ses
entrailles.
— Eh quoi ! ajouta-t-il , vous ici , raonsci-
gneur? — Partez, mon fils, répondit le comte
de Kerven : mes yeux sont secs et dcsomiais
sans pleurs ; ils ont vu cette nuit le plus ingrat
deshommes. Partez, vos compagnons vous at-
tendent ; votre Marguerite vous appelle ; votre
vieux père est mort : la fleur de votre amour
s'ouvre sur un tombeau ! Adieu ; je vous bénis
afin de vous épargner la colère du cicl.Pârtcir
et dans votre vie nouvelle, aux palais, dans les
mêlées, n'oubliez pas l'ëcusson sculpté sur
cette porte : respectez au moins Thonncnr de
notre nom.
Et comme le chevalier voulait se jeter dans
ses bras, le vieillard étendit la main pour s'y
opposer, et répéta d'une voix pxofondcmenl
émue:
— Partez.. «
Henri se tourna de nouveau vers le page»
qui s'efforçait de mamtcnir le fougueux cour-
LES DBRMI^lS KEtlVEN
451
sier de son maître; et, sans oser répondre, \es
deux cavaliers s*éloignèrcnl. .
Quand les pas des chevaux eurent cessé de
retentir dans la campagne, le comte rentra au
château. Son front avait vieilli de dix ans!
lVbâkdon.
L*auhe s^étendait insensiblement des som-
mets des coteaux de la plaine; le château de.
Kerven apparaissait comme une ombre gigan-
tesque, et le plus profond silence Tenveloppait
encore avec les derniers voiles de la nuit. A
Texception des gardes, postés de distance en
distance, nul ne semblait veiller. Cependant
un homme qui, par son attitude immobile,
ressemblait plutôt à une statue qu*à un être
animé, était adossé au fana) de vigie. Le comte
de Kerven , car c'était lui , après avoir conservé
quelque temps encore cette position, étendit
ses bras dans la direction de Villedieu, et s'écria
d'une voix sourde et sanglotante :
— rai donc assez vécu pour assister à cette
désertion y et le ciel, pour dernier châtiment,
me gardait une telle infamie! Que me reste-
t-il?... rien. Où est Tenfant que j'admirais,
que j'adorais, la chair de ma chair, l'espoir de
mon dernier soupir?... parti ! Quand le reverrai-
je?:.. jamais!... El sur mon affreux malheur;
sur cet abandon , sur cette ruine de mon der-
Mon visage est-il calme, Messire? —J'y vois
une froideur qui m'épouvante ! — Rien de plus ?
— Rien, mon maître.— Merci, mon Dieu!
s'écria le comte avec dignité, merci, vous
m'avez entendu. — Eh quoi! n'avez-vous donc
plus d'amitié pour votre vieil écuyer? vous
refusez de me parler; vous ingrat! pourrai-
je le croire? — Ingrat? reprit yivement le sire
de Kerven ; écoute , ta veux savoir ce que je
suis venu faire ici de si bonne heure, et sans
toi? — Oui , murmura l'intendant avec timidi-
té.—fai voulu, pour l'honneur de mon sang,
pour mon orgueil de père , pour ma consola-
tion , s'il en est une, être seul à le voir partir ;
j'ai voulu que ces yeux, affaiblis par les années
et par les impuretés qu'ils ont contemplées,
fussent seuls ici à le saluer ; j'ai voulu que ce
cœur, où tout est mort aujourd'hui , fût«eul à
le bénir encore , malgré soa.criQie ; j'ai .voulu
que mon oreille entendit son dernier bruit, et
que ma voix fût la dernière à prier pour >iui.
Que te dirai-je? j'ai vpulu jouir d'ici, par lous
mes sens et à mon insu, de sa demièrâ pvé-
sence! Je l'ai y u s'éloigner lentemenlç Jel^ai
va s'arrêter, tourner la tête et repartir ; j*ai le
dernier touché sa main; j'ai reçu son dernier
gage, j'ai eotendu sa dernière parole; Oh ! que
j'ai souffert ! ... Un fol espoir m'animait encove ;
chaque fpis qu'il s'arrêtait je croyais qu'il allait
nier amour, sur na mort enfin , voilà l'astre revenir, rouvrais la bouche pour Tappelcp, les
souverain qui s'élève radieux et la nature qui
s'éveille en chantant. Oh ! mon Dieu ! donnez-
moi le courage de ne rien maudire ; faites taire
mes entrailles qos se révoltent; ayez pitié de
ma pauvre âme qui se sent prête à blasphémer,
ayez pitié!
En achevant ces mots, leTieitlard tomba* la
iàct contre terre, et demeura sans mouvement,
sans parole; il n'entendit que le bruit que fhi-
sait, en montaùt rescalier, son vieux compa-'
gnon, le sire de Lamorge ; et, quand ce dernier
appanitfSur la terrasse, il s*arrèta brusque-
ment, par surprise autant que par respect.
Voyant son maitré sans mouTement; l'in-
tendant s'approcha de lui et le toucha, a'é-
erianl :
— * Dieu ! Monseigneur, qu'avez-vous ? .
Le comte s'arrêta et regarda Usement et si-
lencteuscment le seul ami qui lui restait.
•-^ Ee grâce, répondez, mon bon maître.—
bras pour le recevoir^ les mains pour le ca-
resser!... 11 est parti; tout est fini... -* ILest
parti? — Pepuis une heure? ^ Grand Diçu !
quel affreux malheur pour vous, pour moi,
pour mon filsi — Ton fils, répondit l^ comte
en baissant la voix. -— 11 aimait tant soq che-
valier! — Il Taime, oui, il l'aime, trop, n^qa.vieil
ami ; et le comte s'empara des mains do son
écuyer. — Je cours l'éveiller pour lui anQopcer...
— Reste ici près de moi, brave Pierr/&. .Vois-
tu cette ligne blanche et contournée qui se perd
dans les vallées de la Sienne? -<• Oui, Mon-
seigneur ; c'est la route de Villedieu. -rr Ils ont
pris ce Chemin!... — Quoi?— Pour un si.long
voyage et de si périlleux projets, Dieu , prenant
mon fils en pitié , lui a donné pour compagnon
son plus bel ange, le tien! — Mon enfant!
mon enfant! s'écria le vieux gucrrle^*. 0)i!rêve
affreux! horreur!
Le malheureux père ne put {Ans a)rti(iuler
^52
USS DqRHWBS KSitfVEN
une parole; il ^roila 80d tisage comme pour deux étaient montéssor des moles, le teoiaîèiDe
mourir, et ne fit entendre que des sanglots les suivait à pied.
étouffés. • Quand bu nuit vint, les appartements du
Le comte demeurait toujours appuyé contre <»»*« '«ront éclairés comme d^babîtude ; rien
le piUer du fanal ; U laissa une Ubre issue à U ne parut changé. Tout l'était cependant! et ces
douleur de son ami. *<>"" majeslueuses, plus tristes que de cou-
^ParUsans me^oir! sans se Jeter dins mes î"™^' semblaient regretter leurs maîtres. Ainsi
' ' pendant quelque temps
corps semble regret-
rai reconnaître dans ton fils un modèle de dou-
ceur et de tendresse. PTaccuse que la fatalité :
brasl enfant dénaturé I — Quand nous serons jf «ort nous laisse peu
plus calmes tous les deux , compère, je te fe- 1**5P ^f * ^*» *"*^ *^
L ASBBBGE DE U TOlUfE.
ton fils vaut mieux que le mien. — H vous a „ . ^ i i.** ,. j «,, >•
donc parlé de moi, Monseigneur? Hélas! que ^^ntre tous les hôteliers de Vdledieo gros
vousH-ildit? Pauvre enfant! lui si frêle, si bourg assis sur les boMs de kS«n^^
Adble encore, que va-t-il devenir? Ils me le gua.1 par une étouidu««nte ra^
tueront!...Oi;imonDieuîmonDieuîEhbien, ^* honnête Gaspard dit la Tonne, sotoquet
moi aussi je pardonne , moi aussi je bénis... • Pf « «^Peçtueux V^J^^j^ J» ^^^
▲hm Ap ibjl «killfifiM iitte 1« eiel te ow^serve ^ ""® ^^^ ^^» décerné à ca«se ée s(« obé-
tu prospères un Jour, quand ce cœur que tu \ J^^ù^^ \VV «««inwie
to batVre sem glacé, viens prier pour celui ' ^ »^» «"^«'••* '^^"^ ^î!!:,^^
«i Vamisau monde pour Vadorerapiès Dieu! hommages que nous Im rendons qpatresiècles
0ht mais qui veillera sur toi , pauvre petit être
pen^u f — Qui vetUem sur eux ? demanda le
comte. •«- Qjai te suivra, mon chérubin, oon-
âinua rintendant. — Toi et moi , reprit grave-
le sire de Kerven.
après sa mort.
Un jour de mai 1476, dans une salie basse
d*» Taubergè, vers trois heures de idevée, non
loin de Timmense cuisine où se reposaient les
apprentis, maître la Tonne était assis à une
^ . , 1 1^ ^A« ^ ^ it^hle ronde où il vUeit une éaorme croche de
Pierre de Umorge leva la tète et regarda ^^^ ^ assowdissait un malheureux étranger
son maître avec surprise.
— Oui, toi et moi, répéta le comte. — Et
nés serments. Monseigneur! demanda le vieil
écuyer avec un éclair de joie. — Nos serments,
éis-taî Dieu nous les a remis,.. Écoutez, Mes-
de ses lourdes narrations.
Ce nouveau personnags était «sseï eorieux
dans son genre pour qee noas essayions de le
dépeindre en quelques iîgMS. Céteît un vieux
soldat dans Tactioa noUe et triviale du mot.
?!!JÎ! ^^^TJ "T/™^?!l^^^^ l'«n de ces hommes à tempérament de fer qui
travenent iiyipueément les daagen, les Ih-
tigues, les misères de la vie aventureuse. Butré
au service de la maison de Loneaslre dès son
adqleseence , U aveit BM«lé la heBebarde sous
les plus grands papilaines de son Mède, et n'a-
ie vieil écuyer tomba aux genoux i^ comte, yf^n jamais abandonné la Rose rouge de ses
et 1^1 dit d'une voix émue : { souverains ; attaché par ftmaline militaira et
- Merci , Monseigneur, oh! »çrcA, Vous êtes . |^ une noWe «délit* à «me fiuille «s con-
noble autapt que brave. j ^^^nanta, îl entait imié 9icm culte et son adora-
Puls, se tournant vers la route de Villedien, tion à l'infortunée reine JMarguerite , seule
à notre intendant, de remettre la garde et la
conduite de ce château à son premier lieute^
nant , et de vous tenir pr^t à nous suivre dans
deux heures partout où il nous plaira d^aller,
sons -la garde de Dieu.
il s'écria cpnime en délire :
-7- Mon pauvre enfant! tu es sauvé!
A la chute du jour, trois pèlerins sorteient
du ch&teau de Kerven par la porte du Haiire :
espé^aa(pe d'un tréne reMreraé! Le vieux soldat
était q^itelqne pe« raMehear, mais ne vantait
ses premiers exploits que pour en promettre
d'autref : c>é||ut à la fw un ^ype de' courage,
LES DERNIERS RâWEN
453
dé loyauté et de simplicité* On le nommait
EiMerkin ; il était né à Lancastre, ters 1412
on 1413.
D'après cctfe esquisse, on comprendra que
ll^ôtelier avait tout loisir de baivarder.
Toutefois la bruyante couTersation de nos^
deux personnages f\it interrompue plar le firuit
que firent des chevaux en entrant dans la cour.
-^ Voilà des voyageurs qui nous arrivent.
— Que Dieu les bénisse, répondit Gaspard.
Sont-ils de bonne mine f
Cette phrase était à peine achevée qu*Atfge
de Lamorge entra en courant, et sauta, d'un
seul bond , sur la table, en faisant trébudbfer à
la fois le pbt eties timbàle3'.
— CTest moi , père la Tonne, dît en riant le
beau lutin , moi qui meurs de faim et de soif,
et d'envie de vous faire enrager. —D'où diable
sortez-Yous, monsieur le page ? —De faire diète,
maître Gueux ; nous sommes trois cavaliers et
trois ventres serrés qu'il s'agit de ballonner
comme le vôtre, ^ite à souper, cbmpère, ou je
bats vos gens. — Vous menez une jolie vie,
monsieur de Lamorge ! et votre père i — Chut!
interrompit le pauvre enfant d'une voix de-
venue triste tout à coup ; après souper je vous
parlerai de mon père.
Et il s'élança hors de la saAe.
— Quel est ce déUcieux enfant? demanda
Kilderkin.— C'est le fils de l'intendant de Ker^
ven, le page du noble comte, le plus délicieux
petit être qui soit au monde. Son âme est douce
comme ses yeux; son eonir est tendre comme
ion bel âge. On l'appelle Aage de Lamorge au
château; mais c'est l'ange du pays pour nous
qui l'adorons. Gomprene^vous? — U est ravis-
sant.
Deux cflivaliers entrèrent, suivis du jeune
page ; Tbdte fit un noiyvel effort pour se lever
de son fauteuil, et y parvint cette fois non sans
une horrible grimace. Il salua de la main les
nouveaux-venus, ;^et dit h Henri de Kervea,
qn'il recoiuMit :
-^-Monslenr le ohevaifer, |e ne nfattendais
pas à rhonnenr de vous recevoir; mais sôyei
le bienvenu. Merci de la préférence.
De son cMé le vieux soldat, recomuÉissaint
Wenlock, lui dit ;
-- Je suis porteur d^un message pour vous ,
mibrd ; vous m'aveïE épargné les derniers pas .
ma monture vous en saura gré.
En même temps Rilderkin tira d'une poche
de cuii^, qu'il portait sous son pourpoint , une
lettre aui armes de la: reine, et la' remit à lord
^enlock. Celui-ci rompit les cachets, prit con-
naissance de fa missive royale , et proposa au
chevttlief de passer dans un autre appartement.
Sur son invitation; le' page et Kilderkinie sui*
virent.
— J*ai une excellente nouvelle à vous ap-
prendre, sire chevalier, dit lé lord : la reine a
reçu du roi Louis la prière de se rendre à Am-
boise, où se tient la cour; et le comte de War-
wick, actuellemeni à ftouen, va pareillement
se diriger sur le même point.— Dieu soitlouf!
s'écria Henri ! Noble reine, vous voilà donc se-
courue! tfargaret! Margaretl ajouta-t-iltout
bas. — La reine d'Angleterre quittera-t-elle
bientôt Nancy, monsieur lé cavalier? demanda
le page. — ' C'est demain qu'elle doit se mettre
en voyage, — Quel boriheurf s'écria le joyeux
enfant... Et a-t^llé dé beaux seigneurs à sa
suite ? — L'élite de la noblcsSe lorraine. — A-
t-elle déjà quelque pauvre petit gentilhomme
comme moi ,. aussi jisune, aussi dévoué 1 — II
n'y a rien comme vous, nulle part, mon bel
enfant, dit le vieux brave en lui souriant affec-
tueusement. — Kilderkin, là reine vous attache
à mon service jusqu'à notre arrivée' î Amboise,
interrompit le lord Wenlock. — Cela suffît,
milord. — Sir Bfenrt, ajouta ïe seigneur aiû-
glais, en partant démain matin, nous serons
en mesure d'arriver à Amboise un jour ou deux
avant la reine; nous ferons bien, je pense, de
coucher ici. ûu*en dît votre Honneur T —Je
suivrai vos avis , milord. A ne pense pas que'
mon père nous fasse suivre; ainsi itnisons hïlué',
d'autant plus que nos forces sont à bout.
Un valet de maître Gaspard entra pour an-
noncer que le souper état servi. Les voyageurs,
après un repas auquel lord Wenlock 6x seul
grand honneur, gagnèrent les chambreaqm
leur étaient préparées.
— Viens , mon petit ange , dit Henri à so»
page. Maître Gaspard, nous vous souhaitons dt
bons rêves.
Le brave hôtelier s'inclina.
Quand lé chevalier et son pageffùtent rendus
431
LES DERNIERS KERVEiN
dans leur cbatobre, Us se regardèrent triste-
ment.
^ Eh bien ! Monseigneur» dit Tenfant d'une
voix soucieuse. — Eh bien ! répondit Henri. —
Que font-ils maintenant au château ? — Ah 1
— Nos pauvres pères 1 ils sont comme nous en
tète-à-tète et nous accusent — C'est affreux!
cher petit. — Hélas ! oui ; mais Marguerite, mon
chevalier, votre fleur adorée !
Ange avait brusquement détourné sa pensée,
pour ne pas trop aCTccter son maître et son
frère; car telle était son exquise sensibilité,
qu'elle lui faisait deviner la portée de toutes
ses actions, de toutes ses paroles, et lui ensei-
gnait à efQeurer avec une grâce et une bonté
toujours ingénieuses les sentiments qu'il vou-
lait caresser.
— Tu as raison , parlons de mon amie ,
épargne-moi les remords qui ne peuvent rien
sur mon cœur. U s'avoue, hélas! trop souvent
qu'il m'a fait commettre un crime. Sois géné-
reux , ne m'accable pas ; prononce-le toujours
ce nom tant aimé : ta voix chaste et pure sanc-
tifie toujours mes plus chers souvenirs. — Mon-
seigr^eur, dit en riant l'espiègle, souvenez-vous
d'abord que nous n'avons pas fermé les yeux
de toute la nuit. Pour être en état de combattre
avec avantage devant la reine, il faut nous
soigner quelque peu. Donnez-moi ce pourpoint,
ce manteau... maintenant ce beau poignard et
ces éperons d*or... Oh ! que vous êtes heureux
d^ètre déjà chevalier! Moi je ne suis rien, rien
du tout qu'un pauvre petit... Là, couchez-vous.
Puis, se penchant sur l'épaule du chevalier,
il lui dit :
— Dormez, je n'ai plus rien à dire, je ne
parle plus, dormez , reposez-vous, au nom de
Marguerite qui vous aime.
' Et le charmant ^enfant gazouilla plus de dix
fois à roreille de son ami et à son cœur : Mar-
guerite ! Marguerite !
Puis, quand il vit le chevalier profondément
endormi, il se redressa lentement, avec pré-
caution, et, après avoir baisé la main qui pen--
dait hors de sa couchette, il se dirigea vers la
tienne, préparée à l'angle opposé, ouvrit son
pourpoint de velours, prit une croix d'argent
qui pendait à son cou, et ja baisant avec un
soupir :
—Pauvre et seul bijou que m'ait laissé ma
mère, murmura-t-il tout bas, toi qui fus mis
là par mon vieux père, reste toujours sur ce
pauvre cœur pour le préserver, pour le conso-
ler de ses disgrâces. Et jetant un t«gard svr
son ami : U dort, lui; il court au bonheur; il
touche aux plus beaux rêves. Et moi, où vais-
je î Je le suis parce que je l'aime, et que je
veux honorer mon nom avec \h sien. Mais
quand il sera aux genoux de sa Marguerite,
m^aimera-t-il toujours comme aujourd'hui?
Hélas! comment dormir! Père chéri, tu pleures
en ce moment; moi aussi, je pleure. Plus heu-
reux, mon frère a pu du moins remettre ao
sien un gage de tendresse. Moi, je suis parti
comme un méchant, un maudit.. Non, non, il
en est temps encore, je veux te consoler, pauvre
père que j'aime tant !
A ces mots, marchant à pas de loup vers le
lit du chevalier, Ange prit le poignard de son
frère , le tira de son étui , et souriant avec
ivresse à la pensée d'amour que le ciel venait
de lui inspirer, il coupa une longue boucle de
ses cheveux blonds, la baisa plusieurs fois, et
s'échappa de la chambre en étouffant le bruit
de ses moindres mouvements. Arrivé dans la
salle où se tenait l'hôtelier, il courut à maître
Gaspard , et lui dit jd'un petit air boudeur :
—Vous m'avez toujours pris pour un diable,
n'est-ce pas? — Ma foi, on pourrait s'y tromper,
monsieur le page, comprenez-vous. — Et moi
je vous dis que je suis un ange, comprenex-
vous? ajouta le petit espiègle en imitant la
grosse voix du bonhomme. — Bah! fit l'hôtelier.
— Eh bien! sachez donc, maître la Tonne, que
je suis nn grand coupable. — > Un petit enragé ;
voyons qu'y a-t-il? — Il y a que je vous quit-
terai demain pour toujours. — Grand Dieu! ne
dites pas ces choses-là, monsieur de Lamorge !
— Puisque c^est vrai , il fhut bien le dire. — *
Et où allez-vous?— A Amboise. — Saint-Denis !
et qu^y faire? demanda tout ellkré le braTe
cabaretier. — Je n'en sais rien, gagner mes
éperons ou un coup d*arquebuse; mais je laisse
mon père derrière moi , et malgré tout, je sei^
là, dans mon cœur, que j'ai envie de pleurer.
— Comment monsieur l'intendant a-t-il pa
consentir?...
' Ici deux coups retentirent à la grande porte.
— Holà! hé! Pierre! Jacquelin! fainéants,
allez donc ouvrir. N*entendez-vous pas? hé !
LES DERNIERS KERVEN
465.
▼ieodrez-Yoasî C'est fort bfeureuz; Us dorment
-«omme au sermon.
On frappa de nouveau...
— Mais partez donc , coquins...
La porte était ouverte et les voyageurs intro-
duits, que le gros homme jurait et criait en-
core.
La salle où trônait Gaspard la Tonne était
vaste et fort sombre; une seule lampe brillait
dans rénorme cheminée, laissant dans Tobscu-
rité la plus grande partie de Tappartement.
Deux moines de Tordre des carmes de Saint-
Jérôme saluèrent, sans montrer leur visage, et
s'assirent dans le coin le plus noir sans profé-
rer un seul mot.
— Mes bons pères, désirez-vous souper ou
simplement vous rafraîchir? Excusez la paresse
de mes valets, qui vous ont laissé sans pitié
dans la rue. Je saurai les châtier.
Les deux moines firent un signe de tête né-
gatif.
— Et maintenant continuez, monsieur de
liamorge; que voulez-vous de moi? Mes offres
faites, je suis tout à vous. — Vous direz à mon
père, continua le page en baissant la voix, que
je prie Dieu pour lui, et vous lui remettrez
ceci.
n tira de son sein , pour le déposer dans les
mains de Thôtelicr, le papier qui contenait sa
boucle de cheveux.
— Mon enfant, ce que vous allez faire est
criminel, vous Tavouez vous-même; mais nous
suivons tous notre destinée. Quand mon granc.
oncle partit pour la Terre-Sainte, il s'évada,
comme vous , du toit paternel ; mais avant de
quitter son pays, il alla trouver un prêtre et se
confessa; cette action lui porta bonheur. Eh
bien! faites de même.
Ange baissa les yeux.
— Voilà justement les révérends qui conso-
leront votre pauvre cœur malade ; voulez-vous
que je leur parle ?
Le page, après avoir réfléchi quelques ins-
tants, redressa sa jolie tète et répondit d*une
voix ferme :
-Oui.
Le gros brave homme se leva péniblement,
et abordant les deux moines, il leur dit :
^ Mes révérends sires, le charmant enfant
^luevous voyez dans ce coin là-bas va faire un
lointain et périlleux voyage; il a besoin de
conseils et d'inspirations divines. Celui de vous
qui le confessera aura fait une bonne œuvre,
comprenez*vous? «
Les religieux se regardèrent d'abord, comme
pour se consulter ; puis l'un d'eux se leva et
fit signe à l'hôtelier qu'il était à sa disposition.
Maître Gaspard se tourna vers le page , qui
suivit le moine de l'air humble d'un écolier
coupable, mais résigné.
11 se glissa dans une chambre où son cou*
fesseur venait d'entrer. Le bel enfant tenait à
la main sa toque de feutre, dont la longue
plume traînait à terre. Toute sa petite personne
était si modeste , si chagrine, si recueillie, si
intéressante, qu'à le regarder on eût voulu lui
baiser le front. Le moine , après avoir posé le
flambeau qu'il portait sur la cheminée , s'assit
à l'angle le plus sombre, et appela le page d'un
simple geste. Ange s'approcha; ses petites
jambes tremblaient sous lui. Il passa derrière
le saint homme, et, tombant sur ses deux ge-
noux à faire retentir les dalles , il posa sa tète
blonde sur les genoux de son confesseur, et
pleura...
— Mon fils, dit le moine d'une voix troublée,
pourquoi pleurez-vous?
A ces mots, le pauvre enfant se calma ; il se
souleva , et sembla écouter la voix qui avait
parlé comme l'oiseau qui , entendant le vol de
sa mère, met la tête hors du nid.
— Mon père, dit-il enfin de sa plus douce
parole, je suis bien coupable et bien à plaindre :
j'ai commis un crime! — Un crime, à votre
âge, mon enfant! — Un crime affreux! J^ai
trompé la tendresse paternelle; j'ai fui, j'ai
laissé mon père que j'aime dans le chagrin et
dans les larmes. 11 n'avait que moi, il n'aimait
que moi ; j'ai eu le courage de Tabandonner.
De nouvelles larmes remplirent les yeux du
pauvre page ; le moine ne put dissimuler les
siennes.
— Vous pleurez, s'écria Ange, vous pleurez
aussi! Quelle bonté! Je vous fais pitié, n'est-ce
pas? Oh! je suis bien malheureux ; car, voyez-
vous, je n'ai jamais commis aucune faute, moi ;
je n'ai jamais pensé qu'à rendre jo'e pour joie
à ee vieil ami de mon enfance. Il y a des mo«
ments où je sens des remords; je veux alors
retourner au château de Kcrven ; je veux aller
469
LES DERNIERS KERVBN
me jeter aux pieds de mon père, et, dans ses
bras, sur 8o;i cœar, à son coq , étoufTer ses
chagrins sous mes baisers , caresser ses cbc-
Teux blancs et rester à ses genonx Jnsqu*à ce
qu^il m'ait pardonné 1 — Eh bien! s^écria le
moine avec un soupir échappé de son âme, ch
bien ! mon fils? — Eh bien ! il j a dans notre
destinée une main de fer qui m*enchalne ; il y
a dans mon coeur une Toix qui me défend le
retour, et je reste, et je pleure, et je suis man*
dit! Enfin, mon père, soyez bon, comme l*cst
notre Dieu lui-même; allez demain au château
de Kervcn, vous y trouYerez le sire de Lamorge,
intendant du comte , vous lui direz que son
pauvre Ange est venu chercher dans votre in-
dulgence, dans votre pitié, un refuge contre
le remords; vous lui direz que je Taime, que
je le vénère plus que jamais, et que je con-
serve son souvenir comme un trésor, un talis-
man qui me sauvera peut-être ; et puis, mon
père, en lui remettant cette boucle de cheveux,
vous lui direz de prier pour son enfant au lieu
de le maudire. Tenez, prenez.
— ^Non, cher Ange, mon bien-aimé, seul
trésor qui me reste! il te bénira, car tu es sa
gloire, son orgueil , son rèvc ; je Vaime , oh !
je t'aime, mon enfant chéri.
Ange de Lamorge n'était plus à genoux ; il
pendait au cou de son père, pleurant de joie
sur le sein du vieillard, > et baisait son f^ont,
ses cheveux , ses habits. Leurs âmes étaient
confondues ; il y avait égal oubli de la faute
dans ces deux cœurs enivrés d'un inellàble
bonheur.
---Mon Ange, dit enfin le vieil intendant,
obéis au destin , je m'y opposerais vainement
ta ne me verras pas. Et smtont sonvienMol
que tu dois ignorer ma présence...^ Onellennife
prenez-vous ? — Celle d^Amboîse. — Et ton»
partez ? — Demain à cinq heures. — Je te sui-
vrai. — Bien vrai? répéta le page en firappant
dans ses mains. — Bien vrai. — Et Hiaiote-
nant, viennent les batailles! s'écria le graeieaz
enfant, dont les regards lancèrent des éclairs
de fierté, viennent les tournois et les carrou-
sels! vienne la gloire! Oh ! ajouta-t-il en sou-
riant, dès aujourd'hui je sens que je suis-
homme. Bénissez-moi , mon père, pour qne je
mérite d'être fait chevalier.— Oui, jeté bén^
noble sang de mes veines , et je te rends à
Dieu , le meilleur des maîtres.
Après s'être encore mutuellement embrassés,
tous deux redescendirent. Le premier moîœ
était à la place où son compagnon l'avait laissé;
son capuchon , toujours rabattu , lui cachait Dr
visage. Maitre la Tonne dit au page qui hii
donnait la main :
— Eh bien ! n'êtes-vous pas content, beau
lutin T — Ouf, père la Tonne, j'ai Fâme auss^
légère que votre ventre est lourd. — Yens ne
direz jamais que des sottises quand vous B*ett
pourrez faire. Et partez-vous toujours? — Mieux
que jamais. — Eh bien! il faut aller dormir,,
comprenez-vous T et dormir sur les deux oreil-
les. 11 est tard ; nous en avons tous besoin.
Et le bonhomme se retira avec toutes les
formalités habituelles. Ange passa devant les
deux moines sans les regarder, et monta dans
sa chambre.
— Qu'as-tu appris? demanda l'antre reli-
gieux en rejetant son capuchon. — - Demain, à
cinq heures, ils partent pour Amboise. — C'est
Pars et conserve toujours des sentiments si bien , à demain.
nobles. En les retrouvant gravés dans ta belle
âme , j'ai reconnu la main de Dieu. Pars sous
son égide... Mais reçois en confidence un se-
cret que ta loyauté gardera caché pour tous ;
tu me le jures, n'est-ce pas? — Sur vos cfae-
Teux blancs, mon père, je le jure.
L*intendant le couvrit de caresses et reprit :
— Partout où tu seras, je serai; partout où tu
m'aimeras, je t'aimerai; partout où tu m'ou-
blieras, je t'apparaîtrai. — Oh ! serait-il vrai ?
s'écria le ^Mige en bondissant au milieu de la
chambre comme un écureuil. — Oui, partout,
partout! Dès ce jour je ne te quittejplus; mais
Les deux vieux amis se rendirent dans la
salle où leurs lits étaient préparés.
Le 14 juin 1470, la route d*Amboise à Paris
était couverte, aux environs de cette première
ville, d'une foule nombreuse que des piquets
de soldats avaient peine à contenir. Le bon
peuple de la Tourraine avait pris ses habits do
dimanche, et quoique ce fût un jour ouvraMe,
nul ne semblait en peine de sa besogne. Parmi
les badauds en justaucorps de laine, parmi les
fraîches paysannes en béguin et ea cornette»
USS DWiraiRS uavEN
4B7
parmi leâ énfonts qaioanaient de grands yeui
en se lkofila»t à trocrers les jambes des ba-
danéB, on Toyait des cavaliers en costume de
fête qni, la plume à ta toque et Tépée aa côté,
sepafaMÔent svr de nobles ooorsiersiropaiîents
desembatras qu'ils rencontraient. Un feu croisé
decon^ersatioiis broyantes animait toute cette
ooàtie; quelques mots dérobés çà et là, feront
connaître an lectenr le sujet de ee grand émoi
de la population d'Amboise.
'^^ Le chemin est assex large, mon gentil-
honraie, tous pourriex bien épargner mes ta-*
lOttSi
-^ Fant^il te prier de ftdre place, en met-
tant chapeau bas, mon beau rustre?.... Alloi»
gare, à quoi sers-tu ici? la reine Marguerite j
Tîeat-elle pour te montrer son visage? et ne
devrais-tu pas ftiire en sorte de lui cacher le tien?
GaFe...gare.*.
En achevant ceamots, le jeune seigneur, qui
s^adreasait à un artisan, fit cabrer son cheval
et franchit» d*un seul bond, un espace oonst-
déraille qui le mit à Tabri des réponses de Thon-
nèlaeHadis.
•— PlarUett! voilà un saut merveilleux, mon
cher eonle : que débattiez-vons donc avec ce
maaailtî
^ H voulait me défendre de lui passer sur
leeorpe; est««e raisonnable?
•— lia sont tons ainsi, monsieur de Torcy,
dît en riant un autre fou qui se joignit au
groupe; imaginei^votts qu^avant*hier, lors-
qu^arriva au château la compagnie de lord
Wanrâ^ Fan de ces malotrus se trouvant de-
vant moi etm'empèchant de voir, s'avisa de
trouver mauvais que je montasse sur ses épau«-
les. Noos étions à pied tous les deux; pouvais-
je Bseaz llionorer qu*en le friisant de mes
écaneaî
Le capitaine Salazar changea brusquement
le ton de la conversation par ces mots :
^ Mesaieors, connaisses->vous ces deux gen-
tilshommes qui viennent à nous, sur de beaux
chavanz Min(?
Les jannes seigneurs se penchèrent sar leurs
sellea; et regardèrent en avant; tous répondi*
rent Fan après Tautre:
«-^ Non.— Bs sont de la Rose rooge ; le plus
jeooe a vraiment bonne mine.
— Ob! mais regardez donc ce bel enfkntqni
caraKoiederrfèreeuv, quel délicieatdamoiseaafl
--C'est pardieu vrai.s^écria de TAigte; ^ah
diable 8oi;te»t-âs ? nos dames vont le dévorer...
Ah! ils s'arrêtent dans eegroQpe de chevaliers-
anglais; vous plai^il de les aborder?
— Oui, certes, dk le vicomte de Turenti^,^
mais tenons nosdKvanx et montrons qui nous
sommes. Vous avei-là, monsieur de Salazar^
un pourpoint ravissant, qui vous Ta chamamft?
-*- Le juif le plus habile et le plus charmant
voleur du monde*
— • Ah! bonjour mon cher comte, dît le sieur
de Torcy à un beau cavalier qui croisait le
groupe en ce moment.
— Messieurs, je vous salue.
— * M. de DunoiSfpourriex-vonsnousappren^
dre quels sont ces étrangers? demanda le capr-
taine Salazar.
— C'est d'abord le lord Wenlock, un ami
de la reine Marguerite, puis, le jeune chevalier
Henri de Kerven fils do fameux comte de c&
nom«
^^ Ah! diable, sécrièrent tous les jeunes gens..
— Mais la cour va devenir charmante, dit en
riant le baron de l'Aigle, vraiment je remercie-
Dieu d'être au monde. Etcejeunehitin qui les
accompagne? -- On dit qn'il est page du che-
valier de Kerven.
En ce moment une brise douce et firatche
chassa subitement un nuage de poussière qnl
avait caché la route, et remporta vers le fleuve
qui le reçut en frissonnant. Le cortège de ht
reine apparut alors à tous les yeux et fat si-^
gnalé par des fanfares qui éclatèrent dans les
airs. Aussitôt les cloches de la ville et du ehè^
teau sonnèrent à pleines volées, et des salves
d'artillerie mêlèrent leur majesté aux accl»*
mations de la multitude enthousiasmée. «^ Oh!
mon Mre, que tout cela est magnifique, dit à
voix basse Ange de Lamorgc , qni s'était mis
côte à côte du chevalier de Kerven ; j'ai mon
cœur sur les lèvres, j'étouffe et j'ai froid..»
donnez-moi votre main. — Pauvre petit ! ré-
pondit Henri, tu débutes dans le monde |iar
l'une de ses pompes.
Et les deux frères s*étant donné la main,
s'oublièrent ainsi. -*- Monseigneur, peritez-veios
qu'elle est là? à quelques pas de vous? qu'elle
s'approche? que bientôt vous la verrez? Heo«
. reux que vous êtes! vous me serrerez bien
458
LES DERNIERS KBRVEN
fort, n'esi-ee fMst fTallez pas tous trouver maU
■àVi moins. ~ Mon petit ange l — Mes yeux ne
▼oient plus rienl ils sont troublés! si mon
«cheyal faisait une faute il me désarçonnerait....
— Voici Tavant-garde. — Oh 1 que o*est beau I
<iue c'esl beau! s'écria Tenfant émerveillé;
regardez donc ces nobles cavaliers qui marchent
quatre à quatre ; comme leurs casques bril-
lent? comme leurs housses sont dorées ! quels
sont ces princes, Monseigneur? — Ce sont des
chevaliers de Lorraine et d'Angleterre; ils
portent Tépée du jeune Edouard, le fils de la
reine.— ^uel âge a-t-il, Monseigneur? — Ck)mme
toi, quinze ans, mon enfant. •— Oh ! que je
faime déjà! — Pauvre petit! tu ne connais
qu'un seul sentiment, aimer, toujours aimer!
— Puisque tout le monde nraime, à commencer
par toi, bon frère... oh! et ceux-là?... oh! mon
Dieu, c^est de plus en plus beau ! quels sont
eeux-ci, Monseigneur ? -* Ce sont les lords
de la maison royale, les grands d'Angleterre et
de Lorraine, les.... Henri demeura muet tout
à coup. — Sa Majesté la reine ! dit a voix haute
te lord de Saint-John, et il mit chapeau bas le
premier ; tous les gentilshommes se découvri-
rent, et ce mouvement fut imité par le peuple :
< Vive Lancastrel longue vie à la reine! » s'é-
cria-t-on de toutes parts.
Marguerite d'Anjou montait un superbe che-
val blanc, qu'elle conduisait avec grâce et har-
diesse ; elle avait à sa droite le jeune Edouard,
prince de Galles, fils de l'infortuné Henri VI,
dont les traits pleins de douceur et de fierté,
étaient à la fois dignes du trône et du malheur I
à sa gauche était le fameux comte d'Oxford,
allié à la famille royale et célèbre par sa cou-
rageuse énergie. Derrière la reine marchaient
par rangs de quatre, les dames d'honneur et
les gentilshommes ordinaires de leurs majestés.
Tous les regards contemplaient, au premier
rang, une jeune femme d'une admirable beauté
qui montait un cheval en tout point semblable
à iselui de la reine.
Quand le groupe royal fut arrivé vis-à-vis
des seigneurs des deux nations, il s'arrêta ; et
lord de Samt-John qui, avait mis pied à terre,
s'approcha respectueusement de la reine, ploya
le genou devant elle et lui dit : — Je vous pré-
sente, gracieuse et grande souveraine, quel-
<|ues-uns de vos plus dévoués serviteurs et
sujets; la seule présence de Votre Majesté
lève leur courage ; tous vous font par ma boneiie
le serment de mourir pour votre cause et pour
le roi. Si vous le permettez, ma hien-aimée
souveraine, je vous rappellerai leurs noms.
La reine avait écouté cette courte harangue
le front baissé... la rencontre de ses sajets^
dont la majeure partie lui était ralliée par r«r-
rivée de Warwick, avait remué dans son oœar
des souvenirs affreux, et cette femme sublime,
l'un des plus imposants caractères de cesiède isi-
posant, avait senti^des larmes prêtes à couler de
ses yeux. Elle domina cependant ce mouvement
de sensibilité,- et ranimée par les principes de
son m&le courage, elle releva sa belle tète,
et répondit d^une voix ferme et douce au noble
lord, en lui donnant sa main à baiser : — Re-
levez-vous, fidèle ami de ma maison: vous
êtes l'exemple de la loyauté, vous êtes le mo-
dèle des nobles cœurs. Pourquoi vouloir me
nommer ces braves gentilshommes? je tes re-
vois tous avec joie; marquis de Jersey, comte
de Mercy, messieurs de France, je suis recon-
naissante de vos hommages ; mon anguste ne-
veu doit être bien fier d'avoir autour de son
trône tant de braves, tant d'illustres chevaline.
— Ah ! vous voilà, lord Wenlock... approchée..,
avez-vous réussi dans votre mission ? — Ma-
dame, répondit le lord, je n^ai pu accomplir
qu'une partie de vos volontés ; le comte de
Rerven s'excuse sur son grand âge et ses in-
firmités ; mais son fils m'a accompagné. — Ou
est-il? demanda la reine.
Le lord Wenlock se tourna vers Henri qui
était derrière lui ; celui-ci porta son cheval en
avant, et se trouva en face de la reine. Ange
de Lamorge le suivit; le pauvre petit était
tremblant d'émotion, et tenait machinalement
l'une des longues bandelettes du cheval de son
frère*
Henri était en présence de la reine, le visage
pâle, les yeux presque voilés. Sa main tenait
les rênes en frissonnant ; son cœur battait avec
violence, il regardait avec une expression in-
dicible tantôt le visage majestueux de Mar-
guerite d'Anjou, tantôt celui de cette dame
d'honneur que chacun admirait près d^elle.
Ses lèvres entr'ouvertes étaient glacées. Tous
les courtisans empressés à regaider la bdle
suivante de la reine, la virerit pâlir et porter
LES DERNIERS KERYEN
^9
son mouchoir brodé d*or à ses yeux ; ce mou-
Temeni découvrit sa taille légère et une... on
la trouva plus belle encore, — Nous vou3 sa-
vons gré, monsieur de Kcrven, de votre dé-
vouement. Avec le nom que vous portez, vous
n'avez besoin ni d'exhortations ni de modèles.
Pour agir, il vous suffira de regarder votre
écu.
—Ainsi ferai-je. Madame, murmura le che-
valier d'une voix faible et presque éteinte.
Tout à coup le cercle des gentilshommes fut
agité : plusieurs des cavaliers mirent pied à
terre.
— Que se passe-t-il? demanda la reine. —
C'est le page du chevalier de Kerven qui s^est
évanoui , Madame ; on le relève.
A CCS mots, Henri sembla se réveiller, et, se
tournant vers son fr^re, il s^écria :
— Ange, pauvre Ange , qu'as^tu î
Le bel enfant ne répondit pas ; son visage
était pâle et sans vie ; ses bras pendaient ina-
nimés ; ses longs cheveux couvraient ses
épaules de leurs boucles blondes.
— De l'air! de Tair! s'écria Henri, et il
frappait dans les mains de son page. La reine
Ht un pas en avant.
— Quel est ce gracieux petit être î — On le
nomme Ange de Lamorge ; c*est la plus jolie
fleur de votre cour, répondit lord Wenlock. —
Je le prends à mon service, milord ; vous me le
présenterez demain.
Gomme le cortège se remettait en marche,
on moine de Saint-Jérôme perça la foule, et,
arrivant jusqu'au page qui était évanoui, il se
pencha sur l'enfant et lui frotta les tempes avec
de l'eau qu^il prit dans sa gourde.
-* Merci, mon père» soignez-le ; cVstmon
Mre... Voilà pour vos aumônes, dit Henri.
Et, jetant aux pieds du moine ane double
eouronne d'or, il se remit en selle et regagna
le gros de l'escorte, où les premiers mots qu'il
entendit furent ceux-ci :
— Atcz-vous jamais vu sa pareille en Espa-
gne, capitaine SalazarY — Ni en Espagne, ni
nulle part, monsieur de Narbonne. La connais-
sez-vous,* monsieur de l'Aigle? — Je viens
d'apprendre son nom , Messieurs, répondit le
baron ; elle s'appelle Marguerite de Rosières.
C*est la fUle de la fameuse duchesse de Severn.
Oq la dit sage autant que belle, et c'est beau-
coup dire, ce me semble. Il nous reste à lui
trouver un amoureux. Qui de vous? qui de
nous, Messeigneurs?
Henri se borna à regarder le jeune étourdi
d'un air froidement assuré.
Une dernière salve d'artillerie ébranla les airs.
Le bruitdcs cloches cessa... La tète du cortège,
touchait au château royal , où le roi de France,
attendait en grande pompe la plus grande des
reines, la plus malheureuse des femmes.
: Loin de ce bruit, le lecteur rencontrera une
petite scène touchante, digne en tout point du
frais pinceau de Greuze, s'il se rappelle qu'Ange
de Lamorge était évanoui entre les bras d'un
vieux moine déchaussé de l'ordre de Saint-
Jérôme, et que celui-ci employait tous ses soins
à ranimer le plus délicieux visage qui fût sorti
des mains du créateur.
, Le pauvre page n'avait pas encore ouvert lea
yeux. Le vieillard, pour tenir plus douillette-
ment son malade , et aussi pour préserver ses
beaux habits,, s'était assis sur l'berbe, et avait
couché le gracieux enfant sur ses genoux, le
pressant dans ses bras, sur son cœur. Dans
cette position , il ne quittait pas de vue un in-
stant ses paupières» lui baisait le front, lui
frappait dans les mains, et frottait sa poitrine
mise à nu, et blanche à défier le sein de
femme le plus éclatant.
Tout près de là, un paysan joufflu tenait
nonchalamment le cheval du page, et regardait
avec une expression pleine de bonhomie tantôt
le visage du moine, tantôt celui de l'enfant. Le
cheval, après avoir longtemps frémi d'impa«
tience et d'ardeur en voyant s'éloigner les ca-
valcades, s'était enfin résigné, et, le cou tendu
vers son maître, il le flairait de ses larges na-
seaux, comme pour le réveiller.
Tout à coup le visage du vieillard se couvrit
de lumière; ses lèvres exprimèrent un sourire
ineffable : les beaux yeux du }^gc s'étaient
ouverts, et leur doux rayon avait jeté la joie
sur les traits du moine. Ange de Lamorge vou-
lut parler; il se redressa vivement, et jetant
les bras au cou de son sauveur, il le serra de
toutes ses forces, sans trouver un seul mot à
lui dire.
Le moine posa un doigt sur sa bouche, en
signe de silence, et le cher enfant y répondit
4»<r
LES DERMffiAS KBIVtN
par un sourire plein dnntelligcnce et de ten-
dresse.
— Où suis-jel demanda-t-il. — Tous toui
êtes évanoui lors du passage de h reine , mon
fils , et j'ai eu le bonheur de tous secourir.
Voilà Tolrc beau cheval , que ce braTc homme
TOUS a gardé. Coureï au château rassurer Totre
maître , qui m'a donné cette pièce d'or pour
▼ous bien soigner. Tenci, reprenez-la; une si
grande richesse m'est interdite.
Ange passa ses mains sur son front, et dît :
— C'est Trai, je me souTiens maintenant...
Penûettez que je baise fos mains , mon bon
père. Et , déposant dcuï baisers sur les mains
tremblantes, mais heureuses, de Pierre de La-
morge, le page lui dit en souriant : C'est donc
toujours toi, cher bon père! Oùte rcYerraî-je?
Comment te quitter? Je t'aime tant! — Main-
tenant reparte» , mon ami, et reprenez cet or,
dH tout haut le vieil intendant» sans répondre
à la question de son fils.
Ange était debout. Il jeta là double eouroMe
au paysan, qui en demeure tout ébahi , et dè-
taehant un ruban rouge et noir fdi pendaH à
son épaule, n le donna à son père en lui disant
tout bas : SouTenet^vous de moi.,. Puis il sauia
sur son cheTal avieela légèreté d'an oiseau,
sahia le bourgeois avec une grâce faute mi-
gnonne , mit sa petite main sur ses lèvres en
ittgardant le moine » et partit avec la rapidité
du Tent, soulevanti oomase lui, des flots de
poussière.
«-Sainte Vierge, s'écria le bonhennie, je
n'ai jamais rien tu de si beau \
Le moine répondit par on grto «supir , et
Kgagns la vUle à pas tentoé
LES UEUX VAI^Gt^lUTES'.
Le 15 juin, lendemain de farrîTée de la reine
d*Angletcrre à Amboisc , tera deiÉï heures du
soir, teus les feui de la fa(ade du diâteau
étaient éteints , et le plus profond silence en-
tourait la demeure royale. Cependant, à Tunë
des fenêtres du premier étage de la tour du
Nord , qui donnait sur la Loire et sur lUe
V*.rie, on voyait briller une lumière, et ia
silhouette du corps d'une femme se dessinait
sur les rideaux.
C'était dans cette ehattfbfe que ae tem^it
Marguerite d'Adieu, surnommée la 6rand»
JMia.EBe n*at«t demandé qu^oft jour poor le
reposer des fatigués de son long Toyagect ponr
se préparer aux Notions terribles qtiî Fatteit-
daient. Oburonnée reine As France eft d*AB-
gletefre, flfie de foi, femme de rtn, tante de
roi, elle se troUTuit sans sceptre, et réfogiée
à h cour d^un prince dont la politique hsi étaK
suspecte à juste titre. Elle y était abritée sow
lé même toit que son plus grand ennemi , ee
fameux comte de WatTick , qui lui avait arrt-
ché sa couronne, et avait faH enfermer, depuis
phis de cinq ans, dana la tour de bxidres,
l'infortuné Henri VI, son époux.
Là reine éteît alors dans sa quarante-troi-
sîème année , et encore dans toute sa beauté.
Ses chagrins , tes malheurs aTaient assaïQî sa
grande âme sans avoir en rien flétri son ad-
mirable Tisage. L'histoire parle d'elle comme
d'un type de noblesse et de grke, comme
d'une femnâe qui régna sur tes cœurs de ses
sujets, et charma tous les yeux.
Près de la fenêtre, et derrière la reine, une
jeune femme se tenait immobile et peivâve,
debout, la tête penchée dans sa main droite cl
le bras droit soutenu par hi main gauche. On
aurait cru qu'elle sommeillait , tant il j avait
d'affaissement gracieux dans sa pose.
On entendait couler la Loire sous les ardies,
et le ciel émaiUail le fleuTO de ses saiUioos
d'étoiles.
La reine tourna tentemenl la tête d^rièrr
son fauteuil» et sa toîx pure pranoaça œ seai
mat:
"~ May^aiei!
A ce nom , qdi^'était le sieà r la jlnme ftenlne
dont nous avons pirté fit quelques pas sur le
tapis, ell Viftt s'agemnifier a« pleda de sa
maltf^ase en lui' dlsaiit :
^ SeTéflà, mart^hié.
largiierite d'Anjou fit tin souirtre mélanco-
lique, et, passant une main Éiif son lh>nt, die
caressa son Tîsage de Tiergc avec une bonté
tonte maternelle r*
-u. Ma fine, depuî* qustee mois ton Tîsage a
beaucoup pâli ; tes trait» ont maîgri , tea y«ff
sont dcTenu» languissante , ta Toi* tremMe,
qu^ss^tuf ^ Je wisÊPtël madame! je soufflre
autent que tous! — * Atrtant qtte moi! s^éaià
Marguerite d'Anjou... Aè! pourre enlkntl Et
UtBVEM
461
elle ftt «ssMir ea flllmrie «or «p tabouret fc ses
pieds.
<- Pwie, oune-noi tan c«ar » Jjoula*t-«He
en 8*ciB^raBi de see dem naîBa. '>- Ab l ma
boaae loailresse, dit UêigfM^ a^^ effort» do-
pais six mois bioAlMt...
EUeB*arrèia bnuqucmeat. Ite chant ae ftt-
Mit enteodre aa^bora...
^ Attends, éoooitoM, dit daaaeœent la reine.
Une voix fratohe et aanare chanlait» aor un
au métancoUqne, des alawMa îneonaiie^. Cette
f oix partait dn ienTO fue baignafeqt les Murs
ëe h tour. La reine» tant en prêtant Toreille,
regardait attentifenant le visage de aafiUeule,
qui» devenu rose tant à oanp, reprit bientôt sa
pâleur bafaitnelle. Tant que dura le cfaaat» Mar-
garet suspendit sa respinatian... Ses yeux étia-
-"> le sa» toat, mafnlenani, dH la veîne.
Margaret baissa la tète en soupirant.
—Son nomî— - Ohl pas encore! pas en-
core 1 8*écria la pauvre filte en tremblant.
La reine prit la tète de sa Meute dans ses
mains, la souleva, et, fixant son regard sur les
beaux yeux de mademoiselle de Rosières, elle
lai dH :
— le te donne Jusqu'à demain pour te con*
fier à moi.' Oui» marraine» demain vous sau-
rez tout.
Marguerite d* Anjou agita une sonnette d*ar*
gent placée sur son prie-dieu. Ange deLamorge
entra.
— Votre service est fini pour aujanrdliui,
monsieur de Lamofge. Demain , à midi , vous
tiendrez prendre nos ordres.
Ange s'inclina respectueusement et se retira.
La reine donna sa main à baiser à sa filleule,
qui sortit après lui. Arrivée à sa porte par le
corridor qui con^luisait cl^cz elle, mademoiselle
de Rosières trotiva le joH page {qui , touchant
son mouchoir du bout des doigts, lui dit à voix
basse:
— l'ai à vous jwler, vjtç, bien vite,
Margsi'Qt te r^gjsxda avec sorprise.
^ Que ;me voulez-vous T Monsieur. — Ua
mot, up npm«. d TOUS me coajprendrez. -*
Quel aogjî r^ Uaaû 4^ Rw'ven. — Silence I
nuiramra H ai;gAf et^. S#ive?-rooi.
U i^rte dvi fiern^af fa iietea»a vn a«x.
Après avoir poussé les verroux derrière elle,
Margaret, se tournant vers le page, qui la re-
gardait en silence et tète nue, mit le petitdoigt
de sa main gauche sur ses lèvres, et dit, d'une
voix émue :
— Venez !
Le page s*avan$a]u5qu'au milieu de la cham-
bre,
L*appartement de la comtesse était situé dans
la tour qui formait Tangle nord-ouest de Taile
du château habité par la reine. Deux fenêtres
à ogives, précieusement ornées de vitreaux
peints, s'ouvraient sur le fleuve. Les tentures
étaient de damas , les meubles de velours, et
les pieds mignons de la divinité de ce petit
temple marchaient sur un épais tapis.
La comtesse s'accouda contre la croisée , et
dit au page:
— le vous écoute. — Peut-on parler sans
danger. Madame ? — Oui, nous sommes seuls,
et l'épaisseur de cette muraille la rend sourde;
parlez...
Mademoiselle de Rosières baissa les jeux
malgré elle deyant le bel enfant.
— Oh! je comprends, je comprends tout
maintenant, Madame, et je Fexcuse en tout...
à sa place, je serais déjà fou comme lui. — De
qui parlezrvous, Monsieur Y— Démon frère!...
— pe votre frère t répéta Margaret avec éton-
nement... — Oui, Madame, d'un frère que
j'aime autant que vous l'aimez^
Margaret mit sa main sur ses yeux et soupira.
. — Son nom T demanda-t-elle avec effort. — >
Le chevalier de Keruen. — C'est bien, c'est
bien, s'empressa de dire la comtesse... Vous
l'avez vu t — le le vois tous les jours. — Tous
les jours! s'écria Margaret, tous les jours !•«•
Et après une pause :
— Mais le chevalier n'a pas de îrhre, — 0 en
a un qui lui tient par le cœur» si ce n'est par
le sang ; et c'est Qboi , Madame , moi son ami,
son confident, ^^ Son confident! -^ Ne vous
tVQnhlez pas; i) ma connaît, lui. «^ Vous êtes
si jeunet -^ Chacun le dit: mais je sens là
quud je peux tenter bien des choses; et mon
fjnàrf, qui a déjà épraové ce cœur, m'a donné
sa confiaaoa, comme à vous son amour. «*
Mais, la preuve? demanda Hargaiet à voix
462
LES DERNIERS KERVEN
basse. — Tenez , répondit le page en offrant à
la comtesse une petite bague de turquoise en-
cadrée de brillants. — Ah t bonheur! bonheur !
s*écria la jeune fille. v
Elle pressa la bague sur ses lèvres , la cou-
vrit £e baisers» et , s*emparant des mains déli-
cates de range qui lui parlait , elle les serra
convulsivement dans ses mains veloutées; puis
une pensée triste vint Tassaillir, et ses deux
bras retombèrent, en même temps que, d'une
voix chagrine, elle murmura ce reproche d'a-
mour :
— Comment a-t-il pu s'en séparer ? — Pour
que vous puissiez me croire... — Parlez, parlez
donc ! oui , je vous crois. A votre âge , avec
votre candeur, pourrait-on tromper une pauvre
femme aussi malheureuse que moi? Parlez,
petit ami , ajouta tendrement la douce com-
tesse, qui, dans Télan de son âme, caressait lo
messager de son bonheur. Comment vous
nomme-t-on, d'abord? —Ange... Ange de
Lamorgc. — Quel nom ! et comme il vous va
bien ! Pouvait- on vous en donner un autre?
D'où ètcs-vous? — Du château de Kerven. —
Grand Dieu ! s'écria la comtesse, où me trane-
portez-vous? c'est à devenir folle. — Com-
ment ètcs-vous chez la reine ? — Page du vieux
comte de Kerven , dont mon père est le plus
ancien compagnon de guerre et de malheur...
— Oui , de malheur, interrompit Margaret. — *
Je suis parti du château à la suite du chevalier;
nous avons tous deux abandonné nos vieux
pères... nous avons commis ce crime. Madame,
lui pour vous , moi pour lui. — Pauvre Henri ,
' murmura la comtesse, toujours le même cœur,
le môme dévouement ! — Hier, continua le
page , on est venu me chercher pour me pré-
senter à la grande reine; elle m'a pris à son
service, et j'ai accepté avec joie, car je pouvais
espérer de vous servir tous les deux. — Déli-
cieux enfant 1 murmura Margaret. Je ne savais
pourquoi mon cœur battait si fort quand je
' TOUS ai vu devant la reine. J^attribuais cette
sensation à une rencontre du chevalier sur la
route d'Amboise ; mais mon cœur ne m'avait
pas trompé : vous étiez notre providence vi-
sible ; c'est le ciel qui vous envoie à nous. —
Disposez donc de moi. Madame, eh tout et pour
tout. Croyez qu'en donnant tnon âme à mon
frère je loi ai donné tout mon corps : je suis
prêt à verser la dernière goutte de mon saog
pour vous, sans me plaindre, et peut-être saD>
souffrir. «— Merci, merci, moD aiDl...^Mai5
hélas! liée par on secret, par un serment ter-
rible , je ne peux , sans perdre Henri et m :
perdre moi-même, le recevoir svec qoekpie
préférence. Oh I monueur de Lanao^e, je suis
bien malheureuse? Dite84ui, dites4ai de pren-
dre courage. Mais bientôt, coi, bienlot, ma
main , posée sur la sienne, nous fera tout on-
bUer, tout! recommandez-lui d'affecter devant
le monde, devant ces gentilshommes méchants
et jaloux , une indifiéreoee complète pour sa
pauvre Margaret ; dites-loi de ne pas chercher
dans mes yeux mon amoor ; dîtes*lui qae ot
cœur n'appartient qu'à loi. Pariezloi de met
bien longtemps. Qu'il m^écrive, et je passextî
mes nuits à le lire, mes jours à le rêver. —
Vous l'aimez donc autant qu'il vous aime. Ma-
dame?— Oh 1 mille fois d'avantage. Pourquoi
cette question, mon ami? — Parce qa*il me
parlait de vous comme de lui. — Que vous di-
sait-il? répondez vite, tout de suite. Tenez,
baisez ma main pour lui. — 11 me vantait tel-
lement votre admirable beauté , votre àmc di-
vine, et tout ce que je ne cesse d'admirer ; Je
le savais si vivement épris, si profondément
affligé de votre séparation ; j'avais été témoio
de tant de courage dans sa fuite de Kerveo
que quand je vous ai vus l'un devant l'autnv
tous deux beaux , tous deux fiers , tous deoi
heureux dans le malheur, je me suis évanoui
sur la place , ne pouvant calmer mon cœur,
qui se partageait dans la joie des deux vôtres.
C*est alors que la reine m'a remarqué... Voos
donneriez donc un trésor pour qu'il fût là, près
de vous, comme je suis maintenant? — Ob!
s'écria Margaret, quel rêve! — Avez-vous en-
tendu chanter sur la Loire, ce soir? —J'ai
reconnu sa voix; j'en, ai failli mourir! —De
peur? demanda Ange finement. — De plaisir,
répondit Margaret avec un sourire amer et
triste. — Et que donneriez-vous pour Tentea-
dre encore ? — Ma vie, répliqua la comtesse. Et
ces grands yeux s*ouvrirent pour lancer deux
éclairs.
Ange de Lamoige ouvrit Tune des croisées,
et , posant un flambleao devant les vitres , il
regarda mademoiselle de Rosières, et luifi'
signe d*écouter. La même Tobr» qoi a^t dcja
LES DERNIERS KERVEN
4d;r
troublé le silence de la nuit, s^éleva pure et
limpide comme pour monter à Dieu. La belle
Margaret, tombant à genoux à côté du page,
se pencha avec lui pour mieux entendre. On
les eût pris pour deux fleurs inclinant leurs
calices sous une même rosée.
Quand la voix eut cessé, les deux tétés d^ange,
qui semblaient penchées dans la prière, se re-
IcTërent à la fois, et le page demanda, d'un
ton plein de joie :
— L^aimez-Tous, ma sœur?
Les lèvres de Margaret tremblaient consul-
siTement ; un frisson parcourait tout son corps ;
les yeux à demi-fermés , elle murmura faible-
ment :
— Henri! pauvre Henri!
Ange de Lamorge se leva , la prit dans ses
bras, la posa dans un fauteuil , et lui dit d'une
Toix où tout était bonheur :
— Voulez -vous qu'il vienne là, devant
vous?... — Quand? demanda la comtesse en
bondissant comme une gazelle. — A Tinstant
même. — Ici ? — Ici. — Comment? — Parlez,
ordonnez. — Vite ! vite î qu'il vienne... 0 mon
Dieu ! pitié ! je me meurs !
Ange tira de son sein un rouleau de soie;
il le déroula sur le tapis, et, saisissant Tanneau
qui terminait Tnn des bouts de la corde nouée,
il le fixa à un crochet qui servait à arrêter la
fenêtre au-dedans , et jeta Tautre bout dans le
fleure.
-^ Jamais ! jamais î s'écria la comtesse ef-
frayée. La distance est trop grande, cette
corde trop fragile !
L'enfant farrèta d'une main, et lui montrant,
de l'autre, la corde déjà tendue, il lui dit avec
calme:
— 11 n'est plus temps, ma sœur; pensez-vous
que je voudrais l'exposer, moi ! Rassurez-vous,
cette corde nous soutiendrait tous les trois.
Margaret, tremblante, mit les mains sur son
visage. Le page se pencha vers la fenêtre et dit
à voix basse :
— Courage !.*. courage !•••
On entendait déjà le frôlement d'un corps le
long de la muraille. Margaret ouvrit les yeux,
voulut crier aussi , mais ne poussa qu'un sou-
pir et s'aflaissa sur elle-même... Henri de
Kerven était devant elle...
Ange, content de lui^mêmei ^'adossa contra .
l'angle de la fenêtre , et saisissant le long ri- •
deau de damas rouge, il en drapa tout son^
corps, ne montrant, au milieu des plis soyeux
de l'étoffe, que sa tète mignonne, son teint de
rose et son sourire adorable. Silencieuse et
ravie , cette petite créature , ainsi posée , res-
semblait à une apparition céleste, âenri et
Margaret semblaient être sous le regard de leur
ange gardien.
Mademoiselle de Rosières avait mis ses deux
mains dans celles du chevalier ; sa tête reposait
sur le front de son ami. Aucun des trois ac-
teurs de cette scène n'avait encore dit un mot,
et cependant leurs trois cœurs battaient avec
violence! Enfin Margaret se redressa, et re-
gardant Henri avec amour, elle lui fit un sou-
rire plein de douceur et lui dit :
— Henri, est-ce bien vous? — Pauvre Mar-
garet... que tu es belle, répondit Henri.
La comtesse de Rosières , en voyant à ses
pieds celui qu'elle appelait dans tous ses rêves,
celili qu'elle aimait plus que la vie, s'était sen-
tie saisie d'un frémissement de joie qui avait
ébranlé toute sa nature. Mais une pensée pu-
dique succéda bientôt à cette émotion ; elle se
\it coupable, et livrée, en quelque sorte, à la
discrétion de son ami. Ses principes, sa digni-
té, sa fierté en souffrirent... Une lutte courte»
mais terrible , s'engagea dans son cœur entre
le devoir et la passion. Croyant céder à la
vertu, elle ouvrit la bouche pour supplier; sa
bouche se ferma sur le front du chevalier,
qu'elle pressa convulsivement dans ses mains»
— Henri, dit-elle, je suis heureuse, oh ! que
ne puis-je te garder toujours là, près de moi,,
te souriant, t'écoutant, te bénissant... Ces beaux
jours viendront, sois-en sûr. Aie confianoe ei>
ta sœur, ta Marguerite, ta fiancée, ton épouse
devant Dieu. Mais jusque là , Henri , tu ren-
dras être le premier de tous à la respecter^ 'à
l'honorer, comme le seul à l'aimer, à en être
aimé. Son défenseur, son chevalier sans peur,,
son époux Inentôl, tu la défendras, n'est-ce pas,,
contre toi-même , son plus grand ennemi? •^
Moi, ton ennemi, pauvre petite, moit ton plu»
grand ennemi ? — Oui , puisque je t'aime à en
devenir folle l
Henri baisa l'écharpe fleurdelysée de sa fian-
cée» et lui dit avec des larmes dans la voix :
-T le oe veux plus toucher que tes rêl!^^
4M
LES DBRNIBRS KIRYBN
mente, ma Margaret adorée. Toutes tes pensées
sont des pensées divines, et je ne suis digne
^ue de me mettre à tes pieds. * Mon beau
maître, reprit la charmante jeune fille, je de-
viens folle quand je te vois, je deviens foUe
-quand je m*appuie sur ton bras, et si tu n*étais
ie plus loyal dos hommes, cette folie me ren-
<iralt la plus malheureuse des femmes. Tu le
vois , je m^accuse ; plains-moi , soutiens-moi ,
<léfcnds-moi ! je t'aime trop.
En achevant ces mote , Margaret regarda le
chevalier avec un si triste abandon, que celui-
ci baissa les yeux , ne pouvant maîtriser son
trouble, et vouant à son amie autant de véné-
ration que d*amour.
Tous deux gardèrent le silence, tous deux
marchèrent à petits pas, lentement, sans oser
relever les yeux , caressant Tun et Tautre, au
fond du cœu^ une pensée d'amour, d'estime
et de dévoûment. Les deux amis, après avoir
fait ainsi le tour de Tappartement, arrivèrent
devant la fenêtre où se tenait le page, toiyours
immobile, toujours silencieux.
— - Û faut bientôt partir. Monseigneur, dit
le cher petit, d*une voix si doucei qu'elle abatt-
rait pas réveillé une colombe.
Le chevalier de Kerven prit le bel eo&nt par
te bras , et dit à Margaret en le lui montrant:
•** C'est à ce bon frère que je dois tout mon
bonheur ; sans lui, serais-ja près de vous?
Mademoiselle de Rosières tendit sa main
blanche et délicate an chérubin, et répondit
aTOC un sourire qui ei^rîmait sa reconoais-
aance:
-* M. de Lamoife est aussi rusé que boa ;
^ je m'en souviendrai., • <^ Taime autant que
lotts. Mademoiselle, répliqua le page : nous
«nons tous les deux oe eher maître , et nous
sommes enfants tous les deuil S* nous avons
mal fait, man firèns est notra eiECuse, Peu
«'importent d'ailleurs le droit, le iponde et la
nsisoa ; je suis attaché au eheiilier» comme
mms, jusqu*aa tombeaik» el ritB ut m'arrê-
tera pour le aerrir.
la comtesse regarda aanami «vaa Ivresse,
«^Mais il eat tard^ 4^tale pa^e^. Monsei-
gneur veut-il se donner la peine de redeseen-
dsel -^Œi 1 s'écria Margaret. avee un frisson
d'épouwnte. -^ La peiaa de redesoendre^ ré-
péta SB soufiam le dievatffr» la mat est juste.
U le Cuit, Margaret; adieu» k demain» -*Hofi-
seigneur, je vous quitte ; mais si demain cette
fenêtre reste fermée « n*en Teuillez pas à totie
malheureuse amie.«. Je dois vous parler ms
crainte, hardiment, comme une honnête fenuoe
qui veut être la vôtre. Vouée à vous aimer, je
veux que toujours vous puissiez m'aimer avec
honneur.., et cette fenêtre... — Eh bien T — E3i
bien ! Henri, elle ne s'ouvrira plus pour veos!
— Quoi ! Margaret.. jamais t — Jamais,., jus-
qu'au jour heureux où tu poseras sur ce front
bien à toi la blanche couronne que je te ren-
drai pure, jusqu'au jour, mon chevalier, où je
serai Gère de votre nom ; jusqu'au jour oi
mon plus grand bonheur sera dans le vôtre;
jusqu'au jour où, pour la vie, je répéterai de-
vant l'autel les serments, les premiers serments
que je reçus à Coutances; jusqu'au jour*. Ob!
cette espérance me rend foUe... Tiens , vs-
t^n 1... va-t-en, ma tète s'égare! D'ici là prends
pitié de ta pauvre Marguerite ; songe qu'à tes
souffrances elle joint ses larmes ; prends coft-
rage comme moi. Nous pourrons nous voir
souvent, ce sera au milieu dea jaloux, il est
vrai ; mais Dieu n'isole-t-il pas nos deux cœun !
Et quand ma main touche la tienne, Benri,
mon cœur n'est-il pas dans la tien I U reise
veut que je lui confie le secret de messoupirSi
du changement qu'elle remarque en moi l Hé-
laal puis-je tout lui dire t Et quand elle lanis
que c'est toi que j'aime , sa Tertu ne s'offes-
sera-t-elle pas de cet amour que je ne peox
avouer devant tous , et que je confie à Dieu
seul !... Cruel serment ! secret fatal t s'écria U
jeune fille les yeux inondés de larmes.— Ibr-
gueriie, répondit Henri avec calme, ne saisie
pas digne de toute votre confiance; et s'il existe
un secret qui nous sépare, ne pui&-je le psrta^
avec vous t — Non I hélas ! non 1 — Alors tous
ne m'aimex pas ; car vous ne m'estimes plus ^
— Moil ne plus vous aimer I Henrit^'i^'^
proche!
La comtesse mit ses deux main» sur soa vi-
sage, et, les séparant tout à coup, elle m(mtn
son front phis blane, plus pâle que jamais, et
s*écria d'une toîx amère et sourde :
— Viens !
Elle prit le chevalier par U main, le coadoi-
l ait prèad'w prie-diaa qui taucbait kmê^
«uirll un tiroir, et montrant ik son amant uw
petite boîte d'ébcnc, elle lu) dit :
— Voilû ce qui mVmpôchc de ptrlcr , Toilà
lo dépositaire du secret qui me ravit tout mon
lionheur cl qui me ravira toute ma gloire, si
vous D'âtes le plus noble des hommes.
Le chevalier mit brusquement la main sur la
l)Oitc et la regarda avec une curiosité avide :
c'était un petit coiïre sans serrure, fermé avec
d?E clous d'or.
— Un enfant l'ouvrirait, ditnl. — Un Bcr-
mcnl solennel le protège.
Henri de Kervcn regarda la comtesse avec
.surprise ; clic reprit avec feu.
— Ooi, je vous appartiens '. oui , je vous ai-
me! oui, je vcui vous donner ma vie entière,
et je vois vous le prouver. J'ai juré à ma mère
mourante de n'ouvrir ei:tte boite qu'âpre la
mortiTun hommt, et je lui ai Juré sur l'image
du Christ que voilà atiacliéc à mon chevet, de
ne me marier qu'après avoir lu les papiers qui
sont renfermés lâ...O mon maître, mon llcnril
si (u savais tout ce que je souiTrc , tout ce que
j'endure ; si tu savais que de larmes j'ai vcrsâcs
aui pieds de ce divin Seigneur qui a entendu
mon serment ! Tiens, vois si je l'aime... vois
SI ta Ûcur odoréc , ccfle que lu me consacres,
n'est pas chaque jour déposée sur ce Christ...
regarde si ce cotTre, qui renferme mes joies les
plus mviécs, n'est pas terni par mes pleurs.
T. t\.
Oh I que de fois ne l'ai-jc pas saisi dans
mes mains impatientes! Que de fuis ne Tai-je
pas serré contre mon cœur, et pressé sur me»
tévres, espérant le briser dans une étreinte.
Tant que je suis seule, je résiste , je son^e et
Je me souviens. Ma mère prit ma jeune léte sur
son sein, baisa mon front et pleura sur ce cceor
où je renferme tant de sanglots aujourd'hui...
Elle me dit, à son heure suprême, d'aftenilre,
de jurer... Tai juré, j'ai attendu... et, maint»-
nant, ajouta la pauvre fille en tombant & ge-
noui, maintenant, si vous doutez demoi, SloiH
seigneur, si vous m'accusez, si vous ne voulez
pas croire à mes douleurs, si vous pensez pou-
voir m'aimer toujours ea me trouvant aujoor-
d'hui (ïitbie envers vous, et parjure envers
Dieu...
Eh bien 1 je n'attendrai plus , celte fenêtre
vous sera ouverte ; cette boite prcnei-la... Pre-
nez ce Christ, témoin divin de ma honte sur-
montée piurvous; prenez, prenez tout ceci, car
je vous aime, moi, plus que tout au monde et
tout au ciel... Si je pleure , c'est que je sois
flamme I A défaut de force j'aurai le couragc,ù
défaut de vertu j'aurai l'amour.
Ange s'était approché du chevalier ; il pro-
fita de rémotion qui le dominait , et s'empan
do la boîte mystérieuse. Henri, trnnsporté par
tout ce qu'il venait d'entendre, a^aii rcLvé ta
flancéc ''n lui disant :
SO
460
L£S DERNIERS KERVEN
Non , Margaret , conserve ton cœur d'or,
ta Tertu , ta belle âme ; garde toujours ce cru-
cifix... Confions nos douleurs au maître qui
veille sur tout : je crois en toi , j'espère en lui !
— Oh l merci , mon chevalier, s'écria made-
moiselle de Rosières. Je l'aime.— Cachez vite
cette jolie boîte , dit le page à la comtesse ; je
sois trop curieux pour la garder. — Mais quel
est le nom de cet homine dont la vie nous ar-
rête, demanda le chevalier, le savez- vous,
Blargaret î — Oui. — Me le direz-vous î — Oh ! |
non, de grâce. — Quant à lui , Madame, répli-
qua le page, nous vous tourmenterons tant
que vous le nommerez; craignez -vous que
nous le tuions? — Non , grand Dieu limais je
dois tûetàîre. — Àvôz-vous juré de ne le pas
norimer? — Nbn,. -; Xlors fHiten'ds, 'Répondit;
Henri gravement. —*^t si vous me maudissez
après l'avoir entendu?— Folle, dit en souriant
le chevalier, vous en seriez ravie. — Vous le
voulez 1 — . Oui. — Jamais je ne le pourrai ; ma
bouche s'y refuse... — Mais enfin, interrompit
le chevalier, vous l'aimez donc , cet homme !
— Oui, je Taime, oui, je l'aime l et la comtesse
serra la main de son ami. Je l'aime pour vous et
pour moi. — Et vous tenez à sa vie, sans doute!
— Presque autant qu'à la vôtre. Le jour où sa
mort me rendra ma liberté , vous trouverez
mêlé à mon bonheur des larmes qui feront
couler les vôtres. Ce que je dis vous étonne.
Monseigneur, ajouta la gracieuse enfant qui
lui souriait tendrement ; mais ne tombercz-vous
pas à mes pieds quand vous saurez que celui
dont il sagit est.. — Qui ? demanda le cheva-
lier en tremblant. — Le comte de Kerven. —
Mon père ? — Votre pèie. —Je comprends tout
maintenant.» Ah 1 ma pauvre Margaret, tu ne
sais donc rien de sa vie. — Rien autre chose,
répliqua la comtesse avec calme... — Le jour
va poindre. Monseigneur, s'écria le page qui
était retourné à la fenêtre ; parlons vite. —
Mon chevalier, Adieu, courage!... si vous
ne m'aimez plus, je meurs... —Adieu, ma
belle fiancée, donne-moi cette rose que tu as
gardée tout un jour, elle me portera bonheur
dans nos batailles. Adieu! chaque soir ouvre ta
Cenètre, non pas h Ion cscbve, mais au bon-
heur, mais au souvenir de celte nuit qui de-
vrait être éternelle. — Passez, Monseigneui:,
dit le page. — Prenez pitié , mon Dieu ! mor-
mura la comtesse.
Henri se laissa glisser lentement; le page le
suivit de rϔl, et, se retournant vers made-
moiselle de Rosières , il lui dît :
— C'est fini. Madame, vous êtes un ange de-
puis le cœur jusqu'au visage. Adieu! Je pctn
vous dire à demain , taoi. — Baisez ma maîn
pour lui , dit tristemeht Margaret. L'agfle en-
fant s'élança sur la corde et se Ihissa eotilf r
jusque sur le fleuve, où se balançïfil iatanpjc
du chevalier.
Margaret resta longtemjte àèCbudée sur b
fenêtre , écoutant le bruit cadencé de la ninii
qui emportait son 'trésor; puis elle relira k
côfde de soie, la baîsa avec ivresse, la cacbî.
sofgnéusêttléttt laans^n tiroîfdeSttû*prtc«i!îeu,
et s^éféndît tôiite téthe sur s6n lit où ftllcn-
dait un doux rêve.
Le soleil remplissait la chambre de sc^
rayons et faisait briller l'or et l'argent des
meubles. La belle paresseuse rêvait toujours.
On frappa doucement à la porte... elle se ré-
veilla en sursaut, passa ses doigts effilés sur
son front , regarda autour d'elle avec étoow-
ment , puis, souriant tout à coup aux soute-
nirs qui lui revenaient en foule , elle courut»
légère et ravie, à la porte de sa femme de ser-
vice et lui ouvrit.
— Déjà parée, mademoiselle, s'écria la fille
en entrant. — Ma bonne Pauline, je ne me suis
pas couchée. —Vous vous tuerez de veilles.-
Ne crains rien. Qu'apportes-tu là t — Une lettre
remise à votre nom . — Par qui t — Uo homme
que je ne connais pas.
Margaret ouvrit le papier ; il n'était pas signe.
Elle tomba évanouie.
Pauline jeta les yeux sur l'écrit et lut cci^
mots :
« J'ai passé la nuit sur la Loire ; j*ai toot
» vu. Je me vengerai : car je vous aime ci j^'
» le hais, v»
Le palais d'Amboise était en grande rumeur,
toutes les livrées s'agitaient dès le matin, tes
escaliers étaient parcourus sans relâche par dts
gens qui se hâtaient d'un air fort affairé; its
postes militaires étaient doublés, et les gentib-
hommes de la cour arrivaient de toutes parts,
vôtus de leurs plus riches costumes. Les bon»
LES DERNIERS KERVBN
4Gi
Dôurgeois ilu pays» quoique Camiliarisés avec le ;
luxe royal qu*ils admiraient fréquemment,
grâce aux yisites de leur souverain » se pres-
saient en foule ce jour-là, pour assister tant
bien que mal à la fameuse réconciliation de la
reine Marguerite et du comte de Warwick.
La façade du château était habitée par le roi,
la reine et leur suite. L^aile du Nord avait été
cédée à la reine d^Âogleterre, et les tours du
Sud, avec les pavillons qui en dépendaient,
avaient été réservées au comte de Warwich, et
au duc de Clarence , frère d'Edouard IV. Ces
trois maisons représentant trois partis, séparés
d'intérêts jusqu'alors, offraient un spectacle
saisissant, au moment de s'unir et de se fondre
en une seule puissance. Les serviteurs fidèles
j|es trois chefs se pressaient autour d'eux, at-
tendant avec impatience l'heurç solennelle où
U)ute discorde devait s'éteindre dans la religion
du serment.
Ange de Lamorge , vers midi , entra chez la
reine.
Marguerite d'Anjou était assise dans un haut
fauteuil, et placée en face de la portière que
venait de franchir son page. Une double baie
de courtisans en grand costume bordait le che-
min qu'elle avait à suivre jusqu'au vestibule
des ^irdes; et quand le jeune de Lamorge en-
tra, toutes les tètes se tournèrent de son côté.
Ange s'inclina respectueusement devant la
reine, et, obéissant au signe qu'elle lui fit , il
s'approcha d'elle et mit un genou sur le tapis.
— Vous arrivez un peu tard, dit Marguerite;
dorénavant, mettons moins de temps à nos ru*
bans.
Puis, se tournant vers sa filleule qui était ap-
puyée à son fauteuil, elle ajouta :
— Mettez-vous là, de ce côté. Monsieur.
Toute la galerie admira ces deux beaux en-
fonts posés au-dessus de la tète de la grande
reine, comme deux rayons de lumière répan-
dant l'éclat de leur jeunesse et de leur fraî-
cheur sur le visage grave , triste et fier de la
souveraine exilée. Chacun admira leur grâce,
leur modeste maintien , leur mise élégante et
tout ce que Dieu leur avait donné de beauté.
Le lord Wenlock et Henri de Rerven le
suivaient ; ces deux gentilshommes s'avancè-
rent pour saluer la reine.
— Le roi est en marche, Madame» dit le che-
valier. — Et le comte de Warwick? demanda
la reine. ^ Sa seigneurie est déjà sous la tente.
— Priez Dieu qu'il conserve à votre reine le
courage qui Tanime, seigneurs et milords.
« Toute la compagnie s'inclina ; Henri se mit
à l'écart et salua gracieusement Margaret, en
passant près d'elle de manière à toucher sa ro-
be. La comtesse le regarda d'un air radieux:
ses yeux n'avaient plus de larmes sur son
front brillaient la confiance et l'amour.
Les deux tapisseries qui fermaient la grande
porte de l'appartement furent à la fois écartées;
un huissier s'avança tète nue et annonça le roi.
La reine se leva, tous les seigneurs observè-
rent un respectueux silence.
— Madame, dit le roi avec un sourire miel-
leux, j'ai voulu vous donner la main dans cette
grande circonstance, afin de gagner quelque
chose à vos mérites. — Je tiens tout de vos
bontés, Sire, aussi est-ce à vous que Dieu ren-
dra l'assistance que vous m'accordez. — Le
pardon des injures et l'oubli du mal sont des
vertus que vous allez nous enseigner, ma belle
et gracieuse parente, ajouta le roi: je remercie
Notre-Dame et le grand Saint-Michel, de l'exem-
ple qu'ils me donnent en vous. — Dans un
royaume aussi beau que le vôtre, mon neveu ,
on n'a que des grâces à accorder.
Le roi Louis répondit par un sourire amer
et sardonique à cette courtoisie; le matin mê-
me il avait déchiré, sans les lire, deux suppli-
ques du cardinal Labalue et del'évèque de Ver-
dun. Regardant ensuite le noble entourage de
la reine d'Angleterre, il lui dit :
— Voilà, certes, une riche escorte. Madame,
et qui ferait presque oublier un trône...— Oui,
Sire, mais le prince que voilà, interrompit Mar-
guerite, ne peut se contenter de la cour d'une
femme ; il lui faut de la gloire et des batailles !
tous ces nobles chevaliers cachent des cicatri-
ces sous leurs velours, et mon fils n'a pas en«
core gagné ses éperons. — Nous lui donnerons
les nôtres. Madame, ceux [qui nous servirent à
Montlhéry ; — voudrcz-vous les porter , beau
cousin ?
" Cette question adressée au jeune prince de
Galles, fit monter la rougeur à son front. Le
valeureux enfant répondit d'une voix ferme :
— Et je ne les quitterai. Sire, que quand le roi
mon père sera remonté sur son tronc.
468
LES DERNIERS KERVEN
Louis XI fit un gracieux sourire au prince,
puis se tournant vers la reine, il lui offrit la
main et lui dit :
— Venez, Madame, Tenez mettre le dernier
sceau à votre magnanimité ; la démarche que je
vous presse de faire vous conduira triomphante
à Westminster.
La reine accepta Toffire de Louis XI, sans lui
répondre autrement que par un regard et un
soupir pleins de majesté. Le jeune Edouard
marcha immédiatement après sa mère, suivi
do Margarct et d'Ange de Lamorge. Tous les
soigneurs qui composaient la compagnie de la
reine, se placèrent par trois et par quatre à son
cortège, qui défila depuis le vestibule jusqu'au
perron, et du perron à la tente , qui avait été
dressée dans le jardin et dans laquelle devait
avoir lieu l'entrevue .
Les trompettes sonnèrent des fanfares au mo-
ment où le roi et la reine Marguerite parurent
dans le jardin. Toute la noble foule ruisselante
de pierreries, couverte de satin , d'hermine et
de velours s'écoula sous les tapisseries , et la
tente se trouva remplie des plus illustres per-
sonnages de France , d^Angleterre et de Lor-
raine,
Le roi monta sur un trône drapé de velours
Lieu, semé de fleurs de lys d*or, élevé de trois
degrés, n avait à sa droite, sur la première
marche, les princes du sang, parmi lesquels se
montraient au premier rang , Charles , duc de
Guyenne, comte deSaintongeet seigneur de la
Rochelle, firère du roi , et le comte de Vendô-
me ; à sa gauche, sur la même marche, étaient
les dames qui tenaient le plus à la famille
royale ; et madame Marguerite d'Orléans, com-
tesse de Vertus, en Champagne, se distinguait
entre toutes par sa beauté»
La reine d'Angleterre était à la droite du roi,
ayant elle-même à sa droite le prince de Gal-
les, son fils ; à la gauche du roi, et un peu en
arrière de son trône, se tenaient le grand-maî-
tre et ministre, Anthoine de Dammartin, comte
de Chabannes, ainsi que le grand-chancelier
Jean Jouvenel des Ursins.
Au centre de la salle, qui était disposée en
cercle, on voyait toute la noblesse d^Angleterre
ù la suite du duc de Clarence et du grand comte
de Warwick. Ce dernier conservait une atti-
tude digne et fière. Sa haute taille le mettait
au-dessus de ses gentilshommes, comme soa
génie et son courage au-dessus de ses mal-
heurs. Son front large ne trahissait aucun troo-
ble ; son regard chevaleresque et hardi se por-
tait sans orgueil sur tous les yeux et les faisait
baisser. Il était couvert d'une cotte de mailles
en acier qui réfléchissait la lumière par étin-
celles ; sa tète était nue, et ses cheveux blonds
coupés fort près comme il convenait à un hom-
me de guerre. Tout en lui parlait de cet invin-
cible capitaine que l'histoire a surnommé le
faiseur de rois. Lorsque la reine d'Angleterre
entra dans la salle , les amis du comte vireot
un nuage passer sur son front, mais cette pre-
mière émotion fut bientôt calmée pour laisser
l'homme à son courage, à sa résignation, à ses
pensées d'avenir. Clarence, frère d'Edouard lY,
et gendre de Warwick, était, tout au contraire,
vêtu avec une rare magnificence. Ce prince, ap-
pelé à jouer , dans les annales de ce temps et
dans l'histoire que nous écrivons, un rôle si iin-
portant, était doué de peu de qualités, et les
ternissait toutes par une faiblesse de caractère
qui lui devint fatale (1).
Derrière ces deux chefe étaient le lord de
Saint-John, le lord Wenlock, le marquis de
Courtenay, le comte de Pembroke, frère utérin
de Henri VI, le lord de Beaumont et une foule
de chevaliers, derniers et valeureux défenseurs
d'un trône qu'il semblait impossible de relever.
Puis venaient les dames, presque toutes vètoes
de deuil, car presque toutes avaient à pleurer
un père, un frère ou un mari, mort dans cette
longue et sanglante guerre des deux roses.
Non loin du groupe des dames anglaises,
Ange de Lamorge , appuyé contre un trophée
d'armes, semblait plongé dans une profonde
rêverie. Ses yeux avaient souvent rencontre
ceux de Jeanne de Courtenay et s'étaient bais-
sés aussitôt, mais peu à peu la constance de
son regard l'étonna, la troubla... et de part et
d'autre, ce ne fut plus qu'en rougissant qa'fls
(1) C'est ce même duc de Clarence qai, accusé ptr
Edouard, son frère et roi, d*avoir tramé contre lui
plusieurs complots, fut condamné à mort par la chaiD'
bre des lords (7 février 1A78). Le roi, n'osant le rairc
exécuter publiquement, le fit enfermer à la Tour, où
six jours après, on le trouva mort. On fit courir le
bruit qu'il 8*était noyé dans un tonneau de Malvoisie
sans que rien ait Justifié ce conte ridicule.
LES DERNIERS ERVEN
469
échangèrent, à la dérobée, une pensée inex-
plicable pour tous deux.
Le roi se leva. Le plus grand silence régnait
«lans 1 cissemblée, on n'entendait que le flotte-
ment des flammes qui décoraient la tente, et
que le vent tourmentait au dehors.
— C'est par grâce toute divine, dit Louis XI,
et par le secours de la sainte Vierge, ainsi que
du bon saint Michel, que je me vois appelé à
étouffer les discordes dont gémissent la no-
blesse et le peuple d'Angleterre. Mon infortuné
cousin Henri VI étant prisonnier dans la ville
dont il est roi» mon devoir est de le délivrer.
C'est dans cette loyale et pieuse intention que
j'ai voulu TOUS attirer à ma cour, vous, auguste
reine, qui m'êtes chère par le sang et par vos
infortunes; vous, comte de Warwick, qui mé-
ritez tout l'intérêt que rapporte la gloire et qui
passez pour un modèle de toutes les vertus
guerrières. Approchez donc, noble comte , ap-
prochez, beau cousin de Clarence, venez dépo-
ser entre mes mains toute haine , toute ven-
geance ; la gloire qui vous attend saura vous
toe oublier l'ingratitude du parjure Edouard,
vous prouvera la magnanimité de votre souve-
rain bien-aimé, et rendra la paix à un peuple
dont les blessures font pitié !
Le sir Anthoine de Dammartin, ministre
chéri du roi, s'avança vers Warwick, lui tendit
la main, et, sans la moindre hésitation, le comte
se rendit près du trône , suivi du duc de Cla-
rence et de tout son cortège. Les seigneurs
français et lorrains se rangèrent de chaque côté,
pour laisser un libre espace à cette noble com-
pagnie, et chacun admira la physionomie mâle
et hardie du héros de l'Angleterre. Warwick
monta le premier degré du trône d'un pas ferme,
fit un gracieux sourire aux dames et aux che-
valiers qui s'y trouvaient, et commanda d'un
signe à sa suite de l'attendre. Puis , accompa-
gné du seul duc de Clarence, il franchit lente-
ment le second , le troisième degré , et s'age-
nouilla devant le roi en lui disant :
^ — Faites de moi. Sire, ce que Dieu vous con-
seillera; j*oublie ici tous les af&onts que j'ai
^9t et par le serment qu'il vous plaira de
dicter. Je m'engage à servir en fidèle, brave et
loyal sujet, la dynastie et le trône de mon très
ï«douté souverain Henri VL
Ces derniers mots, qui auraient dû arracher
quelque émotion à la voix du comte , ne trou-
vèrent qu'une inébranlable fermeté dans son
cœur, et furent prononcés sans trouble, comme.
sans exaltation. Le roi releva le noble proscrit;
la reine Marguerite s'était aussi approchée :son
front , comme celui de son ancien ennemi , ne
trahissait aucune violence ; un sourire amer ,
mais gracieux, se perdit sur ses lèvres; elle
tendit la main au comte qui la baisa ; et, com-
me il voulait se prosterner à ses pieds de nou-
veau, elle l'en empêcha en lui disant:
— Nous ne souffrirons pas que la plus grande
gloire de notre royaume s'incline deux fois dans
un jour devant le malheur; milord, nous vous
confions la destinée de ce jeune prince, ajouta-
trcUe en montrant son fils, et tout l'espoir qui
nous reste pour son bien-aimé père !
Warwick tira son épée et jura sur la croix de
fer qui en formait la garde , de rétablir le roi
sur son trône, ou de mourir en combattant pour
lui.
— Et moi, s'écria la reine avec une émotion
trop forte pour être plus longtemps maîtrisée ,
moi, qui ne suis qu'une femme accablée de
malheurs et qui ne puis jurer sur une épée ,
ni sur un sceptre qu'on m'a ravi, je fais serment
sur la tête de mon fils (elle serra le prince de
Galles contre son cœur), sur cette tète si chère
et réservée sans doute à une haute couronne,
de ne me souvenir jamais que des bons servi-
ces que j'attends de votre courage , de votre
génie, de votre loyauté. Je jette un voile épais
sur ce passé sanglant qui épouvante ma mé-
moire...
Louis XI, attentif au moindre incident de
cette entrevue, crut qu'il était temps d'inter-
venir, et dit à haute voix :
— On va lire le traité que j'ai jugé le plus
convenable aux intérêts des deux partis ; aus-
sitôt que votre mutuel accord l'aura sanctionné,
vous songerez que l'élite des deux nations au-
ra reçu vos serments, et que la loyauté des peu-
ples doit avoir pour modèle la loyauté des
grands. Messire chancelier, ajoutar-t-il en se
tournant vers Jean Jouveneldes Ursins, appro-
chez.
Le grand chancelier s'avança jusqu'au bord
de la première marche, et lut le traité, dont
voici les deux principaux articles:
« I. Edouard de Lancastre, prince de Galles,
470
LES DERNIERS KERVEN
héritier légitin^c du trône d'Angleterre , épon*
sera Anne de Warvrick, seconde fille du comte
de ce nom.
« n. Les deux partis , jusqu'alors dirisés, se
réuniront pour replacer Henri sur le trône, et,
dans le cas où la descendance de ce prince s'é-
teindrait, la couronne à sa mort reyiendra au
duc de Clarcnce.)»
L'archevêque de Tours vint se placer à la
droite du roi , et présenta un crucifix à Mar-
guerite. Cette malheureuse reine baissa les
yeux devant la croix, puis regarda son fils avec
une expression si noble et si tendre , que tous
les cœurs en furent émus. Le jeune prince com-
prenant ce qui faisait hésiter ma mère, étendit
résolument la main , toucha les pieds du divin
martyre et dit d'une voix ferme :
— Taccepte pour mon père, que je repré-
sente ici, l'alliance qui m'est offerte , et je fais
serment d'exécuter fidèlement toutes les con-
ditions qu'elle impose.
Marguerite répéta textuellement les mêmes
paroles, puis elle baisa son fils au front.
Le comte de Warvick et le duc de Clarence
Jurèrent fidélité dans les mêmes termes, et bai-
sèrent la main de la grande reine.
Dès ce moment, tous les groupes se confon-
dirent, les seigneurs se mêlèrent sans distinc-
tion ; les parents, les vieux amis que la guerre
avait, dès longtemps séparés , s'embrassèrent
avec joie. L'enthousiasme fût au comble, et les
cris d'allégresse retentirent au dehors comme
sous la tente.
Le roi, la reine, le duc de Clarence et War-
vick retournèrent au palais, et furent accom-
pagnés jusqu'au perron d'honneur par une foule
de gentilshommes.
LA CAVALCADE.
La cour d'Amboise avait subi une brusque
métamorphose : le roi , par sa conduite , avait
autorisé tous les élans. Les toilettes brillantes,
riches et d'apparat étaient remplacées par des
habits gracieux, légers, élégants , tout ce que
Tart avait inventé était coquettement étalé,
chacun Tonlait se fd:îre admirer.
Plus de cinq cents gentilshommes des plus
beaux noms étaient à cheval devam la cour
d'honneur, impatients de caracoler , de voir et
de se faire voir.
Lorsque Louis Xt parut sur la terrasse don-
nant la main à Marguerite d'Anjou, il futsabé
d'une vive acclamation, à laquelle il répondit
par un sourire.
Le sire de Matignon, grand écuyer, s'appro-
cha du roi, mais ce prince voulut offrir galam-
ment l'étrier à sa belle parente ; et Marguerite
d'Anjou, posant une main sur l'épaule de son
royal cavalier, sauta légèrement en selle et sa-
lua de la main avec grâce, la foule qui se près*
sait autour d'elle. Le comte de Warwick vint
se mettre à la gauche du prince de Galles, et
le duc de Clarence à la droite du roi. Derrière
le roi venaient le comte de Chabannes , THer-
mite de Solliers, le grand- veneur Guillaume
de Galaé, et Pierre Hennequingrand-louvetier.
Derrière la reine, on retrouvait la plupart des
grandes dames que nous avons déjà nommées,
et parmi elles, Ange de Lamorge et Margaret.
La cavalcade s*ébranla, tous les panaches
ondoyèrent, les bandelettes et les longues ro-
bes s'agitèrent à la brise, la noble compagnie
prit la route d'Orléans, et bientôt perdit de vue
la Loire et le château.
Le dernier des cavaliers avait disparu depuis
longtemps dans la vallée , et le chevalier de
Rervcn était encore accoudé sur la plate-forme,
cherchant dans l'espace l'image de sa fiancée,
écoutant tous les bruits, pour distinguer celui
de l'heureuse jeunesse qui jouissait , sans le
savoir, de son bonheur le plus cher, celui de
voir, de saluer et d'entendre sa Margaret
adorée.
Tout à coup, sortant de sa rêverie etvoubmt
suivre celle qu'il aime, il s'élance sur stm che-
val et court sur la rouie que la cavalcade ve-
nait de prendre.
A trois ou quatre cents pas du point de dé-
part, Henri rencontra deux vieux p^erins qui
tenaient le milieu de la route « et qui chemi-
naient pesamment. Emporté par la fougue de
son cheval qu'il ne pût modérer assez tôt, il
arriva devant les deux vieillards qui se baissè-
rent heureusement devant lui, et Û franchit ce
double obstacle avec audace.
Quel brave cavalier. Monseigneur, ditTos
des pèlerins dans lesquels on a sans doute re-
connu le comte de Rerven et Sun ami, comme
il ressemble bien, repartit l'autre» à ce qu'é-
tait son père !... Ami, j'avais alors son âge: ii
comtesse de Rosières ava» dix-huit ans ; dan^
LES DERNIERS KERVEN
471
une chasse , Je franchis , pour lui plaire, un
fossé de dix brasses, où était tombé le ronard
qu« nous poursuivions Après un court si-
lonce, le comte reprit: Retournons sur la Loire,
j'ai vu ce que je voulais voir... nous avons eu
nos cavalcades, nous aussi!... Viens, mon vieil
ami, viens sur le fleuve, nous oublierons le pré-
sent, nous causerons de nos bonnes batailles,
. du manoir de Kervcn ; viens, je te parlerai d'elle.
— De qui? Monseigneur. — De Marguerite.
— De cette jeune demoiselle que nous venons
de voir ? — Fou! s'écria le comte, avec une co-
lère concentrée ; non pas d'elle, mais de sa mère,
de sa mère que j'ai revue en elle ! — Quoi ! vous
aimeriez à en reparler, à vous en souvenir?
Le comte prit un ton d'ineffable douceur et
repondit, les regards levés vers le ciel :
— Celle que l'on aima la première, on l'aime
toujours au fond du cœur , toujours ! ce cœur
eût-il été flétri par toutes les trahisons ! Viens,
ajouta le vénérable vieillard, j'ai besoin de me
souvenir, et besoin d'oublier 1
La vallée dans laquelle s'était engagée l'es-
corte royale, débouchait sur une vaste forêt
peuplée de sangliers, de daims et de cerfs, dont
la chasse était exclusivement réservée. Des
percées longues et commodes avaient été pra-
tiquées dans toutes les directions et aboutis-
saient à des rendez-vous où se postaient les chas-
seurs.
En arrivant à l'entfîe du bois, le roi dit à
Marguerite d'Anjou quelques mots à voix basse,
puis il appela près de lui le comte de Dammartin
et lui parla de la même façon. Le grand maî-
tre de l'hôtel s'arrêta ainsi que toute sa suite.
I^roi, la reine et le comte de Warwick conti-
nuèrent de marcher côte à côte, escortés, mais
i grande distance, du grand louveticr, du grand
▼eneur,du Tristan et d'un soldat des francs ar-
<îhers, qu'à sa balafre et à sa taille colossale,
le lecteur reconnaîtra facilement pour le brave
Kildcrkin, l'hôte de maître Gaspard et l'ombre
obligée de sa souveraine.
l'ardente jeunesse qui composait la suite du
roi s'élança dans toutes les directions, excepté
ecUe qu'avait choisie le roi. En un clin d'œil,
on vit les élégants gentilshommes accouplés
deux à deux, quatre à quatre, avec les gracieu-
ses beautés qxil ncsrchaient naguère les yeux
Uisscs.
Dans une petite allée couverte d*un dôme de
feuilles et bordée de halliers remplis de fleurs
agrestes, Margaret de Rosières, Milady Jeanne
de Courtenay et Ange de Lamorge s'étaient
élancés au petit galop de chasse, modérant l*ar-
dcur de leurs chevaux, les caressant de la voix
et de la main, faisant flotter au vent leurs lon-
gues amazones et leurs rubans, tournant quel-
quefois la tête pour regarder si on ne les suivait
pas. Le comte de Clarence et le lord Wcnlock
s'étaient arrêtés dans l'allée principale et sem-
blaient attendre quelque incident pour choisir
le but de leur promenade. Dès qu'ils virent
Margaret s'éloigner, ils prirent la même tra-
verse qu'elle, et, quand ils lui crurent une
avance considérable, ils se mirent sur ses
traces, sans allonger leur galop : l'escorte était
donc dispersée, éparpillée dans les bois.
Margaret et sa compagne continuaient de
courir sans parler, se regardant souvent , et
tournant quelquefois la tête vers le page qui
les suivait. Ange doubla l'allure de son cheval,
arriva près de mademoiselle de Rosières, et lui
dit:
— Ne causerons-nous pas un peu du pauvre
exilé ?
Bfargaret arrêta court, et la marquise de
Courtenay l'imita.
— Quelle admirable journée ! dit aussitôt la
marquise. — Elle est de bon augure pour la
reine. — Dans ces fleurs , cette verdure , ce
beau ciel, il ne tient qu'à elle de lire un riant
avenir.
C'était la première fois que ces deux femmes
charmantes s'adressaient quelques paroles en
tête à tête, paroles sans portée, qui devaient
bientôt conduire aux plus intimes épancho-
ments deux cœurs destinés à s*entendre.
— Les amis de la reine , continua la mar-
quise , s'inspirent de ce qu'ils lisent sur son
auguste visage; quand il exprime Tespoir, le
bonheur pénètre aussi dans nos Ames... Pour-
quoi donc la vôtre. Mademoiselle, semble-t-elle,
au milieu 'de la joie commune, en proie à la
tristesse ? -^ A la tristesse ! interrompit Margar
ret, et elle baissa subitement les yeux qu'elle
avait levés sur la marquise. -* Oui , reprit en
riant celle-ci ; j'ai suivi la direction de vos re-
gards au moment du départ du roi ; je les ai
vus attachés sur on brave gentilhomme dont
4 l'A
LES DERNIERS KEBVEN
le nom est fort connu; cl s'il était à ma place,
prèa de yous, vos beaux yeux ne chercheraient
pas, je gage, A cacher des larmes que vous avez
peine à refouler. Je ne vous demande aucun
secret, aucune confidence. Je sais que les cœurs
souffrants hésitent à s'ouvrir ; mais je veux
vous tendre la main, vous gronder de ce cha-
grin qui vous va mal. N'étes-vous pas jeune
et libre? — Libre ! oh ! non ! murmura faible-
ment Margarct.
La marquise se tut.
Après un silence que mademoiselle de Ro-
sières trouvait trop long, car la douce voix de
sa nouvelle amie avait éveillé dans son cœur
ses pensées les plus chéries, Jeanne reprit :
— Ne le vcrrez-vous pas î
Margarct n'osa pas répondre ; elle secoua la
tête.
— Non, dites-vous? Je suis bien persuadée
du contraire, et j^offre une gageure à M. de La-
morge.M — Vous perdriez, madame, répondit
le page. — Et ne seriez-vous pas assez galant
pour désirer de me gagner.
Ange regarda la fille du lord avec une dou-
ceur tellement pénétrante, que Margaret en
remarqua l'effet.
—Je parie votre rose rouge contre la mienne,
répliqua le page avec un sourire charmant. —
J'accepte, repondit la marquise en lui tendant
la main , selon la coutume anglaise ; le page
lui livra la sienne sans regarder ; et Margaret,
laissant tomber sa main blanche et potelée sur
celles de ses amis, leur dit avec un accent où
triomphait l'amour : — Je récompenserai no-
blement le perdant.
Dans ce moment, deux cavaliers arrivaient
au galop.
— Voilà des importuns, dit Ange... Celui
que nous attendons n'est pas là.
Les deux femmes , après avoir jeté un re-
gard rapide sur les deux cavaliers, partirent
comme un seul trait, et le page les accompagna
d'une égale vitesse. Les deux seigneurs allon-
gèrent le galop pour les suivre , et les cinq
chevaux, animés par leurs maîtres, coururent
ainsi pendant quelques minutes, à fond de
train, sans pouvoir ni distancer ni s'atteindre.
» C'est le duc, dit Jeanne; il faut arrêter
ou ralentir.
Ange mit son cheval au pas, salua le duc
Clarencc et le lord de Wenlock, en leur disanii
— Vous avez fait peur à deux pauvres tour-
terelles, Messeigncurs.
La comtessse et la marquise furent immé-
diatement à la hauteur du prince et de son
compagnon.
Le duc se découvrit avec une courtoisie gra-
cieuse, salua les deux dames, et leur reprocha
leur frayeur subite en termes des plus galaiits;
— Vous nous prenez sans doute pour des
Sarrazins ou des ravisseurs ; et, voyez coaibien
la peur est trompeuse , c'était vous qui nou>
dérobiez le bonheur de vous voir. — Nous vou-
lions épargner à Votre Honneur la peine de
de nous tenir compagnie , répondit Jeanne en
regardant son amie en dessous. — Fausse mo-
destie, Milady ; nous nous plaindrons au mar-
quis de Courtenay de la guerre que vous nous
faites.
Disant cela, le prince passa du côté de
Jeanne, et lui tint quelques propos de politesse
vulgaire. Ange le regardait avec envie, et mau-
dissait la fâcheuse rencontre qui lui arrachait
si brusquement le petit bonheur qu'il caressait.
Le lord Wenlock prit la place du prince auprès
de Margaret, et lui dit :
— Comment n'est-il pas ayec vous? queDe
occasion précieuse !
Margaret rougit ; mais son cœur avait en-
core besoin de s'épancher.
•*En effet, dit-elle, c'était ici sa place. Mais
vous, Milord , vous qui vivez avec lui, n'ima-
ginez-vous point ce qui a pu le retenir ? —
Nullement, Mademoiselle; car lui supposer de
l'indifférence serait... — Une calomnie, inter-
rompit-elle vivement. — Aussi ne la cooiinet-
trai-je pas. Je tiens trop, reprit-il d'un ton
léger, à mériter vos bonnes grâces pour me
permettre de pareilles insinuations... lors même
que je les pourrais croire fondées. L'amitié ne
doit pas être moins aveugle que Tamour.
Ces mots, prononcés sans affectation, jetèrent
un moment de trouble dans l'âme de Margaret;
mais la noble fille , reprenant bientôt la séré-
nité qu'inspire la confiance, ajouta:
— Ainsi , vous ne vous expliquez pas jdus
que moi son absence? — Non, Madame... à
moins que...
Au même moment, le duc de Qarcmont s*é-
tant rapproché de Margaret, le lord Wenlock
LES DERNIERS KEUVEN
473
lui céda la place et rejoignit la marquise de
Coartenay.
Le duc passant alors à côté de Jeanne , il
Tobligca, en entamant la conversation avec
elle, à ralentir, comme lui, Tallure de son
cheval. Ange fit le même mouvement, par res-
pect pour le prince , qui se trouva ainsi seul
auprès èie la comtesse étonnée.
Pour la première fois de sa vie, Margaret se
trouvait en tète à tète avec le prince. Tout en-
tière au chevalier, elle ne remarquait aucun
des mérites qui faisaient du duc un homme
recherché des femmes; et, parce tact émi-
nemment fin qui soulevait en elle de vagues
pressentiments, elle devinait dans ce grand
personnage un homme à redouter.
Le duc de Glarence aborda Margaret avec une
courtoisie du meilleur ton, et, par une série de
compliments qui étaient les pivots obligés de
la galanterie de cette époque , il essaya de se
faire valoir aux yeux , à Tesprit et peut-être au
cœur de la hautaine comtesse.
— Vous conduisez ce coursier avec une har-
diesse qui ferait envie au vainqueur d*un
tournoi. Mademoiselle. — Monseigneur, j'ai eu
pour maîtres la guerre et Texil, c'est-à-dire le
courage. — Si nos chevaliers sont aussi ha-
biles que vous, Alademoiselle, mon auguste
tthve est à coup sûr détrôné. — C'est notre
espoir. Monseigneur, répondit Margaret d'une
voix triomphante. — C'est notre désir et vo-
lonté, c'est aussi notre espoir, ajouta le duc en
donnant à ce dernier mot une accentuation
singulière. ^^
Mademoiselle de Rosières regarda le prince
fixement , comme pour pénétrer le sens de sa
pensée, puis répondit avec indifférence :
— Vous ne pouvez qu'y gagner pour vous,
devant Dieu et... — Et devant vous, interrom-
pit le prince toujours du même ton. — Et de-
vant moi, oui, certes, Milord ; car la reine est
une divinité pour moi : qui la sert m'oblige,
et qui l'aime... — Est aimé? reprit Clarence.
— Est estimé, reprit Margaret avec dignité.—
— L'estime est le lien qui nous rattache tous
depuis ce matin ; ne prétendre qu'à la conser-
ver n'est lias digne de nous: ce serait craindre
d'être félon et douter de soi-même. Mais nous
avons une autre prétention...— Laquelle, mi-
lord, demanda la comtesse avec un calme qui
tenait du sarcasme. — Elle pourrait vous pa-
raître audacieuse. — Vous êtes prince, et l'au-
dace... — M'est-elle permise , demanda le duc
avec un empressement presque joyeux. — Tous
est interdite , Monseigneur. — Pourquoi ? —
Parce qu'elle serait tyrannique. — Mais si,
pour être audacieux, j'abdiquais mon titre ? —
Je ne vous comprends plus... — Si, après avoir
été duc de Clarence , à la tête des armées , je
venais , sans couronne et sans duché , offrir à
un être adoré dans mes grandeurs, cette
même adoration dans une douce et heureuse
obscurité ! — Le pouvez-vous(l)?
Le prince feignit de n^avoir pas entendu la
question.
— 11 y a deux ans , poursuivit-il , qu'un
peintre célèbre vint à Londres, et présenta à
mon frère Richard (2) les portraits des prin-
cesses les plus renommées pour leur beauté.
Richard voulait faire choix d'une épouse , et
nous contemplions tous deux les gracieuses
images. Mais tout en rendant justice au mé-
rite de chacune d'elle , je ne sentais rien qui
m'entraînât vers une préférence. Laissant donc
mon frère poursuivre son examen , je pris des
mains du prince un petit médaillon qu'il tenait
en réserve , et je l'ouvris... — Eh bien ! de-
manda Margaret en souriant avec finesse, et,
avouons-le, avec un peu de cette coquetterie dé-
cente qui fait le plus grand charme de la femme,
eh bien? — » Je vis alors des traits qui sont à
jamais gravés dans ma mémoire. — Ah ! elle
était jolie? continua la charmante railleuse...
— Elle était admirablement belle ; c'est le seul
terme qni convienne à son genre de physiono-
mie. — Comment nommez-vous cette incom-
parable princesse , Monseigneur ? car son nom
doit passer à la postérité. ^Quoique née d'un
sang illustre, elle n'a reçu de Dieu d'autre cou-
(1) Le duc Georges de Qarenco était marié à la
flUe aînée du comte de Warwick.
(3) Richard , due de Glocester, le plus Jeune des
frères d*Édouard IV. C'est ce môme prince qui, dans
la guerre des Deux-Roses, ne recula devant aucune
cruauté, et parvint au trône sous le nom de Ri*
cbard III (26 juin 1&83), en faisant assassiner les
deux fils de son frère , Edouard V et Richard , ûfiés,
le premier de douze ans, le second de onze.
474
LES DERNIERS KERYEN
ronnc que celle de sa beauté. •— Et tous la
nommez ? demanda encore la comtesse ayec
cette assurance qui naît d'uneyertueuse candeur.
Le prince , tirant de son sein un médaillon
d'or, répondit :
— Ce bijou m'a été cédé par le peintre , et,
depuis deux ans, il n*a eu que deux places :
mon cœur et mes lèvres.
Comme le duc regardait tendrement Mar-
garet, pour donner plus d'expression à ses pa-
roles , une clameur joyeuse et prolongée s'é-
leva dans le bois, non loin de Tendroit où se
trouvaient les cinq promeneurs. Les chevaux
s'arrêtèrent comme d'eux mêmes , en dressant
les oreilles :
— Qu'estH;e que ce bruit? demanda Jeanne.
— Apparemment, répondit le duc, quelque cri
de triomphe pour le vainqueur d'une course.
— Vous plairait-il de voir ce portrait , milady
Margaret, reprit le duc deClarence. —Volon-
tiers, Milord. — Le voilà.
Et le médaillon passa dans les mains de la
comtesse, qui le regarda sans surprise, et le
rendit aussitôt , avec ces motsde froide politesse.
— Ce n'est pas le peintre, c'est vous, Mon-
seigneur, qui avez une imagination orientale ;
et, franchement, vous en avez abusé jusqu'à
rendre l'image et le modèle également mécon-
naissables ; j'ai , d'ailleurs , beaucoup changé
depuis deux ans !... Voyez... Et ce dernier mot
fut dit avec un naturel mêlé de tant d'esprit,
de malice et de coquetterie, que le divin visage
de la belle amazone brilla de plus d'éclat que
jamais.
Dans ce moment, le cheval de mademoiselle
de Rosières s'arrêta encore, dressa la tète et se
refoula sur l'arrièrc-main, tout son corps trem-
bla comme agité par un frisson , ses naseaux
s'enflèrent ; il respira fortement , et rendit son
souffle avec terreur.
Le prince remarquait à peine ce qui se pas-
sait autour de lui, tant il était confus de sa dé-
faite. Margaret, sans s'occuper de lui davan-
tage, frappa la croupe de son cheval avec une
petite baleine qu'elle tenait en guise de crava-
che. L'animal, effrayé, se cabra et se défendit ..
On entendit^ alors un froissement de brous-
sailles , et tout à coup un énorme sanglier s'é-
lança du taillis en brisant les arbustes , et se
rua , les soies hérissées et la hure sanglante,
sur le cheval de la comtesse , qni , m&.^ an
bond prodigieux qu'il fit de côté, fut atteint
sous le ventre, (i) rouladans la poussière avec
sa maîtresse, qu'il couvrit d'écume et desaog.
Le courageux animal tenta de se rp*ever; il se
dressa sur ses jambes de devant, les raidit
avec force , imprima une secousse violente à
tout son corps qu'il parvint à soulever ; mais
les reines de la bride , engagées et nouées ao
bras de la comtesse au moment de la chute,
l'arrêtèrent par une nouvelle douleur dont la
violence le fit retomber auprès de Margaret,
qui gisait éperdue. Une seconde fois le san-
glier furieux se précipita sur le cheval qui lui
barrait le passage, et déchira la pauvre bête,
qui poussa un bruyant soupir et ne bougea
plus. Rappelée au sentiment du danger, ma-
demoiselle de Rosières s'appuya sur un genou,
jeta un regard de terreur autour d'elle, et ren-
contra les yeux menaçants du monstre, qui, à
la vue de cette nouvelle victime , fit entendre
un cri rauque et sauvage ; mais comme il allait
s'élancer, il eut à tourner sa furie contre un
autre adversaire. Ange de Lamorge , parvenu
à maîtriser son cheval , l'avait poussé sur le
sanglier, et, dans l'espoir de détourner ses
coups, il s'était dévoué à une mort certaine,
car le pauvre enfant n'avait aucune arme pour
attaquer , aucun moyen de se défendre. Le
iord Wenlock et le duc, également désarmés,
ne purent qu'imiter le courageux exemple du
pagr», et ils entourèrent leur ennemi en pous-
sant de grandes clameurs. Cependant Jeanne
avait sauté à terre et s'était approchée de la
pauvre Margaret, qu'elle essaya de débarrasser
de ses liens; mais, dans son trouble et sa pré-
cipitation , elle les embrouillait davantage. Les
deux amies, pâles et défaillantes, se regardè-
rent d'un œil hagard, désespéré, s'embras-
sèrent , et tombèrent évanouies dans les bras
l'une de l'autre
Appuyé contre le corps du cheval, le sanglier
faisait tète à ses trois adversaires, en poussant
des grognements sourds et affreux. Le duc et
le lord, plus prudents que le page, se conten-
taient de tenir bon sans attaquer; mais le
brave enfant , voyant tomber Jeanne et Mar-
guerite, enfonça ses éperons aux flancs de son
(1) Voyez la gravure sur acier.
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LES DERNIERS KERVEN
475^
cheval , et lui donna de la main une secousse 1 chexali
/
^
LES DERNIERS KERVEN
475
chcTal, et lui donna de la main une secousse
tellement désespérée, que tous deux culbutèrent
à la fois sur le monstre. A cette Tue, le prince
et lord Wenlock poussèrent un cri déchirant,
et s'avancèrent avec résolution au secours de
leur compagnon. Le sanglier, surpris de cette
attaque nouvelle , se jeta de côté. Ce mouve-
ment donna au page le temps de se relever,
tout couvert de sang, et de se remettre en
selle. Alors le galop d'un cheval se fit entendre
dans Fallée ; les cavaliers poussèrent de grands
cris, et Ange, reconnaissant Henri de Rerven,
cria de toutes ses forces :
— A moi , mon frère ! mon frère !
Le chevalier arrivait à toute bride, sans dire
nn mot, sans changer de visage ; il tomba dans
le cercle que formaient les combattants, et,
s'armant d'iHrtarge couteau de chasse qu'il
ix^rtait au côté, il attaqua le sanglier en homme
Iiabitué à ces sortes de luttes. A la vue de ce
nouvel adversaire, la bête se précipita sous le
^ entre du cheval de Henri; mais le brave
animal, obéissant avec agilité à son maître, se
{Véscnta au flanc de l'ennemi en bondissant
avec une courbette; et, avant que le sanglier
eût pa se retourner, Henri lui enfonça son
couteau dans la gorge. Ce coup, porté d'une
main ferme et hardie , avait été si précipité, le
cavalier, pour atteindre son but, avait été
obligé de se pencher si près de terre, et la re-
traite, après ce tour de force et d'adresse, était
si dangereuse , que , pour échapper à un coup
de boutoir mortel, Henri fut obligé d'abandon-
ner son arme dans la blessure qu^elle avait
faite. Le sanglier, plus furieux que jamais, re-
cula, déchira la terre pour assouvir sa rage
aveugle, et il alla tomber sur Jeanne et Mar-
garet, lorsque Henri, qui s*était jeté à bas de
son cheval, sauta sur lui, et arracha son cou-
teau pour l'en refrapper entre les deux épaules.
A ce coup , le monstre fit briller Tivoire de ses
défenses, et, poussant un mugissement sourd,
se rua sur le chevalier. Tous deux roulèrent
trois fois dans la poussière; trois fois on vit la
main du sire de Kerven se plonger dans les
entrailles *de l'horrible bète , qui expirait sur
son vainqueur.
Le prince, le lord Wenlock , le page, muets
d'horreur et d'épouvante, contemplaient cette
scène, qui ne dura que quelques instants. Le
chevalier se relcya; ses vêtements, mis en lam-
beaux, étaient souillés de sang, de bave et de
poussière ; il tendit la main à Margaret, qui
revenait à elle, et couvrit de vingt baisers les
joues, le front, les cheveux d'Ange de Lamorge,
qui tenait ses genoux embrassés. Le duc avait
pris la bride du cheval de Henri, et le superbe
coursier flairait le sanglier avec une sorte de
dédain. Le lord Wenlock tenait les chevaux du
page et de la marquise ; le premier saignait au
poitrail Détacher les rênes qui liaient Marga-
ret, et baiser son gant avec respect en mettant
un genou en terre devant elle , telles furent
les seules et douces récompenses que Henri
crut avoir méritées. Cependant Jeanne regar-
dait Margaret et le désordre qui régnait autour
d'elle. Quel tableau ! Si le bonheur peut réflé-
chir sur nos traits son image, oh ! combien les
traits de la belle comtesse devaient dire la joie
de son cœur! Elle revoyait son chevalier; elle
lui devait la vie ; il s'était conduit comme le
plus vaillant des hommes. Elle voulait lui par-
ler, le remercier; ses lèvres tremblaient et ses
yeux s'emplirent de larmes. Larmes du cœur!
c'est Dieu qui vous envoie pour exprimer la
joie suprême , et comme pour nous apprendre
qu'aux douleurs les plus amères touchent les
félicités les plus pures !
— Mademoiselle, dit Henri avec modestie,
c'est d'aujourd'hui que je sers utilement la
reine ; souffrez que je vous offre de monter
mon cheval pour vous éloigner de cette scène
odieuse qu'il faut vous bâter d'oublier. — L'ou-
blier, messire^ l'oublier!... Mais seriez-vous
blessé? Oui, vous l'êtes* Oh ! mon Dieu, que
de sang !
Le visage du chevalier avait pâli tout à coup.
— Mon frère, s'écria le page , partons vite.
— Mais vous aussi, monsieur de Lamorge, vous
êtes atteint, dit Jeanne avec frayeur.
Elle voulut saisir le bras du petit héros...
— Juste ciell il a le bras cassé!
Le bel enfant laissa tomber sur la marquise
de Courtenay un regard mélancolique et brave,
et lui dit presque à voix basse :
— J'avais à garantir ma rose , que vous avct
gagnée , madame ; c'est ce qui m'a valu ma
blessure. La voilà cette fleur, la voulez-vous?
La marquise la prit , la cacha dans son sein»
et regarda son jeune ami avec extase !...
4*76
LES DERNIERS KERVEN
— Voici le roi, dit lord Wenlock ; je parie
qu'il va jurer en voyant ce sanglier abattu.
Et pendant que Jeanne et le prince regar-
daient arriver le roî , qu'avait rejoint toute la
compagnie, Margaret dit à son ami d'une voix
heureuse :
—Voilà mon plus beau jour, Henri l il n'y a
que toi au monde 1 toiyours toi! rien que toi!
Les six acteurs de la scène que nous venons
de décrire attendirent , sans changer de place,
le cortège royal.
Le roi Louis embarqua son cheval au galop;
la reine, Warwick et toute la suite l'imitèrent.
— Qu*est-ce que ce tumulte? dit le roi au
comte de Chabanesî Voilà, certes, une grande
audace , et les ordres que je donne ne sont
guère exécutés.
Le duc de Glarence expliqua au roi ce qui
s'était passé. Le roi écarta, mais à grand peine,
les nuages qui s'étaient amassés sur son front,
et mit un au discours du prince par cette in-
terruption, qui, dans cette circonstance, mon-
trait à nu l'égoîsme du plus égoïste des hommes:
— C'était le plus beau solitaire de la forêt!
Qu*en dites-vous, messire Pierre Hennequin?
— Un vrai morceau de roi, Sire, répondit le
grand-louvetier, faisant son métier de courti-
san. — Et la pauvre bète 8*est bravement dé-
fendue, à ce que je vois, ajouta Louis> qui ac-
cordait peu d'attention, dans son dépit, aux
blessures des valeureux combattants. — Vous
nous ferez garder ses défenses... Ah 1 l'admi-
rable hure ! continua-tril.
Et il passa sans ajouter un seul mot.
La reine s'était approchée de Margaret ; elle
l'embrassa, et adressa de touchantes félicita-
tions à ses défenseurs. Plus de vingt des plus
beaux gentilshommes mirent pied à terre pour
offrir un cheval à la comtesse. La reine or-
donna à Kilderkin d'accompagner le chevalier
de Kerven et le page jusqu'à la Loire, et de les
conduire, par l'une des barques royales, au
château.
Mademoiselle de Rosières dit au page , qui ,
malgré sa souffrance , lui prêtait l'épaule pour
l'aider à monter à cheval :
— Vous avez perdu votre rose rouge, pauvre
joueur; prenez la mienne et ne la donnez pas.
Ange baisa ce petit trésor, salua de la tête avec
respect, et regarda Jeanne qu'il vit appuyée
au bras d'un seigneur anglais.
La cavalcade s'éloigna lentement, et le baron
de l'Aigle dit aux amis qui l'entouraient :
—Voilà une demoiselle qui, Dieu me damne,
est plus cavalière que moL.. Tai essayé ce
matin le cheval qu'elle monte, et il m'a désar-
çonné fort poliment.
L ORDRE.
Le soleil avait caché son disque derrière les
coteaux de Plcssis-les-Tours ; le jour était par-
venu à cette heure fraîche et délicieuse où
peine et plaisirs, tout se calme.
A une lieue d'Amboise environ, une barque
de marinier était échouée sur un banc de sable
qui brillait à fleur d'eau de tout l'éclat de ses
0ns coquillages. La brise soulevait des petits
flots qui frappaient en cadence le bois de la
nacelle, et lui imprimaient une oscillation lé-
gère. Deux hommes étaient nonchalemment
couchés dans cette barque, les yeux fixés vers
le ciel, et rêvant, comme en extase : c'étaient
nos deux vieillards.
— Oui, mon vieux compagnon, dit l'un des
pèlerins, telle fut ma vie de jeunesse, tels
étaient les trésors que cette femme renfermait
en elle. Mais quel cœur eût pu deviner ce que
le sien contenait d'artifices î Je ne t'avais ja-
mais parlé que de mes souffrances, et ta n'af'
partagé que mes aventures périlleuses. Jamais
je ne t'avais dépeint cette créature céleste et
maudite, je n'en avais pas eu le courage ; mais
je l'ai retrouvée : c'est bien elle, c'est bien elle!
Quand je l'ai entendue parler , j'ai senti mon
cœur défaillir ; quand je l'ai vue sourire, quand
je l'ai vue marcher, ô grand Dieu ! et cepen-
dant il y a de cela si longtemps ! et, depuis,
j'avais amassé tant de haine dans mon cœur
contre son souvenir 1 je l'avais vouée à tant
d'exécration!... Ami, l'hoïpmc n*cst qu*un ro-
seau fragile entre les mains de Dieu ! — Eh
bien ! mon bon sire, pardonnez à sa mémoire,
aimez sa fllle et faites la joie de deux enfants.
— Aimer sa fille ! répondit le comte, aimer sa
fille 1 pardonner à sa mémoire! nfe ferais-tu
donc l'injure de croire que je poursuis son
souvenir pour me venger moi seul ! Non ! je
sais par quelles tortures j'ai passé ; je sais de
quels affreux dangers la Providence m'a déga-
LES DBRNIEHS KERVEN
477
gé. Je sais quelle jalousie déchirante les dé-
dains de cette femme, ses caprices, sa déloyau-
té m'ont inspiré... Ah ! si dans mes jours heu-
reux la mort fût venue me frapper, j'aurais
béni la mort ; si le coup n'eût porté que sur
elle, ne pouvant lui survivre, je me serais en-
volé aux pieds du Seigneur, soutenu par la
chasteté de mon amour, comme par les ailes
d'un ange... Mais non, Dieu m'avait condam-
né; il m'a fait vivre assez longtemps pour
découvrir en elle un abîme impur où s'est en-
foui mon bonheur, où se sont flétries mes
espérances. Depuis le jour où il m'a si cruelle-
ment déchiré, rejeté, j'ai souffert d'horribles
supplices ; et si ce n'est pas de ma main qu'elle
est morte , c'est que j'ai été lâche au point de
ne pas oser frapper. Tu veux que je pardonne
à sa fille ! Pauvre fou , s'écria de nouveau le
vieillard avec un rire convulsif : mais qui te
dit que j'en veux à sa fille ? Ce que je veux,
c'est sauver mon fils, c'est le ravir à cette
femme qui, maudite comme sa mère,* lui pré-
pare un sort semblable au mien , et, sur mon
âme, j*y parviendrai. — Assez , assez, monsei-
gneur 1 votre exaltation m'épouvante. Qui sait
à quel crime elle peut vous conduire? ~ A quel
crime? répéta le comte. Écoute, je ferai pour
mon fils ce que Dieu aurait dû faire pour moi.
— Horreur ! Non, vous êtes trop bon, trop juste,
trop noble , monseigneur de Kerven. — Bonté,
justice, noblesse, je foule tout aux pieds; je
tuerai cette femme. » Quoi t si jeune ! si belle !
vous oseriez?... — > Je la briserai comme on
brise une fleur dont l'épine déchire. — Mais
vous tuerez votre fils, qui vous maudira en
mourant.
Le comte laissa tomber sa tête sur sa poi-
trine » et dit avec une suprême amertume :
— Dieu lui pardonnera ! Et, se couvrant des
deux mains le visage, il demeura absorbé dans
ses funestes pensées.
Pierre de Lamorge cherchait dans son esprit
un moyen de Ten détourner. Dans ce moment
une grande barque, menée par six rameurs ,
descendait le fleuve venant à eux.
^ Monseigneur, voilà de la compagnie ; re-
connaissez-vous cette voile ?
Le comte se réveilla, regarda du côté qui lui
était indiqué,
— Elle appartient aux équipages du roi,
c'est une des barques de sa pèche au bois de
Saint-Hubert. — Eh mais... maintenant qu'ils
s'approchent, je crois distinguer deux malades
que l'on transporte ; ne les voyez-vous pas?
Le comte de Kerven mit ses mains au-dessus
de ses yeux pour mieux voir , et, saisissant
brusquement l'un de ses avirons , il l'enfonça
dans le sable, et poussa la nacelle avec tant de
vigueur, qu'il la mit à flot d'un seul coup. —
Hardi, mon vieux Pierre, ce sont eux 1 — Qui,
Monseigneur ? — - Nos enfants, s'écria le comte,
en redoublant d'ardeur.
La nacelle vola bientôt, entraînée par les ef-
forts des deux pèlerins, à qui l'on faisait signe
d'arriver. Avant d'accoster , les deux moines
se couvrirent de leurs capuchons de manière
à masquer leur visage ; cette précaution prise,
ils se hâtèrent de passer dans la barque royale.
— Vous possédez sans doute des connaissances
en chirurgie, mes bons pères ? dit Kilderkin
aux arrivants; Yoilà deux pauvres enfans bien
malades.
Le comte et Fécuyer s'approchèrent.
L^émotion , la douleur et la gravité de leurs
blessures avaient enfin abattu le chevalier et le
page : ils étaient couchés sur des manteaux
côte à côte, et semblaient dormir. Le fh)nt
bronzé du chevalier avait pâli; ses lèvres étaient
décolorées et ses yeux fermés ; il avait perdu
connaissance. Son pourpoint , déchiré au-des-
sus de l'épaule, montrait une blessure san-
glante qui s'étendait jusqu^au cou. Il tenait un
bras de son petit frère croisé sur sa poitrine
et sa fkible respiration était le seul signe dévie
qui lui restât.
Ange avait, au contraire , les joues enflam-
mées, les lèvres et le front brûlant Ses yeux
ouverts disaient qu*il souffrait avec courage,
la fièvre les animait, et sa petite bouche en-
tr'ouverte respirait doucement, comme pour ne
pas troubler le sommeil du chevalier. Le bras
qu'il avait posé sur son frère était cassé au-
dessus du coude, et déjà très enflé. Les bate-
liers regardaient ces deux jeunes gens avec
surprise et douceur ; leur nature rude et gros-
sière s^émerveillait devant cette scène de souf-
france, de délicatesse et de fraternelle amitié.
Le grave Kilderkin était assis près de ses bles-
sés, les regardant avec extase , et donnant à
478
LES DERNIERS KERVE?!
boire de Veau fraîche au |)auYre petit, qui ne
cessait d^cn demander tout bas.
Les yeux d^Ange deLamorge, en reconnais-
sant les deux pèlerins, se mouillèrent de pleurs;
mais il fit taire ses douleurs, sa joie, son éton-
nement, son âme enfin, pour se souTenir du
serment qu*il avait fait, et sa bouche qui s'é-
tait ouverte pour dire : « Cher bon père ! » se
referma muette après avoir rendu ces deux
mots à son cœur. — L'évanouissement n'est pas
de mauvais augure, dit le comte; mais il faut
bander la plaie, ce gentilhomme perd tout son
sang. Et qu'a l'autre? continua-t-il sans regar-
der le page. — On dit que j'ai le bras cassé ,
repondit le pauvre enfant.
Pierre de Lamorge ne put se contenir davan-
tage ; il se détourna , et les mariniers virent
deux grosses larmes rouler dans ses yeux.
Aussitôt le malheureux père déchira sa pro-
pre chemise d'une main tremblante d'émotion;
il lava la blessure avec l'eau de la rivière, étan-
cha le sang au moyen d'une forte compresse,
qu'il fixa par un bandage ; puis il passa à l'au-
tre blessé, recommandant à Rilderkin, sous
peine d'un grand malheur, de tenir le mou-
choir sur les yeux de Henri que la fraîcheur de
l'eau venait de ranimer.
Les deux pansements étaient terminés , lors-
que la barque royale arriva au château , traî-
nant à la remorque la nacelle des pèlerins. Le
comte et son intendant saluèrent Kilderkin et
reprirent le lai^ge.
Des gens de Marguerite d'Anjou attendaient
sur la plage les deux blessés, qu'on transporta,
sur des brancards, aux petits appartements de
la reine.
Au premier étage de Tescalier d'honneur,
deux femmes attendaient le passage du triste
cortège. C'étaient Margaret et Jeanne de Cour-
tenay, appuyées l'une sur l'autre ; elles s'appro-
chèrent avec douleur, et la comtesse dit au
brave archer :
— Bon Kilderkin, comment va monsauveur?
— Comment va le pauvre enfant? demanda
Jeanne du même ton. — Ni trop bien ni trop
mal, Mesdames, répondit le soldat, tout ûerdu
rôle dont il se trouvait chargé. — Laissez-nous
les voir, dit Margaret.
Et, pendant que les porteurs reprenaient ha*
leine, elle s'approcha du chevalier et posa la
main sur le mouchoir qui lui voilait les yeux;
Jeanne en faisait autant pour le page, lorsque
Kilderkin , s'élançant au-devant d'elles comme
au milieu d'une mêlée, leur dit :
— Arrière ! vous allez les tuer !
Les deux pauvres femmes reculèrent effrayées
et le rouge au visage. Leurs deux mains avaient
reçu chacune un doux baiser.
Pendant que l'honnête archer fait trans-
porter les deux amis dans l'un des petits appar-
tements de la reine, et qu'il les y installe com-
modément; pendant que Coithier, médecin de
Louis XI, et messire Robert Fouques, médecin
du duc de Guyenne, examinent les pansements
faits par le moine et les achèvent, nous con-
duirons le lecteur chez la reine d'Angleterre,
dans cette même chambre oîx nous Tavons vue
la veille, en compagnie de sa filleule, et où la
jeune femme, remise à peine de tant d'émo-
tions, avfiit depuis quelques heures repris son
service ordinaire.
Marguerite d'Anjou dictait à mademoiselle
de Rosières sa correspondance intime. Elle an-
nonçait à ses proches parents et amis sa récon-
ciliation avec le comte et le duc de Clarence,et
sa résolution de passer au plus vite en Angle-
terre. Déjà plusieurs paquets étaient fermés à
l'adresse du marquis de Montagne, frère de
Warwick, du duc de Bourgogne qui soutenait
Edouard, quoique allié de près aux Lancastre,
des ducs d'Exetcret de Sommerset qui vivaient
en proscrits à la cour du prince de Bourgogne;
ces dépèches étaient pressantes et devaient com-
muniquer le même espoir qu'elles portaient en
elles. Margaret donna à sa marraine la plume
qu'elle tenait en lui disant:
Signez, Madame, celle-ci est la dernière • et
votre auguste père en va pleurer de joie. —
As-tu des nouvelles de nos [malheureux bles-
sés? demanda la reine avec bonté. ^- J'ai va
Kilderkin, il n'a su rien me dire , répondit la
jeune fille en rougissant. — Cet accident m*â
désolé ; c'est comme un mauvais présage. Je
suis d'ailleurs très alarmée de la Ûessure de
M. de Lamorge ; ce pauvre enfont est doué d'un
noble cœur ; il me manquera bien , demain, à
la cérémonie. Sais4u que le hasard est prodi-
gieux dans ses rencontres : M. de Kerrense
LES DERNIERS KERVCN
479
me à mon service, il est suivi d*un pa^e qac
je remarque. Je sépare les deux amis qui se
revoient pour se distinguer le même jour et
s*exposcr aux mômes dangers. Tavais décidé
que M. de Kerven partirait avec le comte pour
l'Angleterre... — Eh bien , demanda Margaret
en pâlissant. — Eh bien, continua la reine sans
s'attacher à cette exclamation , je suis forcée
dans ma volonté et la blessure du chevalier dé-
range mes combinaisons.
Le yîsage de Margaret redevint calme et sou-
riant. La reine jeta sur sa filleule un coup-
d'œil rapide et pénétrant, puis ajouta :
— Le comte sera privé de sa meilleure lance
peut-€tre, et nous y perdrons tous... Mais à
quoi penses-tu, mon enfant? — A ce que vous
dites, marraine. — Enfin tout est pour le mieux
là haut, n'est-ce pas ?
Mademoiselle de Rosières baissa ses beaux
yeux devant le sourire de sa souveraine.
— Venez vous mettre là, enfant gâté, reprit
Marguerite, venez vous asseoir sur ce coussin,
vous avez assez travaillé. Des mains mignon-
nes comme les vôtres doivent se fatiguer aisé-
ment, et ce cœur si souvent gonflé vous distrait
de toute besogne... viens, ma Margaret. v
La comtesse courut se mettre aux pieds de
la reine, sur un coussin de velours rouge, et
cacha son visage sur les genoux de sa maî-
tresse, qui la caressa de ses deux mains comme
pour l'endormir.
— Nous avons à parler d'une grande affaire,
dit Marguerite , d'une voix tendre. (La rusée
jeune fille ne bougea pas , ne répondit pas)...
Je t'avais donné jusqu'à ce soir, et tu m'as pro-
mis de m'avouer... bien des choses. (Même si-
lence.) Nous savons qui vous aimez. Mademoi-
selle, car vous aimez; et puisque vous ne
voulez pas nous le nommer , nous vous dirons
que vous avez un très mauvais goât.
La eomtesse leva la tète et regarda sa mar-
raine avec surprise.
— Vous êtes certainement assez jolie , assez
riche, assez bien n^, assez gâtée par moi, pour
avoir une inclination de meilleur choix. — Mais,
je ne vous comprends pas. Madame. — Ne fais
pas rétonnée, ton cœur est trop jeune pour en
conter an mien. Fi donc ! et tu crois que je
consentirai jamais à voir tout ce petit trésor de
erâce, de beauté, de bonté, de noblesse, livré à
un homme... brave, je le veux bien; loyal, c'est
encore vrai ; jeune, s'est probable ; de bonne
maison, c*est juste... — Que voulez-vous donc
.de plus, Madame, dit Margaret avec un sourire
plein de joie?— Ce que je veux? je veux te
voir un peu plus diilicile ; ce gentilhomme est
laid, il a des manières qui sont plus du soldat
que du chevalier ; il est sombre, triste, hautain,
sans finesse... A te dire vrai, je soupçonne un
peu sa fidélité ; ces visages eu dessous sont sou-
vent trompeurs. •* Oh I Madame, que vous le
'connaissez peu ! et de grosses larmes tombè-
rent des yeux de la comtesse sur les mains de
la reine. — En un mot, il faut être folle, pour
aimer ce lord Wenlock — Lord Wenlockl
s'écria Margaret — C'est d'ailleurs combattre
tous mes projets;* car je t'avais choisi, moi, un
jeune seigneur , qui t'aurait rendue heureuse,
et aurait fait ton orgueil I — C'est inutile, mar-
raine ! mais... —Ah I je comprends : nous avoQ»
la tête perdue pour ce lord... — J'ai cet hom-
me en horreur. Madame; vous vous êtes trom-
pée. Je le hais ! ... je le hais 1 ... — Ah ! et pour-
quoi? demanda Marguerite étonnée. — Je ne
sais; mais, de même que dans ce pauvre cœur
que vous voulez sondef , il existe un amour pur,
chaste, profond, sans bornes, de même j'ai de
tout temps éprouvé une aversion naturelle, in-
surmontable, instinctive pour deux hommes;
et, depuis peu , ce lord Wenlock surtout m'é-
pouvante, ajouta la comtesse en soupirant. —
Comment depuis peu ? — Je me trompe sans
doute, mais je crois cet homme lâche, cruel et
traître... Il s'est d'abord attaché à mes pas, m'a
entourée de soins, s'est fait l'esclave de mes
moindres désirs, est parvenu enfin à découvrir
mon secret chéri ! il s'est offert pour me secou-
rir, me consoler, me servir, et comme une
pauvre femme, bien malheureuse, j'ai accepté.
— Sans me prévenir, dit sévèrement la reine.
— Grâce I ma bonne maltresse; j'ai fait mal,
et plus mal fait encore de m'ouvrir à ce lord
Wenlock, car dès lors, j'ai cru remarquer en
lui un changement qui me fait trembler mal-
gré moi ; mais je souffrais tant ! et j'avais tel-
lement peur de vous déplaire ! — Lis , dit la
reine, en montrant à sa filleule une lettre.
Margaret poussa un cri.
— C'est la même écriture , dit-elle , après
avoir parcouru quelques lignes, par lesquelles
480
LES DERNIERS KERVEN
on annonçait à Margucrilc d'Anjou que sa pro-
tégée était follement éprise du lord Wenlock ;
puis elle rendit la lettre à la reine , en lui di-
sant:
-- Infâme calomnie.
A ces mots , prononcés avec autant de di-
gnité que de véhémence, la reine la baisa au
front.
— Une lettre aussi mystérieuse m'a menacée,
Madame, ajouta Margarct, et c'est la même
main qui a commis les deux lâchetés. «— Où
est cette lettre? — Je ne l'ai plus. — Qu'en
aTez-Tous fait? ^ Je l'ai donnée... à celui que
j'aime. —Imprudente 1 II est donc ici, cet hom-
me. — Oui, Madame.
On vint annoncer à la reine que messire
Fouques, docteur en médecine , qu'elle avait
fait demander, était prêta paraître devant elle.
— Eh bien ? demanda la reine dès que le
médecin eut été introduit. — Le jeune page a
le bras cassé. Madame ; fracture simple et qui
ne laissera pas de traces; mais il faudra deux
mois peut-être d'absolu repos. Quant au sei-
gneur chevalier, ce sera l'afifaire d'une huitaine;
il y a eu un épanchement de sang considéra-
ble ; et la blessure est plus effrayante que dan-
gereuse , le malade pourrait se lever dès de-
main. —Nous vous remercions, messire Robert,
et vous prions de continuer vos soins éclairés
à ces deux jeunes gens.
Le médecin se retira.
— Je ferai partir le chevalier dans huit jours,
dit la reine à sa filleule. — Hélas I Madame,
répondit Margarct avec un soupir. — N'es-tu
pas joyeuse de voir ton courageux sauveur hors
de danger! — Ten ai remercié Dieu vingt fois,
ajouta la pauvre enfant. — Cependant, conti-
nua la reine, il y aurait moyen de le garder
près de nous. — Lequel t marraine. — Tavais
imaginé, croyant ton cœur libre comme tamain,
de te marier au chevalier de Kerven ; il me
platt; à défaut de fortune, il a le courage, la
vertu, la noblesse. Et d'ailleurs, jel'aurais doté;
mais il n'y faut plus penser, ma fille, puisque
ton cœur.., — Que dites-vous, marraine? s'é-
cria Margarct éperdue ; c'est lui que j^aime, que
j'adore, que j'ai choisi pour époux! Depuis
plus d'une année, son image est là, dans mon
cœur, comme dans le sien la mienne. Oh ! je
«uis plus fière de lui que jamais, puisque vous
aussi vous l'avez distingué! Que n'est-il ic;
pour se jeter avec moi à vos pieds ! Henri 1
Henri I Dieu nous protège! — Calme-toi, chère
. enfant... mais où donc et comment vos cœurs
se sont-ils rencontrés 1
La question fit rougir la jeune fille... Elle
répondit timidement :
— A votre premier passage à Coutances, où
vous séjournâtes... — Bien peu de temps , in-
terrompit la reine avec un aimable sourire; mais
Tamour va si vite ! je comprends. Et tu as en
assez peur de moi, pauvre petite , pour ae pas
oser me demander mon consentement, ma bé-
nédiction ! Viens , je te les donne avec ce bai-
ser, ma fille ; et puisque ton chevalier pourra
se lever demain , demain , jour du mariage de
mon fils, on vous unira le soir dans la chapeUe.
Ce sera finir par une bonne action , une jour-
née commencée par un acte de courage !... Eh
bien ! tu ne te jettes pas dans mes brasî... Ta
bouche est muette, tes yeux se gonflent de lar-
mes? Je m'y perds. Que se passe-t-il donc en
toiT — Marraine! oh! chère marraine, yotre
Donté me désespère. — Explique-toi, mon en-
fant. — Ce mariage est... impossible. — Im*
possible ! reprit lareine avec une sévérité grave
et noble... — Il ne m'est pas encore donné de
jouir d'un si grand bonheur. 11 y a entre loi
et moi un devoir, un mystère!
Dans ce moment un huissier annonça le comte
de Warwick ; la reine ordonna de l'introduire.
Il entra suivi du duc de Clarence. A leur appro-
che, Marguerite d'Anjou se leva, salua ses no-
bles alliés et dit à sa filleule à voix basse, en la
congédiant :
— Vous serez demain Gomte8sedeKenren,ou
je ne vous verrai plus.
Mademoiselle de Rosières se retira, pâle et
tremblante, sous le regard impérieux de la
reine, sous le sourire empressé du prince.
En quittant la reine, Margaret rencontra la
marquise de Courtenay dans le salon d'attente.
La douce Jeanne fut eifrayée de la pâleur qui
couvrait le visage de son amie ; elle courut aa
devant d'elle, prit ses deux mains, les serra ten*
drement, et, sans oser questionner la belle af-
fligée, elle déposa deux baisers sur son front.
Margaret pleura.
En retrouvant mademoiselle de Rosièresdanft
, cet état, Jeanne crut à quelque irréparable maî*
bcur, et loin d'euajer ces Biots tulgaire» qui
ne calment rien et ne savetil qu'irriter les bles-
sures, elle pâlit, trembla, pleura comme son
amie. — Je suis perdue 1 murmura faiblement
la Jeune comtesse. — Perdue! répéia Jeanuc
avec UD accent de terreur ; Ecraieul-ils morts T
— ^on, oh ! non, s'écria Hargaret avec un cou-
ra^ui sourire, non, heureusement non!
La marquise avait trouvé le seul baume ca-
pable d'adoucir l'amertuue des ]>ensées de sa
compagne en opposant à ses souffrances l'idée
d'une souffrance plus horrible encore, et la no-
Ue fille, martyre de son amour , remerciait le
ciel dans ses douleurs. Elle regarda ladyCour-
tenayet luidit:
— Aidei-moi h quitter ces lieux , sauvei-
moi; il faut partir! — Partir! pourquoi T— La
reine ne Teut plus me voir. — Ciell s'écriu
Jeanne ; qu'avez-vous donc fait 1 — Rien , oh !
rien ! Amie, liens m'aider à prier ; Dieu seul
ht dans mon coeur , lai seul peut me protéger.
Ecoute, Jeanne, je ne te connais que depuis
quelques heures, mais tout en toi me dit de
t'aimcr, tout me dit que ma pauvre ftme a be-
•oin de la tienne pour sœnr; je me donne k
loi, me vcni'tu? Oh '. aoeepte-mol comme une
bien-aimce d'cnbncel Si tu ne viens à moti
secours, je suis perdue, te dis-je. — Eh bien ,
naHargaret, dès ce noment, nous sommes
deux àsubir tes MutliviKet, à brater l«s dan-
T. II.
gcra. Dieu nous a conduites l'une vers Vauunt
viens le remercier, viens prier. Prends conrv
gc, ma sŒur, tu es trop belle , trop noble ; lui
trop brave, trop grand ; *ous serez bénis ; di»-
nui tout, je t'écoute.
Les deux jeunes femmes descendirent prëù-
pitammonl dans le jardin du parc, cl là lUei^-
rct raconta toute son histoire k la marquise;
tout, depuis le premier tressaillement des(»
cicnr, en voj'ant le chevalier de Kcrven, jus-
qu'à son dernier entretien avec la reine. Quand
elle eut achevé , Jeanne la pressa contre son
cccur, baisa ses joues veloutées, essuya de sor
mouchoir brodé, les larmes qui brillaient com-
me des perles dans ses yeux, et lui dît:
— Tu es noble comme ton âme , courageuse
comme ton chevalier, chérie du ciel, puisque .
tu as le seul trésor qu'une femme puisse ev-
vier sur la terre, un cœur généreux qui ne bat-
tra que pour toi. Je t'aime, je l'estime, tu t'es
conduite en tout comme une femme sans re-
proches, cl les méchants qui s'aehorncnl con-
tre toi, ne font que te préparer un avenir de
délices. Ne t'alarmes pas du mcconle nie ment
de la reine : un mot le dissipera.— Non, non.
je la connais : elle ne voudra pas croire ao fa-
tal serment que ma mère a exigé de moi. En-
nemie de toat mystère, elle sera peut-ilre ten-
tée de violer celui que cette' boite rcnfenne;
et si j'ai la l'orée d'y résister, comprendra-t-cUe
31
482
LES DERNIERS KERVEN
f|ue c*cst la pieté filiale et le devoir religieux
qui me Tinspirenl? — N'en doute pas, amie.
Touterois, il faut ici de la prudence; ménageons
SCS susceplibilitcs, ses faiblesses. — Oui, quoi-
qu'il advienne, n'oublions pas ses bontés... Je
ne "veux, jç ne peux être ingrate. — Le plus
presse csl de prévenir le chevalier... Comment
faire ? ni toi ni moi ne pouvons aller jusqu'à
lui. — Ce serait nous perdre. — Et pourtant
te chevalier seul peut nous sauver. Attends...
(Jue penses-tu de Kilderki<i ? — C'est un excel-
lent homme, un brave soldat; mais il appar-
tient corps et âme h la reine , et ne lui cache-
rail rien. — N'y songeons plus. Nos femmes,
nous ne pouvons nous en servir , on les con-
naît; M. de Courtenay est bien trop léger pour
<^tre noire ambassadeur : il nous servirait de
tout cœur, mais ses amis le sauraient. — Le
temps presse, que faire? — Dieu seul le sait. —
Eh bien ! viens le prier , ma bonne petite, dit
leannê en montrant la chapelle du château qui
était à deux pas ; Dieu nous conseillera.
Les deux femmes entrèrent dans le temple,
qu'éclairait une lampe d'argent suspendue à la
voûte. Il était nuit, quelques cierges étaient
allumés aux angles de la chapelle , et leur lu-
mière tremblante donnait aux vitraux, aux sta-
tues et aux ornements sacrés, une couleur mys-
tique qui invitait à se recueillir.
La marquise et la comtesse vinrent s'age-
nouiller devant l'image d'une sainte Vierge
couronnée de fleurs , qui tenait entre ses bras
rEnfaut divin, voilé d'une gaze blanche.
Les deux fronts des belles" chrétiennes s'in-
rlincrcut à la fois, et leurs deux cœurs prièrent,
fiour leurs amis blessés d'abord , puis pour la
pauvre ainigée.
Eu ce moment deux hommes apparurent sur
le seuil de l'église ; leur grande taille se des-
sina sur les dalles. Une robe brune, serrée au
corps par une corde grossière, les couvrait en
entier; ils étaient chaussés de sandales; on ne*
voyait de leur visage que les longues barbes
blanches qui dépassaient leurs capuchons. L'un
dUà son compagnon :
— Va seul dans ce château, je n'aurais pas
le courage d'y mettre les pieds : questionne,
interroge, sois prudent ; tâche de savoir ce que
le cliirurgien a dit... le temps que doit pren-
dre U guérisoQ ; en un mot, reviens chargé de
nouvelles... de bonnes nouvelles..... Je l'atten-
drai ici... je prierai pour ton fils, comme pour
le mien!...
— A bientôt donc, dit l'autre, et il partît.
Le comte de Kerven , car c'était lui, entra
dans la chapelle, s'avança jusqu'au chœur, s'i-
genouilla lourdement sur les dalles, frapi» du
front la première marche de l'autel, et demcun»
immobile, plongé dans la douleur et la prière.
Blargaret et Jeanne étaient tellement occupées
de leurs pensées , qu'elles n'avaient pas pris
garde à l'arrivée du comte. Ce ne fut qu'aprc>
avoir terminé leurs dévotions qu'elles se regar-
dèrent avec douceur.
— Eh bien ! n'es-tu pas soulagée, dit Jcannt
tout bas. — Oui, je me sens plus forte , plus
courageuse, répondit de même Margarct.
Dieu nous aidera, sois-en sûre. Comme Lt
marquise achevait ces mots, la voix du coiuti
se fit entendre; elle était émue, grave; cYtalt
cette même voix morose et chagrine que nous
avions écoutée au château de Kerven ; elle avait
encore, à cette heure, une vibration plus alté-
rée, plus touchante, elle pénétrait au fond du
cœur et faisait mal.
— Mon Dieu ! disait le pauvre vieillard, si
vous lui réservez mes souffrances, oh ! de ^ràcc«
rappelez-le tandis que son âme est vierge et
que le mal ne l'a pas souillée ; qu'il retourne à
vous, maintenant qu'il est pur comme au jour
de sa naissance, et qu'il peut se mêler à tous
vos anges.
Mademoiselle de Rosières et sa compagne,
qui s'étaient retournées vivement, pour cher-
cher d'où venait cette prière fervente, demeu-
raient sans mouvement, sous l'empire de laroix
du comte, et comme fascinées par [la présence
de ce moine courbé dans la poussière. Le sin?
de Kerven ne fut pas moins ému «^ la vue dt
ces deux témoins ; il se releva précipitamment
Margarct et Jeanne s'avancèrent vers lui, et
la comtesse lui dit :
— Mon bon père, votre prière est moDtéeau
ciel, soyez-en sûr : vous nous en voyez émacs.
Bienheureux celui qui vous l'a inspirée I
A celte voix, le comte s'avança vers Marga-
rct, la regarda, puis recula d'un pas en disant,
avec trouble :
-— Je priais |)our un jeuno homme que je
connais à peine : j^ demandais à Dieu de lui
LES DERNIERS KERVEN
483
épargner les tourments qui nous éprouvent tous
ici- bas. Je priais pour un jeune seigneur blessé
aujourd'hui à la promenade du roi ; je ne sais
pas son nom , mais je m'intéresse à lui parce
quej'aimis le premier appareil sur sa blessure;
je priais aussi pour un pauvre enfant que j'ai
vu souffrant à ses côtés, et que je ne connais
pas davantage. — Hargaret , dit Jeanne avec
joie, c'est Dieu lui-même qui nous guide et
nous protège aujourd'hui. L'homme que nous
cherchions, le voilà. — Et elle voulut toucher
la robe du comte, qui recula brusquement. —
Oui, mon bon père, dit Margaret, nous étions
venues, ma sœur et moi, nous agenouiller dans
cette chapelle, et prier Dieu, comme vous, pour
deux pauvres blessés. Ce sont ceux-là mêmes
que vous avez soignés et qui vous intéressent.
Nous leur devons la vie, voilà ce qui vous ex-
plique nos dévotions pour deux jeunes gens
bien dignes, bien braves. Nons voudrions leur
faire savoir que leur état nous inquiète, que
chaque jour nous viendrons ici prier pour eux;
nous voudrions encore leur faire tenir une mé-
daille miraculeuse qui préserve au nom de la
Vierge ; vous en connaissez la puissance , vous
qui êtes un sainthomme.
Le comte tressaillit de tout son corps.
Margaret reprit :
— Vous nous rendrez ce service , n'est-ce
pas? Vous irez les voir; vous kur direz que
vous nous avez rencontrées aux pieds du Sei-
gneur; vous leur donnerez notre petit m&ssage.
— Non, mes (illes, murmura le comte avec ef-
fort, je ne peux pas pénétrer au château.
Jeanne tombaaux pieds du vieillard, embrassa
ses genoux et lui dit :
— Vous êtes notre seul espoir... Ayez pitié
de celte pauvre Aile, songez qu'elle doit la vie à
ce gentilhomme bles3é. — Oh ! venez avccmoi,
dit Margaret ; ma sœur m'attendra ici ; je ne
vous garderai pas longtemps ; je vous condui-
rai. Que craignez-vous? N'est-ce pas une action
avouable devant Dieu ? Ce gentilhomme est le
plus noble des hommes', le chevalier de Kervcn . . .
Venez ! — Vous le voulez , dit sourdement le
comte.
Et il posa la main sur son sein, pour toucher
le poignard qu'il y tenait caché.
— Mon père, répondit Jeanne, vous êtes no-
tre Providence, et c'est Dieu qui vous envoie.
Le comte releva vivement Margaret, et lui
dit d'un ton étrange :
— Venez !
Jeanne, demeurée seule dans la chapcllo,
adressa à la Vierge de ferventes prières dans
lesquelles, au nom de Margaret et du chevalier,
se mêla souvent, bien souvent, le nom gracieux
du joli page. Elle attendit longtemps , et s'é-
tonnait déjà de la lenteur de son amie , lors-
qu'elle vit entrer un moine. Elle courut à lui;
mais, à sa grande surprise, ce n'était pas celui
qu'elle attendait. Une voix inconnue lui de-
manda si un frère de Saint-Jérôme , à barbe
blanche, n'avait pas quitté l'église depuis peu.
— Depuis une heure , mon père, répondit-
elle, et j'en suis même inquiète. — Pourquoi ?
— Parce qu'il est sorti avec ma sœur, et qu'ils
devaient revenir bientôt ensemble. — Le nom
de votre sœur ? demanda le pèlerin avec préci-
pitation. -— C'est la comtesse de Rosières-Sc-
vern, mon père. — Juste ciel ! s'écria Pierre
de Lamorge ; et, comme saisi de vertige, il s'en-
fuit épouvanté.
La marquise ne put le suivre.
LE ROSAIRE.
Margaret, accompagnée du comte, avait tra-
versé le jardin d'un pas rapide ; la main déli-
cate de la jeune fille tremblait, ^agitée comme
par un frisson de froid ou de ûèvre. Mille pen-
sées confuses se heurtaient dans son esprit, et
de cette confusion ressortait une pensée souve-
raine, celle du chevalier, l'ami, l'amant, le sau-
veur. Mademoiselle de Rosières , pour accom-
plir l'acte de dévoûmcnt qu'elle avait résolu ,
avait eu à surmonter tous ses scrupules. Elle
avait choisi sans hésiter l'intermédiaire du
moine, parce que le hasard qui le lui avait of-
fert n'était pas un hasard pour elle, et que sa
piété un peu superstitieuse lui montrait ce saint
homme amené sur son chemin comme par la
volonté du Tout-Puissant. Égarée par sa pas-
sion, par ses dangers, par la sévérité delà reine,
par les menaces anonymes dont elle était en-
tourée, troublée enfin par la crainte du départ
de Henri et par des pressentiments irvîneiblcs,
elle n'en avait pas moins conservé assez de rai-
sun pour juger de la témérité de ses démarches.
Elle ne se dissimulait pas que son intérêt pour
le chevalier n'était quMnsuffisamment explique
484
LES DERNIEHS keryen
parla reconnaissance ; qu'elle se compromettait
aux yeux du protecteur inconnu qui la tenait
par la main, et se livrait, peut-être , à la mé-
chanceté jalouse de tous ses envieux. Mais son
imajîination exaltée la poussait en avant ; elle
courait à son salut ou à sa perte avec cette
aveugle confiance » ce courage intrépide qui
ont toujours leurs principes dans la vertu.
Le comte suivait Margaret sans parler, sans
s'arrêter, sans lui résister; il marchait tète
baissée, livré à des pensées fatales qui l'éblouis-
saicnt parfois et le faisaient frissonner. Arrivés
au château à travers de longues avenues, ils
franchissent le seuil, traversent la grande salle
des gardes , atteignent l'escalier d'honneur,
montent au premier étage, parcourent les cor-
ridors de la reine, et se glissent enfin sans avoir
rencontré personne jusqu'à la porte d'une
chambre déjà connue du lecteur. Cette porte
s'ouvrit et se referma sur eux, la comtesse sou-
leva une portière de damas, et ce fut alors seu-
lement que, se retournant vers son grave com-
pagnon, elle le regarda , non sans une sorte
d'inquiétude indiquant plus de pudeur que de
crainte.
Le comte de Kerven , pâle, immobile, silen-
cieux, laissa errer des regards distraits et som-
bres sur ce qui l'entourait; la chambre élé-
gante de la jeune femme était éclairée par une
lampe de vermeil à quatre becs, représentant
des basilics qui jetaient la lumière par leurs
dards enflammés; un reflet majestueux tom-
bait sur les vitraux taillés en lozanges, et venait
mourir sur les pans de tapisserie qui les bor-
daient.
— Vous m'accusez sans doute, mon père, dit
humblement la jeune fille; votre silence est un
reproche.
Le comte leva les yeux au ciel avec un brus-
que mouvement de tète, qui fit tomber son ca-
puce jusqu'aux épaules, et mit à nu ses che-
veux blancs, retenus en arrière par un cercle
. d'acier. Les traits contractés du vieillard appa-
raissant ainsi dans une clarté douteuse, en re-
gard du front virginal de mademoiselle de Ro-
sières, offraient un contraste à la fois imposant
et pénible. Margaret s'était approchée de la
lampe qui pendait sur sa table à écrire: elle se
tourna vers le moiae au moment môme où
celui-ci ramenait ses yeux sur elle, et s*appr(^
chait... Il s'arrêta.
— Je ne veux pas vous retenir , mon père,
permettez-moi de tracer quelques lignes, et je
n'aurai plus qu'à baiser vos mains en leur de-
mandant de me bénir. — Ecrivez, répondit k
comte.
Margaret se plaça à la table et se mit à écri-
re, la tète penchée sur son papier et le dos
tourné au sire de Kerven. Alors le comte fit
deux pas en avant, plongea la main sous sa
robe du côté du cœur , s'inclina sur l'épaule
de la pauvre fille.. . et tomba à genoux en étouf-
fant un eri de surprise... A ce bruit , Margaret
se retourna si vivement, que les longues bou-
cles de ses cheveux effleurèrent le visage da
vieux seigneur; elle lui dit d'une voix fraîche
et naïve :
— Vous m'avez fkit peur ! — Tai bronché
en me courbant pour mieux voir ce chapelet
merveilleux, répondit le comte. — Ah ! le cha-
pelet de ma tendre mère, dit la jeune fille, en
saisissant sur la table un rosaire en corail et
perles fines où pendait un morceau de la vraie
' croix, dans un reliquaire de cristal ; c'est ce
que j'ai de plus précieux au monde ! — Je crois
avoir vu ce chapelet entre les mains d'un che-
! valier, il y a longtemps, reprit le comte. — Je
ne sais, répliqua Margaret , mais ma mère me
le donna en mourant, et m'ordonna de ne m'en
jamais séparer ; vous voyez que c'est ma sau-
vegarde. On n'a jamais prié ma mère en vain
sur les grains sacrés de ce rosaire. Je vous sup-
plie donc par lui de me servir en remettant ce
billet au pauvre blessé que vous savez. Don-
nez-lui aussi de ma part , s'il vous plaît , cette
médaille miraculeuse; je la détache avec joie
de ce saint reliquaire parce que je sais qu'il la
portera avec bonheur. — Faites , mon enfant,
répondit le comte d'une voix troublée.
Margaret acheva d'écrire à la hâte , et pen-
dant qu'elle traçait les derniers mots, le sirede
Kerven considérait le chapelet qui lui était resté
dans les mains; tout-à-coup il le posa sur ses
lèvres, l'y pressa avec une ardeur convulsive,
puis le rejeta dédaigneusement sur la table. —
Voilà, mon père, dit Margaret, vous me pro-
mettez, n'est-ce pas?— Tai promis, répondit le
comte; et ils sortirent.
LES DERNIERS RERVEN
4»
ArriTés dans la salle des gardes, Margaret
dit au comte :
— Voilà votre compagnon, mon père, adieu,
songez à moi ; et elle baisa le pan de sa robe.
Pierre de Lamorge la suivit des yeux avec
joie-, son visage était radieux.
A quelques pas de là, mademoiselle de Ro-
sières rencontra Jeanne de Courtcnay. Les deux
amies se prirent par la main , saluèrent les
deux moines en passant près d'eux , et rega-
gnèrent les appartements de la reine , tandis
que le comte entraînait son vieux compagnon
hors du château.
— Qu'as-tu appris? demanda le sire de Ker-
ven après un long silence. — Grâce au ciel,
nous avons eu plus de peur que de mal, répon-
dit le vieil écuyer ; Rilderkin m'a certifié que
le médecin répondait de leur prompte guéri-
son. Tranquillisé sur ce point , je me suis fait
raconter toute la scène : ils se sont conduits
Tun et Tautre avec un rare courage. Sir Henri
a fait l'admiration de toute la cour. — ^ j sais
cela, interrompit le comte. — Pressé l<? vous
instruire, et ne vous trouvant plus dans la cha-
pelle où je vous avais laissé, je m'enquis de
vous à une jeune dame qui priait ; elle m'ap-
prit que depuis longtemps déjà, vous étiez sorti
du saint lieu, en compagnie de mademoiselle
de Rosières, et ces mots m'ont mis en fuite...
— Pourquoi ? interrompit le comte. —Ne m'a-
vez-vous pas dit ce matin que vous vouliez
tuer, de votre main, cette pauvre fille? — Oui!
— Oh ! monseigneur, j'avais peur de vous re-
trouver chargé d'un crime affreux. — Asseyons-
nous ici, dit le comte de Rerven en montrant
à son ami un banc de pierre dans un petit sen-
tier bordé de buissons qui longeait le fleuve.
Puis il continua : Je ^attendais dans l'église,
et je ne fus pas peu surpris de m'y voir accos-
ter par deux jeunes femmes. L*une m'était in-
connue. — C'était la marquise de Courtcnay,
Monseigneur. — Tant mieux pour ton fils, ré-
pondit brusquement le comte, elle est très belle.
— Ble'^royant seul, j'avais laissé échapper
quelques paroles amèrcs, faible expression des
chagrins qui me dévorent le cœur. Cette im-
prudence rapprocha de moi ces deux femmes;
je reconnus la seconde. Te dire ce qui se passa
en moi quand je vis la fille de la comtesse de
Severo implorer mon secours, les larmes aux
yeux, les mains jointes , serait chose impossi-
ble. Ce fut d'abord dans tout mon être un fré-
missement de joie. J'avais à mes pi(y1s l'héri-
tière du sang, du nom, de la beauté de celte
femme exécfée. — Que vous demandait sa flUe ?
— De la servir à la faveur de ma libre entrée
au château : il s'agissait de pénétrer jusqu'à
nos deux blessés , et de remettre à mon fils ,
avec je ne sais quelle amulette, quelques lignes
de consolations bien tendres ; caprice de fym-
Qie enfin ; car tout est caprice chez elles, même
la vertu!... En l'écoutant, je suspendais ma
vengeance pour savourer rineffable plaisir d'y
toucher, après de si 'longues tortures. Un mot
fit éclater l'orage ; elle osa dire: Aidez-moi,
^r pitié pour le chevalier de Kerven ! A ce nom,
je portai la main à mon poignard, à ce sinistre
présent de sa mère, alors qu'elle était pour moi
la plus noble des femmes, la plus dévouée des
amantes, à ce poignard qui ne m'a encore servi
qu'à tuer mon meilleur ami, Rutlami, Rut-
land!... J'allais frapper... mais j'étais dans la
maison de Dieu, devant son image, devant lui!
J'eus peur, et le bras de celte faible créature
m'entraîna. Le cœur m'avait manqué : je ne le
retrouvai plus ; il ne me restait plus de force
que pour marcher sur les pas d'une enfanL
Lâcheté! lâcheté! Je me suis laissé mener
ainsi des jardins au château ; puis, de salle en
salle, jusqu'à un cabinet dont elle a refermé la
porte sur nous. Là seulement, face à face avec
elle, j'ai senti le sang me monter au cœur et
au visage ; ma haine a débordé de nouveau,
raurais frappé sans pitié, mais elle me regar-
dait, mais elle attachait sur moi ses grands
yeux, les yeux de sa mère maudite; mais elle
était devant moi si faible , si belle , si trem-
blante, si confiante ; ses lèvres, son sein, son
front, ses mains, sa pose, tout me parlait avec
tant d'éloquence que j'ai été lâche encore, oh 1
bien lâche ! car, faut-il te l'avouer à ma honte?
ce n'était plus elle qui parlait, qui pleurait, qai
suppliait ; c'était... sa mère que je revoyais, et
ma haine semblait pardonner!... Folie! mon
Dieu! folie! — Dites noblesse de cœor, mon
bon sire.— Tais-toi ; écoule : Je détournai ma
vue de son regard... Elle me demanda ic temps
d'écrire quelques mots. C'était me donner le
temps de retrouver ma haine. •• ie la laissai
écrire.— Quoi! toujours cette horrible pensée?
4SC
LES EERXIERS KERYEN
Monseigneur. — Quand je te dis que je suis
un lâche! reprit avec feu le vieux comte.
Puis il ajouta sourdement :
— Sis yeux fixés sur les miens m'avaient
fasciné... cependant je m'approchai, je lirai
mon poignarda moilié, je me penchai sur sa
chaste cl lilanche épaule d'enfant; j'allais frap-
per!... Ah ! s'écria le noble vieillard en passant
sa main sèche et nerveuse sur son front... Après
tout, je suis gentilhomme et ne suis pas as-
sassin.
A celte exclamation qui trahissait toutes les
souffrances du comte, Pierre de Lamorge baisa
les mains de son maître cl lui dit avec chaleur :
— Vous êtes la gloire de la chevalerie. Je
défenseur du faible! Vous êtes bon, loyal cl
grand. Monseigneur! — Mes regards, en se
détournant, lombèrent sur un chapelet, — mon
chapelet de Windsor, — posé près d'elle , sur
un pelil coussin de velours. A cette vue , un
nuage rapide passa sur mes yeux, je jetai un
faible cri; mes genoux fléchirent, et la jeune
fille se retourna vivement vers moi ; ses che-
veux m'avaient cflleuré, son souffle m'avail
embaumé! Souvenir! souvenir ! j'étais immo-
bile, sans forces, sans voix, sans courage, je
rêvais!... — Vous ne m'avez jamais parlé de
ce chapelet, mon bon sire? — Quand Margue-
rite avait rage de sa fille, repril le comte avec
un sourire plein de douceur et une voix ra-
jeunie, c'était une noble femme, belle, ravis-
sante, possédant un cœur fier comme ses beaux
yeux, tendre comme leurs douces prunelles ;
die m'adorait; ma vie était en elle, notre ave-
nir était dans nos serments. Ne pouvant, à
cause des divisions de nos familles, nous unir
avant l'issue d'une guerre qui semblait toucher
à sa fin, elle voulut m'engager sa foi ; et dans
une chapelle de Windsor, elle me jura, sur un
chapelet que je lui avais donné , de n'ôtre ja-
mais qu'à moi... Confiant dans son amour et
sa parole, la respectant plus que tout au monde,
je ne lui demandai jamais d'autre lien entre
nous que ce serment, que ce rosaire sacré...
Les troubles continuèrent , et l'histoire fatale
que tu connais fit de l'amante pure et dévouée
la femme que je bais et méprise. — El com-
ment ce chapelet se trouvait-il chez Margarct?
— Elle le tenait, me dit-elle , de sa mère, qui
le lui avait confié au lit de mort comme un ob-
jet de culte et de vénération. Elle ajouta que
la duchesse ne l'avait jamais quitté. — Mais
alors. Monseigneur, la duchesse n'avait donc
pas cessé de vous aimer? — Fou, répondit le
comte avec amertune, n'as-tu pas vu des athées
devenir chrétiens fervents au moment de pa-
raître devant Dieu ? N'as- tu pas vu ces impics
aifocter des sentiments méprisés pendant leur
vie. La duchesse a fait comme eux : troublée
par ses remords, effrayée de tout le mal qu'elle
m'a fait, elle a cru racheter par une hypocrisie
toutes ses hontes, et elle a légué à sa fille mon
chapelet, à Timitation des mauvais rois qui fon-
dent des messes pour tenter de sauver leur mé-
moire... Mais en retrouvant ce gage de mon
amour, je ne me suis plus rappelé que le mo-
ment de bonheur oti je l'avais donné ; et sans
être vu de la comtesse, j'ai approché le rosaire
de mes yeux, puis de mes lèvres, cl malgré moi,
je l'ai baisé avec transport... 0 honte!... j'ai
fait plus, j'ai accepté le message... J'ai promis
de servir ces femmes, et me voilà.
Le vieillard se tut, son compagnon lui baisa
de nouveau les mains.
— Il faut lire ce billet, dit Pierre de La-
morge.— Lire! répondit le comte, il est confié
à ma discrétion. — Quoi qu'il contienne. Mon-
seigneur, ne sommes-nous pas disposés à pro-
téger nos enfants? lis sont, je le crams, mena-
cés de quelque danger que nous ignorons, et
ce serait trahir la tendresse paternelle que de
ne pas combattre pour eux et avec eux. Si ma-
demoiselle de Rosières n'avait pas , selon moi ,
un avertissement grave à donner, aurait-elle
tant insisté pour trouver un messager de con-
fiance? — C'est ma pensée. — Alors, comme
elle demande, sans donte, l'appui de nos en-
fants, et que nos enfants ne peuvent rien faire
pour elle en ce moment, c'est à nous, leurs
amis, de les remplacer. — Tu as raison, mais
ouvrir ce billet... — Si c'est un crime, je m'en
charge, dit l'intendant en s'cmparant du pa-
pier, suivez-moi.
Les deux faux pèlerins descendirent au pont
de l'île Verte, et lurent , au fanal qu'on entre-
tenait toutes les nuits » ces lignes écrites en
anglais:
« Henri, je me meurs de ta blessure; prends
» courage en songeant à moi. Hélas! je suis
» menacée d'un grand malheur! La reine a
LES DERNIERS KERVEN
4S7
« jeté les yeux sur toi, elle Va choisi entre tous
« et veut que des demain soir , nous soyons
■• maries. Le lâche qui nous poursuit a écrit à
M ma marraine que j*aimais le lord Wenlock ;
» quelle noirceur ! La vertu de cette mère d'à-
9 doption s'offense de mon amour pour toi , si
» je ne le justifie en t'épousant. Elle ne m'a
» donné qu'un jour pour y penser ; et si de-
» main soir je ne suis pas comtesse de Kcrven,
» elle me chasse de sa présence. 0ht qu*il faut
» faimer pour endurer avec courage tant de
» douleurs et d'angoisses! Conseille-moi; que
» faire ? violer mes serments à ma mère ; ja-
» mats ! renoncer à toi, jamais ! Si la reine est
» impitoyable, j abandonnerai tout pour toi, je
» me réfugierai près de toi, te confiant ma vie,
» mon honneur et mon bonheur, si tu duis
» toujours m'aimer. Une seule feinte peut nous
» sauver, si ce billet te parvient assez tôt, j'ac-
» cepterai les conditions de la reine, et tu les
» refuseras. Quoique j'aie eu l'imprudence de
0 lui avouer que tu m'aimais, elle se rendra
» aux prétextes que tu sauras lui donner.
» Adieu... si tu as pu lire ce billet que je con-
» ûc au bon pèlerin qui t'a soigne le premier ,
» dis-lui de venir frapper deux fois dans ses
» mains du côlé du fleuve, sous mes fenêtres :
» je veillerai, j'entendrai , et pour répondre je
» fermerai ma fenêtre, cette fenêtre par où m*est
» venu, par où s'est envolé tout mon bonheur.
» Je t'envoie une médaille de la vierge qui fait
» des miracles ; garde-là et qu'elle me conserve
» ton amour.
v Adieu, dis pour moi bon courage à M. de
» Lamorge, je ne fais que prier pour vous ; ma
» sœur Jeanne ne vous oublie pas...i»
Quand l'intendant eut fini de lire , il dit au
comte :
— Vous pouvez donner le signal ; le cheva-
lier aura ce billet au point du jour; j'ai an-
noncé ma visite à Kilderkin pour cette hevre
et par prévision. — Comment feras-tu! —Je
me charge de tout. — Où sont ses fenêtres ? —
Ici, à quelques pas de nous, venez.
Le silence de la nuit fut troublé par le signal
qu'attendait, la belle comtesse. On vit alors pa-
raître à une îenètre les têtes de deux jeunes
femmes ; c'étaient Jeanne et Margaret remer-
ciant Dieu et le pèlerin. La fenêtre se referma.
— A demain donc, dit le comte.
I Et les deux amis regagnèrent leur logis, si-
tue dans un faubourg d'Amboisc.
LE UARUGE.
Les préparatifs de fête qui avaient inaugaré
la réconciliation de la reine et du comte étaient
encore plus splendides le lendemain. Les gen-
tilshommes, moins nombreux que la veille,
mais plus choisis, remplissaient les salons d'at~
tente du roi, de la reine et du comte de War-
wick. Le prince de Galles avait aussi une cosr
composée des plus jeunes et des plus enthou-
siastes de son parti.
Dans l'un des pavillons cédés par le roi aux
nobles Anglais, le duc de Clarcnce et lord Wen-
lock se promenaient à pas lents, écoutant avec
soin, s'arrêtant par moments , et foulant sans
bruit les belles fleurs d'un très beau tapis de
Flandres.
— Ainsi, dit le duc : l'incident de ce maudit
sanglier nous a été inutile. «— Complètement»
milord; et à propos, que je vous gronde! soyez
donc plus avare de votre sang royal ; j'ai vu
hier le moment où vous alliez vous exposer sé-
rieusement pour ce petit gentilhomme, ce che-
valier ruiné. Que veux-lu , mon ami, répondît
le duc, qui, peu brave de sa nature, aimait fort
à faire le héros; que veux-tu? c'est do race;
la vue du danger m'échauffe... me ravive... Tu
dis donc que le chevalier pourra bientôt re-
prendre son service. — Oui , monseigneur , il
faut vous l'attacher et le conduire en Angl^
terre ; sans quoi , vous lui cédez la place. —
C'est vrai, mais je crains qu'il ne me gêne.
Lady Tanlcy m'aobjecté que mon frère Edouard
verrait avec peine un homme de son âge et de
son intelligence dans notre parti ; il pourrait
surprendre quelques-uns de nos secrets, et, la
mine éventée, tout serait perdu ! La reine nous
ferait décapiter sans la moindre hésitation ; et
mon frère ne pourrait nous secourir. — Renon-
cez donc, et je vous en louerai , à vos projets
sur cette femme, pour ne songer qu'à votre
avenir politique ; abandonnez-la à son amour
ridicule. --L'abandonner! non par saint Geor-
ges, non par tous les saints, j'abandonnerais
plutôt un trône. — Alors ne songez qu'à elle,
et servez la reine chaudement. — Mais nevois-
tu pas que nous n'avons aucune espérance dans
ce camp, que les Lancastres n'ont plus de par-
4S8
LES DERNIERS KERVEN
tisans que dans quelques coins du Northom-
bcriand et des Galles ; que leur entreprise est
folle, que nous nous y sommes jetés en étour-
dis, que les conseils de milady Tanlcy sont
sa^es, et que les paroles de paix qu'elle m'a
transmises au nom de mon frère doivent nous
détacher d'une entreprise qui nous pi rdra? —
C'est mon avis, milord duc. — Ainsi , combi-
nons nos chances de succès, reprit le prince
qui se débattait toujours dans des indécisions
honteuses. Charles de Bourgogne est contre
nous ; son alliance avec Edouard nous ravit
toute espérance. On dit que Commines est à
Calais pour traiter, ayec Vauclère, d'une croi-
sière sur les côtes de France. Les pirates du
Brabant courent déjà la mer. Les deux frères
de Warwick, l'archevêque d'York et le marquis
de Montagne, se sont tout à fait déclarés con-
tre lui ; ce sont deux appuis formidables pour
mon frère. Le roi Louis joue tout le monde,
et ne veut que se venger du traité de Péronne
en toute sécurité. Le glaive du bourreau a déjà
abattu les plus fortes têtes du parti que nous
servons en insensés peut-être I et ce mariage
que nous allons célébrer, ridicule comme le
traité que nous avons consenti, ne va-t-il pas
nous exposer à la risée du monde et à la colère
d^Edouard? — Vous raisonnez juste, répondit
Wenlock avec un imperturbable sang-froid;
aussi ferions-nous bien de lâcher prise. — Oui,
mais si par un hasard inouï , Warwick triom-
phait? répliqua le duc. — Nous serions per-
dus ! — Mylady Tanley , cette femme que je
ferais ministre si j'étais roi, me conseillait de
suivre les événements, d'avertir Edouard, et
de passera lui quand j'en trouverais l'occasion
favorable. — Et c'est le seul moyen de tromper
nos fins politiques , Monseigneur ; en agissant
ainsi, vous servez les deux causes, puis vous
avez soin de vous mettre du côté du plus fort,
cl de profiter de la victoire. — Que ce soit
Edouard ou la reine? demanda le prince. —
•^ Edouard ou la reine, répondit le lord ; mais
pour cela il faut partir avec le comte, le suivre
partout , et abandonner cette petite fille. —
Comment m'y décider? -^ Songez qu*il y va
de votre tête , et peut-être de la couronne,
monseigneur; vous la retrouverez, d'ailleurs,
ear cette femme ressemble à toutes les autres ;
a ne s'agit que de ne pas s'effrayer de sa Tcrtu,
et de ne pas la croire inTincible parce quVlk
n'est pas yaincue. Voilà mon plan : toqs partez
avec le comte, tandis que je soigne ici vos in-
térêts. ^ Et comment? ~ Je continue d'intrt-
guer ce couple charmant; je leur donne tast
de tracas, tant d'épouvante; je me trouTe si
souvent sur leurs pas ; je les rends si malheu-
reux l'un par l'autre, sans jamais me décou-
vrir, qu'un beau jour la tendre Margaret prcn^
dra son amant en horreur, en songeant à tous
et à votre couronne ducale. J'humilierai leche-
Talicr en toute circonstance , je ferai ressorth*
sa pauvreté, je l'exposerai aux risées. — Elle
l'en aimera davantage, peut-être? — Histoire
de fabliau, tout cela. La femme est vaine de sa
nature, et elle aime à se parer de ses vices,
quand ses vices sont élégants, et ne garde pas
un amant qui ne peut pas lui faire honneur.
Vous verrez donc mourir de consomption cet
amour chevaleresque : toutes les qualités bril-
lantes du petit de Kerven tomberont pièce à
pièce. La belle comtesse, éprise de vous, folle
de vous , chassera sa première passion de son.
cœur, où vous régnerez. Elle a, dites-vous, mal
conçu votre déclaration ? — Très mal. Je l'avais
cependant glissée avv.c assez d'adresse et une
éloquence que je ne me soupçonnais pas ; elle
m'a rendu son portrait en me raillant d'une
façon diabolique. — Hum î fit le lord, c'est un
vrai congé ; mais qu'importe ! — Et notre lettre,
en connais -tu les résultats? — Mes lettres,
voulez-vous dire, elles ont produit tout ce que
j'en attendais. N'avez-vous pas remarqué hier,
à la cérémonie , comme votre amoureuse était
troublée? La reine a pareillement lu la sienne;
et vous , qui avez eu audience avec Warvrtck
hier soir, n'avez-vous rien appris? — La reine
était fort émue quand nous sommes arrives
près d'elle, et mademoiselle de Rosières l'a
quittée les larmes aux yeux. — Très bien, très
bien, nous aurons fait merveille. — Es-tu bien
sûr qu'on ne nous ait pas aperçus la nuit, sur
la Loire?— Tout est secret... le sieur deTorry
a rencontré notre barque, mais sans y voir
autre chose. »- Tu es habile et fidèle, aussi je
te promets les marches d'Ecosse, quel que soil
le vainqueur. — Voilà l'heure, milord duc; on
entre à la chapelle, partons... "»
LES DERNIERS KERVEN
48S»
UarcheTèque de Tours offieiait dans cette
même chapelle où s^étaient rencontrés, la
YeiUe, les deux moines et les deux jeunes
femmes. Le roi de France était assis dans un
grand fauteuil drapé de housses d*or ; il avait
devant lui un petit prie-dieu gothique d'un
goût exquis, et ses genoux s'enfonçaient fré-
quemment dans un coussin de velours à glands
d'argent. En face de Thôtel, sur deux ban-
quettes cramoisies et dorées, on voyait le jeune
et beau prince de Galles , ayant à sa gauche
la charmante Anne de Warwick. Ces deux gra-
cieux enfants se tenaient humblement courbés
dcyant le Dieu qui allait recevoir leur serment.
Unis dans un âge où tout est illusion , leurs
âmes étaient les seules peut-être qui, dans
cette foule, croyaient sérieusement au bon-
heur de Favenir. Heureux de se voir et de
s'appartenir, ravis de leur mutuelle beauté, ils
ne songeaient pas à la lourde couronne qu'on
posait sur leurs tètes, car tous deux avaient au
b'ont le bandeau radieux de la virginité.
Le prince de Galles était vètn de satin blanc
de ]& tète aux pieds ; la seule rose rouge était
brodée sur son mantelet ; ses cheveux blonds
étaient rasés fort près, et lui donnaient un pe-
tit air martial dont raffoHait sa mère.
Anne de Warwick était pareillement yêtue
de blanc, et portait sur sa tète une couronne
de jasmin et d'oranger. Elle baissait ses beaux
yeux bleus sur un missel , et tenait un rosaire
dans la main droite.
Derrière les jeunes époux était la reine d'An-
gleterre , ayant le duc de Clarence à sa droite
et la comtesse de Warwick à sa gauche.
La cour s'était partagée des deux côtés de
la nef, et l'on voyait les femmes les plus mer-
veilleuses, douillettement agenouillées, mar-
mottant bien bas de ferventes prières, et
relevant parfois des yeux languissants sur
quelques beaux cavaliers , assez mauvais ca-
tholiques pour songer à l'amour dans une
église.
Mademoiselle de Rosière était placée à côt^
de la marquise. Le visage de Jeanne , comme
celui de Margaret, était d'une pâleur extrême ;
ilsatUraient et fixaient les regards, et les jeunes
gens en chuchotUiient méchamment. Tout à
eoup les joues de la comtesse se colorèrent , sa
peau, d'un blanc presque mat , devint rose, et
ses regards éblouis s'abaissèrent comme à re-
gret. La marquise de Courtcnay avait sans
doute éprouvé la même impression que son
amie, car ses traits ayant subi une pareille
métamorphose, son front se pencha pour ne se
relever que longtemps après, avec humilité et
prudence. Les jeunes seigneurs, qui admiraient
ces deux femmes et portaient intérêt à leur
langueur charmante, retournèrent la tête tous
à la fois, pour se rendre compte du sujet qui,
selon la phrase favorite du galant de l'Aigle»
avait caché les lys sous les roses. Tous les re-
gards rencontraient Henri de Kerven. Le che-
valier était appuyé contre l'un des piliers de la
porte d'entrée; son bras était en écharpc; ses
cheveux noirs tranchaient avec l'effrayante pâ-
leur de son visage ; ses yeux exprimaient une
douceur pleine de charme.
La cérémonie n'était encore parvenue qu'au
tiers de sa durée. Jeanne se pencha vers son
amie et lui dit quelques mots à l'oreille , puis
elle se glissa parmi les assistants et gagna la
porte de la chapelle. <
La marquise traversa la salle des gardes, non
sans avoir félicité en passant Kildcrkin , qui
était en sentinelle sur le perron, du rétabUsse-
ment de ses deux blessés, compliment auquel
le bon soldat avait répondu par un signe de
tète moitié négatif, moitié positif. La belle dame
se dirigeait vers les petits apartcments de la
reine ; mais il fallait passer devant la chambre
où reposait Ange de Lamorge. Elle s'y arrêta
tout émue; avant d'écarter la tapisserie et
d'entrer» elle écouta. N'entendant aucun bruit,
elle souleva la portière et trouva , non moins
surpris qu'elle, le moine qui l'avait question-
née la veille : nous n'avons pas besoin de le
nommer.
Le page était à demi couché, la tête penchée
sur l'épaule de son père; l'un de ses bras était
immobile etemmaillotté; de l'autre il ctrcignait
le vieil intendant ; et le bel enfant gardait le
silence, parce qu'on lui avait défendu de parler.
A l'arrivée de la marquise , tout le corps du
pauvre malade trembla ; son père se leva , et
s'adressant à milady Gourtenay, il lui dit :
— Vous faites une bonne action , madame,
en venant visiter les affliges; je vous cède la
plaee. Je vous recommande de faire une bonne
490
LES DERNIERS KERVEN
cnoralc à cet cnrant qui, dans le triste état où
vous le voyez, parle déjà de courir les batailles.
Pierre de Lamor^e se retira en achevant ces
mots.
— Vous pensez donc à moi, madame, dit le
page d'une voix ^.teinte.
Jeanne s'approcha du lit de camp, tendit la
main à son ami , et lui dit :
— J'ai voulu vous voir , apprendre par mes
yeux votre état, remplacer votre mère, et vous
consoler, s*il est possible. — Mais je suis heu-
reux, mais je ne souffre pas, mais je suis ré-
tabli ! s'écria le page en émoi. Vous avez dai-
gné quitter la cour pour venir me donner la
main, vous grande dame, vous si belle, si
riche , à moi , pauvre enfant réfugié , si peu
semblable à vous. — C'est votre petite
rose rouge qui m'a conduite ici. ^ Vous
l'avez encore!... Mais, madame, vous m^aimcz
donc ? — Oui , je vous aime , et j*ai besoin de
vous parler, j'aurais bien des choses à vous dire:
le temps presse, voulez-vous m'obéir en tout?
— Oui , madame; hélas! que ne puis-je vous
dire? Je pleure de joie, vous m'aimez l vous
m'aimez ! mais je n'y tiens plus, je suis fou !
-* Allons, laissez-moi parler, restez tranquille,
soyez sage... A-t-on, depuis hier, remis au
chevalier un billet? — Oui, ce malin même. —
<îui? — Le moine qui vient de nous quitter.—
Avez-vous toute la confiance du chevalier ? —
Oui, madame.— Vous a-t-il communiqué l'avis,
le conseil, la prière qu'on lui transmettait? —
Il a surmonté ses souffrances, et s'est rendu au
mariage du prince pour faire savoir à made-
moiselle de Rosières qu'il était prêt à lui obéir.
— Quel beau caractère, quel dévoûment ? quel
amour... Aimericz-vous ainsi, monsieur de La-
morge ? — Hélas ! madame, no le devinez-vous
pas. — Bien vrai ? — Oh î bien vrai 1 — Alors,
reprit la gracieuse jeune femme en passant sa
main dans les cheveux et sur le front du page,
alors, je vous aimerai aussi, mais... — Mais!...
parlez ! parlez ! — Accepterez-vous ma condi-
tion ? — Je vous le promets , je vous le jure ;
de grâce exigez, je suis prêt. — Je vous ai-
merai bien, à la condition que vous ne m'ai-
merez pas !. ..
Ange répondit avec un doux sourire :
— Est-ce possible, milady ? — Est-il vrai que
vous n'avez plus de mère? demanda la mar-
quise. — Hélas! je l'ai perdue au berceau,
pour ainsi dire, et je la pleure tous les Jours
Jusqu'au moment où je vous ai rencontrée, son
sonvenir me suffisait, et, quanb j'étais jaloux
du bonheur de Henri, je revais à ma mère pour
me consoler; je la retrouvais jeune et belle,
comme vous, dans ma mémoire ; je roc plaçais
sur ses genoux , je baisais ses mains et son
front y j'apprenais d'elle la douceur d'aimer ;
en dégageant ma tendresse du respect dont
elle était remplie , ce qui me restait au cœur
n'était qu'amour. — Eh bien ! mon enfant, je
veux être votre mère. Tenez, voilà mes mains;
oui, je m'attache à vous pour vous aider dans
ce monde où votre belle âme pourrait s'égarer.
Je veux être à la fois votre mère et votre sœur.
Écoutez-moi jusqu'au bout ; prenez garde à ce
bras cruellement blessé; ne bougez pas! je suis
une jeune femme , c^est vrai ; mais pour vous
je suis, je dois être vieille (Jeanne ne put s'em-
pêcher de sourire à ce dernier mot, car elle se
savait belle , on lui avait dit si souvent). Vous
êtes destiné à charmer tous les yeux longtemps
encore après qu'on m'aura oubliée. Je me suis
aperçue de l'impression que j'avais faite sur
vous, et j'ai senti dans mon cœur que je devais
vous aimer en frère, vous guider au milieu de
cette cour où tant de vertus périssent ; me faire
enfin votre bon génie. Le voulez-vous? — Oh!
madame, le pauvre compte-t-il son aumône
avant de l'accepter ? — J'ai donc devine que
vous m'aimiez; si je vous avais évite, je n'au*
rais fait qu'alimenter une petite passion qui
aurait pu devenir dangereuse. J'ai préféré ve-
nir à vous , vous gronder d'abord de ce que
vous avez livré votre âme, votre repos, vos
pensées vierges , à un rêve , au hasard... —
Au hasard? s'écria le page. — Au hasard ; car
je pourrais être coquette , feindre des senti •
ments que je ne veux pas avoir, encourager
votre amour, dont tant de jeunes filles seront
si fières bientôt, troubler enfin votre nature
dans sa pureté, votre jeunesse dans sa Ûcur.
Petit ami, je ne peux avoir pour vous que l'a-
mitié la plus tendre; je porte l6 nom d'un
homme qui a tout mon amour; je suis venue
vous donner la main , vous appeler mon frère,
mon fils. Que répondez-vous ? — Je vous aime,
ma sœur ; je vous obéirai , ma mère. — Voilà
qui est bien; continuez d^aimer le cbevaiicrt
LES DEhMERS KERVEN
491
Pensez que vous n^ôtes plus abandonné en ce
monde. Plus tard , mon ami , je vous verrai
une belle fiancée bien aimante et digne de
vous ; alors je serai laide et vieille... —Laide!
jamais.
Jeanne répondit à cette eiclamation par un
doux sourire ; puis elle reprit :
— Courage, obéissez au médecin. Je retourne
à la cérémonie ; quand vous aurez besoin de
moi , le bon père que j'ai trouvé près de vous
jirc viendra... Adieu! je garderai votre petite
rose toute ma vie, si vous êtes un bon fils.
La marquise se retira sans que le page, fas-
ciné par sa voix , par sa beauté, par ses char-
mes, pût trouver un mot à lui répondre.
Lorsque Jeanne rentra dans Téglise, la so-
lennité touchait à sa fin. Le roi se leva et suivit
k'S jeunes époux qui ouvrirent la marche. Mar-
guerite d*Anjou était à côté du roi, en compa-
gnie du grand comte et du duc de Clarence.
Tous les seigneurs s'inclinèrent devant les
princes, pendant que des enfants de chœur se-
maient des fleurs sous leurs pas.
Margaret rejoignit sa marraine, qui lui dit
tout bas :
— Êtcs-vous décidée, mademoiselle? -^ Oui,
madame; je vous obéirai. — Ce soir donc , à
dix heures, dans cette chapelle...
Margaret baissa les yeux.
— Pourquoi ne pas être franchement heu-
reuse, mon enfant, ajouta la reine.
Puis apercevant Henri à son passage , elle
lui dit :
— Vous êtes bien imprudent, messire; nous
exigeons que vous vous soigniez... — J'ai voulu
assister à cette fête solennelle, madame. — Trou-
vez-vous, ce soir, à neuf heures, dans notre
appartement, sire chevalier, nous avons à vous
enlretenir.
Henri s'inclina, et, en se relevant, il regarda
Margaret avec calme, comme pour lui commu-
niquer sa propre résignation. ^
Le môme Dieu , à la même heure, dans le
même lieu, avait reçu bien des serments * les
deux époux s'étaient promis le bonheur ei la
gloire; la reine et Wanvick une alliance triom
phante; Margaret et Henri l'amour, le courage
et la constance... Espoirs politiques, espoirs du
cœur, serments de rois, serments de l'àme
n^avez-vous pas une môme histoire ? un même
avenir ?. .. un môme tombeau ? le temps !
LES DEUX COUROKNES.
Le soir, Marguerite d'Anjou , retirée dans
son appartement, était seule; elle repassait
dans sa mémoire et dans son cœur les événe-
ments de cette journée si importante à ses pro-
jets, à ses vengeances; elle chassait ses der-
niers ressentiments d'orgueil , priait tout bas
pour son fils, qu'une alliance désespérée venait
d'attacher à la famille de son plus grand en-*
nemi.
Absorbée par les pensées, par les rêves
qu'elle faisait tout éveillée, la reine ne prit pas
garde à l'arrivée de sa filleule qui s'approcha
respectueusement, effleurant le tapis, comme
un oiseau le gazon.
— Nous voilà bien belle , ma chère petite,
dit Marguerite en lui donnant sa main à baiser.
Pauvre fillette, dans une heure tu ne m'appar-
tiendras plus, tu ne seras plus ma petite Mar-
garet, la jeune fille qui me faisait oublier mes
chagrins de reine! Avec toi je n'étais plus
Marguerite d'Anjou , je goûtaiS le libre bon-
heur que Dieu fit pour tous les humains , et
que le trône interdit... Et toi, ma fille, quand
tu seras comtesse de Kerven, fière de ton brave
chevalier, joyeuse de son amouH, aimeras-tu
encore ta marraine?... — Oh! Madame, si ]e
suis heureuse un jour, n'est-ce pas à vous que
je le devrai ? — Sais-tu que le sire de Kerven
va faire bien des jaloux à la cour? Combien de
baisers me donneras-tu si je ne le fais pas partir
demain avec le comte, si je le garde avec nous?
— Chère marraine , aucune bonté de votre part
ne m'étonne, mais... — Ne serait-ce pas dom-
mage de faire une si jolie veuve ? ajouta la reine
en caressant les joues de Margaret. L'aimes-tu
bien ? — Oh ! plus que tous... excepté vous...
^ Menteuse! On vient, ce doit être lui !
Un huissier annonça le chevalier de Kerven.
Henri entra et salua la reine en s'inclinant pn^
fondement. — Nous avons sans doute contrarié
les ordres du médecin, sire chevalier, en vous
faisant veiller si tard ; mais l'heure ne dépendait
pas de moi. — Ma blessure ne me fait pas
souffrir. Madame; elle a causé à mes amis plus
d'alarmes qu'elle n'en méritait. Je suis prêt à
vous servir en tout ce que vous commanderez.
An
LES DERNIERS KERVEN
— Aussi, profiterons*nous de cette noble rési-
gnation et de ce zèle dévoué. Mon intention était
de yous faire partir demain pour Tannée ; votre
réputation de bravoure, vos talents militaires,
votre nom assuraient des succès à mes armes,
et je fais un grand sacrifice en renonçant au
projet que j'avais sur vous. — Vous me privci
par là de mon plus bel espoir. Madame, et:..
— Vous ne dites pas là le fond de votre pensée,
chevalier; car toute votre ambition est de
rester aux genoux de cette belle demoiselle.
Approchez, Margaret, approchez, monsieur de
Kerven ; vous êtes le seul de ces jeunes sei-
gneurs à qui je n^aie encore rien donné ; c*est
votre faute ; vous ne demandez rien, et il faut
vous deviner; je vous donne donc ma filleule,
un peu par force, il est vrai , et non pas sans
jalousie, car elle vous aime plus que tout au
monde. Rendez-la heureuse, et prouvez-moi
que vous me devez votre bonheur, en me ser-
vant vaillamment contre mes ennemis.
Henri et Margaret tombèrent à genoux devant
la reine qui posa ses mains sur leurs tètes en
disant avec émotion : — ie vous bénis, mes
enfants, et pour que cette jeune fille ne soit
pas un jour trop flère de ses richesses, je vous
donne, chevalier, le comté de Wiltshirc. Main-
tenant, descendons à la chapelle, où Taumônier
nous attend.
Margaret leva sur son ami des yeux pleins de
larmes; Henri la rassura d*un regard courageux
et répondit à la reine : — Madame, yous avez
mis ce soir le comble à mon bonheur; il me
tarde de vous donner tout mon sang pour vous
prouver ma reconnaissance. Taimc mademoi-
selle de Rosières ; j^ai fait serment que, choisie
par mon cœur, elle serait la compagne de ma
vie, et recevrait ma foi, mon nom, comme elle
a re<^m mon amour ; mais je voulais mériter
la protection que vous daignez m^accordcr au-
jourd'hui... et, bien que je me croie digne de
vos bienfaits, je dois les conquérir. Mademoi-
selle de Rosières a une Ame trop belle , trop
brave pour exposer son jeune époux à des
soupçons outrageux. Que dirait-on, madame,
tt le chevalier de Kerven cachait son honneur,
sa gloire dans Toisiveté, dans le bonheur, dans
Tamour. Mon père me maudirait... et un jour
cette noble Aile me mépriserait peut-être. ^
G*e8t bien, très bien, chevalier; est-ce aussi
ton avis, Margaret? «— Oui, madame, j'obéis
aux penchants de H. de Kerven avec Tavcode
dcvoûment, avec Tadmiration qu'il m'inspire.
— Vous êtes deux enfants pleins de cœur; et
le mien vous adopte. Ainsi, chevalier, vods
partirez demain,
Henri se retira en jetant un tendre regard à
Margaret : il trouva sa fiancée plus belle que
jamais. Fière de son choix, la jeune fille aTail
au front toute la noblesse de son amant — Qui
de nous est reine en ce moment, mon amie?
lui demanda Marguerite avec bonté. ^ Cest
toujours vous, madame, puisque vous faites
des heureux. — Donnerais-tu ta couronne de
Kerven pour la mienne?
Mademoiselle de Rosières regarda sa mar-
raine avec des yeux brillants de joie ; pois,
s'asseyant à ses pieds , comme elle en arait
rhabitude, elle baisa ses deux mains et ré-
pondit :
— La vôtre est d'or... elle m'écraserait -
Ma couronne est d'épines, c'est celle du Da^
tyre ; la tienne est de fleurs, mon enfant !
Et, joignant les mains sur son front, la reine
garda un profond silence, que sa filleule n^osa
plus troubler.
LE DÉPART.
Le jour des séparations était arrivé. Toote
la ville d'Amboisc était en grande rumear.Les
soldats anglais, français et lorrains qui deyaiefii
accompagner le comte de Warwick, buvaient
dans les tavernes le coup de Tctrier.
Dès le matin, Ange de Lamorge avait été ré-
veillé en sursaut par le bruit qui courait la
ville et le château. Il avait questionné son frère,
et celui-ci, pour toute réponse, s'était levé et
l'avait embrassé.
— Tu es donc guéri, demanda le page.— A
peu près , et je peux me mettre en route. -
Que voulez-vous dire ? monseigneur. — 0"^
le comte de Warwiek part ce matin pour les
côtes ; qu'il doit s'embarquer au premier wil
favorable, et que je suis en état de raccompa-
gner. — Et moi, mon Dieu! et mol! dit le
pauvre enfant tout en larmes. — Toi, tune
peux quitter la reine; tu es de sa maison parti-
culière ; puis tu ne pourrais lui rendre aucun
service; tu resteras donc ici. Nous nous écri-
rons souvent; je te tiendrai au courant de ^
LES DERNIERS KERVEN
493
marches, de nos batailles» de nos victoires, de
nos succès. De ton côté » tu parleras de moi à
Margarct... la reine nous a fiancés. Adieu!
nous nous retrouverons à Londres. — Mon
frère, mon bon frère ! comment de quitter? moi
qui Toulais combattre à tes côtés ! On me trai-
tera donc comme un enfant? Écoute, Henri,
écoutez, monseigneur : sois bien prudent; ne
Texpose pas trop; songe à moi, à Margaret ; ne
te jette pas dans des dangers inutiles. Je te
connais : tu vas te faire tuer dès le premier
jour...— Sois tranquille, pour te faire plaisir,
je serai bien poltron... — Qui te parle de cela?
méchant. — S'il m^arrivait malheur, mon petit
frère , tu donnerais cette écharpe à Margaret ,
et tu enverrais ces cheveux... — A votre père,
oui, monseigneur. .. Voulez-Tous emporter mon
beau poignard? il vous défendra bien; c'est
celui que vous m'avez donné; vous me le ren-
drez, n'est-ce pas? Plus heureux que moi, il
▼ous aura été utile!... La tète du gracieux en.
fant s'inclina et se mit à pleurer. — Courage !
cher Ange, courage! si tu pleures, tu me por-
teras malheur!
Ange baisa le chevalier sur les deux joues et
lui dit :
— > Aidez-moi à m'habiller, puis mettez-moi
à cette fenêtre ; elle donne sur le péristyle, je
pourrai Toir de loin.
Cette prière fut exaucée ; Kilderkin et Henri
placèrent le page selon ses désirs.
' —Allons, enfants, dit le Tieux soldat, en-
core une embrassade et séparez-vous, le comte
va monter à cheval.
Henri couvrit de caresses son petit ami , et
s'échappa sans oser tourner la tête. La reine
et le prince Edouard parurent sur le péristyle,;
le duc de Glarence et Warwick vinrent plier le
genou devant eux, et reçurent leurs épées des
mains du prince de Galles.
Le comte et le duc baisèrent les mains delà
reioe, puis Warvirick se retourna vers la foule
qui garnissait les avenues du château, et, avant
de prendre des mains de son écuyer son cas-
que de bataille , il montra aux gentilshommes
le large front qui, si souvent, avait bravé la
mort, et s'écria de cette voix puissante qui do-
minait dans les mêlées :
— Longue vie à la reine Marguerite I au roi
Henri d'Angleterre! au roi Louis de France!
loz à Lancastre!
Ce cri , répété de toutes parts , était encore
dans quelques bouches, lorsque le comte et le
prince Georges montèrent à cheval. Ce n'était
plus, comme la veille, une réunion de jeunes
gens impatients déplaisirs; ce n'était plus cette
foule rieuse, chamarrée d'or et de soie; toute
la jeunesse avait pris ses habits de guerre :
l'acier, le fer, l'éperon d'or, le chanfrein des
combats, l'épée, la hache, la cotte de mailles
et les clairons, reluisaient au soleil et faisaient
battre les cœurs. Gloire ! mot que Ton voudrait
en vain dépouiller de ton charme, tu revêts les
plus tristes épisodes de la vie d'un éclat pres-
tigieux, et tu couronnes même le front des
morts?
Les fanfares éclatèrent... le grand comte se
mit en marche ; chacun se découvrit sur son
passage.
Les jeunes seigneurs, autorisés par le roi à
suivre les Anglais, rompirent les rangs. Tous
vinrent devant la reine et le prince de Galles;
tous inclinèrent devant ces augustes person-
nages le fer de leurs lances ou la pointe de
leurs épées. La foule battit des mains à tous ;
la reine avait aux lèvres et au cœur un sourire
que se partageaient ses braves défenseurs.
Le chevalier de Kerven se présenta à son
tour, et salua de la tête , car il était désarmé.
La reine prit Margaret par la main. La pauvre
fille était pâle et tremblait de tout son corps.
— C'est vous que nous choisissons pour mes-
sager de nos premiers triomphes, M. de Kerven,
dit la reine ; Dieu vous garde !
Dans ce moment un faible cri, parti de Tune
des fenêtres du château, attira Tattention delà
cour, et chacun admira la figure attristée du
page de la reine, qui, accoudé sur une balus-
trade de fer, faisait un signe d'adieu à son
frère. Tandis que le chevalier y répondait de
la main, la marquise de Courtenay mit un
doigt sur ses lèvres en regardant son protégé,
pour lui recommander le silence; puis elle
soulagea son cœur d'un sourire qu'il reçut avec
joie.
Le dernier cavalier avait disparu. La reine»
le prince et leur suite, étaient rentrés au châ*
teau; la compagnie de Warwick avait déjà
gagné le pont de nie Verte, et débouchait sur
494
LES DERNIERS KERVEI^
la route de Paris. Le nuage de poussière sou-
levé par les chevaux se dissipait , et le calme
le plus profond régnait sur la petite ville na-
guère si bruyante, lorsque le comte de Kcrvcn
apparut, suivant d'assez loin Tarrière-garde
anglaise. Le vieillard avait conservé ses habits
de pèlerin ; il était monté sur une mule, et son
équipage annonçait qu'il était prôt à faire un
long voyage.
— Carick, dit-il à son valet qui le suivait
sous un costume semblable et sur une monture
de même famille que la sienne , nous sommes
des écuyers bien dégénérés , n'est-ce pas ? —
Eh ! monseigneur ! j'ai vu des mulets valoir de
beaux et bons coursiers, témoin celui de don
Sanchez y Ferez au tournoi d'Oxford... Je dirai
cette histoire à votre Honneur , pour passer le
temps sans ennui. — Volontiers, mais voici
d'abord messiredc Lamorge...
Les deux amis se rejoignirent en ce moment,
s^embrasscrent et se dirent adieu.
— Mon bon maître, s'écria l'intendant, pre-
nez de vous tous les soins imaginables... Toi,
Garick, tu me réponds sur ta tète de la vie du
comte... N'essayez pas de vous mêler à toutes
ces discordes; suivez de loin votre enfant;
écrivez-moi; adieu... adieu mon noble sire.
Et le vieux soldat ne pouvait plus abandon-
ner les mains de son vieux maître.
— Dieu permettra que nous nous retrouvions
en des jours plus heureux, compère. Veille
sur cette jeune fille ; informe-toi de sa con-
duite ; fais surtout bonne garde autour de ce
lord Wenlock... j'ai mes raisons... Adieu; parle
de moi à ton fils. ^
Et poussant sa mule du talon , le comte se
sépara brusquement de son fidèle serviteur.
Celui-ci s'appuya contre un rocher qui bordait
la route et suivit du regard son maître aussi
longtemps qu'il put l'apercevoir.
— Maintenant, Garick, dit le comte après
avoir passe ses mains sur ses yeux , qu'arriva-
t-il à ton Espagnol et à son mulet?
LA MER.
Une révolution soudaine venait d'éclater en
Angleterre ; l'épéc du comte de Warwick avait
reconquis le trône du souverain captif; Tin-
constancc du peuple avait brisé les fers du
laalheureux Henri VI et replacé la couronne
sur sa tête. Quinze jours avaient sufQ au fai-
seur de rois pour opérer cette restauration.
Edouard IV était en fuite ; la rose rouge triom-
phait ; l'Europe était stupéfaite ; le grand Dotn
du conquérant retentissait partout , et Fccht
dont il jouissait faisait pâlir la gloire des pnco(s
contemporains.
Quand la nouvelle de cette révolution par-
vint à la cour de France, le roi Louis ordonna
des réjouissances publiques, appela Marguerite
d'Anjou à Paris, et lui fît décerner dans cctîe
capitale tous les honneurs réserves à la rcini
L'année 1470 s*acheva dans les fêtes. Lliùll
Saint-Paul était continuellement illuminé; la
France, enthousiaste et généreuse, battait J.^
mains à la victoire du plus faible, et Margue-
rite d'Anjou se mit en route pour la Norman-
die, où l'attendait la flotte qui devait la trans-
porter en triomphe dans son royaume recon-
quis.
La flotte d'honneur, commandée par legranl-
prieur de Saint-Jean , attendait depuis plus cii
huit jours l'ordre d'appareiller dans le port d»
Honfleur. Enfin, tout obstacle surmonté, les
équipages furent prévenus de se tenir prêts pour
le lendemain , et cette nouvelle fit éclater là
joie des marins, des soldats, des chevaliers, l
28 mars, la flotte leva Tancrc, en saluant!
son artillerie le?» forts qui répétèrent ce sigîi-l
d'adieu. Tous les habitants de la ville, 'ain>.
que les populations des environs, s'étaient nr
semblés sur la côte pour jouir de ce spectac!
magnifique. Les vœux les plus sincères accoîn'
pagnaient la grande reine et ses amis; le ci«.
était sans nuages, la mer calme; une bri>
douce et fraîche semblait devoir rendre aupl-^
vite les nobles proscrits à leur patrie.
La reine, le prince et la princesse de GâIl:^
le duc de Sommerset (revenu depuis peu J ^
états de Bourgogne), Margaret, Jeanne, X^^
et le lord Wenlock étaient sur l'un des gran-N
vaisseaux, qui avait été baptisé du nomiJ
Lancastre; et, grâce à la protection de s- 1
excellent ami Kilderkin, l'intendant Pierre 'i'
Lamorge s'était glissé parmi les matelots soS"
avoir été remarqué.
La première journée du voyage fut admira-
blement belle ; seulement, vers le coucher <!"
soleil , on vit le grand-prieur étudier le tk j
avec une persistance singulière. Tout Yè<\^''
LES DERNIERS RERVEN
401
page s'étant réuni sur le pont, la reine s'age-
nouilla et recita les prières du soir d'une voix
émue autant par le souvenir de ses douleurs
que par la joie de son triomphe.
Le vaisseau voguait à pleines voiles au centre
de la flotte; les agrès, pendant cette heure de
recueillement , étaient abandonnés à la grâce
de Dieu ; Thorizon s'illuminait des derniers
rayons du couchant; la mer était d'un bleu
d'azur; tous les cœurs palpitaient d'espérance.
Quand la reine se releva, elle salua de la
main ses compagnons, et se retira sous son
pavillon avec le grand-prieur.
La nuit clait descendue sur les flots ; les pa-
roles bruyantes avaient cessé ; les marins de
service faisaient silencieusement les manœu-
vres ; la brise était devenue plus fraîche ; quel-
ques vagues venaient se briser contre les na-
vires; la lune disparaissait quelques fois sous
des nuages qu'elle argentait.
Margarct , Jeanne et le page étaient assis à
rarrière du Lancastre ; penchés sur la mer, ils
suivaient du regard le sillon bouillonnant du
î^ouvernail. Les trois amis étaient, comme tou-
jours, occupés d'une môme pensée!
— Eh bien ! Margaret, dit une voix douce et
mélodieuse , as-tu chassé tes noirs pressenti-
ments? — Oui, ma chérie, oui, Jeanne; main-
tenant je crois au bonheur, j'y touche! Ce beau
ciel me défend de douter de là bonté du Dieu
puissant qui veille sur nos destinées. 0 mon
amie , n'avons-nous pas assez souffert , et nos
cœurs ne sont-ils pas assez éprouvés? — L'a-
mour, mon enfant , n'est sublime que dans le
malheur ! Dans deux jours nous serons en An-
gleterre , dans deux jours tu fouleras le sol où
vit tout ce que tu aimes. Chère petite,pourquoi
celte pâleur? mais elle te rend si belle! Mon-
sieur de Lamorge, vous voilà bien pensif; ra-
contez-noys donc quelque histoire. — Je pense,
mes sœurs, répondit le cher enfant, que ma
tâche est remplie , et que désormais devenu
inutile, vous m'oublierez peu à peu.
Margaret et Jeanne saisirent les mains du
page, et dirent en même temps:
— Jamais, Ange, jamais! — Hélas!, oui!...
tout est Ani pour moi... Le royaume est con-
quis, la guerre est terminée; mon frère va
épouser mademoiselle, et moi... — Le royaume
est conquis ; mais la guerre n'est pas finie,
interrompit un nouveau personnage d'un ton
à la fois caustique et précieux. — Que dites-
vous là, milord, s'écria Margaret brusquement
effrayée, comme par le sifflement d'un serpent.
— Je dis que l'usurpateur a été secouru sous
main par le duc de Bourgogne, et que les Os-
trelins l'ont débarqué à Ravenspur... — Est-ce
possible, interrompit Jeanne?... — Lorsque
Henri IV envahit l'Angleterre, il déparqua au
même endroit, et détrôna Richard U, ajouta
Pierre de Ifamorge, qui avait suivi le locd
Wenlock. — Et que pense la reine? demanda
Margarct d'une voix troublée. — Elle s'in-
quiète peu d'un ennemi ruiné, répondit le lord ;
elle espère se joindre au comte avant qu'E-
douard ait pu se créer des partisans, et elle
aura bon marché. — Partagez-vous cette assu-
rance, milord? demanda la marquise de Cour^
tenay. — A vous dire vrai, je crains de grands
malheurs. — Hélas! hélas! s'écria Margaret
Et portant son mouchoir à sa bouche , elle
étoufia ses sanglots.
— Moi, je vous dis, milord, reprit le page
avec feu, que vous êtes bas et cruel !... Je vous
dis que douter du succès, c'est outrager la
reine ; je vous dis que torturer à plaisir une
pauvre femme qui a l'espoir pour seul bonheur
est indigne d'un gentilhomme et d'un guer-
rier...—Tout beau, mon damoiseil d'où vous
vient cette éloquence?
Jeanne, Bfargaret et le sire de Lamorge firent
un religieux silence; ils étaient en extase de-
vant le brave enfant qui , la parole tremblante»
l'œil ardent, osait attaquer un homme que tout
le monde craignait d'irriter.
— D'où m'est venue celte éloquence , mes-
sire : du fond du cœur, puisque vous voulez le
savoir. Voilà longtemps que je vous suis;
songezry, chevalier déloyal!
Et baissant la voix, il ajouta :
— Ne me forcez pas à parler plus haut. H ne
m'appartiendrait plus de vous punir !...— Vous
m'enchantez, petit page; continuez.. . — Allez,
guetteur de nuit ! Vous souvenez-vous d'une
chanson sur la Loire ? Allez , donneur d'avis
anonymes! vous souvenez-vous de deux lettres?
— Mon père dit froidement le lord au moine,
cet enfant est fou, prenez-en soin.
Pierre de Lamorge répondit au seigneur an*
m
LES DERNIERS KERVEN
glais par un ricanement sardonique; le lord se
troubla.
-— Allez , traître , continua Tcnfant à demi-
voix ; vous souvenez-vous des conseils au duc
de Clarcncc ?
Lord Wenlock se rapprocha yivement du
page, et leva la main pour le frapper ; Pierre de
Lamorgc se jeta devant lui :
— Si TOUS tenez à la vie, s'écria sourdement
le Tieillard, gardez-vous du moindre geste;
tout ce que vient de dire ce brave gentilhomme
est vrai. Silence 1 ou votre tète tombera là sur
ce pont — Mais... — Silence 1 répéta le faux
moine d'une voix injurieuse. Oui, le duc de
Bourgogne a secouru l'usurpateur ; oui, Edouard
est entré à Ravenspur ; oui , la guerre menace
de recommencer plus terrible , mais vous n'en
profiterez pas ; mais si vous ne serrez pas la reine
avec loyauté, vous aurez signé votre arrêt de
mort. Courage, madame» ajouta Pierre en se
retournant vers Margaret; la reprise des hosti-
lités ne fera que rehausser la gloire des chefs
de la rose rouge. — Grand Dieu! interrompit
la pauvre fille, mon cœur ne me trompera donc
jamais ! Quand j'ai vu le soleil se coucher rouge
à l'horizon, j'ai eu peur. — C'est un signe fu-
neste dansées parages, dit un nouveau-yenu.
— Comment le savez-Tous? bon Kilderkin,
demanda Jeanne. ^ J'ai fait souvent la traver-
sée, madame , voilà ma science. Quand l'hori-
zon est en feu, la nuit menace d'être mauvaise;
et aujourd'hui je ne me trompe pas. Voyez
combien les vagues ont grossi depuis une demi-
heure ; le vent siffle déjà et semble nous vou-
loir barrer le passage. — - C'est vrai ! c*est vrai !
s'écria Margaret; etson mouchoir, qu'elle éleva
sur sa tète, flotta avec bruit derrière elle, tour-
menté par la brise.
Le vaisseau commençait à s^ébranler sous le
coup des Tagues; les voiles battaient les mâts
à chaque saute vent; les matelots étaient de-
bout à leur poste, prêts à la Yoix des chefs.
Margaret avait joint les deux mains ; les lon-
gues boucles de ses cheveux flottaient sur ses
toues; Jeanne la baisa au front et lui dit :
— Tu m'épouvantes, mon amie; d'où tient
eette f payeur T — De mon cœur, répondit la
comtesse. — ^lademoiselle, reprit le lord Wen-
lock d'un ton mielleux, calmez-vous; n'exagé-
rez pas vos craintes, nous n^avons aucune tem-
pête à redouter...
Margaret détourna la tète ayec horreur.
— Ne cherchez pas à feindre , milord , dit I
son tour Pierre de Lamorge avec une graTîtè
sévère ; les éléments semblent vous seconder
dans vos projets. Bientôt la mer sera furieuse,
et nous serons obligés de relâcher dajos quel-
que port neutre ; celte perte de temps favori-
sera sans doute les plans et les opérations du
prince Edouard. N'est-ce pas ainsi que vous
avez calculé? (Jeanne, Margaret et Kilderkin se
regardèrent avec surprise.) Mais ne vous hâtez
pas de vous réjouir, celui qui soulève les flots
punit les crimes...
— Qui êtcs-vous? demanda le lord avec une
fureur concentrée.
— Un pauvre pèlerin, répondit humblement
le vieil écuyer.
Comme il achevait ces mots, un officier s'ap-
procha du groupe et dit au page que la reine
le demandait près d'elle, sur le champ; le lord
prit Ange et son père par le bras, et les attirant
à l'écart, il leur dit : si vous tenez à la Tie de
cette jeune femme (il montrait Margaret), soyez
prudents! Vous disposez, dites-vous, de ma
tête; mais songez que votre première révélation
fera deux victimes. Ange et le sire de Lamorge
regardèrent le lord avec étonnement; celui-ci
ajouta : la reine vous attend, je vous laisse,
beau page. Le père et le fils échangèrent un
signe de tête. — Ange entra chez la reine.
Marguerite d'Anjou tenait conseil avec le
grand-prieur et quelques chefs de l'équipage ;
le prince, de Galles, le vieux lord de Saint-John
et le duc de Sommerset l'entouraient.
— Approchez, monsieur de Lamorge, dit la
reine avec douceur; puis, se tournant vers un
olficier, elle lui commanda de faire venir Kil-
derkin.
— Mon fils, dit la reine en s'adressant au
page,^ vous cherchez depuis longtemps Pocca-
sion de vous signaler à mon service, Toici le
moment de gagner vos éperons. Le coeur vous
manquera-t-il?
— Ordonnez, madame, s'écria le généreux
enfant.
Et une rougeur, toute de fierté, colora ses
joues.
—Nous sommes menacés d'une affreuse tem-
pèle ; rcipéricncc des mariDa de notre ÛoUc
nous fait craindre de dc pouvoir Uiucber terre
de longtemps peut-être. Les bâtiments légers
qui naviguent avrc nous peuvent seuls vaincre
l'orage et aborder cclb! patrie , dont ~ji.e dcr-
nïËrc TutalitÉ nous écarte. L'usurpateur s'eT-
forec de soulever le royauroe ; dé>à quelques
Uaitres ont rejoint ses étendards; il importe
au salut de notre dynastie que le comte de
WarwicL ne livre aucune bataille gcnéralcavant
de s'être uni à notre personne et aux braves
que je prétends conduire ù la victoire. Connais-
sant te valeur du héros dc l'Angleterre, je dois
redouter qu'il ne compromette notre cause par
trop dc précipitation. U. de Lamorge, je vous
ai choisi pour lui porter, à tout prix, tes dc-
pfches que voici. Le page ploya le genou, mit
U main droite sur son cœur, et répondit avec
une louchante audace :
— J'obéirai , madame. — Je vous coolie au
courage et à reipérience d'un homme qui,
iusqu'Ace jour, m'a été aussi fidèle que le mal-
heur ; à vous, KilderkJn ; vous me répondez de
cetcnCmt sur votre tête.
Deux grosses larmes roultrcnt dans les yeux
du soldat; il balbutia quelques mots oii chacun
[)Ut comprcndru que, ce devoir accompli, nul
bonheur ne le tenterait plus en ce monde.
La reine se retourna vers le grand-prieur :
—Vous garantissez la marche de vos pinasses,
T. II.
n'cst-il pas vrai, milord T — Celle que je vou»
ai désignée, madame, n'a pas s^ pareille en Eu-
rope ; elle peut tenir la mer par les plus gros
temps, et sa vitesc est incomparable. — Faites
donc le signal.
Ange et Kildcrkin s'approchèrent de leur
souveraine , qui leur donud sa main à baiser
Le page cacha les dépêches dans son justau-
corps, salua tous les témoins dc sa gloire et
sortit Le Lanaulre avait Tait appel à l'une des
pinasses en hissant un fanal & son grand mât;
le petit navire y répondit, et mameuvra pour
arriver sur le vaisseau royal. Ange, pendant ce
temps, avait raconte à son père le sujet dc son
entretien avec la reine; cl le premier mot du
pauvre intendant Tut : Je te suivrai...
— Laisserez- vous donc ce lord Weolock seul
avec SCS vietimcsT Non, mon père, vous ne le
laisserez pas. Demeurez au poste que le ciel
vous assigne. Le grand prieur assure que ma
mission est sans danger... courage I N'allez-
vous pas ftre tout orgueilleux dc votre cher
petit. Tiens, ajouta le charmant enlant, viens
là derrière cette voile, que je t'embrasse bien
longtemps, on nous verrait ici; viens... El ces
deux nobles créatures, si dignes l'une de l'au-
tre, se cachèrent, en pleurant, pour éclianger
les caresses et les adieux les plus tendres.
Le vieux Kildcrkin les surprit à leur dernière
embrassade...
i2
498
LES DERNIERS RERVEN
— A la bonne heure! s*écria le balafré, f ai*
me à voir mon jeune maître en bonne intelli-
gence avec le ciel, pour risquer une aventure
où le diable nous attend sans doute. Voilà bien
un gros moment que Je vous cherche , frère
pèlerin, et, comme je ne sais pas trop ce que
deviendront mes vieilles moustaches dans tout
ceci, je prétends les frotter un peu à votre
sainteté. Adieu, et à bientôt, s*il plait au ciel.
— Ccst donc vous Kildcrkin , qui devez sur-
Tcillcr ce beau lutin ? — Eh ! oui ! — Dieu soit
loué 1... dit le pauvre père.
Et les trois amis rejoignirent les passagers
qui, malgré la force du vent, s'étaient mainte-
nus sur le pont, attendant Tabordage de la pi-
nasse.
La mer était très forte ; le vent soufflait avec
violence dans une direction devenue tout à fait
contraire à la marche; la lame blanchissait
d*une écume épaisse la proue et les flancs des
Taisscaux. Le ciel était noir, les cordages étaient
tourmentés, les voiles pliécs , et le corps des
navires craquaient sous les attaques redoublées
de ses deux adversaires. Margaret suivait les
progrès de la tempête d'un regard morne,
épouvanté ; Jeanne pressait son amie sur son
sein, et l'exhortait de son mieux par de douces
paroles, que couvrait souvent le bruit des va-
gues. Ange s'était glissé près des deux pauvres
femmes, et sa petite voix murmurait le nom
de Henri à l'oreille de la comtesse. A ce mot
magique, Margaret se retourna vivement, ten-
dit la main au page, et le regarda avec cette
expression de douleur qu'on trouve dans les
grands yeux de la gazelle blessée !
— Je ne le reverrai plus, dit faiblement la
belle aCQigée... — Vous le verrez bientôt , ma
sœur ; mais je suis plus heureux que vous, moi.
—Comment cela? monami. — Je pars... — Vous
parlez, interrompit madcmoîsellc de Rosières
slupéfaite.— Oui, je pars; la reine m'adonne
un message... elle me détache en courrier, et
ce navire qui s'eflbice de nous aborder va nous
séparer pour quelques jours. — Hélas ! hélas !
je suis perdue, abandonnée, je le vois. — Sa-
chez donc que je vais au camp du comte, que
je vais embrasser mon noble frère. Oh! quel
bonheur : dites, ma sœur, ne voulez- vous pas
que je lui donne un petit baiser pour vous?...
Personne ue ie saura, ajouta le page en sou-
riant ayec une merveilleuse finesse. — Ob!
oui, oui. — Me laisserez-vous partir les mains
vides? ne savez-vous pas qu'il m'accablera de
questions; si je ne lui apporte rien, il ne m'ai-
mera plus ? — Mais c'est un rêve , -non ami T
Regardez donc cette mer affreuse, écoutez
gronder la foudre ! Jeanne, ajouta la comtesse
en prenant la marquise par le bras, il va nous
quitter. — Qui? demanda la jeune femme, que
l'orage avait un moment distraite. — Lui, ré-
pondit Margaret en montrant le page. An^e
baissa les yeux. —Vous, monsieur de La-
morge? s'écria la marquise. — Je vais, par
ordre de la reine, préparer votre arrivée, ma-
dame ; si je n'obéissais qu'à ma volonté, dnssè-
je m'engloutir après tous dans ces flots, je ne
vous abandonnerais jamais. — Tu vois bien ,
petite folle, reprit Jeanne en souriant, que tu
te plais à t'effrayer toi-même ; yraiment tu me
rendrais peureuse avec tes beaux yeux en
pleurs. Si monsieur de Lamorge nous quitte
pour accomplir une mission dans notre intérêt
commun , nous n'avons rien à craindre , Dieu
le protégera. — Voici la pinasse, sécria le
page; puis, baissant la voix, il ajouta : lies
sœurs , je vous laisse un puissant appui ; si
Pinfàmc Wenlock vous menace de quelque tra-
hison, adressez-vous au saint pèlerin que voilà;
et il prit le sire de Lamorge par la main (ces
deux mains tremblèrent l'une dans l'autre}.
Vous me remplacerez, n'est-il pas vrai, mon
père? — Cesdeux nobles dames seront mes filles,
mon ami... — Et maintenant, reprit le bel en-
fant, deux baisers sur vos jolis doigts, me*
sœurs, deux sur vos mains, mon père. Qae
vais-jc porter à mon chevalier, belle demoi-
selle?
Blargarct baisa son mouchoir et le donna.
— Et au marquis de Courtenay , madame ?
Ces derniers mots furent prononcés avec qd
trouble extrême.
— Cet anneau pour lui , cettp médaille pour
vous, cher frère. — Merci, merci, dit Ange avec
eflbrt; moi, je partage avec vous ce nœud de
rubans , qu'il me rappelle à vos bons cœurs.
Tenez, sœur Margaret, tenez, S'eur Jeanne,
tenez, mon vénérable père...
Le vieillard s'empara avec précipitation du
gage qu'on lui offrait , et le cacha dans son
sein.
LES DBRNiERS KERYEN
m
La tempête , sans avoir acquis toute sa vio-
lence, éclatait majestueusement sur les flots et
dans les airs.
La pinasse était arrivée à cinquante toises
du Lancastre; la forte voit du grand-prieur
cria aussitôt : 9. A bas la chaloupe I » Les ma-
telots ûlcrcnt les cables qui tenaient la barque
suspendue, et elle s'abattit le long du vaisseau.
Ange allait s'élancer à la suite des marins,
lorsque Kildcrkin, qui était monté sur la rampe
du Lanca&Ve, le retint de sa main de fer; puis,
le soulevant tout à coup dans ses bras , il se
laissa glisser le long d'un cable jusqu'à lacba-
loupe en s'écriant ; « J'ai répondu de lui sur ma
télel9
Tous les spectateurs oublièrent les dangers
qui les entouraient pour suivre la frêle embar-
cation, que des vagues énormes se rejetaient
tour à tour.
Les yeux de Jeanne, de Margaret et du vieil
intendant perçaient Tobscurilé de la nuit.
— Les voyez-vous , mes filles? demanda le
malheureux père d'une voix qui faisait pitié.
-^ Oui, répondit Jeanne, là-tas, là... Us ont
disparu. Je n'apei^ois plus rien... Les voila
encore... Dieu! quel effroyable temps! — A
genoux et prions^ dit Margaret. — Priez, priez,
dit rintendant.
Et le vieux guerrier ne se décidait pas à dé-
tourner les yeux d'un spectacle que Dieu seul
pouvait voir. 11 y eut une seconde de calme
terrible ; on eût dit que les éléments furieux
reprenaient haleine. Le bruit immense de la
mer planait souverainement dans l'espace ; on
entendait un cri perçant qui monta dans les
nues , comme un cri de détresse. Au même
instant la foudre éclata , précédée d'un éclair,
qui montra la barque dégarnie , flottant aux
flancs de la pinasse. Les passagers frémirent
d'épouvante; Pierre de Lamorge et Jeanne
tombèrent évanouis. Le vent soufiQa plus vio-
lemment que jamais. Une lueur rougcàtre cou-
rut le long du mât de la pinasse et s'y fixa à
coté du premier fanai.
— Allons, enfants, courage, ils sont sauvés,
s'écria lo grand-prieur. A nous, maintenant.—
Ls sont sauvés , murmura doucement la voix
caressacte de Margaret à l'oreille de Jeanne et
du pèlerin. ^Sauvés! dirent ceux-ci en rcprc.
nant connaissance. — Sauvés! répéta la com-
tesse ; et elle se jeta dans les bras de son amie.
— Merci , mon Dieu , dit tout bas le pauvre
père,
LÀ DÉcouvcaiE.
— C'est demain jour de Pâques, mattre Kil-
derkin, et Dieu ne permettra pas que les mé-
chants triomphent au moment de cette belle
fètc. — Certes, mon enfant, je suis et j'ai tou-
jours passé pour bon chrétien , mais trop sou-
vent on a vu le diable réussir dans ses noires
entreprises, pour que je me contente , à cette
heure, d'égrener mon chapelet; vous m'obli-
gerez donc en baissant cette voix qui ressemble
à un chant de tourterelle , car nous sommes
entourés de vautours. — Que votre prudence
me taquine , messire ! — Vous êtes un enragé
sans cetvelle, monsieur le page. Contcntczr-
vous d'avoir des mains blanches à faire dam.
ner les jolies femmes, et un visage à les ren-
dre folles, mais ne prétendez pas m'apprendre
mon métier. Vous êtes sous mes ordres jusqu'à
aestination; aussitôt arrivés, je me mettrai
sous les vôtres. Ainsi donc, obéissez, s'il vous
plait; et, d'abord, reposons-nous, vous devez
être fatigué ; aussi bien , je ne me reconnais
plus daa« ces broussailles. — Voilà une nuit
parfaitemv-nt obscure. — Chut ! interrompit le
soldat, ne JDougezpas, j'ai cru entendre...
Kilderkin s'agenouilla, appliqua l'oreille
contre terre, demeura longtemps dans cette po-
sition, et se releva en disant :
— Ce n'est rien.
Ange, assis sur une grosse pierre, regardait
son compagnon avec un sourire Incrédule.
— C'est votre troisième alerte depuis une
heure, compère...
— C'est bon, c'est bon, répondit l'archer en
secouant la tôte ; et,s'asseyant vis-àvis du page,
il garda le plus profond silence. — Étes-Yous
sans soupçon sur la fidélité du rapport que
nous a fait le dernier paysan que nous avons
rencontré? demanda l'enfant. — A la guerre
on ne saurait trop se défier, mon ami ; cepen-
dant, j'ai la mémoire du pays, et crois pouvoir
assurer que nous sommes dan^ les traverses
qui conduisent à Barnct, au comté de Mid-
Icsex. — Cette fois j'ai entendu, dit le page à
voix basse... — Imitez-moi , reprit Kilderkin 1
et il se jeta de nouveau la face contre terre.
M)0
LES DBRIHBRS KERVER
Cette scène se passait dans la nuit du 13 an
14 avril, veille de Pâques, entre les deux mes-
sagers que Marguerite d*Anjon adressait au
comte de \^drwick. Échappés par miracle à la
Icmpëie, les deux braves Lancastriens 8*étaient
mis en route pour Londres, et avaient appris,
en chemin , les progrès du prince Edouard ,
sans avoir obtenu les détails qui les intéres-
saient si fort. Us savaient seulement que War-
wick avait été au devant de rennemi.et que les
deux armées étaient campées dans les environs
de Barnet. Gomme ces renseignements leur
venaient de différentes personnes qui prenaient
parti, les uns pour la rose rouge, les autres
pour la rose blanche, ils craignaient, avec rai-
son , de paraître embrasser Tune ou Tantre
cause , et changeaient de politique à chaque
halte nouvelle,
L*endroit où nous les avons rencontrés était
un lieu sauvage , semé d'épaisses broussailles,
de quelques arbres de hante futaie, et situé
dans le Midlesex, à quatre milles de Barnet.
Quoique le comté eût été parcouru en tout sens
par les Yorkistes et les Lancastriens les jours
précédents et le jour même, la nuit était calme,
et le moindre bruit se répétait dans les gorges
qui séparent le comté d'Hertford de celui où
nous avons laissé nos deux voyageurs au guet,
— Nous sommes de vrais poltrons, dit le page
en relevant sa jolie tête, pendant que son com-
pagnon gardait toujours sa première attitude ;
nous prenons un renard qui se promène pour
des Yorkistes, et c*est trop d'honneur que nous
' leur&isons,
Kilderkin dédaigna de répondre à cette plai-
santerie.
— Continuons, reprit Tenfant; je ne pré-
tends pas gagner mes éperons à ce métier...
L*archer saisit brusquement le petit bavard
par le bras, et sans prononcer un seul mot , il
le serra si violemment, que ses ongles durent
pénétrer dans les chùrs. Ange comprit le sens
de cette pantomine et Tendura sans bouger.
Au même instant, on entendit distinctement le
son de plusieurs voix, et peu après le froisse-
îiieot de quelques armures contre les haliiers.
— Les voilà, dit tout bas le page. — Avais-
je tort, répondit de même le soldat 1 ils sont
un<i vingtaine, au moins, et je les suivais de
Toreilie depuis longtemps. —Vous avez le dia-
ble au corps, reprit le page, avec «ae prolbnde
adoîration. Qu'allons-nous bireT il Cant nous
défendre... — Autant vaudrait nous égoiger
nous-mêmes, ce serait aussitôt terminé. Chut!
ils viennent à nous, les damnés U. AUoosvite,
alerte, montez sur cet arbre, cadies-voiis bien
dans les branches, j'espère qu^ils ne trouveront
que moi , et que charmés de la prise , ils ne
songeront pas à vous. — Jamais! — Eh ! qui
diable vous prie de discuter si longten^», son-
gez au message de la reine, dépêchons, dépê-
chons; regardez bien dans cette direction, si
vous voyez des panaches blancs, ce sera bon
signe ; si vous voyez des casques unis, ce sen
bon signe encore; si vous voyez desécharpes,
ma foi , à moins d*un miracle , nous sommes
perdus I allez j'attends.
Ange croisa ses petites jambes autour d*an
jeune chêne, Tenlaça de ses deux bras etgrùn-
pa jusqu'au ûdle avec la légèreté d^un écu-
reuiL
Kilderkin demeura au pied de Tarfare, sans
fkire le moindre mouvement. On n^enteadait
plus ni VOIX nf cliquetis d*armores, mais de
temps en temps quelques pierres roulantes,
quelques buissons écartés, annonçaient que des
hommes en. troupe approchaient lentement et
avec toute la précaution que prennent des édsi-
reurs. Le page se laissa glisser jusqu^à demi-
distance die terre, et dit à Tarcher de manièrei
n'être entendu que de lui :
— U y en a vingt, comme ¥oos Taviez dît;
je vois des panaches, mais je ne peox en dis-
tinguer la couleur. — Sontrils très élevés, rnoo
filg) . Non. — Tant pis I tant pîsl.., Qnt-îls
des écharpes? — Je n'en ai pas vu. — INeo
soit loué 1 Regardez bien encore.
Auge obéit, et redescendit précipttammcaL
*« C'est bien, répondit Kilderkin avec sang-
froid ; remontez à voire poste et n'en bonga,
quoiqu'il arrive.
Puis le brave soldat idla s*asseoir denièii
une broussaille avec une rés^ation héroïque.
' A peine le page était-il établi dans les bran-
chages du chêne, à peine Kilderkin était-il as-
sis à la place qu'il avait choisie, que les v^iix
s'entendirent clairement, et que les guerneis
redoutés de nos voiyageurs^ firent résonnci, à
quelques pas de là, leurs pcrtuisancs. Plus dé
vingt soldats débouchèrent, l'un après Tautre,
LES DERNIERS RERVEN
50t
de différents sentiers où ils s'étaient engagés et
s*arrétèrent pour écouter. L*un deux qui pa-
raissait commander aux autres Tint s'adosser à
Tarbre qui servait de refuge au page : ses ar-
mes ne différaient pas de celles de sa troupe,
mais on obéissait à tous ses gestes avec rcs^
pect et empressemenL
— Détachez-vous aux angles de cette clai-
rière, dit-il à voix basse, nous sommes à bonne
distance de Tarrière-garde, et si Tennemi tente
de nous tourner, nous le préviendrons.
Les soldats se dispersèrent aussitôt, mar-
chant à petits pas et effleurant le terrain. Kil-
derkin s'était justement blotti dans un coin
vers lequel se dirigeaient trois éclaireurs; il
les vit arriver et se glissa dans le fourré comme
on serpent dans un buisson. Au froissement
des épines, les soldats mirent Tépée à la main.
La fuite devenait impossible; avant même que
le vieil archer eût pris le temps de se relever,
il était saisi et menacé, le fer sur la gorge ; on
le conduisit au chef qui lui demanda» toujours
à voix basse :
"— Qui es-tu? — Un traînard de Parmée du
roi, répondit Kilderkin sans se troubler. — • De
quel roi? reprit le chef que cette réponse ne
satisfaisait pas. ~ D'Edouard IV, mon gentil-
homme , s'empressa de dire le prisonnier, qui
avait reconnu les insignes de la rose blanche.
^ Ah! et pourquoi te cachais-tu? -- Je crai-
gnais de rencontrer les révoltés... » Tu mens !
interrompit brusquement le commandant; et
il leva le pommeau de son épée pour en frap-
per Tarchcr , qui le prévint eu lui portant un
coup de poignard terrible; mais la lame glissa
sur la cuirasse que recouvrait la tunique de
rofTicter... — Assassin, s'écria celui-ci , sans
déguiser sa voix, tu ne mérites pas que je te
louche de mon épée.
Puis , se tournant vers les soldats , il leur
dit:
^ Faites-moi une corde avec vos courroies
d'arbalètes , mes amis , et pendez-moi cet es-
pion.
Kilderkin se laissa garrotter sans opposer la
moindre résistance.
— Attachez la corde à cette branche, ajouta
rofTicier...
Et comme il levait la tète et la main vers la
branche qu'il voulait indiquer , on vit cette
branche se courber; Ange se laissa tomber à
terre et , se relevant avec la légèreté d'un oi-
seau, il se jeta d'un seul bond sur le chef, qui
recula malgré lui, à cette apparition.
Les soldats accoururent, mais quel fut leur
étonnement, lorsque , voulant saisir le page ,
ils le virent étroitement pressé sur le cœur du
capitaine qui, sans proférer un seul mot, l'ac-
cablait de caresses et le couvrait de baisers.
Les témoins de cette scène en firent tellement
surpris, qu'ils s'oublièrent eux-mêmes. Kilder-
kin abandonné, se rapprocha de son jeune com-
pagnon , et regarda attentivement le guerrier
qu'il avait voulu tuer.
— Comment, c'est toi? dît enfin le chevalier
de Kerven. avec une joie qui fit explosion, toi,
mon cher petit Ange, toi mon bon frère ! mais
je rêve !.. Est-ce possible? regarde-moi, regar-
de-moi bien?— Eh ! oui, e^estmoi, moi-même,
ton page, ton ami le fï^re de Margaret.— Pau-
vre Margaret ! dit Henri tristement, laisse-moi
donc voir tes cheveux blonds, tes grands yeux,
tes petites mains. Oui, c'est bien toi ! Oh ! cher
Ange !... mais explique-moi ? parle donc ? J'en
deviens fou! Et vous? ajouta le chevalier en
regardant l'archer de très près...
Le brave montra la balafire qui lui sillonnait
le front et la joue.
— Kilderkin I s^écria Henri... et je voulais
le faire pendre!... Embrasse-moi, vieil ami, je
t'ai pris pour un damné Torkiste. — Du diable !
si je vous aurais reconnu sous ces guenilles de
rose blanche, sire chevalier!..
Aussitôt le chevalier ordonna la retraite qui
s'opéra avec tous les soins qu'on avait pris pour
l'expédition.
Henri , Kilderkin et le page marchaient au
centre de la troupe , afin de pouvoir se racon-
ter, tout en cheminant, les événements qui
avaient rempli les longs mois de leur sépara-
tion.
Après une demi heure de marche la troupe
dutchevalier de Kerven entra dans les premières
lignes du camp des Lancastriens.
Le plus grand calme enveloppait tons ces
hommes dont les instants étaient comptt^s; les
gardes seules donnaient signe de vie, et le sol-
dat dormait en attendant un terrible réveil!
Les éckireurs traversèrent les bivouacs des
troupes Ugèrcs il iî h tlsivrc^ dépassèrent la
502
LES DERN1E21S KERVEN
cavalcrîo, les corps francs, les volontaires, les
apïiliaircs, et débouchèrent sur une place d'ar-
mes 011 étaient parqués les lourds canons. Au
milieu le cette place s*élevait une tente à trois
pig^fio^s, qui faisait flotter au vent ses ban-
nières, et qui montrait sur sa portière Técusson
de WarwîcL Deux arquebusiers veillaient à
rentrée de cette habitation guerrière, et quand
le chevalier s'y présenta, les deux sentincUch
la défendirent respectueusement. — Prévenez
Sa Seigneurie, dit Henri, qu'un messager de la
reinedcmandeàlui parler sur-le-champ.— My-
lord a défendu delc troubler, sire chevalier ; il
donne audience .—Est-ce au comte d'Oxford? —
Non «capitaine; J'ai vu entrer la barbe blanche,
il y a une heure environ.
A ce root, le cœur du page battit violemment
— Tl faut que j'entre, dit-il à la sentinelle d'une
voix ferme, c'est au nom de la reine. — Je ne
connais ici que le lord comte, et ma consigne,
répondit l'arquebusier, en examinant de latôte
aux pieds celui qui lui parlait. — Ce brave a
raison, ajouta Kilderkin, et fait bien son métier.
— Il faut que j'entre, vous dis-je, s'écria le
page impatient, et il s'élança vers la portière
qui se informa sur lui.
LB PÈLERIN.
Arrivé, d'un bond, au milieu de la tente,
Ange demeura immobile et dans l'attitude du
respect ; il était devant le comte de Warwick
et le seigneur de Kerven. Le grand duc, in-
terrompu d'une si brusque façon, se retourna
vers laudacieux enfant ; mais l'expression sé-
vère de son regard sembla s'adoucir à sa vue.
Le sire de Kerven réprima un mouvement de
surprise, et rabattant le capuchon de sa robe sur
son visage, il se leva : — Vous pouvez vous
retirer, mon père, dit Warwick.
Le vieillard passa dans un autre comparti-
ment de la tente. Une lampe éclairait faible-
mcntlc lieu où demeurèrent en tètc-à tôle le
page et le général en chef. — Qui ôtcs-vousî
demanda le comte. — Ange de Lamorge, Mon-
seigneur, le Gdèle serviteur de la reiiie Mar-
guerite.— Et d'oîj viens-tu? mon ami, demanda
Warwick, qui avait reconnu le bel enfant d'Am-
boise. — J'arrive de France, et je suis chargé
par notre souveraine de vous remettre les dé-
pêches que voici, — El la reine ?.... — Tai
laissé la reine en pleine mer; cette auguste
princesse voulant vous communiquer quelques
instructions, avant que vous n'attaquiez l'Ariréc
d'Yorck m'a confié le soin de remplir uie mis-
sion qui doit, dit-elle, ranimer le cou:âge de
vos troupes. — De quoi s'agit-il I — Lisez....
Le comte brisa les cachets, et répondit an
gracieux ambassadeur.— La reine me fait sa-
voir qu'elle abordera à Plymoulh aussitôt que
les vents le permettront; sa lettre est du 28 du
mois dernier, comment se fait-il que tu me
la remettes seize jours après sa date ?
Ange raconta son voyage avec tant de clarté
et de précision, que le comte en demeura sur-
pris. — Je vois le doigt de la fatalité dans tout
ceci, murmura-t-îl! ,— Ne voyez- vous pas plu-
tôt une faveur de la Providence dans moa
heureuse rencontre du chevalier de Kerven?
dit le page, de cette petite voix timide qui lui
gagnait tous les cœurs.
Le comte qui se promenait à pas lents, les
bras croisés, s'arrêta brusquement et regarda
l'enfant d'une façon interrogative î — Si la h-
talité pesait sur vous et la cause royale. Mon-
seigneur, nous eussions donné dans un parti
yorkiste, et les bonnes nouvelles que je vous
ai transmises n'auraient pu vous empêcher de
livrer bataille demain. — Appelle tes compa-
gnons, interrompit le comte sans répondre à
l'observation du page.
Ange souleva la portière et dît à ses deux
amis : — Venez !
Puis il ajouta en regardant les deux arque-
busiers : — Par ordre de mylord, mes braves.
Henri, Kilderkin et le page attendirent eu
silence que le comte leur adressât la parole;
celui-ci était tellement absorbé par ses réflexions
qu'il ne remarquait pas la présence de ceux
qu'il avait fait appeler — Chevalier, dît-il cnBo,
qu'avez-vous remarqué dans votre découverte?
— Tout était calme et tranquille, monseigneur,
j'ai battu le pays dans toutes les directions, et
je ne pense pas que l'ennemi puisse arriver par
notre arrière-garde. — Ces' bien.... Kilderkin,
ajouta le lord en s'arrêtant devant l'archer, on
te cite avec raison comme un brave cl intelli-
gent soldat ; ta conduite dans celte dernière oc
casion mérite rue récompense : je t'attache spé-
cialement à ma personne, et pour te prouver
que je t'apprécie, je vais te Caire un présent
LES DERNIERS KERVEN
503
digne de toi.Warwickà ces mots détacha d'une
pancplie la plus belle de ses masses d'armes,
<iu*il présenta au fidèle Lancastrien, en lui di-
sant : Je m*eo suis servi pendant deux ans, songe
à ce qu'elle t'impose. Kildcrkin, ému, troublé,
ravi, idisa fcs mains du comte. — Allons, à
demain, ajouta Warwick ; prenez le repos qui '
vous est nécessaire, chevalier de Kcrvcn ; je '
crois TOUS faire plaisir en vous laissant votre !
jeune ami.Veillcz sur lui,nc Texposcz pas trop; |
Adieu, vous n'avez que trois heures à dormir,
profilcz-cn.
Et les deux amis se retirèrent sous la tente
du chevalier de Kerven où ils passèrent le reste
de la nuit à parler de Margarct
Le lendemain matin les hommes d'armes
d'Henri de Kerven apportèrent les armures ; le
chevalier attacha lui-même la cotte de mailles
de son ami, arrêta toutes les pièces qui com-
posaient son équipement, couvrit ses beaux
cheveux d'un casque léger mais éprouvé, que
surmontait un panache blanc, et fixa des épe-
rons d'or à ses talons. Puis, admirant le gra-
cieux enfant qui marchait avec la fierté d'une
Minerve, il lui demanda : — N'es-tu pas gêné
dans tes mouvements? — Je ne suis gêné que
pour t'embrasser, mon chevalier, répondif le
glorieux paladin.
Pendant qu'Henri revêtait sa lourde armure,
il faisait des questions à son écuyer, et comme
il lui demandait s'il avait quelque nouvelle de
Quit à luf apprendre, le soldat répondit :
— Aucune, Monseigneur, si ce n'est que j'ai
reçu la visite de la Barbe blanche, le bon pèle-,
rin, vous savez, l'ami des archers. 11 est venu
faire sa ronfle dans ma tente et dai>s plusieurs
autres sans doute ; il rh'a interrogé sur le mé-
tier, a examiné avec soin toutes mes armes, et
m'a bien recommandé de veiller sur vous deux,
mes maîtres. — C'est singulier, dit Henri, en
teignant "son épéc et son poignard ; ce bon pé.
Qitcnt me suit partout, sans jamais m'adresser
<a parole; il fuit même mon entretien, et voilà
piusir^urs fois qu'il s'occupe de visiter mes ar-
cieset mes chevaux. Comprends-tu cela? Ange.
— Monseigneur, c'est sans doute votre provi-
dence, répondit le page avec gravité, et il ajouta
tout bas : Pauvre bon père ! — Prends celte
écharpe, dit Henri, sans s'arrêter davantage au
fécit de son écuyer, prends ce poignard et .'
cette épée ; je ne veux pas te charger d'armes
trop lourdes.
Puis il ouvrit la cassette de Margarct, et mit
plusieurs lettres sous son justaucorps: voilà
mon talisman, dit-il, et se tournant vers l'écus-
son des Kerven, peint sur une tapisserie, il
ajouta d'une voix pieuse : Mon père, inspirez-
moi ; faites que votre fils soutienne aujourd'hui
la gloire de vos armes, et s'il meurt, soyez bé-
ni I... Allons, enfants, reprit-il avec fcuȈ che-
val, et vive Lancastre !
— Monseigneur a-t-il passé une bonne nuit?
demanda le page malicieux, en sortant de la
tente. — Un peu agitée, répondit le chevalier»
sur Je même ton.
LA BATAILLES
Malgré les ordres sévères du comte de Wai^
wick, le camp lancastrien s^éveillait bruyam-
ment. Les lieutenants du grand capitaine foi^
niaient leurs bataillons avec impatience. Les
valets de l'armée levaient les tentes, chargeaient
les chariots, et gagnaient le poste retranché
qui leur avait été désigné. Les chefs et les sol-
dats s'appelaient et se parlaient à voix basse ;
mais la précipitation que chacun mettait às'ap>
prêter et à prendre son rang causait un bour*
donnement immense qui devait porter aux Yor>
kistes le salut de guerre, terrible avant-coureur
des mêlées. Warwick était là, Warwick était
partout.
L'armée allait s'ébranler lorsque l'archer
Rilderkin s'approcha du comte de Warwick et
lui dit qu'un pariementairc demandait l'entrée
du camp.
— Fais-le venir ici, répondit le comte, puis,
ayant ordonné aux officiers qu'il avait désignés
pour commander les différents corps de diriger
leurs troupes sur les points indiqués et de le
rejoindre promptement, il attendit leur retour
et l'arrivée du parlementaire.
On entendit bientôt rouler l'artillerie de deux
côtés différents, et le cliquetis des armures an-
nonça que les troupes étaient en marche. Les
lords et chevaliers revinrent rendre compte à
leur chef, et, au même instant, Kilderkm ap-
parut, suivi d'un cavalier armé de toutes pièces»
qui, s'adressant à Warwick, lui dit: ^
— Je viens, milord, par ordre du duc de
Clarence, vous entretenir en particulier ; nos
504
LES DERNIERS KERVEN
moments sont comptés , Votre Seigneurie dai-
gnera-t-clle m'entendre ?— Qui que vous soyez,
messire, et quel que soit votre message, par-
lez haut devant tous mes nobles amis; au mo-
ment d'en vcnii aux mains, je ferme foreille
aux conûdences... Nous écoutons, parlez. —Ve-
nant de la part du prince, mon message n*im-
porte qu*à vous seul. — Parlez, vous dis-je...
ou repartez, répondit le comte avec noblesse.
— Le duc de Clarcnce, en vous montrant la
ruine où vous courez, mylord, en vous prédi-
sant que la bataille qui se prépare n^aura pour
vousqu^un inévitable résultat, la défaite, vous
rappelle qu*il vous est allié par le sang, et que
8on crédit sur son frère et roi Edouard, peut
vous faire trouver grftee devant le vainqueur.
U tous exh(Nle donc à reconnaître la souve-
faineié que voua tentez en vain de combattre ;
Û TOUS conjure d*arborer la Rose Blanche» et
4e joindre vos troupes aux troupes royales,
vous promettant un retour de finveur digne de
votre grand nom.
Le comte écouta ces propositions d*ua air
calme en apparence; les guerriers qui Tentou-
raient éprouvaient une émotion saisissante ; on
avait vu tant de fois, dans ce siècle, les chefs de
parti sacrifier kur gloire à leurs intérêts, que
chacun pouvait douter de ce qu*allait répondre
Tanoien général d'Edouard et le beau-père de
Clarence. Enfin Torage qui grondait dans le
aeki de Warvick éclata : il poussa son cheval
contre celui du cavalier d*Tork et lui dit avec
une colère froide et digne : a Insolent 1 va dire
à ton maître que Warwick, fidèle h sa parole,
est un autre homme que le faux, le traître et
parjure Clarence; dis-lui que mou épée est le
seul arbitre que j'invoque entre mes ennemis
et|moi... Retire-toi... Qu'on le reconduise,
igouta-t-il froidement, en s'adressant à Kil-
derkin(l).
A ces nobles paroles, les assistants firent en-
tendre un murmure d'admiration, et Ange dit
tout bas à son frère :
*- Ce n*est point un homme, c^est un dieu !
— A vos postes, seigneurs et mylords, dit
le comte ; souvenez-vous qu'au cas où je suc-
Ci) Le dae de Clarence ,*en arrivant en Angleterre
avait abandoané lardae, et était passé avec ses trou-
pet au service d'Êdoaard.
cômbcraîs tout d*abord, le commandement de
Tarmée revient au marquis de Montague, pois
au comte d'Oxford, enfin au duc d'Exeter. Et
pour vous mieux convaincre, ajouta-i-il, de
mes résolutions et du désir que j'ai de vaincre
ou de périr, je mets pied à terre et ne veux
combattre qu'avec l'infanterie. Disant cela, le
comte donna son cheval à Ange de Lamorge et
ajouta :
— A toi l'honneur de remplacer ton parrain,
gentil chevalier, ce coursier te portera bonheur!
Ange, au comble de la joie, ne trouva pas
un mot pour remercier. Fièrement cambré sur
son beau destrier, nul n'était son égal : chacun
l'admira et le comte lui-même ne put s'empê-
cher de sourire à son charmant orgueil.
L'armée d'Edouard avait déjà fait un moiH
vcment; et comme pour favoriser les plans de
Warwick, le prétendant avait placé son infan-
terie légère et ses arbalétriers au centre.
Warwick contemplait avec joie l'ordre qa il
avait adopté, et au premier coup-d'œil on défait
croire que les deux années, confiantes dans
leur courage, avaient né^igé toute tactique
pour s'aborder corps à corps, masse contre
masse, résolution qui annonçait un de cescooh
bats gigantesques où le vaincu laisse au vain-
queur, avecla vie, un triomphe à jamais assuré.
— Ils sont à nous ! s'écria, radieux, le héros
de la Rose Rouge ; je sens renaître en moi le
génie de la victoire! — Approchez, sire de La-
morge, courez à toute bride vers le duc d'Eie-
ter, qui est en première ligne, ordonnez-lui de
se porter en avant, allez... Ange lança son
cheval au galop, et la cok>nne s'ébranla.
— A moi, mes gentilshommes! dît le comte,
et, suivi des auxiliaires, il gagna le corps prin-
cipal qui se mit en mouvement.
— Joignez-vous aux francs archers, mes
amis, s'écria Warwick, et approchez ces pol-
trons le plus près qu'il vous sera possible ; lors-
qu'ils vous chargeront avec confiance, battez
en retraite sans précipitation.
Obéissant à l'ordre quMs avaient reçu, les
chevaliers se portèrent.sur le front de l'annce
et commencèrent aussitôt l'escarmouche. Ils
furent rudement accueillis par les arbalétriers
d'Edouard qui, après avoir échangé quelques
traits s'avancèrent résolument Loo^mps les
Lancastriens tinrent pied, disputant le terrain
LES DERNIERS KER YEN
509
arec archarnement^ [Usant même reculer Ten-
oemi qae eette résistance opiniâtre étonnait
— Cette pédaille tient mieux que je Taurais cru,
(fit Henry de Kerven au comte de Warwick.
— Remercions-en le ciel, chevalier, car War-
wick Tamuse dans ce moment — Monseigneur,
(fit Ange de Lamorge au comte , si vous or-
donniez la charge, rien ne pourrait nous arrê-
ter, ce me semble? Le général regarda Tenfant,
et lui répondit atec Lonté : — Un peu de pa-
tience, mon beau page; puis, se penchant vers
le chevalier de Kerven, il étendit le bras en
avant, et lui parla à voix basse.
Henri s*élança an premier rang des combat-
tants, son jeune ami le suivit côte à c6tc ; au
cri de vive Lancastre, les défenseurs de la Rose-
Rouge se précipitèrent sur les troupes légères
dtkiouard.
Warwick s^était arrêté sur une petite émi-
nence d*ou il découvrait tout le champ de ba-
taille. La visière levée, Tépée au fourreau, le
front calme et le cœur froid, ce guerrier fameux
contemplait la multitude qui s*agitait autour
de lui. U s'assura que les commandants des
corps de droite et de gauche étaient bien à leur
poste; il fit avancer son arrière-garde formée
de toute sa cavalerie réservée, comme celle
d*Ëdouard, dérobant par ce mouvement Tab-
sence des détachements confiés aux comtes
d*Oiford et de Torcy. Enfin il battit des mains
à la vue de la trouée qu'Henri de Kerven, d*Es-
sex et leurs braves soldats venaient de faire dans
les rangs d*York. Cependant, son front se char-
gea tout-à-coup d'un nuage, et il s'écria:
— Ils vont trop loin ! en retraite, en retraite!
Bravo, d'Esscx! bravo, Kerven I Par Saint-
Georges, ils ont bien pris le moment ! c'est
cela..... très bien ! Ck)nnaisscz-vou8 ce cheva-
lier qui porte une armure noire, ipessire de
TAiglet ~ Non, Monseigneur, vous parlez sans
doute de celui qui n'a qu'une seule plume à
son casque î ~ Une plume d'autruche, préci-
sément.... c^cst Edouard ! — Permettez-moi
de vous quitter, mylord î — Pourquoi î — Vous
driez-vous me faire perdre un pari d'honneur?
— Eh! bon Dieu? ces Français sont d'une
fougue incroyable ; craignez-vous qu'il n'échap-
pe...» Bien, mes archers, très bien, continua
le comte en surveillant toujours le combat ; al-
lons, décidez-vous, vieux braves, à tourner les
talons. Nous y voilà !— Eh quoi, Monseigneur!
s'écria l'impatient de l'Aigle, le prince les chas-
se devant lui ? — N'allez pas trop vite, bienl
retournez-vous, lâchez pied, c'est cela, continua
Warwick, trop occupé pour répondre à l'étour-
di gentilhomme.
Une flèche lancée par un bras fort vint (Vap-
pcr le cou de cygne qui surmontait le cimier
du comte, et tomba à ses pieds. — Monseigneur,
amenez votre visière, dit de l'Aigle, songez que
tous ces soldats ne comptent que sur vous.
Warwick se baissa, ramassa la flèche et s'écria:
— Taccepte ton défi, noble prince ; mais ce
n'est pas toi que je veux abattre, c'est ton trou-
peau.... Ce dard impuissant, dit-il au chevalier
français, sort du carquois d'Edouard ; voici la
Rose blanche sculptée sur le bois.... Puis, fer-
mant sa visière et mettant l'épéc à la main, il
descendit a grands pas le monticule.
Les troupes de Kerven et du duc d'Exeter si-
mulaient une retraite avec tant d'habileté, que
l'ennemi dut les croire en pleine déroute.
Les Lancastriens repassèrent sur le terrain
que leur général venait d'abandonner; les
soldats d'Edouard, emportés à leur poursuite,
les chassaient en triomphe, ou les repoussaient
avec vigueur quand, pour mieux donner le
change, ils reprenaient l'olTcnsive. Tout-à-coup,
Warwick se jeta un peu à droite ; dans la di-
rection du bois deSaint-Alban, prêtant ainsi le
flanc gauche pour attirer l'ennemi sur ce côté
et sur son front, manœuvre qui exposait les
Yorkistes à l'attaque des deux embuscades. Au
même instant, Clarence et Gloccster se trou-
vaient en rase campagne,et pouvantse déployer
en arrière du centre, ils le débordèrent h
la fois et s'élancèrent à la poursuite des fuyards
Ce fût alors qu'on vit s'élever de Bamet et de
l'abbaye de Tavislock deux épais nuages de fu-
mée immédiatement accompagnés de deux dé-
tonations formidables qui ébranlèrent les val-
lons et arrêtèrent tous les bras levés pour frap-
per. Profitant de la surprise d'fidouard, War-
wick se retourna comme un lion traqué et s'é-
lança sur l'ennemi en poussant le terrible cri
de guerre qui faisait trembler ses propres sol-
dats. Une seconde salve d'artillerie joncha la
terre de cadavres et remplit les airs d'un bruit
solennel! puis, à la voix du canon succédèrent
les cris des hommeB,Ies trépignements des che-
LES DBRNIBRS £BRVEN
\raux, le cliquetis des armures.^, et du bois do
SaiDt-Alban et du cimetière de Thorn» les es-
cadrons de Montague et de lord Fitz-Hug euta-
mèrcnt deiix charges impétueuses qui les dé-
robèrent aux yeux, dans des flots de poussière.
— Maintenant, dit Warwick au chevalier de
Kerven, si le comte d'Oxford les prend à revers,
avec les corps légers d*avant-garde, vous verrez,
messire, la plus belle des déroutes. — Oh! Tad-
roirable vacarme, mon frère, dit le page.... Quel
est ce chevalier monte sur un cheval noir, là-
bas ? — C'est Edouard, s'écria Henri, et il pous-
sa droit au prince. — Le ciel nous favorise,
dit le baron de TÂiglc, qui dépassa un moment
le chevalier.
Edouard secondé par ses lieutenants, essayait
de rétablir Tordre dans son armée, les vétérans
de War^v'ick ne rencontraient plus que des hom-
mes effrayés, et les ramenaient Tépoc dans les
reins vers le plateau qu'ils avaient occupé pen-
dant la nuit... lorsque ^cs cris aigus partis de
l'avant-gardc apportèrent ces mots aux vain-
queurs : Trahison ! trahison 1
Au même instant, Kilderkin s'approcha du
comte et lui dit tout bas : Oxford vous trahit,
il est en fuite. — Oxford en fuite? s'écria
Warwick: c'est impossible..,.
Un cavalier du corps de Montague arriva de
toute la vitesse de son cheval et dit avec terreur
au comte : Mylord , le marquis de Montague
vous fait dire qu*il faut battre en retraite, car
le lord Fitz-Hug ! a passé à l'ennemi. — Lord
Fitz-Hug ! répéta de nouveau le comte.... c'est
un rcvc.... et que devient Montague? — Il
s'cfibrcc de vous rejoindre ; nous avons été écra-
sés par le duc de Gloccster que nous avions
déjà chassé à plus de deux milles. Goinmc nous
allions nous unir à la cavalerie du lord, nous
l'avons vu se jeter sur les francs archers du
comte d'Oxford qui, surpris de cette trahison,
n'ont pu soutenir une double attaque.... — Vive
Lancastrc ! s'écria le comte ; à moi... tue, tue...
et les soldats du duc d'Cxeter poussèrent l'en-
neaii avec une vigueur nouvelle. — Monsei-
gneur, dit Ange de Lamorgc dont le cheval
ruisselait d'écume, le comte de Torcy vous fait
dire qu'il est sans secours et aux prises avec
toute la cavalerie du duc de Clircnce : le lord
Fitz-Hug ayant commis une méprise et chargé
les archers d'Oxford, a dû succomber sous les
coups du duc de Gloccster. ~ Ces! donc loi
qui me poursuis, fatalité! dit le comte : e| r
redressant avec une magnifique grandeur, il
ajouta : Voilà le dernier jour que j'avais rêvé.
Dieu les fit tous beaux pour ma famille.... Pois
il envoya l'ordre au comte de Torcy de se re-
tirer sur Barnet ; à Montague, à Oxford, an lord
Fitz-Hug de rallier leurs fuyards et de venir
grossir le nombre des derniers combattants.
Cependant, Edouard ayant appris ce qui se
passait à son arrière-garde et sur les flancs de
son armée, ranima le courage dos siens; et
bientôt, renforcé de l'appui de ses deux frères
qui avaient défait Montague, Oxford et le lord
Fitz-Hug, il reprit l'ofi'ensive, attaqua Warwick
avec cette confiance que donne la joie du triom-
phe ; et un combat furieux s'engagea entre
ces redoutables adversaires. On se battait corps
à corps, et les chevaliers, engagés de trop près
pour pouvoir se servir de leurs lances, Icsavaient
jetées et s'abordaient l'épce au poing.
Warwick ne s'était pas encore engagé sérieu-
sement de sa personne ; il regardait d'un œil
morne et calme le désordre sanglant qui ré-
gnait autour de lui ; appuyé sur la garde de son
épéc, il semblait attendre que le tumulte fût
plus digne de lui.
Un chevalier» souillé de poussière et de fange
s'approcha ; son casque était à demi brisé sous
les coups qu'il avait reçus ; son cheval, inondé
de sueur, perdait son sang sous Té^éron, et ses
flancs palpitants indiquaient qu^il venait de
fournir une longue course. L'armure du guer-
rier portait les preuves d'un combat acharné;
l'écusson brodé sur sa poitrine était lacéré,
mais on y vovait encore l'étoile rayonnante des
comtes d'Oxford. — Warwick, dit-il, tout est
perdu! sauvez les débris de notre malheureuse
armée. —C'est vous, Oxford? répondit le comte,
vous qu^on accusait de trahison ! — Lord Filz-
Hug, interrompit le guerrier... ~ C'est donc lui
qui est le traître ? — Lord Fitz-Hug, ou plutôt
ses gens d'armes, ont pris mes arbalétriers pour
des Yorkistcs; ma devise est cause deccttà
erreur maudite, Edouard ayant paré son armée
du soleil des comtes de March. An lieu de se
donner la main pour achever leur victoire, nos
troupes se sont mutuellement char{rées avec
fureur, et Gloccster a profité de cette horrible
mêlée pour nous tailler en pièces.... -^ Où est
LES DERNIERS KERVEN
801
le lordY — Mort» comme on héros.,.. Fuyez
fayez! songez que notre cause n*a que vous
pour soutien; partez.... je vais faire cesser ce
carnage inutile. — Fuir! fuir! s'écria le comte
avec une colère sublime.... Enfants, pas de
quartier ! Voici Warwick !
Et il se précipita aux premiers rangs, suivi
de son frère Montague, qui mit pied à terre
pour combattre et mourir à ses côtés.
La fleur de la chevalerie anglaise était en
{M^sence, les généraux lancastriens entouraient
leur chef. Le comte de Torcy, le baron de T Ai-
gle et le chevalier de Kerven faisaient merveille ;
et ces vaillants guerriers vendaient cher une
victoire qu'ils ne pouvaient plus conserver. — A
moi, Faudoas ! s'écria de l'Aigle» qui, après
avoir renversé deux chevaliers d'York, était
parvenu jusqu'au prince. — A moi, mon frère !
dit à son tour Ange de Lamorge, en se préci-
pitant au milieu des épécs.
Edouard, assailli par les quatre chevaliers,
recula pour prendre champ ; maispromptcomme
la foudre, Henri de Kerven déchargea un coup
de masse d'armes sur son casque, et brisasa
couronne. Aumème instant, le cheval d'Edouard
ût un bond prodigieux et s'abattit. Ange avait
mis pied à terre et s'était glissé en rampant,
jusque sous les pieds du coursier qu'il avait
éventré.Les lords Say Bernes et Cromwel se je-
tèrent entre le prince et les assaillants. Vingt
bras menacèrent la tète du valeureux enfont.
Le chevalier de Kerven le prit par la main et
rcnleva de la mêlée, pendant que de l'Aigle et
Faudoas garantissaient sa retraite. — Si tu
fais encore de ces prouesses, je me fais tuer,
dit le chevalier, pendant qu'il rajustait l'armure
du page et le remettait en selle. — Je voulais
gagner le pari, répondit le bel enfant.... main-
cnant je t'obéirai.
Ils retournèrent au combat, et trouvèrent le
comte de Warwick, le duc d'Exeter, le marquis
de Montagne et le comte de Torcy aux prises
avec les chevaliers d'York. Une lutte terrible
s'était engagée sur les corps des barons de l'Ai-
gle et de Faudoas, tombés bravement la face à
l'cnncnit.
A la vue de ces deux cadavres couverts de
blessures, Ange sentit ses yeux se mouiller de
larmes et son cœur faiblir ; il dit au chevalier :
— Ami, i'ai peur !
I Henri lui tendit la main et répondit : pauvre
I enfant, courage! songe à ton père !...• tiens
ferme, n'attaque pas, ne me quitte pas. — Mais
c'est pour toi que j'ai peur, cher frère, pour loi
seuL
Henri s^élança au même moment sur le lord
Gromwell, qui tenait l'épéc haute en menaçant
le page d'un coup qui l'eût renversé. Le che-
valier frappa le lord en pleine poitrine, et avec
tant de vigueur, qu'il tomba sur la coupe de
son cheval. Un second coup l'acheva.
Le comte de Warwick faisait des efforts héroï-
ques pour parvenir jusqu'au prince et jusqu*au
duc de Clarence. Il ne s'attachait qu'à l'espoir
de tarir dans le sang du chef de la maison
d'York la source d'une guerre qui coûtait au
pays tant de larmes. Mais Edouard et son frère
connaissaient trop la valeur et le bras du comte
pour accepter les défis qu'il leur jetait; assurés
de leur triomphe, ils se rclircrcnt du champ
de bataille, laissant à leurs lieutenants le soin
d'organiser la poursuite des vaincus. Tout-à-
coup le comte s'arrêta, joignit les mains, et
laissant échapper son épce, il s'affaissa sur ses
genoux.... sa bouche ouverte pour parler se
remplit de sang, il tomba, leva les yeux au ciel
et expira: une flèche, lancée par une main
obscure, avait frappé son grand cœur.
Montagne mit le pied sur la blessure de son
frère et combattit dans cette position sans re-
culer d'un pas, jusqu'à ce qu'il eût subi le môme
sort.
L'Angleterre venait de perdre les deux gloires
de ses armées!
La mort de Warwick et de Montagne avait
fait cesser le combat qui n'était plus qu'une
boucherie. Les troupes d'York, obéissant à la
volonté de leur souverain, ne faisaient quartier
qu'aux soldats, et frappaient les nobles sans
pitié. Henri et le page résistaient encore; cepen-
dant, lorsqu'une main vigoureuse saisit le che-
valier par le bras. — La reine est à Plymouth!
C'ctaitrarcherKiiderkin qui, couvert desang,
après avoir soutenu son général et reçu son
dernier soupir, voulait arracher à la mort deux
nouvelles victimes.
Cinq cavaliers s'élancèrent au galop sur la
route de Plymouth; ils traversèrent le camp
lancastrien, les larmes aux yeux, la rage au
cœur. — Nos pauvres amis sont tous morts, dit
B08
LES DERMICRS KBR^CN
le comte de Torcy, et la reine est cncoTe une
fois détrônée, — Le comte d'Oiford et le mar-
quis de Courtenay ont pris la route d^Ëcosse,
répondit Kilderkin ; ce sont les seuls chefs qui
aient échappé au désastre !
Les fugitifs passèrent en ce moment devant
la tente de Warwick, dont les banderoUesrou.
ges flottaient avcs grâce et fierté! Henri, le
comte et Kilderkin détournèrent les yeux. Ange
et récuycr William furent les seuls à saluer un
pèlerin qui, debout près de la portière, étendit
ses mains jointes vers le ciel en reconnaissant
ceux que le glaive avait épargnés.
La poussière soulevée par les cavaliers lan-
castriens était à peine dissipée, que les pillards
de Tarmée d^Édouard arrivèrent de tous côtés
pour faire main-basse sur le pavillon de War-
wick ; mais un tourbillon de fumée les envelop-
pa tout-à-coup, et comme Us reculaient, trou-
blés par cet événement, ils virent apparaître le
vieux pèlerin qui, leur montrant les flammes
etla tente embraséc,lcur dit d*une voixsolennelle
— Le feu du cid a fait justice,
LS SAHGTOÀIIE.
Après une traversée de dix^-sept Jours, la
flotte du grand prieur de SainMcan avait jeté
Tancre dans la rade de Plymouth, le dimanche
de Pâques; et la reine avait fait son entrée
dans la ville le jour même de la défaite de
Warwick.
Les trois jours qui suivirent celui du débar-
quement de la reine furent employés par elle à
reposer son escorte, et à correspondre avec le
comte de Pembroke qui teny t pour Henri VI
dans la principauté de Galles.
Les nouvelles impatiemment attendues de
Londres n^arrivant pas, la reine fixa son dé-
part pour la capitale au jeudi 18 avril.
Dans la matinée de ce jour, Marguerite d*An-
jon était dans Tune des salles de Thôtel d'Exo-
ter , attendant Thenre qu'elle avait elle-même
arrêtée pour se mettre en voyage ; elle avait à
ses côtés le prince de Galles» son fils, sa bello-
Alle, les lords Wenlock et de Saint-John.
Jeanne et Margaret étaient accoudées à nne fe-
nêtre, et à Tanimation de leurs traits, à la vi-
vacité de leurs regards , on devinait qu'elles
étaient heureuses et s'entretenaient de lenr
bonheur.
— Comme le ciel est pur et beau, Jèsam
chêne! Comme DIeit est bon! Mon esor esl
tout en joie ; pour la première lois de ma vie
peut-être, je m'abandonne sans regrets à nés
espérances, et je jouis de mes rêves sans don*
ter! — Pauvre enfiint, répondit la marquise,
qne j'aime à te lolr ainsi! Tu es si belle que
si j'étais llievrettK Kerven, je serais embams-
sëe pour donner la préférence à ton soarireoo
àtes pleurs, à ce tekit rose ou à ta pâleur rê-
veuse. — Tu m'avais promis d'oublier ces n>
lains compliments ; ne me parle jamais de moL
~ De qui donc T interrompit Jeanne avec ma-
lice. — De lui, de mon bien-aimé... puis de
notre petitami... notre mignon chérubin. Ah!
tu l'aimes, pourquoi rougirT— Qui pourrait s'en
défendre ? mais je lui sers de mère. -^ Sais-ta
ce qui manque à ce ciel bleu , à cette roule
couverte de filas, à ees campagnes ravissantes,
pour me rendre moins jalouse de ces deux
tourlereUes qui volent sous nos yeux? ^ Je
ne m'en doute pas, répondit encore en sou-
riant la marquise. — U faudrait que deux ca-
valiers, dont j'Ignore les noms, reprit Margaret
en rendant un pareil sourire à son amie, arri-
vassent du plus loin de ces campagnes, par
cette roule fleurie : il faudrait l.... ohl noot
sommes deux petites folles , parions d'autre
chose, mon cœur bat trop fort, ses palpitatiooi
me font mal!
Pendant que les deux amies s'c^itrctenaiem
à voix basse, effleurant tous les sujets, jouant
avec les plus doux sentiments et laissant coo-
rir leur Imagination délicate des pronicsscsdo
passé aux caresses de l'avenir, la reine conGait
à son entourage les inquiétudes qui l'assié-
geaient malgré elle .— Pourquoi toujours douter,
madame? lui dit le jenne prince de Galles; la
joie des habitants de cette ville, lors de votre
arrivée , ne vous annonce-t-elle pas que la
loyauté de la nation vous attend partout -*-
Dans ce siècle, mon fils, répondit Marguerite,
la loyauté des peuples n'est que la loyauté des
rois. Le brillant et rapide triomphe de notre
cause ne vous enseigne-t-il pas que l'on peut
tomber du trône aussi vite qu'oc y est monté?
-Sur quelles raisons basez-vous vos alarmes?
demanda le lord Wenlock. — Gomment se lait-
il que depuis quatre joura nous n'ayons rcça
aucune nouvelle de Warwick t —Vos deux oici-
VES DERNIERS KERVBN
509
sagers n*ont sans doute pas réussi dans leur
mission, madame, répondit Wenlock. — lisse-
raient donc morts? — Peut-être!.. — Je ne
▼eux mèaie pas croire à ce malheur, dit Mar-
guerite , Je veux chasser tous ces nuages qui
passent et repassent devant mes yeux... Don-
nez-moi votre front , Edouard , donnez-moi le
vôtre , Anne , ma fille... et elle baisa ses deux
enrants... Mylords, nous allons donc partir pour
Londres ! Je vais revoir ce palais qu*un usur-
pateur voulait souiller? Dieu permet enfin que
répouse, la mère, la reine retrouve en un même
jour tout ce qu'elle avait perdu!...
Le duc de Sommerset vint annoncer à la
reine que son escorte Tattendait; elle se leva.
Au même instant, Margaret saisit Jeanne par
le bras en lui disant :
— Ne vois-tu pas la route se couvrir de pous-
sière, là-bas, derrière ce grand clocher T — Oui,
répondit Jeanne. Heureuse fille ! tes vœux sont
plus qu'exaucés ; tu demandais deux cavaliers,
et voilà toute une cavalcade.
Les joues de Margaret se colorèrent d^lne
▼ive nfiigeur; elle attacha ses regards aves
persistance sur la route de Bath . et dît à
Jeanne :
•— Aide-moi, chère sœur, tu sais bien que
tnes yeux ne peuvent rien voir, rien distinguer.
— Quelle vitesse, répondit la marquise; ils
sont cinq, les voilà qui tournent la prairie... je
plains leurs chevaux. — Que regardez-vous
donc si soigneusement, mes enfants, demanda
le lord de Saint-John, qui, pendant que la
reine dictait quelques derniers ordres, s'était
sipproché de la fenêtre.» Mon père, nous sui-
vons cinq cavaliers qui arrivent là-bas sur la
route de Bath. — Oh ! les curieuses ! — Tenez,
regardez... — Madame, s'écria le vieux lord en
se tournant du côté de la reine, voici des cour-
riers de Warwick. — Toute la compagnie se
précipita vers la fenêtre. — Dieu soit loué,
murmura Marguerite d'Ai^ou, qu'on leur lonne
audience aussitôt.
Les cavaliers prirent la pelonse qui condui-
sit à Thôtel d'Exeter; ils étaient encore assez
éloignés pour qu'il fut difficile de les reconnaî-
tra, mais chaque seconde les rapprochait avec
une merveilleuse rapidité. Deux d'entre eux
étaient en tête et à bonne distance des tr'îls
autres; on eût dit que les cinq coureurs se dis-
putaient un prix de vitesse.Tout-à-coup, Jeanne
saisit Margaret par le bras, et se retournant,
elle vit la comtesse pâle et défaillante.
— Je l'ai vu, je les ai vus! murmura faible-
ment mademoiselle de Rosières, en se jetant
dans les bras de son amie.
— Et c'est ce qui te fait pleurer? — Le bon-
heur n'a-t-il pas ses larmes , ma sœur? répon-
dit Margaret en relevant son front radieux.
On entendit des pas précipités dans les sa-
lons voisins; la porte de l'appartement où se
trouvait la reine s'ouvrit à deux battants. Cha-
cun des assistants fit un mouvement d^impa-
ticnce. Le chevalier de Kerven entra brusque-
ment accompagné d'Ange de Lamorge,du comte
de Torcy et de l'archer Kilderkin.
Le cœur de la reine était en proie à de si
vives agitations, et cette noble femme attendait
les nouvelles qu'on lui apportait avec tant d'in-
quiétude, qu'en dépit de l'étiquette et de la
dignité royales , elle se leva vivement et s'é-
cria d'une voix émue :
— Eh bien!..
La course impétueuse que venaient de four-
nir les cavaliers, rémotion qu'ils éprouvèrent
en paraissant devant la reine, le désastre qu'ils
venaient annoncer, glacèrent leurs lèvres; nul
n'osa répondre. Marguerite d'Anjou succom-
bant sous le coup de ses terreurs, n'interpréta
que trop justement ce silence et retomba dans
son fauteuil comme foudroyée. Alors on put
entendre le cri d'angoisse qui s'échappa de tous
les cœurs. Le chevalier de Kerven s'approcha
de la reine et s'inclina respectueusement devant
elle. Ses vêtements, ainsi que ceux de ses compa-
gnons, étaient dans un affreux désordre : dé-
barrassés de leur armures pour ne pas retar-
der leur fuite, les fiers vaincus avaient fait près
de quatre-vingts lieues en quatre jours, et af-
fronté, dans ce voyage, plus de dangers qu'au
jour de leur débite. Leurs fronts étaient brûlés
par le soleil, leurs corps souillés de poussière,
et leurs pourpoints tachés du sang de Bar-
net.
— Nous arrivons du Midlesex, madame, dit
enfin le chevalier.
La reine leva la tète avec énergie, ti, posant
sa main droite sur l'épaule du prince de Galles,
comme pour le garantir du coup qu'elle atten-
dait, elle prêta Toreille avec ca!:nc; mademoi-
810
LES DERNIERS KERVEN
selle de Rosières et la marquise de Courtenay |
Yiarentse placer derrière son fauteuil. Pâle et
tremblante, les yeux attachés sur ceux de son
fiancé, on eût dit que Tàme de Margaret se sus-
pendait aux lèvres de son bien-aimé, pour re-
cueillir son souille et ses paroles.
— Dimanche dernier, jour de Pâques...^
Jour de mon arrivée, répondit la reine, avec
amertume.
Un sanglot s^échappa de Tun des coins de
Tappartement; toutes les tètes se retournèrent
Tivement, et chacun put voir Tarcher Kilderkin,
tenant d'une main le bras du joli page, et ca-
chant de Tautre ses yeux en pleurs. L*impres-
sion que causa la douleur de ce vieux soldat,
qui ne vivait que pour sa reine et sa bienfaitri-
ce, fut magnétique ; tous les cœurs se gonflè-
rent*
^ Dimanche dernier, reprit le chevalier, le
comte de Warvrick a livré bataille aux Yorkîs-
tes dans les plaines de Baruet. Les talents de
fillustre capitaine, le courage de vos sujets dé-
voués, de vos braves défenseurs , avaient déjà
semé répouvante dans les rangs de Tennemi;
pendant cinq heures d'une lutte glorieuse et
mémorable, la rose rouge a triomphé de sa ri-
Taie. Une heure après, madame, vous n'aviez
plus d'armée ! — Mais que sont devenus les
débris de cette malheureuse armée ?— Engagés
au cœur des troupes d'York, vos soldats ont lutté
pendant six heures contre l'ennemi trois fois
plus fort qu'eux. L'exemple de leurs chefs les
animait, et la victoire, touchée de leur courage,
semblait vouloir les couronner de nouveau;
mais, ajouta le chevalier, en baissant la voix ,
les chefs leur ont manqué. — Eh quoi ! s'écria
Marguerite d'Anjou, le lâche Ciarence aurait-il
trouvé ses égaux parmi vous ! les chefs lanças,
tricns se seraient-ils déshonorés? — Us sont
morts, madame. — Warwick? murmura la
reine d*uiie voix tremblante. — Mortl'épéeàla
main, le front à Tennemi. — Montague? —
Mort à SCS côtés. La môme gloire les a enseve-
lis.
La malheureuse reine s'affaissa sur elle*
môme , sa tète tomba sur sa poitrine ; et ne
faisant plus aucune question, elle ne répondit
pas aux exhortations que lui prodiguaient son
fils, Jeanne et Margaret. Les dernières paroles
du chevalier de Kerven avaient jeté la stupeur
dans l'assemblée. Chacun des personnages soo-
geait à la reine , à ses espérances déçues, au
deuil de sa famille.
Jeanne abondonnant la reine aux soins de
Margaret, s'était fait jour à travers les chefs
lanscastriens, et parvenue jusqu*aa chevalier,
elle le regarda les yeux pleins de larmes sans
pouvoir articuler un seul mot. Henri comprit
ce que demandait sa douleur, mais n*ayant eo
aucune nouvelle de son mari, il hésita, ne sa-
chant comment lui répondre. Ange courut à la
beUe affligée y et lui baisant respcctucusemcot
les mains :
— Le marquis de Courtenay s'est illustré à
Barnet, madame ; il a , comme nous quitté le
champ de bataille à regret ; je l'ai vu s'unir au
comte d'Oxford et prendre la route d'Ecosse ou
plutôt le chemin des Galles.
Le visage de la marquise s'était de plus en
plus ranimé pendant que le brave enfant par-
lait, et, quand il eût fini son récit , on vit ce
beau visage toucher le front du page pour le
remercier et le bénir. «
— Mon frère et mon enfant, dit tout bas la
marquise, que Dieu vous rende un jour le bon-
heur que vous m'apportez. — Ma sœur, répon-
dit Ange en entraînant sa protectrice hors du
cercle des gentilshommes, qu'est devena le
bon pèlerin ?^11 est ici, mon ami, et ne nous a
jamaisquittés.— Je voudrais baiser la main de
mademoiselle de Rosières, puis courir près de ce
saint homme qui me sert de père, comme vous
de mère , madame. — Je vais vous conduire à
lui, répondit la marquise ; mais il faut aupara-
vant que je réunisse mes pauvres fiancés.....
Voyez d'ici comme cette petite Margaret me ca-
resse des yeux pour que je la remplace auprès
de la reine.— Et regardez son chevalier, comme
il s'impatiente de tout cet entourage. — Mon-
seigneur de Torcy , dit le page au comte, qui
s'échappait d'un groupe de gentilshommes
français auxquels il avait raconté la mort glo-
rieuse des barons de l'Aigle et de Faudoas, ve-
nez un peu h notre secours, s'il vous plaît. Re-
marquez bien que le chevalier de Rerven, grâc?
à tous les quêteurs de nouvelles, n'a pas encore
pu aborder sa fiancée , cette bellb demoiselle
que vous voyez toute bouleversée là-bas, made-
moiselle de Rosières. — C'est une horreur, dit
le comte en souriant, et comme Kerven m'a dé*
LES DERNIERS KERVEN
811
gagé des Yorkîsles, je vais le dégager des Lan-
castriens ; mes poumons sont à bout cependant.
— Bravo! monseigneur, recommencez-leur
toute lliistoire.
Le chevalier, délivré de ses importuns, s'ap-
procha de Margaret, pendant que celle-ci, rem-
placée par la marquise de Courtenay , venait
au-devant de lui. La jeune fille s'empara vive-
ment de la main d'Henri , et les deux amants
oubliant les témoins, heureux de s*ètre retrou-
vés, le cœur gros et Tâme ravie^s'entraînèrent
mutuellement vers la fenêtre où Tamour avait
déjà pris place.
— Dieu nous protège dans nos malheurs ,
murmura la jeune fille d'une voix où le chagrin
luttait avec la joie, puisqu'il t'a préservé, mon
ami ; regarde-moi, que je me ranime à ton
courage. Oh I que tu me parais noble et grand
dans cette nouvelle infortune! — Margarct, nos
rêves d'ambition se sont à peu près évanouis ,
maisnousne devons pleurer que surlareinc,ce
pieux martyr des plus grands sentiments. Notre
bonheur à nous, c'est ta main dans la mienne,
c'est mon cœur près du tien ; c'est mon amour
digne de ta noble beauté I Pour toi j'ai tout
bravé... pour toi j'ai survécu à mes amis, à
mes braves soldats! — Henri, si tu savais
comme le cœur d'une femme triomphe de la
gloire de celui qu'elle aime ! si tu savais com-
bien tes vêtements souillés et sanglants me
semblent beaux, combien ton front brûlé me
parait radieux, et ta main valeureuse adorable,
tu serais le plus orgueilleux des hommes. Nous
autres, pauvres femmes, ajouta la tendre Mar-
garct, en cachant dans ses deux mains effilées
la main brunie du chevalier, nous autres que
Dieu fit si faibles, si timides, ce que nous admi-
rons le plus dans notre défenseur , notre ami ,
notre bon ange , c'est le courage ; c*est cette
auréole de gloire qui l'environne ; et si, à l'ap-
proche du danger qui le menace , nous nous
mourons de peur et d'effroi , oh ! combien sa
▼ictoire, ses lauriers nous savent exalter! Hé-
las! qu'allons nous devenir?... mon âme est
fatiguée, mon courage est usé , nous ne nous
quitterons plus ! vivre loin de toi me semble
impossible I ^Jji reine peut encore rassembler
quelques partisans, et nous devons la servir
jusqu'au dertiierjour; mais, amie, la vie loin
de toi m'est odieuse, et si tu voulaist..-*Comme
dans cette nuit bien heureuse, cette nuit d'Am*
boise où tu fus si grand, si tendre, si dévoué à
ta fiancée, je te répondrai, Henri , que je suis
ton esclave et prête à t'obeir. .. mais tu connais
le serment qui me lie. — Oui, répondit le che-
valier, je n'ai rien oublié. Puis il reprit après
une courte pause, en ouvrant son pourpoint :
voilà le talisman qui m'a préservé.— Mes lettres !
s'écria Margaret avec ivresse. — Tes pensées
d'amour. Quand ma main perdait sa vigueur ,
mon cœur réchauffé la lui rendait : quand ma
tête s'égarait, mon cœur encore la secourait.
Je t'aime tant! Blargaret chérie, tiens, regarde
ce petit mouchoir brodé, je l'ai couvert de plus
de baisers que tes beaux yeux n'y avaient
versé de larmes ; et, lorsque ton gentil messa-
ger me l'apporta, je faillis perdre la raison. —
S'est-il bien acquitté de ma commission , notre
cher petit frère? — Après toi, c'est la plus par-
faite des créatures, mon amie ; le voilà qui vient
à nous. Comme cette teinte basanée va bien à
son céleste visage ! Tu vois en lui le dernier
chevalier armé parle grand Warwick. — Puis-
je vous dire que je vous aime , ma charmante
sœur et maltresse ? dit le page en baisant la robe
de Margaret. — Oui certes, mon vaillant che-
valier, répondit la comtesse ; et pourquoi cette
question?— Âh! c'est que je suppose le mot
un peu répété , depuis tantôt un gros quart-
d'heure que vous causez avec monseigneur. —
Recevez donc une foule de compliments mon
jeune preux, pour tout ce que vous avez fait en
l'honneur de Dieu, du roi et des dames. — Je
suis chargée de vous l'enlever, mes amis, dit
Jeanne ; nous avons quelqu'un à visiter et nous
y courons, ne sachant pas ce qu'ordonnera la
reine. — Qui donc allez-vous voir ? — Le bon
pèlerin, répondit la marquise en disparaissant
avec le page, — Quel est ce pèlerin ? demanda
le chevalier. — C'est celui qui posa le premier
appareil sur ta blessure à Amboisc, le bon père
Luce ; il nous a été d'un grand secours, et nous
le chérissons. Il nous avait prédit bien des mal*
heurs qui ne se sont que trop réalisés. Lord
Wenlock, cet homme sans foi... — Je sais, ré-
pondit Henri, Ange m'a tout raconté.
Une clameur soudaine monta dans les airs,
et des cris confus arrivèrent jusqu'à l'hôtel
d'Exeter. La reine, qui était revenue de son
abattement, et qui consultait ses intimes con-
812
LES DERNIERS KERVBH
scilkrs sur le parti qu'elle devait prendre, de- 1 Dès qu'elle se vit sous la Toûtc do sanctuaire,
roanda ce qui pouvait causer tant de tumulte. la reine se jeta au pied de Fautcl , et tous les
-n_.i_-_j__-_ ** • H * A • • < «lll
Le chevalier de Kerven se penchant à la fenê-
tre, répondit que le peuple était assemblé sur
la place publique et dans les rues aboutissant
à la demeure royale.
Au même instant, un officier de Tescorte en-
tra, et annonça que les agents du duc de Ga-
rence , parcouraient la ville, en proclamant la
victoire de Barnct, la nouvelle détention
d'Henri VI, la souveraineté d'Edouard , et en
excitant les bourgeois à se soulever contre la
reine. Ces nouvelles afQigeantes furent accom-
pagnées de cris formidables poussés par la po-
pulace ; et la reine , serrant son fils dans ses
bras, s'écria comme en démence :
-— Mcsscigneurs, sauvez votre roi I
Le jeune Edouard mitTépée à la main ; tous
les gentilshommes l'imitèrent, et, précédant la
reine qu'entouraient ses dames d'honneur, les
derniers Lancastriens, renforcés d'une poignée
de cavaliers français, descendirent le grand es-
calier d'Exeter, et traversèrent les rues encom-
brées de Plymouth , se dirigeant vers le sanc-
tuaire de Beaulieu , où leur souveraine infor-
tunée voulait se réfugier.
En passant sur une place étroite où les révol-
tés étaient en nombre, le lord Wenlock leva son
épée, et s'écria :
— Chargeons cette pédaille! — Un pas de
plus et vous êtes mort, lui dit tout bas le che.
valier de Kerven': songez que nous avons quel-
ques mots à nous dire... croyez-moi, le mo-
ment n^est pas venu de trahir ouvertement et
de passer à rennemi...— Nous verrons jusqu'où
va votre courage, mon beau fuyard 7 répondit
Wenlock, la rage au cœur. — Marchez, traître!
nous verrons jusqu'où va votre lâcheté ?
Les bourgeois insurgés par les émissaires du
duc de Glarence n'osèrent pas attaquer la vail-
lante escorte de la reine , et les cris de cette
multitude forcenée, vinrent seuls se briser aux
épées des champions de la Rose ruuge.
La reine s'arrêta sur le seuil du temple et,
se retournant vers Plymouth , elle s'écria d'un
proscrits qui l'avaient suivie s'agrncuilièreQt
avec elle, pour fléchir la colère suprême.
Le duc de Soromerset, le lord de Saint-JohQi
le chevalier de Kerven, le comte de Torcy et
les plus influents parmi les Lancastriens es-
sayèrent vainement de persuader leur souve-
raine qu'il était urgent de prendre un vigoo-
rcux parti, et de ne pas s'avouer vaincue avant
d^avoir épuisé ses dernières ressources. U
prince Edouard lui-même rappela à sa men
que le comte de Pembroke disposait d'une ar-
mée fidèle dans les Galles, que le Devon elle
Sommcrset étaient dévoués à la Rose rouge, et
qu'une marche hardie pouvait relever la cause
royale. Rien ne put rassurer cette femme frap-
pée par le malheur; son imagination épou-
vantée lui montrait à tout instant les vlctima
de Bamet et les bourreaux du vindicatif
Edouard. Aussi remettant sa couronne au Dieo
quMa lui avait donnée» la reine n'était .'plos
qu'une tendre mère implorant pour les jours
de son fils.
Cette journée qu'un si beau soleil avait éclai-
rée venait de finir. Les chef^ lancastriens étaient
sortis de Téglise pour rallier autant que possi-
ble leur partisans. Marguerite d'Anjou, Jeanne
et la comtesse de Rosières récitaient les psau-
mes de l'Angelus , dans la chapelle de Marie.
Les dernières lueurs du couchant doraient eo-
core les hauts vitraux du sanctuaire, et le pieux
silence de la prière régnait dans la maison sa-
crée.
La reine se leva et, descendant les degrés de
la chapelle , elle rencontra le vieil archer Kil-
derkin les mains jointes» les yeux en pleurs.
— Eh bien! ma gracieuse maîtresse, dit le
brave homme , le Seigneur vous a-t-il conso-
lée ! — Il m'a soutenue, mon ami, n'est-ce pas
beaucoup? — Et moi, ma souveraine, je le
priais pour qu'il ne vous abandonnât pas ?-Fi-
dèlè ami, reprit Marguerite , le ciel ne doit-0
pas toujours t'exauccr , toi , le meilleur de ses
serviteurs I — Oh ! je vous en supplie, ma douce
ton où le sublime de la douleur s'alliait à la i bienfaitrice, puisque vous pensez que Dceu veut
charité sublime : ' bien m'écouter, ne soyez pas moins bonne que
— Ville ingrate î peuple inconstant et cruel ! lui ne me refusez pas une grâce que ']^
de son dernier asile, Thamble Marguerite vous vous demande en [pleurant comme un cn-
pardonnc ! ; fant, et à genoux comme un sujet respectueux.
— Il fat un temps, mon pauvre Kilderkin , où
l'on me demandait des grâces; j'étais reine
alors, et je pouvais (odI donner; aujourd^ui,
je ne suis que ton égale, moins la pureté de la
vie, sans reproche. Hais parle : et , s'il est en
mon pouvoir de le Batiafaire, compte sur ce que
je te dois. — Merci 1 je resterai là, sur ces
dalles, courbé sur mes genoux, jusqu'à ce que
vous m'ayci promis de quitter au plus vite cet
asile. — Je ne le peui pas, je ne le peux ptii,
dit la reine en faisant un pas pour s'éloigner.
Kilderkin baisa le bas de sa robe et la retint.
— Madame, au nom de votre enbnl , écoulez-
moi, écoulez patiemment un soldat qui a blan-
chi à vctrc service...
La n'ine s'arrêta et regarda l'archer avec
amertume et bonlé ; celui-ci reprit :
— Oh 1 je sais bien, moi, que tous m'écou-
trcz... Je ne vous ai pas voué tant de fidélité
pour que mon vieux cœur me trompe , en me
disant aujourd'hui que je vous sauverai malgré
vous. Uadamc , les grands qui vous entourent
joignent h la vaillance le langage du dévoû-
inent ; Ils vous ont priée... vous les avez re-
pousfiésl moi je ne vous parle jamais, je vous
»crs en silence, vous Êtes mon Dieul quand je
vous vois heureuse, mon cœur est heureux,
mon visage l'annonce; quand vous êtes dans
le malheur, je soulTre et je pleurel quand n
faut voas défendre , je donne mon lang avec
flené 1 Songez qne je vous ai vnc toute petite,
à votre berceau, que je vous ai vue jeune reine
à Westminster, que je vous ai vue sublime â
Amboise , et que je ne peux vous voir prisoi>-
niëre à Beaulieu ! Ua bonne maîtresse 1 soyez
touchée. Je vous en supplie ! Je ne suis qu'un
pauvre vieux soldat que vous avez voulu dis-
tinguer; orphelin, j'ai trouvé dans ma reine
une mère, une famille, tout enflnl et ce corps
ccivnrt de cicatrices, tet chérit, car chacune
d'elles, acquise pour vous, me rappelle un jour
heureux. — Hais ton attachement pour moi ,
pour mon Hls, doit au contraire m'engageri
Dc pas quitter cette église où les réfugiés n'ont
rien à redouter. — Ccst parce que je vous y
sais menacée que je me jette à vos genoux. Le
conseil que vousont donné tes nobles lords est
bon; suivez-le... fuyez d'ici, madame, poui
Dieu, fuyci... gagnez le Sommerset, tâchez de
pénétrer dans les Galles, et, si la couronne ne
doit plus orner voire front, du moins nous con-
serverons cette tête qui nous est si chère. La
ville a été travaillée , je le sais, par un traître
qui vous approche ; vos Jours sont menacés...
fuyez... oh, fuyez!.. —Tu accuses à tort un de
mes nobles amis , Kilderkin , ton dûvoûmcnt
t'égare. — Madame, je ne sais même pas son
nom, mais le chevalier de Rerven vous instruira,
fuyez avant tout. . et puisque vous renoncez si
tiscmcnt à votre royauté, songez que Dici
ii
VA\
LES EERxMERS KERVEN
▼ous ordonne de proléger Totre enfant.^..
Marguerite d*Anjou courba la tète ; Kildcr-
kin baisa la main qu^elle lui abandonnait, et,
se relevant sans bruit, il attendit respectueuse-
ment qu^elie eût acheTé sa méditation.
Le prince de Galles , le lord «de Saint-John,
le duc de Sommerset, le chevalier de Kerven
et Ange de Lamorge entrèrent dans Téglise ,
s*approchèrent de la reine , et la supplièrent
de nouveau de suivre leurs avis. Margue-
rite les écouta silencieusement, et sans chan-
ger d*attitude, puis relevant tout à coup son
beau visage, elle promena ses regards énergi-
ques autour d'elle , se retourna vers un Christ
en croix et s'écria de ce ton résolu qu^elle sem-
blait avoir abdiqué : Vous le voulez, mon Dieu!
que vos volontés s'accomplissent !.. Messieurs,
ajouta-t-elle,aux armes, et bon courage !
— Qui donc a pu opérer ce changement, de-
manda Ange à ses deux jolies sœurs. — C'est
iilderkin. — Ah ! mon vieux maître, dit le
page à l'archer, en lui serrant la main, est-ce
à /ne sermonner que vous avez appris l'élo-
quenC' ? — Le diable n'apprendrait-il pas un
pater avec vous, bel étourdi ?
Les derniers Lancastriens qui sortirent du
temple furent Henri et Margaret. Avant de
franchir le seuil, ils se retournèrent vers l'au-
tel et se dirent d'un même cœur: •^Toujours!
LÀ ROSE BLMfCHB.
Édoua^'d était rentré dans Londres en grande
^mpe. La foule avait partout salué sa royauté,
et nulle pitié n'était descendue sur la victime
qu'il traînait à sa suite, Henri VI, captif et ré-
signé. L^usurpateur, avant de monter au palais
des Lancdstre, avait fait conduire à la Tour le
chef de cette malheureuse famille, et le roi dé-
trôné avait repris ses fers sans murmurer.
Cependant, la Rose rouge avait encore des
partisans dévoués et infatigables : la reine était
en Angleterre ; les Galles lui offraient un asile
sûr, des défenseurs redoutables, et son jeune
fils paraissait avoir hérité de sa mâle énergie,
plutôt que de la résignation de son père : il de-
venait important d'arrêter la marche de la reine
Marguerite et de lui couper le chemin des Gal-
les : Edouard, revenu à son activité première,
4tait donc sorti de Londres à la tète de son ar-
mée, cmq jours après la bataille de Barnet, se
dirigeant sur Gloccstcr. Le duc de Clarcnr^
profitant de èes intelligences avec le lord Vicn-
lock, lui avait dépéché des estafettes et ordonné
d'entraver les opérations des Lancastriens, or>
dre qui fut cause du soulèvement de la popu-
lation de Plymouth, ainsi que nous l'avons td.
Néanmoins la reine, depuis sa fuite de Beau-
lieu, avait rencontré de touchantes sympathies
dans le Devon et le Sommerset. Un courrier do
comte de Pembroke lui annonça à Bath que ce
chef s'apprêtait à descendre dans le comté d'Her-
ford, et la pressa de s'avancer sur la Scvcm.
Le duc de Sommerset et le lord de Saint-Joh»
étaient parvenus à rassembler un grand nombre
de partisans qui préféraient la mort dans une
bataille, à la honte de monter sur les échafaud>
de la faction d'York. Dans la nuit du 3 au 4
mai rarmée|royale prit position sur les hauteurs
de Tewksbury, à l'embranchement de la Scvcro
et de l'Avon, petite rivière qui a sa source dans
le comté de Warwick. Edouard était déjà posté
sur le fieuve, barrant l'entrée d'Herrord, et
déployant sa nombreuse cavalerie dans les plai-
nes qui avoisinent les montagnes de Ncwcnt.Lcs
Lancastriens étaient de beaucoup inférieurs es
nombre ; mais, comme le sanglier blessé, ils
avaient la fureur du désespoir. Le lendemaio
il était jour à peine lorsque Edouard, pressé
d'en finir avec ses derniers ennemis, avait fait
avancer ses troupes légères et ordonne l'assaut
des lignes lancastriennes ; mais les chefs de U
Rose rouge avaient déployé tant d'activité pen-
dant la nuit, que leur camp était entouré de re-
tranchements formidables. Des fossés profonde
défendaient l'approche des terrains découverts,
et de hautes palissades garnissaient les fronts
les plus accessibles. Le duc de Sommerset,
dont la valeur et l'impétuosité étaient en grand
renom, s'était chargé de la garde des premières
barrières ; il avait près de lui le chevalier de
Kerven et le lord Wenlock, qu'il n'employait
qu'à regret et par ordre de la reine. Le lord de
Saint-John,sccondé des gentilshommes français
commandait les lignes opposées : chaque soldat
était à son poste, animé de ce froid courage
qui caractérise le vétéran, et qui est le fait de
la plus énergique résolution. Les Yorkistcs s'a-
vancèrent d'abord en poussant des cris triom-
phants, sous les bannières du duc de Clarcnee;
Tewksbury fut attaqué de deux côtés avec tî-
LES DERNIERS KER YEN
• • I M
01.}
gucur, et les Lancastrieds attendirent en silence
leurs bruyants adversaires. Les troupes d'York
arrivèrent, sans trouver de résistance, au pied
des palissadps de Sommerset, jusqu'aux fossés
gardés par (e lord de Saint-John ; et comme
elles s'apprêtaient à Tescalade, rartillerie du
camp retranché les foudroya, et couvrit le ter-
rain de leurs cadavres. Les assaillants, soutenus
par la réserve d'Edouard, ne lâchèrent pas pied
à cette formidable défense, et se précipitèrent
snr les embrasures des canons aussitôt que le
nuage de fumée qui les enveloppait se fut dis-
sipé. Cette nouvelle attaque vint encore échouer
contre le calme des guerriers de la reine, qui,
ayant eu le temps de recharger leurs pièces,
les firent tonner une seconde fois, et de si près
que les panaches et les casaques d'York prirent
feu. Alors, profitant du trouble et de l'effroi
qu'ils avaient causés, Sommerset, Kerven et
Saint-John sortirent brusquement du camp et se
jetèrent, Tépée à la main, au milieu des rangs
ennemis qu'ils chassèrent devant eux, aux cris
vainqueurs de Lancastre et Marguerite!
Les troupes de Clarence et de Glocester se
rompirent, et les chefs de la Rose rouge Yen-
gèrcnt vaillamment les victimes de Bamet.
Marguerite d'Anjou n'avait pas voulu se
tirer dans l'église de Tewksbury, ainsi que
amis l'en avaient priée ; elle savait que ce der-
nier combat devait décider de sa couronne et
de sa vie, et, oubliant la timidité de son sexe,
elle était montée sur un chariot qui la trans-
portait partout où sa présence pouvait animer
les soldats. Le prince de Galles était à ses côtés;
Jeanne et Margaret étaient assises à ses pieds,
et chacun admirait la grande reine qui, tête
nue, Tœil calme, le front haut, jetait à ses en-
nemis un courageux déil et donnait à ses dé-
fenseurs un élan magnanime.
Quand les Yorkistes prirent la fuite devant
les troupes royales, le visage de l'héroïne s'é-
claira d'un céleste rayon, ses yeux lancèrent
des éclairs de joie; d'une main elle s'appuya
lur éon fils et se levant de toute la richesse de
la taille, «'lie étendit le bras dans la direction
(les fuyatds, «t dit: — Jouissez, Edouard, de
la honte de nos ennemis ; et si votre fW>nt porte
jamais la couronne, n'oubliez pas qu'après Dieu,
vous la devez à votre mère... — Je vais m'en
montrer digne ! s'écria le prince, et, se jetant
à bas du chariot, il s*é1ança vers la plaine pour
se mêler à ses partisans vainqueurs. Ce fut en
vain que la reine tenta de le rappeler, il fut
sourd à ses ordres, à ses cris, à ses prières, et
parvint à la dernière barrière où Wcnlock
était de garde. — Eh bien mylord, dit le
jeune prince, que pensez-vons de cette belle
journée? — Nous triomphons, monseigneur,
mais ne vous aventurez pas trop loin ! —Com-
ment n'ètes-vous pas à la poursuite? — J'ai
Tordre d'attendre, c'est un cruel devoir..
— Jeravoue,mais aussi vous gardez la reine !..
adieu... — Va ! murmura sourdement Wenlock
va te livrer, et périsseavec le dernier Lancas-
tre sa fleur maudite !...n foula sous ses pieds,
en disant ces mots, la rose rouge qu'il arracha
de son gorgerin, et reprit son air impassible...
Le duc de Sommerset poursuivait toujours
l'ennemi ; et, comme il ne songeait pas à la re-
traite, le chevalier de Kerven le supplia de s'ar-
rêter. Il étendit la main du côté de la Sevem,
et montra le lord de Saint-John qui avait déjà
commencé son mouvement rétrograde. — Mais,
dit le duc en faisant sonner k halte, j'ai or-
donné à Wenlock de sortir du camp et de venir
nous renforcer; sans cette précaution, je ne
me serais pas engagé si avant. — Oh ! de grâce
monseigneur, répondit Ange de Lamorge, ne
comptez en rien sur le traître Wenlock, son
seul nom m'épouvante. — Nous sommes bien
foreés de nous retirer de toute foçon, reprit le
chevalier, car voilà Edouard qui s'apprête à
à nous charger avec la réserve^.. Voyez-vous
cette masse qui s'avance là-bas?
Les Lancastriens serrèrent leurs rangs et fi-
rent IIbu» en arrière. — Mais il me semble que
Wenlock n'a pas encore bougé, dit le duc— Je
ne vois que quelques cavaliers qui viennent à
notre rencontre, monseigneur. — On entend
déjà les cris de la réserve, dit le page. — Fai-
sons tète! igouta Kerven.— Lancastre et Sontr
tnenet t s'écria le duc...
Et les deux troupes, lancées l^ine sur l'autre
avec fureur, se choquèrent avec un bruit solen-
nel. Le prince de Galles rejoignit ses amis dans
ce moment d'horrible mêlée. Les guerriers de
la Rose rouge battaient lentement en retraite,
et se défendaient avec un courage héroïque;
mais, fatigués de la course qu'ils avaient four-
nie, ils devaient céder au nombre et à lavi-
516
LES DERNIEM KERVEN
gueur des troupes firatohes qai les assaillaient
à leur tour, et ne fondaient leur espoir que sur
une sortie impétueuse du corps de Wenlock.
pK reine ^ait fait pousser son chariot sur un
plateau d'où Ton découvrait toute la plaine.
Kilderldn, appuyé sur la glorieuse masse d'ar-
mes du grand Warwick, ne se montrait nulle-
ment occupé du spectacle qui attirait tous les
regards, et ne songeait qu*à veiller sur sa sou-
veraine. Le comte de Kerven et son vieil écuyer
étaient tous les deux penchés à une embrasure,
à deux pas de la reine, suivant avec angoisse
le mouvement des deux années. Marguerite
d'Anjou était debout, ainsi que ses deux dames
d'honneur; les joues de Blargaret étaient d'une
pâleur extrême, tout son corps frémissait d'é-
pouvante. — Voilà ce qu^ont mérité ces impru-
dents, dit le comte de Kerven à demi-voix :
le léopard d'York s^est retourné... — Qu'est-ce
que oette poussière sur notre gauche, demanda
Pierre de Lamorge. — Cesi sans doute Gk>-
cester qui se rallie à ses deux frères... ils bat-
tent en retraite comme de braves soldats ; mais
si on ne. les soutient pas, ils sont perdus. Ma-
dame 1 s'écria le comte en accourant près du
chariot, ordonnez une sortie... ne perdez pas
une minute, si vous ne voulez pas voir l'ennemi
dans vos lignes.
La reine se dressa de toute sa hauteur et
put voir la confusion qui régnait déjà dans ses
troupes. Elle fit dire an lord Wenlock de char-
ger, mais celui-ci répondit que c'était livrer
l'entrée du camp» et s'y refusa.
A cette réponse du traître, le comte s'écria :
>— Il ne vous reste, madame, qu'à chercher un
refuge dans l'église, car avant un quart d'heure
la ville sera emportée.
La reine attacha sur k moine un regard
douloureux: —Qui vous a enseigné la guerre T
demanda-t-elle avec douleur. — Fuyez, vous
dis-je, répondit le comte. — Non, s'écria la
noble femme, je veux mourir ici comme sur un
trône! Puis, tombant à genoux et joignant les
mains, elle ajouta, les yeux en pleurs: Sei-
gneur, sauvez mon ûls, sauvez mon pauvre en-
fant! -*- Vous n'êtes pas seule à trembler pour
un rUs, madame, les guerres que se font les
rois coûtent bien des larmes aux peuples!
Voyez ce carnage!. •• Et comme la reine regar-
dait le comte avec surprise, celui-ci retourna
près de Pembrasnre, et s^acconda, sans dire en
mot, sur le canon qui ne tirait plus.
Les Lancastriens, accablés par le nombre et
livrés à eux-mêmes, avaient rompu leon
rangs, les soldats avaient pris la fuite, les
chefs seuls s'étaient réunis et tenaient bon.
Jeanne et Margaret, effrayées des prédictions da
comte, promenaient sur les combattants leurs
regards voilés de larmes... Elles aperçurent
Ange et Henri qui se tenaient côte à côte et
qui entouraient le prince de Galles. Le comte
de Kerven s'approcha de Margaret, et lui dit:
*- Votre fiancé vamourir!... puis il la regarda
d'un œil qui semblait vouloir fouiller son osur.
La pauvre fille baissa la tète et fit entendre
un sanglot déchirant. — La l&cheté, la trahison
de Wenlock causent vos malheurs! reprit le
comte : s'il sortait de sa position, quolqoM
soit bien tard, tout pourrait encore être sauvé!
maisM.
Margaret se redressa vivement,s*élançaborsdu
chariot, et courutàla barrière où se tenaitlelord
Wenlock ; ses pieds légers et délicats touchaient
à peine le sol; et, bravant les traits qui se croi-
saient sur sa tète, la généreuse jeune fille sV
van(a hardiment jusqu'au chef qui, écarté de
ses soldats, regardait attentivement les progrès
des Yorkistcs. — Mylord ! s'écria mademoiselle
de Rosières, la reine vous ordonne de courir à
la rencontrede nos troupes.— Par saint Georges!
dit Wenlock en riant, vous êtes un chevaiiei
de belle façon. Mademoiselle.
Margaret sentit le sang lui monter au visage.
— Ne voyeZ'Vous pas, Mylord, que votre inac-
tion nous est fatale ? — Elle fait, dans tous ks
cas votre fortune... Le duc de Glarence...
— Traître 1... lâche !. . s'écria la pauvre femme
avec horreur. — Allons, comtesse de Kerven,
arrière! murmura Wenlock... Oui, je suis traî-
tre, puisque vous l'avez dit., oui, je hais votre
chevalier... oui, je hais tous les Lancastrcs...
oui, je hais votre beauté ! oui, je vous ai vendus,
vous au duc de Clarcnce, et votre fiancé i
Edouard d'York...
Margaret tomba évanouie, le lord la poussa
du pied, et se remit à examiner froidemout U
déroute de ses compagnons. — Seigneur Dieu!
s'écria tout-à-coup la j'cine Marguerite, qui
n'avait pas perdu d«i vue son fils depuis qu'elle
l'avait aperçu ; ils vont le tuer! Le voilà renversél
LES DERNIERS KERVEIt
517
il est mort ! Oh ! pitié, pitié, pour lui, grâce 1 1
grâce!
Et elle perdit connaissance dans les bras de
la marquise de Courtenay.
Le duc de Sommerset était enfin parrenu à
la première barrière. Le prince de Galles étant
tombé, les che& le crurent mort et se jetèrent
pèle-mèle dans le camp pour en défendre Feu-
trée.
Le massacre fut horrible, etlessoldatsd'Torck
arrivèrent dans les lignes lancastriennes en
même temps que ceux qu^ils poursuivaient.
Henri de Kerven, Ange et Sommerset s^appro-
chèrent de Wenlock, et, pendant que lecheva-
lier et le page, étonnés de la rencontre deMar-
garet, s^occupaient de la relever, le duc asséna
un coup d^épée si violent sur le casque du
traître Wenlock, qu*il lui fit jaillir la cervelle.
Les étendards d*Édouard et de ses deux
frères flottaient déjà sur les palissades ; tout
espoir était perdu, toute fuite devenait impos-
sible,et les chefs de la Rose rouge ne cherchè-
rent plus qu^à gagner Téglise de Tewksbury,
pour se mettre à Fabri du glaive. Henri et le
page enlevèrent Margaret et la portèrent dans
leurs bras jusqu*à la place d'armes où se trou-
vait la reine. Le chariot était entouré des gé-
néraux de la malheureuse souveraine, qui se
refasait obstinément à quitter le lieu d*où elle
avait vu tomber son fils. — Fuyez! mes amis,
disait-elle à ses vaillants chevaliers, réfugiez-
vous dans le sanctuaire... je vous dégage de
vos serments, et veux rester seule ici pour re-
garder en face l'usurpateur...
Jeanne,en apercevant Margaret, avait conjuré
le chevalier et le page de sauver leur vie et de
lui confier son amie : — On ne tue pas les pau«
vres femmes, leur disait-elle : fuyez, fuyez !
puis elle joignait les mains et suppliait son père
de s'éloigner... Les soldats de Glocester et de
Clarence, après avoir franchi la dernière en-
ceinte, débouchaient déjà sur la place. Marga-
ret, toutr-à-coup ranimée, ouvrit les yeux sur
les horreurs qui Fentouraient et sur son fiancé
qui, la visière levée, la regardait avec douleur.
— Ami, s'écria-t-elle, si tu m'aimes, fuis !
(ùis! oh ! fuis, de grâce !
Henri baisa le visage mouillé de pleurs de
mademoiselle de Rosières, et comme il hésitait
encore à lui obéir, il sentit une main nerveuse
qui s*attaeha violemment à son armure ; et, se
retournant, il vit un pèlerin qui, le front cou-
vert par son large capuchon, lui dit :
— Siwms avez un père, songez à lui\
Dans le même instant, Ange obéissant au si-
gne du Tieil intendant qui lui montrait l'église,
serra la main de la marquise, et entraîna le
chevalier jusqu'au temple où s'étaient déjà ren-
fermés les débris de la noblesse lancastrienne.
Un seul guerrier n'avait pas voulu s'éloigner
du chariot, la reine lui dit avec douceur:
— Adieu, mon bravearcher, séparons-nous...
je te bénis ! laisse-moi, va-t'en I
Kilderkin secoua la tète sans répondre ; deux
grosses larmes sillonnaient ses joues.
— Sauvez-vousl s'écrièrent leanne et Mar-
garet.
Le vieux soldat répondit d'une voix ferme et
d'un ton sublime.
— Non!
Quand les Torkistes aperçurent le chariot,
ils s'élancèrent de tous cAtés pour s'en emparer.
Alors le duc de Clarence ayant reconnu la reine,
s'approcha d'elle et leva la main pour la saisir.
Kilderkin se précipita sur lui et le renversa
d'un coup terrible; il allait lui arracher la vie,
lorsqull tomba lui-même, frappé de deux coups
de lance.
La petite-fille de Charles VI, la reine d'An-
gleterre, la plus noble et la plus malheureuse
des femmes, était prisonnière d'Edouard IV ;
la couronne arrachéeile son front s'était brisée
sur les feuilles flétries de la Rose rouge.
Edouard et le due de Glocester ne daignè-
rent pas s'arrêter devant cette grande infortune,
et l'arrogant vainqueur réserva sa souveraine
pour orner son triomphe. Ayant appris que les
chefs lancastriens s'étaient réfugiés dans l'é-
glise, n la fit entourer, afin que nul d'entre eux
ne lui pût échapper, et s'arrêtant sur le pla-
teau le plus élevé de la ville, à l'endroit d'où
Marguerite d'Anjou avait regardé la bataille,
il contempla d'un œil féroce le massacre qu'il
avait ordonné. Ne pouvant se lasser de ce spec-
tacle horrible, il fit poser ses tentes sur ce mê-
me terrain, et voulut voir le prince de Galles
qui .avait été fait prisonnier à l'attaque des bar-
rières.
Le jeune prince parut devant son ennemi
sans se troubler. — Qu'es-tu venu faire dans
518 LES DERNIERS KERVEN
ce royaume ? demanda le vainqueur d*unevoix . mais son instinct de férocité prenant le dessus
courroucée. — Je suis venu défendre la cou* il ordonna enfm au duc de Clarcnce d'entrer de
ronne de mon père, et mon propre héritage l vive force dans Tégiise.
répondit le prince avec une intrépide ingé-
nuité.
A ces mots, le cruel Edouard, hors de lui,
Cette fois ce fut en vain que les deux pau-
vres pères s'interposèrent entre les victime et
leurs bourreaux 1 Tordre barbare du roi foi
leva sa main armée du gantelet de fer, et frappa ' ponctuellement exécuté, et, le 7 mai, en prè-
le généreux enfant au visage.... les ducs de sence de Farmée victorieuse rangée en ordre
Clarence et de Gloccster le poussèrent hors de de bataille, devant la reine Marguerite et les
la tente, et le tuèrent lâchement à coups d'épéc deux dames prisonnières, les exécuteurs d'York,
sous les yeux de sa mère agenouillée et sup- abattirent les tètes du duc de Sommerset, da
pliante. 1 lord de Saint-John et de quinze nobles cava-
Le sang du dernier Lancastre ne fit qu'irri- liers,
ter Tardeur sanguinaire d'Edouard. Au mépris Uenri de Kervcn et Ange de Lamorge avaient
du privilège sacré des églises, il voulut entrer été condamnés à mort sans jugement, comme
l'épée haute dans celle de Tewksbury, et s'y leurs malheureux chefs, mais le duc de Cia-
rendit avec ses principaux officiers et une com- rence, à qui l'usurpateur devait la couronne,
pagnie de ses gardes. , implora et obtint un sursis àleur exécution.
Lorsque cette troupe armée eut franchi le •
péristyle du temple, comme elle s'apprêtait à
en enfoncer les portes, ces portes s'ouvrirent Le 22 du mois de mai, veille de l'Ascension,
h deux battants, et sur le seuil apparut, escorté l'armée d'Edouard fit halte devant les portes de
des deux moines, un prêtre le bras levé et une Londres. Le triomphateur traînait è sa suite U
àostic à la main, défendant ainsi l'hospitalité reine détrônée et ses malheureux amis.
divine. i tg MARTYR*
— Sire! dit le comte, vous songerez, au mo- ' ./,•«..
ment de com ettre un sacrilège, que Warwick Les notables de la ville de Londres s étaient
et Henri VI ont respecté les saints asiles où rendus aux portes de leur cité pourcaiipU-
votre royale épouse et deux mille de vos parti- menler le vainqueur, et donner plus d'éclat à
sans avai ;nt cherché leur salut Ministre du sa marche triomphale.
Dieu qui punit tous les crimes, je vous somme Edouard était à cheval, couvert d'une ar-
d'oublier ici vos haines, ^ de respecter le mal- mure étincclante, et le front ceint d'une m-
heur de ceux que vous avez vaincus. ronne de lauriers; une housse en drap d'or
Edouard voulut répondre, le regard ferme et retenue par des ganses à glands d'argent, gar-
sévère du comte l'intimida. 11 fit mine de vou- nissait le poitrail et la croupe du cheval qai
loir forcer le passage, mais l'image du Christ marchait fièrement sous son riche équipa^,
venait de réveiller ses terreurs religieuses. U Les deux frères d'Edouard étaient à ses côtes
s'arrêta et regagna son camp sans avoir osé pro- Georges duc de Clarence à sa droite, Richard
faner le sanctuaire. Le duc de Gloccster em- duc de Glocester, à sa gauche.Ccs deux princes
ploya vainement toute la nuit à faire compren- avaient le casque en tète, la visière levée et l e-
dre à son frère que la pusillanimité qu'il avait pée à la main.
montrée pouvait être fatale au trône ; que le duc A quelques pas, derrière les trois frères que
de Sommerset, s'il parvenait à s'échapper do précédaient les trompettes et le héraut de U
réglise de Tewksbury, ne manquerait pas de Jarretière, venait un chariot découvert. Sur un
soulever de nouveau le parti lancastricn ; que banc en bois de chêne, dressé au milieu de ce
les chefs réfugiés dans ce saint asile étaient les chariot, la lace tournée vers la ville, Margue-
plus infiuents do la Rose rouge, et qu'il était rite d'Anjou se montrait au peuple anglais, sans
puéril d'obéir à la voix d'un misérable prêtre; daigner le regarder. La princesse de Galles, la
Edouard, dominé par ses superstitions, résista ' comtesse de Rosière et la marquise de Courîcnay,
pendantdeuxjoursaux solliciutionsde ses frères | assises sur la paille où posaient les pieds de la
-"^"^- '~j j
LES DEKMERS KËRYEN
51d
reine, faisateot taire leurs propres souffrances i la barbarie de nos ennemis m'est tellement con*
LES D£HM£RS KERVEN
5id
reine, faisaient taire leurs propres souffrances
en contemplant ce noble visage où tant de mal-
beurs avaient laissé leurs traces.
Le chevalier de Kerven et Ange de Lamorge
étaient garrottés à rarrièrc-train du chariot
qu'ils suivaient à pied. Les deux prisonniers
portaient tristement leurs regards sur la reine
«t sur ses compagnes, puis les ramenaient sur
eux-mêmes, chargés de pleurs que la fierté
seule pouvait retenir. — Cher frèrei dit le page
au chevalier, je me sens mourir de fatigue ; ne
nous reposerons-nous donc pas un peu?^Cou-
rage, mon enfant, nous arriveronsbicntôt.^Où
nous mène-t-on? le sais-tu? — A la vie éter-
nelle, sans doute! —Oh! mon Dieu I... que
deviendra ma sœur Margaret ?... — Ne parle
pas ainsi, mon ami ; tu ne voudrais pas faire
pleurer un chevalier devant tous ces paysans ;
et, quand je pense à la mort qui te menace
aussi, je n^ai plus de courage. — Nos pauvres
pères ! murmura le page. — Tais-toi ! tais-toi,
te dis-je... — Ils ont serré mes bras si fort, et
ces chaînes sont si lourdes, que j*cn suis tout
meurtri ! — Les infâmes, répondit Henri avec
colère, n'avoir pas pitié d'un enfant.
En achevant ces mots, le chevalier se rap-
procha autant que possible du page, et, tendant
les deux poignets sous la lourde chaîne qui
rattachait au chariot, il la souleva, se chargeant
ainsi du fardeau qu'Ange ne pouvait plus por-
ter (l).Un archer, qui marchait près des prison-
niers, voulut empêcher Henri de soulager le
pauvre enfant; mais Jeanne lui jeta sa bourse,
€t le grossier soldat, par respect pour les dou-
ble couronnes qu'elle contenait, se mit à l'é-
cart, et compta son or en souriant
Ange leva la tète, regarda la marquise avec
une douceur touchante et lui dit: «Merci!»
de cette voix tendre que nous lui connaissons,
et que la douleur avait rendue plus faible*
plus plaintive ; ses yeux étaient voilés ; son vi-
sage, pâli par la soulTrance, était triste, mais
toujours Ger. Jeanne laissa tomber son front
dans ses mains et y cacha ses larmes. — C'est
le chemin de la tour que nous prenons. Mada-
me, dit la princesse de Galles avec frayeur.
— C*est là que prie et vit dans la douleur le
roi votre père, maûUe. Puis elle ajouta plus bas :
Écoutez, Anne, j'ai besoin de votre assistance ;
(1) Voyez la gravure sur adcr.
la barbarie de nos ennemis m'est tellement con-
nue, que je prévois tous leurs projets : ils vont
m'enfermer à la tour à côté de mon époux, de
mon seigneur et maître, sans me permettre de
le voir, quoique huit années do malheurs nous
aient séparés jusqu'à ce jour. Comme il con-
vient, avant tout, d'obéir à notre sang et aa
rang où la volonté de Dieu nous a placés, et
que je regarde ce lâche Gloccster comme le
dernier de mes sujets, je ne peux ni ne veux
m^abaisser à lui rien demander; mais vous^
Anne» ma fille, songez qu'il est du devoir d'une
chrétienne de s'humilier pour sa mère, et ob*
tenez de ce malheureux, en mettant de coté
vos répugnances, que j'aille m'agcnouiller un
instant devant mon roi, afm que la mère éplorée
puisse rendre compte du fils qu'on lui avait
confié. — Ainsi ferai. Madame, répondit Anoe
de Warwick, pour plaire à Dieu et à Votre Ma^
jesté. L'escorte s'arrêta devant la façade nord
de l'immense forteresse, si bien connue daoi
les annales de Londres sous le nom de la Tour.
Les portes du pavillon principal furent ouvertes
à deux battants, pour donner entrée au chariot
qui, sans faire halte, franchit le pont-levis, le
premier poste, une seconde porte, et s'arrêta
dans une cour carrée, triste, noire et froide»
seul lieu consacré aux courtes promenades qu'oa
permettait aux prisonniers d'État. La garde se
rangea en double haie jusqu'au long escalier
qui conduisait aux cellules ; le duc de Gloccster
mit pied à terre, et s'approchant de la reine
aussi galamment que son visage hideux et sa
tournure difforme le lui permettaient, il lui of-
frit la main, en souriant, pour l'aider à des-
cendre du chariot ; mais Marguerite, s'appuyant
sur l'épaule du chevalier de Kerven, qui était
toujours enchaîné, sauta légèrement à terre»
en disant au duc d'une voix impérieuse : « Ne
me touchez pas 1 » Richard répondit par un
sourire féroce, et, se tournant vers la princesse
de Galles, il lui dit avec quelque courtoisie:
« Faites-moi oublier cette in j ure, noble dame. »
Anne ferma les yeux, prit le bras qui lui était
ofiertj et quand elle voulut le quitter, elle sentit
qu'une main rude retenait la sienne, /eanne et
Margaret, aidées l'une par l'autre, suivirent la
reine. Henri baisa le mouchoir que Im aban-
donna sa fiancée ; Ange baisa la main de Jeanne
qu'elle aurait voulu lui laisser.
5^
LES DI£RNII£RS KERVEN
Un geôlier vint détacher les chaînes desdeui
amis, et les mena dans une direction opposée
i coite que la reine et le duc avaient prise, vers
an escalier qui conduisait aux étages d*un noir
et lugubre donjon. Ange et Henri se regardè-
rent tendrement et tournèrent la tète, d*un
commun accord, pour jeter on dernier adieu
à leurs pauvres sœurs.
Marguerite d^Anjou avait suivi le due Richard,
et les captives avaient pris Tescalier principa
de ces noirs bâtiments, escalier que, par un
raffinement de cruauté, on appelait les tnarches
d^honneur. Au premier étage, une garde nom-
breuse se mit sous les armes pour rendre hom-
mage au prince de Glocester,eldeux sentinelles.
Tune armée d*une arquebuse, Fautre d'une per-
tttisane, demeurèrent immobiles devant une
porte bardée de fer dont ils avaient la surveil-
lance. — Eh ! mes braves amis, comment se
comporte notre saint pénitent? chante-t-il tout
haut ses messes ? — 11 prie tout bas, Altesse.
— N'allez pas vous endormir, comme les sol-
dats de Piiate, le cagot pourrait sortir par le
trou de la serrure. Vous voyez, belle cousine,
qne mon frère a des égards pour sa famille^
voilà un luxe militaire et une garde vraiment
royale qui veillent au repos de votre pieux
époux.
La reine détourna la tête ayec dégoût, puis
s*inclina respectueusement devant la cellule
d'Henri VI. — Je suis chargé de vous faire
rendre des honneurs en tout point semblables,
ma tendre cousine ; et voici le pavillon qui vous
servira de maison de plaisance. •» Lâche ! ré-
pondit Marguerite, tes mains sont sanglantes
et ta langue empoisonnée; marche devant ta
reine, et sois son dernier valet en ouvrant sa
prison. — Holà ! ma chère dame, nous avons
la répartie aigre et vive, et je pourrais m'en of-
fenser ; mais je veux imiter les vertus d'Edouard,
et Je pardonne. Adieu, Henri de Ut Tour, ajouta-
t-il en riant à haute voix. — S'il vous reste
quelque pitié au cœur, dit Anne de Warwick
au farouche Glocester; si vous avez jamais eu
Plntention de prendre femme un jour et de con- '
naître la douceur d'aimer, écoutez ma suppli- !
que, Milord, et faites-lui bon accueiL — Oui, |
certes, ma douce affligée, nous voulons vous
être secourable, et rien qu'en tous voyant,
nous éprouvons le besoin d'aimer. Relevez-
vous, de grâce ; que fout41 à votit beauté^
— Permettez à la relie de voir sov loguste
époux et de lui parler, faites cette bonne acHmi
dans votre journée pour que... — Pour que le
reste me soit pardonné, n'est-ce psal la sup-
plique est au moins fnmehement expirée;
quoique je ne connaisse pas de reine ici, je veus
bien encourir le mécontentement de mon Mm
afin de vous montrer mon charmant caractère»
et aussi pour vos beaux yeux, ajouta-t-il tant
bas. — Black, dit-il, en s'adressant à uo des
porte-clef^ qui le suivait, ouvre cette porte...
passez, Madame, et comme Jeanne et Margarei
s^apprètaient à suivre la reine, le duc les ar-
rêta par ces mots : — Quand à vous mes tour*
terellcs, suivez-moi.
La porte de la cellule royale s'était refermée
sur Marguerite d'Anjou, et les compagnes de
cette malheureuse princesse, conduites par le
duc au bout du grand corridor, furent enfer-
mées, Jeanne et Margaret, dans une même cel*
Iule, voisine de celle qui attendait la reine, et
Anne de Warwick dans une autre où elle entra
suivie de Richard. Des sentinelles prirent la
garde à chacune des portes.
La prison qu'occupait Henri VI se composait
de deux petites pièces dont l'une formait anti-
chambre et qui communiquaient entre elles par
une portière en tapisserie. L'antichambre ser-
vait aussi de salle à manger et n'avait pour
tout meuble qu'un bénitier, une table et une
chaise. La seconde pièce, un peu plus spacieuse^
contenait un lit fort simple sans rideaux, une
bibliothèque remplie de livres saints, une table
ronde couverte d'un tapis et de papiers, qnd-
ques fauteuils, et un prie-dieu en bois d'ébène^
surmonté d'un crucifix en ivoire ; le haut chenet
du lit était orné d'un Christ portant la croix.
Sur un petit meuble sculpté, placé à l'un des
angles, on voyait une couronne d'épines posée
sur du velours comme une couronne de roi.
Deux fenêtres à embrasures, étroitement bar-
rées par des fers tordus, donnaient à cetle cel*
Iule assez de jour pour y voir, et assez d^aîr
pour y vivre. Les dalles, creusées par les pas
des prisonniers, étaient inégales et froides; un
mauvais tapis les couvrait à moitié.
Le roi,assis dans un fautcui1,rolisait plusieors
papiers. qui garnissaient sa table. Le costume
du monarque était simple, comme celui d'un
LES DERNIERS KERVEN
521
malhcureiix prisonnier; une longae robe en
laine blanche couvrait ses épaules et retombait
sur ses pieds, sans autre ornement qu^une cein-
ture en Idine pareille qui dessinait la taille. Il
arait la tète nue et niîsée, ainsi que les gens
d^église ; ses pieds étaient chaussés de courtes
poulaines ; ses mains, parées de sa seule bague
d*alliance, tenaient un chapelet en bois de san-
dal,qu^ellesne quittaient jamais. Henri VI était
alors dans sa cinquantième année. Quoique
miné par les chagrins, par la maladie, par la
pénitence, son corps avait conservé assez de
▼igueur; et la distinction de ses manières, le
calme de son visage, revêtaient ses infortunes
d^un touchant intérêt. Il interrompit sa lecture
pour ouvrir un écran en émail qui était k sa
portée, et il contempla tristement deux por-
traits, Tun de la reine, Tautre du prince de
Galles, son fils; peu à peu ses yeux s*obscu r-
cirent et de grosses larmes vinrent mouiller les
Terres des médaillons. — 0 mon Dieu, dit-il à
voix haute, ne les abandonnez pas ! En ce mo-
ment, il entendit ouvrir la porte de fer, et pas-
sant son mouchoir sur ses yeux, il attendit en
roi et en chrétien la visite qu'on lui faisait.
Marguerite d*Anjou écarta les portières sans
bruit, et s'arrêta devant Tauguste prisonnier.
Le visage de la grande reine était éclairé par
le feu des nobles sentiments qui se heurtaient
dans son âme, et semblait avoir retrouvé tout
réclat de sa merveilleuse beauté ; son costume
de grand deuil donnait à sa douleur une ex-
pression sévère, qui révélait les horribles souf-
frances de son cœur déchiré.
Le captif, accoutumé à la lourde démarche
des geôliers, et aux talons de fer des gardes,
seuls hôtes de sa prison, n'avait pas entendu
la reine, qui avait plutôt effleuré que foulé
les dalles. Marguerite d'Anjou se jeta à ses
pieds en s'écriant: — Sire, mon noble maître!
— Eh quoi ! Marguerite, est-ce vous! dit le roi
en posant ses deux mains sur la tête de sa mal-
'.curcuse compagne comme pour la bénir...
Comment vous ont-ils permis d'entrer? Rele-
vez-vous, ma fille... Puis il ajouta... Mais, vous
aussi vous êtes donc prisonnière? Et notre en-
fant uù *:st-il?. .. — Grand Dieu ! s*écria la pau-
vre laère, les murs de ce cachot sont-ils si épais
que vous n'ayez rien entendu du dehors?
— fjcn !... voyez, partout des pierres, partout
du fer; ces fenêtres donnent sur une cour dé-
serte où n'arrivent que les soupirs ! — Relft-
vez-vous, Marguerite, que je vous rtgarde, que
je retrouve en vous l'amie de ma triste desti-
née, celle qui partagea mon trône, mon exil...
— Et qui partage votre captivité dès aujour-
d'hui! — Hélas! Seigneur, que votre volonté,
si terrible qu'elle soit, s'accomplisse; et pour-
tant je pouvaiè souflHr sans elle. Vous avev
conservé votre beauté, vous ne vous êtes pas
flétrie comme moi sous ces verroux... Pauvre
femme ! que Dieu vous garde longtemps sur la
terre pour continuer tos soins à notre enfant.
— Mais, monseigneur, mais, sire, interrompit
la reine en fondant en larmes. — Serait-il pri-
sonnier comme nous ? Pauvre ange, qu'a-t-il
donc fait, lui ? — Que Votre Majesté daigne
m'écouter, j'ai d'affreux malheurs à lui ap-
prendre, après la bataille de Bametet la mort
de Warwick, dont vous êtes instruit sans doute,
^Tétais à Barnet, captif comme ici, spectateur
d'un combat où périrent mes amis.... Horreur!
horreur!... — Je parvins, aidée de Sommersct,
de Saint-John et de bon nombre de gentils*
hommes, à réunir une armée pour marcher
sur les Galles. Nous rencontrâmes Edouard à
Tewksbury et la bataille devint inévitable : elle
eût été gagnée sans la trahison d'un infâme
qui n'a pas profité de sa lâcheté, car Sommersct
l'a tué sur place. — Quel est son nom ! — Wen*
lock. — Lord Wenlock, reprit le roi avec amer*
tume, lui que j'ai comblé d'honneurs et de ri-
chesses! lord Wenlock, à qui j'avais déjà fait
grâce de la vie! 11 est mort, je dois prier pour
lui ! parlez Marguerite. — Notre victoire s'est
brusquement changée en défaite, et j'ai vu
votre malheureux fils tomber entre les mains
des soldats d'Edouard. <— Pauvre enfant! mur-
mura Henri VI, pauvre enfant ! — Nos prin-
cipaux amis, reprit la reine, se réfugièrent dans
une église d'où le féroce vainqueur les fit ar-
racher, pour les envoyer au supplice ! — Oh l
profanation! saints martyrs! s'écria le roi...
— Je croyais que mon fils avait été tué... —11
est donc vivant! interrompit le malheureux
père : il est donc vivant? — Je^ croyais mon
fils mort, reprit Marguerite en essuyant ses
pleurs avec ses mains, et j'attendais les Yor-
kistes avec impatience ; la vie m'était à charge
ils ne me firent aucun mal... Oh I les bourreaux
522
LES DERNIERS KERVEN
savent trop bien comment on fait souffrir une
femme. Ils Wont traînée devant la tente de
rusurpateur« et là ils m'ont montré mon fils...
mon fils vivant encore. — Eh bien î — Ah !
s*écria la malheureuse mère en s*cmparant du
portrait du jeune Edouard qu'elle avait décou-
vert sur la table, et le couvrant de baisers...
Enfant chéri... mon trésor... mon orgueil...
Sire, je deviens folle... je deviens folle !... — Il
est donc mort ? demanda le roi en tremblant
de tout son corps. — Assassiné \ assassiné à
coups d*épée, sous mes yeux, près de moi ; je
pleurais, je me traînais à genoux, je présentais
mon sein , je demandais à mains jointes Tun
des coups qu'on portait à mon fils : ils n'ont
rien écouté, rien entendu, ils onl frappé sans
pitié, sans relâche, jusqu'à ce que leur victime
(ût morte, et sa malheureuse mère évanouie...
Je me suis relevée dans le sang 1 Voyez, Sire,
ce que je vous rapporte de votre fils, de notre
enfant. Voyez ! et, par un mouvement violent,
elle tira de son sein un mouchoir taché de sang.
A cette vue, le roi joignit les mains, et poussa
un soupir déchirant. — Voulez-vous savoir
quels étaient les assassins,sire? C'étaient les frè-
res du monstre couronné, c'étaient Glocester
et Clarencel... Oh! s'écria la pauvre femme,
encourant vers le prie -dieu, et en se jetant
aux pieds du crucifix. — Seigneur Dieu, je
vous demande vengeance ! Depuis ce jour ef-
froyable, je n'ai nulle part rencontré votre glo-
rieuse image ; Seigneur, Seigneur I si mes fautes
ne sont pas encore assez expiées, faites-moi
mourir d'un coup de foudre ; mais, au nom de
votre Mère divine, au nom de la Vierge qui
vous enfanta, je vous demande vengeance pour
mes entrailles, vengeance pour mon cœur I
Henri VI s'approcha de la reine, et lui dit
avec douceur : — Marguerite, le Dieu que
vous implorez mourut sur la croix, et sa Mère
pria pour ses bourreaux... Celui que nous
pleurons prend maintenant pitié de ses meur-
triers ; ma fille, soyez résignée... Dieu vous a
envoyée vers moi pour vous apprendre a souf-
frir 1...
Puis, s'agenouillant à son tour, les mains
jointes, il ajouta d'une voix suppliante : — Vous
qui recevez avec bonté les prières des afiligés,
vous le père de nos douleurs, vous, maître
•uprème, daignez secourir cette noble femme
qui fut l'orgueil de ma vie, et qui mit an inonde
l'ange que vous avez repris ; consolez-la, sou-
tenez-la, donnez-lui la force de vous chérir
dans ses tortures ; et si sa malheureuse famille
doit encore mériter votre colère, faites qu'elle
ne retombe que sur moi, le pius indigne de
vos serviteurs 1... Relevez-vous, Marguerite,
au nom de notre Dieu, je vous bénis. — Hélas!
Monseigneur, répondit la reine en s'appuyant
sur le bras d'Henri Vi, cette prison sera-t-elle
votre dernière demeure? — Vy suis habitué,
mon amie ; ne l'ai-je pas habitée pendant six
ans ? — Et n'y a-t-U aucun moyen d'en sortir)
demanda Marguerite en promenant ses r^ards
effrayés sur les murs noircis de la cellule. — Je
ne l'ai jamais cherché ; il y a huit jours, en
posant la main sur le carreau que voici ( il
montrait une dalle de la muraille ), je le sentis
céder sous la pression.
Par pure curiosité je pressai davantage, et
à ma grande surprise, le carreau tournant sur
lui-même, me laissa voir un ressort... Le voilà,
je le poussais : une petite porte tourna lente-
ment sur ses gonds, et je vis un escalier som-
bre, étroit, sans issue apparente. — Montrez
montrez, dit vivement la leine.
Le prisonnier pressa le ressort, et la porte
s'ouvrit sans bruit; Marguerite mit aussitôt un
pied sur l'escalier et attirant le roi, lui dit :
— Fuyons, fuyons, sire... — Imprudente, ar-
rêtez! savez-vous oii mènent ces marches? Et
si c'était un piège que la mauvaise foi de nos
ennemis m'a tendu pour avoir le prétexte d'en
finir avec un pauvre captif qui les gène?
La reine réfléchit un instant, puis reprit
avec feu : — N'importe, sire, fuyons... La mort
n'est-elle pas préférable à cette odieuse capti-
vité?— Non, mon enfant; fuir n'est janaais
digne d'un roi. S'ils veulent m'assassiner,
qu'ils viennent ; les meurtriers et la victime
seront alors chacun dans leur rôle; s'évader
comme un malfaiteur ne serait ni d'un chré-
tien ni d'un Lancastre. — Mais on peut entrer
chez vous par cette issue... Oh! Monseigneur,
je tremble. — Us en rendront compte au juge
suprême, répondit le roi avec noblesse, et il
referma la porte secrète.
Au même moment, les verroux de la prison
tombèrent avec fracas, un geôlier entra dans
la cellule, et dit à la reine: — Son altesse le
LES DERNIERS KERVEN
f>]
5!23
(îuc de Glocestcrvous attend, Madame; veuillez
me suivre. — Adieu, Marguerite, ajouta le roi •
votre vue m'a fait du bien ; je remercie Dieu
de m'avofr accordé cette compensation à bien
du5 jours de douleur. Courage! quand ils vous
feront par trop souffrir, songez à moi, ne m'ou-
bliez jamais dans vos prières. — Adieu, sire,
adieu, le plus vertueux des hommes I oh !
donnez-moi encore votre bénédiction royale
— Je baise votre beau front, ma tendre com-
pagne, et vous fais hommage du bonheur éphé-
mère que j'ai pu rencontrer ici-bas. Voici votre
portrait que je garde en mémoire de vous;
gardez celui de notre enfant, pauvre mère, jus-
qu'au jour où Dieu vous rendra près de lui
cette idole de votre amour. — Merci, merci.
Monseigneur...
On entendait résonner l'armure de Richard
dans le corridor ; il frappait les dalles du talon
avec impatience, et s'écria tout à coup : — Black!
as-tu bientôt fini ? — Sortez, Madame, sortez,
dit le geôlier avec frayeur.
Henri VI conduisit la reine jusqu'à la pre-
mière pièce, et lui baisant la main, il se rejeta
brusquement en arrière pour cacher les pleurs
qui s'amassaient dans ses yeux. — Vous n'au-
rez pas eu à vous plaindre, ma chère cousine,
dit le duc en souriant ; je vous ai laissée en doux
et long lète-à-tète ; il est vrai que ne vous étant
pas vus depuis bientôt huit ans vous pouviez
avoir bien des choses à vous dire... pour le
passé et... l'avenir.
La remc, qui avait détourné la tète avec mé-
pris, regarda le duc en face, et répéta ce dernier
mot avec trouble : — L'avenir ! — Mais, reprit
IUchard,est-on jamais sûr du lendemain?— Que
voulez-vous prédire par ces paroles sinistres? —
Eh! vous voyez du sinistre partout... Je crains
fort que le roi, mon auguste frère , ne vous
accorde plus désormais ces douces entrevues ;
il en pourrait résulter.... qui sait !.... Vous
me comprenez... un Lanscast^e au berceau...
— Tu me fais horreur, cynique infâme!
l'usurpateur Edouard ne doit plus crain-
dre le sang des Lancastre, depuis qu'il sait
employer ta vaillante épée de meurtrier. — Je
suis passionné pour vos injures, belle cousine,
et si le corridor était un peu plus long je vous
aurais parlé d'amour avant d'être arrivé à vos
appartements que voici.
Deux soldats étaient postés à la porte do la
cellule destinée à la reine, l'un armé d'une
pique, l'autre d'une masse. La refne, en appro-
chant, s'arrêta devant l'un d'eux avec surprise,
et fit un nouveau pas vers lui ? mais le soldat
recula en lui jetant un rapide regard qu'eHc
sembla comprendre, car elle détourna la fMe
aussitôt.
La porte de fer ouverte pour Marguerite
d'Anjou se referma sur elle avec bruit; et le
duc de Glocester regagna l'escalier d'honneur.
— La femme du Lancastre t'a regardé sous
le nez, Kilderkin, dit l'un des soldats, est-ce
qu'elle aimerait les barbes grises? — Elle se
souvenait peut-être de m'avoir vu à Tewks-
bury ? — Ah ! c'est pardieu vrai... Toubliais
que tu viens de la Rose rouge... Eh bien, c'est
égal, elle est fièrement malheureuse ! — Tu
crois? — Dam! c'est mon idée... après ça,
tant qu'on ne lui coupera pas le cou... — Elle
pourra se consoler ... Je pense comme toi.
Henri VI, demeuré seul, repassa dans sa
mémoire et dans son cœur les événements af-
freux que lui avait racontés la reine ; n'ayant
plus à donner l'exemple du courage et de la
résignation, il put s'abandonner librement à
sa douleur ; et, tombant dans son fauteuil ; il
croisa les bras sur sor, sein, baissa la tète et
pleura; il était plongé depuis quelque temps
dans cette rêverie amère et désolée, lorsque
levant la tête, il vit la muraille s'ouvrir lente-
ment et sans bruit. Un chevalier armé de tou-
tes pièces entra brusquement dans la cellule.
— Richard 1 s'écria le roi, étonné de cette ap-
parition. — Oui, c'est moi, Richard d'Yorck,
duc de Glocester, frère du roi. ^ Et que me
voulez-vous sous ce harnais de guerre ? Pour-
quoi me visîteren casque et en cuirasse, quand
je suis en robe de laine et tête nue ? Pourquoi
venir à moi par des chemins détournés?— J'ar-
rive de Tewksbury, messire, et n'ai pas eu le
loisir de me désarmer tant j'avais hâte de vous
voir. Je viens par cet escalier dérobé, afin que
ma visite soit ignorée. Me compreney.-vous? —
Je ne suis pas habile à deviner les complots
des méchants. — Soit, aussi ne suis-je pas
venu faire de la doctrine et de la morale avec
vous. — Ne vous déshonorez-vous pas une se-
conde fois, en venant insulter à la douleur d'un
S24
LES DERNIERS KERVEN
père qui peut vous redemander son Ûls î —
Tai tué ton fils avec cette épée, comme Glif-
ford tua mon frère à Wakeficld. — Si le lord
Oiflbrd eut la barbarie de tuer votre jeune
frère, ce ne fut que pour venger la mort de
son père, décapité quelques jours avant, par
ordre du *Mre. Les crimes d'autrui ne justi-
fient d'ailleurs jamais les nôtres, et quelles que
soient vos excuses. Je ne puis voir en vous
qu^un meurtrier couvert de mon sang ; reti-
rez-vous. — Je vous répète, messire , que je
ne suis pas venu subir vos reproches, ni recevoir
vos louanges. — 11 n'y a ici qu*un roi et un
grand coupable, répondit Henri avec une im-
posante dignité : ce roi vous ordonne dé lui
parler comme un sujet ou de sortir. — Eh bien.
Majesté, reprit le duc avec insolence, connais-
sez-vous les noms des augustes prisonniers
qu'a déjà reçus cette cellule? — Je n'ai jamais
cherché à connaître les crimes dont rougit l'An-
gleterre. — Parmi tous ces criminels... — Les
criminels sont ceux qui, pour servir leur am-
bition, ont fait couler le sang de leurs maîtres
sur cette terre, et de leurs frères en Dieu.
— Parmi tous ces criminels, reprit Richard
d'une voix sardonique il en est un qui se nomma
Edouard 11; il était roi, comme tu Tas été.
— Roi martyr.— Qui gênait, reprit le duc d'un
ton farouche.
Un jour, à peu près à l'heure où nous som-
mes, deux hommes montèrent par cet escalier ;
la porte que voilà s'ouvrit... La mort du roi fut
annoncée le 1 ndemain par les crieurs des rues.
Glocester s'arrêta, et couvrit sa victime d'un
regard où la joie se mêlait à la cruauté la plus
lâche ; Henri avait baissé la tète, il la releva
avec calme, attacha ses yeux sur ceux de son
bourreau, et lui dit avec le courage sublime
des premiers chrétiens : — Eh bien î qu'atten-
dez-vous?—C'est assez du fils ; il me répugne
de frapper encore le père. La bague que voici
renferme un poison qui te laissera le temps de
remplir tous tes devoirs religieux, et sans souf-
france t'endormira dans la mort... Tiens, dé-
pêchons.
Le roi repoussa dédaigneusement la main du
meurtrier, et lui dit en se levant : — Mon corps
vous appartient, faites-en ce que vous voudrez,
mais je ne veux pas rendre mon âme chargée
d'un crime. Si vous avez besoin de ma vie,
prenez-la, vous seul en répondrez devant IKca !
Quant à mes devoirs de piété, soyez sans sera-
pule : depuis que je suis entre vos mains, je
me tiens prêt à mourir, et, s'il me reste quel-
ques impuretés, mon sang versé par vous les
lavera. — (Test ton dernier mot, dit le duc, en
prenant son poignard.— Oui. — Meurs donc!...
Et il le frappa entre le cou et le sein gauche.
La robe blanche du roi fut inondée de sang ;
il poussa un soupir, tressaillit sur ses jambes,
et chancela en trébuchant jusqu'au meuble où
reposait la courronne du Christ; là[il tomba à
genoux, mit une main sur sa blessure, prit la
couronne de l'autre, et, la posant sur son front,
il dit d'une voix éteinte :— Achève,mon fils. (1)
Le lâche Glocester, étonné de tant de gran-
deur d'âme, effrayé de son crime, épouvanté
par le symbole divin qui couvrait la tète de sa
victime, recula d'abord vers la porte pour s*en-
fuir; mais, rappelé par la nécessité d'en finir,
il se jeta de nouveau sur le roi, l'œil égaré, le
visage hideux et bouleversé, leva le bras, frappa
un second coup, et se pencha sur les lèvres du
mourant, pour entendre son dernier soupir et
ces derniers mots: -* Pardonnez-lui, mon
Di^u!
Alors il tourna et retourna le cadavre pour
s^assurer de son insensibilité, replaça la cou-
ronne d'épines sur le meuble, laissa son poignard
dans le sang, et regagna l'escalier, qu'il des-
cendit à petit bruit, après avoir refermé la
porte secrète.
LA DÉLIVRANCE.
Edouard avait conquis une seconde fois son
royaume ; les chefs de la Rose rouge avaient
succombé sous le glaive, et le seul comte de
Pembroke opposait dans les Galles une résis-
tance trop insignifiante pour que l'orgueil du
vainqueur pût s'en inquiéter. Le palais de Wcs-
minster était occupé par la cour nombreuse et
brillante de son nouveau possesseur, et dès
l'arrivée du roi, tout y avait été mis en mou-
vement pour faire honneur à sa puissance.
Après avoir traversé les salons somptueux
qui servaient aux réceptions d'apparat, on par
venait, en passant sous les yeux de plusieurs
sentinelles entièrement fournies par la cheva-
lerie de la couronne, jusqu'au pavillon du roi,
(1) Voycï la gravure sur acier.
■-^ — ^
Vi-
THENEWYÔRi
PDBLic /.;. ,';ar-
TîLCLU
ILES DEiSflîEKia BSaa»/i£f!
i^fc
i"fc • • » • Et i- • •
le dernier échalkud sera dressé : à moins, | plus riches ; ainsi« bonne chance 1
LES DERNIERS KERVEN
525
où nul ne pénétrait sans un ordre. Dans la
dernière des pièces qui composaient ces appar-
tements rëscnrés, dans une chambre qui était
à la fois un boudoir et un cabinet, deux pages,
des premières familles d* Angleterre, débarras-
saient Edouard de ses lourdes armures. Le
roi était de charmante humeur, il plaisantait
avec les deux jeunes gens, les questionnait, et
riait de tout cœur à leurs réponses.
Le duc de Clarence entra. Edouard perdit
tout-à-coup sa gaîté ; son firent devint sétère et
soucieux.
Les pages s^inclinèrent et sortirent.— Richard
tarde bien ! dit le roi. — Il est à la tour pour
exécuter vos derniers ordres. — ie ne lui ai
rien ordonné, reprit Edouard avec vivacité.
— Non, mais vous avez fait comprendre et
Richard comprend très vite et très bien. — Je
venais TOUS parler d'eux, j'ai une grâce à vous
demander. — La grâce de ce Kerven? Non,
non, par tous les saiutset partons les diables,
non ; je n*ai pas oublié qu'à Bamet Tinsolent
a osé m'attaquer, et qu'il a vraiment abattu ma
couronne d'un coup terrible ; rude champion,
ma foi, j'en conviens ; mais qui touche au roi,
appartient au bourreau ; et puis, ce sera une
leçon donnée à notre cousin Louis, pour lui ap-
prendre à lâcher sur nous ses gentilshommes,
qu'il devrait certes bien garder pour lui, car
oous nous réservons de lui faire bientôt notre
visite de remercament. — Aussi, n'est-ce pas
la grâce de ces prisonniers que je vous deman-
de. — Quoi donc ? — Je vous supplie de dif-
férer de quelques jours leur exécution; ce
retard m'est nécessaire, et j'attends cette faveur
de Votre Mtyesté, pour unique récompense de
mes services.— J'ai déjà ordonné au lord-chan-
celier de réunir le conseil qui doit les juger ;
oous ne sommes plus sur le champ de bataille,
et je veux donner à mes volontés toutes les
formes de la justice. D'ailleurs, ces chevaliers
étant Français, appartiennent à une cour mar-
tiale qui prononcera leur condamnation. J'ai
hâte d'en Anir avec tous ces partisans d'une
(action maudite ; je commence à me lasser du
bourreau, et je ne veux plus entendre parler
'IU4 de joies et de plaisirs. — Et quand désirez-
vous que le conseil s'assemble Y — Demain ; le
jugement sera rendu aussitôt ; et après-demain
le dernier échalaud sera dressé: à moins.
ajouta le roi après une pause et en regardant
son frère, que quelque audacieux ne veuille
réveiller ma colère. .. Mais, seigneur duc, quel
motif avez-vous donc pour vous intéresser tant
à ces coupables ? — Sire... — U m'a été ra-
conté que vous étiez épris de la comtesse de
Rosières ; et s'il en est ainsi, la mort de son
fiancé qu'elle adore ne peut que vous aplanh*
merveilleusement le chemin. La comtesse est
ûère et inébranlable; tant que son amant exis-
tera, j'aurai quelque espoir de la vaincre; s^il
meurt, elle me repoussera, à moins qu'icL..
Le duc, s'approchant de son frère, lui parla
tout bas à l'oreille avec feu. — Très bien, très
bien, je te comprends. Mais qu'est donc devenu
Richard?... Ah ! je l'entends... Allons, Georges,
la cour martiale te donne deux jours pour exé-
cuter tes plans. Enfin! s'écria le roi en faisant
un pas vers le duc de Glocester qui entrait dans
la chambre, le visage pâle et bouleversé, l'œil
hagard, le front incliné... Eh bien, Richard î
eh bien ?
Le duc regarda autour de lui avec précau-
tion, puis s'asseyant lourdement dans un fan*
teuil qui se trouvait à sa portée, il baissa la
tôte sans répondre. Edouard parcourut toute la
personne du meurtrier, d'un regard inquiet et
avide; il l'arrêta sur le gantelet de sa main
droite, taché de sang, saisit brusquement cette
main, et laissa échapper ces mots avec un sou-
rire odieux.^ Est-ce fini? — Oui, sire, — Mort!
•^ Mort! — Bien mort? — Richard raconta le
drame qui avait délivré le trône de son maître
légitime. — Qu'on lui fasse de splendides fu-
nérailles je ne veux plus entendre parler aue
de pompes et de fêtes.
«» Adieu, le jour baisse, Je vais recevoir 1;*.
reine... Encore un mot: Pendant que j'étais t
Dijon, près de notre frère de Bourgogne, je fu^
témoin, assez triste, d'une fête charmante don»
née au duc parles seigneurs italiens,qu'il engiçt
à son service. Jamais spectacle ne fût plus rn-
vissant; les dames et les cavaliers étaient mas-
qués, comme font nos châtelaines en voyage :
c'était un dédale de galanteries, et Je jurai bien
d'en introduire la coutume à Londres ; donc,
mes chers ducs, tous préviendrez notre maître
des cérémonies, afin que nos salons soient peu-
plés des masques les plus divertisants et les
plus riches ; ainsi, bonne chance 1
À
526
LES DERNIERS KERVEN
Richard et Clarence sortirent, laissant le roi
à ses accès de bonne humeur.
- Quelques instants après cette conversation,
le duc de Clarence gagna à pas précipités Ta-
Tenue qui débouchait sur la cour. Après s^ètre
fiut reconnaître de la sentinelle et de la garde
atancée, le cavalier pénétra dans la tour carrée
et se dirigeant vers les marches d^honncur.
Kilderkin, qui était en faction devant la cellule
de la reine, lui fit le salut militaire, et le geôlier
Black ouvrit une porte qui se referma sur lui.
Deux heures après l'arrivée du prince, Black
frappa deux coups à la porte de la cellule de
Jeanne et de Margarct, et le duc de darence
répondit: —Ouvre.
Les verroux grincèrent dans leurs anneaux,
la clef tourna dans la serrure, et la lueur trem-
blante de la lampe qui éclairait la prison, mon-
tra la marquise et la comtesse, voilées de lon-
gues mantilles espagnoles, et sortant, à pas
chancelants, soutenues par le prince.
Kildcrkin se pencha vers Marguerite, comme
pour s'assurer de la réalité d'une rencontre
aussi étrange ; sa masse d'armes frappa lour-
dement les dalles, et il murmura d'une voix
épouvantée : — Vous ici, Madame, vpus en li-
berté !
Margaret et la marquise reculèrent à cette
apparition, comme à celle d^un spectre, et Cla-
rence, les rejoignant, leur demanda ce qui
pouvait les troubler. Elles baissèrent la tète.
Les deux dames, accompagnées de leurs
guides, descendirent dans la cour carrée etga.
gnèrent la voûte des premières portes ; Margaret
et Jeanne se signèrent en tournant la tète vers
le pavillon où le chevalier et le page étaient
enfermés; et sans que les gardes opposassent
aucune difficulté, la dernière barrière de la
forteresse s'abattit pour donner passage aux
captives délivrées. — Et maintenant, demanda
la marqukse de Courtenay d'un ton résolu, où
nous oondttifl^z-voust — A Westminster, ré-
pimdit Clarence. — C'est an joyeux échange,
^oiita une voix qui fit trembler les deux amies.
Et comme elles cherchaient d'où venaient ces
paroles, elles aperçurent les deux moines
d'Amboise et de Tewksbury. — 0 mon Dieu !
i'écria Margaret, par quelles épreuves me
faites-vous passer? — Je te reconnais bien là,
duchesse de Sevem 1 s'écria le comte de Kerven.
Ta fille est aussi noble que toi ; oh ! le beao
sang 1 oh ! l'infamie ! — Monseigneur, ne vous
hâtez pas de juger. — Silence, dit le vieillard
avec une sévère autorité.
LE POBTE-CLEFS.
— Entrons ici, camarade, j'y ai fait ce matin
le plus riche repas de ma vie, et du diable s'il
m'en reste autre chose que le souvenir. — Je
ne te savais pas gourmand, Kilderkin. — Tu
ne te rappelles donc pas les tavernes de Gas-
cogne, maître port-clefs. — ^Tais-toi, tais-toi, la
tète me tourne quand je penseàce beau temps.. .
— Et elle te tournait bien mieux quand le via
d'Aquitaine !... Messire Bum, vous avex too-
jours été un fort aimable ivrogne. — Ah! fit
le vieux gcAlier, on se grisait pour rien alors
et avec de la liqueur de prince ; maintenant !...
— Maintenant I... par Jésus! je veux qu'en
mémoire de ce passé magnifique, nous roulions
un peu sur la table, comme deux vieux soldats
quje nous sommes, deux vieux compagnons du
lord Talbot. — Bien dégénérés, mon brave!
— Hélas! il faut vivre !... Écoute, compère,
j'ai encore quelques couronnes dans ma cein-
ture, et je veux faire le grand seigneur, te trai-
ter: as-tu soif, as-tu (kimt — Sainte-Vierge!
j'ai le gosier le plus sec des trois royaumes»
et le ventre aussi efflanqué qu'un manche de
I)ertuisane... Mais nous serons raisonnables!
—Parbleu ! nous serons sages, nous ne boirons
qu'à la santé du roi 1
Le geôlier Burn leva les yeux sur Kilderkin
avec étonncment stupide, puis demanda: —
On soupe donc bien à cette enseigne!— Comme
chez le pape... Il est nuit, nous ne craignons
personne, si tu m'abandonnes, je te renie.
— - Entrons, dit le porte-clefs.
Ei les deux compagnons frappèrent de leurs
quatre poings à une porte basse qui résista
bravement à leur attaque. Tout-ili-coup une
petite fenêtre placée au-dessosde la porte s'ou-
vrit, et une vieille femme enrouée, rechignée,
de mauvaise humeur, cria d'une voix perçante :
attendez, ne cassez pas ma porte, on va vous
ouvrir. •
Aussitôt qu'ils fàreat entrés l'hôtesse regarda
ses deux convives d'un air de dédain, et «cur
répondit : — Je n'ai que de l'aie de Manchester,
LES DERNIERS KERVEN
527
da bœuf salé et des harengs ; si vous désirez
autre chose, prenez la porte sans tarder.^ C'est
plus qu'il n'en faut à un soldat, mais ce n'est
pas ainsi qu'on traite un gentilhomme cousu
d'or, iù\ f^ae moi. Donc, sans autre phrase, je
n'entends rien aux casseroles, et que toutYotre
savoi1^faire sera jugé par mon ami Durn, le
geôlier, qui est un ivrogne et un gourmand.
Voici une façon d'encouragement que je vous
donne de grand cœur^ en tous recommandant
de nous apporter tout ce que vous avez de plus
succulent et de plus enivrant dans cette maison.
Et, disant cela, l'archer glissa une couronne
dans les mains de l'hôtesse, qui s'en empara
avec avidité. — Allons asseyez -vous là, dansée
coin, à cette table, et vous serez servis, mes-
sires de la prison.
En effet à peine une demi-heure s^était écou-
lée que l'aie et le porter avaient fait oubliera
Born sa gcole et ses prisonniers — Nous allons
donc souper comme en Gascogne? dit le geôlier,
dont les yeux flamboyaient. — Et nous en fe-
rons plus que jamais, cette nuit, ce soir^ ce
matin, que sais-je, ma tête s'en va déjà; tant
mieux, qu'elle s'en aille au diable, elle lui res-
semble... buvons. — Ta, ta, ta, s'écria Bum,
je ne te connais plus ; pour une pinte de pi-
quette tu perds le sentiment, tiens regarde.
Il vida d'un seul trait une énorme timballe
de porter, et avala une bouchée de jambon
fumé qui faisait frémir. — Voilà ce qui s'ap-
pelle boire et manger, dit-il en riant aux éclats.
— A la santé de tes prisonniers, cher ami. —
Et qu'ils s'en ressentent, les pauvres agneaux...
Tiens, grisons-nous tout-à-fait, roulons sous la
table ; je suis triste , car, le sort de ces deux
enfants me crève le cœur! ils sont si beaux, si
fiers... bah ! buvons. Oh ! eh ! miss Kennet du
diable, vieille sorcière, cuisinière d'église, ar-
rivez; que faites-vous donc là-bas, à raccomo-
der vos jupes, quand nous mourons de soif?
L'hôtesse accourut et s'arrêta effrayée devant
le désordre qui régnait dans sa salle privilé-
giée.
— Vous voyez bien, miss Kennet, s'écria
rarcher, que mon vénérable ami n'a rien de-
vant lui; portez nous de quoi vivre, votre mai-
son serait-elle une cellule de pénitence ? -^
Doux Jésus! que voulez-vous donc que je vous
«crvc ! vous avez vidé ma cave et dégarni mon
garde-manger. — Tiens, mégère, dit Kildcrkin
à voix basse, prends cette guinée, et portes-
nous tout ce que tu as en drogues infernales»
porte-nous de quoi assommer un templier, f At^
ce le grand-maitre lui-même.
L'hôtesse regarda la pièce d'or, puis le' sol*
dat, et disparut. Deux coups violents retentirent
à la porte basse.
— Qui va là? hurla le geôlier... qui va là?
On n'entre pas... — Tais-toi, dit l'archer, c'est
peut-être la ronde de nuit — Que ce soit la
ronde du sabbat, je m'en soucie comme d'ane
noisette ou d'une fontaine, je ne veux voir ici
que ta face glorieuse, ou celle de quelque moine
effronté que nous puissions remplir comme un
tonneau. — Pardieu l tu devines en vrai bo-
hémien, dit Kilderkin... Et il se leva aussitôt
pour saluer les deux frères de Saint-Jérôme,
qui vinrent prendre place à l'une des table»
de la salle. — A la bonne heure, cria Bum,
nous voici au grand complet, soyez les bien-
venus, mes pères, et s'il reste quelques bou-
teilles à la maison, ne m'en accusez pas, car
je travaille à les vider toutes. Ohé 1 RilderiuD
Je commence à me griser, vrai Dieu, et je te
trouve fort aimable... mais j'ai soif, continua-
t-il en frappant sur la table de sa timbale.
Puis il en entama sa chanson favorite que
Kilderkin interrompit par cette apostrophe:
— Mon brave Burn, j'ai une requête à te
présenter. — > Parle, cher ami, ne te gêne pas,
je tedonneaudience, ouvre moi ton cœur, con-
fie-moi tes chagrins. — As-tu toute ta raison t
— Me prends*tu pour une éponge qui se gonfle
à la moindre goutte, compère ; certes, j'ai toute
ma sagacité, tout mon bon sens, toute ma science
ainsi, parle, jefécoute. — A merveille, vieux
renard ; ainsi buvons encore,.. Maintenant je
te dirai à l'oreille que la requête dont je te par-
lais tout à l'heure m'intéresse peu pour moi«
même : ce sont ces deux bons pères qui veulent
te l'adresser .-^Sainte Bible ! ils choisissent mal
leur temps.... Mais enfin, qu'ils approchent
Kilderkin fit signe au comte d'approcher ;
celui-ci, réprimant un mouvement de dégoût»
vint s'asseoir près de l'archer et fit place à Pier-
re de Lamorgc à côté de lui. ~ Mon frère, dit-
il, en s'adressent au geôlier... -> Je n'ai pas de
frère, heureusement, s'écria Burn, et n'en veux
pas avoir.... — Mon fils !... — Ah 1 ça, parlons
52H
LES DERNIERS KERVEN
nous grec, tout de bon, mcssire; je ne suis
le fils de personne, entendez-vous et ne Tou-
bliez pas... — Mon ami ! — • A la bonne heure,
je suis fami ae tout le monde, Tami de mes-
sieurs les juges,rami de messire le bourreau,
Tami de mes prisonniers, Pami du diable et
le vôtre par conséquent.. Je bois à votre para-
dis... Que vous faut-il ? — Vous affectez en vain
une grande dureté de cœur, je sais que vous
ties un excellent homme aussi sensible que
gai convive... — Oui-dà.« . et vous avez raison,
j'ai le cœur snr les lèvres aussi souvent que
ma timbale : ainsi, malgré les doux plaisirs de
cette nuit, je m*atlriste en pensant à deux pau-
vres enfants qui seront jugés demain, et expé-
diés le jour suivant.. Il m'en prend des envies
de pleurer, comme fait un âne sans pitance 1...
— Et quels sont ces enfants, mon ami ? — Deux
prisonniers de Tewksbury. — Je les connais...
— Tant pis. — Pourquoi? — Parce que vous
ne les verrez plus, parce qu'il seront jugés de-
main et exécutez après demain. ^Supportent-
ils avec courage leur malheur? — Mieux que
je ne supporte le vin, assurément, et ce n'est
pas peu dire... Ah ! si on pouvait les gracier.
— ' On ne les graciera pas... — 11 y a moyen de
les sauver, brave Burn, et, puisque vous êtes
aussi bon qu'honnête, écoutez-moi.
Le porte-clefs regarda le comte de travers,
avala une dose de genièvre, et s'accouda silen-
cieusement sur la table.— Vos prisonniers se-
ront jugés demain ; leur condamnation, comme
c'est la règle, leur sera communiquée pendant
la nuit ; ce sera vous qui ouvrirez la porte de
leur cachot au justicier, et quand celui^i aura
fini de déclamer la sentence de mort, vous ou-
blierez de refermer la cellule ; voilà tout.
Le comte reprit : — Vous aurez remis dans
la journée un billet à vos prisonniers pour les
piéveoir du complot; ils sortiront à une heure
fixée, Kilderkin sera de garde, et les laissera
passer sous un déguisement, auquel nous pour-
voirons; le chef du poste de la barrière recevra
une .<;omme énorme ; vous accompagnerez les
fugitifs, et des chevaux préparés d'avance vous
mettront hors de poursuite. Votre fortune sera
faite. ^ Par 9uini Georges, ce capucin parle
comme un lansquenet, et je veux trinquer avec
lui... Holàl hé ! miss RennetI milady Kennet!
femme de Satan 1... Ah! enfin, la voici!...
L'hôtesse, que Burn n'avait encore aperçu,^
cependant accoudée contre la porte, regardant
et écoutant ses convives. Elle s'approcha brus-
quement do geôlier, et lui dit : — Vous vous
faites bien prier, recors de Bohème, pour une
misérable bagatelle. — Oh 1 oh ! ma belle efia-
rouchée, vous appelez bagatelle Thistoire de me
faire couler du plomb fondu dans les oreilles,
et bouillir le ventre dans une chaudière. — Eh
bien tu ne boiras plus, et je veux trinquer seule
avec Kilderkin ; arrière, ivrogne à demi. — Ivro-
gne à demi ! s'écria le geôlier furicux,pottr qui
me prends-tu ? Je suis le rot des buveurs. K^-
derkin défends-moi, soutiens mon honneur.
^ Sauve ces pauvres enfants ! — Mais mon
cou, femme infernale, mon cou ? — Et que vaut-
il ! pour que tu fasses tant de bruit ; je l'estime
autant qu'un goulot de bouteille vide . Allons,
je te promets un grand verre de xérès le jour
où tu passeras devant^ma porte pour aller à la
potence . — Charmante créature I et pour le
moment que me donneras-tu ? — De Taie et
du porter , et du genièvre à te faire brûl^ vif
comme un mahométan , — Que vouIcz-toos
donc que je vous dise , mes vénérés pères en
l'Ëvangile?
Les deux pèlerins levèrent toutnÀ-couplatêie
avec espoir et joie . — Nous voulons, reprit
l'hôtesse, que tu nous jures, par un serment
que nous te pourrons répéter demain, de saivre
à la lettre tout ce qu'on te commandera pour
délivrer le chevalier de Kerven et son page.
— Ah ! misérable ! tu abuses de mon respect
à mes serments d'ivrogne. — Et à cette con-
dition , nous trinquerons avec ce porter épîcé,
à ton salut en l'autre monde . <— Et tu m'ein*
brasseras en amitié ? — Oui vilain dogut;.
•^ Et bien ! que ce toast m'étrangle si je ne
fais pas tout ce qu'on me commandera pour
délivrer ces chers agneaux ; et maintenaot aie
donneras-tu à boire, et me donneras-tu le bai-
ser de paix, vieille harpie, duègne d'amour.
Le comte allait parler, lorsque l'hôtesse lui
fit signe de se taire, on mettant un doigt sur
ses lèvres.
Le grnller ne s'arrêta plus dans ses rasades.
Il i^ii.^sa une seconde fois le long du mur, et
demeura couché sur les dalles, soiis mouve-
TT1 1.1, cuns parole , — Vous pouvez vous retirer,
I cii« 1 ri«>tLsse, nous avons son serment, occupez*
fOBS de préparer les moyens d'évasion : je me
charge de le réveiller et de lui raTratchir la
mémoire. — Tenez, ma fille, dit le comla eu
se letant pour sortir, prenez ce foible gage de
ma reconnaissaoce ; Dieu récompensera bien
mieux votre bonne action, et il mit quelques
pièces d'or dans la maiu demissKennct,quirit
aae souple rcvérence, et accompagna ses hôtes
iTee une lampe pour leur épargner les périls de
ton méchant escalier.
Le lalal donjon qu'occupaient Henri et Ange,
^t situé ainsi que nousl'avons dit, !t l'un des
angles de la cour carrée qu'entouraient de
hautes murailles ; et comme le monument était
bâti sur ta Tamise, les vapeurs du fleuve s'y
ailacbaient avec opiniiLtreté, pour ne s*e(Iacer
qu'an grand jour.
Au premier étagcdu donjon, après avoir par-
couru an étroit corridor, constamment éclairé
lur deux lampes sinistres, on arrivait à une
porte basse et cintrée quis'ouvraitaudessusde
trois gradins en pierre de taille usés par le
temps ; cette porte en bois de chêne semée
4'énormcs chevilles de fer, et garnie de verrouz
scellés an mur, Termait la prison des deux Trèrcs
d'armes.
C'était une pièce octogone et voûtée, soutenue
for des piliers engagés dans le mur et dont les
aréles saillantes égouttaient constamment une
eau'œalsainc provcnantderhumiditéextéricure.
Dans l'un des coins de cet alRtui réduit,
qu'enveloppait le plus morne silence, le ch»-
Yalier de Kcrven, le dos appuyé & son pilori.
Ange de Lamorge c^ché ises pieds, repa»*
saient dans leur mémoire les souvenirs de leur
vie libre, et ne témoignaient par aucun^soupir,
par aucune larme, l'orage qui les agitaiimt.
Tout à coup un bruit singulier vint les tirer
de leur méditation. — Chut! diL Henri.
Aussitôt la porte tourna sur ses gonds ; deux
hommes descendirent les gradins, entrèrent
dans le cachot et repoussèrent la porte derrière
eux.'— Eb bien L mes gentilshommes, dit le
geôlier Burn, en posant un pclit panier aum^
lieu de la cellule , comment avez-vous paasi
lanuUÎ — Très bien, et vousî répondit le page
d'un ton ricaneur. — Oh ! moi, mieux que
jamais, mon brave enfant; mais oii ètcs-vous
donc cachés I
Vos appartements sont si bien éclairés,Ile»'
sire, qu'on ne s'y voit pas, lorsqu'on se tou-
che, interrompit Henri. — Eh I vous nous tmir-
nez le dos, mon ami, s'écria le malicieux en-
fant,quoique les nouveaux venuslui fissent face.
— Parlez-moi de mes nrisonniers, répondit le
portc-cles; ils sont au moins de bonne humeur.
— On ne se reconnaii donc plus maiotenanl,
dit l'archer en se rapprochant de ses deux amis.
— Kilderkin ! Kildcrkin Is'écrièrent à la fois le
page et le chevalier, qui se levèrent vivement
et s'emparèrent des mains du soldat. — Eh oui I
c'est moi». Uab parlez bas !
Et il embrassa les deux captifs au moins dix
fois chacun. — Donne-nous des nouvelles, tno*
ai
U6)
Tieux balafré, dit Henri* — Vous ôtes donc
ressuscité? dit Ange. ^ Ils mS^ttlburré deux
fers de lance dans la poitrine > À Tewksbury ;
mai&^on ne tue pas un «diitoire oomsie up'
marcassin, et me voilà. SachosE 6D 4aw aiots
que je me suis enrôlé dans -les gante Itniain;
de la couronne afin de pouvw vous AbB9^utile,j
et même vous sauver. Je ae -ms 403 seul i
travaiUer pour vous. Prenez ce blUet* Usez-le,
et suive? 40ijpoiiit ^a^Mint toutes les iaalruc-|
tioos ij|u*OD vous y doone,^ je réponde de la
lésMtte, .puis ^n/ik un petit rouleau 06 voiis
twmraray tons les ustensiles d^un dooieor...
IfoUiSvottskissoii6;4RiaQ9ez,prenezdfi6 forces Jli-^
sez-iattentivemeat ee biUûlât tenez lOn^is prêts..
Adieu... Bum, en ▼enattt jpyronto^ae'panier,
recevra votre réponse. — Ami, s^écria le che-
valier de Rerven... ne serais-tu notre sauveur
qu'à demi? — Que vous faut-il encore ? — Ne
le devines-tu pas ? où sont-elles ? où est la com*
tesse de Rosières? où est la marquise de Cour-
tcnay?.qne devient la reine?
Kildcrkin poussa un soupir douloureux et ré-
pondit: — Ma noble maîtresse, ma reine bien-
aimée... hélas elle est captive et veuve. — Veu-
ve ! — Le roi Henri VI est mort. — Mort ? —
On Ta trouvé mort ce matin dans sa cellule...
Cest un horrible mystère ou plutôt un crime
horrible ! — Malheureuse reine l dit le cheva-
lier... Pauvre femme f — Oui, pauvre femme!
répéta Kildcrkin, et il essuya deux larmes qui
coulaient sur ses joues. «^ Et nos sœurs, de-
manda le page d'une voix tremblante? Farcher
ne répondît pas.
— Tu nous caches quelque malheur, s^écria
le chevalier ; au nom du ciel, explique-toi ?
De qui est ce billet?
— En le lisant vous saurez tout.
-»- Mais où sont-elles ?
— Elles sont libres, répondit Tarcher avec
embarras.
— Et tu ne nous le disais pas! s^écria le
page.
» Libres ! répéta le chevalier en joignant
les mains. 0 grand Dieu! que vous êtes bon
et puisfnnt !
Saisi«(sant alors son frère par la main, Henri
Tattira sur son cœur et le couvrit de caresses.
— EUr.s sont libres? tu ne nous trompes pas?
Si tu savais tout le bien que tu me fais. Chère
Maiigaret, je vaispouvoMiMie. And^ «alfats
parvenir mes pensées, A'esln«e pas?
^r- Ce sera bien difficile, mmsyesmesfd*
— Difficile, et pourquoi?
— Ah!
— liais qui les a délivrées?
Kildcrkin ne put lésister à son émotoi, il
yilia le^revers de se&mainssur ses paupières,
4 détouxna ia tète. dBurn, iyK)uyé contre la
po^e, pe quittait pas des yepx «es piisomiiers ;
son râigegcassièrement excessif avait prison
air con4^mé«<Henri dl^.Kervca s'approcha brus-
«lement de rardier,et i'arcèliutpar le lam, il
i renouvela sa question :
— Qui les a délivrées?
— Vous le ;6aiBrez par ce laSIkt.
— On nous caehe quelque catastrophe, mon
cher Ange !.. . Où sont-elles ? je veux le savoir ;
où sont elles?
— An palais de Westminster, murmura le
soldat avec effort ; et Q sortit en toute hâte^
suivi du geôlier.
, — A Westminster, répéta le chevalier stu-
péfait; mais c'est un rêve!... Margarct près
d'Edouard !
— Jeanne près de nos bourreaux ! c'est im*
possible, mon frère, interrompit le page; hâ-
tons-nous de lire ce billet ; viens là dans ee coài»
je tiendrai la lanterne». Asseyons-nous... Mon»
tre-moi l'écriture.
— Je ne la connais pas, dit Henri'après avoir
tourné et retourné le papier qui ne portait que
cette suscription : Aux chevaliers français pri-
sonniers,
— Ni moi.
« Les caractères sont évidemment contre-
faits ; lisons. Ah! le cœur me bat.
— Le mien aussi, j'ai froid dans tout le
corps.
— 11 me semble que quelque affreuse nou-
velle nous attend ; n'importe !
Il rompît le cachet qui fermait la lettre et
lut à voix haute :
« Mon fils,
« Votre dernier jour n^est pas encore venu ;
« la volonté divine a permis que vos amis so-
ft crets pussent vous être utiles dans l'affieux
« danger qui vous menace. Souvcacz-tous
« d'un pauvre moine qui suivait les arm^s
« de Warwick et qui vous tira de la mêlée à
LES ;IffiRinE»8 ISRTCN
kdi
«Teii4(^>ar7; soaVeoe^^vous de la ^arbe-
I BlaDche, et tous connaîtrez .ééhii qui se
€ dévoue ici pour yoqs et votre Jeune ami.
« Vous n*ètes enfermé ^e depuis YinglH|uatre
«heures, et» depuis ce temps, des éTéne-
«ments bien graves se sont succédés. Je ne
« vous i)arlerai que de ceux qui vous touchent
< persoiuB^Hement. La comtesse de Rosières
«et la marquise de Courtenay ont quitté
« leurs noires cellules de la Tour pour habiter '
« les somptueux appartements de Westmins-
< ter. Elles ont assisté ce matin, en toilettes
«magnifiques, aux réceptions royales, et ont
« pris rang selon leurs titres à la cour d'É-
donard IV, »
~ Mensonge et infamie ! dit le dievalier.
— Horreur ! dit tout bas le page. Et il arrêta
Henri qui avait froissé le papier et voulait le
déchirer: Lisons tout, cher frère; ton cœur
peut-il croire à la calomnie 1
Le chevalier continua d^une voix tremblante
d^dignation :
«L^une, comme héri^ère de la duchesse
«de Severn, a, diton, recouvré tous ses
« biens ; Tautre a obtenu la grâce de son mari
« et la conservation de son immense fortune.
« On attribue ces faveurs inattendues au vio-
« lent amour du duc de Clarence pour made-
« moiselle de Rosières... »
— Malédiction I s^écria de nouveau Henri de
Kerven...
— Achevez, monseigneur, adhevez de lire...
«Vous serez jugés aujourd'hui, et votre
« condamnation sera connue ce soir ; je ne
«doute nullement du sort qui vous est ré-
« serve. Lorsque le justicier viendra vous lire
« votre arrêt de mort, il sera introduit par le
« porte-clefs Burn qui,feignant de fermer votre
« porte, la laissera ouverte. Vous vous cou-
« vrirez alors des vêtements qui vous seront
« apportés à Theure de votre second repas,
« et, sortant doucement de votre cellule, vous
« rencontrerez Burn sur Tcscalier. Ce digne
« homme vous conduira Jusqu'aux barrières,
« et au carrefour de White-Friars, vous trou-
« verez des chevaux sellés et un guide ; ne
« vous inquiétez de personne, vos sauveurs
« ne seront pas oubliés... Songez tous les deux
« à vos familles, si la bonté divine vous en a
» laissé. Votre fuite s'opérera pendant que la
« ville sera plongée dans la Joie des fêtes, pen-
€ dant que vos amies ingraites et parjures voua
« oublieront au bol d'Edouard... adieu, à ce
« soir. » ,
Les prisonniers se regardèrent avec une tris<
4esse égale, et baissèrent à la fois les yeux. La
sagacité du page était Taincue ; et le pauvre
enfant, qui trouvait toujours quelque répartie
vive ou mélancolique, selon qu'il voulait égayer
ou charmer son frère, demeura muet, cette
fois, accablé par sa propre douleur.
— Ah ! c*est une folle, s*écria enfin le cbe-
valier; rien ne pourra me faire croire à l'aban-
don de Margaret, et mes hésitations l'outra-
gent encore plus que cette lettre infâme.
— Tu as raison, mon ami, dit le page avec
un sourire amer; écris au pèlerin, glisse-^tit
quelques lignes pour ma sœnr Margaret, et,
afin d'avoir une certitude, demande-lui une
réponse. Vile, le geôlier ne tardera pas à re-
venir.
Le chevalier ouvrit le rouleau quVait ap-
porté Kilderkin, et l'ayant trouvé garni de tout
ce qui est nécessaire pour écrire, il se mit à
l'œuvre, pendant qu'Ange, courbé sur le papier
pour l'éclairer de plus près, lisait chaque mot
que traçait rapidement sa plume.
« Chère Margaret, on m'annonce, par un
«mensonge odieux, que tu es sortie de la
« Tour avec Jeanne et que, cédant à la pas-
« sion du lâche Clarence, tu consens à pren-
c dre à la cour d'Edouard le rang que ta fà-
« mille occupait près des Lancastre. On me
« dit que tu te parcs d'habits magnifiques, et
« que ce soir tu dois être le plus bel ornement
« de Westminster... rai déjà honte de t'avoir
« rapporté ces calomnies, je les méprise autant
« que je t'aime, autant qu'elles vont t'indigner.
« Ange est mon soutien ; son âme ressemble à
« la tienne. Adieu, Je pourrai t'écrire encore;
« je n'ai maintenant que le temps de te répé-
« ter le mot du sanctuaire : Toujours ! — Je te
« demande h mains jointes une réponse. »
— C'est très bien, dit le page ; il me semble
la voir trembler et pâlir en lisant ces lignes.
— Et maintenant, reprit Henri, laisse-moi
dire deux mots à l'insolent qui a osé m'écrire.
— * Oui, mais ne te fâche pas trop... parie
avec boulé ; rends le bien pour le mal..
« Vous avez eu l'audace de calomnier des
5»
LES DERNIERS KERVEU
« femmes qui méritent tous vos respects...*
— Efface cette phrase, cher frère, elle est
trop dure, songe qu*on a peut-être trompé le
TîeiUard et que... ^
^ •* Eh bien ! reprit Henri, aimes-tu mieux
ceci : « Vous touIcz me secourir et vous m^ao-
« câblez de douleurs plus affreuses que celles
« qui m^attendent sur Téchafaud... »
— Tout cela n*cst pas digne de toi. Quelle
tète emportée que la tienne, monseigneur ! du
train dont commence ta lettre, elle doit finir
par un appel en champ-clos, avec dague, ha-
che, épée à deux mains et le reste.
•— Dicte donc toi-même, répondit Henri
avec un peu d'humeur.
— Écriras-tu tout ce que Je te dunit
— Oui.
. —Tout, sans réserve t
— Oui, petit obstiné.
-— Alors prends un autre papier; nous y
voilà : « Mon bon père... Henri regarda le page
qui reprit avec une gravité charmante, en
étendant le doigt. « Mon bon père, aux affreu-
«ses nouvelles que vous m^apprenez, mon
c cœur a d^abord tressailli dUndignation ; puis
« sa colère s'est dissipée, car il ne peut conte-
« nir à la fois deux sentiments, Tun d'estime
« et d*amour, Tautre de mépris et de haine.
« Je vous remercie de vos secours, de voscon-
« seils, de tout rembarras que vous prenez de
« ma vie depuis si longtemps, et je rends grâ-
« ce à Dieu qui vous a créé pour faire le bien.
« Vous me rappelez par vos exhortations un
« père bien-aimé, que je n*ai jamais cessé de
€ chérir dans mes joies, comme dans mescha-
« grins ; sa parole fut pour moi toujours ten-
« dre et fortiOante, et sa voix ne m'a trouvé
« rebelle que pour résister aux pensées que
« vous tentez de m'insinuer aujourd'hui. On
« vous a trompé, celles que vous accusez sont
« et seront toujours de nobles femmes; les
« croire coupables c'est l'être soi-même. J'é-
« cris à Mademoiselle de Rosières ; sa réponse
< confondra ceux qui vous ont égaré.
« Adieu donc et à ce soir, puisque vous vou-
« lez absolument sauver des innocents, qui
« se hâteront d'aller se jeter à vos pieds.
— Et maintenant, lonne-moi cette plume,
ajouta le page, puis il écrivit au bas de la let-
tre : « Ange de Lamorge se recommande aux
c bons pèlerins, et baise les dieveox blancs du
«pèreLucel...»
Tu faisdemoitoutceqnetaveuz,ditHenri...
Enfin, soit ! Si cette lettre tombe un jour entre
les mains <ie mon pauvre père, elle lui fera du
moins quelque bien.
— Certainement, mais ce serait un grand ha-
sard, ajouta le page en cachant un malin sou-
rire.
^ Voilà le vieux Rum qui arrive, dépèche-
toi. Le geôlier entra dans la cellule et trouva
son beau déjeuner intact.
— Ce n'est donc pas bon) dit-il.
— Nous avons oublié de manger, mon braTc ;
mais vous pouvez emporter le panier; nous
nous chai^eons de fkire disparaître ce qa^û
contient
— A la bonne heure ; il fkut vivre avant tout
— Vrai Dieu ! cette maxime vous va comme
un câble au trou d'une aiguille, à vous qui en-
graissez les gens pour la potence.
Eh! eh! vous êtes plein d'esprit, mon bel
enfant, dit Rum en riant avec franchise.
— Tenez, mon ami, interrompit le chevalier
de Kerven, voici deux lettres que vous remet-
trez à Kilderkin; l'une est à son adresse, avec
l'avis de ce qu'il en doit faire, l'autre est pour
le pèlerin...
— J'entends... Ah ! le bon diable de pèle-
rin ; quelle digne et bonne figure !
— Quoi 1 vous le connaissez?
— Certes, et son compagnon aussi ; Je les ai
vus hier d'aussi presque nous yoilà.
— Vous les ayez vus tous les deux ?
— Oui, vous dis-je, et, au fait, j'aurais pu
en voir quatre, car j'étais dans la sainte vigne
jusqu'aux yeux ; mais c'est égal, ils ont Tair
de vous aimer de la belle façon l'un et l'autre ;
ce sont deux beaux vieillards» grands et sévè-
res ; leur robes brunes leur vont comme du
velours; ils sont fiers là-dessous comme des car-
dinaux.
— Ce sont bien eux, dit Henri. Répondez-
moi, maître Buro ; auriez-vous entendu paAcr
de la mise en liberté des dames de la reine Mar-
guerite. «
» Elles sont sorties de prison, hier au soir,
sous la conduite de leurs altesses les ducs de
Clarence et de Glocester.
LESDERNIERS KERVEN
533
— De Clarence et de Glocester, répétèrent
les deux captifs.
^ Oai, mes gentilshommes.
— Et savez-vous ce qu'on en ditî
— Rien, absolument rien. Je tous quitte...
Ah ! j'oubliais, ma foi, TOtrc principale affai-
re. Dans une heure, Totrc défenseur, qui n'a
jamais sauvé personne, viendra yous rendre
visite, et, une demi-heure après, on vous con-
duira à la Chambre haute pour y subir votre
interrogatoire... Adieu, messires chevaliers, ne
perdez pas courage ; le vieux Bum s'est grisé
hier, et son vin porte bonheur.
Ange et Henri ne répondirent rien ; tout en-
tiers aux tristes réflexions qui leur venaient de
Westminster, ils n'entendirent même pas se
refermer la porte du cachot.
LA SERTENCB.
La nuit venait d'envelopper la vieille forte-
resse de ses ténèbres; un lugubre silence ré-
gnait dans tous les bâtimens de la Tour. La
cellule oiî Henri de Kerven et le page atten-
daient avec angoisse la réponse de Margaret,
mal éclairée par la lueur tremblante de la lam-
pe que le bonKilderkin leur avait apportée, au-
rait effrayé des courages moins énergiques que
les leurs ; les piliers, les piloris et leurs chaînes
projetaient de grandes ombres sur les murail-
les, et le bruit monotone des gouttes d'eau qui
tombaient lentement de la voûte sur les dalles,
augmentait l'horreur de ce Ueu maudit La lu-
xDière douteuse de la lampe leur avait servi à
relire plusieurs fois la lettre du pèlerin, à la
commenter, à la retourner dans tous les sens
de la pensée. Cette lettre glaçait le chevalier
d'épouvante, et, sans jeter d'odieux soupçons
dans son cœur généreux, le livrait, cependant,
à des terreurs, à des doutes, à des pressenti-
ments funestes, dont Ange, moins troublé que
son ami, cherchait à le distraire.
Il employait tout le génie de sa belle âme à
rappeler les vertus de la comtesse ; il revenait
sur toutes les preuves d'amour qu'elle avait
données; il s'épuisait à la représenter telle
<lu'il l'avait toujours vue, douce, tendre, fière,
dévouée; il en faisait une divinité, et grondait
le chevalier de ce qu'il se laissait aller à la soup-
çonner. Henri écoutait avec extase tout ce que
faisait le cher enfant; il répétait ses mots les
plus passionnés; il suivait tous ses élans géné-
reux, et se confiait avec un sourire doux et tris-
te à la fois, à ses inspirations^ si bien d'accord
avec les siennes»
— Comment veux-tu, mon bon ïVère, que
la belle Margaret se puisse dégrader au point
de t'abandonner, quand c'est par amour pour
elle que tu es enchaîné, prêt à mourir!
— Loin de moi cette pensée infâme... et ce-
pendant, je me souviens de mon malheureux
père ; je me souviens de cette nuit fatale ou il
surprit notre secret
— Hélas l elle n'est que trop présente à ma
mémoire ; il me semble que cette scène terri-
ble s'est passée hier.
— Te rappelles-tu qu'il nous prit tous les
deux par la main, qu'il nous pressa sur son
cœur, qu'il pleura comme nous, avec nous;
qu'il voulut nous instruire des malheurs que
l'amour traîne à sa suite. .. L'une de ses pensées
me revient ; elle est horrible, et ma destinée
semble jusqu'à présent la justifier tout entière:
a Quand le caprice ou la vanité, qui fait la pas-
a sion chez les femmes, n'existe plus, disait-
« il, la femme délaisse celui qu'elle semblait
« aimer par-dessus tout ; elle foule aux pieds
« ses vieux serments, et n'accorde même pas
c sa pitié à celui qui marche pour elle et de-
« vant elle à la mort ! »
— Ne répétez pas de semblables paroles»
monseigneur, s'écria le page en mettant la main
sur la bouche du chevalier.
— Fou que tu es ! je ne te les rapporte que
pour te dire combien ma blanche Margaret dif-
fère de ces viles créatures.
Oh! certes... Souvenez-vous de la route de
Tewksbury à Londres ; que d'aa\our ses re-
gards vous ont témoigné du haut de ce chariot
que nous suivions à pied !
— Oui, oui, chère Margaret !... Mais, lyouta
Henri d'une voix tremblante, elle était alors
prisonnière ainsi que nous ; etaujourd'hui, si ce
qu'a écrit ce moine est vrai, elle est libre... et
la liberté, à quoi, à qui la doit-elle !
— Encore Y monseigneur, encore ? vous
cuserez donc toujours ? mais c'est affreux I
554
LES DERNIERS RERVEN
— Ma |>auvre tête est en feu, mon cœur est
gonflé 1 je ne sais plus ce que je dis... Marga-
rel, s'écria-triltout à coup, Margaret, ma belle
fiancée, ma douce alliée, conserve ta pureté,
sois noble, forte et courageuse jusqu^au bout,
je t*en supplie 1 ne souille pas en un jour la
pureté que je te crois ; attends pour m'oublier
que je sois mort pour toi, fais que je puisse en
quittant la vie emporter ton image sans tache !
alors mon supplice ne torturera que le corps, et
monâme ira t'attendre avec une ûerté qu'elle ne
tiendra que de toi I
«* Assez ! monseigneur, assez ; vous tods
plaisez donc à me faire pleorer?
-« Cher enfant., pardon, j'oublie toujours
que tu as trop de sensibilité pour recevoir la
confidence entière de mes douleurs ! Hais je
suis si près de ma dernière heure que malgré
moi mon imagination m'emporte; pardon...
Donne-moi la main.
*- Si TOUS êtes près de votre dernière heure,
pensez-vous que j'en sois plus éloigné ?
•^ (Test là mon ferme espoir...
— Taisez-vous ; vous avez juré de me toui^
menter jusqu'au bout. On vient, écout-
tons.
~- C'est le geôlier qui nous apporte le repas
du soir et la réponse de Westminster. Dieu
soit loué I Ah ! il ouvre la porte : le voilà.
— Eh bien, Bum, eh bîenî s'écrièrent les
4e«i prisonniers en se levant avec une égale
nvacité.
— La lettre t mon ami, la lettre, demanda
Henri.
-^ Le guichetier regarda ses prisonniers avec
étonncment et bonhomie.
— La lettre viendra à son tour ; d'abord pre-
nez ce paquet, et cachez-le sous la paille, vite,
vite. Mais prenez donc, couvrez-le bien ; c'est
cela. Songez que, si on venait à le découvrir,
vos deux tètes passeraient par les mains de Tom-
Rifl, avec la mienne, ce qui ne me plairait nul-
lement. Vous avez lu le billet de Kilderkin ,
vous savez ce quo ehacun de nous doit faire;
aussitôt que votre arrêt vous aura été commu-
niqué, ehangezF-moi vite de guenilles, et gagnez
4'escalier à petit bruit , en marchant dans ;le
corridor comme deux chats dans une gouttière
Je me charge du reste .Où est le cadenas de vo-
tre chaîne, chevalier! et celui de la votre, bel
enfant ? Là,vous voilà libres ; adieu, bon appé-
tit et bon courage. Ah ! éteignez votre lanter-
ne sourde, il ne faut pas que l'huissier de la
tour l'aperçoive, le momdre soupçon nous per-
drait tous. Adieu.
Le geôlier ût un pas pour se retirer, le che-
valier le retint par le bras.
— Mais la réponse de Kilderkin! la r^KNse
du moine ! la réponse à mes lettres?
— Tai vu Kilderkin, il vient de prendre la
garde à la porte principale, et m'a chargé de
vous dire que votre lettre avait été remise à son
adresse par le frère lui-même ; que le frère
Luce avait vu la personne et lui avait parié ;
que non-seulement il n'en avait reçu aucune ré-
ponse écrite ; mais qu'il n'en avait reçu aucune
parole... voilà tout; êtes- vous satisfait mainte-
nant?... Adieu, à bientôt
Aux derniers mots du guichetier, les prison-
niers demeurèrent muets et comme frappiés d'un
coup de foudre... Enfin, Ange de Lamorge,
ne pouvant résister à son émotion , s'ap-
puya sur Henri, ût quelques pas chancelants,
et tomba au pied de son pilori, épuisé, anéan-
U. Le chevalier s'assit à côté de kii, mit sa
tète dans ses deux mains, et garda un morne
silence, pendant que son cœur bondissait
d'une sourde colère et d'un dédaigneux res-
sentiment. Le page éleva bientôt la voix , et le
timbre délicat de cette voix secourable renipUt
le sombre cachot de ses sons les plus hamo-
nieux.
«- Ami , mon bon frère , dit-il , il y a qoe^
que mystère caché dans tout ceci ; je ne pem
croire à tant d'infamie. La lettre que tu as
écrite n'était peut-être pas as^^ez pressante^.
Pouvons-nous savoir ce qui se passe au dehors ?
Que d'apparences trompeuses nous cache sou-
vent notre vrai bonheur! Ne manquons pas de
respect à nos deux sœurs Jeanne et Margaret...
Non, non, sur l'échafaud même, je ne pourrais
les accuser...
Henri posa la main sur le front de son corn,
pagnon de douleur, et lui dit d'une voix telle-
ment émue, qu'elle trahissait des pleurs.
LES DERNIERS KERVEN 535
— Ta parole eftt si douœ, qu'elle console de pourriez-Tons croire T Vous avez accusé NOtte
lotti malheur , et qu'elle dément le crime, fiancée de trahison et de lâcheté ; vous Tavez
malgré son évidence. Ami , si je ne t'avais [ mise plus bas que la dernière des femmes, vous
là, j'aurais tout perdu ! Hélas ! ce seul tré- ', Tavez outragée. Monseigneur, dans votre dé»
sor qui me reste m'est une nouvelle douleur, sespoir.
car je t'ai entraîné sur une pente fatale, où je
prie Dieu de me laisser tomber seul. Cependant,
comme j'ai toute assurance de te savoir bientôt
en Mberté, je veux que mes derniers moments
te soient profitables; si je t'ai semblé soucieux,
abattu, découragé depuis notre captivité c'est
— Ange... murmura le chevalier d'une voix
presque éteinte.
-^ Oui, c*est ainsi que mon père a parié de
la comtesse de Rosières, qui peut-être se dé»
voue à le protéger, à le sauver en ce moment ! .. •
que ma pensée était toujours absente, toujours | Allons, mon chevalier, ajouta le doux enfant
tendue vers celle qui me délaisse avec tant de ^ qui, pour donner plus d'expression à sa parole»
lâcheté, c'est qu'elle était toujours en prière | prit tout-à-coup sontonmignard et câlin, don-
aux genoux d'une femme qui a fait de mon nez-moi votre main, je représente ici la bello
amour un marche-pied pour sa coquetterie. | Maiigarct, et je vous pardonne, je prends pour
Maintenant que mes yeux commencent à se tendre amour tous vos reproches, tous vos soup*
dessiller, à s'ouvrir et à voir, ils contemple- ^ oons,toutesvosinjures...Dites,m'aimez-vous...
ront sans épouvante l'abîme que ma profonde répondez.... Oh I que ta main tremble, pauvre
folie a creusé sous mes pas. Tu seras témoin ami!
de la mort d'un Kerven, mon bon frère, et tu | _ q^i^ j^ y^^^^^ ^^^^ j^ ^.^imel pauvre en-
profileras des leçons que ma jeunesse flétrie f^nt; je ne sais de quel souffle Dieu t'anima,
veut offrir à ta belle enfance. Lom de moi la ^,^{3 ^^ es une merveille, elrien ne te ressem-
faiblesse de permettre à une femme la joie de bj^, ^u ne te trompes pas... Je l'accuse mais je
m égaler en rien ; puisque mademoiselle -ie ^^^^^^ . -^ y^^ ^^^^agée, mais je l'aimé ; quand
Rosières est la digne fille de la duchesse de ^ seras comme moi sous ki tyrannie de ce
5evern, le chevalier de Kerven ne démentira sentiment vainqueur, tu apprendras qu'à moins
pas son père. Je serai jusquà mon dernier ^e sentir à demi, on est constamment ou in-
soupir fidèle à mes serments, je serai jusqu à j^^g ^^ ^^fiant, ou aveugle ou jaloux ; mais
ce dernier soupir l amant dévoné, irrépro- ^n aime, onsouffre,on pleure l Appiwhe cette
chable : je donnerai la dernière goutte de mon ]g^^^
sang à la plus ingrate des femmes, comme je |
l'eusse lait pour la plus noble, afin qu'elle Que vas-tu faire!
puisK dire , quand lui viendra le souvenir de .. Lui écrire cncor •
sa honte , combien je fus généreux et grand , _ devrais-tu nas attendre cette fa-
combien ma loyauté domine sa trahison. Ami, I ««s, ne devrais-iu pas attendre ceue ra
si tu trouves plus tard sur ta route l'un de ces ^^""'^ ^,^*^°^f; ^f'^"" °« serons-nous pas
cœurs indignes qui flétrissent les plus chastes ^^^®*' ^'^^ nuit-même !
cœurs, détourne-toi, ne t'exposes pas comme — Ami, ne me questionne pas, je Ven sup-
je Fai fait,^à subir des tortures semblables aux plie.... et il serra la main du page qui répondit
miennes ; le supplice auquel je me prépare doit après un silence...
être moins douloureux que ce que j'endure en j _ yous voilà revenu à vos idées noires.-
ce moment ; mais si tu tombes dans ce piège Monseigneur, tu n'es pas amusant du tout,
^ntinnellement tendu aux âmes aimantes, i
imite-moi, fois ce que je vais feire, tu te con- I ^ 7 P<^*»* ^®°» reprit Henri avec un sourire, to
^lerasdans ta fierté méconnue. '^ j^-— *—
•- Monseigneur, je vous ai bien écouté, je
'••..
finiras par me détester.
— Oh! certainement, interrompit Ange de
TOUS ai laissé exhaler votre colère; mais Lamorge en éclairant son frère avec une lan-
tous souvenez-vous seulement de tout ce que terne» et en se couchant sur la paille de ma*
vous venez de dire? et si je vous le répétais, y nière à pouvoir lire bien à son aise.
536
LES DERKlfiRS KERYEN
Le chevalier se recueillit pendant qnelcpies
minutes et écrÎTit :
« Margaret,
« Ccst d'une prison où Totre pensée seule
« me soutenait, que je tous ai écrit pour vous
« demander une consolation, un mot d'amour.-
« Vous m'avez repoussé ! Si je n'écoutais que
« ma dignité blessée, j'éviterais de vous offrir
« une nouvelle occasion de me témoigner votre
c indifférence, mais je veux fouler aux pieds
« tout amour-propre, pour ne vous parler que
« de notre amour sacré. Pardon, mon amie,
« ma fiancée, je me hâte de quitter ce langage
« sévère qui me fait mal et qui t'a fait pleurer
« sans doute. Change ces pleurs amers en lar-
€ mes de joie ; voilà que je retrouve la voix
« de nos temps heureux, et le prisonnier, prêt
< à mourir, l'élève du fond de sa prison pour
« demandera son agonie des chants dignes de
€ toi. Chère, dans le somptueux palais que tu
« habites, caresses-tu quelquefois nos vieux
« souvenirs; le manoir de Kerven, les cloches
« du couvent de Coutances et d'Amboise, sont-
« ils quelquefois visités par ton imagination si
c rapide et si riche? Revois-tu les bois de Saint-
« Hubert? as-tu le temps de relire nos lettres?
« Oui, n'est-ce pas? Il me reste encore quel-
« ques-unes de ces précieuses messagères de
« tes tendresses, de tes pensées ; je les relis à
« mon frère, le doux ange gardien que Dieu
« me donna pour ma vie.... pauvre vie, qui
« pouvait être si belle, si heureuse ! et qui a
c été si triste et qui sera si courte I Dans cha-
« que page je retrouve ton cœur, ta belle âme,
« ton amour passionné, et je me dis qu'une
c lettre semblable, reçue dans ma prison, me
« donnerait pour marcher au supplice une joie
« triomphante. Amie, ne me refuse pas ce tré-
« sor Quelle que soit la raison qui te fait
« garder le silence, ne me repousse pas. Je
« t'en supplie à mains jointes, pour ton hon-
«neuT, pour ma consolation dernière; sois
« tendre, aimante, comme par le passé; quel-
« ques lignes et tu sauveras mon âme, car je
« l'avoue avec honte, je suis tellement agité
« par les calomnies répandues contre toi, par
« l'abandon où tu me laisses, que j'oublie Dieu,
€ dans ce moment suprême qui me fait près-
« que toucher à réternité.... et cependant, sou-
te ge À nos heures bénies, à nos doux entretiens,
« pendant lesquels tu avais pour grand bonheur
« de m'enseigner la gloire du Créateur? Se-
«rait-il possible que le nème Dieu dont tu
« appelais sur moi les bénédictions, dans mef
« jours fortunés, ne t'inspirât pas de me se-
« courir dans mes désespoirs ? »
Deux grosses larmes tombèrent sur le pa-
pier ; le chevalier leva la tète, regarda son
frère et vit son visage baigné de pleurs.
Henri le baisa an front et écrivit :
« Ces deux larmes sont tombées des yeux
« de mon cher Ange, qu'elles fassent couler
« les tiennes, ma fiancée, oh i qu'elles te tau-
a chent ! »
— Arrête, s'écria le page, on vient»
Et il cacha la lanterne pendant que le che-
valier mettait la lettre sur son cœur. La porte
cria sur ses gonds, et le cachot fut tout-à-coap
inondé de lumière. L'huissier de la cour mar-
tiale entra, suivi du geôlier et de plusieurs
soldats qui se rangèrent derrière lui. Henri et
le page, appuyés, chacun à leur pilori, écou-
tèrent le front haut, les bras croisés, la lecture
de leur arrêt suprême.
Le justicier déroula un parchemin et lut à
haute voix :
« La chambrehaute après avoir écouté la plaK
tt doirie de votre défenseur, et pesé avec équité
« les accusations portées contre vous et le»
«raisons qu'il a lait valoir; vous a tous
« les deux déclarés coupables du crime de lèse-
9 majesté et comdamnÀ à la peine des traîtres.
« Cependant, la clémence royale a daigné
« s'étendre sur vous, en considération de ce
ce que vous êtes étrangers ; et, voulant adou-
« cir, en votre faveur, la rigueur du supplice;
« elle vous condamne simplement à avoir la
« tête tranchée, en place publique.
« Ce jugement sera exécuté demain, à la
« sixième heure de l'après-midi, sur la place
a de Black-Friars ; vous aurez la journée pou?
« vous préparer à mourir* »
— le remercie la clémence royale, répondit
le chevalier de Kerven, avec un soorire ironi-
que et fier.
L'huissier se retira ; Burn sortit le dernier
LBS DERNIERS RERVEN
537
de la prison et se retourna pour jeter un re-
gard d'intelligence aux prisonniers ; il tira la
porte après lui , poussa et repoussa les Terrouz
avec bruit, et on entendit le pêne de la serrure
retentir deux fois sur ses arrêts.
Les pas du geôlier résonnèrent un moment
dans le corridor, et bientôt le plus profond si-
lence régna dans le donjon.
— Va-t-en au diable, suppôt d*enfer ! s*écria
le page, tu ne nous tiens pas encore, et mon
cou n'est pas fait pour toi. .. Sus, monseigneur,
à FœuTre, changeons de livrée. .. Ce brave Burn
est un adroit coquin ; il a fait semblant de don-
ner deux tours de clef... Ah! le rusé!.. Puis,
courant à la porte et la tirant à lui avec soin,
ilajouta... Juste! elle aurait laissé passer un
éléphant... allons vite... vite, je commence à
me déplaire ici... Eh bien! tu ne bouges pas?
Tu écris encore, mais tu perds donc la tète,
Henri.»*
— Pour Dieu, tais-toi, mon en ant, ne me
trouble pas , je n'ai que quelques minutes à
moi, assieds-toi là ou plutôt change de costume.
— Non, je t'attendrai... Je me tais, mais je
ne te comprends pas.
Ange s'apercevant de Tinutilité de ses con-
seils, se pencha sur l'épaule du chevalier et lut
ces lignes :
« J'ai interrompu ma lettre pour écouter la
«lecture de ma condamnation, la clémence
< royale m*a tait grâce des tortures du sup-
«plice des traîtres (1); demain ma tète doit
t tomber comme celle des prisonniers de Tewks-
« buryr La cruauté de mes juges n'a pas même
« eu pitié de l'enfance et de la candeur ! Ange,
t mon frère d'armes, doit mourir comme moi.
« Je prends le ciel à témoin que l'approche de
« ma dernière heure me trouve courageux et
« résolu, et que, dans ce moment suprême, je
« ne pense qu'à toi, ma fiancée chérie, à toi et
« à mon pauvre vieux père ! Si j'avais reçu les
«témoignages d*amour que j'étais en droit
« d'attendre de celle pour qui je vais mourir,
(1) La peine capitale réservée aux crimes de trahi-
son était précédée des tortures les plus affreuses;
l'histoire de ces temps barbares en rapporte qui font
borreur, et les lois anglaises ne sont pas encore au-
Joudlral entièrement affirancfaies des cmeltes coa-
tu&es du quinxième siècle.
« j'accepterais avec joie la liberté que quelques
« amis sont venus m'offrir ; mais la douleur
« où me laisse ton abandon me fait nréférer
« la tombe à une vie que tu semblés ne plus
«vouloir partager. Adieu, Margaret! adieu 1
« chère aUiée de mes jours de gloire ! Je mour*
« rai sans peur comme un Kerven, le cœur
« gonflé de soupirs, le cœur rempli d'amour 1
« Adieu, si l'oubli est nécessaire à ton bonheur»
« oublie-moi ^t sois heureuse!..; »
Le chevalier, après avoir écrit ces lignes»
plia sa lettre, y mit l'adresse d'une main ferme»
se retourna vers le page, et lui dit avec calme ;
— Charge-toi de mon message, tu le remet»
tras quand tu le pourras, profite du peu de
temps qui te reste ; n'ajoute pas un mot ; pars.»,
je n'écouterai rien... Qu'attends-tu?
9 — Non ! répondit le page avec froideur, je
veux rester ici ; je ne te quitterai pas, je veux
mourir aussi, moi*
Le chevalier n'avait pas prévu tant de réso-
lution, il en parut déconcerté ; mais ramené
à la pensée des périls que pouvait entraîner le.
moindre retard, il fouilla sous la paille, et en
retira le paquet qui contenait les déguisemenls^
apportés par le guichetier.
— Ces braves gens ont pensé à tout, dit-U,
voilà un accoutrement qui n'est pas très élé-^
gant, mais qui te sauvera. Allons, cher petitje
t'ordonne, je te supplie à mains jointes de pai^
tir.
— > Non, répéta le courageux enfant, je ne
sortirai d'ici qu'avec vous.
Puis, fondant en larmes, il tomba aux ge-
noux d'Henri, les embrassa et lui adressa les.
prières les plus touchantes pour le décider à
s*évader.
— Monseigneur, murmura-t-il, si vous n'ai
mez plus ni votre Margaret, ni votre pauirre.
petit frère, que ce soit au moins pour votre-
père ! vous devez cette réparation à tous les
malheurs que vous lui avez causés !
<— Mon père doit être au ciel dans ce mo»
ment, et ma vie| ne peut plus lui être utile ;
d'ailleurs je sens là, ajouta-t-il en touchant son
cœur, que la fuite, pour me dérober à la hache
du bourreau, ne me protégerait pas contre les
chagrins qui me conduiraient à une fin misé-
rable. Je devine dans cette catastrophe un châ-
timent divin ; le moment est venu d'eipier mon
988
LES DERNIERS RCRVEN
crime d'impiété filiale, et je me soumets sans
murmure à ma triste destinée... Quant à toi,
pauTre ami, je ne vois dans ce salut inespéré,
qui nous est offert, qu'une justice de la Provi-
dence; Dieu veut que tu sois sauvé...» Parsl
quand tu la verras, venge-moi noblement, en
lai racontant mes derniers moments.
•^ On vient, dit le page, nous sommes per-
On entendait marcher dans le corridor, mats
avec tant de précaution et do silence que les
{)rlBonnier8,rcconnurcnt les pas d'un libérateur.
La porte du cachot céda en effet â une légère
pression, et Bum entra vivement en disant
d'iinë voit étouffée :
-«^ Qu'attendez-vous donc, malheureux)
<— Messire Burn, aidez-moi, suppliez-le ; il
«0 veut pas profiter de votre générosité, il veut
mourir.
— Nous n'avons pas le temps de discuter,
répondit le porte-clefs,nous n'avons pas le temps
<le prier. Si votre seigneurie devient folle, c'est
son affaire; vous avez perdu un temps précieux,
et je ne garantis plus le succès de l'entreprise. ..
Nous serons probablement obligés de la remet-
tre à la deuxième heure après minuit, carKil-
•derkin ne reprendra la garde qu'à ce moment.,
•décidez-vous. ..
Le chevalier avait défait le paquet de bardes,
•en avait retiré un bonnet fourré et une cami-
sole, et pendant que le page, toujours agenouil-
lé, joignait les mains vers lui, il le couvrait sans
dire un mot et en toute hâte de son travestis-
sement. Lorsqu'il eut fini cette toilette, il se
tborna vers le geôlier et lui dit :
•^ On ne le reconnaîtra donc pas?
— Ce sont les vêtements de mon fils qui a
i'àgé et la taille de ce beau lutin. Je jure que
M. veut oublier un moment sa tournure de
prince, nul ne le reconnaîtra.
— Partons, s'écria Ange lout-à-coup, par-
lons, partons vite... Adieu, Monseigneur, rap-
pdez-vous que sur le bord de notre tombe,
vous avez rejeté sans pitié mes prières.
''**— Adieu, mon frère, que le ciel te protège,
tu es son plus bel ouvrage. Mais tu veux donc
partir sans m'embrasser ?
-^Ohl non, non, plutôt mourir!
Bt Us se couvrirent de baisers et de pleurs.
Le geôlier les sépara rudement et entraîna
le page. Henri le suivit jusqu'à la porte et loi
dit:
•— Tu donneras à Margaret mon pardon, el
à mon pauvre père... mon repentir.
— En finirez-vous, dit Burn t
Et il poQssa l'enfant dans le corridor.
La clef tourna deux fois dans la serrare, les
verroux glissèrent dans leurs anneaox, et pen-
dant qu'Ange de Lamorge gagnait l'esealicr dn
donjon, en rampant le long du mur, le cheva-
lier de Rerven revenait s'asseoir à son pilori^
avec cette fierté que donnent la conscience et
le' sentiment d'une belle action.
LA FÊTE.
Les vœux d'Edouard étaient pleinement ac-
complis : Les funérailles d'Henri VI avaient été
faites en grande pompe, et le corps de ce mal-
heureux monarque, entouré de gardes et de
torches, précédé du haut clergé, suivi d'une
foule immense, avait été conduit à Saint-Paul,
et de là à l'abbaye de Chertscy où on l'avait
inhumé. Ce même jour qui s'était levé pour
éclairer une cérémonie funèbre, avait donné,
sur son déclin, le signal d'une fête brillante ;
et le maître de l'Angleterre, secondé de ses fa-
voris, ouvrait ainsi son règne par un crime et
une profanation.
Westminster, illuminé sur toutes ses fkçades
semblait être un palais enchanté ; ses fenêti^
ouvertes montraient à la dérobée les nehes
costumes, et laissaient parvenir aux oreilles ûu
peuple amassé sur la place, des symphonies
joyeuses, des chants et des sonsconfusque do-
minait la voix bruyante du plaisir.
Dès le commencement du bal, le roi sT^jtaît
levé de table, et chaque convive, à son exem-
ple, avait été prendre le costume et le masque
obligés, car nul ne devait pénétrer dons les
salons sans un déguisement. Quelques instants
après, la cour fit son entrée, et les applaudis-
sements qui partirent de tous côtés saluèrent
la magnificence des princes, bien qn^D fût im-
possible de reconnaître les personnages qui
excitaient ainsi l'admiration générale.
Parmi les dernières dames entrées a^ec le
cortège royal on en remarquait deux dont les
toilettes surpassaient peut-être en richesse et
en élégance toutes celles qui briUaieut au pre-
mier rang.
LES DfiRNIEBS KERVEN
13^
Les plus hardis seigneurs ne s*approcbaient
de ces deux dames qu^avec un respect involon-
taire, car on avait dit à voix basse, et souvent
répété, que Tune était Ik reine et Tautre la du-
chesse dt> Clarence.
La nuit était déjà très avaiicée ; le bal en
voyant fuir ses beures de plaisir semblait vou-
loir se venger par un redoublement de folies ;
l'orchestre avait abandonné ses airs langoureux
pour de brillantes symphonies, oùlavive gaîté
prenait à tâche d*ëtourdir et d^entraîner. Le
vin de Chypre et les liqueurs d'Espagne étaient
versés par des pages qui se promenaient sans
sesse au milieu des groupes, la coupe et le
vase d*or en mains ; le plaisir excitait, sans
relâche, ses adorateurs enivrés, ranimait ceux
qu'épuisait la fatigue^ etjetait toute cette foule
éblouissante et parfumée dans Foubli du jour
qui avait fini, dans un souverain mépris pour
le jour qui allait paraître.
— Ta maîtresse n'a qu*une rivale, dit un
cavalier costumé en Neptune, à un seigneur
qui portait le turban et la gandoura turque
avec une grande distinction.
^ Sire, elle est vaincue par toutes celles que
vous daignez remarquer et- rechercher.
~ Ah ! mon cher Georg'îs, si tu n'étais mon
frère...
— Que se passe-t-il làr-bas? demanda Edouard.
Écoutez ces éclats de rire.
*- Tout ce bruit est causé par une petite
bohémienne, espiègle comme undémon, ré-
pondit Richard qui s'était rapproché d'Edouard.
— ' Une bohémienne,, s'écria le roi.
— Je yeux dire que, sous- ce déguisement,
une des femmes les plus spirituelles de la cour
fait rage et ravage dans le bal.
— ie ne l'ai pas encore vue. Avec qui esl-
elle?
— Elle n^est arrivée que fort tard, et donne
2e bras à un grand magicieui seeet raide com-
me un pieu, triste et muet comme un mort.
Chacun l'interroge ; elle répond avec une vi-
^racité merveilleuse, prédit l'avenir, révèle bien
des mystères galants, danse avec qui la prie,
rit aux éclats... Sans les ordres sévères qu'a
donnés Votre Grâce, je lui aurais enlevé son
masque pour connaître enfin ce diable en ju-
pons... Tenez, la voilà.
Les deux masques s'avançaient rapidement
du c6té du roi ; la bohémienne était penchée
au bras de son guide et marchait en balançant
avec grâce,distribuant àdroiteetàgauche,san8
s'arrêter, des compliments aux dames, des sar-
casmes aux chevaliers^ des saillies à toute sa
suite.
-* Ma belle enchantée, dit le roi, puisque
¥ous prédises l'avenir, voules-^ous me parier
du mien?
— Non, certes, répondit le masque ; simple-'
mortelle, je ne puis rien apprendre aux dieux»
seigneur Neptune,. Xe n'ai à leur adresser que
des prières.
— A toutes les richesses qu*ils vous ont don-
nées, que vous plait-il donc d'ajouter? chav^
mante bohémienne*
— Je voudrais qu'on me laissât m'égayer utt*
peu à l'aise ; on m'entoure, on me presse,-on
m'obsède; je ne suis venue ehev le lolque
pour m'y divertir...
— Pourtant je ne te quitte pas, fée mignonne^
que tu ne m'aies prédit mon avenir.
-^ Donne donc ta main... ôte ton gant.«
— VcMià ma main, dit le duc; lis...
La bohémienne recula comme saisie dépon«
vante. Richard voulut la suivre» mais le roi le
retint par Ye bras en lui disant :
<* Pas d'imprudence ! Un seul mot pourrait
révéler llhistoire de la Tour. Laisse courir cette
jeune fille, nous saurons son nom plus tard.
Les deux masques, moins pressés par les ou-
rieux, se dirigèrent vers un groupe de jeuUes
femmes.
— Voilà les reines du bal| dit la bohémienne
en regardant avec un soin minutieux les deux
élégantes dont nous avons parlé.
— Que nous direz-vous d'aimable ? demanda
la juive.
-^ Deux mots à voix basse, milady«
— J'écoute.
— Oh 1 les jolies mains, voulez-vous que je
les étudie ?
— Volontiers... Mais je vous préviens que
j'aime les compliments, et qu'en fait de pré-
dictioas je déteste les catastrophes.
— Vous avez là une bague charmants qui
raconte une foule d'histoires.
La main que tenait la bohémienne trembla
tout-à-coup et se dégagea vivement
— Cette bague porte deux noms écrits eo
8M
LES DERNIERS RERVEN
lettres d*or dans son anneau^. Ne me fayez
pas, Margaret, Henri n^est pas ici.
Mademoiselle de Rosières se rapprocha brus-
quement de la marquise de Ck)urtenay, tout
son corps trembla ; elle pâlit sous son masque.
— Et vous. Madame, continua la bohémienne
en s^adressant à la marquise, ne demanderez-
TOUS pas des noutelles d*un page de vos amis?
— Malheureux! s^écria Jeanne d*une Toix
étouffée. Qu*ètes-T0us venu faire ici ? Partez !
pour Dieu, partez!
— Non ! Par saint Denis, je me diTertis trop
pour songer à partir.
Puis, 8*approchant de Margaret, Ange de
Lamorge car c^était lui, ajouta vivement :
— Avez-Tous reçu la lettre de mon firèreT
Madame.
— Oui... éloignez-vous, on nous regarde...
Par pitié, fuyez! ne me parlez plus.
• ^ Ne plus vous parler 1 je mourrais plutôt
là, sous vos yeux... Écoutez, prenez mon bras,
j*ai un billet à vous remettre... Si vous me re-
fusez, je me démasque et me nomme... Ré-
pondez Jrépondez vite, mes instants sont comp-
tés.
Disant cela, le page porta la main à son vi-
sage.
— Arrêtez, arrêtez, dit sourdement la mar-
quise... elle accepte... Oh! mon Dieu t.. secou*
rez-nous.
» Venez, Madame, les cavaliers se placent
déjà.
Margaret tendit sa main défaillante : le duc
de Clarence qui, depuis le commencement du
bal, n'avait pas perdu de vue la comtesse, Ta-
borda dans ce moment et lui demanda de danser
avec elle la première sarabande.
» Volontiers, répondit Margaret, mais per-
mettez-moi dMcouter les aventures de cette
aimable bohémienne.
^ Je ne peux pas vous dire tout ce qui se
passe, reprit le page, ce serait trop long ; pre-
nez cette lettre, lisez^là vite, elle est dans ce
petit sac de velours. Écrivez quelques lignes
sur la même feuille de papier avec le crayon
que voici... Vous me remettrez le tout et vous
aurez sauvé celui qui doit mourir demain pour
vous ; je vous quitte et j*attends.^
La comtesse de Rosières se sépara du page,
et, traversant les groupes qui se trouvaient sur
son passage, elle sortit de Tenceinte réservée
aux danseurs.
— Ange, dit la marquise qui avait rejoint le
noble enfant, tant que je vous verrai dans ce
palais, je frémirai d'épouvante ; je vous croi-
rais plus en sûreté dans un cachot de la Tour...
Si vous m*avez jamais aimée, fuyez, ne perdez
pas une minute.
— Dieu sait. Madame, que pour vous arra-
cher de votre prison,vous et la comtesse, j'au-
rais donné tout mon sang ; mais j'aimerais
mieux, moi, vous voir enchaînée an pilori de
la Tour, que libre, belle et heureuse sous ces
voûtes maudites.
— Heureuse! dites-vous... Ingrat!... Plus
tard vous apprendrez...
•— Plus tard ; attendez à demain. Madame ;
quand le jour qui va paraître vous reposera des
fatigues de cette nuit, le page d'Amboise à qui
vous serviez de mère, le chevalier dont vous
étiez la sœur, se reposeront aussi, mais dans
l'éternité.
ajuste ciel! n'êtes-vons pas libre? Com-
ment avez-vous pu pénétrer dans ce palais ?
— Nous sommes condamnés à mort... Ne
me demandez rien de plus.
— Condamnés ! mais .. non, non : je m^en
eflraie moins que de vous voir ici. Partez^
fuyez... je ne peux rien vous dire... Tai déjà
trop parlé peut-être! Imprudent, ne me ques-
tionnez pas, on nous épie... Ange, les fleurs
que nous foulons, et les fleurs qui parent nos
tètes, sontotnpoisonnées... Mais ne connaisses
vous pas la tendresse de votre amieîDouteriez-
vous donc de moi?
— Hélas! je ne doute plus, Madame... Mon
pauvre cœur a reçu, cette nuit, des blessures
incurables ; ce masque ne m'a pas empêché de
voir, et j'aurais dû mourir déboute pour...
— N'achevez pas, impie, vous profanez ce
que Dieu fit déplus saint... Pauvre enfant 1
Oh ? que vous devez souffrir ! reprit la mar-
quise avec bonté... Ange! mon fils. ..je tous
aime comme la meilleure des mères... ^
Je vous remercie, Madame, mais je ne suis
pas venu me mêler à cette fête hideuse, je ne
suis pas venu rire et mentir à la face de tous
ces êtres odieux, pour vous imposer une jus-
tification; je m'oublie dans ce que je Tais.
Croyez-le, pour être jeune, je n'en suis pas
LES DERNIERS KERVBN
541
moins fier, et ne sais pas implorer-. Je suis |
tena tenter d^attendrir nn cœur de marbre^
afin d*arracher à la mort le pins noble des
liommes ; je ne suis ici que pour mon frère.
— Que de sanglants reproches 1 que de mé-
pris dans vos moindres paroles. Mon ami, vous
en aurez des remords bientôt... demain même ;
et ma tendresse tous pardonnera* car Tamour
maternel est sans rancune comme sans ven*
geancc. Vous n'êtes Tenu que pour voir Blar-
garet, de la part du cheyalier... Eh bien ! que
pense donc le chcTalier ?
— Mon maître pense et souffre comme moi.
— Gomme vous f
— Oui» Madame.
— n accuse Margaret, il la dédaigne, il la
méprise.., Est-ce bien cela? répondez, répon-
des.
«- Il Taime et la plaint
— Elle se meurt, mon ami, elle se meurt i
— La mort est douce dans une fête aussi
splendide ; on la re{oit la rose au front, la
joie au cœur.
— Vous êtes cruelt.. partez... Excuser ma
sœur et me défendre serait commettre une
double lâcheté... Silence! ne me parlez plus;
voici le duc... silence!
Je cherche votre compagiie, Mîlady, et ne
peux pas la rencontrer, sauriez-vous m'indi-
qner. son refuge?
— C'est une indiscrétion que vous me de-
mandez, répondit Jeanne. Peut-on dire ce que
devient une jolie femme, dans tout ce beau
désodre? Elle vous cherche peut-être.
~ Cest aussi pour épargner ses pas que je
m'adresse à vous.
— Elle a été enlevée par un charmant cavar
lier, et vous la trouverez dans le salon de Mars ;
Ils y sont entrés tous les deux.
Le duc prit aussitôt la direction qu'on lui
avait indiquée.
— Ne reconnaissez-vous pas cet homme,
dit la marquise?
. — Je crois deviner le traître Clarence sous
ce masque hypocrite, répondit le page.
-» Parlez plus bas... parlez plus bas... son
assiduité ne vous fait-elle rien comprendre?
— Je ne comprends que trop. Madame... le
duc est magnifique.
» Encore une injure !.. Quel est ce person-
nage qui vous accompagne ?
— C'était l'un de vos amis autrefois, ce n'est
plus aujourd'hui qu'un témoin épouvante de
tout ce qui se voit et s'entend ici.
La marquise s'approcha du magicien, le prit
par le bras, et lui dit avec une émotion plus
fèrte que sa volonté :
— Si j'étais la femme indigne que vous pen-
sez, mon père, je ne vous reconnaîtrais pas
sous ce déguisement.. Mais mon cœur ne peut
se tromper, vous êtes le frère Luce, le pèlerin
d'Amboise... Vous ne répondez pas... vous
nous accusez aussi!.. Eh bien ! méprisez-nous,
maudissez-nous, mais que Dieu vous inspire ;
ne contribuez pas au malheur qui menace ce
pauvre enfant, qui menace le chevalier... Fuyez,
mon père, fuyez, qu'êtes-vous venu faire ici?
Vous courez à votre perte, vous nous ferez
mourir.
— Je suis venu voir, entendre et me con-
vaincre.. • Je n'ai rien à apprendre.
». Pardonnez-leur, mon Dieu!.. Écoutez,
Ange, vous pouvez juger le fond de mon cœur
par le désespoir que ^votre aveugleipent me
cause; toute autre femme vous sacrifierait,
sans insister davantage, au désir de se blanchir
à vos yeux.
—Épargnez-vous des peines inutiles,madame,
répondit le page, le mot que j'attends de ma-
demoiselle de Rosières m'instruira suffisam-
ment ; et cependant, murmura le pauvre en-
fant, si j'avais la preuve de votre innocence,
j'irais à la mort en chantant; je croirais vous
retrouver au ciel; mon frère bénirait les mains
du bourreau. Fol espoir ! •
— Mon courage m'abandonne ; je ne peux
résister davantage. Ange, mon ami, vous êtes
un chevalier plein d'honneur, n'est-ce pas?
— Ne m'avez-vous pas éprouvé ? ne m'é-
prouvez-vous pas?
— Jurez-moi de ne répéter à personne ce
que vous allez entendre.
— Si le secret que vous me confiez touche au
salut de mon frère, je le garderai, Madame...
— Hélas! peut-il ne pas vous concerner tous
les deux?
— récoute, parlez vite je n'ai plus que quel-
ques instants à vous donner.
— Eh bien! Ah ! voilà Margaret qui revient.
m
LES DERNIERS URVETI
«Yitons-1a ; venez dans le salon des jeux : ve-
nez vite.
Dans ce moment même, Torcbestre prélada
par une mesure vive et pressée ; les dames «a-
aises sur des banquettes de velours se levèrent,
les cavaliers les entraînèrent dans le tourbillon;
la rapidité de la mesure était telle, et les mas-
ques si nombreux, qu^il fut bientôt impossible
de les suivre et de les reconnaître. Ange ayant
aperçu Margaret, s*avança au devant d'elle en
même temps que le duc de Clarence se bAiait
de la rejoindre.
— Tenez, dit la comtesse de Bosières, }e
Faime ; courage, bon courage ; je ne peux en
dire davantage, ayez pitié !lf
Ange s'empara du petit sac de velours, le
cacba sous son corsage et prononça ces seuls
mots à voix basse : Merci ! merci l ma sœur.
— Vous m'avez ravi de bien doux moments,
belle juive, dit le duc de Clarence ; la danse a
commencé depuis longtemps.
^ Pavais besoin d'air... je suffoquais... j'é-
tais au salon carré... me voilà.... pardonnez,
Mylord.
— Nous n*avons que des grâces à vous de-
mander. Madame, aucune à refuser.
•» Tai compté sur votre générosité. Ob ! la
joyeuse musique, elle rend folle.
-* Venez, interrompit le prince, venez tout
éblouir, tout charmer.
Ils s'enfoncèrent dans la foule en se tenast
par la main. Ange demeura comme pétrifié à
la même place où il les avait vus disparaître.
Entre les richesses qui décoraient l'apparte-
ment, on remarquait un beau sablier orné de
tous SCS attributs, et gradué de manière à in-
diquer les heures écoulées,' inscrites en gros-
ses lettres d'or sur un globe de cristal.
Ange s'arrêta devant ce meuble, et s'accouda
nonchalamment sur une balustrade qui le ga«
rantissait de toute approche, pendant que
Pierre de Lamorge regardait les joueurs.
— Pardieu, tu arrives à propos, ma chère
bohémienne, dit un jeune cavalier fort élé-
gant et vêtu d'un costume espagnol... 11 ne me
reste plus que vingt guinées, j'en ai perdu
deux cents, et j'ai un rendez-vous d'amour
pourdeuxheuresdttmatin,au salon de Mars...
La dame est fort jolie, mais le jeu est sédui-
sant, et mon or perdu regrettable*.. Puisque
tu lis dans iVivenir, je veux suivre ton conseil
Dois-je continuer de perdre en continoantde
jouer ÎPourrai-je me consoler à mon rendes-
vous? L^amonr vaut*il «n ooup de dé ? Ma maî-
tresse futureYaul-ette mes gniaées envolées?
Réponds, flUe de Mabom I •
Ange se retonma, VQganla de nouveau le
sablier, et répondit:
— L^amour est plus trompeur que le jeu,
plus traître que les dés, qui nous font du moins
gagnerquèlquesfois. Joue donc Tnasletemps
de réparer tes pertes, il nVst qu'une heure do
— Il en est deux, ma bette; œ sais-tu pas
que les joueurs aiment à se ûdre HlnsienlOo
a retourné le sable de la piemière heure, et
c'est moi-même qui ai lait cette équipée, moi»
Georges Hastings... Ah! diable, je me sais
nommé ; ^nt pis ! afiu d'attarder le plus pos-
sible tous ces braves oheTaliers chargés de moo
argent
•*- Deux heures 1 s'écria le page ! dis-tu vnit
— Sur mon honneur...
Ange s'approcha de son père, le prit par le
bras, l'entridna vivement au milieu des dan-
seurs qui rejoignaient leurs places, gagna le
grand vestibule, et, après avoir dit quelqaes^
mots à l'oreille du vieillard, après avoir haisé
ses deux mains, il s'élança vers l'escalier avec
la vivacité d'un faon traqué par des chasseois.
IJErABMII.
Pendant que Westminster était en fête, pen-
dant que les doux accords des instruments
charmaient les cœurs heureux, et qu^un même
tourbillon folâtre emportait, dans la demeure
royale, l'oubli des malheurs passés et les bril-
lantes espérances ; pendant que Londres, las-
sée de la joie souveraine et d'un spectacle qui
n'était pas fiait pour elle, iTèndonnaît dansPin-
différence, le quartier de la Tour conseivait,
seul, son aspect lugubre, son silence de mort,
ses douleurs odieuses 1 Les avenues qui con-
duisaient à la forteresse étaient plongèss dans
une obscurité profonde. A l'exoeptioa des ga^
des qui échangeaient leurs consignes^aux heo-
res de relevée,nttlle voix humaine ne se fiusait
entendre; la Tamise roulait ses flots sons le
brouillard avec un bruit monotone, et quelques
oiseaux de nuit, abrités sous les comidies des
LES DERNIERS KERVEN
m
doDjons» troublaient quelquefois de leurs cris
.e repos des prisonniers.
Henf 1 de Kerven avait reçu kt visite du geô-
lier peu après le départ de son frère, et Thon-
nête Burn s^était empressé de raconter Tévasion
du page, en déplorant ce qu'il appelait Tente-
tement du chevalier.
Henri avait écouté le récit du porte-cleCsavec
joie, et suivi chacune de ses phrases avec in-
quiétude. Quant aux remontrances que, che-
min faisant, il adressait au chevalier, elles fai-
saient peu d'eiïet sur Tintrépide jeune homme,
qui, tout entier à ses propres pensées, avait fait
une abnégation complète de la vie, pour ne
plus s^Qccuper que de ses douleurs morales.
—Je n'ai pas voulu vous quitter, ajouta Burn,
sans vous apprendre le sort de votre ami ou
frère, car je ne sais ce que vous êtes l'un ^à l'au-
tre ; mais , frère ou ami , depuis que le vieux
Burn court le monde et les cachots, il n'a ja-
mais rencontré un hommo aussi résolu qu
vous, ni un enfant aussi brave que ce petit
gentilhomme. Aussi ai-je voulu vous revoir et
vous serrer encore une fois la main, avant de
vous quitter pour toujours. Quanta mon sort,
ne vous en inquiétez pas ; les bons pélerinsont
tout prévu. En nous évadant maintenant, nous
trouverions les portes de la ville fermées et la
chaîne de la Tamise tendue, tandis que le fleuve
étant libre à trois heures du matin, nous le des-
cendrons sans rencontre , et rirons de Tom-
Hill à notre aise. En attendant, je reste à la
Tour pour enlever mes petites richesses, pour
mettre ma femme et mon fils en sûreté, pour
mieux tromper les surveillants ; et une demi-
heure avant le moment du rendez-vous, je dé-
logerai sans escorte.
^ Et que Dieu vous protège, mon ami. Mais
que devient Kilderkin ? Part-il avec vous T
— Tai fait mon possible pour décider ce vieux
camarade à nous accompagner ; mais il se fâche
qaaod on lui parle d'abandonner la reine Mar-
guerite. Ahl c'est que Kilderkin ne ressemble
pas à tout le monde.
' < -— Je savais d'avance que le brave archer se-
rait b^ernier ami de la reine ! Si vous le re-
voyez, dit/'Mui que je désire lui parler avant
l'heure tatale. Adieu, Burn, adieu, vous n'ou-
blierez pas d'exprimer aux bons pèlerins toute
ma reconnaissance ; tous parlerez de moi bien
souvent à mon cher frère ; vous l'écouteret
sans trop d'ennui, car il aura souvent mon
nom sur les lèvres , et quand vous entendrez
sonner ma dernière heure, vous aiderez ce
brave enfant à supporter sa douleur.
— Est-ce tout coque vous avez à merecoro*
mander, mon gentilhomme?
— Hélas ! j'ai bien d'autres pensées au fond
de l'ame; mais Ange les connaît toutes: à lui
le soin d'exécuter mes volontés. Voici ma chaî-
ne, ami, attachez-moi : qu'on me trouve, lié i
ce poteau quand on ouvrira ma porte.
— Non, par tous les saints, non, par tous le»
diables, je ne vous toucherai que pour m'assu»
rer que c'est bien un homme qui me parle ; je
ferai mieux , je ne fermerai pas cette porte à
clef, afin que si l'envie vous prend d'échapper
à Tom-Hill, vous puissiez tenter votre évasion»
Adieu donc, monseigneur, je ne vous parle pas-
de résignation: votre calme me stupéfie. Après
tout, vous voyez les choses avec sagesse 1 pour
un moment de souffrance, vous serez débarrassé
des chagrins de ce monde. Adieu , permettes
que je baise votre main.
Et le bon geôlier s'enfuit du cachot, sans re-
tourner la tête, de peur de trahir son émo-
tion.
Henri, demeuré seul dans sa cellule , tomba
dans une rêverie qui pesait sur son cœur comme
un rêve douloureux. 11 repassait sa vie entière^
qui ne lui apportait des souvenirs heureux et
fortunés que pour l'accabler sous la main de
fer de l'affreuse réalité, qui ne lui souriait ayec
les joies du passé que pour l'outrager avec la
honte et les injures sanglantes de son dernier
jour! n revoyait le Yisage sévère et triste de
son vieux père ; il entendait les reproches sût*
tant de ces lèvres dont il avait si cruellement
refusé les baisers; il se rappelait les leçons du
comte, et cette nuit funeste où, au mépris des
tendres avertissements de l'expérience et de la
nature, il avait rejeté les sentiments les plus
sacrés pour obéir à une passion indigne; ilre*
voyait les cheveux blancs du vieillard» les4ar-
mes qui avaient coulé des yeux du^père sur
les mains du fils ; il retrouvait la sentinelle
qui , du pont-levis de Kerven, avait béni un
enfant ingrat et impitoyable ; il songeait au
manoir de ses ancêtres déserté ; il se rappelais
les jours heureux de son enfance ; il se Uvrait^
«44
LES DERNIERS KERVEN
à tous les penchants de la piété filiale, et se
prépai^it à la mort par le repentir ; puis reve-
nant à la cause de ses égarements, à la femme
qui Tavait entraîné à tant de complets sacrifices,
à la femme qui Tavait arraché du toit et du
iXBur paternels, qui Tavait jeté dans des entre-
prises où sa Tie était chaque jour menacée ,
qui lui avait menti par tant dMnfàme coquet-
terie, qui Tavait attaché à sa destinée et con-
duit jusqu'à réchafaud pour le trahir , le re-
nier, Toutrager , il souriait avec amertume à
sa propre simplicité, et bénissait le terme de
«es souffrances.
Épuisé par tant d'émotions , et cédant à la
fatigue qu'il avait si longtemps vaincue, Henri
laissa tomber sa tète sur sa poitrine , et s'en-
dormit, adossé au pilier du cachot, dont la
porte était entr'ouverte.
Des pas retentirent dans le corridor, la porte
de la cellule tourna doucement et lentement
sur ses gonds , et le prisonnier , réveillé en
sursaut, s'écria :
— Qui ètes-vonst
La lampeapportée'parRilderkin s'était étein-
te, et le captif, quoique habitué aux ombres
de sa prison, ne put pas distinguer les formes
de la personne qui était devant lui.
«. Que voulei-votts? répéta le chevalier*
Cette question demeura sans réponse comme
la première. Une pensée rapide traversa Tes-
prit de Henri de Kerven ; il crut qu'on venait
«zécuter en secret la sentence de la cour mar-
tiale, et qu'il allait être assasiné. Il n'en douta
plus, lorsqu*il entendit tâtonner les murs à ses
côtés, et par un élan naturel aux cœurs coura-
geux, il leva le bras pour se défendre, puis tou-
cha son front pour se signer , sans songer da-
vantage à la résistance... Après un moment
d'attente, le chevalier sentit deux mains trem-
blantes l'effieurer, et, en même temps qu'un
corps souple et léger tombait sur ses genoux ,
deux baisers retentirent sur ses joues , et une
voix douce comme celle d'une jeune fille mur-
nuraces mots à son oreille:
*- A-tH>n pensé à moit
• Henri, épouvanté de cette apparition, répon-
dit avec désespoir:
— Que viens-tu faire ici, malheureux?».. •
^elle foliet Va-t-enI va-t-en!
Et il repoussa durement le pagi^ ; mais celui*
ci se jeta de nouveau dans les bras de son
firèreetlui dit:
— Je viens rapporter la réponse à Km billet
et te sauver; monseigneur, elle t'aime» elle
t'aime autant et plus que jamais peut-être ; j'ai
une foule de nouvelles à te raconter, mais le
le temps nous presse , alerte ; dépêchons,
viens, le hasard veut que Kilderkin soit encore
de garde : une minute de retard peut nous per-
dre» Lève-toi.
— Tu l'as vue? tu lui as parlé?
— Xe l'ai vue, je lui ai parlé, je t'apporte
un billet d'elle : allons , dcpèdions , dépê-
chons.
— Soyez béni, mon Dieu, s'écria lechevalier
partons... Oh ! je veux vivre maintenant, don-
ne-moi la main, tu connais mieux que moi ce
noir corridor M. Es-tu seul?
— Bum est là ; il fait sentinelle près de l'es-
calier; taisons-nous, marche bien doucement,
appuye-toi au mur d'une main, tiens moi de
l'autre. Ah mon cœur bat Chut!... c'est
bien... prends garde à la porte, ne la touche
pas, tirons-la derrière nous... On marche dans
la cour... écoutons... je tremble 1 j'ai peur!
Le geôlier, qui était en sentinelle, coomt
vivement au devant des prisonniers et leur dit
avec frayeur:
— Rentrez , mes amis, rentrez, voici le lieu-
tenant de la Tour qui fait sa ronde ; rentres
vite, de grâce, par pitié!... Quand il sera parti,
je vous ouvrirai ; ne soyez pas ingrats envers
le vieux Bum.
^ Tu nous méconnais, répondit Henri, Dûs
ton devoir.
Le geôlier ferma la porte, tira les verronx,
et, s'avançant vers le lieutenant qui montait
alors les dernières marches de l'escalier, il lui
dit:
— Je vous salue, excellence, tout ce côté da
doiyon est parfaitement tranquille ; je viens de
faire ma tournée de nuit et n'ai rien à vous
apprendre.
— Vous êtes un zélé serviteur, Burn, répon-
dit l'officier et nous nous emploierons près do
lord-maire pour votre avancement.
— Je rends grâce à votre bonté , excellence,
vous êtes le père des malheureux.
— Et que font nos prisonniers français?
— lU aitcndent la mort a*cc assci de calme
ri dorment en ce momeuL
— C'est bien, les Français ont un curieux
ciroclère, ils aiment le plaisir à en devenir fous,
'tquiitent la vie avec insouciance 1... Adieu,
Kurn, je vais me reposer des Tatiguce de West-
minster ; ah I le beau bal !
— Voire Seigneurie veut-elle qoe je l'accom-
l-agne!
— Non, j'ai assci de mes £claireurs.
A peine le lieutenant était-il uus les gui-
cbels de la porte principale que le geôlier ouvrit
<lc nouveau la cellule des deux prisonniers et
leur glissa ces deux mots :
— Partons, maintenant.
Uais, comme Ange et Henri se levaientpaur
•iliéir, un nouveau bruit de pas qui retentit
<1aqs l'escalier les rejeta sur leur paille. Burn
^'approcha de la porte et demanda :
— Qui va Uiî
— Kilderkin.
— Que nous veux-lu T Pourquoi quitter ton
iniste?
— Mes amis, dit l'archer aux prisonniers..
U'samis...
Il m put achever.
— Parlez sans crainte ; n'oubliei pas , Kil-
ili^rLin, que vous âtcs devant deux chevaliers.
— Eh bien , je vais m'eiprimer en soldat.
r>iut espoir est perdu, toute évasion impossi-
ble ; la garde est changée ; vous avci trop tardé;
il ftkut...
U faut, interrompit Henri, que tous ttn-
vici mon Trèrel
— Au péril de noire vie , nous allons l'es-
sayer ; sa taille et son Age ponrron! peut-être
tromper les yeux de la nouvelle sentinelle.
Burn, tu vas donner à ce bel enlant ks colifi-
chets de ta femme , ses jupes et tout son aui-
rail...
— Jamais! s'écria le page, jamais! vous
m'outragez tous ici en me croyant si peu de
courage et si peu de fidélité: sans les ténèbres
où noua sommes, vous verriez sar mon froiil
que je m'appelle Ange de Lamorge, que je suis
l'ami et le Trëre d'armes du chevalier de Eer-
ven ; que j'ai élé fait chevalier moi-même par
le grand VVarwick.et que la mort me trouvera
digne de toifs ces litres.
— Mon ami, cher Ange! dit Henri.
— Assez, reprit le page; puisqu'il Tant son-
ger à quitter ce monde, nous le quiltcrons de
compagnie. Kilderkin, merci pour votre admi-
rable assistance; Durn, Dieu te récompensera;
rends-nous un dernier service , apporte-nous
de la lumière.
Le geùlir sortit avec la lanterne sourde et b
rapporta bientôt allumée.
Le premier mouvement du chevalier fut de
regarder avec admiration le blond visage de son
SIC LES DERNIERS KERVEN
petit ami; ce Tisage était plus beau que de cou- t noble; la voici: Songe, ami, que je ne fahan
tume; il reflétait Tâme adorable qui faisait de donnerai que pour mourir!... Alors, moi qui
cette charmante créature un être presque di- ' étais un pauvre enfant bien ignorant des mer-
vin ; puis, s*adressant à Rilderkin et à Burn, veilles de ce monde, moi qui t*aimais aF<cz ce-
il leur dit : pendant pour braver la colère de mon père tt
— Adieu, mes amis, laissez*nous ; allez vous m*élancer à ta suite dans tous les périls qoe
reposer, nous nous reverrons au grand jour... Tamour allait semer devant toi, je te fis un ser-
Envoyez-nous de bonne heure un prêtre , que ment que tu as oublié, bon frère ; je pensai,
nous puissions mourir en bons chrétiens. dans ce petit cœur qu^une vie trop courte n*d
— Je vous enverrai le père Green... C'est pas entièrement fait connaître , qu^une femme
Taumonier des prisons, dit Burn avec bonho» assez heureuse pour être adorée de toi ne serait
mie ; excellent homme, qui vous enseignera le pas capable de me surpasser en dévoûment, et
droit chemin du Paradis. je te jurai à mon tour, comme Margaret, de
— Non pas, non pas, s'écria le page. Écou- ne te quitter que pour mourir ! L'amour et la-
tez, Kilderkin, et il lui parla bas à l'oreille. mitié te firent deux serments. Quel est le ^us
— Oui, mon enfant, oui, certes, répondit le fidèle?
vieil archer avec émotion ; comptez sur moi, — Noble enfant, tu me fais comprendre Fhor-
vous serez obéi. reur de mon crime; en t'entrainant dans k
— Hélas! ajouta le porte-clefs; il faut mes- précipice que j'ai si profondément creusé sc<as
seigneurs que je vous enchaîne une seconde moi, j'ai mérité tout le poids de la colère di-
fois; puisque votre sort est décidé, je dois évi- vine... Achève ta vie glorieuse par un acte
ter de compromettre ma place , elle fait vivre glorieux ; pardonne-moi en ton propre nom,
ma famille. «» pardonne au nom de nos malheureux pères.
-" Faites, compagnon, répondit Henri, faites J'fti un autre pardon à donner, beau maitn%
sans crainte ; et les prisonniers tendirent eux* car j'ai là sur mon cœur la réponse de Mai^>
mêmes leurs ébahies. ret... N'ouvrez pas la main si vite, monsei-
Kilderkin et Burn s'éloignèrent en soupirant; gneur, vous ne toucherez ce trésor qu'après
les verroux s'enfoncèrent dans la muraille , et vous être bien repenti de tous les grands rô-
le silence régna de nouveau autour des malheu- proches que vous avez injustement adresses à
reux condamnés. cette chère sœur.
Ange s'approcha du chevalier, se pencha sur — Oh ! oui , je me repens ; j'ai douté , j'ai
son épaule et lui dit: eu tort ; et vraiment cette tète folle a ménto
— Es-tu encore fâche? son sort; car elle m'emporte toujours et m<
Henri s'empara des mains de l'enfant, les rend sans cesse coupable de quelque extrava-
posa sur son cœur et lui répondit avec dou- gance.
ceur : I "" ^^-'^^ ^*^°' '® reçois ton excuse et Tal»-
— Je ne peux pas t'empôcher de retourner sous... Je commence d'ailleurs à croire qu'o;:
au ciel ; c'est Dieu lui-même qui ouvre tes ai- ne peut aimer passionnément sans faire folie
les; mais pourquoi me donner ce dernier, cet sur folie... Je feignais de ^trouver la conduite
affreux chagrin! pourquoi ne pas m'avoiraban- > de la comtesse naturelle, et an fond du cœur
donné à ma triste destinée ! je maudissais la tendre Jeanne... Yoiei nn peut
«— Henri, te rappcllcs4u la dernière nuit que sac de velours qui contient la lettre de Mar-
nons avons passée à Kcrvcn? garet...
— Nous étions tous deux appuyés l'un sur
l'autre comme maintenant; tu me lisais d'une
voix émue la dernière lettre de Margaret, qui
«iprimait les sentiments les plus tendres , les
plus délicats , les plus passionnes ; je t'arrêtai
— Sais-tu ce qu'elle me dit?
— Si j'avais eu le temps de lire ce billet
chéri, ma curiosité l'eût emporté sur mon res-
pect pour mon seigneur et maître ; mais /étais
trop pressé d'arriver... Nous allons lire à nous
brusquement. Une pensée m'avait frappé au deux, ce sera plus doux... Prends ton bien et
cœur, elle était l'expression de l'amour le plus . baisc-moi pour ma commission.
LES DERNIERS KERVEN
sr
— Lisons, dit Hcmi à voix basse.
1^ petit sac fut ouvert lentement avec pré-
caution. Les yeux des deux prisonniers bril-
laient d'impalicnce et d*amour, et les mains
d'Henri touchaient à peine le velours et le
papier.
— • Je sens quelque chose sous mes doigts, dit
le chevalier.
— Et moi aussi. Allons, courage.
— C'est un rubis! s'écria le chevalier, qui
avait brusquement ouvert le billet.
— 1! est magnifique et parle bien tendre-
ment, répondit Ange ; j'avais oublié de te dire
que Margaret portait à son corsage des nœuds
de rubis et de diamans.
— Cette pensée est délicate, répliqua le che-
valier, cette pierre précieuse porte la couleur
favorite, qui , dans nos heureux jours, nous
servait d'interprète. Le prisonnier baisa le gage
d'amour, et le fit baiser à son frère. Main-
tenant, lisons, dit-il , et il baissa les yeux sur
le papier.
— Approche encore cette lumière, mon cher
Ange ; toutes mes émotions ont troublé ma
Yue. Mais où donc a-t-elle écrit. Je ne vois que
mes propres lignes... ami. Oh! regarde toi-
même et rougis, s'écria le chevalier de Kerven
en jetant la lettre au page qui , après l'avoir
tournée et retournée dans tous les sens, poussa
un douloureux soupir, laissa tomber sa tète sur
sa poitrine et pleura.
— Console-toi, mon frère, dit Henri d'un
ton calme, la mesure est comblée , mon coeur
rempli d'amertume a déjà débordé. J'ai oublié
cette femme, et ne veux plus songer qu'à mou-
rir digne de Dieu et de mon père.
Cependant , que signifie ce rubis, demanda
Ange en tremblant.
— U signifie que le cœur de la comtesse de
Rosières est bassement cruel et ingrat ; il si-
gnifie que , dans ce cœur où jamais l'amour
pur et noble n'eut de place, il réside une lâche
coquetterie qui se joue dans le sang qu'il fait
couler. Ce cœur , tout en vouant ses froideurs
à mes infortunes, tout en se parjurant, vou-
drait encore recevoir l'encens de mon amour ,
le jour où mon sang fumera sur l'échafaud. Je
me tais, et je cache dans ma honte le souvenir
de cette femme criminelle.
Les prisonniers, après avoir longtemps con-
fondu leurs pensées, leurs paroles, et mêlé tous
les élans de leurs bons cœurs , s'appuyèrent
l'un sur l'autre, comme les rayons du jour frap-
paient le soupirail du cachot, et s'endormirent.
Ils reposaient depuis deux heures à peine, lors-
que le page ouvrit les yeux , prêta l'oreillr, vt
dit au chevalier, en l'éveillant :
— On vient, mon frère, on vient.
Au même instant les verroux de la cellule
furent tirés, et le geôlier Burn entra.
— Messcigneurs, dit-il, les confesseurs que
vous avez fait appeler attendent votre volonté.
— Nous n'avons désigné aucun prêtre , ré-
pondit Henri, mais nous ne demandons pas
mieux que de recevoir ceux qui sont là... qu'ils
viennent. *
Les deux moines de Saint-Jérôme entrèrent
I aussitôt dans le cachot, Burn les y renferma et
sortit; les prisonniers se levèrent
— Je ne me trompe pas, dit le chevalier,
vous êtes bien les pèlerins d'Amboise ; ah !
soyez bénis, mes pères , pour tout le bien que
vous avez voulu nous faire, pour la pieuse as-
sistance que vous allez nous prêter dans notre
dernier jour.
— Nous sommes venus remplir un devoir,
mon fils, répondit le comte de Kerven , et vous
ne nous devez aucun remerciment ; toutes nos
actions sont ordonnées par Dieu , dont nous
sommes les humbles serviteurs.
*- Ange, mon bon Ange, murmura Henri,
as-tu entendu cette voix? Elle m'a fait tres-
saillir! J'ai cru reconnaître la parole de mon
père.
— Auriez-vous commis quelque crime envers
votre père, mon fils, reprit le comte, pour que
vos remords vous troublent à cette heure et
vous épouvantent par ma voix?
— Grand Dieu ! prenez-moi en pitié, s écria
le chevalier; et il se cacha les yeux. Mon père !
pardon, pardon ! Vos paroles m'accablent ; oui,
je suis criminel , oui, j'ai des remords; mais
au pied de l'échafaud le Seigneur pardonne,
et ne me pardonnerez-vous pas au nom de ce-
lui que j'ai si cruellement frappé?
— Mon enfant, dit le comte , en adoucissant
ces derniers mots, je viens t'apporter la béné-
' diction paternelle pour te préparer à paraître
I devant Dieu, où ton père va te suivre. Henri 1
54b
LES DERNIERS KEIiVEA
Heari ! eh quoi ! tu ne m*embrasses pas ; cVst
moi, moi, ton vieux père, moi le comte de Ker-
veo. Pauvre ami, je ne suis pas venu Rappor-
ter des remords , mais t'aimer et pleurer avec
toi. Je suis venu dépenser en quelques heures
tout le trésor de tendresse que notre séparation
a amasse dans mon cœur, reconnais-moi donc...
Tu trembles ! tu faiblis !
— Je me meurs, dit Henri ; et il s*évanouit
dans les bras du comte.
Lorsque le chevalier reprit ses sens , il était
entouré de son père, du sire de Lamorge et du
page ; il se jeta une seconde fois sur le sein du
comte , ne trouvant aucune force pour expri-
mer les pensées qui Tagitaient. Le comte posa
ses deux mains sur le front de soh Ûls , et le
tint embrassé sans pouvoir prononcer les ten-
dres mots que lui dictait son cœur. Ange, éga-
lement pressé dans les bras de son père, n'in-
terrompait ses pieuses caresses que pour regai^
der son ami et pour lui tendre la main.
— Tu les avais vus, et tu m^as tout cache...
Je devrais te gronder, dit Henri.
Tavais fait le serment de me taire , et je ne
suis pas parjure. Oui, seigneur|comte, je savais
depuis longtemps que sous la robe d'un pMe-
rin, vous nous suiviez partout ; je vous ai re-
connu à Amboise, quand vous avez pansé nos
blessures; à Bamet , dans la tente du grand
Warwick ; à Tewksbury, près du chariot de la
reine et dans TEglise. Ahl vous m*avez fait
pleurer bien souvent sans le savoir; car par-
tout oi!i je vous rencontrais, je vous trouvais
noble et bon, et... malheureux. Quand vous
êtes venu visiter nos armes la veille du com-
bat de Bamet , que vous m*avec paru grand !
Monseigneur, vous ne pouvez pas vous cacher
vos actions vous font partout découvrir.
— Pierre, dit le comte, cette f réature divine
ne devait pas vivre parmi les hommes.
- — Hélas ! s^écria le sire de Lamorge, hélas!
et le malheureux père ne pouvait qu'embras-
ser son enfant et pleurer sur lui:
-^ Eh ! quoi. Monseigneur, demanda Henri,
vous avez pu nous suivre ainsi dans nos fati-
gues, dans nos combats? et vous, messire in-
tendant, vous avez eu le courage et la force de
vous risquer dans nos entreprises? vous avez
tous les deux marché du même pas que nous,
et vous avez pu résister au bonheur de nous
voir tomber à vos pieds.
— Nous avons eu cette force et ce coura^
par amour pour vous.
— Mon enfant, reprit le comte, je voulais,
en retournant dans le monde que j'avais mau-
dit, savoir par moi-même le chemin que tu y
suivrais. Tu avais repoussé mes conseils, mé-
connu ma tendresse, méprisé mes prédictions,
et je devais t'abandonner en toute liberté à tes
propres inspirations, te secourirà ton iosu dans
le danger, et jouir de tes triomphes s'ils étaient
noblement mérités. Toute la fierté de notit fa-
mille s'est trouvée dans ton âme ; tu as été
brave, habile , loyal , humain , généreux; Té-
cusson des Kerven, quand tu auras cessé
d'exister, sera voilé d'un deuil sans tache , et
notre souche s'éteindra comme elle était née,
dans le sang d'un héros!
— Mon père 1 mon père 1 vous adoucissez mes
derniers moments.
— Mon fils, tel que tu me laissas au manoir
de nos ancêtres, tel tu me trouveras i rhenre
de ton supplice. Je n'ai au cœur qu'une haine
de plus, mais je veux l'oublier aujourd'hui. Je
te disais souvent que la mort était préférable à
Texistence flétrie que nous fait une femme ani
célestes apparences, au cœur monstrueux ; et
prêta te donner mon dernier baiser, je te ré-
pète que mon sort fut plus afireux que n'est le
tien ; je dis plus, je ne pleure avec toi que par
l'effet de cette volonté impérieuse de la nature
qui déchire le sein paternel en martyrisant la
chair de Tenfant. Mais je songe à ma vie de dé-
sespoir, aux horribles soufirances que je dois
à la duchesse de Sevcrn ; et, retrouvant dans
sa fille la même ingratitude, la même bassesse,
la même infamie, je me résigne à te voir mou-
rir; car, si cette Marguerite a hérité des vices
de sa mère, tu as hérité, n^en doute pas, de
tous mes penchants à souffrir, et tu aimerais
cette femme malgré ses indignités, malgré moi,
malgré toi-même !
— Vous dites vrai, oui, vous dites vrai, tnon
père, je peux vous avouer ce que je devais ca-
cher à mon frère Ange ; je l'aime, je niime da-
vantage, peut-être; il y a dans mes esprits
comme un doute fatal qui la défend quand je
l'accuse... Je l'aime et je souffre... Obi je
souffre!
LES DERNIERS K£RVI£N
549
— Ne doute pas... pense à moi, repasse ma [
vie, Tois ce front blanchi, courbé ; ce corps usé,
flétri... Eh bien, l'âge n*a pu vaincre le cœur,
la mort n*a pu Taincre la passion, la tombe n*a
pu étouffer la pensée... Je n*aime pas , il est
vrdi ; je n'excuse pas! je maudis sans cesse ;
mais quand je cherche bien dans cette haine
qui s'exhale sourdement et qui m'a fait pren-
dre en horreur le genre humain, je trouve,
et je rougis de le dire, je trouve ce doute qui
te torture... je trouve cet amour que je repous-
se... et cependant mon corps s'est ruiné, jour
par jour, miné par la jalousie et par le déses-
poir. Et toi, cher enrant, ajouta le comte, en
prenant la main du page, toi, qui entrais à
peine dans la vie et qui vas en sortir avec une
ime vierge, tu nous protégeras du ciel où Dieu
t'attend, tu nous feras pardonner nos fautes...
mon crime.
— Votre crime t interrompit Henri ; vous ne
pouvez en avoir commis, mon père !
—J'ai tué le lord Rutland à Bamboroug, et
c'était mon meilleur ami ; je l'ai tué pour me
venger des coquetteries de la duchesse qui par
raissait l'aimer, et cachait sous cette feinte bes
projets d'alliance avec le duc de Severn.
— Mais vous l'avez tué en le combattant.
— A armes égales, oui ; mais je le répète, il
était mon ami et mon frère de bataille, il était
innocent et a pu me dévoiler en mourant l'iiv-
Ûme conduite de la duchesse. Si éloigné que
soit ce jour, il me semble qu'une seule nuit
m'en sépare... Les remords creusent notre
cœur avec des ongles de fer, notre sang les
nourrit, les ravive et les fkit grandir !
— Arrêtons-nous, mon ami , chassons ces
affreuses pensées!
— Messire, reprit le comte après une courte
pause et s'adressant à l'intendant, ce cher petit
vous a-t-il expliqué sa courte disparition de
Westminster?
— Oui, Monseigneur, il voulait porter lui-
même à son chevalier la réponse de mademoi-
selle de Rosières, et l'heure de la garde de
Kildcrkin étant venu le surprendre aa milieu
^^ la fête, il s'est enfui, pensant bien que nous
Dous opposerions à son entreprise.
MTétait bien assez d'une tète, brave enfant»
lu aurais dû songer à ion père... tu l'as
eriOc.
— J'ai -fait pour mon frère et scigucur, ce
que mon père a toujours fait pour vous, je lui
ai donné ma vie.
— Ange a toujours quelque mot du cœur à
son service, je vous en prévie!:s, Hcnseigiieur,
dit Henri, afin que vous n'ayez que des caresses
à lui adresser... quand à moi, j'ai renoncé de-
puis longtemps aux reproches : lorsqu'il me
fait quelque folie, je le punis par un baiser,
c'est le seul moyen d'avoir raison. Les deux
vieillards tendirent la main au page.
— Et cette réponse tant implorée, cette lettre
tant désirée, que disait-elle 1 quelques men-
songes hideux, n'est-ce pas? quelques mots
sans portée, n'ayant aucun sens véritable,
froids et nuls.
— Mademoiselle de Rosières m'a renvoyé ma
lettre sans y ajouter une seule ligne... Elle a
seulement joint au papier l'un des rubis de sa
trilette.
— Admirable! s'écria le comtc^ admirable !
on ne peut pas pousser plus loin la dissimula-
tion, la coquetterie et la sécheresse du cœur !. ..
Cette femme veut que tu emportes dans ta tom-
be sanglante ce saint respect que lui vouait
ton premier amonr; d'une main elle te flatte
avec dédain ; de l'autre elle t'arrache la vie...
La 611e est plus inique, plus raffinée que la
mère, l'élève a dépassé le maître 1...
Le comte laissa tomber sa tète dans ses deux
mains et demeura silencieux.
— Cher père, dit le page au sire de Lamor-
ge, tu as reçu ma confession à l'auberge du
Paladin, l'an dernier; veux-tu la recevoir au-
jourd'hui ?...
•— Nous ne nous sommes revêtus du carac-
tère sacré que pour tromper les meurtriers,
mon enfant; afin que vous puissiez paraître
devant Dieu, il faut qu'un prêtre vous écoute
et vous bénisse... J'entends venir le porte-clcCB
il a reçu mes instructions, et le révérend père
Grecn, prévenu par mes soins du secret de notre
déguisement, va remplir ici son saint minis-
tère.
Le geôlier se présenta en eflet, suivi de l'au-
mônier de la Tour qui salua les prisonniers et.
les faux pèlerins.
— • Nous TOUS cédons la place, mon père dit
le comte, ipous avez eu pitié de quatre infortu-
nés en TOUS prêtant à uu innocent artifice;
550
LI£S DERNIERS KERVEN
c'est en Dieu que j'cspéraîs; quand je me fiai
à voire charité.
— Revenez dans deui heures» mon frère,
dit le prêtre, et je n'interromprai plus votre
triste bonheur... allez... prenez courage. ..
Le comte et le sire de Lamorge sortirent de
la cellule, après avoir embrassé leurs enfants
et baisé la robe de Taumônier.
l'exécution.
Deux heures après Tintroduction de l'aumô-
nier dans la cellule des prisonniers, le geôlier
Burn ouvrit, de nouveau, la porte au comte et
au sire de Lamorge.
— Vous m'aviez confié deux chrétiens, dit
le prêtre, ce sont deux saints que je vous rends ;
leurs âmes n'ont plus besoin de guide pour
monter à Dieu ; leur courage n'a pas besoin
d'exhortation pour souffrir. Heureux qui peut
échanger, comme eux, notre vie douloureuse
contre la vie éternelle ; vous êtes seuls à plain-
dre ici, mes frères, si la gloire qui va couron-
ner vos enfants ne yous console pas déjà de
leur mort
— La bonté du maître est égale pour tous,
répondit le comte, et sa grâce se répandra sur
nous qui chercherons à la mériter.
— Dans quelques heures, vous serez sépa-
rés; maintenant ma mission est à peu près
remplie... Demeurez près des condamnés, et
récompensez leur vertu par l'expansion de vo-
tre tendresse; quand le moment fatal sera venu,
je me joindrai au cortège, et ma présence au-
torisera la vôtre, puisque vous persistez dans
vos intentions malgré ma prière.
— Avcz-vous donc le projet de nous accom-
pagner jusqu'à l'échafaud, dit Ange au sire de
Lamorge, aussitôt que le prêtre fut sorti.
— - Après t'avoir suivi pas à pas, pendant
plus d'une année, cher enfant, veux-tu que
nous manquions de fermeté pour accomplir
notre dernier devoir?
— Monseigneur, interrompit le chevalier en
s'adressant à son père, je vous supplie à genoux
de vous épargner un supplice i^us cruel que
le mien?... Non, vous n'assisterez pas à ma
mort, jurez-le-moi.
— Ne me demande pas un serment pareil,
répondit le comte avec calme ; il serait indigne
d'un Kerven ; Je dois avoir et j'aurai toute e^
pèce de courage... Ce sera moi qui recevrai
I ton dernier mot, ta pensée dernière... Hélas!
; la nature ne le veut pas ainsi cependant, et
ma vieillesse devait compter sur toi pour son
tombeau...
— N'accusez pas la destinée, mon bon père,
elle vous a fourni l'occasion d'être sublime en-
vers moi, et le coupable repenti n'a trouvé
qu'indulgence et grandeur d'âme en vous, lors-
qu'il méritait votre colère... Ah! si j'avais
écouté vos tendres conseils, vos avis paternels
que ma vie eût été douce et heureuse!.. Cher
seigneur, je vous vois encore, prenant mon bras
et faisant votre promenade journalière sur la
terrasse de Kerven, l'orsqu'un cavalier s'avança
sur le pont-levis : c'était le lâche Wenlock...
— Assez, assez, enfant, interrompit le comte
qui cacha sont front dans ses deux mains.
Ange se rapprocha de son frère, et . s'assit
près de lui, sur la paille, en tenant son père
embrassé.
— Vous me montriez les belles collines qui
entourent le vieux manoir, continua le cheva-
lier, vous compariez la vie agitée du monde à
l'existence paisible que le ciel offre aux sages ;
vous me laissiez lire quelques-uns des secrets
renfermés dans votre âme, et me faisiez pres-
sentir tous mes malheurs ! Ange, cher ami,
quelle a été notre folie ! Nous avons fui la ten-
dresse de ces deux bienfaiteurs, nous avons mé-
connu notre bonheur et poursuivi des chimè-
res.
Henri s'arrêta brusquement et le page ré-
pondit :
— Le révérend père Grcen vient de nous
dire qu'il faut non-seulement oublier les ou-
trages que nous recevon», mais encore par-
donner à ceux qui nous offensent. Mon frère,
nous pouvons espérer en l'autre vie des riches-
ses bien préférables à celles que nous avons
perdues ici-bas, en employant nos derniers
moments à prier pour celle qui à causé notre
malheur.
Le comte leva vivement la tête ; l'intendant
baisa son fils au front, et le chevalier posant
la main du page sur son cœur, lui dit :
— Toute bonne inspiration me vient de toi,
car ton âme a des trésors de douceur inépui-
sables ; aussi tu vas être satisfait.
Henri prit aussitôt la petite lanterne, la mit
LES DERNIERS KERVEN
551
dans la main de Tcnfant, et déroula le papier
que lai avait donné Kildcrkin, il écrivit pcn-
<iant que le comte, Ange et Tintendant obsci^
vaient un religieux silence. Lorsqu'il eut fini,
il dit à son père :
— Vous aurez la bonté. Monseigneur, de
fi) ire remettre à mademoiscll»î de Rosières les
dernières pensées que je vais vous lire, ce sont
les adieux d^un homme de cœur à une femme
qui a dès ce moment toute ma pitié.
Le comte réprima un mouvement d*horreur,
puis prêta Poreille à son fils qui lui lut à demi-
voix:
(cMadamc,
« Je vais rendre mon âme à Dieu ; J'ai con-
« fié à son ministre les erreurs de ma vie, il a
« daigné m'absoudre et me bénir. Dans ce
« moment suprême qui me sépare encore de
« réternité, je veux vous absoudre à mon tour
« des douleurs que vous m'avez injustement
« causées ; je veux vous donner l'exemple de
« la charité et de l'humilité, afin que mes der-
tt niers mots vous rappellent à des sentiments
« meilleurs, et vous protègent contre vos pen-
« chants malheureux ! Je cherche en vain dans
^ mon cœur quelque haine contre vous, qui
« m'avez fait tant de mal ; ce cœur vous a trop
« aimé pour désirer la moindre vengeance,
« et c'est par le pardon qu'il répond à tous
« SCS souvenirs désespérés. Un jour viendra,
« que Dieu vous l'épargne cependant, où,
« songeant au passé, vous aurez des remords ;
« vous retrouverez mon image dans vostriom-
« phes mondains, et cette image d^abord parée
« de jeunesse et d'amour comme au temps où
• votre vertu l'embellissait , vous apparaîtra
« tout-à-coup taché d'un sang que vous avez
« fait couler sans peur , sans honte et sans
c merci 1 Madame, quand j'ofi'rirai ma tète au
« bourreau, les yeux levés vers le Créateur ,
« je lui demanderai d'adoucir alors vos tor-
« tures, et de ne me présenter à vos songes
^ que le sourire aux lèvres et le bonheur au
« front. Nous n'étions pas faits l'un pour l'au-
« tre : vous êtes une femme comblée par la
« nature ; elle vous donna une beauté sans pa-
« reille au préjudice de votre cœur qui fut
« po^r moi sans pitié. Notre rencontre nous
» était réservée comme un châtiment mutuel
« dans ce monde , où les plus justes sont en-
' « core trop coupables. Je ne vous regarde donc
' « que comme une arme de la Providence , et
« je ne me révolte pas en vous maudissant Si
« dans mes premières «louleurs j'ai poussé
« vers vous quelques cris accusateurs; si
« pensant à tous vos serments, à vos tendres
« paroles, à vos actions autrefois nobles et ver-
« tueuses, à votre amour ; si, relisant vos Ict-
« très passionnées où la fiancée jurait de m'ap-
« partenir à jamais, j'ai pu vous faire des re-
a proches violents et me laisser emporter à une
« fougue déplorable, je vous en demande hum*
« blement pardon en présence de mon sup»
« plice expiatoire. Si ces dernières paroles de
« mon agonie ont troublé un instant les joies
« de vos triomphes, pardonnez-moi comme je
« vous pardonne. Adieu. «
Quand la voix tremblante de Henri deKerven
eut achevé cette lecture, les sanglots du page
y répondirent.. Le pauvre enfant s'était réfu-
gié dans les bras de son frère qui le couvrit de
baisers. Pierre de Lamorgc, cédant à ses émo-
tions, avait voilé son visage avec le pan de sa
robe et pleurait. Le comte montrait seul un
front impassible, il reçut la lettre de son fils*
et Id cacha dans son sein, en disant :
•— Je n'ai aucune objection à t'adresser,
Henri ; je respecterai, j'exécuterai tes volontés
comme celles d'un mourant ; d'ailleurs Dieu
t'a visité, ton âme est lavée de toute souillure,
et ce que tu fais doit être sans reproche ; tu
seras obéi. Ce dernier mot fut prononcé plus
bas que les autres, et les yeux du vieillard je-
tèrent une vive et rapide étincelle.
Dès-lors les prisonniers ne pensèrent plus
qu'à mêler leurs caresses aux caresses pater-
nelles ; les courts moments qui restaient à cette
malheureuse famille s'écoulèrent dans un en-
tretien courageux et touchant Le comte et son
compagnon ressemblaient à ces vieux amis qui
font avec nous les premiers pas d'un long
voyage et que nous retrouvons sur la route au
retour... Les enfants s'en allaient, les vieillards
s'apprêtaient à suivre !
Tout-à-coup, Ange s'élança sur le cœur de
son père, et s'y attacha fortement en poussant
un cri...
— Qu'as-tu, cher enfant? demanda le sire
de Lamorgc.
552
tl2:S DERNIERS KERVEN
— Ils viennent, ils viennent. Vous ne les
entendez donc pas?
•* Nous n'entendons rien ; calme-toi. Ange,
mon ami, ne pleure pas.
— Tu n'es pas habitué au silence de ce ca-
chot bon père, rien ne m'échappe à moi. Les
pertuisanes ont retenti sur les dalles de la cour.
Tenez, écoutez, ils montent Pescalier ; les voilà.
Eh bien! qu'ils viennent! s'écria le brave en-
fant en se levant avec résolution, nous som-
mes prêts !
Le chevalier, le comte et Pierre se levèrent
\ également ; la porte fut ouverte avec fracas, et
un huissier de la Tour entra dans le cachot
suivi de l'aumônier Grcen et de plusieurs sol-
dats parmi lesquels se trouvait l'archer Kil-
derkin.
— L'arrêt de la cour martiale, dit roflîcier
de justice, qui vous condamne à la peine de
mort, va recevoir sur-le-champ son exécution.
La piété de vos juges vous a laissé tout le temps
que réclame la religion. L'heure est venue.
» Marchez devant nous, dit le chevalier.
Au môme instant Burn s'approcha des pri-
sonniers et les dégagea de leurs chaînes ; U
justicier sortit du cachot le premier, et Kildcr*
kin dit à voix basse au page en lui touchant la
main :
— • La reine Marçueritc vous envoie ce elia-
pelet, mon enfant, et vous engage à prier pour
elle.
— Rapportez-lui, mon ami, que je la remer-
cie et que je meurs heureux de l'avoir servie,
répondit le page.
Le prêtre se plaça entre le chevalier et Ange
qui, appuyés aux bras de leurs pères, marchè-
rent tète haute, d'un pas ferme et résolu. En
franchissant le seuil du cachot, Henri s'arrêta
devant le geôlier qui, le bonnet à la mam,
n'osait lever ses yeux mouillés de pleurs, et lui
donnant le magnifique rubis de Margaret, il
lui dit :
-* Je voudrais récompenser beaucoup mieux
votre humanité, camarade, mais, vous le sa-
vex, les prisonniers sont pauvres et ne peuvent
donner selon leurs désirs.. . prenez cette pierre
précieuse et qu'elle vous serve au nom du
chevalier de Kerven.
Burn baisa la main d'Henri, et la mouilla de
ses larmes ; il remercia son généreux prison-
nier par un geste qui suppléa à ce que sabon-
che ne put exprimer, et se rangea devant le
cortège en faisant le signe de la croix.
En arrivant dans la cour carrée, Henri leva
leSi yeux sur les fnarcto crkormeuTt et dit au
comte, d'une voix douce quoique ferme :
— C'est ici que mes regards l'ont à jamais
perdue ! Qu'elle était belle, courageuse et pure
alors !... Comment l'ange a-t-il pu déchoir en
si peu de temps... Que je souffre ! que je souf-
fre! mon père.
— Le démon pour séduire revêt souvent \\
forme de l'ange, répondit le sire de Kerven, et
lorsqu'il a commis son crime , il retourne à sa
nature...
— Oubliez vos douleurs, mon fils, ajouta le
prêtre, et ne pensez qu'à la vie éternelle.
Le comte et le chevalier baissèrent la tête et
marchèrent silencieusement.
Les exécutions capitales étaient trop fré-
quentes à cette époque pour émouvoir les ha-
bitants du quartier de la Tour ; cependant, U
jeunesse et la réputation des deux chevaliers
inuiçais avaient excité la curiosité du peuple,
et longtemps avant le moment réservé, la place
de Black-Friars, et les rues qui conduisaient
du monastère à la forteresse étaient encom-
brées de curieux.
Ange s'arrêtait souvent, et portant les mains
de son père à ses lèvres, il les couvrait de bai-
sers , le peuple ému admirait ces témoignages
de tendresse, en les attribuant à la piété du
patient On entendait de tous côtés des excla-
mations de surprise et de douleur, qui tradui-
saient les sympathies de la foule, et les regrets
que les deux condamnés laissaient après eui.
Les femmes, les vieillards et les enfants ten-
daient les mains aux chevaliers, et les accom-
pagnaient de leurs bénédictions, de leurs en-
couragements.
Le cortège passa devant la taverne de miss
Kcnnet qui vint présenter son offrande habi-
tuelle aux prisonniers ; mais ses mains trem-
blèrent à leur approche, et elle ne put que se
signer devant eux, en les recommandant à b
Vierge.
Le soleil s'était caché derrière les tours de
Westminster, et ses derniers rayons frappaient
les toits des maisons les plus élevées. La place
de Black-Friars, abritée parle monastère de
LES DERNIERS RERVEN
553
ee oom et par les arbres qui garnissaient ses
avenues, était entièrement ombragée ; le peu-
ple entassé autour de Téchafaud qui s'élevait
au milieu de la place, laissait à peine un pas-
sage au cortège, et les archers se servaient de
leurs armes pour écarter les curieux.
Uéchafaud était tendu d'un drap noir sur le-
quel ressortaicnt davantage les instruments du
supplice, et la personne du bourreau. Ce si-
nistre personnage était vêtu d'une longue robe
rouge, et ses manches, retroussées jusqu'aux
coudes, montraient des bras musculeux dont
le seul aspect glaçait d'effroi.
Henri et le page se tenaient par la main, et
promenaient sur la foule des regards courageux
et Ûers sans Tanité ; à la vue de l'échafaud,
leurs pensées mélancoliques les avaient aban-
donnés ; le seul sentiment du devoir et de la
dipité les animait ; Français et chevaliers, ils
devaient marcher le front levé, et mourir sans
trahir aucune faiblesse. Le comte et le sire de
Lamorge suivaient de près leurs enfants, et ne
pouvaient témoigner leurs angoisses que par
des signes ou des serrements de main qui rem-
plissaient leurs yeux de larmes !
— Courage, mon bon père, disait Ange, en-
core quelques pas, et je ne souffrirai plus;
cesse de pleurer... Je me sens incapable de ré-
sister davantage, et on croirait que j'ai peur.
-— Ange, mon pauvre enfant ! répondait le
vieillard d'une voix étouffée, et sa bouche lui
refusait d'autres paroles.
— Ma mort n'est-elle pas glorieuse? Ne
suis-je pas prisonnier de guerre? Et si j'étais
mbé comme le grand Warwick, à Barnet, ne
serais-tu pas consolé ?
— Jamais ! jamais !
— Écoute, père, écoute, je veux te confier
une pensée qui te fera sourire malgré tes
pleurs. Tu as été trop généreux, trop noble et
trop bon, dans ta longue carrière, pour ne pas
avoir mérité le ciel après ta mort... Moi, je
sens là, dans ce cœur formé par toi, que le
bon Dieu ne me repoussera pas, et qu'il réu-
nira nos deux âmes... Veux-tu croire ton petit
inspiré; réponds?
— Oui, mon bel enfant, oui, Dieu t'attend ;
mais moi...
— Maintenant, voici ma dernière prière...
Prends cette médaille, elle me fut donnée par
Jeanne sur le Lancastre ; tu lui diras que je
l'ai gardée sur mon cœur jusqu'ici, et que je
la lui renvoie, non pour lui reprocher son ou-
bli, sa froideur, mais pour lui témoigner que
je l'aime et que je crois en sa vertu.
— Eh quoi ! mon ami, tu penses encore à
cette femme!...
— Le malheur ne me rendra pas injuste, et
ne ravira pas à la marquise mon estime et mon
respect..
Les archers qui étaient en tête du cortège
s'arrêtèrent en ce moment à la barrière de l'é-
chafaud, et se joignirent aux gardes qui en dé-
fendaient les approches. L'huissier de la cour
martiale monta les degrés de la rampe, et lut
à haute voix la sentence qui condamnait le che-
valier Henri de Kerven et le sire Ange de La-
morge à la peine de mort, pour avoir porté les
armes contre le roi, et pour le crime de haute
trahison, en ce qu'ils avaient eu l'audace d'at-
taquer l'épée à la main la personne inviolable
et sacrée du souverain.
f Cet arrêt fut écoulé en silence, et l'officier
en avait à peine prononcé les derniers mots^
qu'Ange, échappant aux mains de son père,
s'élança vivement sur la rampe, et apparut au
peuple le front rayonnant.
— Commencez par moi, messire Tom-HilU
dit le généreux enfant au bourreau. Hâtez-vous»
je suis prêt.... Que faut-il que je fasse....?
— Vous agenouiller près de ce billot, mon
gentilhomme, répondit l'exécuteur.
— Arrêtez! dit l'aumônier Grecn qui monta
sur l'échafaud suivi du comte et du chevalier.
— Arrêtez!... s'écria Pierre de Lamorge, en
tombant à genoux près de son fils ; et de ses
deux mains, le malheureux père étreignait la
hache de Tom-Hill.
— Ce brave enfant réclame un droit qui lui
appartient en toute justice, répondit l'exécu-
teur, il est le plus jeune des deux condamnés
et doit passer le premier.
— C'est aussi ma volonté, dit Henri, je suis
assez fort et assez résolu pour subir un double
supplice, en voyant couler le sang le plus pur
et le plus mnocent Cher frère, adieu
ajouta-t-il en pressant le page sur son cœur...
Montre-moi le chemin du ciel...
Les lèvres du page tremblèrent tout-à-coup,
I son cœur se gonfla... il sena la main du che-
6j4
LES DERNIERS KERVEN
valicr sans pouvoir lui répondre , ci baisa les
pieds du Christ que le révérend Grccn lui pré-
senta. Le vieil intendant, toujours agenouillé,
se traîna aux pieds de son ûls qui se baissa
pour lui faire une dernière caresse, et comme
il pleurait, le comte le prit par le bras, le re-
leva et lui dit d'une voix tremblante :
— Tes pleurs ne peuvent le sauver, et com»
promettent ta vengeance... souffresrtu plus que
tnoi?... regarde-moi?
Pierre de Laroorge rencontra le visage sé-
vère de son maître, et ses larmes furent sou-
dain taries!.. 11 fit deux pas on arrière et con-
templa les préparatifs de Texécution d'un regard
fixe et troublé. Le comte s'approcha du page,
le baisa tendrement, lui dit avec douceur :
— Sois béni, mon enfant, et se replaça à cô-
té du chevalier ; alors Ange leva les yeux sur
la foule qui regardait cette scène déchirante
avec une insatiabe curiosité, posa Tune de ses
mains sur le billot, et soulevant de l'autre les
longues boucles blondes qui couvraient son cou,
il se retourna vers son père, mit deux doigts
sur ses lèvres avec cette grâce enfantine qui
était dans sa bella nature, lui envoya un der-
nier baiser, puis tomba sur ses genoux, courba
la tète... et dit d'une voix ferme quoique plei-
ne de douceur :
— Frappe!...
Le bourreau recula d'un pas... Une rumeur
vive et bruyante s'éleva dans la foule, toutes
les têtes se tournèrent à la fois vers le monas-
tère, Tom-Hill posa son arme qu'il avait sou-
levée, et regarda ce qui pouvait occasioner ce
tumulte... Le page seul ne bougea pas.
— Grâce... grâce! s'écria-t-on de toutes
parts... Longue vie à Edouard !.. Gloire au roi
dément!., grâce!
Un gentilhomme de la maison du duc de
Clarence apparut à l'angle de la place, il était
il cheval et s'efforçait de fendre la multitude en
agitant un papier au-dessus de sa tète.
Pierre de Lamovge, aux premiers cris de
glace, s'était élancé sur son fils, l'avait relevé
et le tenait étroitement embrassé. Ange se rap-
procha virement de son frère et lui dit à voix
basae:
' — G*est à Margaret que nous devons la yie.
J'en ai le pressentiment.
Avant qu'Henri pût lui répondre, le gentil-
homme d'York était aux pieds de Téchafaud et
remettait au justicier un parchemin revêtu du
sceau royal. L'officier lut à haute voix :
a Voulant donner une preuve de notre clé*
a menée, tout en montrant à nos ennemis que
a le châtiment suit de près le crime, et prc-
a nant en pitié la jeunesse du sire Ange de
a Lamorge, nous lui faisons grâce de la peine
u de mort justement prononcée contre lui, et
a lui ordonnons de sortir du royaume... »
Signé Edouard, ajouta l'ofTicicr, en retour-
nant involontairement le parchemin comme
pour chercher la grâce du second condamné.
Ange s'attacha aux deux bras du chevalier,
en s'écriant :
— Je ne te quitterai pas, je ne veux pas de
leur pitié !.. mais Henri écarta doucement ses
petites mains et le rendit à son père, en lai
disant :
— Mes vœux sont exaucés, je meurs content.. .
Fuis, prenant le comte à l'écart, il ajouta : Bé-
nissez-moi, Monseigneur, pour me pardonner
de nouveau la sanglante douleur que mon in-
gratitude réservait à vos vieux ans.
— J'ai tout pardonné, mon fils... prie Dieu
qu'il ait pitié de mon âme et qu'il l'unisse à la
tienne dans sa glorieuse éternité !
Le chevalier arracha de Tun des doigts de
sa main gauche la bague de Margaret, et la re-
mettant au comte, lui dit avec une émotion
touchante :
— Vous ferez remettre ce bijou à mademoi-
selle de Rosières avec la lettre que vous avez
acceptée... Ayant reçu vos derniers embrasse-
ments, mon corps ne doit plus rien garder de
profane. A ces mots Henri éloigna son père
avec tendresse, baisa les pieds du crucifix,
comme avait fait son frère, souleva comme lui
les cheveux noirs qui retombaient sur ses épau-
les, salua ses amis et le peuple d'un geste calme
et digne, s'agenouilla près du billot et y posa
la tcte en faisant le signe de la croix.
Tom-Hill s'était placé à juste distance du
condamné, et tenait à deux mains son arme
fatale; tout-à-coup, on la vit décrire un cercle
rapide, et on l'entendit retentir sourdement.,
le corps du chevalier tomba du côté droit : la
tête avait été séparée du tronc d'un seul coup.
L'un des aides du bourreau étendit un linceuîl
noir sur le cadavre décapité.
LES DERNIERS KERVEN
555
Ange s'était évanoui dans les bras de son
père. Le comte de Kcrven vint s^agcnouiller
dans le sang de son fils, et murmura quelques
mots qu^on ne put pas entendre. L^aumônier
Green lui tendit la main et lui dit :
— Dieu reçoit nos douleurs en expiation de
DOS fautes, et nous punissant ici-bas, il nous
récompense au ciel. Relevez-vous, mon frère,
et suivez-moi.
Le comte obéit à la voix du prêtre, et des-
cendit la rampe après avoir jeté un regard
sombre et désespéré autour de lui.
Gomme Ange, soutenu par son père, mettai-
le pied sur le dernier degré de la rampe, le
gentilhomme de Glarence lui dit, en le saluant
avec courtoisie :
— Son Altesse le duc de Glarence m^a or-
donné de vous conduire à Westminster, sur-les
champ.
— Cest encore quelque trahison méditée,
ajouta le comte à voix basse, en s*adrcssant à
Pierre de Lamorge ; ne quitte pas ton fils, mais
dans deux heures, à la nuit tombante, trouve-
toi au rendez-vous ; adieu !
LE SECRET.
Pendant que le dernier des Kervcn expirait
sur réchafaud de Black-Friars, et que les re-
ligieux du monastère recevaient son corps mu-
tilé, les habitants de Westminster, fatigués de
leur, nuit joyeuse, se reposaient encore en rê-
vant au plaisir. Le palais qui, la veille, avait
été si animé, si éclairé, était seul paisible et
silencieux au sein de la ville agitée. Les fenê-
tres des appartements royaux étaient fermées,
«t la cour semblait attendre le réveil de son
maître pour reprendre sa vie bruyante.
En tournant l'angle sud de Tabbaye iie West-
minster, on arrivait à un pavillon gothique
d'un dessin élégant et riche qui joignait ce
palais au célèbre monastère; et qui était habité
par la première dame d'honneur de la reine Eli-
sabeth. Ce pavillon s'ouvrait sur un charmant
jardin semé de fleurs et ombragé par des aca-
cias qui mêlaient leurs parfums aux senteurs
cuibaumées des parterres. Deux allées sablées
conduisaient, en se tordant au milieu du gazon,
de la grille d'enceinte générale à un gracieux
perron, où le ciseau du sculpteur s'était surpas-
se. Quatre fenêtres donnaient sur la face du
jardin, et deux sveltes tourelles encadraient le
corps de logis dans leur simplicité régulière.
Le plus profond silence planait sur le pavillon»
sur le jardin et sur les bâtiments voisins ; les
épais rideaux de damas qui garnissaient les
vitraux ne laissaient rien voir au dedans; et, à
regarder cette habitation délicieuse, au mo-
ment où le crépuscule s'ofTace, où la nuit ga-
gne, on l'eût prise pour la résidence de quel-
que fée amoureuse du silence et de la solitude.
Après avoir gravi les marches faciles du per-
ron et poussé une petite porte en bois de chê-
ne découpée à jour et taillée en relief, on pé-
nétrait dans un vestibule tendu de riches ta-
pisseries, orné de vases remplis de fleurs, et
qui conduisait à l'escalier des appartements
réservés.
C'est dans l'un de ces appartements que nous
voulons amener le lecteur; soulevons une dou-
ble portière en velours, et nous verrons Jeanne
et Margaret toujours belles, toujours unies, tou
jours les mêmes. La marquise de Courtenay se
penchait souvent vers son amie pour baiser
son doux visage, et ses paroles avaient plus de
vivacité, plus d'énergie, plus de gaîté que celles
de la comtesse qu'elle semblait gronder, mais
de cette façon caressante que nous prenons
dans la plus tendre intimité.
Après un long silence qui régna entre les
deux amies, Jeanne prit un air rieur qui la
rendait ravissante et dit à mademoiselle de
Rosières :
— Je n'approuve pas cette toilette, chère
sœur, et je te prédis que tu deviendras coquet-
te, si tu ne l'es déjà.
Margaret leva ses regards sur ceux de la mar-
quise, et, rencontrant l'expresion de bonté
qui les animaient, elle les baissa aussitôt avec
calme et tristesse.
— Ma prédiction t'effarouche, mais elle n'en
est pas moins prophétique. Dis-moi si ce n'est
pas folie de se mettre en deuil, un jour comme
celui-ci, à moins que ce ne soit par coquetterie,
parce que cette robe noire, parce que ces bra-
celets de jais, parce que ces festons vous vont
à merveille, petite rusée.
Margaret porta son mouchoir à ses yeux» et
poussa un soupir qu'étouffa un sanglot. *
— Tu pleures, chère enfant l tu pleures !
Mais pourquoi ce chagrin ? Ne suis-je plus ton
LES DERNIERS KERVBN
5b6
amie et ta sœur ? Ne me confieras-tn que la ;
moitié de tes pensées ? Margarct, ma bien-
aiméc, réponds? Je sens battre mon cœur avec
violence, tu souffres. Qu*as-tut tes mains sont
hri^lantcs.
— Oui, je souff're ; mais ne t'inquiète pas,
ma sœur... Je suis une pauvre folle, je suis
sans doute ingrate envers Dieu qui, aujour-
d'hui m'a comblée. Cependant, je l'ai bien re-
mercié; j'ai tant prié aujourd'hui, là.... aux
pieds de ce Christ, depuis ma sortie du bal
jusqu'à ce moment, que mes genoux en étaient
brisés, mon cœur gonflé, mes lèvres trem-
blantes.
— Eh bien ! il faut se résigner, mon enfant ;
nulle séparation n'est étemelle.
— Hélas! au moment d'entrer dans cette
éternité dont tu parles, les cœura les plus fer-
vents se troublent, les âmes les plus pieuses
hésitent
— Qui te parle de l'éternité t chère Marga-
rct... Tu m'effraies avec tes mots sinistres, tou-
jours suivis de pleurs.... Viens au jardin, le
grand air changera tes idées sombres.,.. Et
d'abord, causons plus galmeftt, le veux-tu ?
— Le jour nous fait ses adieux. Dieu te pro-
tège, petite sœur, car il t'a tout donné aujour-
d'hui, il a mis la nature en fête pour toi ! Ce
n'est pas encore comme cela que je veux te
voir sourire, il y a trop d'amertume sur tes lè-
vres! Regarde ces jolis oiseaux qui se posent
deux à deux sous les feuilles, ne te disent-ils
pas que tu es la plus heureuse des femmes.
— La mort doit être affreuse lorsqu'elle
nous surprend dans l'un de ces jours magni-
fiques, quand le ciel est bleu, quand la terre
est fleurie. L'âme doit alors regretter le mon-
de, et pleurer quelque espérance subitement
flétrie.
"• — Assez, dit la marquise, ces paroles sont
impies, ma sœur, et Dieu te punirfi si tu con-
tinues. Je ne veux pas te gronde plus long-
temps, belle affligée, approchez-vous de moi,
plus près encore... là... Donnez-moi ces deux
mains blanches, et au lieu d'inventer des su-
jets sinistres, racontez-moi ce que vous savez..
Ce «ecret fameux dont je n'ai pas le dernier
moi... Vraiment, hier, j'ai failli te trahir. Oui,
je ne pouvais résister aux dédains de M. de
Lamorge; ses soupçons m'épouvantaient, et
j'étais prête à lui dire tout ce que tu m'as déjà
confié, lorsqu'il a disparu tout-à-coup,
^ Malheureuse ! tu pouvais nous perdre !
— J'étais sûre de mon confident comme de
moi- même. Mais voici le moment de me tout
raconter. Nous sommes seules, nous avons le
temps nécessaire...
— Quelle heure est-il ? demanda vivement
Margaret,
— 11 fait nuit à huit heures.
— Huit heures !... 0 mon Dieu, mon Dieu!..
Jeanne, si tu m'as jamais donné autant d'affec-
tion que j'en ai pour toi, ne me refuse pas une
grâce.
— Parle vite, je te promets tout d'avance ;
mais tu me fais trembler, que te faut-il?
— Jeanne, il me faut.. . Je voudrais d*abord
avoir un prêtre.
— Un prêtre ! s'écria la marquise.... Et
pourquoi ?
— Après tant de tortures, tant d'angoisses,
tant de vicissitudes, je sens que mon âme a
besoin de l'absolution divine, et mon corps de
la pénitence 1 si je venais à mourir subitement,
par hasard.... je serais indigne, sans doute,
de paraître dçvant Dieu, et c'est cette pensée
qui me rend rêveuse et qui m'attriste.
— Tu te trompes, Margarct.. mais sache»
que je ne te perdrai pas de vue, et que tu seras
obligée de m'ouvrir ton cœur, malgré toi. Et
quelle est la seconde fayeur que ti; implores?
— Elle est moins grande que la première ;
je te chargerai de faire parvenir une lettre que
j'écrirai après avoir vu le prêtre.
— Et ces deux conditions remplies, tu m'a|>>
prendras tout ?
— le të dirai tout«. Mais je t'en supplie,
amie, hâte-toi...
Jeanne se leva, et, jetant un regard dans le
jardin, elle poussa un cri de surprise qui tira
Margaret de son abattement.
— Décidément, ma chérie, tu n'as qu'à cx^
primer un désir pour être obéie, je crois rebon-
naître sous ce platane, en dehors de la grille,
les deux bons pèlerins d'Amboise.
— Est-ce vrai ? s'écria la comtesse 0 dk)Ii
Dieu ! que vous êtes bon ! vous m'avei vrai-
ment comblée. Jeanne, mon amie, fais-les ap-
peler, vite, ne perds pas on instant, ils poar-
LES DERNIERS KERVEN
Oui
raient 8*éIoigner, dis qu*on les introduise
aussitôt... Non, fais mieux ; vas leur ouvrir la
f^rille toi-même, fais-les passer par le petit es-
calier ; je préfère qu'on ne les voie pas entrer ;
cours, je t'attends.
La marquise sortit sans répondre, et pen-
dant qu'elle introduisait le comte et le sire de
Lamorge dans le jardin, Margaret essuya des
larmes qu'elle s'était efTorcée de contenir de-
vant sa sœur. Jeanne entra suivie de deux
vieillards ; Pierre de Lamorge resta près de
la portière, le comte s'avança d'un pas ferme
au milieu de la chambre, Margaret se leva
de son fauteuil, pendant que la marquise, un
peu à l'écart, portait alternativement ses re-
gards sur les trois personnages ; sans s'expli-
quer les battements violents de son propre
cœur.
— Mon père, dit Margaret, la Providence
vous a conduit par la main jusqu'à moi au mo-
ment où tous mes vœux vous appelaient. J*ai
l'âme chargée de péchés ; voulez-vous m'cn-
tendre et m'assister?
— La Providence est toujours admirable en
ses arrêts... je suis à votre disposition.
— Pendant que vous me prêterez votre at-
tention et me donnerez vos pieux conseils, la
marquise de Courtenay, qui est ma meilleure
amie, et que vous connaissez, se tiendra dans
le salon voisin avec le révérend père qui vous
accompagne.
Le comte fit signe à son vieil écuyer de sor-
tir; Jeanne le suivit: après avoir allumé une
lampe d'argent à une veilleuse qui servait aux
parfums, Mai^aret ferma la fenêtre, abattit les
rideaux, et lorsqu'elle se retourna vers son
confesseur, elle se sentit fascinée par son re-
gard fixe et sévère. Le comte avait rejeté der-
rière lui son capuce ; ses cheveux blancs et sa
barbe vénérable rendaient à sa physionomie
toute la mâle expression que nous lui avons
connue. Son corps était droit et immobile, son
front paraissait voilé ; toute sa personne était
revêtue d'une apparence de froideur et d'insen-
sibilité inexprimables , les paroles se glacèrent
sur les lèvres de Margaret, elle baissa les yeux
d'abord... puis, rappelant son courage, elle
murmura à voix basse :
^ Avant tout, mon père, parlez-moi de lui...
vous l'avez sans doute vu ?
Le comte porta la main à sa poitrine, pré-
senta la lettre et la bague de son fils à made-
moiselle de Rosières et lui dit ;
— • Je suis chargé de vous remettre cela,
prenez et lisez.
— Une lettre ! oh bonheur ! bonheur ! une
lettre! Soyez béni, mon père. Mais pourquoi
cette bague? je tremble... expliquez-moi...
— Lisez, répondit le comte, en accompagnant
ce mot d'un sourire ironique qui fit reculer
Margaret.
Le visage de la malheureuse fille, que la
surprise avait d'abord légèrement animé, se dé-
colora peu à peu et reprit cette blanche pâleur
que donnent la soufl'rance et l'effroi. Elle de-
meura sous le poids d'un horrible pressenti-
ment; sa pensée unie à son corps s'afiaissa, sa
belle âme et sa tète ravissante semblèrent s'in-
cliner à la fois ; mais l'âme était trop pure
pour ne pas se relever la première. Prenant
des forces dans son innocence, dans sa vertu,
la comtesse ouvrit les yeux et fixa leurs rayons
ardents sur ie sire de Kerven, qui leur opposa
son calme glacial. Mademoiselle de Rosières
interrogeait avec angoisse et terreur; avec
prière et ferveur : le comte, immobile et muet,
sévère et inébranlable, repoussait toute prière,
refusait toute réponse. C'était le désespoir age-
nouillé près d'un tombeau 1
Après un court silence qui succéda au der-
nier mot du comte, Margaret s'approcha de la
lampe, baisa tendrement la bague du chevalier,
et ouvrit la lettre. Le comte fit un pas en avant,
et un sourire amer glissa sur ses lèvres. A la
lecture des premiers mots, les mains de made-
moiselle de Rosières tremblèrent violemment,
les battements de son cœur se trahirent aux
mouvements précipités de sa gorge, ses yeux
s'obscurcirent, et deux sillons de larmes traver-
sèrent ses joues qu'ils inondèrent. Elle répétait
tout haut, d'une voix étouffée, les reproches
les plus sanglants qui lui étaient adressés ; elle
offrait à Dieu, comme un martyr, les offenses
qui la frappaient au cœur.
— C'est moi qui te pardonne, Henri, s'écria-»-
elle après avoir lu la dernière pensée du che-
valier; car tu as pu douter de ma gloire. Ccst
moi qui te pardonne , ami qui m'as outragée.
I Puis, se tournant vers le comte avec dignité^
5od
LES DERNIERS KERVEN
cïie présenta la lettre an feu de la lampe, et
ajouta :
— Mon père, je brûle ces lignes cruelles au-
tant qu'injustes» parce qu'elles sont indignes
de mon seigneur et maître de Rcrven. Je ne
veux pas qu'il reste vestige de sa première ac-
tion coupable. Les hommes, si grands, si gé-
néreux qu'ils soient, n'ont pas notre délicatess
infinie, notre résignation surtout; ils affron-
tent la mort avec audace et n'ont pas le courage de
l'attendre sans blasphémer .En écrivant ce billet,
quelques heures avant de marcher à l'échafaud,
le chevalier a blasphémé contre le plus saint
amour, il a méconnu sa fiancée ! Je vous char-
ge d'adoucir ses remords, en lui rapportant
que non-seulf'mcnt je lui pardonne son erreur,
mais que je l'aime de ce même cœur qui fut et
sera sans reproche.
Le comte fit un mouvement de surprise et
d'impatience, puis ses traits redevinrent froids
et impassibles.
«— Quant à cette bague, reprit Margaret,
puisqu'il n'a pas su la garder jusqu'à la mort,
ma main lui sera plus ûdèle, et ce sera moi qui
la porterai jusqu'à mon dernier soupir.
Le comte tressaillit de nouveau, regarda fixe-
ment mademoiselle de Rosières, et baissa les
yeux devant son noble maintien.
— A quelle heure du jour avez-vous quitté
lesprisonniers? demanda Margarct.
— - A six heures.
— A six heures, et où vous ètes-vous sépa-
rés?
— Sur l'échafaud !
— Et où est allé le chevalier î
— Au cieil.
Blargaret saisit le comte par le bras avec
frayeur et le regarda, les yeux hagards, sans
pouvoir articuler un seul mot.
— Je dis, reprit le comte, en la repoussant
violemment, que le chevalier de Kcrven est
mort, et qu'avant de poser sa tôte sur le billot.
Il m'a remis cette bague pour vous, femme sans
cœur et sansàmc!
Mademoiselle de Rosières était tombée éva-
nonie aux pieds d'un fauteuil, en poussant un
cri déchirant. La marquise de Gourtenay accou-
rut de la chambre voisine, Pierre de Lamorge
s'appuya contre la porte, croisa les bras, et se
posa en sentinelle sans paraître s^inqutétcr de
la scène qui se passait sous ses yeux.
Jeanne, agenouillée près de Margaret, la te-
nait embrassée et lui prodiguait tous ses i*m%
pour la ranimer, elle s'était souvent retournée
vers le comte pour réclamer son assistance, et
n'avait jamais rencontré que son insensible di'v
dain, que son visage de marbre et son sourire
désespérant. Mademoiselle de Rosières, rappe-
lée à la vie par sa sœur, ouvrit les yeux et ks
referma aussitôt comme ssils eussent été blessés
par un spectacle plein d'épouvante. Alors le sire
de Kerven vint à elle, la prit par le bras, la sou-
leva et la plaçant dans un fauteuil, lui dit :
— Faites-moi grâce de vos feintes, liIadam^
les évanouissements et les larmes ne trompent
pas un vieillard blasé à ces sortes d'artifices ;
j^ai peu de temps à vous donner, et ce serait
le perdre que d'attendre patiemment la fin de
vos stratagèmes.
— Qui ètes-vous pour oser parler ainsi? de-
manda la marquise indignée.
— Qui je suis! s'écria le comte sourdement^
et que vous importe ? Je suis le vengeur de t(^
victimes; j*apporte le châtiment au crime; et
qui ètes-vous, comtesse de Rosières, pour avoir
osé profaner les sentiments les plus purs, pour
avoir flétri l'âme la plus noble, pour avoir trahi
les serments les plus sacrés, et fait couler le
sangle plus innocent? Qui ètes-vous?
— Je suis une pauvre femme qui n^attend
plus rien ici-bas que la mort, murmura Marga-
ret, et qui l'appelle à grands cris.
— Eh bien, vous serez exaucée... faites vos
prières... je vous donne un quart-d'^hevre, ré-
pondit froidement le comte, et il tira un poi-
gnard de sa ceinture.
Jeanne se redressa brusquement et s^écria :
— Vous ne commettrez -pas ce crime... voi2>
ne le commettrez pas.
Et elle tomba aux genoux du comte les znaios
jointes.
— Vous avez un quart-d^heure; j^att?nds.
répéta le seigneur de Kerven, sans dai^tr re-
garder la suppliante qui courut au sire de La-
morge, et le trouva muet et immobile comnii
son maître. Elle voulut ouvrir la fenêtre, mai^
le comte l'arrêta d'une main nerveuse en loi
disant :
— Au moindre éclat, vous tombez mortes
LES DERNIER KERVEN
ijoo
toutes les deux ; je vous le répète, priez ; j'at-
tends.
— Jeanne, ma sœur, dit Margaret, calrae-
toi, la mort est un bienrait pour moi ; tu as
souvent lu dans mon cœur, et tu sais que mon
supplice le plus horrible serait de vivre après
mon Henri bien-aimé. Les menaces de cet hom-
me ne m'épouvantent pas: elles vont m'épargner
un crime et me font supporter avec courage
une douleur qui m'anéantirait si je devais sur-
vivre à mon amour. Oh ! mon chevalier, noble
ami ! je ne t'accuse pas de cette odieuse ven-
geance qu'on s'apprête ii t'olTrir ; non, tu n'as
pas voulu, en rendant à Dieu ta belle àme, que
mon sang se mêlât au tien ! tu as dû penser,
au contraire, que mon dernier soupir répondrait
à ton supplice. Si mon fatal aveuglement a fait
tomber ta tête, j'ai hâte à mon tour de te re-
joindre dans rciernité...
Le comte s'accouda contre la fenêtre et garda
un profond silence.
— Écoute, Jeanne, ma pauvre sœur, reçois
la confidence de mon secret, afîn que ma tombe
soit sacrée pour toi ; je vais parler sans peur
et sans trouble, afin que ces hommes sachent
ce qu'était la fiancée d'Henri, ce qu'est la fille
malheureuse de la duchesse de Sevem.
— Le temps se passe, dit le comte, le temps
se passe.
— Je t'avais promis un aVeu^ reprit Marga-
ret, le voici : lorsque le lâche Clarence entra
dans notre cachot de la Tour, il me parla long-
temps à voix basse, et tu me vis le repousser
souvent ; puis enfin nous sortîmes tous les trois
de la forteresse pour venir habiter ce palais. Le
duc avait assuré à la nouvelle dame d'honneur
de la reine Elisabeth la grâce des deux prison-
niers. J'étais cette dame d'honneur. J'avais ac-
cepte une pareille infamie, pour sauver le che-
valier et son page. Jusqu'à présent, je ne t'ap-
prends rien.
— Mensonge insigne, dit le comte.
— Mais Clarence n'avait pas borné son infa-
mie à ce seul sacrifice de ma loyauté et de mon
amour pour l'auguste captive ; ce monstre avait
sur moi des vues plus criminelles. Ne pouvant
détourner mon cœur de sa sainte affection pour
mon fiancé, il n'a pas craint d'employer la ruse
pour triompher de ma gloire. 11 a mis la vie des
deux prisonniers au prix de mon honneur, il
m'a montré l'arrêt de leur condarr nation, il
m'a montré leurs lettres de grâce. Je n'avais
qu'un jour pour me décider... qu'un jour...
oh ! Jeanne, ma pauvre sœur, mon cœur était
rempli d'un amour si pur, si dévoué, si saint!
— Profanation ! murmura encore le comte.
— J'ai tout accepté.
— Oh ! s'écria la marquise épouvantée.
— Rassure-toi, chère sœur, la fiancée es;
sans tache. J'ai longtemps hésité dans la lutte
affreuse que se livraient tous mes sentiments.
L'amante désespérée invoquait le noble sang
des Severn...
— Noble sang des Severn ! répéta ironique-
ment le comte.
— Et le souvenir de ma vieille famille, con-
tinua Margaret sans s'occuper de son interrup-
teur, me défendait de dégénérer. Dieu qui
prend pitié du désespoir, m'envoya une pen-
sée rapide qui jaillit comme un trait de lu-
mière. La mort m'apparut rayonnante de pres-
tiges, je me réfugiai sans peur entre ses bras,
et je crus entendre la voix douce de mon bon
ange qui me disait : Pour les sauver, H faut
mourir U., Tacceptai donc l'infâme marché de
ce duc infâme ; je convins avec lui, froide-
ment, de lui appartenir, d'être son bien, son
esclave, du moment où la clémence royale au-
rait délivré mon bien-aimé. Jeanne, il m'a fallu
supporter toutes les hontes que tu as si gé-
néreusement partagées avec moi, il a fallu
assister à cette fête» sourire à la foule, plaire
aux courtisans, charmer mes bourreaux, te
disputer le prix de la beauté, de la grâce, de
l'élégance, dans cette cour c^dieuse où mon
âme était comme en enfer. Surveillée à chaque
pas*épiée à chaque mot ; prévenue qu'un signe,
qu'une parole, qu'une démarche renverse-
raient mes espérances et feraient tomber la tète
chérie pour laquelle je donnais ma vie avec
courage et joie, je me suis fait mon propre ty-
ran, j'ai dévoré des larmes brûlantes dans ma
solitude, j'ai gonflé mon cœur de soupirs, j'ai
caché mes douleurs, mes angoisses, mes pro-
jets pour ne pas rencontrer tes résistances.
J'ai lu les lettres de mon fiancé, j'ai enseveli
ses pensées dans mon âme, j'ai mouillé de
pleurs tous les mots sacrés qu'il avait écrits^
j'ai béni sa constance et sa grandeur, je me
suis imposé un silence qui était une torture bi-
500
LES DERNIERS KERVEN
deuse pour ma tendresse, et, dan^ mon dévou*
roent, dans mes chagrins, Je priais le ciel d*a-
vancer Theure de ma mort, qui devait êtreeelle
(le sa délivrance.
— Oh ! grand Dieu ! s'écria, Jeanne, vous
l*entendcz, mon père... A genoux, tombez à
genoux devant cette femme, devant ce bel ange
du seigneur que vous servez.
— Mensonge et stratagème, répondit le com-
te avec calme et indilTérence. Pierre de Lamor-
ge passa ses deux mains sur ses yeux.
— J'avais donc préparé aujourd'hui ce cof-
fret d'ébène, et je devais te faire prier de le faire j
parvenir au chevalier de Kerven. Tavais pré-
paré cette coupe que voilà ; en la touchant de
mes lèvres, j'aurais été délivrée de Clarence et
j'aurais rendu la vierge à ses serments.
<— Le quart-d'heurjs est passé. Madame, dit
le comte, et il s'appuya sur la table, son poi-
gnard à la main. Jeanne se jeta au devant de
lui. Margaret l'attira doucement sur son cœur
— Dans quelques instants le duc se présen-
tera pour réclamer son esclave ; qu'il te trouve
priant Dieu pour mon âme chère sœur.
— Est-ce fini ? dit le comte.
— Donne-moi mon chapelet, reprit Made-
moiselle de Rosières ; quand ma mère mourut,
elle m'ordanna de le placer sur sa poitrine, je
veux mourir comme elle...
— 0 monseigneur ! s'écria le sire de Lamor-
ge, c'est le chapelet de Windsor.
— Qui étes-vous donc? interrompit Jeanne
vivement... et qu i s'appelle monseigneur, ici?
— Quel que soit votre nom, reprit Marga-
ret, je vous remets ce coffret, vous le porterez
au comte de Kerven et lui direz que j'avais
reçu Tordre et fait serment de ne l'ouvrir qu'à
sa mort, et de ne me marier qu'après avoir lu
les papiers qu'il renferme... J'ai obéi à ma mère
expirante, et cette obéissance m'a ravi tout
mon bonheur... maintenant voilà mon sein....
courage...!
Le comte s'avança.. . Jeanne se jeta & ses ge-
noux, Pierre de Lamorge joignit les mains, un
silence terrible régna tout^-à-coup dans l'ap-
partement, Margaret porta la bague du che-
valier à ses lèvres et attendit le coup mortel.
Le comte hésita, se troubla et n'eut pas la
force de frapper ; sa main retomba d'elle-mê-
me ; il détourna la vue, jeta les yeux sur le
coffret d'ébène qui était à sa portée, puis s'en
emparant avec vivacité, il le heurta de son
poignard et le brisa d'un seul coup.
— Sacrilège ! s'écria Margaret, sacrilège !
cette boite appartient au seigneur de Kerven.
— Je suis le comte de Kerven^ répondit lo
vieillard d'une voix sombre et tremblante : et
il fouilla timidement dans le coffret.
Jeanne et Margaret attérées se prirent par
la main et s'appuyèrent l'une sur l'autre, le
brave intendant leur dit à voix basse ; vous
êtes sauvées.
Margaret le regarda douloureusement, com-
me pour lui dire ; mon salut est dans la tombe.
Après un moment d'hésitation, le comte tira
du coffret un riche médaillon, et ne put répri-
mer un mouvement de surprise en reconnais-
sant sa propre image dans les traits d'un jeu-
ne cavalier costumé selon la mode des premiè-
res années du règne d'Henri VI. Il considéra
longtemps cette peinture, leva les yeux, les
arrêta sur Margaret, et posant une seconde
fois la main au fond de la boite, il s'approcha
brusquement de la lampe pour examiner deux
paquets en parchemin, fermés aux armes de
la duchesse de Severn ; le plus gros des deux
n'avait aucune suscription, mais portait une
croix tracée à l'encre rouge, l'autre était adres-
sé à mademoiselle de Rosières Severn. Le comte
après l'avoir minutieusement contemplé, l'of-
frit à Margaret en lui disant :
— Cest pour vous.
— Je ne violerai pas mes serments, répon-
dit la noble fille ; que monseigneur de Kerven
lise lui-même.
Le comte devint plus pâle encore^ jeta au-
tour de lui un regard timide et un sourire
amer, puis, brisant les cachets du parchemin,
il commença la lecture de la lettre qu'il enve-
loppait.
Dès les premières lignes de l'écrit mysté-
rieux, Jeanne, mademoiselle de Rosières et le
sire de Lamorge virent le comte tressaillir ; la
lettre tremblait dans ses mains agitées, ses
yeux se couvrirent d'une rougeur subite, et
son émotion devint telle, qu'il fut obligé de
s'arrêter. Pendant cette pause, le malhcureus
père leva les yeux au ciel et demeura quclquci
instants comme en prière, puis deux grosses
larmes longtemps contenues se firent jour ei
toailwrciit sur k papier ; ce fut alors camim'
UQ signal qui jcla les trois tënioins de celte
sccDË toueltantc aux pieds du vieillard. Pierre
cmbrassaii les genoux de son maître, Jeanne
baisait sa robe, Margaret bénissait le nom de sa
mère qu'elle invoquait pour ràrncde sou amant.
Le comte les regarda, mais ses yeui avaient
déjà perdu leur sévéritfi dédaigneuse, et répan-
daient une douce luniiËrc qui fit battre à la fois
trois cœurs désespérés; le visage austère et
grave du guerrier avait chassé sa dureté farou-
che et vindicative pour reprendre cette cxprcs-
5ioa de bonté généreuse et charitable, qui
donne & l'homme les traita du Créateur. Sous
ses habits de pèlerin, su milieu de son entou-
rage prosterué, le vieux chevalier ressemblait
à ua pieux ministre enseignant les plus sainU
préceptes de la religion : il cssaja de parhr,
mais les mots lui manquèrent, et il acheta sa
lecture en versant de nouveaux pleurs. Lors-
Aia'W eut lini, Il se tourna vers Uargarct, lui
lendit la main, et lui dit ;
— Relevez-vous, mon enfant, c'est à moi de
me jeter à vos pieds cl de vous demander par-
don l La dernière moitié de ma vie fut consa-
crée à maudire une femme que mon respect
comme mon amour auraient dû suivre dans la
lomhe. Celte femme est votre mère.
— Uamèrcl s'écria la comtesse.
— Je lui dois une réparation solennelle de-
vant vous, ucvant cet ami de toutes mes dou-
leurs, ce confident de mes afTreux chagrins, et
)c De peux mieux obéirau devoir et ù k voix du
cœur, qu'un relisant tout haut ces pages où le
révèlent le plus beau des caraclèrea et l'àme la
plus noble, Itarquise de Courlenay, Pien«,
comtesse de Rosières et vous, mon pauvre en-
fant, écoutez: mon Dieu, ne me rcfuseï pas la
force elle courage pour aller jusqu'au bouu"
Après s'élre un instant recueilli, le sire de
Kervcn commenta d'une voix émue, mais forte,
■ — Ma fille biea-aîméc, ma jolie Uargue-
ritc, en lisant ces lignes que Ion âme soit tout
à moi, qu'elle vienne consoler celle de la mai-
heureuse mère qui veut te bénir encore avant
de te confier le secret qui la met au tombeau.
Je meurs brisée par des souffrances que le mon-
de ignore, et Dieu me retire du monde parce
que je ne puis plus qu'y souffrir. Amie, vois
combien les apparences sont infidèles I la du-
chesse de Scvcrn, celle femme belle, riche,
enviée de tous, protégée par le Irdne, et qui
semble comblée sur la terre, se meurt plus à
plaindre que les plus pauvres auxquels elle a
toujours tendu la main. Quand tu me liras, tu
ne seras plus ce belcnbntqu'onadmire, qu'on
caresse et qui, seul, me fkit regretter la vie ; ta
auras grandi, el les vertus qui germent dans
ton cceur auront fiiit de loi une pieuse jeune
Dlle en état de me comprendre et digne de
m'écoulcr! Ne trouve donc qu'une leçon bira
tendre dans ma tardive coofldence; je veux
qu'elle te profite, en te rendant sacrée ma mé-
moire. Nul cœur, jusqu'ici, n'a reçu mes aveux;
j'ai attendu ion âge de raison pour qub ma voix
sortie de mon sépulcre te rappelât mon amour
86
562
LES DERNIERS KERVEN
CD t*eD8eignant mes malheurs.
« Au moment où tu m'écoutes, in as déjà,
peut-être, cédé à un sentiment sublime, à Tft-
mour ! Oh I ma fille chérie, si tu aimes» Ife-mol
plus attentivement encore, eisftehesquesiOfMI
n'a pas repoussé ta pautre mère de soit |tefleu3|
séjour, elle y esl constamment en prflNv poMiP
ton repos et peof ta joie... ic bonheur <^mer
fait irerser tant <k pleurs !
« Du prdmior jour où moa cœtr s'esl senti"
subjugue ittr c»scnëment puissant, du meilteni
où, le Boo» d'ifft homme s'y est enfermé àa. ^
mème^ e^ itttigré moiy jusqu^au jdur où^ jéMte
enooi^e je me suis éfbtidue sur mon lit dé MM^
ce nom béni s'est trouvé dans mes prièM, ef
s'est, avec le tien, partagé toutes mes adora-
rations. L'homme que je n'ai jamais cessé d'ai-
mer n'existera plus quand tu me liras! C'est
le comte et seigneur de Kerven. S'il est un re-
fuge au ciel pour ceux qui ont souffert ici-bas,
cesse de me plaindn», hi mort me rend heu-
reuse.
— Ayez pitié do moi, mon Dieu ! dit Mar-
gwet
«Tu n'as pas connu le lord Rosièrcs-Lmcoln,
mon père ; c'était un preux chevalier, un vail-
lant hommo de guerre, un noble et loyal An-
glais qui s'était illustré dans les campagnes de
Guyenne, et qui avait voué à la France et aux
défenseurs de ce beau royaume une haine im-
placable. J'étais sa fille unique, et il avait pour
moi une incfilBible tcndressse ; il fondait l'avenir
de 9& maison sur une gtorieuse alliance à la-
quelle il me destinait dès ma plus jeune en-
fance : il avait promis par serment de m'unir
au fils du duc de Sevcm, son compagnon d'ar-
mes, son intime ami et son digne rival en cou-
rage. 11 m'entretenait souvent de ses projets,
de ses espérances, et je cédais sans peine à
tons ses désirs ; n'aimant que lui, n'ayant ja-
mais mis la main sur mon cœur poursentirses
battements. Je me faisais une vraie joie de la
sienne, et je regardais le jeune duc, enfant
comme moi, avec des yeux de sœur, sans cher-
cher d'autres penchants, sans même en soup-
çonner d'autres. Pendant la dernière guerre
de France,Jê lord de Rosières m'envoyaàlacour
du duc de Bretagne, qui nous était allié, et
contribua, ainsi que le duc de Sevcrn et son
fils, à la gloire de nos armes. Ce voyage devait
décider de ma vie, devait changer ose enslean
calme mais fftftidVf contre quelques années fin
t^emcnt rempltes par in bonheur qui ne bM
HNforir! A la eotff <fo i^etagne, je voyais Ml
(e^ jours un jMne sei|taeur français qui, psr
se» nobles qaéUtés^ p# sa grâce, par sarépe-
[ tMbil déjà brllftnfe, ^attirait tous les eœurs;
M ÎÊé pouvait le i^ l'entendre, lui psîfcr
^Êttf Yâàmïtw et mm Mmer.. .C'était le conle
é l# iemps me prcsSH^ fuse mes demièrcf
' tbfd^ à récrire et je ne i»t|fenerai pas iciiM
ptuféhieihs souvenirs en te Mifiant les prewiè*
fes émotions joyeuses de mm «m^n mmÊt;
ma plume tomberait de me» J^ta, élj^ ren-
drais mon âme en rêvant au plissé. Qu*il te suf-
fise de savoir qu'une passion pure, vcrtocnsc,
mais violente, s'empara de mes esprits et de
mon être, les volontés de mon père s'efface-
rcnt devant ce sentiment impérieux qui ne fai-
sait de mon cœur qu'un esclave constamment
prosterné devant son maître. Le comte ressen-
tait pour moi le même amour ; toutes ses ac-
tions, toutes SCS pensées m'étaient dévouées,
et nous nous fimes le serment solennel de nous
unir sous la bénédiction nuptiale. Topposaj
bien au comte mes frayeurs filiales et les en-
gagements de mon père ; mais jeune et fon-
gueux, riche et de haute noblesse, il ne voulut
reculer devant aucun obstacle; nous nous
donnâmes la main, nous nous fiançâmes Pun
à l'autre, et plus tard, à Windsor, le* saint cha-
pelet que tu portes en souvenir de ta mère, de-
vait servir dégage à notre union mutuellement
jurée sur sa croix... Margaret porta le chapelet
à ses lèvres et le couvrit de baisers.
« Lorsque mon père revint en Bretagne, il
ne tarda pas à s'apercevoir du changement qui
s^était opéré en moi ; il me pressa de questions
et me fit ayouer ce que mon cœur savait si peu
cacher. Cet aveu, d'abord traité d'enfantillage,
n'en fut pas moins cause de l'exclusion du com-
te, on le pria de ne pas me rechercher, et lors-
qu'il demanda ma main, elle lui fut sèchement
refusée. Trop généreux, trop noble pour attirer
sur ma tète la colère paternelle, le chevalier se
retira, mais en me renouvelant ses serments et
en rcccvanlde nouveau les miens.
• « Nous partîmes pour l'Angleterre ; l'caftiDCC
du roi donnait prise aux ambitions rivales, ta
LES DERNIERS KERVEN
;c3
guerre des deux Roses se préparait sourdement,
les communes se soulevaient à rinst»gation des
princes d'York et du cardinal de Gloccstcr,
notre patrie devenait un champ clos, ouvert
aux champions des partis. Tout chevalier jeu-
ne et hardi devait trouver à s*y signaler, le
comte nous y suivit et ne tarda pas à s^y faire
un nom glorieux parmi les plus renommés. On
dit que Tamour d*une femme fait entreprendre
aux hommes de grandes actions. Cette pensée
me rend lière à cette heure encore, où toute
vanité est pour moi comme un crime, car mon
adoré Kerven me doit une partie de sa gloire,
et ses couronnes les plus jalousées. Mon père
me fit appeler un soir, et me disant d'abord
qne j'étais d'âge à me marier, ra^annonça que
le duc de Sevem lui avait rappelé sa parole, et
que je devais me préparer à épouser son fils,
je refusai humblement et avec respect, en ajou-
tant cependant que je prendrais le voile plutôt
que de ne pas appartenir au comte. Cette réso*
lotion, gravement exprimée, révéla Fénergie
de mon caractère, et le lord Lincoln, voyant
<|uesa flHe n^était plus une enfant,rendant jus-
tice à ma vive aflbction et à ma piété filiale,
n'accueillit pas avec colère ma déclaration,
m'attira sur son cœur, me prodigua ses caresses
^ se plaignit du sort qui seul était contraire à
SCS projets les plus chéris. La douleur et la
bonté de ce père vénéré m*émuront profondé-
o^t, et, lorsque joignant mes deux mains sur
8a poitrine, il me proposa un arrangement qui
derait tous les deux nous satisfaire, je ne pus
que lui sourire avec Ivresse, et accepter tou-
tes ses conditions, trouvant de la joie dans
ines sacrifices et croyant mériter du ciel en
obéissant à la volonté paternelle.
— Enfant, me dit-il, celui que tu aimes si
aoblemcnt n'a dû mériter ton amour que par
les efforts d'uno âme digne de la tienne. Je ne
^ repousserai pas, mais je dois l'éprouver. Je
vais donc vous soumettre tous les deux à une
J^ude épreuve; si vous en sortci vainqueurs, ma
bénédiction vous unira. Voici ma condition :
pendant quatre années, et à dater d*aujoor-
d'hui, tu fuiras les occasions de rencontrer le
comte, tu refuseras de le voir, de lui parler,
<le recevoir ses lettres; enfin, tu lui seras com-
plètement étrangère, sous peine de rompre
i^lre traite et do ne jamais obtenir mon con-
sentement; ainsi ,qûand tu entreras dans ta ving-
tième année, tu seras comtesse de Kerven, si
le comte t'est resté fidèle.
« Pendant les premiers mois qui suivirent cet
entretien, je fus courageuse et forte contre
mon chagrin : fidèle à ma promesse, je refusai
de voir le comte, et je m'appliquai à l'éviter ;
je comptais les jours; et les heures qui me vieil-
lissaient pouvaient seules me consoler. T'cx-
primer la douleur de mon noble fiancé me se-
rait impossible ; les lettres qu'il m'écrivait et
que je n'avais pas la force de repousser, fai-
saient couler mes pleurs, remplissaient mon
cœur d'amour et d'orgueil, me rendaient la
plus heureuse et la plus malheureuse des fem-
mes! elles étaient si tendres et dictées par une
pensée si belle, si pure, si délicate!... Oh ! ja-
mais, mon seigneur de Kerven, jamais vous
n'avez connu mes angoisses, jamais vous n'a-
vez pu savoir quel trésor vous conservait mon
cœur avare ! Tout-à-coup, mon enfant, je fus
assaillie par d'horribles terreurs ; il me vint à
l'esprit que le comte ne pouvant s'expliquer ma
conduite, pourrait m'abandonner, me mépriser,
m'oublier ! et pour la première fois de ma vie,
j'éprouvai cette poignante douleur qui^ nous
terrasse, qui nous tue.... le doute]... Mon exis-
tence devenait affreuse, je sentis que je ne
pourrais la supporter jusqu'au terme fixé par
mon père, je résolus d'avertir mon fiancé, afin
qu'il m*aidât de son courage au lieu de m^af-
faiblir par ses touchants désespoirs.
« Le comte avait un ami intime, un jeune
lord de la plus illustre naissance qui avait ac-
cès dans ma famille, et qui, dans de nombreu-
ses occasions, s'était signalé aux côtés du sire
de Kerven. Ce jeune homme se nommait Rut-
land, il fallait qu'il fût le frère d^armes de mon
cher Henri pour que je le visse avec plaisir ;
mon antipathie était inexplicable et sans doute
injuste ; mais le lord m'ayant souvent adressé
des compliments et de fades paroles qui me
faisaient horreur prononcées par tout autre
que mon seigneur et maître, j'éprouvais un
grand embarras vis-à-vis de lui ; il devint ce-
pendant mon unique ressource, et je me fiui
bravement à sa loyauté. Je lui remis un médail-
lon qui contenait mon portrait, je lui expliquai
le traité consenti avec mon père, je le suppliai
d'exhorter le comte, de lui rapporter mes ten-
564
LES DERNIERS KERVEN
dres sentiments à son égard, et de recomman-
der une iMiurre exilée à la constance d'un cœur
adoré.
« Le lord se chargea de sa mission avec
courtoisie; mais mon âme, si fortement ébran-
lée déjà, ne put pas retrouver la paix qu'elle
avait perdue, je venais de tromper mon père,
j'avais enfreint ses ordres, trahi mon serment.
Coupable, je me vis exposée au châtiment de
Dieu, et ma vie fut dès-lors un supplice.
« Je ne revis plus le lord Rutland, et plus
tard j'entendis raconter, à la cour, qu'il avait
été tué en combat singulier par le comte de
Kerven ; cette nouvelle mit la cour en grand
émoi et jeta dans mon âme un nouveau trouble.
La mort violente du lord Rutland a toujours
été pour moi mystérieuse, et cache sans doute
le secret de mes infortunes ; mes pressenti-
ments m'ont sans cesse présenté cet homme
comme un être iatal, comme le mauvais génie
de ma destinée.
« Trois ans s'étaient écoulés, le comte avait
rempli l'Angleterre de son beau nom; le roi,
les princes, les plus puissants du royaume re-
cherchaient son amitié et son assistance, cha-
cun de ses lauriers était béni par moi, et mon
triste amour mêlait à son deuil et à ses larmes,
de secrets applaudissements qui ranimaient
mes forces et contenaient mon courage. Quand
je le rencontrais à la cour, ou dans le monde,
je suppliais Dieu de donner à mes regards le
don de la parole... Hélas ! tout m'a manqué
dans ma détresse, chère enfant, pleure sur ta
pauvre mère !
« Le cardinal de Beaufort rassemblait une
armée pour aller combattre les Hussites de Bo-
hème, et le comte m'écrivit pour m'annonccr
qu'il allait chercher la mort loin de moi. Sa
lettre tomba entre les mains de mon père, qui
m'en fît de vifs reproches, mais il y trouva ce-
pendant la preuve de ma fidélité à ses désirs,
car mon ami se plaignait de mon silence, de
mon indifférence ingrate. Ohl cette lettre est
là, dans ma mémoire ; elle pèse sur mon âme
prête à s'envoler ! Lord Lincoln m'ordonna de
répondre sous ses yeux, et me dicta lui-même
quelques lignes d'une froideur qui glaça mon
propre sang; les soupçons du seigneur de Ker-
ven envers sa fille l'avaient irrité, et les der-
nières querelles survenues entre la France et
l'Angleterre, avaient redoublé sa haine ccHitre
les enfants de cette première patrie. J'avertis
mon père que cette lettre me ferai! maudire ;
il ne me répondit que par ces moirs : Dom
quelques mois tu seras libre, et maUresse de ton
cœur comme de ta main. » La croisade projetée
contre les Hussites reçut une autre destination ;
le comte passa en Ecosse, et je n'en entendis
plus parler. Tout-à-coup, on apprit que dans
une sortie faite par la garnison de Berwik, as-
siégée par Douglas, plusieurs chevaliers de
grand renom avaient été tués, et, parmi eux,
on citait le comte de Kerven. Mon père 'voulut
me cacher cette affreuse catastrophe, sa ten-
dresse redoubla de soins pour moi, mais je fus
bientôt maîtresse de son secret, et si je n'en
suis pas morte aussitôt, c'est que Dieu me ré-
servait une longue agonie et des expîatîoBs
plus sévères.
« Tous les renseignements que nous fîmes
prendre nous constatèrent la mort du ooonte,
et j'ai porté le deuil de mon fiancé plus long-
temps que ne le porte la veuve aimante et Te^
tueuse. Mon père succombait lui-même sons
mon chagrin, ma langueur creusait sa tombe,
la pauvre fleur, dont il voulait, sur ses Tîeitx
jours, respirer les doux parfums, était flétrie.
Ses ambitions personnelles étalent à jamais
évanouies. Dans ma douleur, dans mon deuil,
la piété filiale vint à mon aide. Je crus em-
ployer le peu d'années qui me restaient à vivre
au salut de l'âme de mon noble fiancé, en me
sacrifiant au bonheur de mon père ; et comme
il hésitait à m'ouvrir son cœur, à me proposer
d'épouser le comte de Severn, je vins au-de-
vant de ses désirs, et je m'offris de moinnème.
J'avais vingt-six ans quand je m'agenouillai
près de ton père dans cette même chapelle de
Windsor, où j'avais engagé mon cœur..» En-
fant, tu devines ce que fut ma vie depuis ce
jour. Le devoir et la reconnaissance m'ont fait
l'esclave et la compagne fidèle de mon époux.
L'amour et le souvenir m'ont constamment
uni à mon fiancé.
« Tu naquis dans la quatrième année de
mon mariage, et quelque temps après ta nai-
sancc, j'appris que le comte vivait au château
de Kerven en Normandie, près de Coutanccs ;
il avait fait répandre lui-même le bruit de sa
mort et s'était mis à l'écart, loin du monde
LES DERNIERS KEflVEN
SGd
qu*il avait pris en horreur et quMl avait juré
de ne plus fréquenter. Le comte s'était marié
deux ans après moi, sa femme éteit morte en
donnant le jour à un enfant qui est aujour-
d'hui, dit-on, le digne héritier des vertus A
des brillantes qualités de la race dcsKervei ^ Le
respect que je devais à ton père et à ton ber-
ceau, me défendit de me disculper vis-à-vis du
comte qui m'a chassée de son cœur et a mau-
dit ma mémoire 1 Amante passionnée, je devais
être épouse et mère également irréprochable,
et je meurs victime de ma propre vertu, vic-
time du devoir, victime de mon amour!....
Enfant, plains-moi, oh ! plains-moi ! j'ai pu,
sans rien trahir, être instruite de ce qui se
passait à Kerven ; le comte y mène une vie
d*cxil et se consacre à son fila, ne trouvant de
consolation qu'en lui, comme je n'en ai trou-
YC qu'en toi !.•• Je n'ose m'ouvrir à toi pour
le vœu qui remue les souvenirs et colore les
joues d'une mourante ! il faut toute ma con-
fiance en toi, en tes qualités naissantes, en ta
pure virginité, pour que je puisse tracer ces
derniers mots... Li&-les par pitié pour mes
douleurs! Fais des recherches pour savoir ce
qu^est devenu le jeune Henri de Kerven, tâ-
che de le connaître, et j'espère que Dieu met-
tra dans vos deux cœurs l'une des vives étin-
celles qui ont consumé les nôtres !... Vous
serez libres tous les deux, jeunes tous les deux ;
rimmense fortune que je te laisse réparera
les pertes éprouvées par le comte... Je vous
donne de mon lit de mort ma bénédiction,
chers enfants ; je te donne, ma douce Mar-
guerite, au fils de mon fiancé; mes yeux en se
fermant sur ton visage enchanteur, mon âme
en remontant à Dieu... me disent que vous
TOUS aimerez, Henri, comme aima votre père ;
toi, bel ange, autant qu'aima ta mère. »
Le comte de Kerven avait achevé cette lec-
ture au milieu des larmes et des sanglots. Mar-
garet, penchée sur l'épaule de la marquise,
paraissait mourante ; Jeanne, le front baissé,
essuyait les pleurs de son amie et les siens ;
le vieil intendant s'était prosterné aux pieds
de son maître et mêlait ses souspirs à cette scè-
ne douloureuse. Lo comte éleva la voix après
un long silence :
-^ La duchesse de Severn n'a plus besoin
d'être justifiée par moi, qui ne saurais rien
ajouter a ce que vous venez d'entendre ; lord
RuO'Uid fftt pour nous la fatalité ; il se flatta
d'aVoir fait impression sur ma noble Margue-
rite, me fit d'odieux mensonges ne me rap-
porta pas son dernier entretien avec mademoi-
selle de Lincoln, votre mère vénérée, et me
montra, comme preuve de son intelligence
avec elle, le portrait qui m'était destiné. Je lui
offris le combat ; il était brave, accepta et fut
tué. L'infâme, en expirant, voulut se venger,
et me confia que le duc de Severn devait épou-
ser la jeune fille dont j'étais follement épris et
que ce mariage était ardemment désiré par
elle. Les paroles des mourants sont graves ;
quand l'âme touche à l'éternité il semble qu'elle
ne doit pas mentir. Et cependant, vous Ta-
vcz entendu, tout était calomnie. La lettre dic-
tée par lord Lincoln m'avait rempli de haine
et de dégoût pour la plus noble des créatures!
Je fis serment de ne plus la voir, de ne plus
lui écrire et de la fuir. Je voulus me faire tuer
au siège de Berwick et fus laissé pour mort
sur le terrain ; des paysans me relevèrent, et
je passai en France, où ma vie s'est écoulée
dans des tortures, que la naissance d'un fils a
pu seul adoucir ! hélas !...
^ 0 destinée! murmura Margaret.
— Oui, ma fille, les secrets du ciel sont im-
pénétrables, et votre mère nous donne aujour-
d'hui l'exemple du courage à s'incliner sous la
main du maître des mondes. Cette lettre ne
devait être ouverte qu'après ma mort, et c'est
moi qui vous l'ai lue. Je me suis efforcé de
vous chasser du cœur de mon fils, de mon
malheureux enfant. Oh! pardon, pardon. Et le
fier vieillard, ployant les genoux devant made-
moiselle de Rosières, joignit les mains et cour-
ba le front. Margaret se pencha vers lui, l'en-
toura de ses deux bratf, et lui dit à travers ses
sanglots :
— Mon père ! mon père I ne Tavons-nous pas
perdu tous les deux ! mon chevalier n'était-il
pas votre ouvrage ? Oh ! pleurons-le, pleurons-
le plutôt ensemble ; je suis moins malheureuse
que ne fut ma mère, car bientôt je serai près
de lui.
— On vient, s'écria la marquise, j'ai enten-
du marcher dans le jardin.
— Ah! sauvez-moi! sauvez-moi! s'écria
566
LES DERNIERS EERVEN
Margarct atcc terreur. Mon père 1 ma sœur !
ne m'abandonnez pas ; c^cst lui ! c^est lui !..
— Qui craigncz-Yous ? demanda le comto.
— Le meurtrier! L'heure est ^cnue.^ Cla-
renée !
— Clarcnec ! répéta le comte : et il saisit son
poignard. Au même instant le duc écartant les
portières fit un pas dans la chambre.
— Voilà grande compagnie, madame^ et un
peu tard, dit le prince.
Margaret se leva, se mit ftice à face avec le
duc, et lui demanda :
^ Où est le chevalier de Kerven, monsei-
gneur?
— Il s^cst embarqué sur la Tamise, et a per-
du déjà les côtes d'Angleterre, sans doute.
Margaret se retourna vers le comte, les yeux
animés, les joues colorées, le front haut, le
sein palpitant; elle n^avait jamais paru si belle,
sa taille élégante semblait dominer tout son
entourage, sa voie était émue mais fière et su-
perbe, son maintien avait une dignité royale,
elle ajouta :
— Lâche et menteur, traître et félon, séduc-
teur odieux, vous venez réclamer le prix de vos
crimes, le prix du sang que vous avez versé.
Vous n*avez pas craint de marchander la vertu
d'une pauvre femme, vous lui avez ravi son
seul bien, et vous prétendiez gagner ce cœur
qui s*indigne du vôtre... infâme! vous avez
(ait mourir un innocent, et vous avez médité
d'outrager sa mémoire en venant me parler
d'amour, à moi, la fiancée du chevalier de Ker-
ven... et vous avez choisi le jour de la mort de
votre victime pour accomplir vos odieux des-
seins. Retirez-vous; mais sachez que ce poi-
son préparé par mes mains devait me délivrer
de vos lâches importunités, si mon fiancé eût
trouvé grâce, devant ses bourreaux.
— Vraiment, je ne sais, belle comtesse, d'où
vous vient cette charmante colère, répliqua le
duc ; le chevalier de Kerven a reçu sa grâce,
ainsi que le sire de Lamorge, son page, que
vous avez vu ce soir même.
— Tu mens ! s'écria le comte, qui s'avança
brusquement vers le duc. Celui-ci recula d'un
pas et voulu! s «:rmer, mais Pierre de Lamorge
avait saisi son épée, et l'ayant repoussé au mi-
lieu de l'appartement, il était allé se placer à
la porte qu'il garda.
— N'élève par la voix, dit sourdement k
comte, où tu meurs comme un chien, sans avoir
un moment, pour recommander ton âme à
Dieu.
— Vous ne m'assassinerez pas, murmura k
prince avec frayeur, mes gens m'attendent ici
près, et vous ne pourriez leur échapper.
— Toutes les troupes de ton frère ne te pro-
tégeront pas contre ma vengeance. Ne cher-
che pas d'ailleurs à m'en imposer. Tn n'es sui-
vi de personne ; tu t'es bravement glissé dans
l'ombre jusqu'ici, et sous ce costume cfTcmioé,
n'ayant pour sauvegarde qu'une cpcc aussi lâ-
che que toi, tu es venu triompher de tes hontes
et deshonorer une faible femme. Duc, tu m'as
rencontré ; sais-tu qui je suis ?
— Je ne vous connais pas.
— Je suis le comte de Kerven, je suis le père
du noble chevalier dont tu as fait tomber la
tète ; il me faut tout ton sang ; me compreos-
tu?
-« Tai vainement imploré sa grâce.
— Tu mens ! voilà plus d'une année que je
te suis dans ce dédale de crimes et de trahisons
où ta nature peut seule ne pas s'égarer. Je te
connais, moi, si tu as peu de mémoire. Rends-
moi mon enfant, infâme ! Oh ! le beau sang de
prince ! oh ! le vaillant guerrier ! voycz-Ic, re-
gardez-le tous, tremblant et presque agenouillé
devant deux femmes et deux vieillards, appel-
le-donc tes valets si tu l'oses. Va, tu es désar-
mé, tues abandonné! Pour accomplir en toute
sécurité ton ignoble forfait, tu as eu le soin de
congédier tout le monde ici ; tu devais être seul
avec ta victime, et tu es seul avec moi ; mais
regarde-moi donc* Georges d'York, regarde-
moi.
Le duc de Clarcnec s'était adossé à un an-
gle de la muraille et s'y tenait dans une attitu-
de tremblante. La marquise s'approcha du
comte et le supplia de laisser la vie à ce mons-
tre ; elle lui conseilla de fuir et de délivrer
Margaret, en igoutant qu'elle se joindrait à sa
tendre sœur qu'elle ne voulait jamais aban-
donner ; le comte réfléchit un instant à celte
proposition, puis se tournant vers le prince, il
lui dit :
— Tu serais heureux de me voir suine le
conseil qu'on me donne, car en échange de m
LES DERNIERS lŒRYEN
Wt
piUé, tu me ferais poursuivre, et VéobaTaud du
fils servirait au père !...
— Je vous jure, comte!
— Ne blasphème pas... tais-toî... Mon en-
fant, reprit le seigneur de Kerven en s'adres-
sant à mademoiselle de Rosière... voulez-vous
fuir ce nid de v^iutours et m'accompagncr en
France?...
— Hélas ! répondir Margaret, jusqu'au jour
prochain où Dieu me réunira à mon bicn-aimé,
je veux vous suivre comme votre ombre, et
remplacer par ma tendresse celui que nous
pleurons... mais cet lïomme sera notre bour-
reau...
— levons promets... s'écria de nouveau le
prince, dont le visage rayonna de joie tout-à-
coup, je vous promets que je n'inquiéterai pas
votre fuite...
— Et moi je le promets aussi, dit Pierre de
Lamorge qui, l'épée à la main se mit entre le
comte et Clarence ; à nous deux maintenant,
reconnaissez-vous le pèlerin d'Amboise, my-
lord...
— En effet, je crois vous avoir d^à rencon-
tré, mon père...
— Eh bien ! le noble enfant qui n'a dû la
vie qu'à l'un dotes ignobles stratagèmes, grand
prince, est mon ûls.
Le duc baissa la tète avec frayeur et honte.
— ie te suivais nuit et jour pendant que
monseigneur de Kerven veillait sur son enfant;
ma sollicitude m'a enseigné des secrets terribles
dont le premier mot te fera trembler... écou-
te... Je possède presque toute ta correspon-
dance avec lord Wenlock, ce traître formé à
ton école ; tous tes projets ambitieux y sont
détailles, écrits de ta propre main ; je possède,
entre autres pièces, une lettre écrite quelques
jours avant la bataille de Barnet, et cette let-
tre annonce que le duc de Clarence passera ou
''estera du côté du plus fort, que ce fût War-
vick, que ce fût Edouard... Tu vois bien que
tu m'appartiens, et que ton illustre frère peut,
à ma moindre révélation, t'enyoyer à Black-
Friars à ton tour... qu'en pense ta grâce ?
— Je n'ai jamais rien écrit à Wenlock.
— Pourquoi te faire jeter un démenti à la
fAce par chacun de nous? tiens, regarde... Et
fouillant sous sa robe il tira de son sein un
paquet de lettres soigneusement enveloppé de
parchemin :
— Depuis le moment où j'ai mis la main sur
ce trésor, ajouto-t-il, il ne m'a jamais quitté.
Je craignais tant de le perdre l... Arrière, fais
place et n'oublie pas qu'au premier piège tendu
par toi... Tu m'as comïMris !...
Le duc ne trouva pas un mot à répondre. Il
fit signe au comte de sortir, puis jura de veil-
ler à ce que le départ des deux dames ne fût
en rien troublé.
Alors le comte tendit la main à Margaret;
Jeanne prit le bras de l'intendant, et les qua-
tre fugitifs sortirent de l'appartement en jetant
un regard de mépris à Clarence, qui tomba
anéanti dans un fauteuil.
Jeanne, en traversant le jardin, dit à son
guide :
— Où trouverons-nous mon cher frère, vo-
tre bel Ange ?
— Sur la Tamise, ma fille, répondit Fiaten-
dant
Et ils cheminèrent dans un profond silence.
LE UAROIR.
Nous reconduisons le lecteur au manoir de
Kerven ; nous fermerons ce livre sur ses pre-
mières pages, pour ainsi dire, et le fil de la
légende nous aura ramenés, selon la loi gêné*
raie, au lieu même d'où nous étions partis.
N'est-ce pas ainsi dans la vie, et ne voit-on pas
tout homme et toute chose revenir à son prin-
cipe, après un détour plus ou moins long?
rhomme, dans son vieil âge, a ses doux sou-
venirs, la faute au repentir et l'àme au Créa-
teur l La gazelle poursuivie trompe le chas-
seur, et revient à son gtte de feuilles pour y
mourir; le soldat regagne sa chaumière, et
tous nous retournons à la terre que nous avons
foulée, chacun d'un pas bien différent.
Les premiers jours de l'automne n'avaient
pas encore dépouillé Kerven de ses feuilles qui»
jaunies pour la plupart, se détachaient en foule
et roulaient au gré des brises. Le vieux castel
avait été soigneusement entretenu pendant
l'absence de ses maîtres, et c'est à peme si,
dans les environs, on avait remarqué que le
seigneur manquait au pays. Cependant Tar-
rivée du comte, qui avait lieu dès les pre-
miers jours de juin, avait attristé toute la
contrée ; les vassaux et les voisins du comte
568
LES DERNIERS KERVEN
avaient appris la (In tragique da cbeTalicr, et |
dans leurs fréquentes visites h son malheureux
père, ils avaient gémi sur le sort d^un belle
jeune ftlle qui cachait à tout le monde ses yeux
en pleurs. On Tadmirait surtout les diman-
ches et jours de fête, lorsqu'elle se montrait à
la chapelle du château, à côté du comte et d'une
autre jeune femme qui semblait les soutenir
tous les deux... Elle priait avec une piété fer-
vente, et ne levait la tète que quand les grains
de son chapelet avaient tous passé sous ses
doigts... Elle visitait les malades et les pauvres,
soignait les uns donnait aux autres, et se fai-
sait bénir partout sur son passage. Aussi le
soir dans les veillées, son nom se trouvait dans
tous les cœurs, sur toutes les lèvres ; chacun
racontait son histoire et celle de son fiancé,
chacun priait pour elle, pour la belle et pauvre
folle de Kerven.
Un jour, le soleil, incliné à Thorizon, allait
bientôt se perdre du côté de Cherbourg, et les
collines projetaient déjà leurs grandes ombres
dans les vallons, Margaret et Jeanne étaient
assises sous un grand chêne, adopté depuis
plus d'un siècle par les habitants du manoicct
les deux amies se tenant par la main selon
leur douce habitude, parlaient presque à voix
basse, Tune pour se soulager, l'autre pour con-
soler.
— Je suis joyeuse aujourd'hui, ma bien-ai-
mée, dit la marquise ; notre promenade s'est
achevée sans trop de fatigues, et ton beau vi-
sage est moins pâle qu'hier.
Margaret leva les yeux vers le ciel, et fit bril-
ler à l'éclat du jour, deux larmes arrêtées dans
leurs longs cils.
— Eh bien, tu vas encore pleurer, reprit
Jeanne ; penses-tu que ton ami t'approuve de
là-haut, en te yoyant mourir sans courage con-
tre la douleur, contre toi-même.
— Qui parle de mourir? répondit Margaret
avec vivacité ; mourir, c'est revivre ; c'est chan-
ger le deuil en fête... Mon chevalier est-il donc
mort?
— Non certainement, tu sais bien que nous
l'avons vu ce matin.
— Ce matin... Où donc?
•- As-tu si peu de mémoire? Ne te rap-
pellcs-tu pas le jeune chevalier de la chambre
rouge?...
— Oui.... oui.... mon fiancé, mon Henri,
mon beau maître et seigneur ; il portait une
robe de velours, une toque et une plume d'au-
truche ; il avait l'épée au côté, le sourire aux
lèvres. Il nous a parlé, Jeanne; ma petite
Jeanne, que nous a-t-il dit?
<— Il nous a dit qu'il fallait nous rejouir.
car il était heureux ; que chacun de nos pleurs
lui fait mal, et que nos sourires font sont bon-
heur.
— ' Il a dit cela... bien vrai ?..« sMcria la mal-
heureuse Margaret, dont le cœur battit avec
force, il a dit cela ?
— Puis il a pris sa voix la plus douce pour
te répéter qu'il t'adorait, qu'il était ton époux
et pour toujours ton amant.
— Oui, oui, je me souviens... Et qu'ai-je ré-
pondu, ma sœur, qu'ai-je répondu ?
«— Tu as juré de lui obéir , d'abandonner
ces vêtements lugubres, de ne plus passer tes
nuits entières à prier, de faire revenir sur ces
joues pâles le rose qui leur va si bien, de sou-
rire à ta sœur bien-aimée.
— j'ai promis tout cela, répondit Margaret.
Et elle accompagna cette question d'un re-
gard vif et limpide, d'un sourire radieux ; sod
visage sembla rappeler tout-à-coup sa beauté
flétrie. Puis cette étincelle de joie s'éteignit ; le
front reprit sa pâleur, les yeux leur trouble, b
bouche son amertume. L'étoile errante illu-
mine ainsi les cieux, son feu brille et meurt
en un même instant.
^ Tu me trompes, dit la comtesse d'une
voix chagrine, Henri est bien mort ! C'est hier
qu'ils l'ont assassiné à Black-Friars... Oh! je
me le rappelle, j'y étais! J'ai vu couler le sang»
j'ai vu tomber la tête ; sa dernière pensée m'a
maudite, j'ai tout entendu, j'étais là, j'étais là.
Regarde cet anneau, ma sœur, regarde cette
bague bleue, ces diamants... 11 me l'a rendue
avec dédain ; son dernier soupir m'a méprisée,
et moi, je l'aime tant !... Moi, je l'aime tant 1...
Jeanne, n'est-il pas vrai, que je l'ai toujours
aimé?
La marquise posa son front sur l'épaule de
Margaret pour cacher ses larmes ; elle perdait
tout espoir de ramener les esprits égarés de son
amie ; elle voyait s'anéantir peu à peu la plas
belle des créatures et l'organisation la plus
noble.
LES DERNIERS KERYEiN
neiv
— Ta ne me réponds pas, reprit madcmoi-
ielle de Rosières... Quoil tu doutes de mol,
toi aussi 1
— Oh ! non jamais , ma chérie , tu Tas trop
aiméy ta Faimes trop!...
— Tropl nonl Henri, mon chevalier, nous
nous réunirons bientôt ; mais , hélas ! je ne
suis plus la belle Margaret !
Ce dernier mot fut prononcé avec un accent
de douleur qui déchira le cœur de Jeanne...
— Je te vois plus belle que jamais, ma fille,
pourquoi te plaindre ?
— Oh ! non ! mes yeux sont hagards, mes
lèvres sont tremblantes et blanches, mes joues
sont creusées, mes mains me font peur ! il ne
m'aimera plus ! C'est cependant son amour qui
m'a rendue folle. Prieras-tu pour la pauvre
folle, ma sœur?
— Tu veux donc que je le devienne ?
— Où est mon frère Ange 1 je ne l'ai pas vu
depuis bien longtemps.
~ Il va nous rejoindre ; il accompagne ion
père, ce malheureux vieUlard que tes pleurs
mettent au tombeau !
— Le comte de Kerven !.... Quelle histoire!
le coffret d*ébène ! la lettre de ma mère ! pau-
vre mère! Rutland, Glarence, le bourreau!
Henri !... Ma tète est en feu ! ... Jeanne, que je
souffre, là, là... là... (et elle montrait Tangle
gauche de son front, aussi blanc qu'un mar-
bre). J'admire combien les destinées se res-
semblent dans ma fEunille ! Je retrouve dans
ma propre vie les êtres et les malheurs qui ont
agité celle de la duchesse de Severn. Le comte
et le chevalier ; lord Rutland et Wenlock ; lord
Rutland et Glarence ; le lord de Rosières et le
pèlerin, la mort de ma mère et mon agonie 1
Les voilà! les voilà ! et la folle de Kerven cou-
rut à la rencontre d'un vieillard qui venait du
château, appuyé sur l'épaule d*Ange de La-
morge et d'un jeune seigneur que nous recon-
naîtrons pour le marquis de Gourtenay. Le
brave intendant tenait aussi son fils par la main
et les quatre promeneurs marchaient lente-
ment aux pas chancelants du comte.
— Mon père, dit Margaret au châtelain, en
parlant avec peine, tant la précipitation de sa
marche, l'avait ailaiblie, voulez-vous me con-
duire à là chambre rouge ? je vous promets
lue je ne veillerai pas cette nuit.
I Le comte baisa la folle au front, et la gron-
da pour avoir trop couru.
— > Tu veux me faire mourir, ûit-il, mais
songe, alors, que je le verrai avant toi, et que
je te reprocherai...
— Ne lui dites rien, ne lui parlez jamais
contre moi; mais répondez, cher bon père...
la chambre rouge.
— Oui, nous irons, je te le promets : sois
calme et sage ; je suis fatigué, viens t'asscoir
un moment sous le chêne; regarde ta sœur!
imite-là ; mon enfant soyez bénie, dit le comte
à la marquise qui rejoignait le groupe et prit
le bras de son mari, vous êtes l'ange gardien
descendu parmi nous! Margaret, donne-moi
la main, sois l'appui de ma vieillesse ; Ange,
soutiens ta sœur ; marchons ainsi, mon enfant ,
Hélas ! quel vide dans notre famille ; assieds-
toi là, chère Margaret, sur ce gazon, à mes côtés •
Que cet arbre est beau! Que ses branches sont
heureuses ! elles vivront des siècles comme lui
et ne tomberont que quand périront le tronc
et les racines? tout ce qu'ïr ombrage fleurit et
prospère , excepté nous ! Quand j'étais enfant^
je venais m'asseoir là, comme dans ce jour de
vieillesse impuissante ; je regardais ce vaste ho-
rizon, et je méditais un avenir digne de l'im-
mensité qui se déroulait sous mes yeux... Hen-
ri 1 Henri ! où es -tu ?
Le comte laissa tomber ses deux mains avec
nonchalance ; l'une rencontra la tête de Marga-
ret, l'autre fut aussitôt saisie et baisée par le
page qui se tenait respectueusement à côté de
son seigneur ;
— Pauvres amis, reprit le vieillard, voilà
que je m*appuye sur vous, quand c'est à ma
fatale influence que vous devez vos malheurs !
Ange, courageux chevalier qui as essuyé de
rudes orages au premier printemps de ta vie,
n'as-tu jamais accusé mon aveuglement et mau-
dit mes actions?
— Non, mon noble sire, je n'ai trouvé en
vous qu*une inimitable grandeur , et je me
suis constamment prosterné devant elle.
— Parce que ton cœur est aussi pieux que
brave, parce que ton âme est le chef-d'œuvre
divin ; et toi, ma belle Margaret, toi l'image
en tout de ma malheureuse amie, toi qui par-
tages aujourd'hui mon ai&euse douleur» corn-
570
LES DERNIERS KERVEN
bien tu dois exécrer ton bourreau au fond de
ta pensée.
— Le bourreau !... s'écria Hargaret.... le
bourreau !
Elle passa ses mains sur ses yeux, écarta
ses beaux cheveux sur son front et pleura par
sanglots. Le comte Tentoura de ses deux bras»
mit sa tête sur ses genoux, la berça comme un
enfant qu^on endort, et la calma en lui répé-
tant ces mots magiques pour clic :
— Henri Vadore, je lui ai parlé aujourd'hui»
il ne pense qu'à sa jeune épouse^ la comtesse de
Kerven^ la tendre Margaret.
En entendant ces paroles, la pauvre folle
qui avait fermé les yeux, les rouvrit ; un sou-
rire fin et léger se posa sur ses lèvres y ses
traits s'épanouirent, et tout son être demeura
en extase à la voix du malheureux père, qui
empruntait à son propre courage ses dernières
forces, pour tromper et consoler sa fille adop-
tive.
-> Vous pourriez parler longtemps mainte-
nant qu'elle rêve, dit la marquise, elle ne vous
entendrait pas ; ses esprits sont dansTespace,
sa pensée voyage et confond ses souvenirs >
elle est heureuse, helas !
— Elle était moins affectée depuis quelques
jours, demanda le comte, quel accident a pro-
duit cette rechute ?
— Depuis qu'elle est entrée dans la chambre
du chevalier, qu'elle appelle la chambre rou-
ge, depuis qu'elle a vu le grand portrait de sir
Uenri, elle est retombée dans le triste état où
vous la voyez..,
— Il serait peut-être utile de faire enlever
ce tableau.
— Gardez-vous en bien, répondit le mar-
quis le Gourtcnay, elle aurait une crise qui la
mettrait au tombeau.
— Le médecin lui trouve toujours un peu
de fièvre et ses palpitations ont redoublé, dit
Jeanne ; cette promenade était ordonnée, mais
le temps se rafraîchit, et pour vous comme
pour elle, il est l'heure de rentrer, monsei-
gneur.
— Peu importe, quant à moi, dont les der-
niers jours sont venus... et bien tard !... mais i
je recommande cette belle créature à tous vos
soins, mes amis ; quand j^aurai fermé les yeux '
que Torpheline soit avec vous*
— Hèlas ! murmura le page : et il baissa b
j tète en ajoutant; Elle nous quittera bientôt;
, pauvre sœur !
— Allons, Margaret, reprit le comte, reve-
nons au château, l'air est frais, tu uous as
promis de te bien ménager.
— Et pourquoi ! mon p^re.
— Pour lui, ton jcun^ époux.
— Pour mon maître et seigneur ! veut-îl
donc quej*abandonne son arbre favori ? l'a-t^il
ordonné ? j'obéis.
La petite compagnie reprit ainsi le chemin
du château. Jeanne et Margaret étaient en tète,
le comte et l'intendant venaient après, le
marquis de Gourtcnay et Ange fermaient la
marche.
Comme les deux sœurs atteignaient Tcspla-
nade du pont Icvis, mademoiselle de Rosières
pencha la tête en arrière, abandonna Jeanne
qui poussa un grand cri et tomba sans connais-
sance à la renverse. Prompt comme l'éclair,
Ange vola près de son amie, le marquis le sui-
vit de près, et les deux vieillards se hâtèrent
également d*accourir ; quatre soldats se déU-
chèrent du poste avancé, croisèrent des lances
et en firent un brancard sur lequel on trans-
porta Margaret dans son appartement. Le mé-
decin ne parvint à la rappeler la vie qu'après un
grand quart-d'heure, qui excita de mortelles
inquiétudes dans tous les cœurs ; il condamna
la malade au repos le plus absolu, et ordonna
que le portrait en pied du chevalier de Kerveo
fût enlevé de la chambre rouge et placé près
du lit de douleur de mademoiselle de Rosières ;
puis il dit à la marquise, en lui parlant à l'é-
cart: je n'ai plus d'espoir que dans ce strata-
gème et dans vos soins ; elle est bien mal !
bien mal! la marquise fondit en larmes, et le
comte ne pouvant supporter davantage des
émotions aussi poignantes, fut arraché par le
sire de Gourtcnay et l'intendant, qui le con-
duisirent dans la grande salle octogone où nous
l'avons déjà vu au début de cette histoire.
Ange resta seul avec Jeanne auprès de Marga-
ret assoupie. Le page leva les yeux et les bais-
sa presque aussitôt, car ils avaient rencontré
les regards troublés de la maquisc. Depuis près
de trois mois que le comte était de retour au
manoir de Kerven, la présence du sire de Gour-
tcnay avait retenu le jeune chevalier de La-
LES DERNIEBS KBRVEN
571
inorgc dans les bornes les plus absolues du
respect II avait été témoin de la joie de la mar-
quise lors de rarrlvéc de son mari ; il savait
combien elle ^aimait, et son jeune cœur, ins-
truit de ocs -ûwvoirs par sa propre générosité,
avait redouté par-dessus tout de blesser à la
fois la tendresse fraternelle de son amie et la
confiance d'un homme qu'il jalousait avec es^
time. Cette attention continuelle avait été jus^
tement appréciée par Jeanne qui, en récom-
pense, avait environné son protégé des trésors
de sa sainte afifcction. Ils se trouvaient cepen-
dant en présence, en tête-à-tête, à côté d'une
mourante adorée ; le bel et noble enfant s'ef-
forçait d'étouffer ses premiers cris d'amour
près d'une âme qui, pour avoir trop aimé, re-
tournait à son maître suprême.
— Ange, mon fils, dit la marquise à voix
basse, avez-vous beaucoup de courage ?
— Vous m'en donnerez si j'en manque,
Madame.
— Nous sommes menacés d'un grand mal-
heur ! «.
Jeanne étendit la main vers le chevet du lit.
— Nous serons seuls à plaindre ; notre sœur
rejoindra son fiancé. Un jour arrive où la dou-
leur appelle la mort comme unique remède ;
elle ne pouvait plus souffrir !
— Je pense comme vous, mon enfant, et
c^cst sur ce triste exemple de nos infortunes
que je veux vous donner des conseils pour que
votre vie, déjà si belle par vos vertus, s'achève
dans le bonheur ?
— Je vous écoute, ma tendre mère ; mais,
parlez bas, notre amie sommeille.
— Sommeil léthargique, signe funeste ! la
pauvre fleur penchée ne se relèvera plus.
Ange, vous m'aimez encore ?
Cette question fut faite avec une franchise
candide et digne qui fit tressaillir le page ; il
n'osa pas regarder la marquise.
— Vous m'aviez promis à Araboise de vain-
cre ce sentiment
— Je l'ai combattu ; il m'a vaincu.
— Ne vous plaignez pas de cette défaite,
elle assure votre avenir. Si vous ne m'aviez pas
aimée, vous auriez reporté sur une autre cette
fougue d'une première passion, et vous seriez
peut-être arrivé là.
Jeanne montra de nouveau Margarct d'un
geste timide et tremblant.
— Mon ami, l'amour, tel que le conçoivent
les cœurs ardents, les imaginations vives comme
la vôtre, reste trop souvent incompris et n'est
qu'une source de douleur. L'amour pur et dé-
gagé de toute souffrance ne se partage qu'au
ciel ; c'est ma pensée. Dans ce divin séjour de
toutes les perfections, le Créateur peut seul
appareiller les âmesl Que la vie du comte et
de la duchesse de Severn, que la vie du che-
valier et de ma noble sœur Margaret vous prou-
vent cette fatale vérité. Gardez-vous contre
vous-même, et n'aimez sur cette terre que
comme on y peut aimer !
— Est*ce possible? Peut-on commandera
l'âme qui ne reçoit ses inspirations que de Dieu.
— On peut prévenir le danger et se mettre
en défense contre lui. Je le prévois, nous n'a-
vons que peu de jours à vivre sous le même
toit ; nous allons nous séparer.
Les larmes du page tombèrent sur les mains
de la marquise ; elle s'arrêta un moment,
puis reprit avec une émotion visible :
— Nous nous dirons adieu sur une tombe,
et c'est là qu'il faudra que votre amour me
quitte: Pour échapper à une destinée pareille
à celle de notre sœur, vous accepterez de ma
main une compagne que vous aimerez, mon
ami.
— Jamais! non, jamais 1
— Une compagne que vous aimerez et que
je choisirai digne de vous... il le faut, vous
me le promettez?
— Jamais, Madame.
— Jamais est un mot qui ne nous appartient
pas, et dont nous abusons sans cesse. M'esti-
mez-vous ?
— Oh ! plus que moi-même.
— Ne vous révoltez donc pas contre ma ten-
dresse. J'ai fait un serment, moi, et vous ne
voudriez pas apprendre que je l'ai trahi. J'ai
pris à tâche votre bonheur et Dieu m'aidera
dans mes efforts : depuis longtemps je vous
sers de mère, si je n*en ai pas eu les entrailles,
j*en ai le cœur et j'en ai tout l'orgueil. La fem-
me que je vous donnerai, vous l'aimerez d'un
heureux amour, exempt des orages de la pas-
sion, et vos belles années s'écouleront dans la
famille, sous l'œil de Dieu, sous ma bénédic-
572
LBS DBRtaeRS KERYEN
tion. Vous continuerez cette carrière brillante
où vous avez déjà brillé, car moins fataliste
que le vénérable comte« j'estime qu'un homme
«'^ doit à sa patrie et à sa lignée. Tout ce que
je pourrais révéiei^ de douceur à votre avenir,
je le laisse à Tétude de votre jeune cœur ; éten-
dez la main sur ce front de Margarct, et jurez
de Yous laisser secourir par votre mère. Allons,
cher Ange, allons, chevalier, je vous attends...
-* Je jure de vous obéir en tout, car je suis
en tout votre humble esclave.
— Merci, mon enfant ; mon Dieu, ne mV
bandonnez pas ; Margaret, ma sœur, prie sou-
vent pour nous 1
Deux serviteurs du comte apportèrent en ce
moment le portrait du chevalier de Kerven, on
le plaça aux pieds du lit de la malade qui se
réveilla au bruit des pas et poussa un faible cri
en se dressant sur son séant.
— Henri 1 Henri! dit la pauvre fille... te
voilà revenu. Que ton absence a été longue l
Henri, c'est bien toi !
Puis, promenant ses regards autour d'elle
et les ramenant sur son sein avec pudeur, la
folle de Kerven rougit subitement en se voyant
près de son fiancé à dcmi-vètue ; elle cacha
son visage dans ses deux mains, et retomba sur
son lit où elle demeura sans mouvement, Jean-
ne mit la main sur son cœur qui palpitait avec
force ; le iiicdecin entra, ordonna quelques po-
tions calmantes qui firent cesser l'agitation
nerveuse. Margaret s'empara des mains de son
amie, la m asseoir à son chevet, et lui parla
avec feu de son amour et de ses souvenirs.
Ange sortit pour aller annoncer au comte que
mademoiselle de Rosières éprouvait quelque
soulagement.
Pendant la nuit et le jour qui suivirent les
événements dont nous venons de parler, le
sire de Kerven éprouva un malaise général qui
lui annonça ses derniers moments; ce corps
robuste, cette âme énergique, cédaient au
poids des douleurs bien plus encore qu'à celui
des années, et le vieux seigneur vo^^ait appro-
cher avec joio le moment de passer d'une vie
constamment malheureuse à une éternité rem-
plie ' espérances. Il s'était couché dans une
agitation extrême ; la fièvre lente, qui depuis
trois mois était sa compagne obstinée, avait
tout-à'Coup redoublé ; sa respiration devenue
plus pénible et plus courte, sa vue trouUée,
ses membres épuisés... tout indiquait au vé-
nérable guerrier que l'heure était venue de
mourir. La nouvelle consolante qu-^vait ap-
portée le page, en quittant lamarqui&e et Mar-
garet, avait paru ranimer les yeux éteints du
malade ; la nuit avait été assez calme, la pre-
mière moitié du lendemain avait également ras-
suré ses amis empressés ; mais dans l'après-
midi, les synrptômes alarmants reparurent avec
violence, le comte s'évanouit de faiblesse [da-
sieurs fois, etcommeon voulait le coucher dans
son lit, il 8^ refusa, disant: qu'il voulait expi-
rer dans son fauteuil de comte entouré de
ses serviteurs et de ses derniers amis. Il fil
planter devant lui le pennon des Kerven, se fit
vêtir avec soin, et montrant à tous les siens son
visage vénérable, il écouta religieusement les
consolations spirituelles de son chapelain. Le
comte était dans le même costume qu'il por-
tait au premier chapitre de ce livre ; ses longs
cheveux blancs retenusjsur le front par un cer-
cle d'acier, retombaient derrière ses épaales,
sa barbe descendait sur sa poitrine, et ses vê-
tements bruns donnaient un caractère sévère
à toute sa personne, déjà si imposante. Ange
était appuyé au dossier de son fauteuil ; Jean-
ne, qu'on venait d'appeler en toute hâte, était
agenouillée sur un coussin devant le comte et
priait ; Pierre de Lamorge et le marquis de
Courtenay étaient à sa gauche, le chapelain et
le médecin à sa droite ; quelques officiers, sol-
dats et serviteurs du château garnissaient le
fond de l'appartement, et les deux lévriers du
vieux seigneur dormaient à ses pieds.
Margaret avait été confiée aux soins d'une
garde, et Jeanne l'avait laissée endormie dans
un état assez satisfaisant pour qu'il permît une
courte absence. Le comte avait conservé toute
sa connaissance, mais ses lèvres glacées ne
s'ouvraient plus que pour sourire avec dou-
leur... 11 était muet, son regard conservait une
fixité presque constante, quelquefois il cher-
chait de la main son vieil écuyer et son page,
mais sa main retombait sur ses genoux cou-
verte des baisers de ses deux amis.
Tout-à-coup la garue de mademoiselle de
Rosières entra brusquement dans Tappartc-
ment où se mourait le dernier Kerven , et s'é-
cria saisie de frayeur :
LES DERNIERS KERVEN
573
— Elle vient! elle Tient !... la voilà ! elle me
poursuit!...
Comme chacun se retournait pour chercher
ta cause de ce trouble, les portières violem-
ment soulevées» montrèrent Margaret pâle
comme un marbre, vêtue d'une longue robe
blanche, les cheveux épars sur ses épaules,
les yeux égarés, les pieds nus ; elle s^avança
gravement et marcha droit au comte, qui la
regarda avec surprise et terreur ; elle s'appro-
cha sans dire un mot, sans regarder ceux qui
Tcntouraient, saisit la main gauche du sire de
Kervcn, et lui montrant le ciel de la main
droite par un signe majestueux, elle lui dit à
demi-voix.
— n nous appelle^ venez !
Usant alors ses dernières forces, elle attira
violemment le comte qui, cédant à sa puissan-
ce, fut brusquement soulevé de son fauteuil,
et avant que les assistants se fussent emparés
de la folle de Rerven, elle ploya les genoux et
tomba au pied du finuteail, où le comte expira
bientôt après
Le lendemain les caveaux du manoir rece-
vaient deux dépouilles; Tun des cercueils, or-
né des insignes de la chevalerie, était aux ar-
moiries du dernier Kerven ; Tantre portait la
devise de la dernière des Sevem, ainsi qu'une
coaronnc d'aubépines... On les mit sous une
même pierre, avec cette seule inscription:
« Kerven et Sevem ! Tétemité réunit tout ! »
COKCLUSIO:!.
En 1482, le bourg de Villedieu était plus que
jamais fréquenté par les aventuriers qui allaient
offrir leurs services à Edouard IV, ou au roi
d'Ecosse, alors en guerre avec l'Angleterre.
L'auberge du pèlerin avait conservé sa renom-
mée, et l'enseigne de Gaspard la Tonne était
toujours fort achalandée.
Un matin, dans la première quinzaine de
juillet de cette même année, comme on venait
d'ouvrir la porte de la rue à deux battants, un
cavalier à mine décrépite, vieux et courbé par
l'âge et la fatigue, entra dans la cour, mit pe-
samment pied à terre, donna son cheval à un
palefrenier qui lança un regard où l'homme
et la bètc avaient part égale de dédain, et de-
manda:
— Messire de la Tonne est-il encore de ce
monde, mon garçon ?
— Oui-dà... ne l'entendez-vcus pas s'égo-
siller... Entrez là... devant vous.
Le voyageur sans questionner davantage,
prit le chemin qu'on lui montrait et arriva
dans la salle où régnait le roi Gaspard.
— Je vous salue, Messire, dit-il en abordant
le gros personnage : depuis que nous nous som-
mesquittés vousavezmis le temps à profit, et du
diable si vous avez jamais manqué l'un de vos
quatre repas.
— Hé! qui ètes-vous donc ! Par Saint-Denis,
je n'ai pas vent de votre visage.
— J'ai donc bien changé ?
— Nous avons cependant trinqné à cette
même table.
— Quand î
— Il y a dix ans... ce jour-là, deux moines
survinrent, dont l'un confessa le page du che-
valier de Kerven.
— Eh quoi ! seriez-vous le brave archer Kil-
derkin ? s'écria le tavernier.
— Pour vous servir ; oui, je suis le vieux
soldat Kilderkin, messire de la Tonne.
— Et que diable ne parlez-vous, mon ca-
marade, reprit l'hôtelier ; venez m'embrasser,
car ma goutte m'enchaine à ce fauteuil.... Et
d'où venez-vous.
— D'Aix en Provence.
— Ça! que yenez-vous chercher ici 1
— Je suis resté en Angleterre jusqu'au traité
de Péquigny, qui a mis en liberté ma reine
captive d'Edouard IV. J'ai suivi cette auguste
souveraine dans ses voyages, et c'est le mois
dernier qu'elle est morte à Aix, près d» éon
vieux père, en apprenant la défaite de Charles
de Bourgogne à Grandson, défaite qui a ren-
versé ses derniers projets de vengeance. Après
avoir enseveli la reine et prié Dieu sur sa tombe,
la fatalité m'ayant délié de mes serments, je
suis venu confier mes vieux jours à une famille
que j'aime et que je vénère. J'ai choisi le ma-
noir de Kerven pour dernier refuge et ses ha-
bitants pour derniers amis.
— Brave et fidèle guerrier, dit tristement le
bon Gaspard, dans ce siècle de rapmes et de
violences, de parjures et de trahisons, vous
êtes un modèle de vertu.
— Je ne suis qu'un pauvre vieux que len
574
LES DERNIERS KQtVEN
années accablent et que le chagrin achève,
voilà tout ! Donnez-moi des nouvelles du comte
de Kerven?
— 11 est mort, ne le savez-vons pas?
— JMgnore tout; mais Je me doutais de ee
que vous m'apprenez ; le comte était mon aiaé»..
Et son intendant ?
— Mort aussi depuis quatre ans.
— Et mademoiselle de Rosières? hi fiancée
du malheureux chevalier?
— Hélas ! vous m'allez faire raconter une
histoire dont je ne voulais plus parler. Ëcou-
tez-moi bien, je serai bref ; ces souvenirs m'ar-
rachent le cœur... Thôtclier raconta au vieux
Kilderkin les détails de la mort du comte et de
Margaret, tels que nous les avons rapportés et
ajouta :
— Si vous allez à Kerven, on vous montrera
les deux tombes sons une même pierre ; vous
y lirez rinscription : Kerven et Severn.
— Étrange destinée, dit le vieux soldat... Et
qu'est devenu le page ?
— Dès le lendemain des funérailles, le mar-
quis de Courtenay partit avec sa femme pour
TAUemagne, et voulut se faire Iccompagncr
du chevalier de Lamorge qui refbsa. L*inten-
dant et son fils demeurèrent fidèles autombeau
de leur seigneur, et le testament du comte dé-
clara le sire Ange de Lamorge héritier des
Kerven.
— Six mois après ce douloureux événement,
le jeune chevalier revêtit son armure et fit la
guerre en Ecosse, en Allemagne, en France,
pendant six ans; il est inutile d'ajouter qu*il
s'y couvrit de gloire, et que le bruit de ses
exploits arrivant jusqu'au trône, notre bon roi
Louis onzième l'a pris en chaude amitié. Le
brave intendant est mort de vieillesse au châ-
teau, ses yeux ont été fermés par les mains du
meilleur des fils ; son sourire, dans ce moment
suprême, indiquait la sérénité de son âme. Or,
voici qui va vous faire grand plaisir : il y a deux
ans le marquis et la marquise de Courtenay
vinrent rendre visite à leur ami Ange de La-
morge. La tendre Jeanne, comme vous l'ap-
peliez autrefois, était accompagnée d'une jeune
demoiselle, sa cousine, aussi ravissante peut-
être que le fut la belle Margaret. Je ne sais
trop comment se nouèrent les choses, mais le
chevalier s'amouracha, la dame eut pareille
fantaisie, et on se maria, par SaintrGaspard,
à grand renfort de cloches et de latin. Tout le
monde battit des mains dans le comté, car
notre jeune chevalier est le plus brave et le
meilleur des suzerains. Le roi, voulant récom-
penser les services de son fidèle sujet, le créa
comte, et, s; vous allez au manoir encore une
fois, vous trouverez le comte Ange de Lamorge
etsa noble châtelaine, le tout enjolivé d'one
délicieuse petite fille qu'on nomme Margaret...
par souvenir! !... Comprenez-vous?
Holà! cria Kilderkin, holà, hé ! Martin, mon
enfknt, selle-moi mon bidet, vite, dépêchons.
— CHielle folie vous pique à présent? de-
manda le tavernier.
— Et qu'est devenue la marquise Jeanne de
Courtenay?
. — . Elle yicAt tous les ans à Kerven avec sod
marL Vous l'y trouverez, car elle est arrivée
avant<-hier.
— Aieu, messire de la Tonne ; voilà mon
cheval ; nous nous reverrons bientôt, je l'es-
père; adieu,
— Mais vous êtes enragé ; qui vous presse,
oii allez-vous?
— • Je vais voir s'il me reste un peu de place
au château, à la veillée, dans les cœurs et sans
doute au cimetière, mon braye ; comprenez-
vous? Vertudiea! je me sens rajeunir; em-*
brassons-nous.
Kilderkin se remit en selle et tourna bride.
Gaspard la Tonnele regarda partir, et lorsqu'il
eut passé la porte et disparu, Thonnête auber-
giste se croisd les bras et dit tout haut en se
parlant à lui-même :
— Les méchants disent pourtant que le
monde est mauvais.
FIN DE LA NEUVIÈME ANNÉE.
TABLE DES MATIÈRES
snstswsa&ss AMiïâiB bs Zs'âsiHKO) bxs msiorHiLBircDBS
Suzanne d'Estouville. — Marquis de Poudras page 5
Le Château des vierges. — Lindet de Lalorde H5
Le Tombeau d*une jeune fille. — Amablc Liard io2
Berthe de Gaille-Fontaine. — Amédée Achard i^3
Le Célibataire. — Clémence Lalirb. • • 201
Delphine. — Clémence Robert .211
Les Quarante-Cinq. — Alexandre Dumas 2(i4
Histoire d^une rose. — Eugène de Mirecourt. 409
L'Ombre.— Aus. L***. 412
Les Derniers Kerven. — A. de Go?idrecourt. 437
P«Siiuittoii ponr le plaeemeiit des sravares
1'* gravure de Suzanne d'EstouYille. • • • page iO
2m« gravure de Suzanne d'Estouville. • • • . • 58
3"* gravure de Suzanne d'Estouville 141
Berthe de Gaille-Fontaine 173
Delphine 235
r* gravure des Quarante-Cinq 293
2"* gravure des Quarante-Cinq 316
3-e gravure des Quarante-Cinq 400
L'Ombre. 421
l" gravure des Derniers Kerven. 475
3"* gravure des Derniers Kerven 518
2** gravure des Derniers Kerven 524
LACNT. - fmprinerle d« A. TARlttAULT.
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